Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXXIV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 127-138).

XXXIV


Il y avait une grande fête au château d’York, où le prince Jean avait invité les nobles, les prélats et les chefs sur l’assistance desquels il comptait pour la réussite de ses projets ambitieux à l’endroit du trône de son frère.

Waldemar Fitzurze, son agent politique, homme habile, les travaillait tous en secret, et cherchait à leur inspirer le degré de courage qui leur était nécessaire pour déclarer ouvertement leurs sentiments. Mais leur entreprise était retardée par l’absence de plusieurs des principaux membres de la confédération. Le courage inflexible et audacieux, bien que brutal, de Front-de-Bœuf, l’énergique vivacité et le maintien résolu de de Bracy, la sagacité, l’expérience martiale et la valeur renommée de Brian de Bois-Guilbert, étaient des éléments importants pour le succès de leur conspiration. Mais, tout en maudissant en secret leur absence dont ils ne pouvaient concevoir le motif, ni Jean ni son ministre n’osaient agir sans eux.

Isaac le juif semblait aussi s’être évanoui, et avec lui l’espoir de certaines sommes d’argent formant les subsides pour lesquels le prince Jean avait fait un traité avec cet israélite et ses frères.

Or, dans une situation si critique, le manque d’argent pouvait jeter dans de grands embarras.

Ce fut dans la matinée qui suivit la chute de Torquilstone qu’une rumeur confuse commença à se répandre dans la ville d’York, disant que de Bracy et Bois-Guilbert, avec leur allié Front-de-Bœuf, avaient été pris ou tués.

Waldemar en apporta la nouvelle au prince Jean, ajoutant qu’il craignait qu’elle ne fût vraie, d’autant plus qu’ils étaient partis avec une suite peu nombreuse, dans le dessein d’attaquer le Saxon Cédric et son cortège. En toute autre occasion, le prince eût regardé cet acte de violence comme une bonne plaisanterie ; mais, en ce moment, il traversait ses plans et il nuisait à ses projets ; il s’emporta contre les coupables, parla de lois enfreintes, de perturbation de l’ordre public et de violation de la propriété privée, d’un ton qui aurait convenu au grand Alfred.

— Maraudeurs effrénés ! s’écria-t-il, si jamais je deviens roi d’Angleterre, je pendrai ces pillards aux ponts-levis de leurs propres châteaux.

— Mais, pour devenir roi d’Angleterre, dit froidement son Achitophel, il est nécessaire, non seulement que Votre Grâce supporte le pillage de ces maraudeurs effrénés, mais encore qu’elle leur accorde sa protection, en dépit de son zèle fort louable pour le maintien des lois qu’ils ont l’habitude d’enfreindre. Nous serions dans une belle position si ces rustres de Saxons avaient réalisé l’idée de Votre Grâce, en convertissant en gibets ces ponts-levis féodaux ! Et cet audacieux Cédric me paraît un homme à l’esprit duquel une telle imagination peut se présenter. Votre Grâce sait combien il serait dangereux de faire un mouvement sans Front-de-Bœuf, de Bracy et le templier, et cependant nous nous sommes trop avancés pour pouvoir reculer sans péril.

Le prince Jean se frappa le front avec impatience, puis il se mit à arpenter l’appartement.

— Les traîtres ! dit-il, les misérables traîtres ! M’abandonner dans une crise pareille !

— Dites plutôt les étourdis à la tête écervelée, s’écria Waldemar, qui s’amusent à des folies quand des affaires si urgentes pèsent sur nos bras !

— Que faut-il faire ? demanda le prince en s’arrêtant court devant Waldemar.

— Je ne crois pas que nous puissions faire autre chose que ce que j’ai ordonné, répondit le conseiller. Je ne suis pas venu déplorer ce malheur avec Votre Grâce sans m’être efforcé d’y trouver un remède.

— Tu es toujours mon bon ange, Waldemar, s’écria le prince, et, avec un chancelier tel que toi dans mes conseils, le règne de Jean deviendra célèbre dans nos annales. Mais quelles sont les mesures que tu as prises ?

— J’ai ordonné à Louis Winkelbrand, le lieutenant de de Bracy, de faire sonner le boute-selle, de déployer sa bannière et de se rendre immédiatement au château de Front-de-Bœuf, afin de faire tout ce qui sera possible pour secourir nos amis.

La figure du prince Jean rougit de colère, comme celle d’un enfant gâté qui croit avoir reçu un affront.

— Par la face de Dieu ! dit-il, Waldemar Fitzurze, tu as pris là beaucoup sur toi ; tu es par trop présomptueux de faire sonner de la trompette ou lever la bannière, dans une ville où nous nous trouvons, sans commandement exprès.

— Je demande pardon à Votre Grâce, dit Fitzurze tout en maudissant intérieurement la sotte vanité de son maître ; mais, comme le temps pressait et que la perte de quelques minutes pouvait nous devenir fatale, j’ai cru devoir prendre cela sur moi en une occurrence qui importe si fort aux intérêts de Votre Grâce.

— Tu es pardonné, Fitzurze, reprit le prince gravement. L’intention excuse ta folle témérité. Mais qui nous arrive ici ? Par la croix ! c’est de Bracy lui-même, et il vient à nous dans un étrange équipage.

C’était véritablement de Bracy, couvert de la tête aux pieds de boue et de poussière, et le visage enflammé par la rapidité de sa course. Son armure portait tous les indices d’un combat récent. Elle était brisée et souillée de sang depuis le cimier jusqu’à l’éperon. Il ôta son casque, le plaça sur la table, et resta un moment à reprendre haleine.

— De Bracy, s’écria le prince Jean, que signifie tout ceci ? Parle, je te l’ordonne ! Les Saxons sont-ils révoltés ?

— Parle, de Bracy ! dit Fitzurze presque en même temps que son maître. Tu avais coutume d’être un homme. Où est le templier ? où est Front-de-Bœuf ?

— Le templier est en fuite, répondit de Bracy ; Front-de-Bœuf, vous ne le verrez plus. Il a trouvé une tombe de feu sous les poutres embrasées de son propre château, et je crois que je suis seul échappé au désastre pour vous en apporter la nouvelle.

— Cette nouvelle nous glace d’effroi, dit Waldemar ; elle est en effet bien désastreuse !

— Je ne vous ai pas encore appris la plus mauvaise de ces nouvelles, répondit de Bracy.

Et, s’approchant du prince Jean, il continua d’un ton lent et solennel :

— Richard est en Angleterre. Je l’ai vu et je lui ai parlé.

Le prince Jean devint pâle, chancela et saisit pour se soutenir le dossier d’un banc de chêne, semblable à un homme frappé inopinément d’une flèche meurtrière.

— Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurze, cela ne peut être.

— C’est pourtant la vérité, répliqua de Bracy. J’ai été son prisonnier et je lui ai parlé.

— Tu as parlé à Richard Plantagenet, dis-tu ? reprit Fitzurze.

— À Richard Plantagenet, répliqua de Bracy, à Richard Cœur-de-Lion, à Richard d’Angleterre !

— Tu as été son prisonnier ? continua Waldemar ; il est donc à la tête d’une force militaire ?

— Non. Quelques yeomen hors la loi se trouvaient auprès de lui, et ceux-ci ne le connaissaient pas. Je lui ai entendu dire qu’il était sur le point de se séparer d’eux. Il ne s’est joint à leur bande que pour les assister dans le siège de Torquilstone.

— Oui, dit Fitzurze, c’est un trait digne de Richard, d’un véritable chevalier errant à la recherche des aventures, se fiant à la force de son bras, comme un nouveau Guy ou un sir Bewis[1], tandis qu’il néglige les affaires de son royaume et le soin de sa propre sûreté. Et que comptes-tu faire, de Bracy ?

— Moi ? répondit le malheureux Normand. J’ai offert à Richard le service de mes lances, et il les a refusées ; je vais les conduire à Hull, m’emparer d’un vaisseau et m’embarquer pour la Flandre ; grâce à ce temps d’agitation, un homme d’action trouve toujours de l’emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu prendre la lance et l’épée ? mettras-tu de côté tes intrigues politiques, et viendras-tu partager le sort que Dieu nous enverra ?

— Je suis trop vieux, Maurice ; et j’ai une fille, répondit Waldemar.

— Donne-la-moi, Fitzurze, et je la ferai honorer selon son rang, avec le secours de ma lance.

— Non, non, répondit Fitzurze, je me réfugierai dans la sainte église de Saint-Pierre. L’archevêque m’a juré foi et amitié.

Pendant ce discours, le prince Jean était peu à peu sorti de la stupeur dans laquelle l’avait plongé cette nouvelle inattendue, et il avait écouté avec attention la conversation de ses deux courtisans.

« Ils se détachent de moi, pensa-t-il ; ils ne tiennent pas plus à ma personne qu’une feuille desséchée ne tient à la branche quand la brise d’automne souffle sur elle. Enfer et démons ! ne puis-je trouver de ressources en moi-même, quand ces lâches me délaissent ? »

Il s’arrêta, et une expression diabolique vint animer le rire contraint par lequel il interrompit leur conversation.

— Ah ! ah ! ah ! mes bons seigneurs ! dit-il, par l’auréole de Notre-Dame ! je vous croyais des hommes sages, des hommes hardis, des hommes d’un esprit prompt, et cependant vous abandonnez richesses, honneurs, plaisirs, et vous renoncez à la noble partie où vous êtes engagés, au moment même où un coup hardi peut vous la faire gagner.

— Je ne vous comprends pas, dit de Bracy. Dès que la nouvelle du retour de Richard se sera répandue, nous le verrons à la tête d’une armée, et, pour nous, tout sera fini. Je vous conseille, monseigneur, ou de vous réfugier en France, ou de recourir à la protection de la reine mère.

— Ce n’est pas pour moi que je crains, repartit le prince Jean avec hauteur. Pour ma sûreté personnelle, il ne m’en coûterait qu’un mot à dire à mon frère. Mais, quoique vous soyez si prompts à m’abandonner, de Bracy, et vous aussi, Waldemar Fitzurze, je ne verrais pas avec plaisir vos têtes se dessécher là-bas sur la porte de Clifford[2]. Penses-tu, Waldemar, que l’astucieux archevêque ne te laisserait pas enlever des marches mêmes de l’autel, s’il faisait par là la paix avec le roi Richard ? Et toi, de Bracy, oublies-tu que Robert d’Estouteville se trouve avec toutes ses forces entre toi et la ville de Hull, et que le comte d’Essex rassemble les siennes ? Même avant le retour de Richard, nous avions quelque raison de craindre ces levées. Penses-tu qu’on puisse avoir à présent quelques doutes sur le parti que prendront leurs chefs ? Crois bien que d’Estouteville seul est assez puissant pour jeter dans l’Humber toutes tes compagnies franches.

Waldemar Fitzurze et de Bracy se regardèrent l’un l’autre d’un air déconcerté.

— Il n’y a qu’une voie de salut pour nous sauver tous, ajouta le prince, et son front devint sombre comme la nuit. L’objet de notre terreur voyage seul, il faut marcher à sa rencontre.

— Ce ne sera pas moi, reprit vivement de Bracy. J’ai été son prisonnier, et il a eu compassion de moi ; je ne toucherai pas à une plume de son cimier.

— Qui parle de le toucher, répondit le prince Jean avec un rire sinistre. Le drôle va dire tout à l’heure que je lui ai donné l’ordre de tuer mon frère ! Non, une prison vaut mieux. Et qu’importe que ce soit en Bretagne ou en Autriche ? Les choses seront seulement au point où elles en étaient. Quand nous avons commencé notre entreprise, elle était fondée sur l’espérance que Richard resterait captif en Allemagne ; eh bien ! notre oncle Robert ne mourut-il pas détenu au château de Cardiff ?

— Il est vrai, répondit Waldemar ; mais votre aïeul Henri était un peu plus solidement assis sur son trône que ne l’est Votre Grâce. Moi, je dis que la meilleure prison est celle que creuse le fossoyeur. Il n’y a pas de donjon qui vaille le caveau d’une église. J’ai dit ma pensée.

— Que ce soit une prison ou une tombe, reprit de Bracy, je m’en lave les mains.

— Lâche ! s’écria le prince courroucé, voudrais-tu nous trahir ?

— Je n’ai jamais trahi personne, dit de Bracy avec hauteur, et l’épithète de lâche ne doit point m’être adressée.

— Paix ! sire chevalier, dit Waldemar. Et vous, monseigneur, pardonnez aux scrupules du vaillant de Bracy ; j’espère que bientôt il les aura surmontés.

— Ceci est au-dessus de votre éloquence, Fitzurze, répondit le chevalier.

— Mon bon Maurice, ajouta le rusé politique, ne te cabre pas, comme un cheval effrayé, sans examiner du moins l’objet de ta terreur. Hier encore, ton plus grand désir était de rencontrer ce Richard face à face dans la bataille. Je te l’ai entendu dire cent fois ?

— Oui, répliqua de Bracy ; mais c’était, comme tu dis, face à face, sur un champ de bataille. Tu ne m’as jamais entendu émettre la pensée de l’assaillir quand il serait seul et dans une forêt.

— Tu n’es pas un bon chevalier, si un tel scrupule t’arrête, dit Waldemar. Est-ce sur des champs de bataille que Lancelot du Lac et sir Tristam ont acquis leur renom ? Ne fut-ce pas plutôt en attaquant de gigantesques chevaliers sous l’ombrage de forêts sombres et inconnues ?

— Oui ; mais je te garantis, reprit de Bracy, que ni Tristam ni Lancelot n’eussent été de pair seul à seul avec Richard Plantagenet, et je ne crois pas que ce fût dans leurs habitudes de se mettre à la tête d’une compagnie pour aller attaquer un homme seul.

— Tu es fou, de Bracy, dit Waldemar. Que te proposons-nous donc, à toi capitaine salarié et engagé des compagnies franches, et dont l’épée est au service du prince Jean ? On te montre l’ennemi, et tu fais des objections quand la fortune de ton maître, celle de tes amis, la tienne, et la vie et l’honneur de chacun de nous sont en jeu.

— Je te dis, répondit de Bracy d’un air déterminé, qu’il m’a donné la vie. Il est vrai qu’il m’a éloigné de sa présence et qu’il a refusé mon hommage ; par conséquent, je ne lui dois ni amitié ni allégeance ; mais je ne veux pas lever la main contre lui.

— Cela n’est pas nécessaire, dit Waldemar ; envoie Louis Winkelbrand et une vingtaine de tes lances.

— Tu as assez de coquins à ta disposition pour accomplir cet exploit. Pas un de mes hommes n’y prendra part.

— Tu es bien opiniâtre, de Bracy, dit le prince Jean. Veux-tu donc m’abandonner après tant de protestations de zèle et de dévouement ?

— Je n’en ai pas l’intention, répliqua le chevalier. Je vous soutiendrai en tout ce qui convient à un chevalier, soit dans les lices, soit dans la mêlée ; mais ces expédients de grand chemin ne font point partie de mes devoirs.

— Approche, Waldemar, dit le prince Jean ; ne suis-je pas un prince malheureux ? Mon père, le roi Henri, avait des serviteurs fidèles ; il n’eut qu’un mot à dire et se vit débarrassé d’un prêtre factieux, et le sang de Thomas Becket, tout saint qu’il était, rougit les marches de son propre autel. Tracy, Morville, Briton[3], braves et loyaux sujets, votre courage entreprenant est éteint comme votre nom ! Et, quoique Réginald Fitzurze ait laissé un fils, ce fils a dérogé de la fidélité et du courage de son père.

— Il a hérité de l’une et de l’autre, s’écria Waldemar Fitzurze ; et, puisque nous ne pouvons mieux faire, je prendrai sur moi la conduite de cette périlleuse entreprise. Cependant, mon père paya cher le titre d’ami zélé, et les preuves de fidélité qu’il donna à Henri étaient bien loin d’égaler la tâche que je vais entreprendre ; car j’aimerais mieux attaquer tous les saints du calendrier que de lever ma lance contre Richard Cœur-de-Lion. De Bracy, je te confie le devoir de ranimer les esprits vacillants, et de protéger la personne du prince Jean ; si tu reçois des nouvelles telles que j’ai l’espoir de t’en envoyer, notre entreprise aura bientôt changé d’aspect.

» Page, ajouta-t-il, cours chez moi, et préviens mon écuyer qu’il ait à tenir mes armes prêtes. Dis à Étienne Wetheral, à Broad Thoresby et aux trois lances de Spyinglaw de venir me trouver sur-le-champ ; que le chef des éclaireurs, Hugh Bardon, se tienne prêt à recevoir mes ordres. Adieu, mon prince, jusqu’à un temps meilleur.

En disant ces mots, il sortit de l’appartement.

— Il part pour arrêter mon frère, dit le prince Jean à de Bracy, avec aussi peu de remords que s’il ne se fût agi que de la liberté d’un franklin saxon. J’espère qu’il suivra nos ordres et qu’il aura pour la personne de notre cher frère Richard tout le respect convenable.

De Bracy ne répondit que par un sourire.

— Par l’auréole de Notre-Dame ! s’écria le prince Jean, nos ordres à cet égard ont été formels, quoique peut-être tu ne les aies pas entendus, les ayant donnés à l’écart, dans l’embrasure de la fenêtre. Nos recommandations de respecter la vie de Richard sont très claires et très positives, et malheur à la tête de Waldemar s’il les transgresse !

— Je ferais bien alors de me rendre chez lui, dit de Bracy, et de lui réitérer plus positivement le désir de Votre Grâce ; car, puisque cette instruction a complètement échappé à mon oreille, il se pourrait qu’elle ne fût pas parvenue non plus à celle de Waldemar.

— Non, non, dit le prince Jean avec impatience, je te promets qu’il m’a entendu ; d’ailleurs, j’ai d’autres occupations à te confier. Viens, Maurice, laisse-moi m’appuyer sur ton épaule.

Ils firent un tour par la salle dans cette attitude familière, et le prince Jean, avec un air de la plus intime confidence, ajouta :

— Que penses-tu de ce Waldemar Fitzurze, mon cher de Bracy ? Il s’attend à être notre chancelier ; certainement, nous ferons plus d’une réflexion avant de donner un emploi de si haute importance à un homme qui montre évidemment combien il respecte notre sang, par son empressement à se charger de cette entreprise contre Richard. Tu penses, j’en suis certain, que tu as perdu quelque peu de nos bonnes grâces en ayant refusé si hardiment cette tâche désagréable ; mais non, Maurice, je t’honore davantage pour ta vertueuse résistance. Il est des choses qu’il nous importe de voir exécutées, mais dont nous ne pouvons ni aimer ni honorer l’exécuteur, et certains refus de nous servir placent haut dans notre estime ceux qui ont eu le courage de le faire. L’arrestation de mon malheureux frère n’offre pas un aussi bon titre à la haute dignité de chancelier que ton refus chevaleresque et courageux au bâton de grand maréchal. Songes-y, de Bracy, et commence dès aujourd’hui à en remplir les fonctions.

— Tyran inconstant, murmura de Bracy en s’éloignant du prince, malheur à ceux qui se fient à toi ! Ton chancelier, vraiment ! Celui qui aura la garde de ta conscience n’aura pas, je le pense, une tâche difficile ; mais grand maréchal d’Angleterre ! ceci, ajouta-t-il en étendant son bras comme pour saisir le bâton du commandement, et se donnant une démarche plus hautaine dans l’antichambre, ceci est, en effet, un prix qui vaut qu’on le dispute.

De Bracy eut à peine quitté l’appartement, que le prince Jean appela.

— Dites à Hughes Bardon, le chef des éclaireurs, de venir ici dès qu’il aura parlé à Waldemar Fitzurze.

Le chef des batteurs d’estrade arriva après un court délai, que Jean avait employé à arpenter la salle d’un pas égal et agité.

— Bardon, lui dit-il, que t’a demandé Waldemar ?

— Deux hommes résolus, connaissant parfaitement les landes du nord, et habiles à suivre les pas de l’homme et du cheval.

— Et tu les lui as donnés ?

— Votre Grâce peut s’en rapporter à moi, répondit le maître des éclaireurs : l’un d’eux vient du Hexahmshire, il est habitué à suivre la piste des voleurs du Tynedale et du Teviotdale, comme le limier suit la trace du daim blessé ; l’autre, né dans le Yorkshire, a souvent fait vibrer la corde de son arc dans la forêt joyeuse de Sherwood ; il connaît toutes les clairières et tous les vallons, tous les taillis et tous les grands bois entre York et Richemont.

— C’est bien, dit le prince, Waldemar part-il avec eux ?

— À l’instant même, dit Bardon.

— Quelle suite prend-il avec lui ? demanda Jean nonchalamment.

— Le trapu Thoresby, homme d’une hardiesse à toute épreuve ; Wetheral, que sa cruauté a fait surnommer Étienne Cœur-d’Acier, et trois hommes d’armes venus du nord, qui faisaient partie de la bande de Ralph Middleton, et qu’on appelle les braves de Spyinglaw.

— C’est bien, répondit le prince Jean. Puis, après un moment de silence, il ajouta :

— Bardon, il est essentiel pour notre service que tu surveilles de près Maurice de Bracy, de manière pourtant qu’il ne s’en aperçoive pas ; tu me feras connaître de temps en temps ses démarches, les gens qu’il voit, et ce qu’il se propose de faire. N’y manque pas, car tu en seras responsable.

Hugh Bardon fit un salut respectueux et se retira.

— Si Maurice me trahit, ainsi que sa conduite me le fait craindre, j’aurai sa tête, quand même Richard frapperait aux portes d’York.

  1. Champions fameux dans les ballades populaires d’Angleterre.
  2. Nom d’une des portes de la ville d’York.
  3. Réginald Fitzurze, William de Tracy, Hugh de Morville et Richard Briton furent les gentilshommes de la maison de Henri II qui, excités par quelques violentes expressions échappées à leur souverain, tuèrent le célèbre Thomas Becket.