Introduction aux grands principes/3

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Introduction aux grands principes
Introduction aux grands principes, ou Réception d’un philosophe, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, volume II (p. 89-93).


EXAMEN DU PROSÉLYTE
RÉPONDANT PAR LUI-MÊME


Je ne croyais pas, monsieur, qu’une plaisanterie sur les partisans déraisonnables de la raison dût vous mettre en dépense d’une profession de foi. Quoique vous nommiez ainsi ce second dialogue, je n’imagine pas que ce soit votre dernier mot. J’y reconnais bien ce que vos maîtres ont dit en plusieurs manières : ce sont leurs sentiments ; mais sont-ce les vôtres ? Vous avez voulu exercer votre esprit en répondant à une plaisanterie par une autre (quoique j’avoue qu’elle est déplacée dans cette matière, et que j’ai eu tort de vous en donner l’exemple), ou, encore plein de raisonnements spécieux, vous vous persuadez de croire comme eux, parce que vous craignez de croire autrement. Leur système est si commode, qu’il doit vous inspirer de la défiance : on n’est point vertueux à si bon marché.

Quoi qu’il en soit, si malheureusement ce que vous avez écrit est d’abondance de cœur comme d’esprit, je ne suis pas fâché que vous l’ayez fait. Ces opinions, ces maximes philosophiques fermentaient avec violence dans votre esprit ; à présent que vous les avez répandues au dehors, vous pourrez raisonner avec plus de sang-froid. Si vous voulez examiner avec moi dans ces dispositions les réponses du prosélyte, je ne doute pas que vous ne rabattiez beaucoup de leur justesse ; et que vous ne conveniez que ce qui paraît plein de force dans la chaleur de l’enthousiasme, en perd beaucoup au tribunal d’un jugement froid et rassis. C’est là que je vous traduis, pour discuter avec moi, sans aigreur, les raisonnements de votre candidat philosophe. Permettez que je lui dise, non à vous :

1° Si vous êtes de bonne foi, avouez que vous vous êtes moins occupé à vous instruire de la religion, qu’à lire les écrits de ses adversaires ; que vous avez penché tout d’un côté ; que vous avez désiré trouver la vérité dans les objections, et craint de la rencontrer dans les preuves.

2° Tout le monde est d’accord avec vous sur la sainteté du mariage ; mais le bon sens s’indigne des déclamations perpétuelles des célibataires mondains, par goût et par libertinage, contre ceux qui embrassent cet état dans des vues de religion et de pénitence.

3° L’Angleterre n’a pas gagné, pour les mœurs, plus que la France, à la philosophie du temps ; c’est dans ces deux pays qu’elles sont le plus dépravées. Au reste, malgré le respect des Anglais pour la philosophie, ils n’ont pas paru disposés, en dernier lieu, à élever au ministère les célèbres qu’on accable de mandements.

4° Qu’entendez-vous par l’hommage le plus pur et le plus digne ? Y en a-t-il un au-dessus de celui de la religion chrétienne ? L’amour et la foi. Voilà les deux fondements de cette religion. Peut-il y avoir de religion sans amour ? Or peut-on aimer ce qu’on ne connaît pas ; et peut-on connaître autrement que par la foi ?

Il suit celle qu’il a trouvée écrite au fond de son cœur. Ah ! mon cher, si vous prenez ce qui est écrit dans votre cœur pour la loi de Dieu, vous lui faites écrire bien des sottises. Vous y trouverez écrit l’orgueil, l’envie, l’avarice, la malignité, la lubricité, et l’alphabet de tous les vices. Les égarements de toute espèce où la nature humaine s’abandonne, livrée à elle-même, ne prouvent que trop que ce n’est pas au bien que notre cœur nous porte ; et que l’homme avait besoin d’un autre guide.

6° Il est clair qu’il y a différentes preuves pour différents ordres de choses ; qu’il n’en faut demander pour chaque objet que dans la classe qui lui est analogue. Mais la croyance leur est également due, quand dans leur ordre elles ont le degré de perfection. C’est l’usage de la religion de les administrer telles ; c’est celui de ses adversaires de tout confondre par le renversement dont vous vous plaignez. Ils demandent des preuves mathématiques dans des choses qui n’en sont pas susceptibles ; ils admettent les historiques quand elles leur sont favorables ; ils les rejettent quand elles les contredisent. Pour les faits, il ne peut y avoir d’autres preuves que les historiques ; la religion est fondée sur la révélation qui est un fait ; et c’est la raison même qui adopte ce fait, fondé sur l’authenticité des monuments et l’unanimité des suffrages.

Est-ce que Dieu parle ? La demande est singulière ; et pourquoi ne parlerait-il pas ? Pourquoi celui qui a créé la parole ne parlerait-il pas ? pourquoi celui qui a fait l’œil ne verrait-il pas ? pourquoi celui qui a fait l’oreille n’entendrait-il pas ? Il parle par ses ouvrages, soit ; il manifeste ce qu’il peut, mais non pas ce qu’il veut. Il peut parler par inspiration, et il l’a fait ; il peut parler sous des formes sensibles, et il l’a fait. Qui peut lui refuser ce pouvoir, et se soustraire à sa volonté énoncée ?

8° Ah ! mon cher, vous n’êtes plus ce jeune homme de bonne foi, qui cherche la vérité modestement ; vous avez pris votre parti, et parti violent. Cette tirade fanatico-déiste remporte sur la licence de vos maîtres ; elle est presque mot pour mot dans un de leurs ouvrages ; mais vous y avez ajouté des invectives qu’ils n’ont pas eu l’audace de proférer, et qui sont toujours des raisons contre ceux qui s’en servent. Ils sont, dites-vous, une foule qui se vantent que Dieu leur a parlé ; mais sont-ils une foule qui le prouvent ? Est-ce à Zoroastre ? Est-ce à Mahomet ? Non, puisqu’ils ne le prouvent pas. Est-ce à Moïse ? Oui, parce qu’il le prouve par les preuves les plus solides, les plus authentiques dont un fait puisse être appuyé. On veut vous séduire. Et qu’en revient-il aux auteurs du projet ? Quelle séduction que celle qui vous indique les moyens d’être l’objet de la complaisance de votre maître, et vous empêche de devenir celui de son indignation ? Vous croyez être en relation intime et directe avec lui ; qu’il parle à votre conscience. Ingrat ! vous ne la devez, cette conscience, qu’aux premiers principes de la religion où vous êtes né. Sans eux elle serait peut-être celle du cannibale qui dévore ses pareils ; celle du Madégasse qui vit dans le sang, et meurt le poignard à la main ; celle du nègre qui vend son père et ses enfants ; celle du Lapon, qui prostitue sa famille. Aussi privilégiés que vous, ils prétendront de même que c’est Dieu qui les inspire ; et vous le rendrez ainsi auteur et complice des abominations qui font la honte de notre espèce ; oui, la révélation se retirera de vous, puisque vous la rejetez ; mais vous resterez dans l’horreur du vide et des ténèbres, jouet misérable de vos opinions et de celles d’autrui.

9° Vous avez rejeté et invectivé la révélation ; mais vous ne l’avez pas confondue : on peut être riche en expressions, et pauvre en preuves. Vous ne croyez pas aux histoires qui la rapportent : ne croyez donc aucun fait, car il ne vous parvient que par l’histoire. Il est aussi certain qu’Euclide n’était pas Américain, qu’il l’est que le triangle est la moitié du parallélogramme ; il est aussi certain qu’il y avait un chandelier d’or dans le temple de Jérusalem, qu’il l’est, qu’il y a des lampes dans nos églises ; le même genre de témoignage qui m’assure que Démosthènes était orateur en Grèce, me rend certain que saint Paul était prédicateur de l’Évangile ; le pyrrhonisme historique, a ses bornes ; au delà, il devient extravagance.

10° Quelle force auront des témoignages contre des notions évidentes ? Celle de nous faire connaître qu’il y a des choses au-dessus de notre raison. Je vous demande, moi, quelle force auront des notions contre des faits évidemment authentiques ? L’impossibilité de comprendre une chose n’est pas une raison pour nous de la rejeter. Nous ne concevons rien de ce qui se passe tous les jours sous nos yeux. Vous ne concevez pas comment un enfant vient au monde, comment un gland produit un chêne, comment votre volonté remue votre bras ; mais le fait va sans égard pour le raisonnement. La raison démontre que naturellement le peuple juif devrait être éteint ; et le peuple juif subsiste contre toute raison.

11° Si la Divinité exige quelque chose des hommes, elle ne le leur fera pas dire par d’autres. Non, sans leur donner le moyen de prouver leur mission, pour que le simple ne soit pas la dupe de l’imposteur. Aussi a-t-elle pris cette précaution dans le cas où elle s’est servie des hommes.

12° Si quelque culte pouvait lui plaire, ce serait celui du cœur. Faites donc une juste application des termes. Le culte n’est pas dans le cœur ; c’est la religion qui y réside ; c’est l’amour qui en est l’essentiel, et que Dieu demande. Le culte est l’expression du sentiment ; et l’âme ne peut s’en passer, sans tomber dans l’aridité et la froideur.

13° Que pouvez-vous donc connaître si vous ne connaissez pas votre âme, et si vous ne sentez pas qu’elle n’est pas matérielle ? assurément rien ne vous est intime. La prière, par laquelle vous demandez à Dieu l’immortalité, est très-belle. C’est dommage que vous ne la lui adressiez que lorsque vous êtes échauffé au combat contre son Église, ceux qui adorent sa parole, et ceux qui font une étude particulière de ses lois.

14° Qu’est-ce donc que ces lois de la nature, qui produisent le mal ? La nature a-t-elle d’autres lois que celles que Dieu lui a données ? Or Dieu ne peut vouloir ni ordonner le mal. Dites donc que le mal est une négation qui ne subsiste pas par elle-même, mais par l’opposition à la loi de Dieu. Où donc est, s’il vous plaît, le ridicule du fruit défendu ? Que vouliez-vous que Dieu défendît à un homme nouvellement créé ? pouvait-il éprouver son obéissance autrement que sur quelque objet à son usage actuel ? S’il lui eût défendu celui de sa femme, vous seriez encore à naître. La sagesse de Dieu se trouve dans les plus petites choses ; et le ridicule de ceux qui le jugent dans leurs plus victorieux arguments.

15° La définition que vous donnez de la justice n’est point exacte : car on peut être fidèle à des conventions très-injustes. C’est mettre l’effet avant la cause, que de faire consister la justice dans l’observation des lois, puisque les lois elles-mêmes ont été faites sur la justice. Vous qui voulez que Dieu vous révèle tout, et qui ne voulez de religion que votre conscience, quelle lumière y a-t-il répandu, si vous ne connaissez point de justice naturelle, si la vôtre dépend des conventions d’autrui ? Vous oubliez que, suivant vos principes, cette lumière éclaire le sauvage, le philosophe, le Lapon, l’Iroquois. La justice et la vertu sont la conformité de notre volonté à celle de Dieu.

16° Une plaisanterie n’est pas une raison. À qui persuaderez-vous que, depuis David jusqu’à Pascal et Fénelon, la religion révélée n’a eu pour sectateurs que des ignorants et des imbéciles ? La prévention la plus outrée ne l’a jamais prétendu ; mais a été forcée de convenir que la même foi, annoncée aux simples et aux pauvres si chers à la Divinité, avait subjugué, chemin faisant, ce que chaque siècle a produit de plus grand en puissance et en génie.

17° Ce n’est pas déserter la société, que de l’instruire par ses leçons et l’édifier par ses exemples. Quand même on ne la déserterait pas, elle force bientôt ceux qui ne veulent pas participer à sa corruption, de l’abandonner. Trouvez-vous d’ailleurs que ceux dont les principes autorisent le suicide, aient bonne grâce de vouloir empêcher ceux qui se trouvent mal du monde de s’en retirer ?

18° Quel est l’homme qui se méprise lui-même ? Celui qui se connaît mieux que les autres. Qui que nous soyons, chétifs mortels, nous sommes toujours si peu de chose ! Hélas ! le mépris réciproque des hommes prouve ce qu’ils valent.

19° La voix de la nature vous dit de vous rendre heureux ; mais vraiment la religion ne vous dit pas autre chose. Elle fait plus ; elle vous crie : ne faites point cela, pour n’être point à présent et éternellement malheureux ; faites ceci, pour être actuellement et éternellement heureux. Vous cherchez le bonheur : mais cherchez-le donc, non dans vos sens insatiables, mais là où il est, et où il sera nunc et semper. Vous voulez que tous les hommes soient éclairés, pour être vertueux : niais qui les éclairera ? Un autre homme sujet à la prévention, à l’erreur ? Où allumera-t-il sa lumière ? Ah ! mon cher, laissez-vous éclairer par celui qui a dit : fiat lux.