Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 28

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Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12pp. 279-292).


CHAPITRE XXVIII.


Et cependant cette race errante, qui n’a plus de patrie, qui, se trouve séparée du reste des nations, se vante de posséder et possède en effet la connaissance des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts qu’ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets ; et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent indignes à la vue, cueillies par eux, développent des vertus auxquelles on n’avait jamais songé.
Le Juif de Malte.


Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin d’informer le lecteur de quelques événements qu’il lui importe de connaître pour bien comprendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui a sans doute fait soupçonner d’avance que lorsque Ivanhoe, tombé dans la lice, paraissait abandonné de l’univers entier, Rébecca, à force de prières et d’importunités, obtint de son père de faire transporter le jeune et brave guerrier dans la maison qu’il habitait alors dans un des faubourgs d’Ashby. En toute autre circonstance, il aurait pas été difficile de décider Isaac à cette démarche, car il était humain et reconnaissant ; mais il avait aussi les préjugés, les scrupules de sa nation persécutée, et c’était eux qu’il s’agissait de vaincre.

« Bienheureux Abraham ! s’écria-t-il, c’est un brave et bon jeune homme, et mon cœur se fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton si richement brodé et sur son corselet d’une étoffe si précieuse. Mais le transporter dans notre maison ! ma fille, y as-tu bien réfléchi ? C’est un chrétien, et notre loi nous défend d’avoir aucun rapport avec l’étranger et le gentil, excepté pour notre commerce.

— Ne pariez pas ainsi, mon père, répondit Rébecca ; sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et dans les fêtes ; mais lorsqu’il est blessé, lorsqu’il est malheureux, le gentil devient le frère du Juif.

— Je voudrais bien, répliqua Isaac, connaître l’opinion du rabbin Jacob Ben Tudela sur ce point… Mais enfin il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte totale de son sang. Que Seth et Reuben le portent à Ashby.

— Il vaut bien mieux, dit Rébecca, le placer dans ma litière ; je monterai un des palefrois.

— Ce serait t’exposer aux regards indiscrets de ces maudits enfants[1] d’Ismaël et d’Édom, » reprit Isaac à voix basse et en jetant un coup d’œil de méfiance sur la foule de chevaliers et d’écuyers qui les entourait. Mais déjà Rébecca s’occupait de l’exécution de son œuvre de charité sans écouter ce que lui disait son père ; si bien qu’enfin celui-ci, la tirant par sa mante, s’écria de nouveau d’une voix émue :

« Mais, par la barbe d’Aaron ! si ce jeune homme vient à mourir dans notre maison, ne nous accusera-t-on pas de sa mort, et ne serons-nous pas exposés à être mis en pièces par le peuple ?

— Il ne mourra pas, mon père, » répondit Rébecca en se dégageant doucement de la main d’Isaac ; « il ne mourra pas, à moins que nous ne l’abandonnions : et ce serait alors que nous serions véritablement responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant Dieu.

— J’en conviens, » dit Isaac en laissant aller sa fille ; « la vue des gouttes de sang qui sortent de sa blessure me fait autant de peine que si je voyais des besants d’or s’échapper de ma bourse l’un après l’autre. Je sais d’ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin Manassès de Byzance, dont l’âme repose dans le paradis, l’ont rendue habile dans l’art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et la force des élixirs. Fais donc ce que ton cœur te dictera ; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne de gloire et un cantique d’allégresse pour moi, pour ma maison et pour le peuple de mes pères. »

Toutefois, les craintes d’Isaac n’étaient pas mal fondées ; et la bienveillante reconnaissance de sa fille l’exposa, en retournant à Ashby, aux regards licencieux de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et repassa deux fois devant eux sur la route, en jetant sur la belle juive des regards enflammés et audacieux. Nous avons déjà vu quelles furent les conséquences de l’admiration que ses charmes excitèrent chez cet homme sans principes, lorsqu’elle fut en sa puissance.

Rébecca ne perdit pas un instant pour faire transporter le blessé dans la maison qu’occupait son père : là, elle examina ses blessures, puis elle les pansa de ses propres mains. Mon jeune lecteur auquel les romans et les ballades sont familiers se rappellera sans doute que, dans les siècles d’ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier confiait la guérison de ses blessures aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son cœur.

Mais, à cette époque, les juifs de l’un et de l’autre sexe possédaient et exerçaient l’art de la médecine dans toutes ses branches : aussi arrivait-il souvent que les monarques et leurs puissants barons, lorsqu’ils étaient blessés ou simplement malades, se confiaient aux soins de quelque personne expérimentée parmi cette nation pour laquelle ils avaient d’ailleurs un souverain mépris. C’était, il est vrai, une opinion généralement répandue chez les chrétiens que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et particulièrement dans l’art cabalistique, lequel tirait son nom et son origine des études des sages d’Israël ; mais toutes ces idées n’empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient point qu’ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles, parce que cette opinion, qui ne pouvait augmenter la haine sans bornes que l’on portait à leur nation, avait pour effet de diminuer le mépris qui se mêlait à cette haine. Il est d’ailleurs probable, si l’on fait attention aux cures merveilleuses qu’on leur attribue, que les juifs possédaient exclusivement certains secrets que la barrière élevée entre eux et les chrétiens par la non-conformité de croyance les engageait à cacher à ces derniers avec le plus grand soin.

La belle Rébecca, parfaitement instruite dans toutes les sciences particulières à sa nation, et douée d’un esprit actif, studieux, plein de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions au delà de ce qu’on aurait pu attendre de son âge, de son sexe, et même du siècle dans lequel elle vivait. Elle les avait reçues d’une juive très avancée en âge, fille d’un des plus célèbres docteurs de la nation : cette femme avait pour Rébecca toute l’affection d’une mère, et, disait-on, lui avait communiqué tous les secrets qu’elle tenait elle-même de son père. Le sort de tant d’autres victimes du fanatisme était tombé sur Miriam, mais ses secrets n’avaient pas péri avec elle ; ils avaient été transmis à son intelligente élève.

Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca était universellement révérée et admirée parmi son peuple, qui la regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait mention dans les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour ses talents, mais plus encore par l’extrême affection qu’il avait pour elle, accordait à sa fille plus de liberté que n’en donnaient aux personnes de son sexe les usages de sa nation ; et, comme nous venons de le voir, il se laissait souvent guider par son opinion, même lorsqu’elle contrariait la sienne.

Quand Ivanhoe arriva à la demeure d’Isaac, il était encore sans connaissance, par suite de la grande quantité de sang qui avait coulé de sa blessure. Rébecca, après l’avoir examinée et y avoir appliqué les vulnéraires que son art lui indiquait, dit à son père que si la fièvre ne se déclarait pas, ce dont elle ne doutait nullement, vu l’abondante perte de sang, et si le baume de Miriam n’avait rien perdu de sa vertu, il n’y avait rien à craindre pour la vie du malade, et que l’on pourrait sans danger le transporter le lendemain à York, où ils devaient se rendre. Isaac ne parut pas fort satisfait de cette déclaration : sa charité se serait volontiers dispensée d’aller plus loin : laisser le blessé dans la maison qu’il habitait à Ashby, en se portant caution envers le propriétaire Israélite du paiement de tous les frais, lui paraissait déjà très généreux. Mais Rébecca s’y opposa pour plusieurs raisons dont nous ne rapporterons que les deux suivantes, car Isaac les regarda comme celles du plus grand poids. La première fut qu’elle ne consentirait jamais à confier à aucun médecin, fût-il de sa propre tribu, la fiole qui contenait son précieux baume, de crainte que le secret mystérieux de sa composition ne vint à être découvert ; la seconde, que ce chevalier blessé, Wiifrid d’Ivanhoe, était l’intime favori de Richard Cœur-de-Lion, et que si ce monarque revenait, Isaac, qui avait fourni à son frère Jean de fortes sommes d’argent pour l’aider à accomplir ses projets de révolte, aurait besoin d’un puissant protecteur auprès du monarque irrité.

« Dans tout cela il n’y a rien qui ne soit vrai, ma fille, » dit Isaac cédant à la force de ses raisonnements ; « ce serait offenser le ciel que de trahir les secrets de la bienheureuse Miriam : le bien que le ciel nous accorde ne doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous entourent, que ce soient des talents d’or, des cicles d’argent, ou les connaissances mystérieuses d’un sage médecin. Tu as raison, ces trésors doivent être soigneusement gardés par ceux à qui la Providence a bien voulu les accorder ; et quant à celui que les Nazaréens d’Angleterre appellent Cœur-de-Lion, assurément il vaudrait mieux pour moi tomber sous les griffes d’un énorme lion d’Idumée que sous les siennes, s’il vient à acquérir des preuves de mes rapports avec son frère. Ainsi donc je prête l’oreille à tes conseils, et ce jeune homme viendra avec nous à York, et il y restera jusqu’à ce que ses blessures soient guéries : si l’homme au cœur de lion revient dans ce pays, ainsi qu’on l’annonce en ce moment, Wiifrid d’Ivanhoe sera pour ton père un mur de défense contre son courroux. S’il ne revient pas, Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais lorsqu’il aura gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de son épée, comme il a fait hier et aujourd’hui ; car ce chevalier est un bon et brave jeune homme, exact à rendre au jour fixé ce qu’il a emprunté, et qui secourt l’Israélite (car il a secouru le fils de la maison de mon père), lorsqu’il le voit entouré de voleurs puissants et d’enfants de Bélial. »

Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu’Ivanhoe recouvra l’usage de ses sens et put juger de sa position. Il sortit d’un sommeil léger et souvent interrompu, l’âme en proie aux impressions confuses qui suivent un long évanouissement. Pendant quelque temps, il lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances qui avaient précédé sa chute dans la lice, ni d’établir aucune liaison entre les divers événements auxquels il avait pris part la veille. Les souffrances que lui causaient ses blessures, son état de faiblesse et d’épuisement, étaient mêlés au souvenir d’un combat, de coups portés et reclus, de coursiers se précipitant les uns sur les autres, dont ceux-ci restaient debout, et ceux-là étaient renversés ; de cris de guerre et du cliquetis des armes ; enfin, de tout le tumulte d’une lutte animée. Faisant un effort pour écarter le rideau qui entourait son lit, il y parvint non sans quelque difficulté.

À sa grande surprise, il se trouva dans un appartement décoré avec magnificence ; mais comme il y voyait des coussins au lieu de chaises, et plusieurs autres meubles qui ne sont en usage que dans l’Orient, il douta un instant si durant son sommeil on ne l’avait pas transporté en Palestine. Ce doute devint presque une certitude lorsque la tapisserie venant à s’écarter, il vit entrer dans sa chambre une femme richement vêtue plutôt dans le goût oriental que dans celui de l’Europe : elle s’avançait vers lui, suivie d’une domestique à figure basanée.

Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un doigt façonné par les Grâces, tandis que son esclave s’occupait à découvrir la blessure d’Ivanhoe. La belle juive s’assura alors que le bandage n’avait pas été dérangé, et que la blessure était en état de guérison. Elle remplit cette fonction avec une simplicité et une modestie qui, même dans des siècles plus civilisés, auraient éloigné de son esprit toute idée qu’elle manquait à la délicatesse naturelle à son sexe. L’idée d’une jeune beauté se tenant auprès d’un lit de souffrances, occupée à panser un blessé de l’autre sexe, disparaissait pour faire place à celle d’un être bienfaisant qui cherchait, par l’efficacité de son art, à soulager la douleur et à détourner le coup de la mort. Rébecca donna quelques courtes instructions, en hébreu, à sa vieille domestique ; et celle-ci, habituée à aider sa maîtresse en pareilles occasions, obéit avec promptitude.

Les accents d’une langue étrangère, quelque durs qu’ils eussent pu paraître dans la bouche de toute autre que Rébecca, produisaient dans la sienne cet effet romanesque et enchanteur que l’imagination attribue aux charmes d’une fée bienfaisante : inintelligibles pour l’oreille, de tels sons touchent et vont jusqu’au cœur, lorsqu’ils sont produits par une voix douce qu’accompagne un regard dans lequel se peint la bienfaisance la plus noble. Sans oser faire aucune question, Ivanhoe laissa appliquer sur sa blessure le baume salutaire, et ce ne fut qu’après que toutes ces opérations furent terminées, et lorsque celle qui venait de lui prodiguer ses soins se disposait à se retirer, que, cédant à sa curiosité :

« Jeune et charmante fille, » dit-il en arabe, car ses voyages en Orient lui avaient rendu cette langue familière, et le turban ainsi que le cafetan que portait cette femme bienfaisante l’induisaient à croire qu’elle le comprendrait ; « je vous en prie, charmante et généreuse demoiselle, ayez la bonté de… » Mais l’aimable juive l’interrompit, et un sourire qu’elle eut peine à retenir, vint un instant animer son visage, dont l’expression habituelle était celle d’une mélancolie rêveuse.

« Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de mon pays, quoique mon costume et ma famille appartiennent à une autre nation.

— Noble demoiselle, » reprit Ivanhoe… ; mais Hébecca se hâta de l’interrompre de nouveau :

« Sire chevalier, ne me donnez pas l’épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que celle qui vous donne des soins est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d’York envers qui vous vous êtes montré si bon et si secourable. Il est bien juste que lui et toute sa famille vous donnent les secours que réclame votre situation présente. »

Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l’espèce d’émotion avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu’alors fixé ses regards sur les beaux traits, l’ensemble enchanteur de la figure et les yeux brillants de l’aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l’éclat était adouci par des cils longs et soyeux, qui les couvraient comme d’un voile, et qu’un ménestrel aurait comparés à l’étoile du soir dardant ses rayons à travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon catholique pour conserver des sentiments de cette nature envers une juive. La jeune Israélite l’avait prévu, et c’était pour cela qu’elle s’était empressée de lui faire connaître le nom et l’origine de son père. Néanmoins, car la belle et sage fille d’Isaac n’était pas sans avoir sa petite part des faiblesses de son sexe, elle ne put s’empêcher de soupirer lorsqu’elle vit le regard d’admiration respectueuse, de tendresse même, qu’Ivanhoe avait jusqu’alors jeté sur sa bienfaitrice inconnue, se changer tout-à-coup en un air froid, composé, recueilli, et n’exprimant que le simple sentiment de reconnaissance que l’on ne peut s’empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu de qui on ne devait point l’attendre, et qui appartient à une classe proscrite. Ce n’est pas que le premier regard d’Ivanhoe eût exprimé quelque chose de plus que cet hommage que la jeunesse rend toujours à la beauté, mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite, que l’on peut supposer ne pas ignorer entièrement ses titres à un tel hommage, de voir qu’un seul mot l’eût fait redescendre au rang d’une caste avilie et à laquelle on ne pouvait, sans déroger, accorder aucune marque de respect.

Mais le cœur de Rébecca était trop bon, son âme était trop candide pour faire un crime à Ivanhoe de partager les préjugés de son siècle et de sa religion : au contraire, quoique convaincue que son malade ne la regardait plus que comme on regardait à cette époque une femme qui appartenait à une race frappée de réprobation, et avec laquelle il n’était permis d’avoir d’autres rapports que ceux qui étaient absolument indispensables, elle ne cessa de lui prodiguer les attentions et les soins les plus généreux. Elle l’informa de la nécessité où ils étaient de se rendre à York, et de la résolution que son père avait prise de le faire transporter dans cette ville, où il le garderait chez lui jusqu’à ce que sa santé fût rétablie. Ivanhoe montra une grande répugnance pour ce projet, mais il la motiva sur le désir qu’il avait de ne pas occasioner de plus longs embarras à son bienfaiteur.

« Ne pourrait-on trouver dans Ashby ou dans les environs, demanda-t-il, quelque franklin saxon, ou même quelque riche paysan, qui voulût se charger de garder chez lui un compatriote blessé, jusqu’à ce qu’il soit en état de reprendre son armure ? N’y avait-il pas quelque couvent, doté par les Saxons, où il put être reçu ? Ou bien ne pourrait-on le transporter jusqu’à Burton, où il était bien sûr d’être reçu avec hospitalité par son parent Waltheoff, abbé de Saint-Withold.

— La plus misérable chaumière, » dit Rébecca avec un sourire mélancolique, « serait sans doute pour vous préférable à la demeure d’un juif méprisé ; néanmoins, sire chevalier, à moins de congédier votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre nation, vous ne l’ignorez pas, est inhabile dans l’art des combats, quoiqu’elle possède celui de guérir les blessures, et notre famille, en particulier, possède des secrets qui lui ont été transmis de génération en génération depuis le règne de Salomon : vous en avez déjà éprouvé l’efficacité. Il n’y a pas, dans les quatre parties de l’Angleterre, un médecin nazaréen… pardon… un médecin chrétien qui puisse vous mettre en état d’endosser votre cuirasse d’ici à un mois.

— Et toi, combien de temps te faudra-t-il pour me mettre eu état de la porter ? » demanda Ivanhoe d’un ton d’impatience,

— Huit jours, si tu veux être patient et te conformer à mes prescriptions.

— Par la sainte Vierge ! (si ce n’est pas pécher que de prononcer son nom en ce lieu, dans les circonstances présentes, tout chevalier digne de ce nom doit désirer de ne pas rester étendu dans un lit, et si tu remplis ta promesse, jeune fille, je te donnerai plein mon casque de besants, aussitôt que j’en aurai à ma disposition.

— Je la remplirai ; et sous huit jours, à compter de celui-ci, tu pourras partir couvert de ton armure, si tu veux m’octroyer un autre don que celui que tu me promets.

— Si ce don est en mon pouvoir, et s’il est tel qu’un chevalier chrétien puisse l’octroyer à une personne de ta nation, je te l’accorderai avec plaisir et reconnaissance.

— Hé bien, c’est de croire à l’avenir qu’un juif peut rendre un bon office à un chrétien, sans attendre d’autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui est le père commun du juif et du gentil.

— Ce serait un crime d’en douter, et je m’en repose entièrement sur ton savoir, sans nullement hésiter et sans te faire aucune autre question, bien persuadé que tu me mettras en état d’endosser ma cuirasse dans huit jours. Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te demander quelques nouvelles. Que dit-on du noble saxon Cedric, de sa suite et de l’aimable lady… ? » Il s’arrêta, comme s’il eût craint de profaner le nom de Rowena en le prononçant dans la maison d’un juif. « Je veux dire de celle qui fut nommée reine du tournoi.

— Dignité à laquelle vous l’élevâtes, sire chevalier, avec un discernement qui ne fut pas moins admiré que votre valeur. »

Quoique Ivanhoe eut perdu une quantité considérable de sang, une légère rougeur vint colorer ses joues ; car il sentait qu’il avait laissé apercevoir l’intérêt qu’il prenait à lady Rowena, par les efforts même qu’il avait faits pour le cacher. « C’était moins d’elle que je voulais parler que du prince Jean, ajouta-t-il ; je voudrais bien aussi apprendre quelque chose de mon fidèle écuyer : pourquoi n’est-il pas auprès de moi ?

— Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme médecin, pour vous ordonner de garder le silence et d’éviter toutes les réflexions qui ne serviraient qu’à vous agiter tandis que je vais vous instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a tout-à-coup fait suspendre les fêtes, et est parti en toute hâte pour York avec les nobles, les chevaliers et les gens d’église de son parti, emportant autant d’argent qu’il a pu en tirer, soit de gré, soit de force, de ceux qu’on regarde comme les riches de la terre. On dit qu’il a le dessein de s’emparer de la couronne de son frère.

— De Richard ! ce ne sera pas sans combattre, ne restât-il au roi qu’un seul sujet en Angleterre ! » s’écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit. « Je défierai le plus brave de ses ennemis ; qu’ils se présentent deux contre un, je ne reculerai pas.

— Mais pour vous mettre en état de le faire, » dit Rébecca en lui posant la main sur l’épaule, « il faut que vous vous soumettiez à mes ordres en cessant de vous agiter ainsi.

— Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe, je serai aussi calme qu’il est possible de l’être dans un temps si orageux. Dis-moi, que sait-on de Cedric et de sa famille ?

— Il y a quelques instants son intendant est venu en toute hâte demander à mon père certaine somme d’argent, prix de la vente des laines des troupeaux de son maître ; et c’est de lui que j’ai appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh sont sortis du palais du prince extrêmement mécontents, et qu’ils se disposent à retourner chez eux.

— Quelque dame n’alla-t-elle pas avec eux au banquet ?

— Lady Rowena, » dit Rébecca répondant à cette question avec plus de précision qu’elle n’avait été faite ; « lady Rowena n’a point assisté au banquet du prince, et, d’après ce que l’intendant nous a dit, elle est en ce moment en route avec son tuteur Cedric pour retourner à Rotherwood. Quant à votre écuyer Gurth….

— Ah ! s’écria le chevalier, tu sais son nom ? Mais en effet, » reprit-il aussitôt, « tu dois le connaître ; car c’est de ta main, et, je crois, de ta généreuse bonté qu’il a reçu cent sequins pas plus tard qu’hier.

— Ne parlez pas de cela, » dit Rébecca, et une rougeur subite couvrit son visage, « je vois comment il est facile à la langue de trahir les secrets que le cœur voudrait garder.

— Mais cet or, « répliqua Ivanhoe d’un ton grave, « mon honneur exige que je le rende à votre père.

— Dans huit jours tu feras tout ce que tu voudras ; mais à présent tu ne dois ni parler, ni t’occuper de quoi que ce soit qui puisse retarder ta guérison.

— Bonne et généreuse fille, il y aurait de l’ingratitude de ma part à ne pas obéir à tes ordres. Mais un mot, je t’en prie, sur le pauvre Gurth, et je ne te fais plus de questions.

— C’est avec regret que je suis forcée de te dire qu’il est dans les fers par ordre de Cedric. Cependant, » ajouta-t-elle en voyant l’effet que cette nouvelle venait de produire sur Wilfrid, » Oswald m’a dit que si quelque autre circonstance ne venait ajouter à son mécontentement, Cedric pardonnerait sûrement à Gurth, qui est un serf fidèle, qui possède à un haut degré la confiance de son maître, et qui ne s’est rendu coupable que par son attachement au fils de ce même maître. Il m’a dit de plus que ses camarades, lui Oswald, et jusqu’au fou Wamba, se proposaient d’aider Gurth à s’échapper pendant la route, si la colère de Cedric ne pouvait être apaisée.

— Dieu veuille qu’ils accomplissent ce projet ! dit Ivanhoe. Il semble que je sois destiné à appeler le malheur sur la tête de tous ceux qui me témoignent quelque intérêt !… Mon roi m’a honoré, m’a distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout autre, prend les armes afin de lui ravir sa couronne. Mes égards pour la plus belle des femmes ont porté atteinte à sa liberté et à sa tranquillité ; et maintenant mon père, dans un accès de colère, peut faire périr ce malheureux esclave, uniquement parce qu’il m’a donné des preuves de zèle et d’affection. Tu vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues tes soins ; écoute les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant que les maux qui, semblables à une meute acharnée, suivent mes pas, fondent aussi sur toi.

— Sire chevalier, ton état de faiblesse, le chagrin que tu éprouves, voilent à tes yeux les secrets desseins de la Providence. Tu as été rendu à ta patrie au moment où elle avait le plus grand besoin d’un bras vaillant et d’un cœur intrépide ; tu as humilié l’orgueil de tes ennemis, de ceux de ton roi, lorsque cet orgueil était porté à son comble ; et tu vois que le ciel a envoyé pour panser tes blessures une main secourable, une main habile dans cet art, quoiqu’il l’ait choisie au milieu du peuple que toi et les tiens vous méprisez le plus. Prends donc courage, et pénètre-toi de l’idée que ton bras valeureux est destiné à opérer quelque grand exploit. Adieu. Quand tu auras pris la potion que je vais t’envoyer par Reuben, tâche de prendre un peu de repos, afin d’être en état de supporter les fatigues du voyage. »

Ivanhoe, convaincu par les raisonnements de Rébecca, se conforma entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la potion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille ; le lendemain matin la généreuse Rébecca, ne lui trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu’il pouvait être transporté sans danger.

On le plaça dans la même litière qui l’avait ramené du tournoi, et toutes les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et commode. Il n’y eut qu’un seul point sur lequel, malgré toutes les instances de Rébecca, on n’eut pas suffisamment égard à la position du blessé. Isaac, comme le voyageur enrichi de la dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte des voleurs : car il n’ignorait pas que le Normand aussi bien que le Saxon, le noble aussi bien que le brigand, regarderaient toujours comme une œuvre méritoire de dépouiller un juif : ils voyageaient donc à grandes journées, ne faisant que de courtes haltes et des repas plus courts encore, de sorte qu’il devança Cedric et Athelstane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui avaient fait une longue pause devant la table de l’abbé de Saint-Withold. Cependant, telle était la vertu du baume de Miriam, ou la force de la constitution d’Ivanhoe, qu’aucun des inconvénients que Rébecca avait appréhendés ne survint pendant la route ; mais, sous un autre rapport, le résultat prouva qu’une trop grande précipitation est souvent nuisible. La célérité qu’il exigeait dans la marche donna lieu à des disputes entre Isaac et les gens qu’il avait loués pour lui servir d’escorte. C’étaient des Saxons aimant, comme tous leurs compatriotes, leurs aises et la bonne chère ; c’est-à-dire, comme le leur reprochaient les Normands, qu’ils étaient gourmands ou paresseux. À l’opposé de Shylock[2], ils avaient accepté les offres d’Isaac dans l’espoir de vivre à ses dépens, et la rapidité avec laquelle on voyageait renversait leurs espérances : ils firent donc des représentations sur le risque qu’ils couraient de ruiner leurs chevaux par cette marche forcée. En outre il s’éleva une querelle extrêmement vive au sujet de la quantité de vin et d’ale qui devait leur être allouée à chaque repas. Bref, il arriva qu’au moment où le danger qu’Isaac redoutait si fort vint le menacer, il se trouva abandonné par les mercenaires mécontents sur la protection desquels il avait compté, parce qu’il n’avait pas employé les moyens indispensables pour s’assurer leur bonne volonté.

Ce fut dans cet état d’abandon et de dénûment absolu de se cours que le Juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric, comme on l’a dit plus haut, et tombèrent ensuite au pouvoir de de Bracy et de ses confédérés. On fit d’abord peu d’attention à la litière, et elle serait probablement restée en arrière, si de Bracy, entraîné par la curiosité et par le désir de s’assurer si elle ne contenait pas l’objet de son entreprise, car lady Rowena était couverte d’un voile, ne s’en était approché. Mais son étonnement fut extrême lorsqu’il y trouva un homme blessé, qui, se croyant tombé entre les mains des outlaws auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection ainsi qu’à ses amis, avoua franchement qu’il était Wilfrid d’Ivanhoe.

Les principes de l’honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérèglements et de sa légèreté, n’avaient jamais entièrement abandonné de Bracy, lui interdisaient de porter la main sur un homme hors d’état de se défendre ; et il résolut aussi de ne pas le faire connaître à Front-de-Bœuf, car ce féroce baron ne se serait fait aucun scrupule de se débarrasser d’un rival qui lui contestait ses droits au fief d’Ivanhoe. Mais, d’un autre côté, rendre la liberté à un chevalier que ce qui s’était passé au tournoi devait lui faire regarder comme l’amant préféré de lady Rowena, était un effort de générosité trop grand pour de Bracy, qui savait d’ailleurs, car cela était de notoriété publique, que ce motif était le seul qui avait porté Cedric à bannir Ivanhoe de la maison paternelle. Prendre un moyen terme entre le bien et le mal, fut tout ce dont il se sentit capable : il ordonna à deux de ses écuyers de se tenir constamment près de la litière, et de ne pas souffrir que qui que ce fût s’en approchât : si on venait à leur faire quelque question, ils répondraient que c’était la litière de lady Rowena, et qu’ils s’en servaient pour transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château n’étaient occupés que de leur double conquête, pour l’un les trésors du Juif, pour l’autre sa charmante fille, les écuyers de de Bracy transportèrent Ivanhoe dans les appartements les plus reculés du château, toujours en le faisant passer pour un camarade blessé ; et telle fut l’excuse qu’ils donnèrent à Front-de-Bœuf lorsqu’il leur demanda pourquoi, aux premiers cris d’alarme, ils ne s’étaient pas rendus sur les remparts.

« Un camarade blessé ! » s’écria-t-il d’un ton de colère et de surprise ; « je ne m’étonne plus que des proscrits et des paysans aient l’audace de se présenter en armes devant des châteaux, ni que des bouffons et des porchers osent envoyer un cartel à des nobles, quand on voit des hommes d’armes devenir garde-malades, de francs compagnons se tenir derrière les rideaux d’un lit, et encore dans le moment où l’on s’apprête à soutenir un assaut ! Aux murailles, misérables traînards ! » ajouta-t-il d’une voix qui fit retentir toutes les voûtes du château, « aux murailles ! ou je vous brise les os avec ma massue.

— Nous ne demandons pas mieux que d’y aller, » répondirent-ils d’un ton de mauvaise humeur, « pourvu que vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de veiller sur le moribond.

— Le moribond ! animaux que vous êtes ! répliqua le baron : nous serons tous moribonds, je vous le garantis, si nous ne montrons pas plus de courage. Mais je vais vous faire relever de garde auprès de ce camarade, comme vous l’appelez… Holà ! Urfried !… la vieille !… ho ! fille de sorcière saxonne !… m’entends-tu ?… Va soigner ce malade, puisqu’il faut qu’il ait quelqu’un auprès de lui, pendant que j’emploierai ces gens-ci autre part… Allons, vous autres, voici deux arbalètes avec leurs tourniquets et des carreaux[3]. Vite, à la barbacane, et que chaque trait que vous lancerez s’enfonce dans une tête saxonne. »

Les deux écuyers, qui, de même que la plupart des soldats mercenaires, aimaient le mouvement autant qu’ils détestaient l’inaction, se rendirent gaîment à leur poste.

Ce fut ainsi qu’Ivanhoe se trouva confié à la garde d’Urfried ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le sang bouillait au souvenir de ses injures, et dont le cœur n’était rempli que du désir de la vengeance, ne tarda pas à résigner entre les mains de Rébecca l’emploi que l’on venait de lui confier.



  1. Le texte dit dogs, chiens ; un équivalent nous a paru préférable. a. m.
  2. Juif qui, dans la pièce de Shakspeare intitulée le Marchand de Venise, se vante de vivre aux dépens des chrétiens. a. m.
  3. Le tourniquet servait à bander l’arbalète, et le carreau était adapté à cette arme : on le nommait carreau, parce que la tête en était carrée, ou taillée en forme de diamant. a. m.