Isis (Villiers de L’Isle-Adam)/éd. 1862/Chapitre 09

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Dentu, libraire-éditeur (p. 127-142).


CHAPITRE IX

LA PRÉSENTATION


« Almanzor, voiturez-nous ici les « commodités de la conversation. »
(Molière, les Précieuses.)


La marquise entra.

Le salon donnait sur les jardins. Devant les grandes croisées entr’ouvertes, les draperies remuaient légèrement. Des dalles blanches tenaient lieu de tapis ou de parquet. Les housses de gaze argentée nouées au bout des torsades enveloppaient les lustres du plafond. Ça et là de lourdes chaises d’ébène sculpté, tendues en velours noir, et un sofa pareil, près d’une fenêtre. Sur les boiseries de couleur sombre se détachaient, dans leurs cadres d’or, de magnifiques peintures du Guide et du Titien. Une torchère pleine de bougies, placée derrière une vasque de marbre d’où s’échappaient de grosses gerbes de fleurs naturelles, éclairait l’appartement. La haute cheminée aux candélabres éteints, supportait une grande pendule en bronze de Florence : des panneaux armoriés indiquaient des portes sur d’autres salons du palais.

Les deux gentilshommes étaient debout vis-à-vis d’un tableau.

Tullia Fabriana les salua d’un mouvement de tête, demi-souriante. Le prince, avec une négligence amicale, d’un tact et d’un goût parfaitement mesurés, s’inclina ; Wilhelm s’inclina aussi, mais troublé comme par un éblouissement.

La marquise, avec un signe d’approcher, vint auprès de la fenêtre. Le prince Forsiani prit le jeune homme par la main :

— Madame la marquise, dit-il, j’ai l’honneur de vous présenter le comte de Strally-d’Anthas…

Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s’était appuyée, en s’adossant, les mains à moitié jointes : son coude reposait sur l’un des bras du sofa.

— Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous quitter cette nuit même ? demanda-t-elle.

— Oui, madame : et, si quelques soins vous inquiétaient près de la cour de Naples, serais-je assez heureux d’y veiller à votre place ?

— La reine m’a fait l’honneur de m’écrire la semaine passée, et deux lignes, ajoutées par lord Acton, exprimaient d’assez vives instances au sujet d’une réponse immédiate. Plusieurs difficultés ne m’ont point permis de le satisfaire avant ce soir. Je désire simplement offrir à Sa Majesté mes regrets de ne pouvoir lui être utile dans les circonstances dont elle me parle, — et, puisque vous me laissez disposer de votre complaisance…

Le prince Forsiani s’inclina.

— Mon absence ne sera pas longue, je l’espère, ajouta-t-il.

Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm était devenu la proie d’un phénomène d’une froide horreur.

Cette voix, ce timbre de contralto velouté ne lui était pas inconnu, cela était certain.

Mais — et l’intensité du sentiment avait pris en lui les proportions d’une réalité évidente — il lui semblait que ç’avait été bien loin, dans l’impalpable passé, au milieu de pays frappés d’un silence sans échos, d’un silence terrible, dans des âges, oubliés dont il ne pouvait concevoir la date, que ç’avait été dans ce néant qu’il avait entendu la voix. Il se rappela les singulières confidences du prince dans les Casines et il eut assez d’empire sur lui-même pour demeurer d’un visage égal.

Cette hallucination ne dura qu’un instant. « J’ai rêvé, » pensa-t-il ; et il ne s’en inquiéta pas davantage.

On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut ramené aux affaires du temps.

Sur une allusion que parut avancer le prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le regarda :

— Votre Excellence me pardonnera, dit-elle : je ne désire connaître aucun détail, mais je pensais que l’ambassade avait en vue des motifs d’un ordre différent.

— Ces motifs touchent aux intérêts les plus graves, répliqua Forsiani. La question des finances de Naples est très-obscure : les valeurs, sans doute à cause des excessives dépenses de la cour, sont tombées dans un discrédit si fâcheux aujourd’hui, que — un juif aisé, par exemple, s’il savait acheter d’une certaine façon, pourrait s’installer, demain peut-être, sur le trône de Gonzalve de Cordoue. Cela réaliserait une miniature assez triste de ces banquiers de l’ancienne Rome qui trafiquaient de la puissance impériale. Voilà cependant le résultat vers lequel nous allons.

— Ah ? dit Tullia Fabriana, toujours impassible.

— Je le crois, ajouta le prince. En vérité, ces questions finissent par dominer toutes les autres ; les peuples menacent, l’avenir s’assombrit.

— C’est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante idée. Si, par miracle, et toute pavoisée, une flotte lui arrivait du ciel, — un peu comme cette manne suprême que les Hébreux avaient si grand soin de recueillir autrefois, — pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait ?

Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana.

— La résignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame, répondit-il.

— La résignation !… D’après vos paroles, serait-il bien surprenant que Sa Majesté sicilienne fût mise à même, bientôt peut-être, de la pratiquer fort sérieusement ? Est-il défendu de supposer l’existence de ceux qui savent acheter les choses avec de l’acier, du fer et du plomb, à défaut de métal plus précieux ?

Et elle se mit à rire.

— Les Lamberto Visconti se font rares, madame : de tels exemples sont devenus si difficiles à suivre !… Jouer sur un coup de dés son existence contre l’avantage d’être roi, n’est plus une chose si attrayante.

— Croyez-vous, monsieur de Strally ?… demanda la marquise en souriant.

— Madame, répondit Wilhelm, j’estime que se trouver seulement à même de risquer cette partie est une précieuse faveur du destin.

— Est-ce que vous seriez attristé de votre sort si, l’ayant essayée, vous aviez perdu ?

— Non, madame.

— Que vous disais-je, prince ?

La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient de ses réponses toute idée d’ostentation. C’était un grand seigneur ; il parlait simplement. Le trouble et l’émotion ardente qu’il comprimait ne pouvaient transparaître, et pour Fabriana seule, que d’une manière intuitive et voilée.

Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquiétude : « Lui serait-il absolument indifférent ? » Mais il ne s’arrêta pas à cette idée.

À ce moment, une charmante jeune fille, vêtue d’un costume grec, entra, posa sur une table un plateau de vermeil chargé de liqueurs à la neige et se retira sans bruit.

— Acceptez-vous ?… dit gracieusement Fabriana.

On refusa par un mouvement de la main.

— Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, monseigneur, que, par exemple, notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous parliez se trouvait bien élevé ?

— Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l’intérêt les uns pour les autres ? répondit le prince, assez surpris de cette insistance.

— Oh ! je suis de l’avis de tout le monde là-dessus !…

— Permettez, c’est n’en pas avoir, marquise.

— Mais c’est avoir celui de tout le monde, dit-elle.

Forsiani regarda Wilhelm, auquel échappa, comme il était un peu jeune et qu’il ne faisait qu’admirer en ce moment, une partie de cette puissante réponse.

— Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où elle voulait en venir.

— Supposons, si cela vous est égal, quelqu’un de moins hébraïque. Je crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l’Angleterre et le roi Charles de Stuart. Combien y eut-il de Majestés choquées du « sans-gêne » de ce brillant personnage ?… Vous voyez. Il suffit de prendre son temps. Supposons mieux : voici M. d’Anthas ; l’idée lui vient tout naturellement d’être roi de Naples. Qui s’opposerait à la réussite d’un pareil projet mené d’une manière convenable ?

Le prince Forsiani fut un instant sans répondre.

— M. de Strally-d’Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en acceptant la plaisanterie.

— Voulez-vous, dit-elle en s’adossant et avec une négligence enjouée, voulez-vous que je vous conte une petite histoire ? — Un prince (un prince comme M. de Strally pourrait facilement le devenir : une terre en Italie suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste l’âge de M. le comte, et à peu près l’âge d’Alexandre quand celui-ci se mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois de l’Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense, que le prince était infant ? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme, à quinze ans, pour l’habituer. Un matin, il s’éveille avec la pensée dont nous parlons : être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le duc de Mortemart, l’un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement, que son père en sera très-enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc., etc. ; — à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux « factions » qui le divisent… ; — à vouloir relever ce grand peuple… Enfin, il part, emmenant quelques centaines d’hommes à sa suite. Il débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange ; se saisit, à l’improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape Clément XII, et reçoit l’investiture du royaume par le congrès d’Aix, avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela, prince. Vous étiez attaché à l’ambassade romaine, je crois, et vous connaissiez intimement son futur ministre, Tannucci. Et lorsque l’Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez de la défaite essuyée à Velletri ? Quel enthousiasme pour le jeune roi ! Femmes, petits paysans, que sais-je ! tout cela prenait les armes et se faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme devint Charles III de Sicile.

Cependant, l’Angleterre avait, ce qu’elle a toujours, un intérêt à s’installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle qu’elle occupera, certes, avant peu d’années ; — cependant le clergé italien, le gouvernement du saint-père, avait des raisons passablement solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates qui ont pour conséquences d’augmenter le Livre de plusieurs millions (déception dont je ne pense pas que Charles III l’ait dédommagé suffisamment par la suite) ; — et cependant Naples appartenait, depuis Charles-Quint, à la maison d’Autriche. Il y avait donc, il me semble, d’assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets diplomatiques les plus experts de l’Europe, pour s’opposer à ce rapt merveilleux. Eh bien, non : un enfant se dit : « Voilà une petite couronne qui m’irait bien, » et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de la déroute de ces trois puissances : Rome, l’Autriche et l’Angleterre.

Je trouverais de tels faits d’armes, exécutés par de tout jeunes gens, à chaque feuillet de l’histoire. Tenez, vous parliez tout à l’heure de Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des croisades, un général invincible !… On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans, et ce petit jeune homme, — sans expérience, comme on dit, — remporte, en fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup. Vous voyez que la jeunesse n’est pas impossible en ces occasions, prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire d’Autriche fait de morceaux, un tel, d’une certaine naissance et d’une certaine valeur dans la mesure de l’ambition, pourrait, du soir au lendemain, — mon Dieu !… faire valoir ses droits, comme on dit en termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les dynasties… Mais à quoi bon parler de cela ?… dit Tullia Fabriana changeant de ton subitement : les rois sont des enfants terribles très-occupés de toucher à tout : voyez comme M. de Strally est un jeune homme silencieux et sage !

— Cela prouve, répondit le prince, qu’un duc de Mortemart est quelque chose aussi… Selon vous, marquise, l’usurpation pleine et entière du royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable ?

— Tout est faisable, et vous saviez bien, cher prince que, en politique, bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l’air de conspirer, ce qui finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.

Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne, Santa-Maria delia Trinita.

— Chère marquise, au revoir ! dit le prince en se levant.

— Vous me quittez ?

— Une visite forcée au gouverneur du Vecchio… D’après vos dernières paroles, ne faut-il pas que je prévienne la forteresse de se bien tenir ?

— Ah ! si c’est pour le bien de l’État, je vous pardonne, répondit Fabriana. Bonsoir et bon voyage.

On se leva.

— Qui sait ?… continua-t-elle, vous me reverrez peut-être à Naples bientôt ; l’air y est très-pur. — Au revoir donc, cher prince.

Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout des doigts.

— Je reçois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm. J’espère vous voir dans la soirée, monsieur le comte.

— Votre Grâce est mille fois bonne pour moi, répondit le jeune homme en s’inclinant.

Fabriana restée seule revint s’asseoir à sa place. Son visage avait pris une expression soucieuse et sombre : on n’eût pas reconnu la femme de tout à l’heure en face de cette soudaine transformation. Au bout d’une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite…, puis elle se leva et sortit du salon.

Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle :

— Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani ; mais soyez maître de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher enfant !… — pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire.

— Soyez tranquille, monseigneur, répondit Wilhelm.

Ils prirent un temps de galop. Arrivés au quai de la Trinité :

— Au revoir, Wilhelm, dit l’ambassadeur ; si vous avez besoin de votre vieil ami, vous m’écrirez à Naples.

Le jeune homme se pencha vers le prince et l’embrassa d’un mouvement spontané.

— Allons, courage ! ajouta le prince Forsiani d’une voix un peu émue : sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au revoir !… Vous voilà dans la vie ! Marchez.

Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga.

Le jeune homme demeura seul, une minute, rêveur et immobile. Le ciel était bleu, les étoiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit était sereine et tiède.

— Je suis jeune, dit-il ; et il passa la main sur son front.

Une sérénade lointaine parvint jusqu’à lui.

— Ô mon Dieu ! dit-il avec l’accent d’une tristesse naïve et profonde, pourquoi n’aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre ?… Oh ! comme cette femme est belle ! Comme je l’aime déjà, comme je l’aime à en mourir !…

Quelques instants après, il piqua des deux et prit la route opposée, vers San-Lorenzo.