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Ivanhoé (Scott - Dumas)/XXXIX

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 192-207).

XXXIX

Au crépuscule du jour qui suivit celui où fut prononcé le jugement de Rébecca, si on peut nommer jugement cet acte inique, un léger coup se fit entendre à la porte de la chambre qui lui servait de prison. Absorbée par la prière du soir que sa religion recommande, elle y prêta peu d’attention ; après sa prière, elle chanta une hymne que nous nous sommes hasardé à traduire ainsi :

« Lorsque Israël, aimé du Seigneur, sortit de la terre d’esclavage, le Dieu de ses pères marcha devant lui, guide redoutable, environné de vapeurs et de flammes. Pendant le jour, la colonne de feu glissait lentement au-dessus des nations étonnées ; pendant la nuit, les sables empourprés de l’Arabie reflétaient son éclat imposant.

» L’hymne d’actions de grâces s’élevait au ciel ; à la voix des chœurs se joignaient les sons éclatants des tambourins et des trompettes, et les filles de Sion mêlaient leurs saints cantiques aux accents du lévite et du guerrier. Nul prodige aujourd’hui ne vient confondre nos ennemis. Israël abandonné erre au loin solitaire. Nos pères méconnurent tes voies, ô mon Dieu ! et tu les as livrés aux méchants.

» Mais tu es toujours présent, quoique maintenant invisible ; quand brilleront des jours prospères, que ton souvenir soit pour nous un voile protecteur contre un éclat décevant ; et, quand d’une nuit orageuse les ténèbres descendront sur le chemin de Juda, sois lent à frapper, ô flambeau qui resplendis et qui consumes !

» Nous avons laissé nos harpes près des fleuves de Babylone, jouet des tyrans, mépris des gentils. L’encens ne brûle plus sur nos autels ; nos harpes, nos tambourins et nos trompettes sont muets. Mais tu as dit : « Le sang des boucs, la chair des béliers n’auront pas de prix à mes yeux, un cœur contrit, une humble pensée, voilà l’offrande que j’aime. »

Quand les derniers sons de l’hymne pieuse de Rébecca eurent cessé de se faire entendre, on heurta de nouveau légèrement à la porte.

— Entrez, dit-elle, si vous êtes ami ; et, si vous êtes un ennemi, je ne puis vous refuser l’entrée.

— Je serai un ami ou un ennemi, Rébecca, dit Brian de Bois-Guilbert en entrant dans la chambre, selon ce qui adviendra de notre entretien.

Alarmée à la vue de cet homme, dont elle considérait la passion effrénée comme la cause de tous ses malheurs, Rébecca se recula d’un air surpris plutôt que craintif dans l’angle le plus éloigné de l’appartement ; elle semblait vouloir fuir aussi loin que possible, mais déterminée à se défendre avec courage quand la retraite deviendrait impossible. Elle se redressa et prit une attitude, non de défiance, mais de résolution ; on voyait qu’elle ne défiait pas l’attaque mais qu’une fois commencée, elle était sérieusement résolue à la repousser.

— Vous n’avez aucun sujet de me craindre, Rébecca, dit le templier, ou, s’il faut que j’appuie sur cette expression, vous n’avez maintenant nul sujet de me craindre.

— Je ne vous crains pas, sire chevalier, répondit Rébecca ; mais sa voix entrecoupée semblait contredire ce qu’il y avait d’héroïque dans ses paroles. J’ai mis en Dieu toute ma confiance, et il est le maître de m’accorder son secours.

— Vous n’en avez pas besoin contre moi, reprit gravement Bois-Guilbert. Mes tentatives passées étaient folles ; elles ne sont plus à redouter. À portée de votre voix sont des gardes sur lesquels je n’ai aucune autorité. Ils sont là pour vous conduire à la mort, Rébecca, et cependant ils ne vous laisseraient pas insulter, même par moi, si mon délire me poussait jusque-là.

— Que le Ciel en soit loué ! s’écria la juive ; la mort est la moindre de mes craintes dans cette tanière du crime.

— Sans doute, répliqua le templier, l’idée de la mort est reçue sans répugnance lorsque la voie qui y conduit est courte et directe. Un coup de lance ou d’épée pour moi, pour vous une chute du haut d’une tour élevée ou la pointe d’une dague tranchante n’auraient rien qui nous effrayât, en comparaison de ce que vous et moi regarderions comme le déshonneur. Écoutez-moi ; il se peut bien que mes idées d’honneur, Rébecca, ne soient pas moins imaginaires que les vôtres ; mais tous deux nous saurions également mourir pour elles.

— Malheureux ! dit la juive, êtes-vous donc contraint à exposer votre vie pour des principes dont votre sain jugement ne reconnaît pas la force ? Assurément, c’est donner un trésor pour ce qui ne peut se convertir en pain ; mais ne croyez pas qu’il en soit ainsi de moi. Votre résolution peut varier au gré des vagues agitées et capricieuses de l’opinion humaine ; la mienne est ancrée sur le rocher immuable des siècles.

— Silence, jeune fille ! reprit le templier, de pareils discours sont maintenant hors de saison. Vous êtes condamnée à mourir, non d’une mort soudaine et facile, telle que la misère la choisit et que le désespoir la recherche, mais d’une mort lente, terrible, accompagnée de cruelles tortures réservées à ce qu’une superstition infernale appelle votre crime.

— Et à qui, si tel est mon destin, à qui le devrais-je ? répondit Rébecca ; n’est-ce pas à celui-là seul dont l’égoïsme brutal m’a traînée ici, et qui maintenant, dans un but que j’ignore, cherche à m’épouvanter en me faisant l’horrible tableau du sort misérable auquel il m’a exposée ?

— Ne croyez pas, dit le templier, que je vous aie livrée volontairement ; je vous garantirais aujourd’hui encore de tout danger avec autant d’empressement que j’en ai mis à vous couvrir de mon bouclier contre les traits qu’on nous lançait dans la cour du château de Torquilstone.

— Si votre dessein avait été d’accorder une protection honorable à une malheureuse fille, reprit la juive, je vous devrais de la reconnaissance ; au lieu de cela, vous avez tant de fois cherché à vous en faire un mérite, que je vous dirai que, connaissant vos sentiments pour moi, j’aurais mieux aimé perdre la vie que de me trouver entre vos mains.

— Trêve de reproches, Rébecca, répondit Bois-Guilbert. J’ai aussi mes chagrins, et je ne puis souffrir que vous cherchiez à les aggraver encore.

— Quel est donc votre dessein, sire chevalier ? demanda la juive ; faites-moi connaître en peu de mots si vous avez quelque autre but que de contempler la misère que vous avez causée. Hâtez-vous de m’en instruire et de me laisser à moi-même. Le passage de la vie à l’éternité est court mais terrible ; il ne me reste que bien peu d’instants pour me préparer à la mort.

— Je m’aperçois, Rébecca, dit Bois-Guilbert, que vous persistez à m’accuser de malheurs que je voudrais avoir pu prévenir.

— Sire chevalier, répliqua Rébecca, je voudrais vous épargner mes reproches ; mais n’est-il pas évident que je ne dois la mort qu’à votre passion criminelle ?

— Vous êtes dans l’erreur, vous vous trompez, s’écria le templier avec emportement, si vous m’imputez un mal que je n’ai pu ni prévoir ni empêcher. Pouvais-je deviner l’arrivée inattendue de ce radoteur, que quelques éclairs de valeur fanatique et les louanges données par des sots aux souffrances d’un anachorète ont élevé pour le moment bien au-dessus de ses mérites, au-dessus du sens commun, de moi et de cent autres chevaliers du Temple ? Et cependant, loin de partager ses opinions et ses actions fantasques, nous repoussons tous ces sots préjugés pour penser et pour sentir comme il convient à des hommes libres.

— Cependant, reprit Rébecca, vous étiez assis parmi mes juges. Et, moi dont l’innocence vous est bien connue, vous m’avez condamnée aussi bien que vos collègues ; et, si j’ai bien compris, c’est vous-même qui devez soutenir la justice de cet arrêt les armes à la main et assurer mon châtiment.

— Patience, jeune fille, répliqua le templier : il n’y a pas de peuple qui sache aussi bien que vos tribus se soumettre au temps, et diriger son vaisseau de manière à tirer parti même des vents contraires.

— Regrettée soit l’heure, dit Rébecca, qui apprit cet art à la maison d’Israël ! Mais l’adversité fait plier le cœur comme le feu assouplit l’acier rebelle, et ceux qui ne sont plus leurs propres maîtres et qui ont cessé d’être les habitants d’un État libre et indépendant sont obligés de s’humilier devant des étrangers. C’est une malédiction qui pèse sur nous, chevalier, malédiction méritée sans doute par nos propres méfaits et ceux de nos pères. Mais vous, vous qui vous glorifiez de la liberté comme d’un droit d’aînesse, combien votre disgrâce est plus grande, lorsque vous vous avilissez au point d’agir contrairement à vos convictions, pour vous soumettre à des préjugés que vous ne partagez pas !

— Vos paroles sont amères, Rébecca, dit Bois-Guilbert en arpentant la chambre d’un air d’impatience ; mais je ne suis pas venu ici pour lutter de reproches avec vous. Sachez bien que Bois-Guilbert ne plie devant aucun homme vivant, quoique des circonstances puissent l’obliger pour un temps à changer ses plans ; sa volonté est le torrent qui descend des montagnes : on peut, il est vrai, en détourner le cours, mais il faut qu’il se rende à l’océan. D’où pensez-vous que soit venu cet écrit qui vous a conseillé de demander un champion, si ce n’est de Bois-Guilbert ? Quel autre que lui aurait pu prendre à vous le même intérêt ?

— Un court répit qui éloigne de quelques heures une mort inévitable, s’écria Rébecca, est-ce là tout ce que vous avez pu faire pour une femme sur la tête de laquelle vous avez accumulé tant de douleurs, et que vous avez conduite aux portes du tombeau ?

— Non, jeune fille, reprit Bois-Guilbert, ce n’est pas tout ce que je m’étais proposé. Sans l’intervention maudite de ce radoteur fanatique et de ce sot Goodalricke, qui, dans son excès de zèle, affecte de penser et de juger selon les règles ordinaires de l’humanité, le rôle de champion défenseur était dévolu, non à un précepteur, mais à un compagnon de l’ordre. C’est alors que moi-même, tel était mon dessein, au premier son de la trompette, j’apparaissais dans la lice comme votre champion, sous le déguisement d’un chevalier errant qui cherche des aventures pour illustrer son bouclier et sa lance, et alors Beaumanoir aurait pu faire choix, non pas d’un, mais de deux ou trois de mes confrères, et il n’en est pas un que je n’eusse démonté à la première rencontre. C’est ainsi, Rébecca, que votre innocence eût été reconnue, et c’est à votre reconnaissance que je me serais fié pour me récompenser de ma victoire.

— Chevalier, reprit Rébecca, tout cela n’est que fanfaronnade et vain exposé de ce que vous auriez fait si vous n’aviez jugé convenable d’agir autrement. Vous avez reçu mon gant, et il faudra que mon champion, si une fille aussi délaissée peut en trouver un, croise sa lance contre la vôtre. Et cependant vous voudriez encore prendre le masque d’un ami et d’un protecteur !

— Oui, votre ami et votre protecteur, dit gravement le templier ; mais faites attention à quel risque je m’expose, ou plutôt à quelle certitude de déshonneur, et ne me blâmez pas si je fais mes conditions avant de sacrifier tout ce que jusqu’ici j’avais eu de plus cher, afin de sauver la vie d’une juive.

— Parlez, répondit Rébecca ; je ne vous comprends pas.

— Eh bien ! reprit Bois-Guilbert, je parlerai avec autant de franchise que jamais le fit une pénitente crédule à son père spirituel, au confessionnal. Rébecca, si je ne me montre pas dans cette lice, je perds ma renommée et mon rang ; je perds ce qui est le souffle de ma vie, l’estime de mes frères et l’espoir d’être un jour investi de la puissante autorité dont jouit maintenant ce vieux Lucas de Beaumanoir, et dont je ferais un tout autre emploi. Tel est le sort qui m’attend, sort inévitable, si je ne parais en armes contre votre cause. Maudit soit ce Goodalricke, qui m’a pris dans un tel piège ! et deux fois maudit soit cet Albert de Malvoisin, qui m’a empêché de jeter votre gant à la face du radoteur superstitieux qui avait écouté de si absurdes accusations contre une créature dont l’âme est aussi élevée que sa figure est intéressante et belle !

— À quoi bon maintenant ces flatteries extravagantes ? demanda Rébecca. Votre choix est fait, et vous avez préféré répandre le sang d’une femme innocente plutôt que de mettre en péril votre rang élevé et vos espérances terrestres. À quoi bon tous vos calculs à cette heure ? Votre choix est irrévocablement fait.

— Non, répondit le chevalier ; mon choix n’est pas fait ; de plus, ce choix dépend de vous-même. Si je me montre dans la lice, il faut que je soutienne l’honneur de mon nom, et, dans ce cas, que vous ayez ou non un champion, vous mourrez par le feu ; car nul chevalier vivant n’a combattu avec moi à chances égales ou avec avantage, si ce n’est Richard Cœur-de-Lion et son ami Ivanhoé. Vous savez qu’Ivanhoé est hors d’état de supporter son armure, et que Richard est captif sur une terre étrangère. Si je parais, vous devez mourir, alors même que vos charmes exciteraient quelque jeune téméraire à prendre votre défense.

— À quoi bon me répéter cela si souvent ? demanda la juive.

— Parce qu’il est important que vous vous accoutumiez à regarder votre sort sous toutes ses faces, répliqua Bois-Guilbert.

— Eh bien ! donc, retournez la tapisserie, reprit Rébecca, et montrez-moi le côté opposé.

— Si je me présente dans la fatale lice, reprit le templier, vous mourrez d’une mort lente et cruelle, dans ces tourments qu’on prétend réservés aux coupables après leur mort ; mais, si je ne m’y présente pas, je suis un chevalier dégradé et déshonoré, accusé de sorcellerie et de communion avec les infidèles. Le nom illustre que je porte, et auquel j’ai su donner le plus grand éclat, devient un titre de honte et de reproche ; je perds ma renommée, mon honneur et même la perspective d’une grandeur que les empereurs ont peine à atteindre ; je sacrifie une puissante ambition ; je détruis des desseins qui me portaient aussi haut que les montagnes qui ont servi, suivant les païens, à escalader le ciel. Et cependant, Rébecca, ajouta-t-il se jetant à ses pieds, cette grandeur, je suis prêt à la sacrifier ; cette renommée, j’y renonce ; cette puissance, je l’abdique, aujourd’hui même que je la sens presque entre mes mains, si vous voulez seulement me dire : « Bois-Guilbert, sois mon amant. »

— Ne songez pas à de pareilles frivolités, chevalier, répondit Rébecca ; mais allez trouver le régent, la reine mère, le prince Jean : ils ne pourront, pour l’honneur de la Couronne d’Angleterre, laisser exécuter le jugement de votre grand maître. De cette manière, vous m’aurez protégée sans faire de sacrifice ou sans exiger de moi une récompense impossible.

— Je n’ai rien à démêler avec eux, continua-t-il en saisissant le bas de sa robe ; c’est à vous seule que je m’adresse ; et qu’y a-t-il qui puisse servir de contrepoids à votre décision ? Songez-y bien ; quand je serais un démon, je serais encore préférable au trépas, et c’est le trépas qui est mon rival.

— Je ne suis pas dans une situation d’esprit à examiner tout cela, répondit la juive craignant de provoquer le fougueux chevalier, et cependant bien résolue à ne plus lui laisser le moindre espoir. Soyez homme ! soyez chrétien ! Si votre foi vous recommande vraiment cette miséricorde, que vos paroles plutôt que vos actions attestent, sauvez-moi de cette mort affreuse sans demander une récompense qui transformerait votre grandeur d’âme en un vil marché.

— Non, Rébecca, s’écria le fier templier se redressant, vous ne m’en imposerez pas ainsi ! Si je renonce à ma renommée actuelle et à mon ambition pour l’avenir, j’y renoncerai par amour pour vous, et vous serez la compagne de ma fuite. Écoutez-moi, Rébecca, continua-t-il en radoucissant de nouveau sa voix ; l’Angleterre, l’Europe ne sont pas tout l’univers ; il y a des sphères qui nous sont ouvertes, assez vastes même pour mon ambition. Nous irons en Palestine, où est Conrad, marquis de Montferrat, mon ami, ami aussi dépourvu que moi de ces scrupules extravagants qui entravent l’indépendance de notre raison. Nous nous liguerons avec Saladin, plutôt que de supporter le dédain de ces fanatiques que nous méprisons. Je formerai de nouveaux plans, continua-t-il en arpentant de nouveau la chambre à pas précipités ; l’Europe entendra retentir le pas sonore de l’homme qu’elle aura chassé de son sein ! Les millions de croisés qu’elle envoie au carnage ne peuvent faire autant pour la défense de la Palestine ; les sabres de milliers de Sarrasins ne peuvent s’ouvrir une voie aussi large dans cette terre pour laquelle les peuples luttent entre eux que le feront la valeur et la politique de Bois-Guilbert et de ses frères, qui, en dépit de ce vieux bigot, me resteront fidèles dans le bien comme dans le mal. Tu seras reine, Rébecca. Sur le mont Carmel, nous élèverons le trône que mon bras aura conquis pour toi, et j’échangerai contre un sceptre le bâton de commandement que j’ai si longtemps désiré.

— C’est un rêve, reprit Rébecca, un rêve frivole de la nuit ; mais, quand ce serait une réalité, ma résolution n’en serait pas moins ferme. Il me suffit de vous dire que jamais je ne partagerai cette puissance avec vous. Je ne tiens pas si peu aux liens de ma nation et à ma foi religieuse que je puisse estimer l’homme qui consentirait à se parjurer et à répudier les devoirs de l’ordre dont il est membre, afin de pouvoir satisfaire une passion désordonnée pour la fille d’un autre peuple. Ne mettez pas un prix à ma délivrance, sire chevalier. Ne vendez pas une action généreuse ; protégez l’opprimée par esprit de charité et non pas par un sentiment d’égoïsme. Courez au pied du trône d’Angleterre ; Richard écoutera mon appel contre ces hommes sanglants.

— Jamais, Rébecca ! s’écria le templier fièrement ; si je renonce à mon ordre, ce sera pour toi seule. L’ambition me restera si tu repousses mon amour ; je n’aurai pas tout à regretter à la fois. Baisser la tête devant Richard ? demander une grâce à ce cœur orgueilleux ? Jamais, Rébecca, jamais je ne mettrai dans ma personne l’ordre du Temple à ses pieds ! Je puis abandonner mon ordre, mais je ne veux ni le dégrader ni le trahir.

— Que Dieu me vienne en aide, alors, s’écria Rébecca, puisque le secours de l’homme est impossible à espérer !

— C’est la vérité, reprit le templier, car, tout orgueilleuse que tu es, tu as trouvé en moi ton égal. Si j’entre dans la lice, la lance en arrêt, ne pense pas qu’aucune considération humaine puisse m’empêcher de déployer ma force, et songe alors à ton destin : mourir de la mort effroyable du dernier des criminels, être consumée dans un bûcher en flammes, être rendue aux éléments dont nos corps sont si mystérieusement composés. Il ne restera pas un atome de ce corps gracieux pour que nous puissions dire : « C’est ici que fut la vie et le mouvement ! » Rébecca, ce n’est pas au cœur de la femme à soutenir un pareil tableau. Tu te rendras à mes prières.

— Bois-Guilbert, répondit la juive, tu ne connais pas le cœur des femmes ; jusqu’ici, tu n’en as jamais connu d’autres que celles qui ont perdu tes meilleurs sentiments ; je te dis, orgueilleux templier, que, dans les plus sanglantes batailles, tu n’as jamais déployé plus de courage que n’en ont montré les femmes dévouées à la souffrance par l’affection ou par le devoir. Je suis moi-même une femme délicatement élevée, faible, craintive et épouvantée de la douleur ; cependant, quand nous entrerons dans les lices fatales, vous pour combattre et moi pour souffrir, je suis fermement convaincue que mon courage s’élèvera plus haut que le vôtre. Adieu ! je n’échangerai plus avec vous de paroles inutiles ; le temps qui reste sur cette terre à la fille de Jacob doit être autrement employé. Il faut qu’elle cherche le consolateur qui cache son visage à son peuple, mais qui ouvre toujours l’oreille aux cris de ceux qui l’implorent avec sincérité et confiance.

— Eh quoi ! faut-il donc nous séparer ainsi ! s’écria le templier après un moment de silence. Plût au ciel que nous ne nous fussions jamais rencontrés, ou que tu eusses été noble de naissance, et de religion chrétienne ! Juste ciel ! quand je te regarde et que je songe où nous devons encore nous rencontrer, je me laisse aller au désir d’être un fils de ta nation dégradée, de ne connaître que les lingots et les shekels au lieu de la lance et du bouclier, la tête courbée devant le dernier des seigneurs, et n’ayant le regard terrible que pour le débiteur qui ne pourrait me payer. Oui, Rébecca, je voudrais être juif, pour vivre près de toi et pour échapper à l’horrible part que je dois prendre à ta mort.

— Vous venez de peindre le juif, reprit Rébecca, tel que l’a fait la persécution de ceux qui vous ressemblent. Le ciel, dans sa colère, l’a chassé de son pays ; mais l’industrie lui a ouvert le seul chemin à l’opulence et au pouvoir que l’oppression n’ait pu lui fermer. Lisez l’histoire passée du peuple de Dieu, et dites-moi si ceux par qui Jéhovah a fait tant de miracles parmi les nations étaient alors un peuple d’avares et d’usuriers ? Sachez aussi, orgueilleux chevalier, que nous comptons parmi nous des noms glorieux près desquels la noblesse du Nord est comme l’humble courge comparée au cèdre ; des noms qui remontent à ces temps radieux où la présence divine faisait trembler le siége de la miséricorde entre les chérubins. La splendeur de ces noms illustres ne tire son origine d’aucun prince terrestre, mais de cette voix auguste qui a ordonné à leurs pères de s’approcher de la vision céleste. Tels étaient les princes de la maison de Jacob.

La figure de Rébecca brillait d’un feu divin, tandis qu’elle exaltait ainsi l’ancienne gloire de sa race ; mais elle pâlit en ajoutant avec un soupir :

— Tels étaient les princes de Juda, mais tels ils ne sont plus ! Ils sont foulés aux pieds comme le gazon fauché et mêlé avec la fange des grandes routes. Et cependant il s’en trouve encore parmi eux qui ne démentent en rien leur illustre origine, et telle sera la fille d’Isaac, fils d’Adonikam. Adieu ! je n’envie pas vos honneurs achetés au prix du sang ; je n’envie pas vos ancêtres barbares, ces païens du Nord ; je n’envie pas votre foi, qui est constamment dans votre bouche, mais jamais dans votre cœur ni dans vos actions.

— De par le ciel ! il y a un sort sur moi, s’écria Bois-Guilbert, et je suis presque tenté de croire que cet imbécile de Beaumanoir a dit la vérité ! Il y a quelque chose de surnaturel dans la répugnance que j’éprouve à me séparer de toi, charmante fille, ajouta-t-il en se rapprochant d’elle d’un air respectueux, si jeune, si belle, si indifférente à la mort, et cependant condamnée à mourir dans les tortures et l’infamie ! Qui pourrait ne pas déplorer ton sort ? Les larmes que ces paupières n’avaient pas senties depuis vingt ans inondent mes yeux lorsque je te contemple. Mais c’en est fait, rien ne peut maintenant te sauver la vie. Toi et moi, nous ne sommes que les instruments aveugles d’une fatalité irrésistible qui nous entraîne comme deux vaisseaux poussés l’un vers l’autre par la tempête, qui se heurtent, se brisent et périssent. Pardonne-moi du moins, et séparons-nous comme se séparent des amis. J’ai vainement essayé de fléchir ta résolution, et la mienne est inébranlable comme un arrêt du destin.

— C’est ainsi, reprit Rébecca, que les hommes rejettent sur le destin les suites de leurs passions et de leurs fautes. N’importe ! je vous pardonne, Bois-Guilbert, bien que vous soyez l’auteur de ma mort prématurée. Votre esprit était élevé et capable de nobles choses ; mais c’est le jardin du paresseux : les mauvaises herbes l’ont envahi et y ont étouffé la belle fleur si vitale et si salutaire.

— Oui, répondit le templier, je suis tel que tu m’as dépeint : ignorant, indomptable et fier ; mais c’est ce qui m’a élevé parmi une foule de sots et de bigots et m’a fait atteindre le caractère éminent qui me place au-dessus d’eux. J’ai été depuis mon berceau un enfant des combats, ambitieux dans mes vues, d’une constance inflexible à les poursuivre. Tel je serai toujours : fier, inflexible et constant, et le monde en verra des preuves ! Mais me pardonnes-tu, Rébecca ?

— Aussi volontiers que jamais victime ait pardonné à son bourreau.

— Adieu donc ! dit le templier.

Et il se précipita hors de l’appartement.

Le précepteur Albert attendait impatiemment dans une chambre voisine le retour de Bois-Guilbert.

— Tu as tardé longtemps ! s’écria-t-il ; j’étais comme étendu sur un lit de fer rouge. Si le grand maître ou son espion Conrad étaient venus ici, j’aurais payé cher ma complaisance. Mais qu’as-tu, mon frère ? Ton pas chancelle, ton front est aussi sombre que la nuit. Es-tu bien portant, Bois-Guilbert ?

— Oui, répondit le templier, aussi bien que le misérable qui est condamné à mourir dans une heure. Mais non, je ne suis pas à moitié aussi bien ; car il y a des gens qui dans cet état déposent la vie comme un vêtement usé. Par le Ciel ! Malvoisin, cette fille m’a presque désarmé. Je suis presque résolu à aller trouver le grand maître, à abjurer l’ordre à sa barbe et à refuser de remplir le rôle brutal que sa tyrannie m’impose.

— Tu es fou, répondit Malvoisin ; tu ne pourras que te perdre sans avoir une seule chance de sauver la vie à cette juive qui paraît t’être si précieuse. Beaumanoir nommera un autre templier pour te remplacer, et l’accusée périra aussi sûrement que si tu avais accepté le devoir qui t’était prescrit.

— C’est faux ! Je prendrai les armes pour sa défense, répondit le templier avec orgueil ; et, si je le fais, je pense, Malvoisin, que tu ne connais personne dans l’ordre capable de garder la selle sous la pointe de ma lance.

— Soit ! Mais tu oublies, dit le prudent conseiller, que tu n’auras ni le loisir ni l’occasion d’exécuter ce projet insensé. Va trouver Lucas de Beaumanoir, et dis-lui que tu as renoncé à ton vœu d’obéissance, tu verras combien d’heures de liberté te laissera le vieux despote. De telles paroles seront à peine sorties de tes lèvres, que tu seras jeté à cent pieds sous terre, dans le donjon de la préceptorerie, en attendant que tu sois jugé comme chevalier apostat. Ou bien, s’il persiste à te croire possédé, tu auras en partage la paille, les chaînes et les ténèbres dans quelque couvent éloigné, tu seras étourdi d’exorcismes et trempé d’eau bénite afin de chasser le malin esprit qui te domine. Tu dois paraître dans la lice, Brian ; sans quoi, tu es un homme perdu et déshonoré.

— Je fuirai sans parler au grand maître, s’écria Bois-Guilbert ; je gagnerai quelque pays lointain où la folie et le fanatisme n’aient pas encore pénétré. Pas une goutte de sang de cette intéressante créature ne sera répandue de mon aveu.

— Tu ne peux plus fuir ! s’écria le précepteur ; tes emportements ont excité les soupçons, et l’on ne te permettra pas de sortir de la préceptorerie. Va en faire l’essai. Présente-toi à la porte de sortie, ordonne que le pont soit baissé, et vois quelle réponse tu recevras. Tu parais surpris et offensé ; mais n’est-ce pas ce qui pouvait être fait de mieux pour toi ? Supposons que tu parviennes à prendre la fuite. Que s’ensuivrait-il, sinon ta dégradation de chevalier, le déshonneur de tes ancêtres et la perte de ton rang ? Songes-y, mon ami, où tes vieux compagnons d’armes cacheront-ils leur front quand Brian de Bois-Guilbert, la meilleure lance des templiers, aura été proclamé lâche et félon au milieu des huées du peuple assemblé ? Quel deuil pour la Cour de France ! Avec quelle joie l’altier Richard apprendrait la nouvelle que le chevalier qui a osé lui résister en Palestine, et qui a presque obscurci sa renommée, a sacrifié son nom et son honneur pour une juive qu’il n’a pas même sauvée par ce sacrifice.

— Malvoisin, dit le chevalier, je te remercie, tu viens de toucher la corde qui fait vibrer mon cœur le plus aisément ! Advienne que pourra ! On n’accolera jamais les épithètes de félon et de déloyal au nom de Bois-Guilbert. Plût à Dieu que Richard ou quelqu’un de ses favoris anglais si vantés parût dans ces lices ! Mais elles resteront vides, personne ne voudra risquer de rompre une lance pour une fille innocente et abandonnée !

— Tant mieux pour toi s’il en est ainsi, reprit le précepteur ; si aucun champion ne se présente, ce ne sera pas par toi que la malheureuse fille mourra, mais par la sentence du grand maître, qui seul sera répréhensible, et qui se fera gloire de cet événement comme d’une action louable et digne d’admiration.

— C’est vrai, répondit Bois-Guilbert ; si aucun champion ne se présente, je ne suis plus qu’une partie du spectacle, à cheval il est vrai dans les lices, mais n’ayant aucune part à ce qui devra suivre.

— Pas la moindre, continua Malvoisin, pas plus que l’image de saint Georges, quand elle fait partie d’une procession.

— Eh bien ! je reprends ma résolution, répliqua l’orgueilleux templier. Elle m’a méprisé, repoussé, outragé ; pourquoi lui sacrifierais-je l’estime dont je jouis dans l’opinion de mes confrères ? Malvoisin, j’apparaîtrai dans la lice.

À ces mots, il sortit de l’appartement, suivi du précepteur, qui voulait le surveiller et le fortifier dans sa résolution ; car il prenait un vif intérêt à la renommée de Bois-Guilbert. Il s’attendait bien à faire son profit de la promotion du chevalier à la dignité suprême de l’ordre, sans compter l’avancement dont Montfichet lui avait donné l’espoir, sous la condition qu’il contribuerait à la condamnation de la malheureuse Rébecca. Cependant, quoique en combattant les sentiments de compassion auxquels son ami était près de céder, il eut sur lui tout l’avantage que possède un caractère astucieux, posé et égoïste, sur un homme agité par des passions violentes et opposées. Il fallut tout l’artifice de Malvoisin pour maintenir Bois-Guilbert dans le parti qu’il venait de prendre. Il fut obligé de le garder de près pour l’empêcher de renouveler ses projets de fuite, et pour intercepter toute communication entre le grand maître et lui, de peur qu’il ne s’ensuivît un éclat scandaleux. Il fut encore obligé de réitérer de temps en temps tous les arguments dont il s’était servi pour prouver que, en se présentant comme champion dans cette occasion, Bois-Guilbert suivait la seule voie par laquelle il pût se sauver de la dégradation et de la honte sans influer en aucune manière sur le destin de Rébecca.

XL

Quand le chevalier noir, car il faut reprendre la suite de ses aventures, eut quitté le Trysting-tree[1] du généreux outlaw, il se rendit à une maison religieuse des environs, appelée le monastère de Saint-Botolph, où Ivanhoé blessé

  1. Arbre du rendez-vous.