Isis (Villiers de L’Isle-Adam)/éd. 1862/Chapitre 10

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Dentu, libraire-éditeur (p. 143-165).


CHAPITRE X

LE PALAIS ENCHANTÉ


Le palais Fabriani était un labyrinthe superbe dont les méandres cachaient un ordre savant. Les grands architectes florentins du xve siècle y avaient dépensé un soin et une magnificence de plans extrêmes. La marquise n’y avait rien changé, — ou que fort peu de choses. Les secrets intérieurs de ce palais dataient de deux cents ans et, seule, dans ce monde, elle en tenait le fil d’Ariane.

Comme il était situé sur des terrains élevés, loin des autres palais, on ne pouvait, d’aucun édifice, plonger la vue par-dessus les murs du parc et des jardins. Ces murs avaient de trente à trente-cinq pieds de hauteur et trois ou trois et demi d’épaisseur. Des lierres énormes, des fleurs et de la mousse les couvraient presque entièrement. La grille de la longue avenue se fermait par des battants en fer massif.

Les grands arbres étaient bien touffus et serrés dans les allées. Il y avait des statues antiques, une fontaine au mince filet d’argent reçu dans une urne d’albâtre ; des cygnes dans un bassin entouré de cyprès et bordé de marches en marbre blanc ; des buissons de roses d’Égypte, des milliers de fleurs d’Asie et d’Europe, de larges feuilles tombées sur le gazon, des lévriers étendus et gracieux.

Et puis le grand silence.

Le parc, au milieu, était comme une vaste nappe d’herbe émaillée où jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d’oriental émanait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages ; un charme mystérieux et profond courait dans l’air de cette solitude. Les jardins de Circé devaient être pareils.

Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des années. Il n’en sortait jamais, à part ses nuits de fêtes ; nuits rares. — La porte intérieure de ces jardins était condamnée ; on n’y pouvait descendre que par le balcon de Tullia.

Le personnel occupait l’autre façade, celle qui, située au delà des cours intérieures, donnait sur Florence. La marquise s’était réservé exclusivement toute la façade qui avait vue sur les jardins ; excepté les jours de réception, les domestiques n’entraient pas dans cette partie du palais ; Xoryl suffisait à Fabriana.

Xoryl était cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soirée.

C’était une fille d’Athènes autrefois abandonnée, à douze ou treize ans, par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l’avait aperçue un jour, en voyage, sur le grand chemin : l’enfant jouait au milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention soudaine et singulière les traits de cette petite fille, et, la prenant dans sa voiture, elle l’avait simplement ramenée avec elle en Italie.

Laissant croître dans son palais cette fleur de misère, celle-ci était devenue charmante. Pendant les fièvres gagnées au changement de climats et d’existence, Fabriana l’avait veillée elle-même, avec mille soins, et si la belle Xoryl n’était pas sous terre, elle le devait à sa maîtresse. On la faisait élever et instruire durant les premières années : jamais la marquise ne lui avait adressé une parole de reproche ou d’impatience : — et l’enfant se trouvait heureuse dans son esclavage tranquille ! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se serait sacrifiée de bon cœur s’il l’eût fallu.

Ce n’était point son amie, ce n’était pas sa servante : c’était sa protégée. À peine avait-elle à s’occuper d’une tâche légère que la douceur de sa maîtresse lui rendait facile et aimable. N’était-ce pas un plaisir de lui être de quelque utilité ?… Prédisposée, par les traits de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl était silencieuse et avait le goût de l’isolement. Elle se plaisait à rêver dans sa chambre, étendue sur le tapis, accoudée sur un coussin, et suivant du regard, à travers les longs cils noirs de ses paupières, la fumée d’un narguilhé, comme les sultanes des sérails. Elle aimait à rêver aux golfes de la Grèce, aux temples des dieux des vieux âges, et à ses verdoyantes montagnes païennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien que son pays n’eût eu pour son enfance qu’une amère hospitalité, et comme sa pensée, à cause de l’air où respirait Tullia Fabriana, s’était élevée aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se souvenir de la beauté de son ciel, de sa pauvreté fière, des ruines qui avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans les temps anciens et de la liberté perdue.

Ainsi vivait Xoryl, fidèle et taciturne.

Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de sequins, en lui disant dans le doux langage d’Athènes et après un baiser sur le front :

— Tu es libre de me quitter, Xoryl ; te souviendras-tu de moi quand tu seras dans ton pays ?

Ce à quoi Xoryl souriait, sans répondre, en la regardant naïvement avec des yeux humides.

Le fez de cachemire noir dont le gland d’or ondulait sur son épaule jetait, avec le reste du costume d’Orient, comme un charme natal sur sa jolie physionomie. Elle paraissait recevoir l’ombre et la lumière de la beauté de Fabriana lorsqu’elle se tenait devant elle ; et puis elle s’en allait avec ce qu’on lui avait donné.

Cette jeune fille suffisait donc à Fabriana quand elle voulait se maintenir dans une profonde et absolue retraite ; et voici par quels simples détails elle était parvenue à dominer complétement cette retraite et à se reconnaître dans l’immense palais.

Les grands escaliers d’honneur qui menaient aux trois différents étages du palais se scindaient sur le palier du premier étage, grâce à une cloison à coulisses cerclée de lames de bronze qui se déployait à volonté et se barrait en dedans. Les autres escaliers de service, conduisant aux étages de cette façade des jardins, avaient été murés. — Les colonnades du rez-de-chaussée qui bordait les jardins étaient comblées, dans leurs intervalles, par des caisses d’orangers, derrière lesquels il n’y avait qu’une épaisse muraille recouverte en marbre et sans fenêtres.

Le dernier étage paraissait être composé de chambres pour les gens. Il n’en était rien. Ses croisées étaient celles d’un étroit corridor sans issues. Derrière le mur du corridor se trouvaient les chambres réelles donnant sur les cours intérieures. Personne n’habitait ces chambres.

Impossible de parvenir sur les toits de cette façade. Une longue solution de continuité les séparait des autres terrasses. Ils étaient formés de tuiles disposées en angles et sans aucune espèce de bords ni de point d’appui.

Ainsi, la cloison des escaliers une fois tirée, la façade entière, avec ses trois étages donnant sur les jardins, était isolée de l’extérieur et de l’intérieur. C’était comme une thébaïde soudaine. À moins de pénétrer dans une des chambres ou dans l’un des salons du premier étage, en enfonçant les cercles d’airain de la cloison, il eût été radicalement chimérique de prétendre savoir ce qui s’y passait, puisqu’on ne pouvait pénétrer dans les étages supérieurs sans passer par le premier.

Mais dans l’étendue entière de ce premier étage toutes les portes des appartements tendaient un cordon en fil d’acier, caché dans la boiserie, de telle sorte que la porte la plus éloignée, ouverte subitement par un visiteur, eût fait tomber sourdement un coup de timbre dans la chambre de Xoryl. Cette chambre se trouvait à deux pièces de distance de la chambre à coucher de la marchesa. Si, après défense expresse d’entrer dans ces appartements, et les tarchettes dans leurs écrous, un laquais, un intendant, un majordome, ou n’importe quel personnage diurne ou nocturne, se fût curieusement avisé d’y survenir et de forcer les portes (soit pour voler, épier, enlever, violenter ou assassiner, — quel autre dessein possible ?), la jolie enfant eût étendu la main vers deux boulons d’acier cachés dans la muraille, et, sans se déranger autrement, eût précipité l’intrus dans une oubliette de soixante pieds (oubliette qui était précisément, en partie, le contenu des murs sans fenêtres du rez-de-chaussée), eût-il été à l’autre extrémité de la façade. Une bande d’une douzaine d’individus n’aurait pas nécessité plus de frais, car le parquet s’entr’ouvrait tout à coup dans une étendue de plusieurs mètres sous toutes les portes à la fois. Les ameublements étaient rangés exprès d’une certaine manière pour éviter un désordre.

La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur l’asiatique splendeur de ces longues draperies lamées, des dorures, des glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui décoraient les grandes pièces somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives soudées de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les parois de l’ouverture ; une fois tombé là, c’était fini, Tullia ne tenant pas à ce que le secret fût connu. Obligée de choisir entre un coup de haute et basse justice, et l’imprudente éventualité d’un manque de réussite dans ce qu’elle avait résolu d’accomplir (ce qu’elle eût effectivement risqué, outre sa sécurité personnelle, en laissant partir vivants les curieux), elle s’en était remise à la fatalité : « Tu frapperas et tu rempliras comme ceci ma volonté, » avait-elle dit à Xoryl un certain soir. Et, la prenant par la main, elle l’avait guidée, aux lueurs d’un flambeau, dans les détours de ces cachots perdus ; elle l’avait fait descendre au plus profond des souterrains, et là, sombre et attristée, lui avait appris ce qu’elle aurait à faire dans l’occasion. C’était simple. Des flèches trempées dans des poisons foudroyants… la nuit… une porte masquée… les jardins… l’une des caisses de chaux dont il y avait une grande réserve sous les dalles…, etc., eussent fait disparaître à tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se seraient présentés. Xoryl avait incliné son aimable tête brune en murmurant d’une voix excessivement sourde la formule d’Orient : « Entendre, c’est obéir. » « C’est bien, » lui avait dit Tullia Fabriana, non sans un regard qui était allé lire les pensées dans l’âme de l’enfant, et qui en était revenu satisfait.

Xoryl eût donc parachevé consciencieusement ce travail sans même réveiller Tullia si elle se fût trouvée endormie en ce moment. Le meurtre ainsi que l’anéantissement des victimes n’eût pas duré le chant du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame étaient prévues à une minute près. L’écho n’en eût même pas pénétré au travers de ces tentures de velours noir brochées d’or, dont les pans étoffés se massaient de chaque côté des portes intérieures. L’exécution terminée, l’enfant eût fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les parquets relevés fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des tapis et s’y adapter d’une manière invisible.

D’ailleurs, si le survenant eût paru d’une certaine caste, on pouvait le laisser mort dans les jardins. La hauteur des fenêtres aurait justifié les fractures occasionnées par sa chute dans l’oubliette, etc. Un accident que personne n’avait le droit d’approfondir répondait à toute question.

À l’autre extrémité du parc se trouvait un pavillon adossé à la grande muraille, et l’on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir à l’insu général. Il donnait sur la campagne des bords de l’Arno, presque toujours déserte en cet endroit. Une lunette permettait d’en explorer les environs et de prendre son temps si l’on n’estimait pas comme tout à fait indispensable que ces entrées ou sorties fussent remarquées.

Tullia Fabriana, forcée, non pour elle seulement (s’il ne se fût agi que d’elle, sans doute n’eût-elle pas pris tant de mesures), de lutter contre les instincts de toute espèce de personnes, prenait très au sérieux les précautions qui devaient la défendre et assurer le succès de ce qu’elle avait chargé sa volonté de réaliser tôt ou tard. Les passants n’ont d’autre joie dans cette vie, à peu d’exceptions près, que d’essayer de nuire aux êtres supérieurs et que d’outrager indifféremment dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections. Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tâchait, le plus possible, de leur épargner la peine de cette méchanceté à son endroit. Ses procédés lui constituaient un talisman plus sûr que l’anneau du mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des proportions vertigineuses de lucidité et de profondeur. C’était fort et clair comme de l’algèbre. Il n’y a de vraies mesures que celles qui sont totalement prises, c’est-à-dire que celles qui sont juste à la hauteur de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les conséquences et les désastres virtuellement contenus dans le sourire d’un valet « qui croit voir quelque chose de louche, » et qui est aux aguets pour profiter d’un oubli, concevait très-bien la faiblesse humaine, la pardonnait et lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas à en être la victime.

Un escalier de pierre conduisait intérieurement à la plate-forme des murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux énormes chiens de montagne, deux molosses dressés à ce manége, rôdaient sur cette plate-forme et eussent dégoûté ceux qui, d’aventure, pour tel ou tel motif, auraient jugé convenable d’y appliquer des échelles. Leurs aboiements eussent prévenu, d’ailleurs, de la tentative : sur un coup de cloche de Xoryl, une demi-douzaine de nègres gigantesques, armés jusqu’aux dents, se fussent rués, sans bruit, dans les alentours. Et puis, de la fenêtre de Xoryl le regard embrassait le sommet des murailles. La charmante sauvage avait le regard d’un aigle et tirait divinement juste ; sans avoir besoin d’appeler les nègres, elle eût démasqué une lampe aux reflets projetés qui, en tournant sur son support, eût illuminé circulairement la plate-forme comme un éclair. Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou, à crosse d’ébène incrustée d’ornements et d’arabesques précieuses, un miracle de précision, dont la marquise lui avait l’ait présent !), elle eût immédiatement fait feu sur la première tête malveillante qui eût paru.

Le couvert, la coupe et la vaisselle particulière de Fabriana étaient d’or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges très-fins, après les domestiques. Les deux cuisiniers étaient depuis de longues années dans le palais, et ils achetaient eux-mêmes avec le plus grand discernement ce qui était nécessaire. Aucun aide, excepté les jours de réception. Il n’y avait qu’un seul maître d’hôtel, vieillard fort tranquille et très-attaché au palais ; il avait servi le duc Fabriano, père de la marchesa, lequel était mort empoisonné, comme on le sait. Le vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul, avec l’un des nègres, il avait le droit de parler à Xoryl, et l’avertissait de tout ce qui venait de l’extérieur. Il dressait le matin et le soir une magnifique table incrustée de lames d’ivoire et de nacre, dans un vestibule du rez-de-chaussée des cours intérieures. Les cuisiniers lui apportaient, l’un après l’autre, ce qu’il fallait, et il avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commencé sa besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prétexte que ce fût. Une fois la table disposée, il attendait la sonnette de Xoryl, et, pressant alors un ressort adapté à quatre chaînons de bronze, la table s’enlevait d’elle-même, sans bruit, dans les rainures ; le parquet du salon supérieur s’écartait et laissait passer.

À l’aide de ces précautions, il eût été fort difficile de mêler de l’opium ou d’autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait coutume, par surcroît de prudence, d’éprouver l’appétit des deux molosses avant que Tullia se fût mise à table ; on le savait, et cela était un avantage de plus.

Il faut se souvenir qu’il ne saurait y avoir rien de petit dans l’ensemble d’un plan sublime ; que chaque détail tire sa valeur de la conception générale et qu’un esprit réellement profond revêt les choses de moindre apparence de leur véritable point de vue. En lisant l’histoire des conspirations tombées avec les têtes des conspirateurs, on se sent étonné de voir, non pas comment elles sont tombées (cela n’est d’aucune importance, si ce n’est dans les écoles pour exercer la mémoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont tombées. En découvrant le véritable motif de leur écroulement dans le vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C’est dans l’oubli d’un misérable détail que la grande Fatalité[1] va précisément se réfugier tout entière !… Est-il donc possible que les plus intrépides génies de la révolte, dont le regard embrassait, sans se troubler, les développements d’une machination formidable, se résignaient à relever de cet odieux dicton du vulgaire : « On ne peut pas tout prévoir ? »

C’est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens, à cause de la grande Fatalité.

Pour elle, comme elle ne s’était asservie à aucune habitude, comme elle avait plié, de bonne heure, son corps à la faim, aux veilles, au froid et à la fatigue, les privations lui étaient naturelles, et ces choses poussées même à des proportions effrayantes se seraient émoussées contre sa beauté, comme cela glissait sur la constitution de fer d’un Sergius. Elle ne tenait, sans doute, à cette beauté, réellement merveilleuse du reste, que comme à une arme de plus ; — et l’on sait qu’en Italie, et particulièrement en Toscane, la beauté des femmes dure communément beaucoup plus d’années que dans les autres pays. Chose reconnue, à ce qu’il paraît, mais assez bizarre ! les plus belles femmes de la Toscane ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent dépassé le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait pas être défavorable à ses projets.

Les notes concises et les formules ignorées que les trois chercheurs d’alchimie avaient laissées dans le laboratoire, lui avaient aplani les difficultés de la science des poisons. Elle était consommée, comme Locusta, dans l’art des préparations qui foudroient, mais sans laisser de traces. Les plus étranges poisons florentins et indiens lui étaient d’un maniement familier, et souvent elle avait consacré de longues heures à les étudier et en approfondir la puissance. Retrouver les compositions subtiles et pénétrantes à l’aide desquelles la seule émanation d’un papier est mortelle, ne lui avait pas été difficile. Elle en avait dont les effets étaient assez lents pour que le soupçon ne vînt pas, et qui ne devaient frapper qu’à trois ou quatre sommeils d’intervalle, par exemple. L’emploi des lettres comme moyen ne laisse pas que d’être essentiellement difficile, à cause des soins et de l’exactitude qu’exige la préparation d’abord, ensuite à cause des précautions prises par les souverains et les pontifes pour échapper à ces sortes d’attentats. Cependant n’y a-t-il pas toujours de ces lettres que les princes prennent souci de lire !… Il ne s’agirait que de trouver deux premières lignes les saisissant dans l’à-propos de leur plus intime souhait du moment, chose que l’habitude des cours, la science du monde, l’observation, etc., facilite beaucoup dans un certain rang social. Il ne lui eût été guère malaisé de dessiner les armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet, bref, de faire parvenir une lettre de telle manière qu’en supposant même, par impossible, la non-réussite de la chose, il aurait été impénétrable de savoir d’où elle venait…

Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage d’importance, écrits d’une manière difficile à lire, nécessitant l’approche des yeux ; une phrase dont le sens serait douteux et d’un grand intérêt…, de telle sorte que Celui qui écoute soit porté à saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrétaire, pour contrôler lui-même la question et justifier de la supériorité de ses propres yeux…, etc., etc. ; une lettre, enfin, contenant des paroles meilleures pour le foyer allumé que pour les archives…, — nous disons lettre, nous pourrions aussi bien songer à une fleur, un éventail, un mouchoir. — On se souvient de la dernière partie du moyen âge en Italie.

Il était donc possible d’affirmer que, grâce à sa position exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la mort de presque toutes les têtes couronnées de l’Europe dans le creux de sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de satin rose, n’est-elle pas toujours la mort ? Cela ne faisait pas pour elle l’ombre d’un doute.

Il y avait, dans la chambre à coucher de la marquise, quelque chose de spécial. Une porte admirablement soudée tournait sur elle-même avec un pan de mur et laissait à découvert des marches de pierre. Cela conduisait à un profond souterrain.

Ce souterrain n’avait par lui-même aucune issue. Il pénétrait sous le palais dans toute l’étendue de la façade. Il n’y avait là que des tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangés les uns à côté des autres. Cela ressemblait à une grande cave. Seulement un tube de plomb reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales de serpent, à travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir où sa terrifiante extrémité se retrouvait.

À l’entrée de ce souterrain, à la troisième marche, il y avait une autre porte invisible fermée également d’un pan de mur qui se mouvait lorsqu’on pesait sur un bouton d’acier couleur de pierre et caché parmi la mousse.

Dans ce second souterrain se trouvaient une torche, un miroir, une caisse de déguisements et leurs papiers de sûreté, d’excellents pistolets doubles, accompagnés de deux épées de voyage et de deux yatagans empoisonnés.

Deux bourses d’or mêlé de diamants étaient jetées sur la caisse.

Dans le cas d’une surprise, d’une arrestation par une escorte (chose qui paraissait située au delà des prévisions normales, mais qu’elle était prête à recevoir), elle eût pris Xoryl entre ses bras, de peur que, ne connaissant pas les rampes dangereuses, la petite fût tombée là comme dans un précipice et se fût tuée. Une fois descendues, le mur en se refermant sur elles était assez épais et assez parfaitement joint pour que le son ou tout autre indice ne fût pas venu les trahir. D’ailleurs, il y avait la première porte à trouver avant que de parvenir à celle-là. Les profondeurs du souterrain s’enroulaient sur elles-mêmes ; c’était d’un abord aussi difficile que les hypogées ou les sérapéums de l’Égypte. Elles se fussent déguisées en attendant la nuit. Cela s’ouvrait, par une porte cachée et pareille aux autres, sur l’Arno ; une barque suspendue à l’entrée, au-dessus du fleuve, n’avait besoin que d’un balancement accompagné d’un coup de yatagan dans les cordages pour être mise à flot. Elles fussent parties à force de rames. Fabriana savait où trouver, à une lieue de là, des chevaux africains. Une fois en selle, elles eussent gagné Venise ou Gênes : la marquise y avait deux villas de plaisance, et de sûreté.

L’essentiel avait été d’atteindre ce but, d’être inabordable, invisible et imprenable, bon ou malgré tout le monde, elle et sa conduite, quand elle l’eût voulu, en pleine Florence et au grand soleil.

Cependant le palais ressemblait aux autres palais ; à part la grandeur et la beauté de l’architecture, il ne présentait rien de particulier. Les laquais affairés et les intendants circulaient dans les cours et dans les appartements extérieurs. Seulement il y avait peu de bruit. Le palais avait pour caractère distinctif un certain silence.

Les visites étaient très-souvent et très-agréablement reçues ; la conversation y était d’une liberté engageante ; on eût dit que les portes s’ouvraient toutes seules et que la négligence était même poussée à l’excès. À la moindre inquiétude, cependant, le train des choses y eût instantanément changé d’aspect et se fût déformé jusqu’au terrible. En trois secondes, il eût pris l’allure d’un état de siége, avec une précision et une intensité de déploiement de toutes ses forces à la fois qui eussent broyé, sans tumulte ni désordre, ceux qui se fussent trouvés, avec une fâcheuse intention, dans les rouages de ces pierres vivantes. La Fatalité y eût obéi mécaniquement, d’une très-horrible manière. C’eût été comme dans les contes arabes : disparition ! L’éclat de rire y eût été anéanti avec les rieurs dans des ténèbres subites, si, par hasard, il y eût eu de bons vivants parmi les victimes dans cette sombre minute ! Après l’éclair tout fût rentré dans la tranquillité habituelle, tout jusqu’au sourire de la pâle enchanteresse.

De cet état de choses il résultait donc ceci : que la marquise Fabriana pouvait faire à peu près ce qu’elle voulait chez elle, sans être ni vue, ni épiée, ni soupçonnée, ni commentée ; qu’elle n’était, autant qu’il est possible, à la merci de personne, et qu’elle pouvait s’estimer à l’abri de ces incertitudes perpétuelles d’être troublée dans sa solitude.

Nous ajouterons que ces précautions, les eût-on remarquées en partie, n’eussent jamais semblé que toutes naturelles de la part de deux femmes vivant seules, retirées et exposées. La situation isolée du palais aurait suffi pour les justifier.



  1. Fatalité est pris ici dans le sens de concordance fâcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point de vue.