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Introduction à la psychologie expérimentale/5

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Chapitre V : Mémoire


CHAPITRE V

MÉMOIRE[1]


I


Avant d’exposer les méthodes qui permettent de soumettre la mémoire à une expérimentation régulière, définissons la mémoire, indiquons les diverses formes qu’elle peut présenter.

Dans les ouvrages récents de psychologie physiologique, on a ramené la mémoire à une propriété biologique. On a cherché le fondement de la mémoire dans les modifications matérielles ou dynamiques qui restent imprimées à un élément cellulaire, quand il a reçu une première excitation. Il est bien entendu que personne ne peut dire en quoi consistent ces modifications, et que jamais le microscope ni les réactions histo-chimiques n’ont réussi à les constater ; mais on s’appuie, pour les admettre, sur un ensemble de faits et de considérations physiologiques et pathologiques.

Ce n’est pas ici le lieu de discuter la légitimité de ces intéressantes hypothèses ; nous devons seulement faire remarquer que de telles notions sur la mémoire ont peut-être le danger de faire croire que la mémoire psychologique, telle qu’on peut l’étudier sur l’homme, est une fonction simple ; la vérité est qu’elle consiste toujours dans un ensemble d’opérations complexes.

Le souvenir n’est point, comme on le dit parfois, une sensation reproduite. D’une part, il faut bien savoir que la sensation, entendue comme un effet direct d’une excitation extérieure sur nos organes des sens, est une entité psychologique sans réalité ; toujours la sensation s’associe à d’autres images qui la situent, qui en fixent la nature, qui en éclairent la signification ; il y a une réaction de l’esprit sur la sensation, pour la mieux saisir et comprendre, et c’est à cet ensemble de phénomènes qu’on donne le nom de perception. La mémoire n’est donc pas la reproduction d’une sensation, mais la reproduction d’un groupe complexe d’états de conscience ayant pour objet la connaissance d’un objet extérieur. En outre, il y a dans la mémoire un jugement par lequel on se rend compte qu’on a affaire à un souvenir, et par lequel on rectifie les erreurs, les lacunes, et les dégradations du souvenir pour le faire concorder avec la réalité. Un exemple fera bien saisir notre pensée. On fait avec une personne des expériences sur la mémoire des couleurs. Un échantillon de couleur est présenté, et la personne, après un temps d’oubli, doit retrouver ce même échantillon dans une gamme de couleurs. Elle pourra, dans cette opération, se laisser guider simplement par l’image affaiblie de sa perception ; mais elle pourra aussi corriger cette image, se rendre compte par exemple qu’elle a une tendance à se représenter les couleurs en trop clair et choisir une couleur un peu plus foncée. Ici, le jugement intervient de la manière la plus évidente pour tout remettre au point.

Au point de vue particulier de la méthode expérimentale, on doit distinguer deux formes de la mémoire, la forme spontanée et la forme provoquée. La première est celle qui ne résulte d’aucun effort volontaire et conscient pour retenir ; c’est celle qui est mise en mouvement par l’intérêt que nous prenons aux objets ; l’autre est la mémoire volontaire, la mémoire de l’écolier cherchant à retenir une leçon ; il faut distinguer et étudier séparément ces deux formes, qui se développent inégalement chez les individus, bien qu’on trouve entre les deux extrêmes tous les degrés de transition.

La mémoire spontanée, celle qui s’exerce en général sur les événements de la vie quotidienne, paraît échapper, à première vue, à tout moyen précis de contrôle. Si on cherche à connaître dans quelle mesure une personne se rappelle un événement quelconque — une conversation d’affaires, une promenade avec ses incidents multiples, — on se heurte le plus souvent à une difficulté sérieuse on ne connaît pas soi-même exactement l’événement qui forme l’objet du souvenir, on ne peut pas comparer l’objet et le souvenir et en saisir les concordances et les différences. C’est fort regrettable ; car les faits appartenant à la vie réelle expriment mieux que de petites expériences de laboratoire le cours ordinaire de nos pensées et nos habitudes mentales : et il y aurait un grand intérêt à connaître la mémoire naturelle des individus. La psychologie — nous l’avons déjà dit souvent — ne doit pas se confiner dans les expériences toujours un peu artificielles, mais se rapprocher autant que possible de la réalité vivante.

En médecine, et spécialement dans la médecine nerveuse et mentale, on a soin d’interroger les malades sur leurs occupations habituelles, sur leur profession, leur domicile, leur vie passée, sur les distractions qu’ils commettent dans les circonstances typiques ; cette conversation générale peut, en dehors de toute expérience précise, fournir des renseignements très instructifs sur la mémoire et aussi sur l’intelligence des individus interrogés. On sait que dans la paralysie générale au début, on rencontre fréquemment un léger affaiblissement de la mémoire de rappel ; le malade est incapable de donner son adresse, le numéro de sa maison ; il est également sujet à des oublis, sort d’un restaurant sans penser à payer sa note, etc. Dans certaines maladies nerveuses, l’hystérie et des états mentaux équivalents, on rencontre parfois des altérations importantes de la mémoire, qui se révèlent au premier examen psychologique ; interrogé sur son existence passée, le malade raconte avec des détails minutieux — que ses parents confirment — certaines périodes de son existence, et il perd complètement le souvenir d’autres périodes ; ces dernières comprendront parfois un grand nombre d’années, auxquelles le malade est incapable de rattacher le moindre souvenir[2].

Dans tous les cas de ce genre, le symptôme est si gros qu’on en reconnaît l’existence sans être obligé de recourir à une expérience méthodique. Une simple conversation suffit.

En dehors de la pathologie, il existe un assez grand nombre de circonstances qui permettent de mesurer la mémoire spontanée des personnes normales ; et on s’étonnera que les psychologues se soient bornés jusqu’ici à étudier la mémoire volontaire et quelque peu artificielle des sensations simples, sans se préoccuper de la mémoire spontanée et concrète. C’était aborder la question par le petit côté, et sacrifier outre mesure à ce désir de précision, qui conduit parfois à d’étranges erreurs. Il est, disons-nous, bien des circonstances qui se prêtent à une mesure de la mémoire naturelle. Ainsi chacun peut observer sur lui-même la mémoire des saveurs, en essayant de se rappeler le menu de ses repas, depuis le plus récent jusqu’au plus ancien dont on a gardé le souvenir. Certaines occupations de la journée peuvent aussi faire l’objet d’observations ; nous attirerons spécialement l’attention sur le nombre de souvenirs qu’on conserve après une promenade d’un quart d’heure ; si l’on fait tous les jours le même chemin, exigé par quelque occupation régulière, et qu’au bout d’un mois on essaye de faire revivre les souvenirs afférents à chacune de ces sorties, on remarquera certainement un grand nombre de faits intéressants. Les soirées passées dans un théâtre de musique ou de comédie, les lectures, les exercices de musique peuvent également conduire à des observations précises sur la mémoire spontanée ; nous disons précises, car dans les quelques cas énumérés, on peut comparer le souvenir au fait rappelé, et étudier les différences de la copie et du modèle ; on peut, par exemple, apprécier l’exactitude de la mémoire musicale, chez une personne déterminée, en la priant d’écrire un fragment musical dans les termes où sa mémoire le lui représente. Il y aurait certainement un très grand intérêt à profiter de ces différentes occasions pour connaître la mémoire naturelle et spontanée.

Nous arrivons maintenant aux expériences de mémoire que l’on pratique sur une personne qui veut bien se prêter aux recherches. Ce sont les expériences de laboratoire proprement dites, bien qu’elles n’exigent le plus souvent aucun appareil délicat ; le plus grand nombre d’expériences, celles notamment qui portent sur la mémoire verbale, peuvent s’exécuter avec le seul secours du crayon et d’une feuille de papier. La recherche, nous l’avons dit, a un caractère un peu artificiel, en ce sens qu’on prie la personne de faire un effort et de porter son attention sur un élément qui probablement ne présente pour elle aucun intérêt ; pour la mémoire des chiffres, on lui montre ou on lui récite une série de chiffres dénués de sens ; pour la mémoire des couleurs, on lui présente une nuance particulière ; probablement, dans les circonstances ordinaires de la vie, la personne ne chercherait pas à se rappeler ces chiffres et ces couleurs, et ne leur prêterait aucune attention. En revanche, les expériences sur la mémoire présentent toutes les garanties désirables de contrôle, puisque l’objet que le souvenir reproduit reste entre les mains de l’expérimentateur.


II


Nous devons maintenant exposer les méthodes d’expérimentation sur la mémoire. Ces méthodes, que nous formulons ici pour la première fois, à nos risques et périls, découlent toutes de ce principe que la mémoire est une faculté de conservation ; qui dit mémoire dit impression retenue, emmagasinée, sauvée de la destruction ; par la mémoire, on supprime en quelque sorte le temps, on retrouve les états antérieurs comme s’ils étaient encore présents et actuels. Dès lors, toutes les expériences, fort nombreuses comme nature, qu’on peut faire sur la mémoire, porteront au moins en partie sur ce point : dans quelle mesure une sensation est-elle conservée par la mémoire ? quelles sont les altérations du souvenir ? quelles sont les influences qui agissent sur la conservation des souvenirs, qui en augmentent ou en diminuent la fidélité ?

Si c’est là le point capital autour duquel se groupent toutes les études expérimentales sur la mémoire, il en résulte logiquement que les méthodes d’expérimentation sur la mémoire doivent consister à nous rendre compte des différences, parfois légères, parfois profondes, qui existent entre la mémoire et la sensation originale qu’elle reproduit.

Prenons un exemple particulier.

Supposons que nous nous proposions d’étudier chez une personne la mémoire des lignes : nous commencerons par mettre sous ses yeux une ligne d’une longueur déterminée, par exemple un petit bâton de 5 centimètres, ou une ligne tracée à l’encre sur une feuille de papier. C’est le premier temps de l’expérience. Quand l’examen de la ligne est terminé, on laisse s’écouler un certain intervalle, et on recherche ensuite quel souvenir la personne a retenu de la perception.

Quatre méthodes principales sont applicables ; ce sont :

La méthode de description ;

La méthode de reconnaissance ;

La méthode de reproduction ;

La méthode de comparaison.

1o La méthode de description consiste simplement à décrire de mémoire l’objet dont on se souvient ; la description est en général peu précise, et doit être remplacée par un autre procédé d’étude. Dans l’exemple choisi, on n’arriverait pas à grand’chose en apprenant du sujet que telle ligne qu’on lui a montrée était très grande ou très petite. Il est vrai qu’on pourrait lui demander de préciser son jugement, en indiquant de mémoire le nombre de centimètres que la ligne peut contenir ; mais dans ce cas, il est à craindre que le sujet, averti de ce qu’on cherche, ne fasse l’estimation de la ligne au moment même où on la lui présente : il jugera par exemple qu’une ligne a 3 centimètres, il se rappellera sous forme de mots ce nombre de 3 centimètres, et emploiera par conséquent la mémoire verbale, alors qu’on désire faire des expériences sur la mémoire visuelle, ce qui est tout différent.

Nous n’avons cité cette première méthode que pour être complet ; nous n’insisterons pas davantage sur ses inconvénients[3]

2o La méthode de reconnaissance. Elle consiste à présenter au sujet, au second temps de l’expérience, une série de lignes de longueurs différentes, en le priant de reconnaître et de retrouver dans cette série la ligne égale à celle qu’on lui a montrée. Dans des expériences que nous avons faites sur les enfants des écoles, quand la longueur à retenir était de 4 millimètres, on montrait aux enfants une série

Fig. 8.

Fig. 8. — Série de lignes employées pour l’étude de la mémoire
par la méthode de reconnaissance.
Au-dessous de la série, se trouve la ligne modèle à retenir.


de 10 lignes (voir fig. 8), qui diffèrent les unes des autres de 1 millimètre, et sont séparées par des distances de 8 millimètres. La ligne la plus longue a 10 millimètres.

L’enfant devait, dans cette série, indiquer la quatrième ligne. Disons à ce propos que par suite d’une erreur qui semble inhérente à la mémoire, l’enfant, dans les trois quarts des cas, indiquait la ligne 3, c’est-à-dire une ligne plus courte que le modèle.

On peut opérer autrement, et commencer par montrer la série de lignes, puis montrer une ligne isolée et demander qu’on dise de souvenir à quelle ligne de la série la ligne isolée est égale. On peut aussi montrer des lignes isolées qui ne sont pas toutes comprises dans la série et laisser au sujet le soin de décider s’il a déjà vu ou n’a pas déjà vu dans la série la ligne qu’on lui présente. Nous citons ces quelques variantes dans le but de bien faire comprendre que les méthodes que nous décrivons peuvent s’adapter à une foule de conditions différentes.

La méthode de reconnaissance est la plus simple, et, semble-t-il, la plus directe qu’on puisse employer, car l’opération de la reconnaissance fait intervenir le même organe des sens que l’opération de perception ; c’est l’œil qui a perçu, mesuré, estimé la ligne, c’est l’œil qui est chargé de la reconnaître. Si le principe est simple, en revanche les applications de la méthode soulèvent quelquefois certaines difficultés de détail ; il faut tenir compte, pour apprécier les résultats, de la nature de la série de lignes, car le nombre de ces lignes, leur différence, leur rapprochement, et les effets de contraste qui en résultent sont autant de conditions exerçant une influence importante sur la mémoire et le jugement des individus.

3o La méthode de reproduction consiste, dans l’exemple que nous citons, à faire reproduire, dessiner de mémoire par le sujet, une ligne de même longueur que celle qu’il a examinée. On lui a montré par exemple un modèle de 8 centimètres on lui donne ensuite un crayon, et il essaye de mémoire, en se corrigeant autant de fois qu’il veut, de tracer une ligne égale à celle dont il se souvient.

Il est facile de comprendre que cette expression graphique d’un souvenir, quoique elle tende au même but que la méthode de reconnaissance, en diffère cependant absolument comme mécanisme. Et d’abord il y a entre les deux procédés tout l’écart qui sépare la reconnaissance d’un objet et le souvenir spontané de cet objet ; on sait que souvent on reconnaît un objet, quand on le revoit, et qu’on serait incapable de se le représenter spontanément. Dans l’expérience sur les lignes, nous ne dirons point que la reproduction par la main est plus difficile que la reconnaissance par l’œil ; on ne peut comparer des résultats auxquels manque la commune mesure. Mais on peut remarquer tout au moins que le travail mental qui consiste à faire revivre le souvenir d’une certaine longueur qu’on ne voit plus est bien différent de cet autre travail qui consiste à reconnaître une longueur égale au modèle.

Ce n’est pas la seule différence que présentent les deux méthodes, quand on les applique à la mémoire visuelle des lignes. Voici une seconde différence, qui est peut-être plus importante encore que la première. Nous avons dit que par la méthode de reconnaissance, c’est l’œil qui voit, juge et compare, sans l’intervention d’un autre sens. Dans la méthode de reproduction, on fait appel au sens musculaire, et pour donner à la ligne qu’on trace une longueur exacte, il faut traduire le souvenir visuel en une image motrice équivalente : travail de traduction qui peut lui-même devenir la source d’erreurs[4]. Ce n’est pas tout. Un acte musculaire, même simple, exige une certaine part de l’attention ; nous avons remarqué bien souvent que les petits enfants ont quelque certaine peine à tracer des lignes droites ; ils font un effort qui diminue d’autant la part d’activité de leur mémoire, et c’est un nouveau motif pour que leur mémoire commette des erreurs[5].

De la différence des deux méthodes nous pouvons donner une preuve intéressante.

Dans nos expériences sur la mémoire visuelle des lignes, nous avons constaté que les enfants, quand ils reproduisent de mémoire une ligne courte, de 4 millimètres par exemple, ont une tendance constante à allonger cette ligne. Quand les expériences sont faites par la méthode de reconnaissance, cet allongement de la ligne ne se produit pas ; il est donc dû à l’intervention de la main. Ainsi, dans le dessin des enfants, la ligne de 4 millimètres est remplacée par une ligne qui a en moyenne 4mm,5 :

4o La méthode de comparaison consiste dans la disposition suivante on présente au sujet une ligne d’une longueur déterminée, et on le prie de comparer cette ligne avec le souvenir de la ligne qu’on lui a d’abord montrée, et de dire si cette seconde ligne est plus grande, plus petite que la première, ou égale[6]. Cette méthode se rapproche de la méthode de reconnaissance par ce caractère important qu’elle ne fait pas intervenir un organe sensoriel différent de celui qui a été impressionné dans l’exemple que nous développons, c’est la vue seule qui entre en activité. Les conditions mentales des deux méthodes sont un peu différentes dans la méthode de reconnaissance, il y a une recherche à faire, et ensuite un jugement d’égalité à porter dans la méthode de comparaison, point de recherche de ligne, mais un jugement un peu plus complexe.

La méthode de comparaison peut être variée et compliquée de différentes façons au lieu de demander au sujet de porter un jugement d’égalité ou d’inégalité entre les deux lignes, on peut lui demander de chercher combien de fois l’une de ces lignes est contenue dans l’autre[7].

On comprend que ces trois méthodes ne sont pas applicables indifféremment à tous les cas la méthode de reconnaissance et celle de comparaison paraissent être d’une application assez générale. Au contraire, la méthode de reproduction est d’un usage limité ; on ne peut demander, par exemple, à une personne qui ne sait pas dessiner, de reproduire une forme par la mémoire ; le croquis exprimerait la maladresse de la main beaucoup plus que l’infidélité de la mémoire pour les mêmes raisons, il n’y a qu’un peintre qui puisse reproduire de mémoire une couleur, en la recomposant sur une palette. Il faudra dans ce genre d’expérience, veiller de très près à un grand nombre d’erreurs possibles, dans le détail desquelles nous ne pouvons guère entrer ici.

C’est une question délicate de savoir dans quelles conditions on peut donner aux résultats d’expériences sur la mémoire la forme numérique. Beaucoup d’auteurs ont cherché à introduire les chiffres en psychologie par désir de précision, sans songer que lorsque le chiffre s’applique à des quantités non mesurables, sa précision n’est qu’un trompe-l’œil. Il faut donc montrer beaucoup de circonspection dans ces questions. Un des cas auxquels la mesure paraît le mieux convenir est celui que nous venons d’analyser relativement à la mémoire des lignes. Quand on étudie cette mémoire par la méthode de reproduction, on peut mesurer la ligne modèle et la ligne copie, et exprimer l’erreur en centimètres et même en millimètres. Dès lors, on peut également calculer la moyenne des erreurs, et la variation moyenne, comme nous l’indiquerons pour les temps de réaction.

Telles sont les principales méthodes applicables à la mémoire ; ce sont des instruments de travail, rien de plus ; le travail du psychologue ne doit pas se borner à employer servilement ces instruments, il faut les adapter à l’idée directrice que l’on cherche à vérifier : c’est cette idée qui, le plus souvent, donne aux recherches leur originalité et leur profondeur ; sans idée, point d’observation utile ; car nous n’appelons pas observation le travail insipide qui consiste à prendre des mesures et à faire des numérations.

Les épreuves sur la mémoire peuvent être faites individuellement ou collectivement. Trois cas se présentent :

1er cas. Une personne se soumet elle-même à l’expérience, sans le secours d’aucune autre personne. Il n’est pas sans intérêt de montrer à ce propos qu’avec le dispositif le plus simple on peut travailler utilement, à la condition de le faire avec méthode et patience. Une personne peut, par exemple, se proposer d’étudier sur elle-même la mémoire des formes ; elle commencera par exécuter les dessins d’une série de formes simples et compliquées, qu’elle variera et graduera selon le but qu’elle se propose d’atteindre ; les dessins seront assez nombreux pour que la personne ne conserve pas un souvenir net de l’un d’eux ; pour plus de précaution, il serait à désirer que les modèles fussent dessinés par une autre main. L’expérience consistera à examiner un dessin pendant un certain temps, puis on le recouvre, on laisse s’écouler un second intervalle, et on cherche à reproduire le dessin de mémoire. L’épreuve terminée, on se gardera de comparer le dessin au modèle, afin d’éviter toute idée préconçue pour les épreuves ultérieures. Ces dessins de mémoire seront recommencés méthodiquement, à des heures fixées d’avance, et on ne les examinera que lorsque la série sera terminée. En même temps, on notera chaque fois avec le plus grand soin les réflexions et les remarques qu’on a faites sur soi-même et sur l’expérience.

Comme exemple de ce travail méthodique, nous indiquerons les expériences que M. Münsterberg a communiquées en 1892 au Congrès de Londres pour rechercher l’influence de l’état émotionnel sur la grandeur des lignes tracées de mémoire, op. cit., p. 132.

Il faut remarquer à ce propos que ces auto-observations qui accompagnent l’expérience peuvent acquérir le plus grand prix quand elles émanent d’une personne intelligente et douée du sens psychologique. L’observation de soi-même, l’introspection est une méthode qui sans doute reste sujette à bien des erreurs, quand on l’emploie à l’exclusion de tout autre procédé de recherche ; mais ici, ce n’est pas le cas ; on a dans les dessins exécutés un contrôle, qui permet de savoir si l’observation personnelle s’est trompée ou non toutes les fois que ce contrôle existe, l’observation personnelle doit être faite avec le plus grand soin ; elle est même indispensable.

2o Nous citerons ensuite les expériences qu’un expérimentateur fait sur une autre personne ; le plus souvent l’expérimentateur a un certain nombre de sujets à sa disposition, mais il travaille séparément avec chacun d’eux. Comme les recherches de psychologie expérimentale sont généralement longues et minutieuses, et exigent parfois plusieurs mois de patients efforts, on ne doit prendre comme sujets que des personnes qui non seulement comprennent le sens des études, mais s’y prêtent avec beaucoup de bonne volonté. Ces conditions, les psychologues les trouvent parfois parmi les membres de leur propre famille ; plus souvent les travaux se font avec des élèves fréquentant assidument un laboratoire ou travaillant à un sujet de thèse ; deux élèves qui sont dans ce dernier cas se servent réciproquement de sujet, parce que chacun y trouve son intérêt immédiat.

3o En troisième lieu viennent les expériences collectives que l’on fait simultanément sur un ensemble d’individus, par exemple sur tous les élèves d’une classe. Le grand avantage de cette manière de procéder consiste dans une économie de temps, et aussi dans l’uniformité des conditions où l’on place les élèves. S’agit-il par exemple de savoir combien de mots, de phrases, un élève de dix à douze ans peut retenir après une seule audition, le professeur prononce devant la classe réunie les mots à retenir ; tous les élèves entendent les mots prononcés par la même voix et de la même façon. L’important, lorsqu’on fait une expérience collective, est d’exciter et de bien coordonner l’attention de tous les sujets qui prennent part à l’épreuve ; les instituteurs qui ont l’habitude de diriger une classe, ce qui consiste à proprement parler à diriger l’attention d’un groupe de personnes, savent trouver l’attitude, le ton de commandement et les paroles qui mettent rapidement toute une classe dans un état d’excitation attentive. La mémoire des lettres, des chiffres, des mots, des phrases peut être étudiée collectivement de la manière suivante : des feuilles de papier sont distribuées aux élèves, avant le commencement de l’épreuve ; et les élèves doivent, aussitôt après avoir entendu la série de mots ou de lettres, la reproduire par écrit sur les feuilles préparées. On a soin de veiller à ce que les élèves ne copient pas les uns sur les autres, fraude d’autant plus à craindre que l’effort de mémoire qu’on demande aux élèves est plus considérable. Des études de ce genre ont été faites dernièrement par nous, par M. Jastrow, par M. Bourdon, etc. Consulter Jastrow, A statistical study of Memory, Educ. Review. Déc. 1891.


III


Nous allons indiquer les points principaux qui dans l’étude de la mémoire ont sollicité jusqu’ici l’attention des psychologues. Nous avons dit plus haut qu’on pourrait refaire sur la mémoire à peu près toutes les expériences qui ont été faites sur les sensations ; mais il y a des expériences longues et fastidieuses qui ne valent pas la peine d’être exécutées. Ce qu’il importe avant tout d’étudier dans la mémoire, ce sont les phénomènes liés à la conservation des souvenirs, c’est-à-dire ce qu’il y a de particulier et de propre à cette fonction.

Mémoires individuelles. — On peut tout d’abord se proposer de faire des comparaisons entre la mémoire de différentes personnes, dans le but de mesurer des mémoires individuelles, ou de rechercher quel développement peut prendre une mémoire professionnelle sous l’influence de l’exercice. C’est à cette indication que répondent les épreuves du Répertoire de Lacouture, telles que nous les avons organisées au laboratoire. Voici en quoi elles consistent : Le Répertoire de Lacouture[8] contient une série de tableaux en couleur, où sont représentés plusieurs mélanges en proportions variables de deux couleurs simples, soit le rouge et le bleu. Chacune de ces couleurs simples est représentée par 6 carrés, dont les couleurs sont graduées du ton le plus clair au plus foncé ; la graduation est produite par un système de hachures. En combinant de différentes façons, et deux à deux, les 6 tons de rouge avec les 6 tons de bleu, on a obtenu 36 carrés de couleur. Le premier temps de l’expérience consiste à montrer un de ces carrés, soit en laissant visible le reste du tableau, soit en le cachant au moyen d’un écran dont l’ouverture ne laisse voir que le carré de couleur sur lequel on attire l’attention du sujet ; dans le second temps de l’expérience, on montre au sujet un second tableau contenant les mêmes couleurs disposées dans un ordre différent : il doit retrouver le premier carré. Le nombre et la variété des nuances rend l’expérience fort difficile ; en comptant comme erreur égale à 1, à 2, ou à 3, les cas où le sujet indique un carré contenant 1, ou 2, ou 3 parties de rouge ou de bleu, en plus ou en moins du modèle, on arrive à classer les différents individus d’après le nombre d’erreurs qu’ils commettent.

Des recherches de ce genre ont été faites avec soin au laboratoire en 1892 et en 1893 sur une cinquantaine de personnes de tout âge et de toute profession, et spécialement sur des peintres. Ces recherches ont montré avec une pleine évidence que les peintres ont une mémoire des couleurs plus exacte que les individus moyens ; leur erreur moyenne est de 4, tandis que celle des autres individus est de 10.

Nombre de souvenirs pouvant être acquis dans un temps donné. Ce nombre de souvenirs exprime ce que les Anglais ont appelé le mental span ; il correspond à ce que nous pourrions appeler la faculté de préhension de la mémoire. Pour en donner une idée nette, il faut décrire en quelques mots les expériences sur la mémoire des chiffres, car c’est à propos de ces expériences qu’on a parlé pour la première fois du mental span.

On se propose de rechercher quel est le nombre maximum de chiffres qu’une personne retient après une seule audition. Pour faire l’expérience correctement, il faut prononcer les chiffres d’une voix monotone, sans scander ni rythmer le débit ; il faut ensuite conserver la même vitesse d’articulation (deux chiffres par seconde). Les personnes adultes répètent, en moyenne, huit chiffres après une seule audition[9]. Nous avons observé que Jacques Inaudi, dans des conditions peu différentes, répète exactement 42 chiffres. On a fait des recherches analogues sur des syllabes assemblées de manière à n’offrir à l’esprit aucune espèce de sens (Ebbinghaus.) Le nombre de lettres pouvant être retenues est d’ordinaire un peu moins élevé que le nombre de chiffres.

Nous faisons en ce moment des expériences sur la mémoire des mots dans les écoles primaires de Paris. Des mots (noms d’objets) sont lus en série ; le nombre de mots de deux syllabes pouvant être répétés exactement, après un seul énoncé, est de 4 pour des enfants de 10 à 12 ans, il est de 6 pour les adultes.

Différents auteurs ne se sont pas contentés de rechercher le nombre de chiffres, syllabes ou mots, pouvant être appris après une seule audition ; ils ont suivi l’influence de répétitions successives sur la quantité de souvenirs retenus. Ainsi, Ebbinghaus[10] a vu qu’il faut :


21 répétition pour 27 syllabes.
30  16 
44  24 
55  26 


Dans la méthode que nous venons d’indiquer, l’expérimentateur fixe lui-même le nombre de répétitions. Cette fixation est d’autant plus facile que c’est l’expérimentateur qui fait les répétitions, et que l’épreuve porte sur la mémoire auditive. Lorsqu’on cherche à mesurer la mémoire visuelle, il est plus avantageux de laisser le sujet libre de répéter comme il lui plaît la série a apprendre, et on se borne à déterminer le temps qui lui est laissé pour l’acquisition des souvenirs. On peut encore fixer le nombre d’éléments qu’on demande au sujet d’apprendre, en lui laissant la liberté du temps nécessaire à cette opération. Ainsi, dans la série de recherches que nous avons faites pour distinguer les effets de la mémoire réelle et ceux de la mémoire simulée (ou mnémotechnie)[11] nous donnions à chacun de nos sujets une quantité de deux cents chiffres à apprendre, et nous nous bornions à mesurer le temps. Pour apprendre 200 chiffres, M. Diamandi (calculateur mental) a mis une heure vingt minutes et M. Arnould (mnémotechnicien) quarante-cinq minutes.

2o Qualité des souvenirs. — On sait aujourd’hui, par l’expérimentation psychologique et surtout par l’observation médicale des aphasiques, qu’un même objet peut être représenté dans l’esprit par des images absolument différentes. Si on prononce devant une personne le mot « cloche », cette personne peut se représenter simplement le mot, avec une vague tendance à penser à l’objet ; elle n’a dans l’esprit qu’une image verbale ; elle peut également se représenter uniquement la forme visible de la cloche, image visuelle ; ou bien s’en représenter le son, le tintement, image auditive. Le langage habituel de la conversation n’exprime point, d’ordinaire, ces nuances de pensées. Il importe, dans les études expérimentales sur la mémoire, de déterminer la part de chacun des sens dans la représentation d’un objet complexe.

Ainsi, on peut faire des expériences sur la production du souvenir, pour comparer le souvenir visuel au souvenir auditif ; dans une première série d’expériences, par exemple, on mesurera le temps nécessaire pour apprendre une série de lettres vues, et dans une seconde série d’expériences, on fera la même mesure pour des lettres entendues. Tout récemment M. Münsterberg a publié des résultats obtenus par ce procédé. Il a constaté que lorsque les deux mémoires agissent simultanément, pour des lettres différentes, elles se nuisent ; que lorsqu’elles sont isolées, la mémoire visuelle dépasse l’autre ; que lorsqu’elles agissent simultanément pour un même objet, le résultat est meilleur que par l’action isolée d’une seule[12].

Durée des souvenirs. — La question de durée est importante dans toute étude sur la mémoire. On sait qu’à mesure que le temps s’écoule, nous avons plus de peine à nous rappeler les événements anciens. Chacun peut en faire l’épreuve sur lui-même, en cherchant à se rappeler l’emploi de ses journées antérieures, le menu de ses repas, les variations de la température, etc. ; en général, à moins de circonstances exceptionnelles qui ont frappé l’attention, les premiers genres de souvenirs ne remontent pas au delà de trois à six jours. Ceci nous montre que les souvenirs de la vie quotidienne n’ont pas une disparition brusque, mais graduelle.

Il est facile d’introduire l’élément de la durée dans les expériences régulières sur la mémoire. On peut tout d’abord faire varier l’intervalle qui s’écoule entre la perception originale et sa reproduction par la mémoire ; Fullerton et Cattell ont trouvé que le nombre d’erreurs, très petit dans les 9 premières secondes qui suivent la sensation, augmente ensuite nettement et reste à peu près le même pendant soixante secondes. On peut étudier la même question du temps en faisant faire au sujet une série de reproductions successives ; les derniers termes de la série seront plus éloignés que les premiers de la perception originale, la différence de temps pourra dans tous les cas être mesurée exactement. M. Beaunis[13] a appliqué cette méthode à la reproduction d’un angle par le souvenir. Il traçait dans l’obscurité un angle sur une feuille de papier, et cherchait à le reproduire plusieurs fois de suite sur une seconde feuille ; il avait soin de marquer l’angle reproduit d’un point de repère, pour empêcher de le confondre avec l’angle modèle. L’auteur a constaté qu’il arrive un moment où l’on ne peut plus se représenter la valeur angulaire du modèle ; mais la main peut encore le reproduire ; c’est une phase de mémoire inconsciente, qui précède l’oubli complet.

On pourrait, relativement à la mémoire, indiquer un beaucoup plus grand nombre de recherches ; celles que nous avons énumérées suffisent pour donner une idée générale du caractère de ces études.

  1. Dans les traités de psychologie physiologique l’étude de la mémoire est parfois fort écourtée, proportionnellement à l’étude des sensations. Dans la 4e édition du traité de W. Wundt, qui contient 1350 pages, 600 pages sont consacrées à la sensation, et 11 seulement à la mémoire.
  2. Ribot, Les Maladies de la mémoire, p. 60, Paris, F. Alcan. — A. Binet, Les Altérations de la personnalité, ch. i et seq. ; Sollier, Les Troubles de la mémoire, p. 109 et seq. Consulter aussi Azam, Janet, etc.
  3. Dans les cas où on n’étudie pas la mémoire d’un degré de sensation, mais la mémoire d’une pluralité d’objets, on peut employer la méthode de description. C’est par cette méthode qu’on étudie la mémoire des joueurs d’échecs ; on leur fait décrire la position des pièces dans une partie : cette description se fait dans ce cas à l’aide de termes techniques.
  4. Nous ne parlons dans le texte que des applications de la méthode de reproduction à la mémoire visuelle des lignes. Pour la mémoire musculaire, la méthode de reproduction n’a évidemment pas les mêmes inconvénients.
  5. Développement de la mémoire visuelle chez les enfants, par MM. Binet et Henri, Revue générale des Sciences, 15 mars 1894.
  6. Dans l’étude des sensations, nous avons décrit une méthode équivalente sous le nom de méthode des cas vrais et faux.
  7. Pour donner une idée de la variété d’application auxquelles ces méthodes se prêtent, nous citerons l’exemple de l’étude de la mémoire chez de petits enfants, que nous avons faite il y a quelques années. On montrait à des enfants (qui ne savaient pas compter) trois, quatre jetons sur une table puis on cachait les jetons dans sa main, on les remettait un à un sur la table, en disant chaque fois à l’enfant : Y en a-t-il encore ? Si on analyse cette expérience, on verra qu’elle se fait par la méthode de comparaison (Binet, Revue Philos., 1890).
  8. Gauthier-Villars, Paris.
  9. Il y a sur ce point un grand nombre de travaux : Jacobs, Mind, XII, p. 75 ; Galton, Jastrow, Scripture ; Bolton, Amer. jour. of Psych., avril 1892 ; Münsterberg, Zeitsch. für Psych., Bd. I, Ht., 2 1890.
  10. Gedächtniss, p. 123 ; voir aussi Müller et Schumann, Experimentelle Beiträge zur Unters. de Gedächtnisses. Zeit für Ps. u. Phys. d. Sinn. Bd. VI, p. 81.
  11. La simulation de la mémoire des chiffres, par Binet et Henri, Revue scientifique, juin 1893.
  12. Psych. Review, New-York, janv. 94, p. 34.
  13. Revue philosophique, XXV, p. 369.