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Introduction à la psychologie expérimentale/4

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Chapitre IV : Mouvements. — Volonté


CHAPITRE IV

LES MOUVEMENTS


Il importe de dire avant tout quelle est l’idée générale qui domine la psychologie des mouvements, ou, en d’autres termes, quel est le but que l’on se propose, quelle est la connaissance qu’on peut espérer d’acquérir en faisant, comme psychologue, l’étude des mouvements d’un individu.

Nous avons vu que l’expérimentation sur les sensations se propose comme but principal d’établir une relation entre l’excitation extérieure et la sensation qui en résulte. Cette proposition peut s’appliquer sans grands changements à la question des mouvements, où nous pouvons dire qu’on cherche à établir des relations entre les mouvements qui se produisent, qu’on voit et qu’on enregistre, et les états de conscience multiples qui sont la cause initiale de ces mouvements.

Considérés dans leur cause d’excitation, les mouvements peuvent se répartir en plusieurs catégories, parmi lesquelles nous citerons les suivantes : 1o mouvements réflexes, qui succèdent à une sensation sans que la volonté intervienne pour les produire, et parfois malgré la résistance de la volonté (toux, éternuement, clignement, réflexe rotulien, etc.) ; 2o mouvements automatiques, qui s’enchaînent les uns avec les autres, et se déroulent également sans que notre volonté ait à intervenir par exemple les mouvements de la marche ; 3o réflexes idéo-moteurs, mouvements produits par une idée par exemple le dégoût, etc. ; 4o mouvements expressifs, qui sont la manifestation extérieure d’un sentiment, le rire vrai et faux, la colère, la peur ; 5o mouvements volontaires d’impulsion ou d’arrêt.

Sur les états de conscience qui précèdent, accompagnent ou suivent le mouvement qu’on étudie, le sujet interrogé peut le plus souvent fournir des renseignements instructifs ; il y a dans l’étude des mouvements, comme dans celle des sensations, une partie d’introspection qu’on doit recueillir ; il y a en outre une étude directe, objective, sur les phénomènes visibles du mouvement.

Nous désirons passer en revue les différents moyens qui sont à notre disposition pour observer les mouvements, et étudier les caractères qu’ils présentent, leur vitesse, leur durée, leur direction, leur amplitude, leur puissance, leur coordination, leur ordre de succession, leurs phases, etc.[1] Il existe deux méthodes, l’une est une simple méthode d’observation, l’autre une méthode d’enregistrement. Nous citerons chemin faisant quelques exemples d’expériences.

La méthode simple d’observation consiste à prendre connaissance du phénomène sans chercher à en garder une trace matérielle. Nos sens sont les premiers observateurs. On peut à l’œil nu, sans appareil d’aucune sorte, observer les mouvements de déplacement des membres, les expressions de physionomie, et même de légers mouvements fibrillaires. Dans les expériences que nous avons faites autrefois avec M. Féré sur les hystériques, l’observation directe nous suffisait pour constater qu’un mouvement étant imprimé à la main insensible de la malade, en dehors de sa vue, la main répétait ensuite le mouvement communiqué. Exposons l’expérience en quelques mots. Il arrive fréquemment dans l’hystérie qu’une région quelconque du corps, par exemple la main, devient complètement insensible on peut piquer cette main, traverser la peau avec une longue aiguille, tordre les articulations, lancer dans les doigts des courants d’induction intenses, sans éveiller de douleur, sans éveiller même la moindre sensation consciente. Cependant, chez quelques malades, on observe que la main, en apparence insensible, peut répéter les mouvements qu’on lui communique en dehors de la vue du sujet ; on prend l’index, on le fléchit trois fois sur lui-même, puis on l’abandonne, et on constate que quelque temps après ce même doigt recommence le mouvement de flexion ; preuve que le mouvement a été perçu d’une manière ou d’une autre, bien que le sujet prétende ne pas en avoir eu conscience. Nous citons cette courte expérience parce qu’elle est un moyen très simple et très sûr pour connaître ces phénomènes si compliqués d’altération et de dédoublement de la conscience qu’on a décrits dans ces dernières années[2]. Par l’observation des mouvements de répétition, nous voyons en quelque sorte le dédoublement se manifester sous nos yeux.

Des instruments très simples servent à contrôler l’observation et à expérimenter sur les mouvements ; ce sont des poids, des balances, des compas, des appareils destinés à immobiliser le bras, des règles graduées en centimètres et en millimètres. La longueur d’un mouvement s’apprécie, dans certaines expériences, en faisant exécuter le mouvement sur une règle graduée, par exemple au moyen d’un curseur qui se meut sur la règle. Dans différents appareils inventés pour l’étude des mouvements, la règle graduée et le curseur sont d’un usage fréquent. On peut faire, et on a fait des recherches très intéressantes sur la longueur du pas, sur les rapports entre la longueur du pas et la vitesse de la marche, sur l’influence de la pente du terrain et de la charge du marcheur, en se servant uniquement d’un mètre pour la mesure du terrain, et d’une montre à seconde pour mesurer le temps.

La force musculaire peut être appréciée à l’aide de dynamomètres, dont le plus connu est celui de Régnier. Il est formé d’un ressort élastique ovale, que l’on place dans la main, et dont on se sert en faisant effort pour rapprocher les deux branches dans le sens du petit axe de l’instrument le rapprochement des deux branches est mesuré par la déviation d’une aiguille. On peut étudier avec cet appareil soit la pression de la main, comme nous venons de le dire, soit la traction, en tirant l’instrument des deux mains dans le sens de son grand axe. Il y a plusieurs précautions à prendre quand on se sert du dynamomètre d’abord veiller à ce que l’instrument soit bien en main, à ce que l’effort de pression soit continu et non brusque, et ensuite s’assurer que l’instrument a été exactement gradué, ce qui est rare ; on vérifie la graduation en suspendant au dynamomètre des poids déterminés qui agissent dans le sens de la traction.

M. Féré est un des observateurs qui ont le plus souvent employé le dynamomètre, et il a étudié l’influence exercée sur la pesée manuelle par le travail intellectuel, les différentes excitations des sens, les émotions morales, la fatigue, et divers états pathologiques (Sensation et Mouvement, Paris, 1887).

Certains organes cachés à la vue directe s’observent à l’aide d’instruments ou appareils spéciaux les cordes vocales à l’aide du laryngoscope, par exemple.

Les méthodes d’inscription ont l’avantage de recueillir une trace du phénomène, trace permanente qui demeure la preuve de son existence et permet d’en analyser après coup les principaux caractères, que l’observation directe n’aurait parfois pas pu saisir. Le crayon et la plume sont les exemples les plus simples de ce qu’on appelle la méthode graphique les traits indiquent la forme exacte des mouvements de la main, c’est-à-dire leur direction et leur grandeur, qu’il s’agisse de lignes, de dessins, ou d’écriture.

Un grand nombre d’expériences très curieuses de psychologie ont été faites avec ce dispositif très simple. Nous signalerons en particulier les expériences faites sur les mouvements simultanés des deux mains. M. Münsterberg a observé quelques phénomènes qui méritent une mention ici ; il faisait avec la main droite et la main gauche des mouvements un peu différents ; par exemple, avec la main droite il traçait une ligne verticale pendant qu’avec la main gauche il traçait une ligne horizontale ; ensuite, il s’efforçait de continuer ce même mouvement pendant qu’il se mettait volontairement en état de distraction il remarqua alors qu’au bout de quelque temps, la main gauche déforme son mouvement, et arrive à imiter le mouvement de la main droite. Un autre psychologue allemand, M. Loeb, a étudié les mouvements simultanés des deux mains dans des conditions un peu différentes. D’après cet auteur, si on trace avec les deux mains une même figure, en cherchant à la faire égale, le mouvement d’une des deux mains sera d’autant plus ample que cette main sera plus éloignée du corps[3].

On a souvent, dans les expériences de spiritisme, remplacé sans grand avantage le crayon par une planchette la planchette spirite qui a la forme d’un cœur est portée sur trois roulettes pouvant tourner dans tous les sens, et percée d’un orifice dans lequel on adapte un crayon taillé. La planchette est posée sur une feuille de papier blanc, et la personne en expérience, le médium dans la circonstance, appuie sa main à plat sur la planchette ; s’il possède l’écriture automatique, c’est-à-dire la faculté d’écrire sans avoir la volonté d’écrire ni même la conscience de ce qu’il écrit, la planchette inscrira son écriture ; elle n’a guère d’avantage sur un simple crayon tenu à la main, sinon qu’elle dérobe au medium la vue de son écriture pour lire, il faut enlever la planchette.

C’est par les études faites avec la plume, le crayon ou la planchette spirite qu’on est parvenu à connaître l’importance des phénomènes subconscients chez les hystériques, chez les médiums, et même chez quelques sujets considérés comme normaux. Cet exemple nous montre que ce ne sont pas toujours les appareils les plus compliqués qui donnent les résultats les plus importants. Ne faisant point ici de pathologie, nous ne décrirons pas ces expériences d’écriture automatique chez les hystériques. Disons seulement qu’on peut les provoquer chez les sujets normaux de la manière suivante : on prend la main du sujet, on lui fait tenir un crayon, puis on cache la main derrière un écran ; on prie le sujet de s’abandonner, de ne faire aucun effort avec la main ; ce qui vaut mieux, on occupe son esprit par une lecture ou une conversation avec un tiers ; pendant ce temps, on conduit sa main, on lui fait écrire certains mots, on éveille ainsi l’inconscient avec de la patience, beaucoup de patience — il faut plusieurs jours d’essais parfois infructueux — on arrive à faire écrire spontanément à la main certains mots, et même à développer des phénomènes inconscients d’une certaine importance. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que les expériences de ce genre doivent être faites avec tact et modération[4].

Dans certaines expériences de psychologie, nous avons substitué au crayon et à la plume un appareil un peu plus compliqué, qui nous a donné, outre la forme du mouvement, sa durée exacte. Cet appareil, c’est la plume électrique[5]

Elle se compose, au point de vue qui nous intéresse ici, d’une aiguille animée par des courants d’un mouvement de va-et-vient vertical d’une extrême rapidité (10.000 pulsations en moyenne par minute). Cette aiguille est enfermée dans un petit cylindre de métal, que l’on tient comme un porte-plume. On en appuie l’extrémité sur une feuille de papier parcheminé, tendue elle-même sur une feuille de papier buvard épais, et pendant que la main exécute tous les mouvements nécessaires au tracé des caractères, l’aiguille, qui monte et descend sans cesse, perfore le papier d’une multitude de piqûres plus ou moins espacées.

Lorsque la page est terminée, on la dispose sur un châssis et on l’encre avec un rouleau d’imprimerie. L’encre passe par les perforations et vient reproduire les caractères sur des feuilles de papier placées au-dessous. L’on constate alors que les différentes parties d’un mot, d’une lettre, d’une simple ligne, sont loin de contenir dans des espaces égaux le même nombre de points. Tantôt la main s’attarde tantôt elle précipite ses mouvements elle change d’allure plusieurs fois dans une boucle, dans un jambage.

Il était nécessaire, avant de commencer une série de recherches, de nous assurer de la valeur de notre appareil. Pour le vérifier nous l’avons relié, ainsi que le permettait son mécanisme électrique, à un signal de Desprez inscrivant sur un cylindre de Marey toutes les pulsations de l’aiguille. À côté de ce premier tracé, nous avons fait courir celui d’un diapason à 100 vibrations par seconde.

Nous avons d’abord laissé fonctionner la plume sans écrire et nous avons constaté qu’elle donne le même nombre de pulsations dans des temps égaux. Puis, nous l’avons appuyée sur le papier en la maintenant immobile. Le résultat fut pareil. Enfin nous l’avons vérifiée pendant que nous écrivions ; dans ce dernier cas, la déperdition de vitesse due à la résistance qu’offre le papier à chaque perforation nouvelle est, au maximum, après trois secondes d’écriture, de deux millièmes de seconde par piqûre, quantité négligeable dans les expériences dont nous avons d’avance arrêté le programme.

Le pointillé tracé par la plume (quand on a mesuré le nombre de ses pulsations par seconde) indique la vitesse du trait d’une manière générale, plus les points sont rapprochés, plus le mouvement est lent avec un certain degré de lenteur, les points se confondent et forment une trajectoire continue plus les points sont écartés les uns des autres, plus le mouvement est rapide on peut en outre, avec la loupe et un millimètre, mesurer la distance de deux points successifs et calculer exactement la vitesse. Nous donnons (fig. 2) quelques spécimens d’écriture tracés avec la plume électrique. Dans cette figure, on trouve d’abord (1) une ligne droite, dont le pointillé montre que la main augmente progressivement sa vitesse, au commencement du trait, et la diminue vers la fin pour la conscience du scripteur, le trait paraît être fait avec une vitesse uniforme. Une série de boucles (2) font voir que c’est au moment du changement de direction, quand on trace l’arc du petit rayon, que la main retarde son mouvement ; elle le retarde également au sommet d’un angle (5). Ces diverses influences expliquent les
Fig. 2.

Fig. 2. — Spécimens d’écriture tracés par la plume électrique d’Edison.
particularités que révèle l’étude de l’écriture (3, 4, 6) tout changement de direction est marqué par un ralentissement de la main la direction et la grandeur des traits exercent aussi une influence. Dans la même figure, nous avons réuni trois spécimens d’écriture pathologique (7, 8, 9, paralysie agitante). Indiquons brièvement ce qu’ils présentent d’intéressant. Le tracé 8 représente les deux premières lettres du mot Salpêtrière, et on voit qu’à certains endroits de l’S et de l’a, la plume, mal appuyée et obéissant au tremblement de la main, a tracé des lignes droites qui sont perpendiculaires à la direction du mouvement graphique que le malade voulait exécuter. De même, dans la figure 9, qui représente une tentative pour tracer une ligne droite, la main a été animée de mouvements oscillatoires à peu près perpendiculaires à la direction de la ligne. Nous avons toujours constaté ce caractère dans l’écriture tremblée.

On trouve un autre mode d’enregistrement dans l’emploi d’une surface couverte de noir de fumée. Une feuille de papier glacé, qu’on noircit au moyen d’une flamme fuligineuse, est apte à recevoir des empreintes, qui conservent non seulement la forme d’un objet, mais sa position, qu’il réalise à un moment donné. On peut étudier, de cette manière, la locomotion d’un animal, d’un insecte par exemple, en le faisant marcher sur du papier enfumé les appuis de ses six pattes se marquent en blanc sur le fond noir, et on peut les rendre indélébiles en recouvrant le tracé d’une couche de vernis. Galton a étudié avec du papier noir de fumée les empreintes digitales.

Cette méthode d’enregistrement a reçu une forme plus perfectionnée au moyen de deux modifications importantes : la première a consisté à faire subir à la surface noircie qui reçoit les empreintes un mouvement régulier de translation, de manière que le lieu où se font les empreintes successives du phénomène qu’on étudie permet de connaître la vitesse du phénomène considéré dans ses diverses phases. Pour cela, on emploie, par exemple, des cylindres enregistreurs qui tournent autour de leur axe et sont actionnés par des mouvements d’horlogerie d’une vitesse uniforme ; la régularité du mouvement de rotation est contrôlée par un diapason, dont on connaît la période ; ce diapason inscrit ses vibrations sur le cylindre. Le second perfectionnement important qui a été apporté à la méthode graphique consiste dans la transmission du mouvement à distance. Au lieu de faire impressionner directement la surface noircie par l’objet dont on étudie le mouvement, on dispose l’expérience de manière à ce que ce mouvement se transmette à la colonne d’air d’un tube de caoutchouc. Ce tube de caoutchouc se termine dans la caisse d’un tambour enregistreur, boîte métallique dont une des parois est une membrane de caoutchouc tendu ; les mouvements de cette membrane sont communiqués, par une bielle articulée, à un levier dont une des extrémités, taillée en pointe, inscrit sur le cylindre. Il résulte de cette disposition que toute pression exercée sur la colonne d’air contenue dans le tube de caoutchouc se transmet, par le tambour, au levier et déplace le stylet inscripteur : cela se fait avec la vitesse de propagation d’une vibration dans l’air, soit la vitesse du son.

Pour mieux nous faire comprendre, supposons que nous tenons entre les mains l’extrémité fermée d’un tube de caoutchouc, et que nous serrons plusieurs fois le tube. Le dispositif expérimental que nous venons de décrire donnera des renseignements nombreux et détaillés sur les petites pressions exercées par notre main. Tout d’abord, si nous ne faisons aucun mouvement, le stylet immobile tracera sur le cylindre une ligne droite ; il la tracera d’une vitesse uniforme, donnant des lignes égales pour des temps égaux. C’est sur cette ligne tracée, qu’on appelle ligne des abscisses, qu’on mesurera la durée d’un phénomène graphique ; connaissant la vitesse de rotation du cylindre, on saura ce que représente comme temps un centimètre de l’abscisse. Si on exerce une pression, le stylet s’élèvera ou s’abaissera au-dessus de l’abscisse, suivant l’intensité du phénomène auquel il obéit. Comme en même temps le cylindre continue à tourner, il en résultera que le stylet ne tracera pas simplement une ligne droite ; le stylet tracera une courbe, qui exprime à la fois l’intensité du phénomène et sa durée.

Voici maintenant les principaux renseignements qui seront fournis par l’examen de ce graphique : d’abord on pourra lire le nombre des déplacements du stylet au-dessus de la ligne du temps, ce qui permettra de compter sur le tracé le nombre des pressions ; on pourra également, connaissant la vitesse du cylindre, savoir la durée de chaque pression, et la durée de l’intervalle séparant deux pressions consécutives ; on pourra évaluer la force de pression, savoir si toutes les pressions ont été égales, quelle a été la plus forte, en tenant compte de l’amplitude du déplacement du style et de quelques autres éléments ; on pourra enfin, par la forme du tracé, savoir si la main a tremblé, comment la force de pression a été distribuée, et, en somme, on étudiera toutes les phases du mouvement.

Nous ne décrirons pas tous les procédés ni les quelques ingénieux artifices employés pour mettre la force motrice qu’on étudie en rapport avec le tambour enregistreur de l’appareil graphique. On connaît, et on trouvera dans tous les livres de physiologie [6] la description des myographes, pneumographes, sphygmographes, dynamographes, ergographes, plétismographes et autres instruments dont on fait un assez fréquent usage dans nos laboratoires. Nous citerons simplement, à titre d’exemple, un petit instrument que M. Otto Lund, l’habile mécanicien de M. Marey, nous a construit dernièrement pour l’étude de la force de pression dans les mouvements graphiques ; cet instrument se compose d’une lame métallique dont une des extrémités, disposée en gouttière, reçoit un crayon pour écrire, et l’autre extrémité est fixée à un manche, que l’on tient à la main dans la position naturelle pour écrire ; en contact avec cette lame se trouve le bouton d’un tambour à réaction, qui reçoit toutes les pressions exercées par la main dans l’écriture, et les transmet, selon le mode ordinaire, à un cylindre enregistreur. Les tracés obtenus

Fig. 3.

Fig. 3. — Graphique des pressions de la main pendant le tracé d’une série de boucles.


avec cet instrument montrent que l’on diminue l’effort de pression toutes les fois qu’on trace une courbe ou un angle ; cette diminution de la pression au changement de direction du trait est constante, involontaire ; on peut même dire que la volonté ne peut pas la supprimer complètement.

La figure 3 représente une série de boucles tracées avec ce pressiographe ; chaque changement de direction est marqué par une diminution dans la pression ; on peut arriver, avec quelque habitude et quelque effort d’application, à diminuer ces variations de pression, et à tracer sur le cylindre, pendant que l’on fait des boucles avec le pressiographe, une ligne à peu près droite ; mais si, pendant que l’expérience est en train, on vient à distraire l’attention du scripteur par une question et que sa main continue à dessiner des boucles, on verra le tracé du cylindre reprendre sa forme ondulée, jusqu’au moment où le sujet, concentrant de nouveau son attention sur le mouvement de sa main, le tracé redeviendra rectiligne. Il y a donc là un moyen de

Fig. 4.

Fig. 4. — Graphique des pressions dans l’écriture.


connaître les variations de l’attention d’une personne.

L’influence de la forme du trait sur la force de pression se constate également dans l’écriture, comme on peut en juger d’après la figure 4, qui reproduit quatre lettres écrites avec le pressiographe. (Il s’agit de lettres cursives et non de lettres d’imprimerie.)

Nous citerons seulement pour mémoire d’autres recherches graphiques qui ont été faites à notre laboratoire d’abord celles de notre ami, M. E.-B. Delabarre, aujourd’hui professeur de psychologie à Providence (États-Unis d’Amérique), qui a étudié les modifications qu’une attention intense apporte au rythme et à la forme de la respiration (Rev. phil., juin 1892) ; ensuite les expériences récentes de phonétisme de M. Wecks, etc.

Fig. 5. Fig. 5. — Expériences sur M. Jacques Inaudi.
Répétition de mémoire d’une série de vingt-cinq chiffres, dans l’ordre où ils ont été appris. Le tracé se lit de droite à gauche. Tracé réduit au tiers. Une seconde correspond à deux centimètres.

Dans beaucoup de dispositifs d’expérience, on substitue aujourd’hui à la transmission par air la transmission électrique, qui, depuis l’invention des signaux de Déprez, est devenue très commode et très sûre. Nous nous servons souvent au laboratoire d’un appareil à transmission électrique, le microphone enregistreur de l’abbé Rousselot : il est destiné à inscrire sur un cylindre les mouvements de la parole ; c’est un appareil synthétique, qui est directement influencé par les vibrations de l’air sortant de la bouche au moment où l’on parle. On le met en relation avec un cylindre enregistreur de Marey, sur lequel il inscrit des tracés analogues à ceux des figures 6 et 7.

Il est peut-être intéressant de dire rapidement quelles sont les expériences représentées par ces figures. Ce sont des expériences faites par M. Inaudi, le calculateur bien connu. On lui a fait apprendre un tableau de vingt-cinq chiffres, disposé en un carré dont chaque ligne renferme cinq chiffres. Dans un premier essai, il répète ces vingt-cinq chiffres dans l’ordre où il les a appris, de gauche à droite ; le tracé de la figure 6 représente cette répétition verbale ; dans une seconde expérience, le calculateur répète les vingt-cinq chiffres dans un ordre plus difficile à suivre, en colonnes descendantes à partir de la droite ; et la répétition est exprimée par le tracé de la figure 7. L’avantage de ces deux tracés est de donner non seulement le temps exact de la répétition totale, temps qui à la rigueur pourrait être mesuré avec la montre, mais encore tous les détails de l’expérience ; le temps qui s’écoule entre deux chiffres successifs, les retards et les hésitations, tout cela, pour un œil exercé, se retrouve dans le tracé. Ainsi on constate, dans la figure 7, que M. Inaudi non seulement nommait les chiffres à mesure que ceux-ci revenaient à sa mémoire, mais encore qu’il faisait des répétitions à voix basse, murmure

Fig. 6.
Fig. 6. — Expériences sur M. Jacques Inaudi.
Répétition de mémoire d’un carré de vingt chiffres, en récitant les chiffres en colonne, de haut en bas et de gauche à droite. Tracé réduit au tiers, comme celui de la figure 6.
à peine perceptible qui a produit diverses irrégularités du tracé : le tracé indique en effet des paroles nettes qui se traduisent par des courbes franches, et ensuite de légères irrégularités, courbes à peine esquissées. (Voir lignes 7, 8, et 9.) Ces dernières courbes sont devenues peu appréciables sur notre figure, parce qu’elle est une réduction au tiers du tracé original.

Un très remarquable type d’enregistrement est fourni par la photographie non retouchée qui donne, avec beaucoup moins de chance d’erreur que la méthode graphique, la position, l’attitude, l’expression d’une personne ou d’un objet quelconque à un moment donné. Les travaux récents de MM. Marey et Demeny ont étendu les applications de la photographie dans le domaine des études d’observation, en permettant de photographier le mouvement, c’est-à-dire les phases successives que présente un objet qui se meut.

Cette méthode nouvelle et intéressante a passé par la même série de perfectionnements que la méthode graphique, à laquelle elle est comparable à plusieurs points de vue[7]. La plaque sensible, peut-on remarquer tout d’abord, représente la surface noircie sur laquelle se fait l’inscription du phénomène ; et quant à la transmission à distance, qui dans la méthode graphique a lieu par l’air ou par l’électricité, elle se fait ici directement par les rayons lumineux émis par l’objet, qui viennent impressionner la plaque sensible.

On peut tout d’abord photographier un objet lumineux sur fond obscur ; le fond obscur ne réfléchissant point de lumière, n’impressionnera pas la plaque ; l’objet lumineux, bien éclairé, sera photographié, et il se produira même sur la plaque, si l’objet se déplace, une traînée lumineuse qui suivra tous ses déplacements et en représentera la trajectoire au moyen d’un appareil stéréoscopique à deux objectifs, on pourra photographier les déplacements de cet objet selon les trois dimensions de l’espace.

Il arrive fréquemment qu’il y a diverses superpositions dans les mouvements très rapides. Aussi use-t-on d’artifices. Veut-on connaître par exemple les déplacements de membres dans la marche ? Le sujet se revêt de vêtements noirs, mais sur la jambe et les bras, la tête, sont disposés des lignes et des points brillants qui seuls impressionnent la plaque et donnent ainsi d’une manière schématique la position des diverses parties du corps.

L’artifice précédent donne l’espace parcouru par la personne ou l’objet qu’on photographie en mouvement, et on pourra facilement mesurer ces espaces à la condition de photographier sur la même plaque une ou plusieurs règles graduées. Mais ce mode d’enregistrement ne donne pas la durée du phénomène. Pour obtenir cet élément, on peut se servir de plusieurs procédés. Un des plus simples, celui qui paraît prévaloir et constitue le principe du chronophotographe de Marey, consiste dans le déplacement régulier de la plaque sensible ; on voit que le procédé est, presque de tous points, comparable à celui de la méthode graphique, qui enregistre le temps en déplaçant sous l’influence d’un mouvement d’horlogerie la surface noircie.

L’appareil chronophotographique se compose d’un appareil photographique renfermant un obturateur d’un genre spécial : c’est un disque tournant sur axe et percé d’ouvertures rectangulaires ; le disque fait un tour complet en une seconde ; derrière l’objectif se déroule une pellicule sensible, qui offre à chaque passage d’une ouverture une bande nouvelle à impressionner. Il y a un arrêt très court de la pellicule pendant que la plaque est impressionnée.

La chronophotographie donne 10, 15 et jusqu’à 60 épreuves par seconde ; chaque épreuve a sa date, elle est séparée de la précédente par un intervalle de temps constant, de sorte que la chronophotographie donne exactement et à la fois la forme et le temps.

M. Demeny a bien voulu dernièrement mettre ses appareils de chronophotographie à notre disposition pour prendre des épreuves en série de mouvements de prestidigitation. Nous regrettons de ne pas pouvoir, faute de place, reproduire ici ces épreuves.

La méthode chronophotographique, qui est une méthode d’analyse, a pour complément la synthèse des mouvements par le phénakisticope et autres instruments semblables.

  1. Un traité de psychologie expérimentale devrait, à notre avis, suivre cet ordre pour décrire les mouvements et leur signification psychologique.
  2. A. Binet,Altérations de la personnalité. Paris, F. Alcan,1892.
  3. Pflüger’s Arch., XLVI, s. 1-46.
  4. A. Binet, Altérations de la personnalité.
  5. Étude sur la vitesse des mouvements graphiques, par A. Binet et Courtier. Bulletin du laboratoire, 1894.
  6. Marey, Du mouvement dans les fonctions de la vie, Paris, Alcan, 1868.
  7. Marey, le Mouvement, G. Masson, 1894.