Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXXI

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 74-91).

XXXI


Quoique Cédric n’eût pas une grande confiance en Ulrica, il n’oublia pas de faire part de ce qu’elle lui avait dit au chevalier noir et à Locksley. Ceux-ci furent charmés d’apprendre qu’ils avaient dans la place un ami qui pourrait, au moment critique, faciliter leur entrée dans le fort.

Ils tombèrent donc facilement d’accord avec le Saxon qu’un assaut, quels que fussent les désavantages qu’il présentait, devait être tenté comme seul moyen de délivrer les prisonniers qui se trouvaient au pouvoir du cruel Front-de-Bœuf.

— Le sang royal d’Alfred est en danger ! s’écria Cédric.

— L’honneur d’une noble dame est en péril ! dit le chevalier noir.

— Et, par le saint Christophe dont l’image est sur mon baudrier, ajouta le brave yeoman, n’y aurait-il d’autre motif que la sûreté de ce pauvre varlet, de ce fidèle Wamba, je risquerais un de mes membres plutôt que de laisser toucher à un cheveu de sa tête.

— Et moi de même ! s’écria le moine. Oui, messire, je crois bien qu’un fou (je veux dire, voyez-vous, un fou qui se conduit avec tant d’adresse et de présence d’esprit, et dont la compagnie ferait paraître un verre de vin aussi bon et aussi agréable qu’une tranche du meilleur jambon), je dis donc, mes frères, qu’un tel fou ne manquera jamais d’un sage clerc qui prie ou se batte pour lui dans un cas épineux, tant que je pourrai dire une messe ou manier une pertuisane.

En parlant ainsi, il fit tourner sa lourde hallebarde par-dessus sa tête, avec autant de facilité que l’eût fait un berger avec sa houlette.

— C’est vrai, pieux clerc, reprit le chevalier noir, vrai comme si saint Dunstan lui-même l’avait dit ; et maintenant, brave Locksley, ne serait-il pas bien que le noble Cédric se chargeât de diriger l’assaut ?

— Non, sur ma foi ! répondit Cédric, je n’ai jamais étudié l’art d’attaquer ou de défendre les repaires du pouvoir tyrannique que les Normands ont élevés dans ce malheureux pays. Je combattrai au premier rang ; mais mes honnêtes voisins savent bien que je ne suis pas un soldat habile dans les règles de la guerre, ni dans l’attaque des forteresses.

— Puisqu’il en est ainsi, noble Cédric, dit Locksley, je veux bien prendre sur moi la direction des archers, et je consens que vous me pendiez au chêne qui nous sert de cible si nous permettons aux défenseurs de se montrer sur les murailles sans être percés d’autant de traits qu’il y a de gousses d’ail dans un jambon le jour de Noël.

— Bien parlé, hardi yeoman ! répondit le chevalier noir ; et, si l’on me juge digne de prendre un commandement, et qu’il se trouve ici quelques soldats disposés à suivre un véritable Anglais, car je puis assurément me donner ce titre, je suis prêt à employer pour votre cause mon expérience, à les conduire à l’attaque de ces murailles.

Les rôles ainsi distribués entre les chefs, on livra le premier assaut, dont le lecteur a déjà vu le résultat.

Après la prise de la barbacane, le chevalier noir envoya à Locksley la nouvelle de cet heureux événement, lui recommandant en même temps de surveiller attentivement le château, afin d’empêcher les défenseurs de réunir leurs forces pour faire une sortie soudaine et de se remettre en possession de l’ouvrage avancé qu’ils avaient perdu.

Le chevalier désirait vivement éviter d’être attaqué, sachant bien que les hommes qu’il conduisait, étant des volontaires non exercés, imparfaitement armés et peu habitués à la discipline, auraient, dans une attaque soudaine, un grand désavantage en face des vieux soldats des chevaliers normands : ces vétérans étaient pourvus d’armes offensives et défensives, et, pour résister à l’ardeur et à la grande énergie des assiégeants, ils avaient ce sang-froid qui provient d’une discipline parfaite et de l’usage habituel des armes.

Le chevalier employa l’intervalle des deux attaques à faire construire une espèce de pont flottant, ou long radeau, au moyen duquel il espérait traverser le fossé, en dépit des efforts de l’ennemi. Ce fut un travail de quelque durée ; mais les chefs le regrettèrent d’autant moins, qu’il donnait à Ulrica le temps d’exécuter son plan de diversion en leur faveur, quel qu’il pût être.

Quand ce radeau fut terminé, le chevalier noir s’adressa ainsi aux assiégeants :

— Nous ne gagnons rien à rester ici, mes amis ; le soleil se couche à l’occident, et j’ai sur les bras une affaire qui ne me permettra pas de rester avec vous un jour de plus ; et puis ce sera un miracle si les cavaliers n’arrivent pas d’York au secours des assiégés : il nous faut donc accomplir promptement notre dessein. Qu’un de vous aille dire à Locksley de faire une décharge de flèches de l’autre côté du château, et de se porter en avant comme pour monter à l’assaut. Quant à vous, mes vaillants Anglais, tenez-vous près de moi et préparez-vous à lancer le radeau sur le fossé, dès que la poterne de notre côté sera ouverte. Suivez-moi hardiment dans ce passage, et aidez-moi à enfoncer cette porte de sortie pratiquée dans la grande muraille du château ; que ceux d’entre vous qui répugneraient à ce service ou qui ne sont pas suffisamment armés pour le faire garnissent le sommet de la barbacane. Tirez les cordes de votre arc jusqu’à vos oreilles, et abattez de vos traits tous ceux qui paraîtront sur le rempart. Noble Cédric, veux-tu prendre le commandement de ceux qui resteront ici ?

— Non, ma foi ! par l’âme d’Hereward ! s’écria le Saxon, je ne me pique pas de conduire les autres ; mais que la postérité me maudisse dans ma tombe, si je ne suis pas un des premiers à te suivre partout où tu iras. Cette querelle est la mienne, et il est convenable que je sois en tête des combattants.

— Cependant, réfléchis, noble Saxon, dit le chevalier ; tu n’as ni haubert, ni corselet, ni rien que ce léger heaume, un bouclier et une épée.

— Tant mieux ! répondit Cédric, je serai plus leste pour escalader ces murs, et pardonne-moi cette vanterie, sire chevalier, tu verras aujourd’hui un Saxon se présenter au combat, la poitrine découverte, aussi hardiment que l’ait jamais fait un Normand revêtu de son corselet d’acier.

— Eh bien ! donc, au nom de Dieu ! dit le chevalier, ouvrez la porte et lancez le radeau !

Le passage qui conduisait de la muraille intérieure de la barbacane au fossé, et qui correspondait à une poterne faite dans le mur du château, s’ouvrit brusquement ; le pont volant fut lancé, et bientôt il flotta sur les eaux, s’étendant entre le château et l’ouvrage avancé, et formant un passage glissant et dangereux pour deux hommes de front.

Sentant toute l’importance d’une attaque prompte, le chevalier noir, suivi de près par Cédric, s’élança sur le pont et gagna la rive opposée. Armé de sa hache, il assaillit la poterne à coups redoublés, protégé en partie contre les traits et les pierres lancés des remparts par les décombres du premier pont-levis, que le templier avait démoli en abandonnant la barbacane, laissant le contrepoids encore fixé à la partie supérieure de l’entrée.

Les compagnons du chevalier n’avaient pas d’abri semblable. Deux d’entre eux furent à l’instant tués par des viretons, quelques-uns tombèrent dans le fossé, les autres se retirèrent précipitamment dans la redoute.

La situation dans laquelle se trouvaient le chevalier noir et Cédric était devenue vraiment dangereuse, et elle l’eût été davantage encore si les archers restés dans la barbacane n’eussent tiré constamment sur tous les hommes d’armes qui se montraient sur les remparts, distrayant ainsi leur attention, et offrant, par là, un répit à leurs chefs contre la grêle d’armes de jet qui les auraient exterminés.

Mais leur position n’en était pas moins extrêmement périlleuse, et elle s’aggravait à chaque instant.

— Honte à vous tous ! s’écria de Bracy aux soldats qui l’entouraient ; vous vous donnez le titre d’archers et vous laissez ces deux chiens maintenir leur poste sous les murs du château ! Jetez bas les pierres de couronnement du rempart, si vous ne pouvez mieux faire. Vite, des pioches et des leviers ! poussez cette grande corniche !

Et il indiqua une pierre énorme qui se projetait en dehors du parapet.

En ce moment, les assiégeants virent flotter un drapeau rouge sur l’angle de la tourelle qu’Ulrica avait désignée à Cédric.

Le brave yeoman Locksley fut le premier qui l’aperçut, et il gagna en toute hâte l’ouvrage avancé, impatient d’assister à l’assaut.

— Saint Georges ! s’écria-t-il, le joyeux saint Georges pour l’Angleterre ! À la charge, hardis yeomen ! laisserez-vous le bon chevalier et le noble Cédric attaquer seuls cette poterne ? En avant donc, moine enragé, et montre-nous que tu sais combattre pour ton rosaire ! Et vous, braves yeomen, en avant ! le château est à nous, nous avons des amis dans l’intérieur ; voyez ce drapeau, c’est le signal convenu ! Torquilstone est à nous ; songez à l’honneur, songez au butin ; encore un effort et la place est à nous !

En même temps, il banda son bon arc, et traversa d’un trait la poitrine d’un des hommes d’armes qui, sous la direction de de Bracy, travaillaient à détacher un fragment du couronnement pour le précipiter sur la tête de Cédric et du chevalier noir. Un second soldat saisit la pince de fer des mains du mourant, et déjà il avait ébranlé la corniche, quand une flèche l’atteignit à la tête et le renversa mort dans le fossé. Les hommes d’armes furent frappés de crainte ; nulle armure ne semblait à l’épreuve du tir de ce terrible archer.

— Reculerez-vous, lâches ?… cria de Bracy. Montjoie et saint Denis ! donnez-moi ce levier.

Et, saisissant l’épieu, il attaqua à son tour la corniche ébranlée. Elle était de taille, si on l’eût précipitée, non seulement à détruire le reste du pont-levis, mais encore à engloutir le grossier plancher sur lequel le chevalier noir et Cédric avaient traversé le fossé.

Tous virent le danger, et les plus audacieux, jusqu’au vaillant moine lui-même, hésitèrent à mettre le pied sur le pont volant. Trois fois Locksley lança son trait sur de Bracy, et trois fois la flèche rebondit sur l’impénétrable armure du chevalier normand.

— Maudite soit ta cotte de mailles espagnole ! s’écria Locksley ; si elle eût été fabriquée par un forgeron anglais, ces flèches l’eussent traversée aussi aisément qu’une cotte de soie ou de toile.

Puis il se mit à crier de toutes ses forces :

— Camarades, amis, noble Cédric, arrière ! une pierre énorme va tomber !

Son avertissement ne fut pas entendu, car le bruit retentissant que le chevalier noir faisait en frappant sur la poterne eût absorbé le son de vingt trompettes de guerre.

En ce moment, le fidèle Gurth s’élança sur le radeau pour avertir Cédric du danger qui le menaçait, ou pour le partager avec lui. Mais son avis fût arrivé trop tard, la corniche massive était déjà ébranlée, et de Bracy, qui redoublait d’efforts, était sur le point d’accomplir son dessein, lorsque la voix du templier retentit à son oreille.

— Tout est perdu, de Bracy, le château est en feu !

— Tu es fou de parler ainsi, répliqua le chevalier.

— Les flammes ont enveloppé le côté de l’occident, reprit le templier ; je me suis vainement efforcé de l’éteindre.

Brian de Bois-Guilbert donnait ce terrible avis avec le sang-froid qui faisait le fond de son caractère ; mais il ne fut pas reçu aussi tranquillement par son compagnon étonné.

— Saints du paradis ! s’écria de Bracy, qu’allons-nous devenir ? je fais vœu d’offrir à saint Nicolas de Limoges un chandelier d’or pur…

— Épargne tes vœux, répondit le chevalier, et écoute-moi. Descends avec tes hommes comme pour opérer une sortie, ouvre la poterne toute grande, il n’y a là que deux hommes qui aient passé le radeau, rejette-les dans le fossé, et cours à ta barbacane. Je vais faire une sortie par l’entrée principale, et j’attaquerai la lunette du côté opposé ; si nous pouvons regagner ce poste, sois sûr que nous nous y maintiendrons jusqu’à ce que nous soyons secourus, ou du moins jusqu’à ce qu’on nous accorde une capitulation honorable.

— J’approuve cette idée, s’écria de Bracy ; je remplirai fidèlement le rôle que tu me destines. Templier, tu ne m’abandonneras pas ?

— Foi de chevalier, non ! répondit Brian de Bois-Guilbert ; mais, au nom du Ciel, hâte-toi !

De Bracy s’empressa de réunir ses hommes, et se précipita vers la poterne, qu’il fit ouvrir à l’instant.

À peine cela fut-il fait, que, par une force surhumaine, le chevalier noir se fraya un chemin ; malgré les efforts de de Bracy et de ses hommes, il pénétra dans l’intérieur. Deux des plus avancés tombèrent aussitôt sous ses coups ; les autres reculèrent en dépit des efforts que faisait de Bracy pour les retenir.

— Chiens ! s’écria de Bracy, souffrirez-vous que deux hommes s’emparent de notre seule voie de salut ?

— C’est le diable ! dit un vieux vétéran tout en reculant devant les coups de leur noir antagoniste.

— Et quand ce serait le diable, reprit de Bracy, reculerez-vous devant lui jusque dans la gueule de l’enfer ? Le château brûle derrière nous, infâmes poltrons ! que le désespoir vous donne du courage, ou faites-moi place ; je veux me mesurer avec ce redoutable champion.

De Bracy soutint en cette rencontre la renommée qu’il s’était acquise dans les guerres civiles de cette terrible époque.

Le couloir voûté dans lequel la poterne donnait entrée, et où ces deux redoutables champions combattaient maintenant corps à corps, retentissait des coups furieux qu’ils se portaient, de Bracy avec son épée, et le chevalier noir avec sa hache gigantesque. Enfin le Normand reçut un coup dont la violence fut en partie amortie par son bouclier, car, sans cela, de Bracy ne s’en fût jamais relevé, mais qui néanmoins descendit sur son cimier avec une telle violence, qu’il tomba de tout son long sur le sol.

— Rends-toi, de Bracy ! dit le chevalier noir en se penchant sur lui et présentant aux barres de sa visière le fatal poignard avec lequel les chevaliers achevaient leurs ennemis abattus, et que l’on appelait le poignard de miséricorde. Rends-toi, Maurice de Bracy, secouru ou non secouru, sinon tu es un homme mort.

— Je ne veux pas me rendre, répliqua de Bracy d’une voix faible, à un vainqueur inconnu ; dis-moi ton nom ou dispose de ma vie ; il ne sera jamais dit que Maurice de Bracy a été le prisonnier d’un rustre sans nom.

Le chevalier dit quelques mots à l’oreille du vaincu.

— Je me rends ; secouru ou non secouru, je suis votre prisonnier, répondit le Normand en faisant succéder à un ton d’opiniâtreté fière et résolue celui d’une soumission forcée mais respectueuse.

— Rends-toi à la barbacane, dit le vainqueur d’un ton d’autorité, et attends-y mes ordres.

— Permettez-moi d’abord de vous apprendre, dit de Bracy, ce qu’il vous importe de savoir. Wilfrid d’Ivanhoé est ici blessé et prisonnier ; il périra dans l’incendie s’il n’est secouru à l’instant.

— Wilfrid d’Ivanhoé ! s’écria le chevalier noir, prisonnier et en danger de périr ! La vie de tous les habitants du château me répondra de la sienne. Où est-il ? où est son cachot ?

— Montez par cet escalier tournant, dit de Bracy ; il conduit à l’appartement qu’il occupe. Voulez-vous m’accepter pour guide ? ajouta-t-il d’une voix soumise.

— Non, va attendre mes ordres dans la redoute ; je ne me fie pas à toi, de Bracy, ajouta le chevalier noir.

Pendant ce combat et le court dialogue qui l’avait suivi, Cédric, à la tête d’un corps de combattants qui avaient traversé le pont dès qu’ils avaient vu s’ouvrir la poterne, et parmi lesquels se faisait remarquer le moine, poursuivait les soldats abattus et désespérés de de Bracy ; les uns demandaient grâce, les autres tentaient une vaine résistance ; mais la plus grande partie cherchait un refuge dans la grande cour du château. De Bracy se releva de terre et jeta sur son vainqueur un regard humilié.

— Il ne se fie pas à moi, répéta-t-il ; mais ai-je mérité sa confiance ?

Alors il ramassa son épée, ôta son casque en signe de soumission, se rendit à la barbacane et remit son épée à Locksley, qu’il rencontra sur son chemin.

Le feu augmentant de violence, les progrès en devinrent visibles dans la salle où Wilfrid reposait sous la garde attentive de la juive Rébecca. Il avait été réveillé de son court sommeil par le bruit de la bataille ; et Rébecca, à son instante prière, s’était de nouveau placée à la fenêtre pour suivre et lui raconter le résultat de l’attaque. Pendant quelque temps, la vue des combattants lui fut interceptée par l’accroissement d’une fumée étouffante qui tourbillonnait dans l’appartement. Les cris « de l’eau ! de l’eau ! » qui dominaient même le fracas de la bataille, leur firent comprendre le nouveau danger qui les menaçait.

— Le château est en feu, dit Rébecca, il brûle ! Que faire pour nous sauver ?

— Fuyez, Rébecca ! mettez votre vie en sûreté, dit Ivanhoé, car nul secours humain ne peut sauver la mienne.

— Je ne fuirai pas, répondit Rébecca ; nous serons sauvés ou nous périrons ensemble ! Et cependant, grand Dieu ! mon père ! mon père ! quel sera son destin ?

En ce moment, la porte de la salle s’ouvrit, et le templier se présenta. Son aspect était effrayant : son armure dorée était brisée et couverte de sang, et les plumes qui surmontaient son casque étaient en partie arrachées ou à demi brûlées.

— Je t’ai donc trouvée, dit-il à Rébecca ; tu vas voir que je tiendrai ma promesse de partager avec toi ma bonne ou ma mauvaise fortune. Il ne reste plus qu’une voie de salut, je me suis frayé un chemin à travers mille dangers pour te l’indiquer ; lève-toi et suis-moi à l’instant[1].

— Seule, répondit Rébecca, je ne veux pas te suivre. Si tu es né d’une femme, s’il y a en toi seulement un peu de charité humaine, si ton cœur n’est pas aussi dur que ta cuirasse, sauve mon vieux père, sauve ce chevalier blessé !

— Un chevalier, répondit le templier avec son calme caractéristique, un chevalier, Rébecca, doit savoir supporter la mort, qu’elle se présente à lui sous la forme de l’épée ou sous celle de la flamme ; et qui se soucie du sort d’un juif ?

— Sauvage guerrier, reprit Rébecca, je périrai plutôt dans les flammes que d’accepter la vie de tes mains.

— Tu n’auras pas à choisir, Rébecca ; une fois, tu l’as emporté sur moi, mais jamais aucun mortel ne m’a bravé deux fois.

En disant ces mots, il saisit dans ses bras la jeune fille terrifiée, qui remplissait l’air de ses cris, et l’emporta hors de la chambre malgré ses lamentations, et sans avoir égard aux menaces et au défi qu’Ivanhoé fulminait contre lui.

— Chien du Temple ! opprobre de ton ordre ! laisse cette jeune fille ! Traître de Bois-Guilbert, c’est Ivanhoé qui te l’ordonne. Scélérat ! je répandrai tout le sang de ton cœur !

— Sans tes cris, Wilfrid, je ne t’aurais jamais trouvé, dit le chevalier noir, qui, en ce moment, entrait dans la chambre.

— Si tu es un véritable chevalier, dit Wilfrid, ne pense pas à moi ; suis ce ravisseur, sauve lady Rowena, sauve le noble Cédric.

— Chacun aura son tour, répondit le chevalier au cadenas ; mais à toi, d’abord !

Et, s’emparant d’Ivanhoé, il l’emporta avec autant d’aisance que le templier avait enlevé Rébecca, s’élança avec lui vers la poterne, et, là, ayant confié son fardeau aux soins de deux yeomen, il rentra dans le château pour aider à sauver les autres prisonniers.

Une des tours était déjà la proie des flammes, qui s’élançaient avec fureur par toutes les fenêtres et les meurtrières. Mais, dans les autres parties de l’édifice, la grande épaisseur des murs et des voûtes résistait au progrès des flammes, et la fureur de l’homme l’emportait sur la fureur du terrible élément. Les vainqueurs poursuivaient, de chambre en chambre, les défenseurs du château, assouvissant dans leur sang la vengeance qui, depuis si longtemps, les animait contre les soldats du tyran Front-de-Bœuf.

La plupart des assiégés résistèrent jusqu’au dernier moment ; peu d’entre eux demandèrent quartier, nul ne l’obtint.

L’air était rempli des gémissements et du cliquetis des armes, les planchers ruisselaient du sang des malheureux qui expiraient dans des transports de rage.

Au milieu de cette scène de désordre, Cédric s’élança à la recherche de Rowena, tandis que le fidèle Gurth le suivait de près à travers la mêlée, négligeant son propre salut et détournant les coups que l’on portait à son maître. Le noble Saxon fut assez heureux pour gagner l’appartement de sa pupille, au moment où elle venait d’abandonner tout espoir, et tenait avec angoisse un crucifix sur son sein, s’attendant à une mort immédiate.

Il la confia à Gurth pour la conduire en sûreté jusqu’à la barbacane, dont la route était maintenant débarrassée d’ennemis, et encore à l’abri des flammes.

Ce premier devoir accompli, le loyal Cédric se hâta de courir à la recherche de son ami Athelsthane, décidé à tous les sacrifices personnels pour sauver le dernier rejeton de la royauté saxonne. Mais, avant que Cédric fût parvenu jusqu’à l’antique salle dans laquelle il avait été lui-même retenu captif, le génie inventif de Wamba avait trouvé moyen de s’échapper avec son compagnon d’infortune. Lorsque le bruit et le tumulte annoncèrent qu’on était au plus fort du combat, le bouffon se mit à crier de toute la force de ses poumons :

— Saint Georges et le dragon ! le bon saint Georges pour la joyeuse Angleterre ! Le château est à nous !

Et, pour rendre ses cris encore plus terribles, il heurtait l’une contre l’autre des armures rouillées qu’il avait trouvées éparses dans la salle.

La sentinelle qu’on avait placée dans l’antichambre et dont l’esprit était déjà ébranlé par la terreur, en entendant le bruit fait par Wamba, fut saisie d’épouvante, et, sans songer à fermer la porte de la salle, courut dire au templier que l’ennemi avait pénétré dans les appartements du château.

Pendant ce temps, les prisonniers, dont rien n’arrêtait la fuite, s’échappèrent par l’antichambre, et, de là, gagnèrent la cour du château, qui était en ce moment le théâtre d’une dernière lutte.

Là se trouvait le fier templier, monté sur son coursier et entouré de plusieurs soldats de la garnison tant à pied qu’à cheval, qui avaient réuni leurs efforts à ceux de ce chef renommé, afin d’assurer la dernière chance de retraite qui leur restât.

Par son ordre, le pont-levis avait été abaissé ; mais le passage en était barré par l’ennemi ; car les archers qui, jusque-là, avaient seulement surveillé le château de ce côté, n’eurent pas plutôt vu les flammes éclater et le pont se baisser, qu’ils se portèrent en foule sur ce point, aussi bien pour mettre obstacle à la fuite de la garnison que pour assurer leur part du butin avant que le château fût brûlé. D’un autre côté, une partie des assiégeants entrés par la poterne se portaient en ce moment vers la grande cour et attaquaient avec furie le reste des défenseurs, qui se trouvaient ainsi assaillis de deux côtés à la fois.

Animés par le désespoir et soutenus par l’exemple de leur chef indomptable, cette poignée de soldats se défendit avec la plus grande valeur ; bien armés d’ailleurs, ils réussirent plus d’une fois à repousser les assaillants, quoiqu’ils leur fussent très inférieurs en nombre.

Rébecca, placée à cheval devant un des esclaves sarrasins du templier, était au centre de ce petit groupe, et Bois-Guilbert, malgré la confusion de cette lutte sanglante, veillait avec le plus grand soin à sa sûreté. Il revenait souvent près d’elle, et, négligeant sa propre défense, lui faisait un rempart de son bouclier triangulaire à plaques d’acier ; puis, par un mouvement rapide, il s’élançait en proférant son cri de guerre, assommait les plus avancés des assaillants, et presque aussitôt reparaissait à la bride du cheval de la juive.

Athelsthane, comme le lecteur le sait, était nonchalant, mais non dépourvu de courage ; en voyant la femme voilée que le templier protégeait avec tant de sollicitude, il ne douta point que ce ne fût Rowena, que le chevalier voulait enlever, malgré toute la résistance qu’on pourrait lui opposer.

— Par l’âme de saint Édouard ! s’écria-t-il, je l’arracherai à cet orgueilleux chevalier, et il mourra de ma main !

— Prenez garde à ce que vous allez faire, s’écria Wamba ; main trop prompte prend une grenouille pour un poisson. Par ma marotte ! ce n’est point là lady Rowena. Voyez seulement ces longues tresses noires ; oui-da ! si vous ne savez pas distinguer le noir du blanc, vous pouvez y aller ; mais, moi, je ne vous suivrai pas. Je ne veux pas risquer mes os sans savoir pour qui ; et vous qui êtes sans armure encore ! Réfléchissez donc ! un bonnet de soie ne saurait arrêter une lame d’acier. Si l’entêté veut aller à l’eau, il faut bien qu’il se mouille. Deus vobiscum ! très vaillant Athelsthane, ajouta-t-il en dernier lieu, lâchant la tunique du Saxon, qu’il avait tenue jusque-là.

Saisir une masse d’armes que venait de laisser tomber la main d’un mourant, s’élancer sur la troupe du templier, et, frappant avec une grande rapidité à droite et à gauche, renversant à chaque coup un guerrier, ce fut, pour la force herculéenne d’Athelsthane, animé alors d’une fureur peu commune, l’ouvrage d’un seul instant. Il se trouva bientôt à deux pas de Bois-Guilbert, qu’il défia de sa voix la plus forte.

— Détourne-toi, mécréant de templier ! laisse en liberté celle que tu es indigne de toucher ; détourne-toi, membre d’une bande de brigands, d’assassins et d’hypocrites !

— Chien ! s’écria le templier en grinçant des dents, je t’apprendrai à blasphémer le saint ordre du Temple de Sion.

En disant ces mots, il fit faire demi-volte à son cheval, et se dressa sur les étriers de manière à profiter de tout l’avantage de sa position, et il assena un coup terrible sur la tête d’Athelsthane.

Wamba avait eu raison de dire qu’un bonnet de soie ne garantissait pas d’une lame d’acier. L’arme du templier était si bien affilée, qu’elle trancha comme si c’eût été une branche de saule le manche fort et ferré de la masse d’armes que l’infortuné Saxon avait levée pour parer le coup, et, descendant sur sa tête, étendit le géant aux pieds de son ennemi.

— Beauséant ! Bauséant ! s’écria Bois-Guilbert d’une voix de tonnerre ; périssent ainsi tous les détracteurs des chevaliers du Temple !

Profitant de la terreur que la chute d’Athelsthane avait répandue parmi les Saxons, il cria à haute voix :

— Que ceux qui veulent se sauver me suivent ! Puis il poussa son cheval vers le pont-levis, et dispersa les archers qui voulaient en intercepter le passage. Il fut suivi par ses Sarrasins, et cinq ou six hommes d’armes à cheval. La retraite du templier fut rendue périlleuse par la quantité de flèches dirigées contre lui et sa petite troupe ; mais cela ne l’empêcha pas de gagner au galop la barbacane, dont, selon son premier projet, il jugeait possible que de Bracy fût encore resté maître.

— De Bracy ! de Bracy ! s’écria-t-il en approchant, es-tu là ?

— Je suis ici, répondit de Bracy, mais prisonnier.

— Puis-je te secourir ?

— Non, répliqua de Bracy, je me suis rendu, secouru ou non secouru, et je veux garder ma parole. Sauve-toi, les éperviers sont lâchés ! mets la mer entre l’Angleterre et toi. Je ne puis t’en dire davantage.

— Eh bien ! dit le templier, puisque tu veux rester là, souviens-toi que j’ai dégagé ma parole. Que les éperviers soient où bon leur semble, peu m’importe ! je crois que les murs de la commanderie de Templestowe m’offriront contre eux un abri suffisant, et le héron pourra braver leurs serres.

À ces mots, il partit au galop suivi de ses hommes. Ceux des défenseurs du château qui n’avaient pu se procurer des chevaux continuèrent, après le départ du templier, une lutte désespérée, moins dans l’espoir de se sauver que de vendre chèrement leur vie. Le feu s’était rapidement étendu dans toutes les parties du château, lorsque celle qui avait allumé l’incendie parut au sommet d’une tour, costumée comme une des anciennes furies de la mythologie scandinave, et hurlant des chants de guerre qu’avaient l’habitude d’entonner sur les champs de bataille les scaldes des Saxons encore païens. Sa longue chevelure grise tombait en désordre de sa tête découverte. Les délices enivrantes d’une vengeance satisfaite brillaient dans ses yeux, égarés par la folie. Elle brandissait la quenouille qu’elle tenait à la main, comme si elle eût été une des fatales sœurs qui filent et tranchent le cours des destinées humaines.

La tradition a conservé quelques-unes des strophes sauvages de l’hymne barbare qu’elle chantait avec une sorte de frénésie au milieu de cette scène de feu et de carnage[2] :

I
Aiguisez le brillant acier,
Fils du dragon blanc ;
Allume la torche,
Fille d’Hengist !
L’acier ne brille pas pour découper les viandes du banquet ;
Il est d’une trempe ferme et dure, il est bien aiguisé.
La torche n’est pas destinée à la chambre nuptiale.
Sa flamme sulfureuse a des éclairs bleuâtres.
Aiguisez l’acier, les corbeaux croassent ;
Allumez la torche, Zernebock rugit ;
Aiguisez l’acier, fils du dragon ;
Allume la torche, fille d’Hengist.
II
Le noir nuage est descendu jusque sur le château du thane ;
L’aigle crie ; il est en croupe sur le nuage.
Ne crie pas, sombre cavalier du sombre nuage,
Ton festin se prépare.
Les vierges de Walhala regardent ce qui se passe ;
La race d’Hengist va leur envoyer des hôtes.
Secouez vos tresses noires, vierges de Walhala !
Et frappez en signe de joie vos tambours retentissants ;
Bien des pas orgueilleux iront frapper à vos demeures,
Bien des têtes couronnées d’un casque !
III
Le soir s’assied triste sur le château du thane,
Les noirs nuages s’amoncellent alentour ;
Bientôt ils seront aussi rouges que le sang d’un preux.
Le destructeur des forêts dressera vers eux sa rouge crête,
Celui qui en brillant consume les palais
Et qui développe sa bannière embrasée,
Rouge, vaste et sombre,
Au-dessus de la lutte des vaillants :
Sa joie est dans le cliquetis des épées et des boucliers rompus ;
Il aime à lécher le sang fumant qui s’échappe des blessures.
IV
Tous doivent périr !
L’épée fend les casques,
La robuste armure est transpercée par la lance,
Le feu dévore le palais des princes,
Les machines renversent les défenseurs du camp.
Tout doit périr !
La race d’Hengist a disparu,
Le nom d’Horsa a disparu.
Ne reculez donc pas devant votre destin, fils de l’épée ;
Que vos épées boivent le sang comme si c’était du vin ;
Repaissez-vous dans ce festin de carnage,
À la lueur de vos palais embrasés !
Que vos épées ne faiblissent pas tant que votre sang coulera ;
N’épargnez personne par crainte ou par pitié,
Car la vengeance n’a qu’une heure.
La haine la plus invétérée doit s’éteindre,
Et moi aussi, je dois disparaître.

Déjà les flammes gigantesques avaient surmonté tous les obstacles et s’élevaient dans le crépuscule, semblables à un fanal immense qui éclairait au loin le pays environnant. Chaque tour s’affaissait l’une après l’autre, ainsi que les toitures avec leurs poutres en flammes, et les combattants furent enfin contraints d’abandonner la grande cour. Les vaincus, dont il restait un très petit nombre, se dispersèrent et s’enfuirent dans la forêt voisine. Les vainqueurs, rassemblés en bandes nombreuses, regardèrent, avec un étonnement mêlé de crainte, les flammes qui projetaient sur leurs armes un reflet d’un rouge foncé.

La forme fantastique et sauvage de la Saxonne Ulrica resta visible pendant longtemps sur le point élevé qu’elle avait choisi, agitant ses bras dans l’espace avec une exaltation furieuse, comme si elle se fût sentie la reine de l’incendie qu’elle avait allumé.

Enfin, dans un écroulement terrible, toute la tour s’effondra, et elle périt dans les flammes qui avaient consumé son tyran.

Un long silence d’horreur régna parmi les spectateurs de cette épouvantable scène, et, pendant plusieurs minutes, ils n’agitèrent leurs mains que pour faire le signe de la croix.

La voix de Locksley se fit alors entendre :

— Réjouissez-vous, yeomen : la tanière des tyrans n’existe plus ! Que chacun de vous aille déposer son butin au lieu ordinaire de nos rendez-vous, sous le grand chêne de l’Arc, dans le Hart Hill Walk ; c’est là qu’à la pointe du jour nous ferons un juste partage entre nos compagnons et nos dignes alliés du produit de ce grand acte de vengeance.

  1. L’auteur a quelque soupçon que ce passage est imité de l’apparition de Philidaspès devant la divine Mandane, quand la cité de Babylone est en feu et qu’il lui propose de l’enlever à travers les flammes. Mais ce larcin, si c’en est un, serait un peu trop sévèrement puni par la pénitence d’avoir à rechercher le passage original dans les interminables volumes du Grand Cyrus.
  2. L’antiquaire comprendra sans peine qu’on a voulu imiter dans ces vers la poésie antique des scaldes, les ménestrels des anciens Scandinaves, cette race si heureusement dépeinte par le poète lauréat :
    Sévères à punir et opiniâtres à souffrir ;
    Qui sourirent à la mort.
    La poésie des Anglo-Saxons, dans les temps plus civilisés qui suivirent leur conversion, fut d’un caractère différent et plus doux ; mais, dans les circonstances où se trouve Ulrica, on peut naturellement supposer qu’elle revienne aux accents sauvages qui avaient animé ses ancêtres au temps du paganisme et de leur indomptable férocité.