Ivanhoé (Scott - Dumas)/XX

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 239-247).

XX


Après trois heures de marche, les domestiques de Cédric, avec leur guide mystérieux, arrivèrent dans une petite clairière de la forêt, au centre de laquelle était un chêne gigantesque étendant ses branches tortueuses dans toutes les directions.

Au pied de cet arbre, quatre ou cinq yeomen étaient couchés sur la terre, tandis qu’un autre, placé en sentinelle, marchait çà et là dans le rayon de la lune.

En entendant le bruit des pas qui se rapprochait, cette sentinelle donna l’alarme, et les dormeurs se dressèrent aussitôt sur leurs pieds et bandèrent leurs arcs. Six flèches placées sur la corde furent ajustées vers l’endroit où se trouvaient les voyageurs, quand, leur guide ayant été reconnu, ils le saluèrent avec tous les signes du respect et de l’attachement ; de sorte que toute crainte d’une mauvaise réception disparut aussitôt.

— Où est le meunier ? fut la première question de Locksley.

— Sur la route de Rotherham.

— Avec combien d’hommes ? demanda le chef, car il paraissait avoir ce titre.

— Avec six hommes et grand espoir de butin, s’il plaît à saint Nicolas.

— Religieusement parlé ! dit Locksley. Où est Allan-a-Dale ?

— Il marche sur Watling-Street pour surveiller le prieur de Jorvaulx.

— Cela est bien avisé aussi, dit le capitaine. Et où est le frère ?

— Dans sa cellule.

— Je vais m’y rendre, dit Locksley. Dispersez-vous et rassemblez vos camarades. Réunissez le plus de monde que vous pourrez, car il y a du gibier levé ; il faut le poursuivre sans relâche, et il montrera les dents. Attendez-moi ici au point du jour. Mais, un moment, ajouta-t-il, j’oublie le plus essentiel. Que deux d’entre vous prennent vite la route de Torquilstone, le château de Front-de-Bœuf ; une bande d’étourneaux portant les mêmes habits que nous y transportent des prisonniers. Veillez bien sur eux, car, même s’ils atteignaient le château avant que nous eussions réuni nos forces, il irait de notre honneur de les punir, et nous en trouverions bien les moyens. Surveillez-les donc très strictement, et détachez un de vos camarades, le plus leste à la course, pour apporter des nouvelles des yeomen qui se trouvent dans le voisinage.

Ils promirent une entière obéissance, et partirent avec empressement pour exécuter leurs différentes commissions.

Pendant ce temps, leur chef et ses deux compagnons, qui maintenant le regardaient avec infiniment de respect, poursuivirent leur chemin vers la chapelle de Copmanhurst.

Ayant atteint la petite clairière éclairée par la lune, ils eurent devant eux la chapelle révérée, quoique en ruine, et le grossier ermitage qui convenait si bien à la dévotion ascétique du moine qui l’habitait ; alors Wamba dit tout bas à Gurth :

— Si c’est ici l’habitation d’un voleur, il justifie le vieux proverbe : « Plus on est près de l’église, plus on est loin de Dieu. » Et, par ma crête de coq ! ajouta-t-il, je pense qu’il en est ainsi. Écoutez seulement ce noir Sanctus qui se chante à l’ermitage.

En effet, l’anachorète et son commensal entonnaient, en donnant toute l’extension possible à leurs puissants poumons, une vieille chanson bachique dont voici le refrain :

Allons, passe-moi le pot brun,
Joyeux serviteur !
Allons, passe-moi le pot brun.
Ô joyeux Jenkin !
J’aperçois un manant qui s’enivre.
Allons, passe-moi le pot brun.

— Ce n’est pas mal chanté, dit Wamba, qui avait risqué quelques notes à lui pour soutenir le chœur ; mais qui, au nom des saints ! se serait jamais attendu à entendre un chant si joyeux sortir à minuit de la cellule d’un ermite ?

— Ma foi ! moi, dit Gurth ; car le gentil clerc de Copmanhurst est un homme connu : c’est lui qui tue la moitié des daims qu’on braconne dans ces environs. On dit que le garde s’est plaint à son supérieur, et que ce moine sera dépouillé de son froc et de sa calotte, s’il ne se conduit pas mieux.

Tout en parlant ainsi, les coups vigoureux et réitérés de Locksley finirent par interrompre l’anachorète et son convive.

— Par les grains de mon chapelet ! dit l’ermite s’arrêtant court sur une note très sonore, voici encore des voyageurs attardés qui arrivent ; je ne voudrais pas, pour l’honneur de mon froc, qu’on me trouvât dans ce bel exercice. Tous les hommes ont leurs ennemis, brave sire Fainéant, et il y en a d’assez malicieux pour transformer la franche hospitalité que je vous offre, à vous voyageur fatigué, pendant trois petites heures, en ivrognerie et en débauche, vices aussi contraires à mon état qu’à mon caractère.

— Les vils calomniateurs ! répliqua le chevalier, je voudrais avoir à les châtier. Cependant, pieux clerc, chacun de nous a ses ennemis, et il y en a dans ce pays même à qui j’aimerais mieux parler à travers la visière de mon casque que la tête nue.

— En ce cas, mets ton pot de fer sur ta tête, ami Fainéant, aussi promptement que la nature le permettra, dit l’ermite, pendant que je vais serrer ces pots d’étain, dont le contenu travaille assez agréablement ma pauvre tête. Et, pour amoindrir ce bruit, car à la vérité je suis quelque peu étourdi, entonne l’air que tu m’entendras chanter, sans t’inquiéter des paroles, car je les connais à peine moi-même.

En disant cela, il attaqua d’une voix de tonnerre le De profundis clamavi, et, à l’aide de ce bruit, il put serrer les reliefs de leur banquet ; tandis que le chevalier, riant de grand cœur et s’armant en même temps, accompagnait le chant de son hôte de sa voix, autant que le rire le lui permettait.

— Quelles matines diaboliques dites-vous à cette heure ? dit une voix du dehors.

— Que le Ciel vous pardonne, sire voyageur ! dit l’ermite, que son propre bruit et peut-être ses libations nocturnes empêchaient de reconnaître des accents qui lui étaient familiers ; que le Ciel vous pardonne ! Continuez votre chemin, au nom de Dieu et de saint Dunstan ! et n’interrompez pas mes dévotions et celles de mon saint frère.

— Fou de prêtre, répondit la voix du dehors, ouvrez à Locksley !

— Tout est bien ! tout est bien ! dit l’ermite à son compagnon.

— Mais qui est-ce ? dit le chevalier noir. Il m’importe beaucoup de le savoir.

— Qui c’est ? répondit l’ermite. Je dis que c’est un ami.

— Mais quel ami ? répondit le chevalier. Il peut être ton ami et non pas le mien.

— Quel est cet ami ? reprit le clerc. Cela est une question qu’il est plus facile de faire que d’y répondre. Quel ami ? Eh bien ! j’y songe, c’est Edmond, le garde de qui je t’ai parlé tout à l’heure.

— Garde aussi honnête que tu es pieux ermite, répliqua le chevalier, je n’en doute pas : mais ouvre-lui la porte avant qu’il fasse sauter les gonds.

Cependant, les chiens, qui avaient aboyé à qui mieux mieux au commencement du bruit extérieur, semblaient maintenant avoir reconnu la voix de celui qui était dehors ; car, changeant tout à coup d’allures, ils se mirent à gratter et à gémir à la porte, comme pour solliciter son admission.

L’ermite tira promptement les verrous pour laisser pénétrer Locksley et ses deux compagnons.

— Comment ! ermite, demanda le yeoman dès qu’il vit le chevalier, quel bon compagnon as-tu là ?

— C’est un frère de notre ordre, répondit le clerc en secouant la tête ; nous avons passé la nuit à dire nos oraisons.

— C’est un moine de l’Église militante, je pense, répondit Locksley, et il y en a d’autres dehors. Je te dis, frère, que tu dois déposer le rosaire et prendre le gourdin ; nous aurons besoin de nos joyeux compagnons, clercs ou laïques. Mais, ajouta-t-il en le prenant à part, es-tu fou de laisser entrer un chevalier qui t’est inconnu ? As-tu oublié nos statuts ?

— Inconnu ? reprit hardiment le frère. Je le connais aussi bien que le mendiant connaît son escarcelle.

— Et quel est son nom ? demanda Locksley.

— Son nom ? dit l’ermite. Son nom est sir Antoine de Scrablestone. Est-ce que je boirais avec un homme sans savoir son nom ?

— Tu as bu plus qu’il ne faut, frère, dit le forestier, et je crains aussi que tu n’aies parlé plus qu’il n’aurait convenu.

— Brave yeoman, dit le chevalier allant vers lui, ne te fâche pas contre mon joyeux hôte ; il n’a fait que m’offrir une hospitalité que je l’eusse forcé de m’accorder s’il l’eût refusée.

— Toi, me forcer ? dit le frère. Attends seulement que j’aie échangé cette robe grise contre un habit vert, et, si je ne fais pas résonner douze fois mon bâton sur ton crâne, je ne suis ni vrai clerc, ni bon forestier.

Tout en parlant ainsi, il enleva sa robe, et apparut en pourpoint et en caleçon collant de cuir noir, par-dessus lesquels il passa rapidement un habit vert et une culotte de la même couleur.

— Aide-moi à boutonner mes pointes, dit-il à Wamba, et tu auras une coupe de vin sec pour ta peine.

— Grand merci de ton vin, dit Wamba ; mais crois-tu qu’il me soit permis de métamorphoser un saint ermite en simple forestier ?

— Ne crains rien, reprit l’ermite, je n’ai qu’à confesser les péchés de mon habit vert à mon froc de frère gris, et tout sera bien.

Amen ! répondit le bouffon. Un pénitent en drap fin doit avoir un confesseur en drap grossier, et ton froc pourra absoudre mon pourpoint bariolé par-dessus le marché.

Ce disant, il prêta aide au frère pour lier le nombre interminable de ses pointes, comme on appelait alors les lacets qui attachaient la culotte au pourpoint.

Tandis qu’ils étaient ainsi occupés, Locksley prit le chevalier à part, et lui dit :

— Ne le niez pas, messire chevalier, vous êtes celui qui a décidé la victoire à l’avantage des Anglais contre les étrangers, le second jour du tournoi, à Ashby.

— Et que s’ensuit-il, si vous avez deviné juste, mon brave yeoman ? reprit le chevalier.

— En ce cas, je pourrais vous considérer, répliqua le yeoman, comme l’ami du parti le plus faible.

— Tel est au moins le devoir d’un vrai chevalier, répondit le Noir fainéant ; et je ne voudrais pas qu’on eût des raisons de penser autrement de moi.

— Mais, pour le projet que j’ai en vue, dit le yeoman, vous devez être aussi bon Anglais que bon chevalier ; car ceux dont j’ai à vous parler doivent certes intéresser tous les honnêtes gens, mais plus spécialement un vrai fils de l’Angleterre.

— Vous ne sauriez parler à personne, reprit le chevalier, à qui l’Angleterre et la vie de tous les Anglais pussent être plus chères qu’à moi.

— Je voudrais volontiers le croire, dit le forestier ; car jamais ce pays n’a eu autant besoin d’être soutenu par ceux qui l’aiment. Écoutez-moi, et je vous parlerai d’une entreprise dans laquelle, si vous êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pourrez prendre une part honorable. Une bande de misérables, sous le déguisement de gens meilleurs qu’eux, se sont emparés de la personne d’un noble Anglais, appelé Cédric le Saxon, ainsi que de sa pupille et de son ami Athelsthane de Coningsburg, et les ont transportés dans un château de cette forêt appelé Torquilstone. Je vous demande si, en bon chevalier, en véritable Anglais, vous voulez nous aider dans leur délivrance.

— Mon vœu m’oblige à le faire, répliqua le chevalier ; mais je désirerais bien savoir qui vous êtes, vous qui sollicitez mon secours en leur faveur.

— Je suis, dit le forestier, un homme sans nom ; mais je suis l’ami de mon pays et de ceux qui l’aiment. Vous devez, pour le moment, vous contenter de cette explication, d’autant plus que vous-même désirez garder l’incognito. Croyez cependant que ma parole, une fois engagée, est aussi inviolable que si je portais des éperons d’or.

— Je le crois, dit le chevalier ; je suis habitué à étudier les hommes, et, sur votre figure, je lis la probité et le courage. Je ne vous questionnerai donc plus, mais je vous aiderai à rendre la liberté à ces captifs opprimés ; et, cela fait, j’espère que nous nous séparerons, nous connaissant mieux et plus satisfaits l’un de l’autre.

— Ainsi, dit Wamba à Gurth, car, après que le clerc eut été entièrement équipé, le bouffon s’était approché de l’autre bout de la salle, et avait entendu la fin de la conversation ; ainsi, nous avons trouvé un nouvel allié ? J’espère que la valeur du chevalier sera d’un métal plus vrai que la religion de l’ermite ou la probité du yeoman ; car ce Locksley a bien la mine d’un fieffé voleur de daims, et le prêtre, celle d’un franc hypocrite.

— Retiens ta langue, Wamba, murmura Gurth ; il en est peut-être ainsi que tu le dis ; mais, quand le diable cornu viendrait m’offrir son aide pour rendre à la liberté Cédric et lady Rowena, je crains bien de n’avoir pas assez de religion pour refuser l’offre du démon, et lui ordonner de s’en aller.

Le clerc était maintenant complètement accoutré en yeoman, avec l’épée et le bouclier, l’arc et le carquois, et une grande pertuisane sur l’épaule. Il sortit de sa cellule en précédant les assistants, et, après avoir soigneusement fermé la porte, il déposa la clef sous le seuil.

— Es-tu en état de faire un bon service, frère ? dit Locksley, ou bien la cruche te court-elle encore dans la tête ?

— Il ne faut pour y mettre bon ordre qu’un coup d’eau à la fontaine de saint Dunstan, répondit le clerc ; il y a un peu d’éblouissement dans ma cervelle et d’incertitude dans mes jambes, mais vous allez voir disparaître tout cela.

En achevant ces mots, il marcha vers le bassin de pierre dans lequel les eaux de la fontaine, en tombant, formaient des globules qui scintillaient au clair de la lune ; il en avala un si long trait, qu’on aurait dit qu’il voulait épuiser la source.

— Quand est-ce que tu as bu un pareil coup d’eau, saint clerc de Copmanhurst ? demanda le chevalier noir.

— Pas depuis que mon muid de vin fut mis en perce par quelque fraudeur, et laissa couler la liqueur par cette ouverture, répondit le frère, en ne me laissant ainsi à boire que l’eau de la source de mon patron.

Puis, plongeant sa tête et ses mains dans la fontaine, il lava et enleva toutes les traces du réveillon nocturne. Ainsi rafraîchi et dégrisé, le joyeux moine fit tourner en l’air sa lourde pertuisane au-dessus de sa tête avec trois doigts, comme s’il balançait un roseau, s’écriant en même temps :

— Où sont-ils donc, ces vils ravisseurs qui enlèvent les filles contre leur gré ? Que le diable m’emporte si je ne suis pas homme à en assommer douze !

— Tu jures donc, saint clerc ? demanda le chevalier noir.

— Ne me traitez plus de clerc, répliqua le moine transformé ; par saint Georges et le dragon ! je ne suis un tonsuré que tant que j’ai le froc sur le dos. Quand je suis encaissé dans mon habit vert, je bois, je jure et je courtise la fille, comme le plus gaillard forestier du West Riding.

— Viens donc, frère bavard, dit Locksley, et ne parle pas tant ; tu fais autant de bruit que tout un couvent une nuit de veille, après que le père abbé s’est couché. Venez, vous aussi, mes maîtres, ne restez pas à causer ; venez, vous dis-je ! il nous faut rassembler toutes nos forces, et nous n’en aurons que trop peu si nous devons livrer assaut au château de Réginald Front-de-Bœuf.

— Comment ! c’est Front-de-Bœuf, dit le chevalier noir, qui a ainsi arrêté sur la voie publique les loyaux sujets du roi ? Est-il devenu voleur ou oppresseur ?

— Oppresseur, il le fut toujours, dit Locksley.

— Et, quant à être voleur, dit le moine, je doute qu’il ait jamais été de moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.

— Avance donc, moine, et tais-toi ! dit le yeoman. Tu ferais mieux de nous guider vers l’endroit du rendez-vous, que de dire ce qui ne doit pas être dit, par respect pour la prudence et le décorum.