100%.png

Ivanhoé (Scott - Dumas)/II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 26-42).

II


Malgré les exhortations prudentes et les réprimandes réitérées de son compagnon, au bruit que faisaient les pieds des chevaux continuant de se rapprocher, Wamba ne put s’empêcher de s’amuser sur la route à chaque occasion qui s’en présentait, tantôt arrachant aux noisetiers une poignée de noisettes à moitié mûres, et tantôt détournant la tête pour regarder quelque jeune paysanne qui traversait le sentier ; il en résulta qu’au bout d’un instant les cavaliers furent sur eux.

Ces cavaliers formaient une troupe de dix hommes, dont les deux qui marchaient en tête semblaient être des personnes de haute importance à qui les autres servaient de suite. Il était facile de se rendre compte de la condition et du caractère de l’un de ces personnages.

C’était évidemment un ecclésiastique du premier rang ; son costume était celui d’un moine de l’Ordre de Cîteaux, composé d’étoffes beaucoup plus belles que celles que son ordre n’en admettait ordinairement. Son manteau et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, tombant en plis amples et pleins de grâce autour d’une personne belle de formes, quoiqu’un peu corpulente. Sur son visage, on voyait aussi peu les signes de l’abstinence que dans ses vêtements le mépris des splendeurs mondaines ; on aurait pu dire de ses traits qu’ils étaient beaux, s’il ne s’était niché sous l’arcade de son œil le sentiment rare et épicurien qui indique l’homme des brûlantes voluptés. Sous d’autres rapports, sa profession et sa position lui avaient appris à commander à sa physionomie, qu’il pouvait réprimer à sa volonté et rendre solennelle selon l’occasion, bien que son expression fût celle de l’indulgence courtoise et de bonne humeur. Par dérogation aux règles de l’ordre et aux édits des papes et des conciles, les manches de ce dignitaire étaient doublées et parementées de riches fourrures. Son manteau était fermé au col avec une agrafe dorée et tout le reste de son costume semblait aussi embelli que l’est de nos jours celui d’une beauté quakeresse qui, pendant qu’elle conserve la robe et le costume de sa secte, continue de donner à sa simplicité un certain air de coquetterie qui penche un peu trop vers la vanité du monde par le choix des étoffes et surtout par la manière de les tailler.

Ce digne prélat était monté sur une mule bien nourrie, dont les harnais étaient richement décorés et dont la bride, selon la mode du jour, était ornée de sonnettes d’argent ; dans sa manière de se tenir en selle, il n’y avait rien de la gaucherie d’un moine ; au contraire, il étalait la grâce aisée et savante d’un habile cavalier ; à la vérité, il semblait que la monture si humble de la mule, quel que fût son bon état et quelque bien dressée qu’elle fût à un amble agréable et doux, n’était employée par le galant prélat que lorsqu’il voyageait sur la route. Un frère, un de ceux qui se trouvaient à sa suite, menait, pour son usage en d’autres occasions, un des plus beaux genets de race andalouse, que les marchands avaient à cette époque l’habitude d’importer à grands frais et risques pour l’usage des personnes riches et de condition.

La selle et la housse du superbe palefroi étaient abritées d’une longue couverture qui tombait presque jusqu’à terre, et sur laquelle étaient brodés des mitres splendides, de riches croix et d’autres emblèmes ecclésiastiques ; un second frère lai conduisait une mule de rechange, chargée, selon toute probabilité, du bagage de son supérieur, et deux moines de son ordre, d’une position inférieure, chevauchaient ensemble à l’arrière en riant et conversant, sans paraître se soucier aucunement des autres membres de la cavalcade.

Le compagnon du prélat était un homme de quarante ans passés, maigre, fort haut de taille et musculeux ; personnage athlétique à qui une longue fatigue et un constant exercice semblaient n’avoir laissé aucune des parties charnues du corps humain ; car tout était réduit chez lui aux os, aux muscles et aux tendons, qui avaient déjà enduré mille fatigues et qui étaient prêts à en endurer mille autres encore.

Sa tête était coiffée d’un bonnet écarlate garni de fourrures, de la forme de ceux que les Français appellent mortier, par sa ressemblance avec un mortier renversé. Son visage était donc complètement découvert, et son expression avait de quoi inspirer le respect, sinon la crainte, aux étrangers : des traits saillants naturellement forts et puissamment accentués, étaient, sous le hâle d’un soleil tropical, devenus d’un noir d’ébène, et, dans leur état ordinaire, semblaient sommeiller après le passage des passions. Mais la proéminence des veines du front, la promptitude avec laquelle s’agitaient, à la moindre émotion, sa lèvre et ses épaisses moustaches, annonçaient évidemment que la tempête n’était qu’assoupie et se réveillerait facilement. Ses yeux noirs, vifs et perçants, racontaient, à chaque regard, toute une histoire de difficultés vaincues, de dangers affrontés, et semblaient porter un défi à toute opposition à ses désirs, et cela pour la seule jouissance de balayer cette opposition de son chemin en exerçant son courage et sa volonté.

Une profonde cicatrice, creusée sur son front, donnait une nouvelle férocité à son aspect et une expression sinistre à l’un de ses yeux, qui, légèrement atteint par la même blessure, avait, tout en conservant une vue parfaite, légèrement dévié de la ligne de son voisin.

Le costume de la partie supérieure de ce personnage ressemblait, par la forme, à celui de son compagnon, puisque, comme celui de son compagnon, c’était un manteau monastique ; mais sa couleur écarlate indiquait qu’il n’appartenait à aucun des quatre ordres réguliers ; sur l’épaule droite du manteau était découpée une croix en drap blanc d’une forme particulière. Ce vêtement cachait une chose qui, de prime abord, paraissait jurer avec sa forme, à savoir une cotte de mailles de fer avec des manches et des gantelets du même métal, curieusement plissés et entrelacés, et aussi flexibles aux membres que ceux que l’on fait aujourd’hui avec de moins rudes matériaux sur un métier à bas ; le haut des cuisses, que les plis de son manteau laissaient visible, était couvert aussi de cotte de mailles ; les genoux et les pieds étaient défendus avec des plaques d’acier ingénieusement superposées les unes aux autres, et des guêtres de mailles, montant depuis la cheville jusqu’aux genoux, protégeaient les jambes et complétaient l’arme défensive du cavalier. À sa ceinture il portait une dague longue et à deux tranchants, seule arme offensive qu’il eût sur lui.

Il montait, non pas une mule comme son compagnon, mais un vigoureux cheval de fatigue, pour épargner son vaillant cheval de bataille, qu’un écuyer menait derrière lui tout harnaché pour le combat, avec un chanfrein et une armure de tête ayant une pointe sur le front ; à l’un des côtés de la selle pendait une courte hache richement ciselée et damasquinée ; à l’autre, le casque empanaché du cavalier avec un capuchon de mailles, et une de ces épées à deux mains dont se servaient les chevaliers à cette époque. Un second écuyer tenait droite la lance de son maître, à l’extrémité de laquelle flottait une petite banderole ou drapeau portant une croix de la même forme que celle qui était brodée sur le manteau. Le même portait, en outre, le petit bouclier triangulaire, assez large à son sommet pour protéger la poitrine, et, à partir de là, s’amincissant en pointe ; ce bouclier était recouvert d’un drap écarlate qui en voilait la devise.

Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres serviteurs dont les visages bronzés, les turbans blancs et la forme des vêtements dénonçaient l’origine orientale.[1]

Tout l’aspect de ce guerrier, comme celui de sa suite, était sauvage et étrange ; l’habit de ses écuyers était resplendissant, et les serviteurs sarrasins portaient autour de leur cou des colliers d’argent, et sur leurs bras et sur leurs jambes brillaient des bracelets et des anneaux du même métal ; les bracelets montaient du poignet jusqu’au coude ; les anneaux descendaient du genou jusqu’à la cheville ; leurs vêtements, enrichis de soie et de broderies, indiquaient la richesse et l’importance de leur maître, et offraient, en même temps, un frappant contraste avec la martiale simplicité de sa propre mise. Ils étaient armés de sabres recourbés ayant la poignée et le baudrier incrustés d’or, que surpassait encore le luxe de poignards turcs d’un merveilleux travail. Chacun d’eux portait à l’arçon de la selle un paquet de javelots d’environ quatre pieds de long, ayant des pointes d’acier aiguës, arme dont les Sarrasins faisaient un usage habituel, et dont la mémoire se conserve dans l’exercice martial appelé le djerid, exercice qui se pratique encore aujourd’hui dans les pays orientaux.

Les coursiers de ces deux serviteurs étaient aussi étranges que leurs cavaliers : ils étaient de race sarrasine, arabes par conséquent, et leurs membres délicats, leurs petits paturons, leur queue flottante, leurs mouvements faciles et élastiques, contrastaient d’une manière visible avec ceux des chevaux puissants et aux membres trapus dont la race se cultivait en Flandre et en Normandie, pour monter les hommes de guerre de cette époque dans toute la pesanteur de leurs cuirasses et de leurs cottes de mailles ; ces derniers chevaux, placés à côté des coursiers d’Orient, auraient pu passer pour la personnification de la matière, et les autres pour celle de l’ombre.

La mine singulière de cette cavalcade attira non seulement la curiosité de Wamba, mais elle excita même celle de son compagnon moins frivole. Quant au moine, Gurth le reconnut à l’instant même pour le prieur de l’abbaye de Jorvaulx, connu à plusieurs milles à la ronde comme un amant enragé de la chasse, de la table ; et, si la renommée ne le calomniait point, d’autres plaisirs mondains, qui se conciliaient plus difficilement encore avec les vœux monastiques. Cependant les idées de l’époque étaient si relâchées, à l’endroit du clergé, soit monastique, soit séculier, que le prieur Aymer jouissait d’une réputation assez honnête dans le voisinage de son abbaye.

Son caractère libre et jovial, ainsi que la facilité avec laquelle il donnait l’absolution aux pécheurs ordinaires, en faisait le favori de la noblesse et des principaux bourgeois, à plusieurs d’entre lesquels il était allié par la naissance, étant d’une famille normande distinguée ; les dames surtout n’étaient point portées à critiquer trop sévèrement les mœurs d’un homme qui était un admirateur avoué de leur sexe, et possédait tant de moyens de chasser l’ennui qui s’acharnait à pénétrer dans les salles où festinaient les maîtres, et dans les boudoirs des vieux châteaux féodaux. Le prieur prenait sa place dans les exercices avec plus d’ardeur qu’il n’appartenait à un homme d’Église, et l’on convenait généralement qu’il possédait les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus agiles de North-Riding, circonstance qui le recommandait fortement à la jeune noblesse ; avec la vieille, il avait un autre rôle à jouer, et ce rôle, quand la chose était nécessaire, il le soutenait avec beaucoup de décorum.

Sa connaissance des livres, quoique superficielle, suffisait à imposer à l’ignorance un certain respect pour le savoir qu’on lui supposait ; en outre, la gravité de son maintien et de son langage, et aussi bien le ton sonore qu’il affectait en parlant de l’autorité de l’Église et du clergé, engageait chacun à le tenir presque en odeur de sainteté ; la multitude elle-même, qui est la critique la plus sévère de la conduite des classes supérieures, compatissait aux folies du prieur Aymer. Il était généreux, et la charité, comme on sait, couvre de son manteau un grand nombre de péchés, et cela dans un bien autre sens que ne l’entend l’Évangile. Les revenus du monastère, dont une grande partie était à la disposition du digne prieur, tout en lui donnant les moyens de pourvoir à sa propre dépense, qui était très considérable, subvenait aussi aux largesses qu’il répandait parmi les paysans, et par l’application de laquelle il soulageait souvent la détresse du peuple opprimé.

Si le prieur Aymer était un rude coureur de chasses, un convive obstiné ; si on l’apercevait, à la première heure du jour, rentrer secrètement par la poterne de l’abbaye, au retour de quelque rendez-vous qui avait occupé les heures de la nuit, les hommes se contentaient de hausser les épaules et se réconciliaient avec ses irrégularités, en se rappelant que les mêmes licences étaient pratiquées par beaucoup d’autres de ses frères, lesquels étaient loin de posséder aucune qualité qui les expiât ou les rachetât. Le prieur Aymer – par conséquent, et aussi bien que lui, son caractère – était donc bien connu de nos serfs saxons, qui lui firent leur rustique révérence, et qui reçurent en échange son Soyez bénis, mes fils !

Mais l’allure singulière de son compagnon et de sa suite fixa leur attention et excita leur étonnement au point qu’ils purent à peine entendre la question du prieur de Jorvaulx quand il leur demanda s’ils connaissaient quelque endroit dans le voisinage qui pût leur servir d’abri, et cela, tant ils furent étonnés de l’apparence moitié monastique, moitié militaire du noir étranger, ainsi que de la mise singulière et des armes curieuses de ses deux serviteurs sarrasins.

Il est probable aussi que le langage dans lequel la bénédiction fut donnée et les questions faites eurent un son désagréable quoique intelligible, selon toute probabilité, aux oreilles des paysans saxons.

— Je vous ai demandé, mes enfants, reprit le prieur élevant la voix et ayant recours à la langue franque ou au langage mêlé dans lequel les races normandes et saxonnes échangeaient ordinairement leurs pensées, je vous ai demandé s’il y avait dans ce voisinage quelque homme bienveillant qui, pour l’amour de Dieu et par dévouement à l’Église notre mère, donnerait pour une nuit à deux de ses plus humbles fils, ainsi qu’à leur suite, l’hospitalité et la nourriture.

Il dit ces paroles avec un ton d’importance consciencieuse qui formait un grand contraste avec les larmes qu’il jugeait à propos d’employer.

— Deux des plus humbles fils de notre mère l’Église ! répéta Wamba intérieurement, mais, tout fou qu’il était, ayant soin que sa remarque ne fût pas entendue ; je voudrais voir ses sénéchaux, ses grands échansons et ses autres principaux.

Après ce commentaire muet sur le discours du prieur, il releva les yeux pour répondre à la question qui lui était faite.

— Si nos révérends pères, dit-il, aiment la bonne chère et le doux logis, une course de quelques milles les conduira au prieuré de Brinxworth, où leur qualité leur assurera un accueil honorable ; ou, s’ils préfèrent passer une nuit de pénitence, ils n’ont qu’à reprendre là-bas à travers cette clairière sauvage, elle les mènera à l’ermitage de Copmanhurst ; là, un pieux anachorète partagera pour une nuit avec eux l’abri de son toit et le bienfait de ses prières.

Le prieur secoua la tête aux deux propositions.

— Mon brave ami, dit-il, si le cliquetis de tes grelots n’avait tant soit peu étourdi ton intelligence, tu saurais de reste que clericus clericum non decimat, c’est-à-dire que, nous autres prélats, nous n’abusons pas de l’hospitalité les uns des autres et que nous exigeons plutôt celle des laïques, offrant ainsi l’occasion de servir Dieu en honorant et soulageant ses serviteurs élus.

— Il est vrai, répliqua Wamba, que, moi qui ne suis qu’un âne, j’ai néanmoins l’honneur de porter des grelots aussi bien que la mule de Votre Révérence ; mais j’avais toutefois imaginé que la charité de notre mère l’Église et de ses serviteurs pourrait, comme les autres charités, commencer par elle-même.

— Trêve d’insolence, mon drôle ! dit le cavalier armé, interrompant d’une voix forte et sévère le babil du bouffon, et dis-nous si tu peux la route de… Comment avez-vous nommé votre franklin, prieur Aymer ?

— Cédric, répondit le prieur, Cédric le Saxon. Dis-moi, mon brave, sommes-nous près de sa demeure ? peux-tu nous en indiquer la route ?

— La route sera difficile à trouver, répondit Gurth rompant pour la première fois le silence, et la famille de Cédric se couche de bonne heure.

— Bah ! ne dites pas cela, drôle, dit le cavalier armé ; il lui sera facile de se lever et de fournir aux besoins de voyageurs tels que nous, qui n’entendons pas nous humilier à solliciter l’hospitalité que nous avons le droit d’exiger.

— Je ne sais pas, dit Gurth d’un ton rauque, si je dois montrer le chemin de la maison de mon maître à ceux qui demandent, comme un droit, cet abri que la plupart sont bien heureux de solliciter comme une grâce.

— Discutes-tu avec moi, esclave ! dit le moine-soldat. Et, piquant son cheval de l’éperon, il lui fit faire une demi-volte à travers la route, et, en même temps, il leva une baguette qu’il tenait à la main, dans le but de châtier ce qu’il regardait comme l’insolence du paysan. Gurth lui lança l’éclair de son œil sauvage et vindicatif, et, avec un mouvement de fierté mêlé d’un reste d’hésitation, il mit la main sur le manche de son couteau.

Mais l’intervention du prieur Aymer, qui poussa la mule entre son compagnon et le porcher, empêcha d’aboutir à la violence préméditée.

— Doucement, frère Brian, par la Sainte Vierge ! vous ne devez pas vous croire en Palestine, dominant ces mécréants de Turcs et ces infidèles de Sarrasins ; nous autres habitants d’une île, nous n’aimons pas les coups, si ce n’est ceux dont la sainte Église châtie ceux qu’elle aime. Ditesmoi, mon brave, reprit-il continuant de s’adresser à Wamba, et s’appuyant d’une petite pièce d’argent, quel est le chemin qui conduit chez Cédric le Saxon ? Vous ne pouvez l’ignorer, et il est de votre devoir de diriger le voyageur, même quand son caractère serait moins sacré que le nôtre.

— En vérité, mon vénérable père, répondit le bouffon, la tête sarrasine du compagnon de Votre Révérence a chassé de la mienne, tant il lui a fait peur, le souvenir du chemin que vous demandez, à ce point que je ne suis pas bien sûr d’y arriver moi-même ce soir.

— Bah ! dit l’abbé, tu peux nous le dire si tu veux : le révérend père a passé sa vie à combattre contre les Sarrasins pour recouvrer le saint sépulcre ; il appartient à l’Ordre des chevaliers du Temple, dont tu as peut-être entendu parler, si bien qu’il est moitié soldat, moitié moine.

— S’il n’est qu’à moitié moine, dit l’infatigable railleur, il ne devrait pas être entièrement déraisonnable avec ceux dont il fait la rencontre sur la route, lors même qu’ils ne seraient pas pressés de répondre à des questions qui ne les concernent aucunement.

— Je pardonne à ta malice, répliqua-t-il, à condition que tu me montreras le chemin de la maison de Cédric.

— Eh bien ! donc, répondit Wamba, que Vos Révérences continuent de suivre ce sentier jusqu’à ce qu’elles arrivent à une croix aux trois quarts enterrée et dont à peine il reste une coudée hors de terre ; puis, qu’elles prennent la route à gauche, — car vous trouverez quatre routes à cette croix — et j’espère que Vos Révérences seront à l’abri avant la venue de l’orage.

L’abbé remercia son sage conseiller, et le cortège, donnant de l’éperon aux chevaux, avança comme des hommes qui veulent gagner une auberge avant qu’éclate une tempête de nuit.

À mesure que le bruit des chevaux s’éloignait, Gurth dit à son camarade :

— S’ils suivent ta sage indication, nos révérends pères ne gagneront pas Rotherwood cette nuit.

— Non, répondit en ricanant le bouffon ; mais ils pourront gagner Sheffield s’ils ont du bonheur, et c’est un lieu qui leur conviendra tout autant. Je ne suis pas un si mauvais braconnier que de montrer au chien l’endroit où le daim est couché, si je ne veux pas qu’il le chasse.

— Tu as raison, dit Gurth, il serait mal qu’Aymer vît madame Rowena, et il serait encore pis pour Cédric de disputer avec ce moine-soldat, ce qui ne manquerait pas d’arriver ; mais, comme de bons domestiques, c’est à nous d’entendre, de voir et de ne rien dire.

Revenons aux cavaliers, qui ont eu bientôt laissé loin derrière eux les serfs, et qui continuent la conversation suivante dans cette langue franco-normande qu’employaient généralement les classes supérieures, à l’exception du petit nombre qui se vantait encore de son origine saxonne.

— Que signifie la capricieuse insolence de ces misérables, demanda le templier au moine de Cîteaux, et pourquoi m’avez-vous empêché de les châtier ?

— Ma foi, frère Brian, répliqua le prieur, quant à l’un d’entre eux, il serait difficile de donner une raison : un fou parle selon sa folie ; quant à l’autre manant, il est de cette race sauvage, féroce et intraitable dont quelques-uns, comme je vous l’ai dit souvent, se rencontrent encore parmi les Saxons vaincus, et dont le plaisir suprême est de montrer leur haine contre leurs conquérants par tous les moyens possibles.

— Je lui eusse bientôt rendu la courtoisie à force de coups, gronda Brian : j’ai l’habitude d’avoir affaire à ces sortes de gens ; nos prisonniers turcs sont aussi féroces et intraitables qu’Odin lui-même aurait pu l’être, et cependant deux mois passés dans ma maison sous la direction de mon maître des esclaves les ont rendus humbles, soumis, serviables et obéissants. Croyez-moi, mon révérend, il faut vous mettre en garde contre le poison et le poignard, car ils se servent librement de l’un et de l’autre pour peu que vous leur en fournissiez la moindre occasion.

— Oui, répondit le prieur Aymer ; mais chaque pays a ses us et coutumes ; et, outre que battre ce drôle ne nous eût procuré aucune information sur notre route, c’était le seul moyen d’engager une querelle entre vous et lui. Si nous avions trouvé notre route par ce moyen, rappelez-vous ce que je vous ai dit : ce riche franklin est fier, impétueux, jaloux et irritable, adversaire de la noblesse et même de ses voisins, Philippe Malvoisin et Réginald Front-de-Bœuf, qui ne sont pas des enfants à combattre ; il soutient si fièrement les privilèges de sa race, et il est si orgueilleux de sa descendance non interrompue d’Hereward, champion renommé de l’heptarchie, qu’on l’appelle universellement Cédric le Saxon. Il se vante d’appartenir à un peuple que beaucoup d’autres renient pour ancêtres, de peur de rencontrer une portion de vœ victis, c’est-à-dire des sévérités imposées aux vaincus.

— Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme galant, docte dans l’étude de la beauté, et aussi expert qu’un ménestrel dans toutes les affaires qui concernent les arrêts d’amour ; mais il me faudra trouver beaucoup de perfections dans cette célèbre Rowena, pour servir de contrepoids à l’abstinence et à la retenue que je dois observer, s’il me faut courtiser la faveur d’un manant aussi séditieux que son père Cédric.

— Cédric n’est point son père, répliqua le prieur ; elle est issue d’un sang plus noble que celui dont il se vante de sortir, et lady Rowena n’est liée avec lui que par le hasard d’une parenté éloignée ; toutefois, il est son gardien, de son propre choix, je pense ; mais la pupille lui est aussi chère que si elle était son propre enfant ; au reste, vous jugerez vous-même bientôt de sa beauté, et, si la pureté de son teint et l’expression majestueuse mais douce de son œil bleu ne chasse pas de votre souvenir les filles de Palestine et leurs noirs cheveux tressés, ainsi que les houris du paradis du vieux Mahomet, je suis un infidèle et non un vrai fils de l’Église.

— Si votre belle tant vantée, dit le templier, est mise dans la balance et ne fait point pencher le plateau, vous savez notre gageure ?

— Mon collier d’or, répondit le prieur, contre dix barils de vin de Chypre ; et ils sont à moi aussi sûr que s’ils étaient déjà dans les caves du couvent et sous les clefs du vieux Denis, le cellerier.

— Et c’est à moi d’être juge, dit le templier, et je ne dois perdre que sur mon propre aveu de n’avoir vu de fille si belle depuis l’avant-dernière Pentecôte ; n’est-ce point ainsi que le pari a été posé ? Prieur, c’est votre collier qui est en danger, et je veux le porter sur mon gorgerin dans la lice d’Ashby-de-la-Zouche.

— Gagnez-le d’abord et portez-le ensuite comme vous l’entendrez, je m’en rapporterai à votre loyale réponse et à votre parole de chevalier et d’homme d’Église. Cependant, mon frère, suivez, croyez-moi, mon avis, et affilez votre langue à plus de courtoisie que votre habitude de dominer les prisonniers infidèles et les esclaves orientaux ne vous en a imposé jusqu’aujourd’hui. Cédric le Saxon, si vous l’offensez, et celui-là est prompt à saisir l’insulte, est un homme qui, sans respect pour votre chevalerie, pour ma haute charge ou pour la sainteté de tous deux, débarrasserait sa maison de nous et nous enverrait loger avec les alouettes, fût-ce même à l’heure de minuit ; et surtout veillez sur la manière dont vous regarderez Rowena, qu’il entoure des attentions les plus jalouses ; s’il se sent alarmé le moins du monde de ce côté-là, nous sommes perdus. On dit qu’il a banni son fils unique de la maison paternelle pour avoir levé les yeux un peu trop tendrement sur cette beauté, qu’il n’est permis, à ce qu’il paraît, d’adorer que de loin, et dont on ne doit pas approcher avec d’autres pensées que celles que l’on porte à l’autel de la Sainte Vierge.

— C’est bien, dit le templier, en voilà assez ; je veux bien pour une nuit m’imposer cette contrainte que vous prétendez nécessaire, et me comporter aussi humblement qu’une jeune fille ; mais, quant au danger qu’il nous chasse, moi et mes écuyers, appuyés de Hamed et d’Abdallah, nous vous garantirons contre cette disgrâce ; n’en doutez donc pas, nous serons assez forts pour nous maintenir dans nos quartiers.

— Il ne faudrait pas qu’il en vînt à ce point-là, répondit le prieur. Mais voici la croix aux trois quarts enterrée du manant, et il fait si obscur ce soir, qu’à peine si nous pouvons distinguer celle des routes que nous avons à suivre. Il nous a dit, je crois, de prendre à gauche.

— Non, à droite, dit Brian, si je m’en souviens bien.

— À gauche, certainement à gauche ; je me rappelle qu’il a indiqué la direction avec son épée de bois.

— Oui ; mais il tenait cette épée de la main gauche, et de cette sorte il a indiqué le chemin par-dessus son épaule.

Chacun soutint son avis avec une égale opiniâtreté. Ainsi qu’il arrive en pareil cas, on fit appel aux serviteurs ; mais ils ne s’étaient pas trouvés assez rapprochés de Wamba pour entendre la direction indiquée par lui. À la fin, Brian remarqua une chose qui d’abord ne l’avait point frappé dans le crépuscule.

— Voici un homme endormi ou mort au pied de cette croix. Hugo, remue-le avec le bout de ta lance.

Cela ne fut pas plutôt fait, que la forme humaine se leva en s’écriant en bon français :

— Qui que tu sois, il n’est pas courtois de ta part de me déranger de mes pensées.

— Nous voulions seulement te demander, dit le prieur, le chemin de Rotherwood, demeure de Cédric le Saxon.

— J’y vais moi-même, répliqua l’étranger, et, si j’avais un cheval, je vous servirais de guide ; car le chemin est difficile, bien que je le connaisse parfaitement.

— Tu auras et des remerciements et une récompense, mon ami, dit le prieur, si tu veux nous mener sûrement jusque chez Cédric.

Là-dessus, il ordonna à l’un de ses serviteurs de monter son cheval de main et de donner celui qu’il avait monté jusque-là à l’étranger qui devait lui servir de guide.

Leur conducteur suivit une route diamétralement opposée à celle que Wamba leur avait recommandé de prendre dans l’intention de les tromper. Ce sentier les conduisit bientôt plus avant dans la forêt ; il traversait plus d’un ruisseau dont l’approche était rendue périlleuse par les marais à travers lesquels il coulait ; mais l’étranger paraissait instinctivement connaître la terre la plus ferme et les endroits les plus sûrs ; à force de précautions et de soins, il mena la petite troupe dans une avenue plus large qu’aucune de celles qu’ils eussent encore vues, et, montrant un grand bâtiment d’une forme basse et irrégulière qui apparaissait à l’autre extrémité, il dit au prieur :

— C’est là-bas Rotherwood, la demeure de Cédric le Saxon.

Cette communication rendit la gaieté au prieur, qui avait les nerfs délicats, et qui avait éprouvé tant de transes et d’agitation en passant à travers ces marais et ces fondrières, qu’il n’avait pas encore eu la curiosité de faire une seule question à son guide.

Mais maintenant, se sentant à son aise et se voyant sûr d’un abri, sa curiosité commença de se réveiller, et il demanda au guide qui il était.

— Je suis un pèlerin qui revient à l’instant de la Terre sainte, répondit-il.

— Vous eussiez mieux fait d’y rester pour combattre en l’honneur du rétablissement du saint sépulcre, dit le templier.

— C’est vrai, révérend chevalier, répondit le pèlerin, à qui l’aspect du templier paraissait parfaitement connu ; mais, lorsque ceux-là qui ont juré de rétablir la ville sainte sont rencontrés voyageant si loin du théâtre de leur devoir, comment vous étonner qu’un simple paysan comme moi renonce à la tâche qu’ils ont abandonnée ?

Le templier allait faire une réponse en harmonie avec son caractère irascible ; mais il fut interrompu par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement qu’après une si longue absence leur guide connût si parfaitement toutes les passes de la forêt.

— Je suis né dans ces alentours, répondit le guide.

Et, comme il faisait cette réponse, on se trouva en face de la maison de Cédric, que nous avons déjà dit se présenter sous l’aspect d’un bâtiment bas et irrégulier contenant plusieurs cours et enclos occupant un espace considérable de terrain, lequel bâtiment, bien que sa grandeur indiquât que son propriétaire était une personne riche, différait entièrement de ces hauts châteaux à tourelles dans lesquels résidait la noblesse normande et qui étaient devenus le style universel d’architecture dans toute l’Angleterre.

Cependant Rotherwood n’était pas sans défense ; à cette époque de trouble, aucune habitation n’aurait pu l’être sans encourir le danger d’être pillée et brûlée avant le lendemain matin ; un profond fossé rempli d’eau empruntée à un courant voisin entourait tout l’édifice ; une double palissade composée de poutres pointues fournies par la forêt voisine servait de défense au bord extérieur et intérieur de la tranchée. Du côté de l’occident, il y avait une entrée à travers la palissade, laquelle communiquait dans les défenses intérieures par un pont-levis et avec une entrée semblable.

On avait pris quelques précautions pour mettre ces entrées sous la protection des angles saillants, au moyen desquels on pouvait, en cas de besoin, les flanquer d’archers et de frondeurs.

Devant cette entrée, le templier fit sonner vigoureusement son cor ; car la pluie, qui depuis longtemps menaçait, commençait à tomber maintenant avec une violence extrême.

  1. Esclaves nègres. – Quelques critiques, d’une exactitude un peu trop sévère peut-être, ont trouvé matière à contestation, dans le teint des esclaves de Brian de Bois-Guilbert, comme complètement contraire au costume et aux habitudes. Je me rappelle qu’une pareille objection a été faite, à l’égard de certains fonctionnaires noirs que mon ami Mat Lewis introduisit comme gardes et satellites du méchant baron, dans son roman intitulé le Spectre du Château. Mat a traité cette objection avec un profond mépris, et soutenu, pour toute réponse, qu’il avait rendu les esclaves noirs afin d’obtenir un contraste frappant, et que, s’il eût pu obtenir un avantage semblable en faisant son héroïne bleue, son héroïne eût été bleue.
    Je ne prétends pas plaider les immunités de mon œuvre aussi audacieusement que l’a fait pour la sienne mon ami Mat ; mais je ne veux pas admettre non plus que le moderne auteur d’un roman ancien soit tenu de se limiter à la représentation seulement de choses dont on ne peut prouver l’existence au temps qu’il décrit, pourvu qu’il ne sorte ni du possible ni du naturel, et ne fasse pas d’anachronisme flagrant. Sous ce point de vue, que peut-il y avoir de plus naturel que de voir les templiers, qui, nous le savons, imitaient exactement le luxe des guerriers asiatiques contre lesquels ils combattaient, se servir des Africains prisonniers que le sort de la guerre avait fait passer d’un esclavage dans un autre ? Je suis certain que, si nous ne possédons pas des preuves qu’ils l’ont fait, il n’y a rien, de l’autre côté, qui nous oblige positivement à en conclure qu’ils ne l’ont pas fait. De plus, un roman nous en fournit un exemple :
    « Jean de Rampayne, excellent jongleur et ménestrel, entreprit d’effectuer l’évasion d’un certain Audulfe de Bracy, en se présentant déguisé à la cour du roi qui le tenait prisonnier. Dans cette intention, il teignit ses cheveux et toute sa personne d’un noir de jais, de sorte qu’il ne lui resta de blanc que les dents ; et il réussit à s’imposer au roi comme un ménestrel éthiopien. »
    Il effectua par ce stratagème l’évasion du prisonnier.
    Il faut donc que les nègres aient été connus en Angleterre pendant les siècles obscurs. (Dissertation sur les romans et les ménestrels, mise en tête des anciens romans en vers de Riton, p, 187.)