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Jacques et Marie, souvenir d’un peuple dispersé/4

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Eusèbe Sénécal, imprimeur-éditeur (p. 245-295).

TROISIÈME PARTIE.



I

Cinq années de combats continuels et acharnés suivirent ces événements. En Canada, l’attention générale des colons fut toute absorbée par cette lutte gigantesque qu’entreprit de soutenir une poignée d’hommes héroïques pour garder à la France la moitié d’un continent, et repousser de leurs foyers une domination abhorrée. Toutes les passions individuelles se concentrèrent dans cet intérêt urgent de l’honneur national et du salut de la patrie. Chacun fit taire ses propres douleurs, oublia ses malheurs, ses pertes, ses jouissances envolées ou différées, pour ne songer qu’au danger commun, au danger présent ! La vie de la famille fut interrompue, arrêtée comme le soleil sur l’armée de Josué, pour laisser le peuple combattre ; on ne pensa plus au bien-être du foyer qu’on avait payé si cher, on fit taire chez soi-même et les siens la fatigue, la souffrance, le cœur, le sang. La Nouvelle-France, épuisée par toutes les privations, accablée sous le nombre de ses ennemis, et cependant toujours debout, toujours menaçante, semblait avoir attiré dans son sein la vie de tous ses enfants pour porter de plus grands coups ou tomber Tout d’une pièce ; et ses enfants n’attendaient pas qu’elle leur demandât leur vie, ils courraient lui en faire l’offrande ; des soldats de douze ans marchaient avec des octogénaires sous le même drapeau ; on ne laissait à la chaumière que les femmes avec les plus petits de la famille ; les prêtres, après avoir dirigé ces faibles ouvriers aux travaux de la moisson, allaient bénir ceux qui tombaient sur les champs de bataille : ils recueillaient le froment à la maison et les morts à la frontière !… Le peuple entier était à la ration, il n’avait presque plus de pain, on lui mesurait à l’once le poisson séché et la chair des chevaux qui avaient fait leur temps ou qu’on ne pouvait plus nourrir. Eh ! faut-il le dire ?… pendant ces calamités, une troupe de vampires s’était abattue sur nous et soutirait les forces de la patrie défaillante.

Profitant du trouble et des embarras où nous tenait une tâche si laborieuse, un agent infâme d’un gouvernement sans nerf et sans gloire, aidé de complices encore plus dénués de vergogne, détournait les fonds destinés à la défense et au soutien de la colonie, affamait encore la population pour lui faire payer plus cher les grains qu’il extorquait, d’une autre main, des cultivateurs, par sa fourberie et ses vexations ; des grains produits avec les sueurs des femmes, des vieillards et des invalides !… que les soldats avaient semés et recueillis entre deux campagnes, après avoir battu l’ennemi et couru sur cinq cents lieues de frontière !… Pendant que nous mourions de faim, la clique de Bigot, se hâtait d’acheter des châteaux en province et des hôtels à Paris, pour aller dépenser en débauches, quand la France serait vaincue, le prix de notre indigence, de notre faim, de notre désespoir, de notre défaite !

Est-il possible qu’il se soit trouvé, à côté de tant de dévouement et de valeur, des Français si lâches et si dégradés !

Ces extorsions, on ne les ignorait pas ; on connaissait aussi l’indifférence de la Cour, l’ineptie du ministère, les dédains de la métropole, on en murmurait quelquefois ; cependant, aucune pensée de désespoir, aucune faiblesse ne se manifestait au milieu de ces enfants abandonnés de la France ; ils remettaient le châtiment des mauvais serviteurs au temps de la paix, et pour le moment, ils ne connaissaient qu’un devoir, celui de combattre.

Aussitôt que la neige laissait la terre découverte, que les eaux reprenaient leurs cours, ils couraient aux avant-postes ; la nature ranimée semblait leur rendre une vie nouvelle, leur donner d’autres bras ; on aurait dit, aux coups qu’ils préparaient, qu’ils avaient grandi ; à plus de mille lieues de la France, n’avant pas dans leur gamelle leur repas du lendemain, et comptant dans leur giberne moins de cartouches qu’ils n’avaient d’adversaires ; ne voyant derrière eux que la solitude et la ruine, et devant eux que des ennemis toujours croissant, ces hommes se levaient toujours sans crainte et sans murmure pour voler au combat, allant chercher les Anglais du Cap-Breton au lac Supérieur, du St.-Laurent aux limites de la Pensylvanie, et souvent, n’attendant pas le printemps pour tenter de pareilles expéditions. Victorieux, ils ne revenaient pas pour recevoir des couronnes — qui donc, parmi les distributeurs de lauriers, s’amusait à regarder d’Europe ces pauvres batailleurs du désert ? — ils allaient revoir pendant quelques jours la désolation de leurs chaumes ; c’était leur récompense : vaincus, expirants, ils ne songeaient pas à se rendre, mais ils appelaient encore du secours ; ils criaient à la France : « Du pain ! du pain et seulement quelques bras !… »

Ils attendirent durant des années entières, l’arme à l’épaule, jusqu’à la dernière charge de fusil, jusqu’à la dernière bouchée, ce pain et ces quelques bras qui ne vinrent jamais… Et pendant ce temps-là, les femmes et les religieuses pansèrent les blessés avec leur linge de corps, les soldats bourrèrent leurs canons, sur les ruines de leurs remparts, avec leurs draps de lit et leurs chemises ! La conquête nous prit presque nus. Ces héros qui se dressaient devant le monde pour soutenir sur leurs reins un empire immense qui leur échappait par lambeaux, étaient vêtus comme des mendiants ; les rayons de leur gloire s’échappaient à travers les trous de leurs haillons !

Malgré les victoires de la Monongahéla, d’Oswégo, de William-Henry, de Carillon et de Montmorency, où nos soldats combattirent toujours un contre cinq, attaqués tous les ans par trois armées qui se décuplaient quand les nôtres se décimaient, nos défenseurs virent tomber un à un ces remparts qu’ils avaient jetés à travers l’Amérique, depuis le golfe St.-Laurent jusqu’au Mississipi. Louisbourg, cette sentinelle du Canada, placée sur l’océan à l’embouchure de notre unique artère, fut pris et rasé ; les forts Frontenac, sur le lac Ontario ; Duquesne, dans les vallées de l’Ohio ; Carillon et St-Fréderic, sur les lacs Champlain et St.-Sacrement ; Niagara, sur la route du Détroit, furent tous abandonnés, occupés par l’ennemi, ou détruits : nous avions perdu cette ligne de défense ; les lacs et la mer, la route de France et de la Louisiane nous étaient également fermés. À mesure que notre phalange voyait les gardiens de ses avant-postes écrasés sur la frontière, elle se resserrait sur le cœur de la patrie. Enfin, Montcalm, ce dernier chevalier de l’ancienne France, tomba avec la fleur de ses officiers et une partie de son armée sur les plaines d’Abraham ; et Québec, abandonné de son gouverneur, presque sans garnison, encombré de ruines et vide de provisions, avec une population sans toit, qui, à la suite des bombes des Anglais, voyait arriver les rigueurs de l’hiver, n’attendant plus aucuns secours avant le printemps, Québec ouvrit ses portes au vainqueur. Cette citadelle fameuse, l’unique et dernier point d’appui de la puissance française en Amérique, était perdue.

On appela cela un acte de trahison, de lâcheté !… À cette époque, dans notre pays, on était déshonoré quand on ne savait pas mourir de faim plutôt que de subir le joug des Anglais ! — Nos mœurs se sont bien radoucies ; il y en a maintenant qui se rendent avant d’avoir faim.

Le général Murray, en entrant dans la ville, fut obligé de faire distribuer du biscuit aux habitants : ils n’avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures ; et les troupes se mirent à relever quelques habitations, sans céda elles n’auraient pas pu se loger durant l’hiver… [1]

Pendant ces cinq années de labeur, on entendit parler bien peu des proscrits acadiens, et il fut difficile de leur porter secours ; que dis-je ? on put à peine songer à eux, et si Jacques pensa souvent à Marie, il désespéra plus que jamais de la rencontrer de nouveau ; il voyait l’espace qui le séparait d’elle s’élargir toujours davantage et se remplir d’obstacles de plus en plus insurmontables. Lorsqu’au Canada, les hommes valides, placés dans de meilleures conditions, ne voyaient plus le jour où ils s’arrêteraient pour reposer leurs têtes, sécher leurs sueurs, reprendre la vie tranquille avec ses jouissances, bâtir le toit de leurs amours et le berceau d’une postérité nouvelle, quels rêves heureux pouvait édifier ce malheureux exilé ?


II

Avant d’arriver à l’époque où je dois reprendre le récit des événements de sa vie, je dois dire, en peu de mots, quel chemin il suivit durant cette période historique dont je viens d’esquisser le tableau.

Ayant quitté pour toujours les côtes de l’Acadie, il rejoignit après dix jours de séparation, avec P’tit-Toine et sa troupe expéditionnaire, le corps de M. de Boishébert. Ces dix jours allaient désormais compter dans sa vie plus que toutes ses années !…

Pendant plusieurs mois, il vit venir de tous côtés des fractions de familles, débris des populations de Port-Royal et de Beau-Bassin échappés aux fureurs des Anglais ; ils arrivaient à moitié nus, se traînant à peine dans les boues d’automne, sur des chemins de neige, avec des figures livides, décharnées, un aspect de spectre ; ils parlaient comme des insensés ; l’excès de toutes les douleurs, de toutes les privations avait anéanti toutes les forces de leur âme ; plusieurs n’étaient plus que des machines hideuses qui marchaient parle seul instinct de la vie : les plus forts traînaient les plus faibles, et quand ils n’en pouvaient plus, ils s’arrêtaient et ils attendaient que la mort les délivrât de leur fardeau, puis ils essayaient de continuer ensuite leur route ; c’est ainsi que beaucoup déposèrent au bord des sentiers sauvages qu’ils ne revirent jamais, un enfant, une mère, un vieillard, une épouse !… semence d’affections qui ne rapportait que des larmes…

La petite troupe de M. de Boishébert accueillit ces malheureux et leur partagea sa ration. Le commandant eu fit transporter une partie jusqu’à Québec. Mais à la chute de Louisbourg, il se vit de plus assailli par tous les anciens émigrés qui s’étaient fixés sur l’île St.-Jean (du Prince-Édouard), au Cap-Breton et sur les côtes du golfe St.-Laurent. Cette fois, c’étaient des villages entiers qui se dépeuplaient. Craignant les atrocités qu’avaient subies leurs frères de l’Acadie, et qu’éprouvèrent ceux qui restèrent derrière eux, ces pauvres gens venaient en foule s’abriter sous un drapeau qui s’en allait, et demander protection contre une armée, à deux cents hommes qui pouvaient à peine se nourrir !

M. de Boishébert, voyant tout perdu sur cette frontière, se repliait sur Québec, devant la flotte et la division de terre qui venaient mettre le siège devant cette ville. Les Acadiens s’attachèrent à ses pas, mais c’était pour mourir en suivant les couleurs de la France ; car bien peu de ceux-là parvinrent à la capitale ou réussirent à se soustraire à la haine insatiable de leurs persécuteurs. On en compta trois cents qui tombèrent sur les grèves arides, dans leur épuisement et leur lassitude, et qui ne se relevèrent jamais ; et combien d’autres expirèrent, que personne ne compta ? Tous ne suivaient pas immédiatement le camp français ; quelques-uns s’attardaient, d’autres n’avaient pas réussi à le joindre : quand on demande aux statistiques anglaises et françaises de ce temps les noms des six à sept mille habitants qui disparurent à cette époque, de ces nouvelles provinces conquises par la Grande-Bretagne, on trouve bien des absents, bien des disparitions ; et il est au moins permis de demander aux bourreaux de l’Acadie : « Qu’avez-vous donc fait de ceux-là ?… que sont-ils devenus ?… » car c’est encore à la lueur des villages incendiés par les troupes de Wolfe que M. de Boishébert ramena son petit détachement au camp de Montmorency.

D’autres brigands, dignes émules des Lawrence et des Murray, inscrivaient leurs noms sur des champs nivelés par le feu, tout le long de la rive habitée du St.-Laurent. Là aussi on punit la terre fécondée par le travail, on brûla tous les arbres fruitiers !…

Parmi les réfugiés de l’île St.-Jean, Jacques reconnut plusieurs des anciens habitants de la Missaguache, mais il ne revit aucuns de ses parents et personne ne put rien lui en dire. Cela lui laissa l’espoir qu’il les retrouverait quelque part au Canada.

C’est sous de pareilles circonstances que le capitaine Jacques Hébert vint se rallier avec son détachement à l’armée du marquis de Montcalm, pour livrer les derniers combats ; la mort qu’il avait vue se présenter à lui sous toutes les formes ; qu’il avait bravée, insultée et cherchée tant de fois, l’épargna encore sur les plaines d’Abraham, en 1759 ; de sorte qu’on le vit de nouveau, fidèle au rendez-vous des derniers braves, venir se ranger sous les ordres du chevalier de Lévis, le 25 avril 1760, à la Pointe-aux-Trembles, pour commencer une nouvelle campagne.


III

Ils se trouvèrent réunis, là, à peu près sept mille hommes ; à part quelques centaines de soldats laissés à l’Île-aux-Noix, à St.-Jean, à l’entrée du lac Ontario et à Montréal, c’était toute notre armée ; la Nouvelle-France, après avoir pressuré ses flancs pour en faire sortir toute sa sève généreuse, ne put compter sur plus de bras pour la sauver. Mais le chef était un de ces héros dont la Grèce a fait ses demi-dieux, et ceux qui le suivaient, peu habitués à choisir leurs bonnes fortunes, à énumérer leurs ennemis avant de les frapper, ne connaissaient pas encore la mesure de leur courage. Cette fraction d’armée allait en voir surgir trois devant elle toutes plus nombreuses qu’elle ; aussi, elle se hâtait de porter les premiers coups ; elle courait à ses adversaires les plus avancés.

Avant que les Anglais fussent prêts à se mettre en campagne et que leur flotte pût entrer dans le fleuve encore chargé de glaces ; avant la fonte des neiges et l’affermissement des chemins de terre, Lévis avait voulu aller surprendre la garnison de Québec, reprendre la ville, s’y fortifier à la hâte pour pouvoir ensuite offrir une résistance désespérée aux Anglais, en attendant les quelques secours que la France pouvait envoyer encore à la colonie. C’est dans ce but qu’il s’était embarqué à Montréal sur des petits bateaux, avec le noyau principal de ses troupes, et avait donné l’ordre aux autres corps qui avaient hiverné dans les villages de se rendre en toute diligence sur les bords de la petite rivière Jacques-Cartier, où il les rejoignit.

C’est le 28 avril, au matin, que Lévis fit son apparition à la tête de toutes ses forces, au bord du plateau de Ste.-Foy, en vue de ces mêmes plaines d’Abraham déjà marquées, pour nous, d’un triste souvenir. Nos soldats ne les avaient pas revues depuis le lendemain de leur défaite. Aussi, c’est avec une impression profonde et une ardeur singulière qu’ils gravirent les premières saillies qui conduisaient à cette arène où ils venaient lutter une seconde fois.

Ils étaient mornes en y mesurant leurs premiers pas ; et, malgré la résolution énergique qui les poussait, ils ne pouvaient se défendre de ce certain serrement de cœur qui n’est pas la peur de l’ennemi, mais la crainte des décrets de Dieu quand on va tenter une des grandes entreprises de sa vie, et jouer le sort d’un pays. Oh ! non, ils ne craignaient pas l’ennemi, ceux-là, car dans ce moment, cet ennemi c’était leur but désiré, leur ambition, l’unique ressource laissée à leur salut !… Il n’était pas nécessaire d’animer leur courage pour leur faire accomplir des prodiges ; ils avaient devant eux un champ tout marqué des traces d’un terrible échec qu’il fallait réparer, une terre toute remplie de cadavres qui avaient mal dormi sous les talons des patrouilles anglaises et qui appelaient vengeance !… ils étaient aux pieds de cette citadelle qu’il fallait emporter si l’on voulait rester Français et garder le prestige et les avantages de la victoire ; toute leur espérance se levait donc sur cette plaine, comme une aurore, pour couronner leurs succès, et en y apercevant les Anglais qui venaient au devant d’eux, ils se sentirent reposés de leurs fatigues, et forts comme des athlètes longtemps préparés pour la lutte.

Quelques corps seulement avaient atteint les dernières assises échelonnées autour des hauteurs de Sainte-Foy, et toutes les forces ennemies étaient déjà sur les lieux, rangées en bataille en avant des buttes de Neveu : elles ne s’étaient pas Laissées surprendre.

Murray ne voulut pas donner aux Français le temps d’atteindre les hauteurs et de se développer sur la plaine ; il ne pouvait maîtriser l’impatience de ses soldats ; lui-même avait hâte de se débarrasser de cette poignée de téméraires ; il espérait venir bientôt à bout de ces bandes déguenillées et affamées qui marchaient depuis trois jours et trois nuits, sur des chemins affreux, dans la boue et la neige fondue, à travers les bois et les savanes, sous une pluie froide d’avril, une pluie de Québec !… Ils armaient sans artillerie, n’ayant pu traîner dans les marais de la Suède que trois petites pièces de canon ; et ils allaient être forcés de déployer leurs lignes à la hâte sur la déclivité d’un terrain inégal, plein de ravins, où le pied glissait, où l’œil perdait l’horizon, en face de toute l’artillerie ennemie, devant ses tirailleurs qui occupaient tous les sommets. Murray dut se féliciter qu’on lui présentât la bataille dans de pareilles conditions ; c’était lui permettre de terminer la guerre et d’en recueillir les triomphes.

Cependant, les Français, qui comptaient surprendre leurs adversaires, ne furent pas déconcertés de se voir si bien attendus ; ils étaient aussi nombreux qu’eux, et dans cette proportion ils avaient toujours été vainqueurs sur ce continent ; leur avant-garde avait eu le temps d’arriver sur le terrain. Lévis la fit courir aussitôt sur deux points : à droite, pour occuper une redoute élevée par les Anglais l’année précédente ; à gauche, pour s’adosser au moulin et à la ferme Dumont : le premier point protégeait la côte et l’anse du Foulon où devaient débarquer les munitions, l’artillerie et les approvisionnements des troupes ; le second, placé sur la route de Sainte-Foy, gardait le passage où se précipitait en ce moment le gros de l’armée. C’est sur ces deux pivots que devait tourner la fortune de la journée, car c’était pour les Français des positions essentiellement nécessaires à leur succès. À peine quelques compagnies de grenadiers y furent-elles établies, que Murray lança dessus des forces écrasantes pour les déloger. Lévis, sentant que ses hommes allaient être hachés, et n’ayant pas de soldats à sacrifier, ordonna aux grenadiers de se replier en combattant vers les corps qui débouchaient en cet endroit sur la plaine et qui venaient pour les soutenir. Il attirait ainsi une partie des assaillants sous son feu. C’est du côté du moulin, et par conséquent sur l’aile gauche de Lévis, que Murray voulut faire les plus grands efforts ; il fallait arrêter la marche des Français, les rompre et les précipiter vers les bois et les marais d’où ils sortaient ; il fait donc tourner toutes ses batteries dans cette direction ; vingt canons se mettent à vomir les boulets et la mitraille en travers du chemin de Sainte-Foy ; les Français qui défilent sous cette averse fulminante sont fauchés, et tombent couverts de boue et de sang. L’intrépide commandant de l’avant-garde est atteint en ce moment et roule parmi ses morts, laissant ses hommes sans commandement. Mais ils pouvaient s’en passer ; dans ces armées presque nomades et avec l’habitude que l’on avait des combats de petites bandes, les soldats aguerris pouvaient tous être capitaines dans l’occasion. Voyant les grenadiers, accablés sous le nombre, céder le terrain, ils volent à leur secours, les soutiennent, et tous ensemble reprenant de pied ferme, ils arrêtent les Anglais, les acculent à leurs coteaux, les écrasent, passent sur le ventre d’une partie d’entre eux, poussent les autres jusqu’à la ferme Dumont, s’y précipitent avec furie, en chassent le corps qui l’occupaient, et après un combat de gladiateurs, s’y établissent eux-mêmes. Forcés d’évacuer la place une seconde fois, ils y reviennent une troisième, et finissent par se maintenir malgré une grêle de projectiles qui les décime et les ensevelit sous les décombres de leur frêle rempart.

Pendant ces charges brillantes, toute l’armée s’est précipitée sur le champ de bataille et a pu prendre ses positions. Lévis, profitant des avantages de sa gauche et du mouvement considérable de troupes que Murray avait dirigées contre elle, donne l’ordre de reprendre la redoute du Foulon, sur sa droite. Les petits combats, ou, pour mieux dire, les petites armées ont cet avantage, que les combattants se voient, s’animent de leurs propres exemples, utilisent de suite leurs succès. Il existait une certaine jalousie et beaucoup d’émulation entre les troupes régulières et celles tirées de la colonie qui, à cette époque, avaient presque autant de service que les premiers et pouvaient mieux résister aux rigueurs du climat. Or, c’est aux Canadiens de la brigade de la Reine, au corps mêlé de M. de St.-Luc et du bataillon de Jacques, qu’est confiée la tâche d’occuper là redoute ; ces gens brûlaient d’éclipser la prise de la ferme Dumont : ils avaient vu les Anglais sauter par les fenêtres, culbuter par-dessus les clôtures, et notre drapeau flotter sûr le moulin ; et c’est en le saluant d’une immense acclamation, qu’ils s’élancèrent des bois de pins où ils s’étaient tenus jusqu’alors. Ils ondulèrent un instant dans les ravins et sur les coteaux, comme des vagues que la tempête pousse de la haute mer, puis ils assaillirent l’épaulement de là redoute et retombèrent derrière. Un feu terrible les avait accueillis ; ils disparurent un instant dans la masse de fumée, comme dans le cratère d’un volcan en éruption. Les Anglais ne purent résister à un choc si violent, et on les vit bientôt sortir pèle-mêle du nuage où ils étaient ensevelis et se retirer précipitamment vers leur point de départ.

La redoute comme le moulin étaient entre nos mains ; les deux tentatives de Murray contre nos extrémités avaient échoué, notre armée était rentrée dans toutes ses positions ; elle pouvait, à son tour, attaquer l’ennemi dans les siennes ; mais le général anglais nous prévint. Exaspéré d’avoir échoué sur nos ailes, il avait résolu de faire un effort décisif sur notre centre. Pendant que son artillerie continue de foudroyer le moulin et la redoute, il charge le milieu de nos lignes avec le gros de son armée. Cette masse descend de ses buttes, sous notre fusillade, compacte et solide comme un mur. Sans artillerie, il est impossible de la rompre ; elle porte avec elle l’espérance de Murray. L’on fait avancer au devant un détachement de milice de Montréal pour recevoir le premier choc ; les bataillons anglais tombent dessus, nos hommes résistent, leurs officiers succombent, les premiers rangs sont broyés, d’autres les remplacent et la ligne reste inébranlable : de nouveaux bataillons se ruent sur eux, les chargent à outrance, mais ils ne bronchent pas davantage ; on dirait qu’ils se sont enracinés au sol. Ils ont maintenant un rempart d’Anglais devant eux ; le colonel Réarme, leur commandant, est enseveli dessous : ses soldats lui ont fait cette holocauste terrible ; le champ du combat devient hideux : la neige boit le sang, le sang se mêle à tous les ruisseaux que produit le dégel, il s’étend sur les surfaces glacées ; on dirait que les hommes piétinent dans une grande mare coagulée.

Pendant ce temps-là, le corps de Jacques, joint à quelques détachements de milice canadienne, s’était élancé sur l’artillerie ennemie qui nous causait tant de mal ; troupiers légers, tirailleurs habiles, on les voyait bondir dans les ravins, ramper sur les coteaux, se coucher à la gueule des canons pour laisser passer la mitraille par-dessus leur tête, puis fusiller à bout portant les canonniers sur leurs pièces. Jacques était admirable. C’était un jour comme il lui en fallait un ; il avait enfin un champ de bataille, ce n’était plus un combat isolé dans le secret des forêts. On voyait partout apparaître sa grande taille, on le distinguait à ses coups ; il saisissait les tireurs à la gorge, les écrasait deux par deux, les pourfendait, les foulait à ses pieds et faisait ensuite rouler leurs pièces au bas de leurs affûts. Les Anglais pliaient rien qu’en le voyant paraître ; son passage laissait le vide ; il n’avait plus de chapeau ; ses longs cheveux fouettaient l’espace, sa poitrine était découverte ; elle fumait comme un bûcher humide auquel on vient de mettre le feu ; ses habits volaient en lambeaux ; il y avait du sourire et de la rage sur ses lèvres muettes. Son exemple électrisait ses compagnons sauvages et canadiens : cette troupe se précipitait comme un ouragan. Elle laissa derrière elle les batteries du chemin de St-Jean, complètement muettes. Restaient celles qui battaient la ferme Dumont ; nos milices vont encore les atteindre : un bataillon de grosse infanterie vient se jeter en travers de leur course, mais il ne peut ralentir leur élan ; nos hommes s’ouvrent des trouées dans ses rangs, frappent et culbutent les Anglais sur tous les côtés à la fois, et assaillent de nouveau l’artillerie, toujours avec la même vigueur, toujours avec le même succès.

Ce fut au milieu de cette seconde attaque que Jacques entendit son nom prononcé plusieurs fois au milieu de la mêlée, par une voix qui lui parut étrangère ; elle semblait sortir du fond d’un trou où venaient de rouler, pèle-mêle, plusieurs corps d’Anglais et de Canadiens : mais il n’avait pu s’arrêter à cet appel.

Lévis était rayonnant en voyant tout ce qui se passait autour de lui, la victoire brillait déjà dans sa figure : profitant du mouvement des ennemis sur notre centre et de la faiblesse de leur gauche qu’ils avaient dégarnie pour soutenir l’attaque du milieu et leurs charges sur la ferme Dumont, il ordonne au colonel Poularier de fondre sur cette aile, de la briser, de prendre ensuite les Anglais en flanc, de les pousser du chemin St.-Jean sur celui de Sainte-Foy, et de là, dans les baissières de Ste.-Geneviève.

« Alors, se dit en lui-même notre général, leur retraite sur la ville sera coupée, et ils resteront sans munition, sans nourriture et presque sans armes, au milieu d’un pays ennemi désolé ; nous échangerons avec eux nos positions et nos greniers ; nous verrons s’ils s’en trouvent bien !… Alors, nous pourrons encore soutenir un siège, attendre nos secours s’il nous en vient, avec un bon traité de paix ; ou bien rendre la ville, quand cela me plaira… Oh ! ce n’est pas moi qui vous la donnerai, vilains Anglais, allez !… »

Le Royal Roussillon était déjà parti pour exécuter cette tâche, et c’est sans doute en le voyant aller que Lévis faisait ses beaux rêves de victorieux ; car ces valeureux soldats couraient presqu’aussi vite que sa pensée au-devant de ses désirs. Ayant abordé la gauche de Murray à la bayonnette et au pas de course, ils l’enfoncent sans se ralentir, la traversent de part en part, et ne s’arrêtent que sur la pente de ces fameuses buttes de Neveu qui avaient vu tomber Montcalm et choir notre drapeau l’armée précédente. Toute notre armée les aperçoit ; le coup est décisif ; les Anglais dispersés sur ce point sont rejetés sur leur centre, les uns en avant, les autres en arrière, et en paralysent l’action. Lévis, en voyant ce désordre, pousse aussitôt son autre aile sur la droite ennemie ; celle-ci se délabre, tourne le dos et se précipite à son tour vers la ville. La commotion de cette seconde défaite vient encore ébranler les masses centrales de l’armée de Murray ; elles se fracturent, se séparent, le lien de l’obéissance est partout rompu ; la voix du général reste étouffée dans le grand cri : sauve qui peut.

Lévis croit atteindre son but : il fait dire aux brigadiers de la Reine d’appuyer le bataillon du colonel Poularier, trop faible pour précipiter dans la plaine l’armée anglaise tout entière. Cet ordre est mal rendu, la brigade se porte sur un autre côté, et l’ennemi fuit avec tant de précipitation, avec si peu de cohésion, et il est si proche de la ville, qu’il devient impossible de le saisir eu corps, et de l’empêcher de se réfugier derrière ses murailles.

Un mot mal prononcé ou mal entendu l’avait sauvé : il laissait entre nos mains presque tout ce qu’il avait, apporté au combat, ses canons, son matériel de guerre, ses morts et une partie de ses blessés, mais il avait sauvé les restes de son armée, et refermé sur lui les portes de la ville. Ce succès était suffisant à la bonne fortune de l’Angleterre. Dieu voulait au moins accorder au courage des Français la victoire pour récompense ; il nous abandonnait les fumées de la gloire, il nous donnait un champ de lauriers pour ensevelir notre empire naissant, mais il n’en livrait pas moins la possession de l’Amérique septentrionale à nos éternels adversaires.


IV

Cette victoire avait été remportée après trois heures de combat ; mais elle nous avait coûté bien cher : c’est quand le moment fut venu de recueillir les blessés et d’ensevelir les morts, que nous pûmes calculer ce qu’elle nous valait de sang précieux.

La curiosité de Jacques et son inquiétude l’entraînèrent vers l’endroit où il avait entendu cette voix l’appeler. Comme il n’avait pas revu P’tit Toine depuis leur charge sur l’artillerie ennemie, il pensa que ce devait être lui qui lui avait demandé secours dans la mêlée.

Le brave jeune homme s’était conduit admirablement, durant toute cette guerre, et il avait gagné le grade de lieutenant au combat de Montmorency. Jacques pleurait d’avance à l’idée qu’il pouvait être séparé de cet excellent frère d’armes et de cœur. Il l’aimait de toute la force de ses affections brisées. Le plus jeune des Landry avait dans ses traits tout ce qu’un homme peut prendre à la figure d’une jolie femme sans avoir l’air efféminé ; il portait surtout la ressemblance morale de sa sœur, et il essayait de rendre à Jacques, qu’il admirait, beaucoup, quelque chose de la tendresse de Marie ; il ne manquait à ce sentiment que cette nuance exquise qui ne peut exister qu’entre un cœur d’homme et un cœur de femme, l’amour.

Le pressentiment de Jacques ne l’avait pas trompé : en arrivant au lieu qu’il avait remarqué, il vit dans une dépression du terrain, en partie comblée par des cadavres d’Anglais et de Français, un corps de jeune homme dont on n’apercevait qu’une épaule et les extrémités inférieures. Il lui fut facile de reconnaître son pauvre lieutenant. Il se hâta de le dégager, pour l’emporter et s’assurer s’il vivait encore ; et dans son tendre empressement, il s’aperçut à peine qu’il était étroitement serré dans les bras d’un officier anglais, celui probablement qui lui avait porté le coup fatal : la mort retenait dans un embrassement éternel ces deux ennemis qui s’étaient joints pour se tuer !… L’Anglais était couché la face contre le Français, et comme il était plus grand, il le dépassait de toute la tête. Jacques le repoussa rudement et, saisissant son ami, il essaya de retrouver sur ses lèvres et sur son cœur les indices de la vie ; mais il ne s’y révélait ni respiration ni battement de cœur : le visage conservait seulement l’incarnat que donne l’action, il était froid ; le torse portait sur le côté un trou béant, qui semblait avoir été fermé jusqu’alors, car il s’en dégorgea, dans ce moment, un ruisseau de sang.

— Encore un ! s’écria Jacques, en pressant sur sa poitrine le cadavre insensible. Encore celui-là !… Il faut donc qu’ils me soient tous enlevés, et que mon cœur reste sans affection !…

Après ces paroles, il demeura un instant à regarder cette figure, image d’une autre plus chère encore et dont il allait perdre avec celle-ci le dernier souvenir vivant ; puis se levant par un de ces mouvements passionnés qui lui étaient naturels, il s’écria en brandissant son coutelas :

— Maudits Anglais ! que vous m’aurez fait de mal !…

Et en articulant cette imprécation, ses yeux s’arrêtèrent sur l’officier ennemi qui n’était plus gisant devant lui, mais à genoux et assis sur ses talons. Pendant l’instant de contemplation navrante que Jacques avait donné aux restes de son ami, l’Anglais, qui n’était que blessé, ranimé sans doute par la secousse qu’il venait d’éprouver, s’était relevé peu à peu, et en apercevant le groupe pitoyable que formait P’tit-Toine dans les bras de Jacques, il s’était arrêté à les considérer avec un regard vitré et comme perdu dans le vague de l’oubli. Il était horrible à voir ; une blessure lui séparait presque le visage en deux, mutilant le nez et les lèvres de manière à leur ôter toute forme humaine.

Jacques, dans son premier mouvement, sans considérer qu’il avait devant lui un ennemi vaincu et blessé, se précipita vers cet adversaire impuissant, et levant sa terrible lame, il s’écria :

— Et c’est toi, misérable, qui l’a tué !…

— Non, capitaine Jacques Hébert, répondit l’officier d’une voix calme et dans un français irréprochable, j’ai voulu le sauver !…

— Tu as voulu le sauver, toi ?… le sauver ?… mais tu le tenais étouffé dans tes bras !… Et pourquoi donc voulais-tu le sauver ? Tu n’es donc pas un Anglais ?…

— Oui, je suis Anglais et j’ai voulu le sauver… je ne vous dis pas cela parce que vous me menacez de m’enlever le reste d’une vie misérable à laquelle je ne tiens plus, mais parce que c’est la vérité… j’aimais ce pauvre Antoine Landry !… mais il était trop tard… le fer qui l’avait frappé traversait son corps, je venais moi-même d’être blessé, je n’ai eu que le temps d’arracher l’arme de lA plaie et de me jeter sur sa poitrine pour empêcher le sang de sortir : je voulais aussi mourir sur un cœur ami ; un cœur qui ne pût me maudire, comme vous venez de le faire, M. Jacques !… Et puis, j’aurais voulu lui parler avant qu’il ne mourut… j’aurais voulu lui parler de vous et de Marie… lui dire…

— Mais je ne me trompe donc pas… interrompit Jacques, frappé et retenu par ces paroles et cette voix qui lui rappelaient une ancienne connaissance ; — c’est bien vous, capitaine Gordon, que je revois ainsi !… Pardonnez au premier transport d’une douleur cruelle.

George, qui avait articulé avec effort les quelques phrases que nous avons entendues, fut pris d’une grande faiblesse ; tout son corps se couvrit d’une sueur froide ; Jacques crut qu’il allait rendre le dernier soupir. Durant cette syncope, il étendait toujours sa main vers celui-ci comme pour vouloir l’attirer à lui, et il prononça plusieurs fois ces mots à travers un balbutiement inintelligible :

— Jacques Hébert !… Marie !… Mon Dieu !… Winslow !… Où suis-je ?…

Le capitaine Hébert lui couvrit le front de neige, lava son visage que le sang voilait complètement, et il chercha sur son corps pour s’assurer s’il n’avait pas d’autres blessures graves, afin de les panser à la hâte. Une balle lui avait traversé le cou, au-dessus des clavicules, deux autres avaient pénétré dans le ventre à la base du foie.

— En voilà plus qu’il n’en faut pour le tuer, dit Jacques à ses compagnons. Faites un brancard avec vos fusils et nous allons le transporter avec le corps d’Antoine à l’hôpital-général.

Cet ordre s’exécuta sur-le-champ. Le trajet qu’il leur fallait faire était long et difficile, avec un pareil fardeau. Ils n’en avaient pas franchi la moitié, que le capitaine Gordon fut saisi d’un frissonnement convulsif à la suite duquel il reprit connaissance avec un peu de vigueur ; et il fit signe à ses porteurs de s’arrêter.

— Où me conduisez-vous ? dit-il.

— À l’hôpital, répondit Jacques, pour vous faire donner les soins que reçoivent nos officiers.

— Merci, capitaine, c’est inutile, n’allez pas plus loin… Dieu veut que mon chemin se termine ici… je sens la mort qui monte à mon cœur… veuillez toucher ma main, il me semble qu’elle est froide.

— Oui, répondit celui-ci, elle me paraît se glacer !… Mais ce n’est peut-être que de la faiblesse…

— Oh ! j’aurais voulu vous la donner chaude de toute la vie de mon cœur ; mais je suis encore heureux de pouvoir vous rencontrer et vous dire quelques mots avant de mourir, un adieu d’ami… L’appellerez-vous ainsi, vous ?

Jacques lui serra affectueusement la main, et ne lui cacha pas les larmes qui lui venaient aux yeux. George continua :

— M’avez-vous bien pardonné le mal que ma conduite légère et lâche a pu vous faire autrefois ?…

— Capitaine Gordon, tout a été pardonné le soir où je vous ai vu lancer vos insignes militaires à la figure de Murray.

— C’est vrai ! et vous me l’avez prouvé de suite en me délivrant d’un supplice que vous aviez bien le droit de m’infliger comme aux autres. Veuillez accepter un gage de ma reconnaissance pour votre conduite généreuse, et une preuve que j’ai fait des efforts pour mériter encore votre pardon et votre estime.

En même temps l’officier anglais détacha péniblement son épée, et il l’offrit à Jacques, ajoutant :

— N’en ayez pas d’horreur ; ce n’est pas elle qui a servi à chasser vos compatriotes… celle-ci n’a jamais frappé un Français en traître.

— Oh ! je la reçois comme le souvenir d’un frère d’armes, et si jamais je la porte contre les vôtres, j’espère qu’elle saura distinguer les adversaires nobles et généreux comme vous !…

— Voici maintenant, poursuivit George, une lettre que j’avais prise sur moi, ce matin, espérant que j’aurais l’occasion de vous la faire parvenir… elle vous servira peut-être à retrouver Marie.

En achevant ces mots, il la tira de la poche de sa veste ; elle se trouva toute inondée de sang, et elle portait à un angle la trace d’une des balles qui avait blessé George :

— Si vous la recevez, et si vous pouvez la lire, vous voyez que vous ne pourrez pas en remercier votre bataillon.

— Et vous devez avouer que vous n’avez pas cherché à la mettre à l’abri de nos coups, répondit Jacques.

Il passa un léger sourire sur la figure de George ; et ce fut le dernier de sa vie ; car aussitôt après, sa voix s’altéra sensiblement et il fallut le soutenir, car il s’affaissait ; sa figure prit cette teinte de profond recueillement qui semble refléter l’éternité. Faisant signe à Jacques de s’approcher, il lui dit à voix plus basse, en lui montrant un petit crucifix qu’il tenait entre sa main et son cœur :

— Je veux mourir catholique, j’ai pris cette résolution depuis plusieurs années… ce n’est que l’occasion qui m’a manqué… je suis prêt… je sais ce qu’il faut croire… je désire être baptisé.

— Courez chercher l’Abbé Daudin, dit Jacques à l’un de ses hommes, il doit être à la ferme Dumont.

— C’est trop loin !… murmura George ; le Père a, là, beaucoup à faire avec les siens, il ne viendra pas ici pour un Anglais.

— Il viendra, s’écria Jacques ; cours, Bastarache !

— Il y viendrait pour le diable, dit celui-ci en prenant ses jambes à son cou, si le diable voulait un tant soit peu ne plus être protestant et goûter de l’eau bénite, comme ce bon confrère anglais !

Mais le messager était à peine parti qu’une seconde défaillance s’empara de l’officier ; Jacques crut que c’était l’agonie, il courut à un ruisseau voisin, puisa de l’eau dans son chapeau, et, revenant au mourant, il fit sur sa tête l’ablution baptismale en prononçant les paroles sacramentelles. George n’avait pas complètement perdu l’usage de ses sens ; l’on voyait, au mouvement régulier de ses lèvres, qu’il récitait une prière, et sa figure semblait s’illuminer de cette joie surnaturelle qui rayonne d’une âme éclairée soudainement par la foi. Il resta, durant un moment, silencieux et recueilli, puis il baisa la croix qui pendait à son cou, et, l’élevant ensuite vers Jacques, il murmura à son oreille :

— Je l’ai trouvée près de la maison du père Landry, après le départ de la famille, et je l’ai toujours portée ; elle m’a bien inspiré ; elle m’est arrivée quand mon bonheur terrestre m’était ravi pour me conduire vers des jouissances meilleures !… Vous la laisserez reposer sur mon cœur… Je puis, à présent, être mis dans une enceinte bénie ; je désire être enterré avec notre pauvre P’tit-Toine : que je sois uni éternellement avec un de ces cœurs honnêtes, sur cette terre où l’on maudira si longtemps le nom des Anglais !… Jacques, quand vous retrouverez Marie, dites-lui que j’ai expié mes torts envers elle, que j’ai travaillé à votre réunion, que j’ai reçu mon pardon de votre main avec le titre de ma foi… Demandez-lui de ne pas haïr quelqu’un qui l’a sincèrement aimée… Dites lui, Jacques, dites-lui que j’emporte l’espoir, en mourant dans le sein de son Eglise, de confondre ma vie avec la sienne dans l’océan de l’amour divin… Mon cher rival, ajouta-t-il avec plus de difficulté, la jalousie est une chose de la terre… elle ne sépare personne, là-haut… là, rien que l’amour !… que l’amour infini !…

Jacques sentit encore un léger pressement sur sa main, après lequel le corps de l’officier resta immobile comme la terre sur laquelle il était couché.

Un profond sentiment de pitié et de respect religieux domina pendant quelque, temps tous les témoins de cette triste scène : ils ne savaient à qui donner plus de regret, à George ou à Antoine : Jacques donna, ses larmes de soldat et de proscrit aux deux ; puis il fit transporter leurs restes au cimetière de la ville. Là, au milieu du recueillement du deuil et de la nuit, il les fit inhumer cœur contre cœur, selon le désir de George, à un endroit qu’il marqua ; et quelques jours après, il alla planter sur le tertre nouvellement élevé, une planche grossièrement polie sur laquelle il avait gravé avec son couteau, dans ses heures de bivouac, deux épées croisées, avec cette épitaphe au-dessus :

À MES DEUX FRÈRES,
PAIX ET BONHEUR
AU CIEL.

Aussitôt que Jacques en eut le loisir, il ouvrit la lettre du capitaine Gordon ; elle était ainsi conçue :

« Québec, 28 Avril au matin.

Monsieur le Capitaine,

« J’ai su, l’automne dernier, que le corps de M. de Boishébert, dont vous faites parti, était attaché à l’armée de Québec ; et comme je suppose qu’il doit encore prendre part aux opérations que monsieur de Lévis vient entreprendre contre nous, aujourd’hui, je me permets de vous écrire cette lettre, ayant l’intention de vous la faire parvenir par le premier moyen que le hasard m’offrira, soit que nous soyons heureux ou malheureux dans le combat que nous allons livrer. Depuis notre séparation au presbytère de Grand-Pré, j’ai cherché toutes les occasions de soulager la famille Landry dans l’infortune où mon gouvernement l’a plongée. Arrivé à Boston, quelques jours seulement après madame Landry et sa fille, j’ai chargé une tante de notre colonel Winslow d’aller les recueillir avec la veuve Trahan et ses deux enfants au milieu des autres proscrits, et de leur donner, tous les soins que leur, état requérait ; pour, ne pas éveiller leurs soupçons et effrayer leur délicatesse, j’avais prié cette dame de ne jamais prononcer mon nom devant ses protégées.

« Vos amis étaient à bord d’un transport qui avait été dirigé en premier lieu sur la Pensylvanie, mais que les vents rejetèrent sur les côtes du Massachusetts.

« Sous prétexte de leur procurer un travail de leur choix, l’excellente famille Winslow les conduisit dans un petit village des environs où ils avaient une maison de campagne : je pus ainsi veiller sur eux et leur laisser ignorer ma présence dans la Nouvelle-Angleterre ; et ils acceptèrent plus volontiers les services que je leur fis rendre. D’un autre côté, je fis faire partout des recherches pour découvrir le père Landry. Elles furent infructueuses à New-York et dans le Maryland. Vers la fin de l’hiver, j’appris qu’un grand nombre d’Acadiens avaient abordé à Philadelphie. Malheureusement, je fus obligé de partir presqu’aussitôt pour l’Angleterre, et je ne revins en Amérique qu’en 1758, avec l’armée d’Amherst, pour prendre part au siège de Louisbourg ; et depuis, mon régiment est resté attaché à l’armée du St.-Laurent. Mais j’avais, dans le colonel Winslow et sa famille, des amis dévoués à mes intérêts.

« Un an après mon départ, j’ai reçu de mon ancien commandant la lettre inclue dans celle-ci. Je vous l’adresse, quoiqu’elle révèle ce que j’ai pu faire pour votre fiancée et ses parents ; je n’ai le temps ni de la traduire, ni même de vous en donner la substance. Elle témoignera de la sincérité de mon affection pour vos compatriotes et du désintéressement de mon cœur brisé ; et vous donnerez, j’espère, à mon souvenir une estime que vous avez dû refuser à ma vie… car j’ai un pressentiment… qui n’est peut-être que la nuance d’un désir non avoué… les trompettes qui sonnent l’alarme tout autour de moi me semblent l’appel d’une autre vie… j’espère qu’elle sera meilleure que celle-ci.

« Il me faut courir aux armes, peut-être pour me trouver encore poitrine contre poitrine avec vous… Ah ! soyez persuadé d’avance que je n’apporte à ce combat que de l’estime pour vous et pour votre nation.

« Je me rappelle que c’est une de mes lettres qui vous a fait le plus de mal à vous et à Marie : eh bien ! puisse celle que vous allez lire avoir des conséquences plus favorables à votre bonheur : c’est mon désir le plus ardent.

« George Gordon. »

Jacques, dans son premier transport, ouvrit la seconde lettre, oubliant qu’il ne pouvait pas en lire un mot. Il fut au désespoir en constatant qu’il n’y avait aucune personne de sa connaissance en état de lui en donner la traduction. Il fut donc forcé d’attendre un Œdipe inconnu, pour avoir la révélation de cette énigme précieuse qu’il tenait sous la main.


V

Les Anglais étant entrés dans Québec, il fallait que Lévis entreprit un siège ; un siège !… avec quoi ?… Avec du courage, de l’énergie, de la patience, avec de l’héroïsme, sans doute : mais notre armée était réduite à quelques bataillons ; elle avait apporté de Montréal ses rations mesurées pour quelques semaines, et elle attendait de France la grosse artillerie de siège pour démanteler une ville qu’il lui faudrait rebâtir aussitôt après l’avoir prise, pour y subir lui-même d’autres assauts. Cependant Lévis ne balance pas ; il jette autour des remparts cette poignée de monde, et il fait commencer les tranchées : il comptait sur la Providence — les colons étaient habitués à tout attendre d’elle il espérait encore recevoir des secours de la France ; — On croit si difficilement à l’abandon d’une cause à laquelle on a tout sacrifié soi-même ! Tout dépendait de la promptitude que notre métropole ou l’Angleterre mettrait dans l’expédition des envois de troupes. La première flotte venue devait décider du sort de l’une et de l’autre armée. Un jeu du vent et de la mer permis par les décrets de Dieu allait régler définitivement notre avenir national. Qui sait avec quel intérêt nos hommes se mirent à étudier le ciel et l’océan dans la direction de la France ?… Un nuage à l’orient, une houle menaçante qui courait sur le golfe, faisait battre leur cœur. Leur dernier regard, le soir, se portait à l’horizon, et leur premier, le matin, se fixait encore sur cette ligne incertaine qui cachait leur destinée.

Lévis réussit à faire arriver sur les lieux une quinzaine de canons : c’était des petites pièces insuffisantes à faire brèche. Elles étaient pourtant encore trop nombreuses pour les munitions qu’elles pouvaient consommer. On fut réduit à ne faire tirer à chacune qu’un boulet par heure. C’était se contenter de dire aux Anglais que la France était encore là ; ils répondaient à ces faibles efforts par la voix de cent quarante bouches à feu de grand calibre. Il fallait qu’ils fussent eux-mêmes bien réduits, ou devenus bien prudents pour ne rien tenter de plus contre des assiégeants en pareil désarroi. Ce n’était pas là un siège, c’était une trêve forcée, un repos de lutteurs atterrés.

Un soir, on vit dans le lointain une voile qui s’avançait sous le soleil couchant, un côté dans la lumière, un côté dans l’ombre, image du sort contraire qu’elle apportait à chaque armée. C’était une frugale : l’histoire semble dire qu’elle ne portait pas de couleurs. Elle voguait avec précaution : en écoutant les détonations qui retentissaient autour de la ville, elle interrogeait l’espace, lui demandant où était le vainqueur, où était le vaincu. Et d’un autre, côté. Anglais et Français demandaient en la regardant ! « Viens-tu de France ou d’Angleterre ?… viens-tu nous apporter la vie ou la mort ? » Quelle torture ce fut que ce dernier moment d’incertitude, surtout pour les vainqueurs de Sainte-Foy !

Le vaisseau s’approchait toujours.

Quand il fut dans la rade, ne craignant plus sans doute de révéler son drapeau, il salua la citadelle par vingt-et-un coups de canon. Alors la grande vérité se fit pour tout le monde, produisant d’une part le délire de la joie, et de l’autre le désespoir. La garnison prit plaisir à venir l’annoncer aux assiégeants, par des clameurs frénétiques qui durèrent des heures entières. Avec ces cris commença notre agonie ; ils déchiraient nos cœurs et donnaient à notre deuil quelque chose de cruel.

Deux jours après, deux autres frégates anglaises entrèrent dans le port : elles formaient l’avant-garde d’une flotte et d’une armée. Alors Lévis, le brave Lèvis, fit ployer ses tentes et ce drapeau blanc qui ne devait plus revoir les bords du St-Laurent, et il alla dire dans tous les rangs : « Allons-nous-en ! »

La France n’avait pas de secours à nous envoyer, cette année-là, mais elle nous fulminait de la banqueroute ; elle faisait perdre à la colonie pour quarante millions de créance !…

Nous nous étions saignés pour défendre la puissance et les intérêts de notre métropole et elle nous ruinait au moment de nous abandonner ! Eh bien ! ces hommes qu’on dépouille, qu’on affame sur le champ de bataille, qu’on méprise à la cour, qu’on ignore ailleurs, qu’on abandonne partout par impuissance et par égoïsme, ces soldats sans chemises et sans souliers, avec leurs gibernes et leurs sacoches vides, croyez-vous qu’en s’éloignant de Québec ils vont s’asseoir dans leurs chaumières pour y attendre la loi du vainqueur, et y recevoir le nom du nouveau maître ? Oh ! non, mille fois non ! ils ont encore du sang, et la terre va leur produire du froment nouveau qu’ils mangeront sans prendre le temps de le broyer ; puis ils défendront pied à pied tout ce qu’il leur restera de territoire depuis Quebec jusqu’au lac Ontario, depuis le lac Champlain jusqu’au St.-Laurent ; et quand on leur aura tout arraché, ils espéreront encore se frayer un chemin jusqu’aux sources du Mississipi, franchir plus de mille lieues de solitude et de forêts, pour aller abriter l’honneur des armes de la France dans les régions pestiférées de la Louisiane ! Telle est leur résolu lion ; ils n’étaient pas quatre mille hommes contre cinquante mille adversaires ! En vérité, on dirait des Titans pour qui le monde n’avait que l’espace d’une enjambée !

Merci, nos pères ! vous avez fièrement illustré notre défaite ; votre héroïsme !… c’est un grand héritage que vous nous avez laissé dans notre infortune. Faut-il s’étonner si les Anglais, après la paix, trouvaient encore tant d’orgueil dans ces gentilshommes nécessiteux qui passaient devant eux avec mépris dans les rues de Québec ?… Le joug n’abâtardit pas sitôt les héros de semblables épopées. Merci, nos pères ! Ah ! nous avions bien besoin, dans la carrière pénible qui allait s’ouvrir devant nous, du spectacle de vos vertus et de vos exemples, et vous en avez été prodigues. Et, aujourd’hui, dans ces temps mauvais où des défections déplorables nous humilient tous les jours, où une légion d’autres Bigot s’apprêtent à vendre ce grand héritage de gloire que vous nous avez transmis, pour les oripaux d’un petit pouvoir, ou les miettes qui tombent de la table d’une bureaucratie délétère… nous avons besoin de relire notre histoire pour nous sentir de l’orgueil national, encore !…

Mais la fortune ne permit pas même à nos pères d’atteindre le but suprême de leur résolution désespérée, et le chemin du Mississipi leur fut encore fermé.

Pendant que Lévis courait a tous les points menacés, ranimait le courage des soldats, demandant de nouveaux sacrifices aux villageois épuisés, les trois armées anglaises entrées en campagne convergeaient vers l’île de Montréal : celle de Murray et Bollo par le bas du St.-Laurent, celle d’Haviland, par le lac Champlain, celle d’Amherst par le haut St.-Laurent. Pouchot, le vaillant défenseur du fort Niagara, arrêta pendant douze jours, avec deux cents hommes, toute la division du général en chef, devant le petit fort Lévis, une bicoque située au-dessous du lac Ontario. Cette division d’Amherst comptait onze mille combattants. Pendant ce temps-là, Murray passa devant le fort Jacques-Cartier, et brûla Sorel ; Haviland occupa l’Île-aux-Noix et St.-Jean, abandonnés successivement par Bougainville ; et quelques jours après, Montréal se vit investi par les trois corps d’invasion. Cette ville n’était alors qu’un gros bourg, ouvert aux quatre vents, protégé simplement contre les flèches des sauvages.

Il n’y avait plus de résistance possible ; il ne restait de poudre que pour un combat, et nous n’avions de nourriture que pour quinze jours.

Le gouverneur assembla un conseil de guerre, on y délibéra sur l’état de la colonie, on rédigea un projet de capitulation, et puis on fit proposer aux conquérants un armistice d’un mois. L’armistice fut refusé, mais les articles de la capitulation furent tous acceptés ; sauf les deux qui demandaient la neutralité perpétuelle des Canadiens et les honneurs de la guerre pour les troupes françaises. Lévis, en apprenant ce refus, se leva indigné : il avait bien mérité les honneurs du soldat, celui-là ! Il voulut aller se réfugier sur la petite île Ste.-Hélène et s’y faire ensevelir avec le drapeau de la France. C’était un acte de désespoir, qui exposait à la vengeance du vainqueur les habitants restés à sa merci ; M. de Vaudreuil et les autres trouvèrent plus humain d’accepter une humiliation qui assurait d’ailleurs à la colonie des conditions passables si elles étaient sincèrement accordées.

Le 8 septembre, l’acte de capitulation fut signé, et les Anglais entrèrent dans la ville.

Il n’y avait plus de Nouvelle-France ; près de deux siècles de sacrifices et de combats étaient perdus !…

Aussitôt après, les soldats déposèrent leurs armes qu’ils n’avaient pas quittées depuis six ans ; les quelques sauvages qui nous étaient restés fidèles dirent adieu au grand chef des Français et à leurs compagnons d’armes, puis regagnèrent la forêt : pour eux, leurs anciens alliés étaient un peuple déchu ; les troupes régulières s’acheminèrent vers les vaisseaux qui devaient les rendre à la France, et les miliciens, les plus infortunés de cette grande infortune, furent conduits devant des magistrats militaires pour subir un supplice pire que celui des fourches caudines, celui de jurer leur allégeance à l’Angleterre ainsi qu’avaient été forcés de le faire tous les habitants des rives du St.-Laurent. Ceux-là, la nécessité, les besoins pressants de la famille les rivaient à la terre conquise ; il fallait qu’ils passassent sous le joug !… Alors, il y en eut qui firent entendre des imprécations contre cette cour de Sardanapale qui régnait à Versailles, et veillait dans ses débauches sur l’honneur de la nation ; qui gorgeait des concubines auxquelles elle abandonnait le sceptre, et laissait, dans son épuisement et sa gueuserie, écraser ses héros sans secours, démembrer l’empire, ruiner le prestige et l’influence de la France de Louis XIV, et borner son action civilisatrice dans le monde ; gouvernement hermaphrodite, qui, par l’impudeur de ses vices et la mollesse de sa conduite, n’inspirait de hardiesse qu’aux fripons dissolus ; gouvernement marqué par la main de la justice divine, et que le peuple, soulevé comme la tempête, allait bientôt briser et rejeter dans l’ombre du passé avec les choses vieillies et souillées.

Ô vous, bergers courtisans ! qui durant ces jours de deuil, fatigués d’entendre le son des clairons et ces histoires de batailles, qu’on livrait pour quelques arpents de neige, passiez vos heures aux chevets des Phillis et des Chloé, lisant, sous tenture de damas, des idylles à ces bergères poudrées et peu candides inventées dans cette époque d’afféterie !… ô vous tous, petits et grands bénéficiers, abbés mignons et parfumés, à qui l’héritage ou la faveur donnait la robe ; hommes privilégiés qui n’étiez ni prêtres ni citoyens, qui dépensiez alors vos redevances à faire la cour aux Omphale régnantes, afin qu’elles empêchassent le roi de vous demander des sacrifices pour soutenir l’État ébranlé, ah ! vous ne saviez pas, dans votre égoïsme aveugle, ce qui se passait dans le cœur de plusieurs milliers de vos compatriotes d’Amérique, quand on venait leur dire, en leur mettant un fer sur la gorge et une torche au seuil de leur demeure : « Jurez d’être Anglais ! Donnez votre nom, votre parole, votre pensée, votre génie, votre travail, votre postérité à la nation que vous détestez le plus, et qui vous a fait le plus de mal ; jurez d’aimer ce qu’elle aimera et de combattre ceux qu’elle vous désignera, fussent-ils vos frères !… » Non, non, vous n’avez pas pu comprendre cela, car autrement, vous n’auriez pas balancé à jeter aux pieds du trône de ce bon Louis XV cette fraction de vos revenus qu’on vous demandait pour venir à notre secours ; et puis, vous ignoriez ce que deviendraient un jour ces quelques arpents de neige, qui s’étendaient depuis le pôle jusqu’à l’équateur !


VI

Pour Jacques en particulier, l’heure de la capitulation fut poignante ; ce fut une heure d’irrésolution où il dût liver dans son cœur des combats plus désespérés que ceux où il avait déployé toute sa valeur. Sa situation ne lui permettait pas de temporiser ; elle ne lui offrait que deux chemins pour y jeter sa vie : il fallait choisir de suite entre la France ou l’Angleterre ; renoncer à la première, ou abandonner sa famille et Marie qui devaient rester quelque part sur la terre conquise ; et puis, en se donnant au vainqueur, il demeurait encore entre l’incertitude de pouvoir retrouver les objets de ses affections et la nécessité d’un serment abhorré… Il était d’ailleurs accablé par l’insuccès de son dévouement et par la pénible indifférence avec laquelle le gouvernement avait vu tant de sacrifices ; la carrière militaire n’avait plus pour lui de but, il ne tenait pas à la poursuivre sur un autre continent et contre d’autres ennemis ; il ne s’était fait soldat que par haine contre les Anglais, et pour défendre ses foyers, il était maintenant, rassasié de cette tuerie que n’avait pas voilée les fumées de la gloire, et qui n’avait pu détourner aucun de ses malheurs ; il ne pouvait pas se faire à l’idée que cette terre qui lui avait donné une substance, un ciel, un espace, des eaux, une manière de vivre devenus propres à ses sens, n’était plus la patrie.

— Oh ! si j’avais la certitude, s’écriait-il en ce moment, de retrouver, au fond de quelque solitude, mon vieux père et Marie !… J’y fixerais ma vie, et ce serait encore là du bonheur ! Il nous sera facile, durant bien des années, dans ces forets sans limites, de cacher notre existence et d’ignorer le joug du conquérant ; nos enfants qui n’auront pas servi d’autres drapeaux verront arriver le nouveau au milieu des travaux de la paix et ils ignoreront, eux, sur quelle cendre il a passé, et quelles ruines il a laissé derrière lui !… le décret de la Providence n’aura déchiré que nos entrailles, il ne laissera à notre postérité que des regrets… Mais ce serment ! ce serment qu’il me faut, avant tout, aller proférer pour moi et pour eux, que je ne puis éluder, qui va lier mes pensées, mon bras, mon sang ! Oh ! qu’il m’est dur d’imposer cela à ma conscience, de river ce lien sur mes reins et sur mon cou !… et si, après m’être enchaîné, je ne retrouve jamais dans ces espaces immenses ni mon vieux père, ni Marie, ni aucuns des miens, s’ils ont suivi des routes inconnues, s’ils n’existent plus !… oh ! alors, mon Dieu ! vous me soutiendrez !…

En articulant ces paroles, Jacques promena un instant son regard sur cet horizon plat qui s’étend autour de l’île de Montréal jusqu’à l’infini, et qui à cette époque devait apparaître comme un océan de verdure, et il sembla demander à cette immensité quel gage de bonheur elle réservait à ses espérances. Puis il tira de sa poche cette lettre de Winslow que George lui avait remise devant Québec. Il l’avait si bien et si souvent fait traduire, depuis, qu’il la lisait et la comprenait maintenant comme s’il eût toujours possédé la langue anglaise ; il se mit donc à la parcourir pour la centième fois et à en méditer chaque point avec une grande attention.

Nous allons la lire avec lui :

« Mon cher Capitaine,

« Depuis notre départ, nous n’avons pas cessé de nous occuper de vos protégés et nous avons usé largement des moyens que vous nous avez donnés de soulager les Acadiens. Votre banquier trouve que nous faisons honneur à votre munificence. Nous faisons distribuer tous les jours des aliments à tous ceux qui ne peuvent rien gagner. Nous avons fait visiter les malades par des médecins. Grâce à vos bonnes intentions et au plaisir que nous éprouvons d’ailleurs de soulager ces infortunés, leur état s’améliore. Quant à la famille Landry, qui nous intéresse plus que jamais, je dois vous en parler plus en détail.

« J’ai continué les recherches que vous aviez commencées, pour réunir ensemble ces tendres cœurs déchirés, et j’ai le chagrin de vous mander que j’ai peu réussi. Ces recherches étaient d’autant plus difficiles que les armateurs n’avaient pas pris la peine d’enregistrer le nom des déportés ; connue il leur suffisait, pour toucher leur salaire, de constater le nombre de ceux qu’ils avaient à leur bord, ils ne se sont pas donné plus de peine.

« J’avais ouï dire que le vieux notaire Leblanc venait d’arriver à Philadelphie ; j’y fis faire aussitôt des perquisitions qui n’eurent d’autres résultats que de m’apprendre la fin déplorable de ce vieux serviteur de notre gouvernement. Accosté d’abord dans le port de New-York avec sa femme et deux de ses plus jeunes enfants, il n’avait, pas voulu s’y reposer sans avoir retrouvé quelques autres des siens. Mais sa santé était déjà trop délabrée pour supporter plus de fatigue et de chagrin, il expira en rejoignant trois autres membres de sa famille. On ne sait ce que sont devenus les seize qui manquent encore. Quelques rapports recueillis en Pensylvanie m’ont fait soupçonner que le père Landry serait mort lui-méme à bord de l’un des pontons, et aurait été jeté à la mer. D’ailleurs, près de trois cents de ceux qui sont arrivés dans cette province ont déjà péri de maladie et de misère.

« Pour se délivrer de la dépense qu’entraîne le soutien de ceux qui survivent, le gouvernement leur a offert de les vendre comme esclaves !… Vous savez déjà qu’ici la ville s’est crue généreuse en offrant de placer, dans la maison dos pauvres, les enfants que leurs parents ne peuvent pas alimenter. Nous leur avons enlevé une partie de leurs affections et nous leur demandons, par charité, de leur arracher le reste. Nous les avons fait prisonniers sans raisons légitimes et nous trouvons lourd de leur donner à manger ; et nous nous étonnons qu’ils refusent de pareils témoignages de bienveillance ! Vraiment, nous allons laisser une belle preuve de notre esprit de justice à la postérité !

« Malgré tous mes efforts, je n’ai pu me mettre sur la trace d’aucun des frères de Marie ; il n’est pourtant pas probable qu’ils aient tous succombé ; quelques-uns auront réussi, je l’espère, à s’échapper du côté du Canada ou de la Louisiane. Je sais qu’un convoi s’est dirigé vers le Mississipi ; que deux vaisseaux ont été saisis par les prisonniers et forcés de rebrousser chemin vers la Baie-des-Français, d’où personne ne les a vu revenir, et qu’un autre s’est perdu, corps et biens, sur les côtes de la Pensylvanie. On m’a dit qu’une partie de ceux qui avaient été déposés sur le littoral de la Géorgie s’acheminaient vers le nord avec l’espoir d’atteindre l’Acadie. Quoiqu’ils n’ignorent pas l’immense étendue de côtes qui les séparent de leur patrie, ils ne désespèrent pas d’y arriver. Plusieurs ont atteint New-York ; et ils rapportent qu’un grand nombre d’entre eux ont péri dans ce long voyage. Pauvres gens ! ils ne se doutent pas de ce qui les attend ici. Lawrence vient d’expédier l’ordre de les disperser de nouveau !…

« Depuis quelques mois, j’ai dû négliger vos intérêts devant les occupations incessantes que m’a donné le service.

« Vous le voyez donc, mon cher capitaine, toutes nos peines n’ont abouti qu’à constater des pertes irréparables pour nos protégés. Comme il n’y avait aucun avantage à leur rendre compte de ce triste résultat, j’ai préféré leur laisser tout ignorer. Le hasard et le temps leur révéleront toute l’étendue de leur malheur. Cependant, comme leur isolement me paraissait les accabler de jour en jour davantage, je leur ai proposé de les acheminer vers le Canada. Ils acceptèrent ma proposition avec reconnaissance. Un échange de prisonniers avait eu lieu, je profitai du départ de quelques Français pour leur confier les proscrits. Un convoi de nos troupes qui partait pour la frontière les accompagna jusqu’au lac Champlain. Je doute que la mère Landry et la veuve Trahan aient pu survivre à ce long voyage, Si le succès couronne vos efforts sur Québec, vous saurez bientôt si mes prévisions se sont accomplies.

« Adieu, mon ami,
John Winslow.

Après cette nouvelle lecture, Jacques se leva ; sa résolution était arrêtée : il allait l’exécuter.

S’il restait quelquefois indécis entre deux grands intérêts de sa vie, aussitôt qu’il avait fait son choix, il ne consultait plus que son énergie. Il se rendit donc au quartier où était cantonné le corps désarmé de M. de Boishébert pour faire ses adieux à ses confrères et à son commandant. Celui-ci, qui soupçonnait les motifs secrets de la conduite de son capitaine, ne voulut pas lui adresser de questions sur ce qui le faisait renoncer au service de la France. Jacques lui sut gré de sa discrétion : il avait trop combattu dans son propre cœur pour aimer à lutter encore avec un ami pour lequel il avait tant de considération. Cet adieu fut presque silencieux ; on se pressa vivement poitrine contre poitrine, avec des larmes dans les yeux. En apercevant quelques lambeaux de son drapeau de Montmorency et de Sainte-Foy, que son chef rapportait sans doute en France comme une relique, Jacques s’en empara et, les embrassant étroitement, il ne put s’empêcher de s’écrier :

— Adieu ! je ne te reverrai plus que dans mon souvenir et dans mon amour passé… que dans mes heures de désespoir ! c’est fini !… Maintenant, il me faudra prier pour que tu ne reparaisses jamais sur cette frontière… je serais obligé de te combattre !…

Quelques compagnons d’armes qui n’étaient pas dans l’intimité du proscrit acadien, moins discrets que leur commandant, ne pouvaient comprendre pourquoi ce fier ennemi des Anglais voulait rester en arrière ; ils s’écriaient en le voyant passer devant eux :

— Quoi ! vous, capitaine Hébert, vous renoncez à la France malheureuse et vaincue !…

Jacques se sentit suffoqué et il hâta le pas : il lui sembla dans ce moment qu’il franchissait un océan et qu’il mettait le pied dans un autre camp : malgré les motifs purs qui le guidaient, il crut que la honte des transfuges rougissait son front, et il fut prêt de se rejeter en arrière. Mais Wagontaga, à qui il avait donné le bras, l’entraîna sans comprendre son émotion.

De là, il se rendit devant les magistrats chargés de recevoir le serment d’allégeance, et il le prêta ; puis, ayant découvert des bateliers, il loua une embarcation et se dirigea avec son compagnon vers la mission de la Prairie de la Magdeleine, que les Jésuites évangélisaient depuis plusieurs années. Voici quel était le but de ce voyage.

Jacques savait qu’un grand nombre de ses compatriotes, lors de leur émigration, avaient obtenu du gouvernement d’ouvrir quelques nouvelles concessions le long du St.-Laurent. Durant les deux hivers précédents et pendant sa retraite sur Montréal, il avait pu recueillir assez d’informations pour être persuadé qu’aucuns de ses parents ne se trouvaient dans les établissements situés entre Québec et Montréal, mais il avait su tout dernièrement que plusieurs familles acadiennes s’étaient fixées, sous la direction des Pères Jésuites, dans un endroit isolé, en arrière de leur mission, au milieu de la vallée formée par le St.-Laurent et le Richelieu. Il ne connaissait le nom d’aucune d’entre elles ; mais il espérait avec raison obtenir tous les renseignements nécessaires à la maison de la compagnie : il avait connu autrefois plusieurs de ces zélés missionnaires ; il espérait en rencontrer quelques-uns à la Prairie de la Magdeleine. Il faisait encore une hypothèse assez vraisemblable et qui n’avait pas moins de charme pour lui :

— Si Marie est venue au Canada par le lac Champlain et le Richelieu, comme le laisse croire la lettre du colonel Winslow, elle se sera arrêtée dans le premier établissement où elle aura rencontré quelques-uns de ses compatriotes.

Or, la Petite-Cadie, bien isolée à cette époque, se trouvait sur son chemin.


VII

C’est donc le cœur plein d’espérance et de crainte que Jacques monta les degrés du perron qui conduisait à l’humble habitation des Pères. Un frère vint ouvrir la porte du parloir et introduisit les voyageurs dans une pièce déjà remplie de monde, puis il leur dit :

— Vous désirez parler à quelqu’un d’ici ?

— Oui, bon frère, répondit Jacques, je voudrais avoir un moment d’entretien avec le Père Supérieur.

— Le voici lui-même qui vient. Veuillez vous asseoir, en attendant qu’il ait terminé avec ces autres personnes.

La plupart de ces visiteurs étaient des femmes, des vieillards et des enfants canadiens ou sauvages ; en apprenant la capitulation, ils étaient accourus auprès de leurs pasteurs pour leur demander des conseils et des secours, apprendre quel sort leur était réservé et ce qui allait advenir à leurs parents restés sous les armes. Le bon religieux répondait à tous selon son cœur et comme le requéraient les besoins de chacun ; il distribuait en même temps ce que sa charitable indigence lui permettait d’enlever à la vie de la petite communauté pour le donner à ceux qui demandaient les soins les plus urgents. Une table était dressée dans un coin où les habitués de l’aumône allaient prendre quelque nourriture que leur servait le frère portier. Puis il congédiait tout ce monde avec douceur, leur disant :

— Allez, mes enfants, espérez en Dieu et priez ; soyez ensuite sans inquiétude. Regagnez vos maisons et vos cabanes, vous reverrez bientôt vos parents, il ne leur est pas arrivé de mal. Ce soir, à l’Ave Maria, trouvez-vous tous dans la chapelle ; je vous donnerai les avis que le ciel m’inspirera… Et tous ces malheureux se retiraient, l’âme calmée par ces simples paroles qui représentaient pour eux la sagesse et la volonté divine. La paix qui régnait sur le front du prêtre descendait dans tous ces cœurs naïfs. En le voyant s’approcher de lui, Jacques sentit augmenter ses espérances, il lui sembla qu’un air vivifiant venait l’envelopper, il éprouvait une sensation de repos et de satisfaction qu’il avait oublié depuis longtemps.

— Et vous, dit le Supérieur en l’accostant, vous avez aussi à me parler, que désirez-vous ? à qui ai-je l’avantage de parler ?

— Je suis un proscrit acadien ; depuis le jour de mon exil, j’ai servi constamment la France, et maintenant que je ne puis plus rien faire pour elle, je cherche mes parents dispersés… Je venais vous demander, mon Père, si dans votre maison quelqu’un n’aurait pas entendu parler d’eux.

— Comment se nomment-ils ?

— Mon père se nomme Pierre Hébert, et nous sommes alliés aux Leblanc, aux Landry, aux Cômaux.

— Mon enfant, ces noms ne me sont pas inconnus ; je les ai souvent entendu prononcer lorsque j’étais à Québec et même depuis le peu de temps que je suis ici. Mais je ne puis moi-même vous donner aucun renseignement exact sur les familles qui les portent et sur les lieux où elles résident ; depuis que j’habite la Nouvelle-France, j’ai exercé mon ministère surtout parmi les sauvages. Un des Pères de cette mission pourra vous être plus utile que moi ; il a séjourné au milieu de vos compatriotes, il les a suivis après qu’ils se furent enfuis de leurs pays, les a aidés dans leurs nouveaux établissements, et depuis les quelques semaines qu’il est ici, il a visité deux fois ceux qui se sont fixés à quelques lieues d’ici, sur les bords de la petite rivière de Montréal : peut-être le connaissez-vous.

— Puis-je savoir son nom, mon Père ?

— C’est le Père de la Brosse.

— Le Père de la Brosse ! s’écria Jacques, mais c’est presqu’un frère d’armes, il a vécu pendant près d’un an à côté de moi ; nous couchions sous la même tente. Oh ! qu’il m’a fait du bien, après les dures séparations que je venais de subir, quand nous errions dans les environs de l’Acadie, moi, pour protéger nos émigrés, lui pour les recueillir et les consoler ! Que je suis heureux de le rencontrer encore !

— Malheureusement, dit le Père Supérieur il ne se trouve pas maintenant dans la maison ; on est venu le quérir pour des malades en danger… précisément pour un Acadien de la nouvelle commune. Il ne reviendra pas, probablement, avant mardi prochain. C’est aujourd’hui vendredi ; or, comme les chemins sont très-mauvais, et que le Père veut donner à ces bonnes gens le service divin, les visiter tous un peu, leur offrir tous les secours spirituels, les préparer au grand coup qui vient de les frapper, il a besoin de ces quatre jours.

— Depuis combien de temps est-il parti ? dit Jacques avec précipitation.

— Depuis une heure seulement.

— Alors, il nous sera facile de le rejoindre, n’est-ce pas, mon Père, en prenant le train d’expédition ?

— Je n’en doute pas ; le Père de la Brosse a maintenant le pas appesanti ; mais je vous en préviens, la route est difficile.

— Alors, mon Père, permettez que nous partions ; j’ai grande hâte de causer avec lui ; s’il allait me conduire lui-même à la maison de ma famille !…

— Je vous le souhaite, mon brave ; quand on sait si bien accomplir ses devoirs de citoyen et d’enfant, on mérite que Dieu nous récompense ; que la bénédiction d’un vieillard vous accompagne dans vos pieuses recherches ! Si nous restons ici… et si le ciel vous favorise dans votre voyage, venez me conter votre bonheur, afin que je me réjouisse avec vous.

Après ces paroles, le saint religieux, indiqua à Jacques la route qu’il devait suivre.

Un seul chemin traversait alors l’immense forêt qui séparait de ce côté, le St.-Laurent du Richelieu ; c’était celui de St. Jean, et c’est celui que le Jésuite avait désigné à nos voyageurs. Il était droit et déjà bien tracé, on ne pouvait s’y égarer : Jacques et Wagontaga s’y avancèrent rapidement, mais après avoir franchi un espace de trois lieues à peu près, ils commencèrent à s’étonner de ne pas apercevoir, même dans le lointain, le missionnaire qu’ils désiraient tant rejoindre.

— Pour quelqu’un dont le pas est appesanti, se dit Jacques en lui-même, je trouve qu’il enjambe lestement cette route d’enfer ; il faut qu’un ange l’ait voituré, ou bien qu’il soit tombé aux mains de quelques patrouilles anglaises.

En effet, ce chemin, qui a été dans tout le temps un des plus difficiles du pays, était à cette époque à peine pratiquable dans les plus beaux mois de l’été ; percé à travers des marais, des savanes et des terres argileuses, ponté à plusieurs endroits de bois rond, il avait servi de passage, durant toute une saison, à toutes les troupes françaises et anglaises ; ce n’était plus qu’une voie de cahots et de boue. À tout instant les deux voyageurs étaient forcés d’entrer dans le fourré pour tourner quelques mauvais pas, et aussi, pour éviter la rencontre de quelques bataillons anglais qui rejoignaient l’armée de Montréal. Quoique Jacques fût pourvu d’un acte qui faisait foi de son allégeance, il pouvait fort bien arriver que les conquérants missent des entraves à son voyage. Il fut donc bienheureux, quand, arrivé dans les environs de la petite rivière de Montréal, qu’on appelle communément aujourd’hui rivière de Lacadie, il trouva un sentier de traverse qui pénétrait à droite dans le cœur de la forêt, et qui, selon les indications du Père Jésuite, devait le conduire directement aux premiers établissements acadiens.

Cependant, il n’eut pas meilleure fortune dans le sentier que sur la grande route ; celui qu’il poursuivait avec tant d’ardeur ne s’offrit pas plus à son regard. Le soleil baissait rapidement, et sous l’épaisse feuillée, il faisait déjà soir. Ignorant les lieux et les distances, dans ce pays inconnu, Jacques craignit de s’égarer et d’être obligé de revenir sur ses pas, et il se demanda souvent comment le missionnaire avait pu franchir si rapidement un pareil chemin, ou par quel charme il avait pu tromper sa poursuite. Wagontaga fit observer qu’ils ne rencontraient sur le sol aucunes pistes bien récentes.

— Allons ! hâtons-nous encore s’il est possible, lui dit son compagnon.

Ils marchèrent encore quelque temps avec cette inquiétude, puis après quelques milles parcourus, ils remarquèrent que les lueurs du soleil couchant arrivaient plus librement sous les voûtes impénétrables de la futaie ; ils touchaient à la lisière d’une prairie de castor, ou bien à une éclaircie faite par des défricheurs… Ils s’arrêtèrent plus volontiers à cette seconde conjecture, et ils eurent raison. C’était l’abord d’un premier hameau qui se dévoila bientôt après : quelques arpents de chaumes ; une cabane couverte en paille ; une hutte pour les bêtes ; un meulon de foin ; une femme assise au seuil de sa porte ; quelques petits enfants occupés à fagoter près d’un bûcher de bois vert ; une colonne de fumée qui montait dans la lumière rose du soir, partant d’un trépied sur lequel mijotait le souper ; une vieille haridelle, naguère superbe cavale qui avait échappé aux boulets des Anglais et à la dent de ses compatriotes, et qui se délectait maintenant en broutant sans partage l’herbe de son champ et en mirant ses nobles infirmités dans la rivière qui passait auprès : voilà quel était tout le tableau. Jacques n’en fut pas moins enchanté.

En apercevant le sauvage, les enfants puis la mère rentrèrent dans la maison. Ce pauvre réduit ne les mettait pas, pourtant, à l’abri de la violence ; la porte, qui était la seule ouverture de l’habitation, ne consistait qu’en quelques pièces de bois mal jointes que les habitants suspendaient, à la nuit, devant l’entrée.

Aussitôt que Jacques s’en fut approché, il mit la tête au guichet et dit a la mère :

— N’ayez pas peur, brave femme, nous sommes de vos amis : je venais seulement vous demander si vous aviez vu passer le missionnaire, cette après-midi.

— Not’nouveau Père ? répondit celle-ci.

— Précisément.

— Eh ! ben, non, monsieur, je ne l’avons pas vu depuis quinze jours.

— C’est étrange ! fit Jacques ; est-ce qu’il peut passer par un autre chemin ?

— Sans doute, monsieur, depuis quelque temps il vient toujours par un sentier isolé, plus direct que le chemin du roi et meilleur pour les piétons ; vous le rencontrerez à trois quarts de lieue d’ici.

— Pourriez-vous me dire, ajouta Jacques, s’il se trouve des Hébert parmi les habitants de cette nouvelle commune ?…

— Des Hébert ! monsieur, oh ! il n’en manque pas. D’abord, mon mari est un Hébert… Thomas, fils de Thomas et petit-fils du grand Thomas… puis, j’avons un cousin, qui est not’cinquième voisin. Paul dit le courteau, un blond ; puis j’avons un oncle, qui s’appelle François à Simon, c’est le père de not’cousin : ils restent côte à côte ; puis il y en a encore d’autres…

Il y a un proverbe qui est quelquefois faux, c’est celui-ci : « Abondance de bien ne nuit pas » : dans ce moment Jacques trouva que pour avoir tant cherché des Hébert, le ciel lui en envoyait trop à la fois. L’histoire doit dire que ce nom était aussi répandu parmi les Acadiens que celui de Smith chez les Anglais.

— Et d’où vient votre famille ? poursuivit notre capitaine.

— De Port-Lajoye, dans l’Île St. Jean : elle sortait originairement des Hébert de la Rivière-aux-Hébert, sur la Baie de Beau-Bassin.

Evidemment, se dit Jacques en lui-même, voilà des parents qui ne me touchent pas de très-près.

— Et les autres Hébert de la commune, ajouta-t-il tout haut, les connaissez-vous bien ? savez-vous de quelle partie de notre pays ils étaient ?

— Je ne les connaissions pas beaucoup, monsieur. Il n’y a pas un an que je sommes ici ; et je n’avions pas eu le temps, je vous assure, de courir le voisinage qui n’est pas encore proche, comme vous voyez : faire un peu de terre-neuve, semer un p’tit brin de grain, le couper et le mettre à l’abri ; puis, soigner quatre enfants, pour une pauvre femme presque toujours toute seule, tout ça ne laisse pas le temps de voisiner, ni d’être malade, allez !… et avec ça mon pauvre mari qui est à la guerre depuis le mois d’avril ! Ah ! quand ça finira-t-il, cette guerre-là ?… Mon Dieu ! qu’est-ce que j’allions devenir ?… Vous qui venez de ces endroits, dites-donc, comment ça va-t-il ? J’avons entendu de ce côté-là comme des coups de canon, et les petits enfants qui sont allés ces jours-ci près du chemin de St. Jean pour voir s’ils ne verraient pas venir leur père, m’ont dit qu’ils avaient vu passer beaucoup de soldats.

— Rouges comme des pavots ! cria l’aîné de la bande.

— Ici, continua la mère, je n’voyons passer que des lièvres.

— Les Anglais ont le dessus, brave femme, le pays est à eux.

— Mon doux Jésus ! ils vont donc encore nous brûler, nous chasser !…

— Non pas ; cette fois, M. de Vaudreuil nous a abandonnés à condition que nous soyons bien traités ; ainsi, calmez-vous, la guerre est terminée, et vous reverrez bientôt votre mari. Dans quel corps était-il ?

— Dans celui du commandant Pouchot.

— Oh ! oh ! fit Jacques, alors c’était un brave ; — mais, poursuivit-il à part, il doit laisser une pauvre veuve.

— Vous l’avez connu ? dit la femme avec un certain orgueil…

— Non, mais ils étaient tous comme leur chef, dans ce bataillon là. Allons, adieu, bonne femme ; prenez courage ! Où croyez-vous que je trouverai les autres Hébert ?

— Au-delà des Boudreau, des Dupuis, des Bourgeois… vous pouvez vous informer quand vous arriverez à ce chemin que je vous ai dit, où a dû passer not’Père ; vous n’avez d’ici là qu’à suivre la rivière.

— Ce n’est pas moins un inconvénient, dit Jacques en s’éloignant avec son compagnon, d’avoir eu des aïeux qui ont su si bien multiplier leur nom.

— C’est vrai, répondit Wagontaga ; mais s’ils n’avaient pas tant eu d’enfants, il ne te resterait plus l’espoir de retrouver tes parents, mon chef, et ce nouveau voyage serait encore perdu.

— Oui, mais il est bien cruel, Wagontaga, de voir si souvent cet espoir trompé ; combien de fois, en apprenant que quelqu’un portait mon nom, ai-je demandé vainement s’il était de ma famille !… combien souvent mon cœur a palpité pour ce qui n’était qu’une illusion !… et aujourd’hui, si je suis encore frustré dans mon attente, de quel côté pourrai-je adresser mes désirs ?… il me faudra aller parcourir la Nouvelle-Angleterre.

— Tu viendras avec moi, mon frère, dit Wagontaga.

— Et que vas-tu faire toi-même, maintenant ? te soumettre aux Anglais, regagner les domaines de ta tribu, ou te résoudre à rester près de moi ?

— Moi, me soumettre à ces blancs ! s’écria le Micmac : non, non, nous ne nous soumettons jamais qu’à la loi de la mort. Il est encore glorieux pour un guerrier vaincu de braver les horreurs du supplice, d’insulter ses ennemis qui le lient sur le bûcher, de les braver sous les coups de leurs casses-tètes, dans les ceintures de haches brûlantes. Nous combattons jusqu’à l’anéantissement, jusqu’à la dispersion de la tribu, alors ceux qui sont pris savent mourir, et ceux qui s’échappent vont plus loin engendrer une génération de vengeurs. Nous prêtons notre secours aux autres nations, dans la guerre, mais nous ne lions jamais nos bras et notre volonté. Vous autres, blancs, vous pensez à vos parents, à vos femmes, vous avez des cœurs mous ; nous autres, nous ne voyons que l’insulte faite aux os de nos pères, et nous ne vivons pas s’ils ne sont pas vengés dans le sang de nos ennemis. Ma tribu a été dispersée, les os de mes aïeux ont été souillés ; je serais impie si j’allais m’asseoir, seulement durant un soleil, sous la tente de ceux qui portent la flétrissure de ce crime. Non, j’irai me joindre à ceux qui peuvent combattre encore ; je me ferai de nouvelles armes ; j’aurai des enfants que j’exercerai à la guerre en leur faisant tuer des renards et des bisons, puis je les conduirai plus tard contre les Anglais. Il poussera des ailes aux ours et des cheveux aux cailloux avant que la clémence et l’oubli n’entrent dans le cœur de Wagontaga. Et crois-tu que je voudrais attacher ma vie à vos lois de la paix, à vos travaux d’esclaves ? Vous autres, hommes faibles, vous vous êtes fait des besoins serviles ; il vous faut dormir sur des lits, manger des viandes assaisonnées, couvrir votre peau sensible d’habits variés ; vous êtes gouvernés par ces nécessités, et vous travaillez toute votre vie pour gagner ces morceaux de métal qui servent à vous procurer ces choses. Quant à nous, nous prenons à la terre ce qu’elle donne pour nous alimenter et nous couvrir, et nous continuons à coucher sur elle tels que la vie nous y condamne. Partout elle nous offre ses richesses et elle ne nous retient nulle part. Nous sommes ses véritables souverains, jamais ses serviteurs et ses captifs. Méprisant ce que vous appelez des biens, nous n’avons pas de vils intérêts à protéger, ou à pleurer si nous les perdons, comme des femmes pleurent leurs enfants ; et nous ne sommes pas tentés d’avoir recours au vol et au mensonge pour déposséder les autres. Un enclos ne nous parque pas comme un bétail sur une coudée de terre et ne nous retient pas devant la voix du devoir. Quand notre raison et notre honneur nous disent : « il faut partir, » nous partons ; quand le cri de guerre nous appelle, nous n’avons pas à réfléchir si l’ennemi brûlera nos palais, enlèvera nos trésors, ruinera nos jardins, déchirera nos beaux vêtements, s’emparera de nos champs ; nous volons au combat sans regarder en arrière. Oh ! non, mes bois sans limites, mes espaces sans entraves, je ne vous sacrifierai jamais.

Jacques écoutait, tout rêveur, ce discours où respirait tant de grandeur sauvage, et il en restait tout ému : il se demandait si, dans le cas où il ne retrouverait ni Marie ni son père, il ne s’enfuirait pas avec ce sage du désert pour mener avec lui cette vie de souverain nomade.

Pendant cette conversation, la forêt s’était refermée autour des voyageurs, mais la route restait cependant découverte et éclairée sur un côté, car elle contournait la grève de la petite rivière, calquant exactement toutes ses sinuosités. À cette époque, le soleil et les défrichements n’avaient pas tari ce gracieux affluent du Richelieu, et son lit trop rempli s’épanchait souvent sur les terres environnantes, formant sous l’ombrage des nappes argentées. Çà et là, on voyait descendre dans le miroir des eaux des lambeaux festonnés de la feuillée, ou d’énormes troncs d’arbres encore verts que les flots du printemps avaient en partie déraciné ». Ces colonne » de la forêt se croisaient à quelques endroits, par-dessus le cours de l’onde, formant des arcs de triomphe agrestes, sous lesquels fuyaient, peu soucieux de gloire, des alouettes et des mauves en gaieté ; des volées de canards s’élevaient à tout instant du milieu des prairies de joncs et s’en allaient s’abattre, en chuchotant, derrière un repli de la rivière, pour recommencer, à l’approche de Jacques et de Wagontaga, la même course et le même plongeon. Une multitude d’écureuils venaient aussi trottiner autour de la route, se pourchasser sur les arbres, se balancer sur les lianes au-dessus de l’eau, et grignoter sans scrupule, aux yeux des voyageurs affamés, un souper friand composé d’un bleuet, d’un gland ou d’une noisette, Le soleil était disparu depuis quelque temps, le baume des sapins et des liards remplissait l’air, avec les fraîches vapeurs du soir.

Jacques respirait avidement les senteurs vivifiantes de cette solitude ; il écoutait avec extase ces chants des oiseaux insouciants : au lendemain des combats et des horreurs d’une longue guerre, la vue de cette retraite ramenait la paix dans son àme.

— Si j’allais trouver ici ceux que j’aime !… s’écriait-il à tout instant,en goûtant une nouvelle émotion, en passant devant un nouveau tableau.

Après une demi-heure de marche, les traces de défrichements plus considérables se manifestèrent de nouveau : le bois s’éclaircit sensiblement, la route devint mieux frayée, des haies d’arbres renversés annoncèrent l’existence de la propriété ; on entendit à quelque distance le bêlement d’un troupeau et des voix d’enfants qui s’appointent ; enfin, en tournant une ance de la rivière, les deux compagnons virent apparaître, sur une pointe de prairie verte, un petit chaume bien propret qui se cachait sous un groupe de grands ormes ; plus loin encore, leur regard put embrasser une suite d’éclaircies non interrompues s’étendant de chaque côté de la rivière ; ici, la main du défricheur avait fait une vigoureuse trouée ; la paroisse nouvelle était bien fondée ; à plusieurs endroits, une moisson abondante mêlait ses teintes dorées au sombre feuillage de la forêt vierge, et des habitations se montraient entourées de toutes les dépendances d’une métairie déjà florissante.

Jacques hâta le pas, comptant les maisons, mesurant sa marche qui lui semblait sans fin. Quoiqu’il rencontrât maintenant quelques personnes, il n’osait plus leur faire de nouvelles questions sur les Hébert ; il attendait pour cela qu’il fût arrivé près du sentier qui conduisait à la prairie de la Magdeleine, au-delà des Bondreau, des Dupuis et des Bourgeois ; il se contentait de se faire désigner les demeures de ceux-ci. S’il devait être encore trompé dans son attente, il voulait au moins garder ses illusions jusqu’à la fin.


VIII

Enfin, arrivé dans une passe où le bois se rapprochait sensiblement de la route, les voyageurs crurent distinguer dans une tranchée coupée dans le taillis et formant sentier, des figures humaines. La nuit était presque venue : ils attendirent un instant, pour s’assurer s’ils ne s’étaient pas trompés. La rivière faisait à cet endroit une forte saillie sur la rive où ils marchaient, à quelques pas en avant d’eux ; sur sa surface polie et encore légèrement éclairée par l’image du ciel, tous les objets dessinaient leur silhouette. Jacques ne resta pas longtemps à son point d’observation avant de voir glisser entre ses yeux et le miroir de l’eau deux formes qui ne lui laissèrent aucun doute sur leur nature. C’était bien le missionnaire et son guide. Il entendit même distinctement le prêtre dire, en sortant du bois :

— Voilà une rude tâche pour toi, mon enfant ; j’espère que nous arrivons.

— Oui, mon Père, répondit le jeune homme, il ne reste plus que quelques arpents…

Jacques et son ami se précipitèrent sur leurs pas, et les rejoignirent bientôt.

La surprise du religieux ne fut égale qu’à sa joie, en reconnaissant son capitaine aimé d’autrefois :

— Quoi ! c’est bien vous, mon cher Hébert, que je revois ici, à une pareille heure !

— Et c’est une bien bonne fortune que le ciel me fait que de me jeter sur votre chemin, à cet instant.

— Mais, c’est que je vous croyais parmi nos morts, depuis longtemps ; connaissant votre ardeur, je supposais que si les balles des Anglais avaient de l’esprit, elles ne trouveraient rien de mieux à faire, pour leur compte, que de vous choisir pour but.

— La bénédiction que vous m’avez donnée, quand nous nous séparâmes près de la rivière St. Jean, leur a ôté tout l’esprit qu’elles auraient pu avoir. Et vous, mon Père, comment avez-vous pu échapper à nos ennemis ?… Vous vous êtes bien exposé pour sauver mes malheureux compatriotes !

— Oh ! je m’en suis tiré à merveille ; j’ai réussi à conduire jusqu’à Québec presque tous ceux que j’avais recueillis, grâce à la connaissance que j’avais du pays. Une partie de ces braves gens ont pu s’établir dans les environs des Trois-Rivières. Depuis cette époque, j’ai exercé le ministère chez différentes tribus sauvages, et les derniers événements m’ont ramené dans notre mission de la Prairie de la Magdeleine, où, en attendant que le vainqueur règle notre sort futur, je vais m’occuper à visiter les nouveaux établissements disséminés dans ces environs. Ce sont ces devoirs qui m’amènent ce soir dans cette concession isolée, ouverte en partie par vos compatriotes… En effet, je suppose que je dois à cette circonstance le plaisir de vous rencontrer dans ce lieu ; auriez-vous des parents ici, par hazard ?…

— Je l’ignore encore, mon Père : après avoir cherché inutilement ailleurs, je venais ici pour m’assurer si quelqu’un de ma famille ne s’y était pas réfugié.

— Lors de mes deux visites, j’ai bien rencontré quelques Hébert, mais je n’ai pas eu l’occasion de m’assurer s’ils vous étaient parents ; nous découvrirons cela ensemble, capitaine.

— Mais c’est pour un Hébert que je sommes allé vous chercher, mon Père, dit le petit guide.

— Comment se nomme-t-il ? dit Jacques, avec inquiétude.

— On l’appelle monsieur Pierre, c’est not’vieux voisin, qui vient de la vieille Cadie.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Jacques, j’arrive donc pour le voir mourir !… il est bien malade, mon enfant ?…

— Bendam, monsieur, j’croyons qu’il est malade d’avoir trop vécu, car il ne m’a pas paru plus faible que de coutume ; mais il est si vieux, si vieux qu’il ne peut pas aller plus loin, quoi ! Ce matin, il a dit comme ça en changeant de visage et en se passant les mains sur les côtés : « Ah ! malheur ! il me semble que ça va finir, ma fille, je me sens faiblir. » Là-dessus sa fille, qui le veille comme son ange gardien, est venu nous demander d’aller chercher not’Père.

— Connais-tu les personnes avec qui il vit habituellement ?…

— Depuis le printemps, il est seul avec cette fille dont je viens de vous parler : durant l’hiver dernier, il y en avait trois autres avec lui, une femme et deux garçons, qu’il appelait tous ses enfants ; mais ce printemps, la femme est morte, et les deux garçons sont partis pour la guerre. Il leur avait dit comme ça, par manière de conseil : « Quand la France est en guerre avec l’Angleterre, les jeunes gens ne doivent pas rester à la maison parmi les femmes et les enfants, comme des peureux. »

— Les deux femmes, dit Jacques, étaient sans doute deux de mes sœurs, devenues veuves, ou les deux belles-sœurs dont les maris ont péri dans la rivière Condiac, en défendant la maison de mon père… Quel âge a celle qui reste, mon garçon ?

— J’connaissions pas ça, monsieur, l’âge des femmes, peut-être vingt-cinq, peut-être trente-cinq.

— As-tu jamais entendu parler dans la famille d’un certain Jacques ?…

— Oh ! oui ! beaucoup, et quand ils en parlent, toute le monde pleure, le père, les filles… Si j’fichions le camp dans l’autre monde, moi, mes sœurs ne se fondraient pas ainsi les yeux en eau. Il parait que c’était un fier homme ce garçon-là ; le vieux voisin dit que s’il ne s’était pas fait prendre comme une oie, il en aurait tué des Anglais !… il a été fusillé cinq ans trop vite.

— Pauvre père ! s’écria Jacques, qui donc lui aura porté cette triste nouvelle ?… Depuis quand habite-t-il ici ?…

— Depuis cinq ans, à ce que j’ai entendu dire ; car nous ne sommes venus nous-mêmes ici que depuis l’automne dernier.

— Eh bien ! vous le voyez, dit Jacques en prenant avec effusion les mains du missionnaire, c’est bien mon père, ce ne peut être un autre que lui : il faut courir me jeter dans ses bras ; pauvre père, malade, seul, mourant !…

— Patience ! mon ami, dit le Père de la Brosse, il est important, dans de pareilles circonstances, que vous ne brusquiez pas le moment de la reconnaissance, cela pourrait avoir des suites fatales pour votre père. Si vous désirez jouir de quelques heures de sa vie, il faut vous résigner à souffrir un peu de contrainte. Je vais d’abord entrer dans la maison, je verrai le malade ; s’il est en danger prochain, je viendrai vous avertir de suite, sinon, je le préparerai à vous recevoir et vous pourrez entrer dans un quart d’heure. Vous éviterez d’abord de vous faire connaître ; la chose sera d’autant plus facile qu’il n’y a pas d’autre lumière dans la maison que celle qui s’échappe de la cheminée. Depuis que la guerre est commencée, personne dans ce pays, à part les seigneurs, n’a eu de quoi brûler sa chandelle.

— Faites comme il vous plaira, dit Jacques, je vous obéis.

Le religieux quitta son guide et les deux amis, et se dirigea seul du côté de la petite demeure du père Hébert, qui n’était plus qu’à quelques pas ; l’enfant des voisins retourna aussitôt chez lui et Jacques attendit sur les lieux son quart d’heure d’angoisse.


IX

Le nouveau logis du père Hébert était assis sur un coteau, à un endroit où la rivière coulait plus rapide. C’était une maisonnette basse, bâtie de pièces superposées les unes sur les autres et blanchies à la chaux. Le défricheur avait pris soin de laisser autour de sa chaumière quelques grands arbres, vieux géants de la forêt qui devaient en perpétuer le souvenir. Jacques remarqua, sous leur ombrage, la forme d’un banc rustique fait de bois encore tout neuf : cela lui rappela le bocage voisin de la Gaspereau où sa vie avait laissé tant de souvenirs. Des rideaux blancs étaient tendus dans les petites fenêtres, à travers lesquelles on voyait vaciller faiblement les lueurs de l’âtre. La forêt, déjà reculée dans le lointain, ne laissait distinguer à sa base que des formes vagues, mais elle dessinait vigoureusement les découpures gracieuses et infiniment variées de la feuillée qui semblait suspendue comme une guipure noire devant la ligne du crépuscule.

Jacques ne jeta qu’un œil distrait sur ce tableau ; sa vue était clouée sur les petits rideaux auxquels le mouvement des personnes de l’intérieur imprimait une légère agitation. Mais il ne vit personne sortir de la porte. Cela lui laissa l’espoir que son père n’était pas encore dans un état alarmant ; et il compta les minutes par les pulsations de son cœur, ce qui raccourcit encore son quart d’heure d’attente.

Le Jésuite en était encore à ses préliminaires, quand il entendit le capitaine Hébert poser le pied sur le seuil de la porte.

— Diantre ! fit-il tout bas, je devais pourtant m’y attendre !

— On frappe, je crois… dit le père Hébert ; en même temps il cria d’une voix encore vigoureuse :

— Entrez !…

La porte s’ouvrit, et Jacques, s’avançant avec précaution pour éviter les rayons du foyer et raffermir sa démarche ébranlée par l’émotion, dit au maître du logis :

— Nous sommes deux soldats en voyage ; lassés, ignorant les chemins, nous venons vous demander le couvert pour la nuit.

— Vous êtes les bienvenus, vous êtes des amis ; des soldats qui servent si bien notre roi, doivent être reçus partout et à toute heure ; vous trouverez seulement l’espace étroit et la table bien nue ; nous avons tout donné pour l’armée. Asseyez-vous en attendant que ma fille puisse vous préparer un souper que vous partagerez avec le bon missionnaire que voici.

La maison était divisée en deux petites pièces par une simple cloison de planches ; la porte de communication se trouvait vis-à-vis la cheminée, qui était placée nécessairement dans la partie qui servait de cuisine et d’antichambre. Le vieillard était assis, dans ce moment, sur un lit, au fond de la seconde pièce, à moitié appuyé sur des oreillers comme un convalescent. Sa tête, penchée en avant, entrait de profile dans le cadre d’une fenêtre, ouverte sur le couchant, et ses traits amaigris par l’âge se découpaient avec toute leur énergie sur le ciel encore lumineux, comme ces grands pins bridés restés debout après l’incendie de nos forêts. Sa fille, accoudée à son chevet, passait son bras derrière le vieillard et appuyait son front sur son épaule comme pour le soutenir ; et le Père de la Drosse, assis vers le pied du lit, se disposait à poursuivre la conversation, mais à l’approche de son ancien ami, il vint au-devant de lui, sans doute pour l’observer de plus près et le contenir.

Quand Wagontaga eût été blotti dans un coin et que Jacques se fût assis près de la porte de division, le dos soigneusement tourné du côté du feu, le père Hébert dit aux voyageurs :

— Vous venez de l’armée de M. de Lévis ?…

— Oui, monsieur, nous arrivons de Montréal, répondit Jacques.

— Avez-vous vu nos deux enfants ?…

— Etaient-ils du corps de M. de Boishébert ?…

— Du corps de M. de Boishébert !…fit le vieillard en tressaillant ; oh ! non, je ne veux pas parler de celui-là !… celui-là, on n’en parle plus !…

Et le pauvre octogénaire resta un instant muet, pris d’un tremblement pénible que sembla partager celle qui l’appuyait ; puis, après cette pause, il continua :

— Vous avez nommé le corps de M. de Boishébert ; est-ce que vous lui appartenez, par hasard ?

— Oui, c’est dans celui-là que je sers.

— Alors, vous l’avez bien véritablement connu, ce pauvre Jacques, mon vrai fils !… car les autres étaient des adoptés, des orphelins proscrits.

— Vous voulez sans doute parler du capitaine Jacques Hébert ?…

— Oui, monsieur, Jacques Hébert, de Grand-Pré.

— Oh ! sans doute, je l’ai connu, e’était mon capitaine.

— Votre capitaine !… s’écria le père Hébert ébahi ; et des larmes remplirent ses yeux ; sa fille fit entendre des sanglots. Vous avez été plus heureux, vous, monsieur ; vous avez pu combattre tout le temps et vous avez échappé au sort de ceux qui ont succombé ; lui au contraire… Mais vous savez aussi bien que moi comment il a péri… Allons, ma fille, ajouta-t-il d’une voix caressante en se tournant vers celle-ci, ne pleure pas ainsi, je n’y pense jamais… je suis père, aussi, vois-tu, ma petite !…

— En effet, j’ai entendu dire, reprit Jacques, que votre garçon avait été fusillé à Grand-Pré, mais c’est une erreur que je suis heureux de détruire, ici, ce soir ; des amis l’ont enlevé au moment où il allait être exécuté, grâce à l’intervention d’une personne héroïque qui a troublé les bourreaux.

— Comment ! mon Jacques vit encore !… s’écrièrent en même temps le vieillard et sa fille : — et celle-ci, quittant subitement le malade, fit un pas vers le militaire, joignant ses mains et le regardant d’un air suppliant et navré, comme pour lui dire : — Parlez-nous encore, achevez, achevez ! — Lui, en apercevant cette figure qui recevait en face toute la lumière du foyer, fit un bond sur son siège ; mais sentant en même temps la main puissante du missionnaire tomber sur son épaule, il resta comme foudroyé de son bonheur ; c’était Marie !… et le salut de son père le clouait devant elle ! il ne pouvait prononcer son nom que dans son cœur !

— Oui, dit aussitôt le religieux, avec une feinte sévérité, vite, monsieur, dites à ces pauvres cœurs que vous ne venez pas leur apporter de vaines espérances, et, qu’inspiré par une fausse pitié, vous ne vouliez pas tromper leur douleur en accréditant des rumeurs qui peuvent être incertaines.

— Je vous le jure, dit Jacques avec énergie, votre enfant, votre frère vît encore ; j’ai servi avec lui jusqu’à ces jours derniers ; loin d’avoir été exécuté par les Anglais, il leur a bien rendu le mauvais quart-d’heure qu’ils lui avaient fait passer a Grand-Pré.

Alors il raconta toutes les circonstances de sa délivrance, appuyant avec intention sur les détails qui concernaient sa fiancée, louant avec effusion son dévouement et ne se ménageant pas à lui-même la censure que méritaient ses soupçons injustes et sa conduite cruelle envers elle. L’entrain et la passion qu’il mit dans cette narration, l’exactitude avec laquelle il décrivit les moindres circonstances de cet événement qui étaient restées gravées vivement dans la mémoire de Marie, ne pouvaient laisser subsister le doute. Quand il eut fini, la jeune fille, entraînée par cette confiance qu’on éprouve pour ceux qui vous rappellent avec sympathie les souvenirs les plus sensibles de votre cœur et qui se font les messagers du bonheur qui vous revient, Marie saisit les deux mains du narrateur et lui dit avec l’accent de la plus touchante émotion :

— Merci ! monsieur, merci ! Oui, tout cela est bien vrai ; excepté ce que vous avez dit des soupçons injustes et de la conduite cruelle de notre Jacques : ah ! non, il n’a pas été cruel ; il était malheureux et il aimait la France jusqu’à l’aveuglement ; il a cru aux apparences ; si vous aviez été à sa place, vous en auriez fait autant. Ah ! monsieur, que vous nous apportez de bonheur pour le mauvais grabat que nous allons vous donner !… Eh ! croyez-vous que nous pourrons le revoir bientôt ?… connaît-il le lieu de notre existence ?… pourra-t-il nous trouver ? pourrons-nous lui faire parvenir un message ?…

Jacques tressaillait à cette tendre pression qu’imprimaient sur ses mains celles de sa fiancée, et il était près de tomber à ses genoux. Mais le Père de la Brosse appuyait toujours sur lui son poing vigoureux comme pour lui dire : — pas encore. — Heureusement que dans ce moment, le feu de la cheminée s’était presqu’entièrement assoupi sous sa cendre, et que le temps et la conformation de son uniforme avaient apporté assez de changements dans sa physionomie pour tromper l’œil d’une ancienne connaissance dans cette demi-obscurité ; autrement, il n’aurait pas pu garder plus longtemps l’incognito, tant Marie tenait avec persistance le regard fixé sur lui. Il lui répondit donc, en faisant un effort sur lui-même :

— Le capitaine Hébert ne connaissait rien encore du lieu que vous habitez lorsque je l’ai quitté, et il n’avait pu recueillir que des conjectures sur votre existence ; il se proposait, aussitôt qu’il serait libre, de visiter tous les lieux où vos compatriotes se sont réfugiés, mais je vous promets de lui éviter des démarches inutiles ; demain avant le soir, il saura où vous trouver.

— Merci, monsieur, dirent Marie et le père Hébert, c’est le ciel qui vous envoie vers nous.

— Il veut vous accorder quelque soulagement dans votre vieillesse, dit le Jésuite, et récompenser de suite votre bonne hospitalité.

— Maintenant, dit Marie avec une grâce suppliante, tenant toujours les mains de son hôte, racontez-nous ce qui est arrivé à notre Jacques depuis son départ de l’Acadie ; vous semblez si bien connaître sa vie !… Notre père sera si heureux de vous entendre, cela va le guérir, le rajeunir ; il est persuadé que son fils a dû faire toutes les grandes choses de l’armée, et moi je pense un peu comme lui : je vais vous écouter de toutes mes oreilles, pendant que je vous préparerai un bien mauvais repas, je vous assure ; que voulez-vous ? vous avez dévoré, au camp, tout ce que nous aurions eu â vous donner de bon ici. Si nous l’avions su, nous aurions au moins gardé une petite part pour ce pauvre Jacques, que vous auriez entamée avant son arrivée.

— Je suis persuadé, mademoiselle, que le capitaine Hébert se nourrira bien durant quelques jours du plaisir de revoir son père et une si bonne sœur !…

Jacques ne pouvait comprendre la prudence excessive du religieux, qui jugeait encore à propos de retarder le dénoûement d’une situation qui torturait son cœur ; cependant, il se soumit à sa volonté, trouvant sans doute quelque compensation à cette contrainte dans le tendre intérêt que Marie montrait pour tout ce qu’elle entendait dire de lui, et il entreprit volontiers un récit qui allait le faire apprécier beaucoup comme historien et encore plus comme héros.

Marie venait de s’éloigner, se dirigeant vers la cheminée ; Jacques, jugeant qu’elle allait attiser la flamme avec toute la ferveur du sentiment qui dominait son âme, et qu’il courait le danger d’être bientôt reconnu, se hâta d’entrer dans la chambre et d’occuper la place qu’elle venait de quitter. Après quoi, il commença l’histoire de tout ce qu’il avait fait depuis sa fuite de Grand-Pré, ayant soin de bien accentuer toutes ses paroles afin que sa fiancée ne perdit aucuns détails de son récit. Il aurait parlé moins haut qu’elle eut tout entendu. Une fille qui écoute parler de son amant a une subtilité de tympan incomparable. Tout en voyant avec une attention intelligente à tous les petits soins domestiques nécessaires, pour offrir dans son indigence une hospitalité qu’elle aurait voulu rendre somptueuse, tout en exécutant ces mille évolutions d’une ménagère empressée que le bonheur est venu visiter avec ses hôtes, il ne lui échappait pas une syllabe de la narration.

C’est encore une vérité incontestable, qu’il n’y a que les femmes qui savent bien faire plusieurs choses à la fois. On a vanté César qui dictait à plusieurs secrétaires en même temps ; s’il eût été femme, il aurait pu en occuper le double, et trouver encore le temps d’ouvrir çà et là des parenthèses pour le compte d’une jolie voisine ou d’un voisin bien convenable : des Césars, j’en connais cent parmi le beau sexe, à qui il ne manque, pour être supérieur au conquérant des Gaules, que d’avoir gagné quelques victoires de plus.

Le père Hébert, en entendant raconter le combat du Coudiac et l’incendie du presbytère de Grand-Pré, ne put s’empêcher de s’écrier, dans l’épanchement d’une joie sombre :

— C’est bien, mon Jacques ! ces coups-là soulagent la vieillesse de ton père !

Ou se rappelle la haine profonde que le vieillard avait toujours nourri pour les Anglais, avec quelle fermeté de résolution, pour fuir leur domination, il s’était arraché de Grand-Pré, après le sacrifice d’une partie de ses biens ; il avait brûlé sa maison à Chignecton ; cette haine ne s’était pas refroidie avec l’âge ; au contraire, ses nouveaux malheurs l’avait, envenimée, et les succès croissants de l’ennemi qui lui ôtaient désormais tout espoir de se voir vengé, laissait son âme toute saturée de ce sentiment. Il ne pouvait donc se rassasier d’entendre parler des actions de cet enfant de prédilection qui avait si bien hérité de son amour national. En l’écoutant, une vigueur inusitée s’emparait de ses membres ; sa figure s’illuminait, une exaltation depuis longtemps disparue rallumait la vie dans tout son être, tout symptôme de caducité disparaissait de sa figure ; il était maintenant redressé sur son lit ; il sortait de la tombe comme Lazare à la voix divine du divin maître : c’était le miracle de l’enthousiasme.

Le Père de la Brosse jouissait du changement qu’opérait sur le malade cette narration de son fils. Jacques lui-même subissait le charme que produisaient ses paroles ; sa voix vibrait de ses notes les plus sympathiques ; son discours, qui n’était que la peinture de ce qu’il avait vu, que l’écho de ce qu’il avait senti, se déroulait avec la puissance de l’action aux yeux de ses auditeurs. Cette éloquence naturelle et incisive du soldat, cette passion entraînante du patriote dévoué jusqu’à l’héroïsme, faisait de Jacques un orateur dans la belle acception du mot ; il avait oublié son rôle de simple historien pour parler comme le héros de son récit. Aussi, quand il vint à raconter la bataille de Sainte-Foye, Marie, abandonna sur son trépied le dernier chapon de sa basse-cour et vint s’appuyer au côté de la porte ; elle resta là tout le temps du récit, immobile et sans haleine, comme la femme de Loth après qu’elle eût regardé indiscrètement derrière elle. Sans la prévoyance de Wagontaga, qui veillait dans son coin à ne pas manquer de souper ce soir-là, et qui alla retirer du feu la volaille en danger, Jacques était cause que tout le monde allait jeûner, malgré toute la bonne volonté de Marie.

Lorsqu’il eut fini ce beau chapitre de notre histoire, le père Hébert lui ouvrit ses bras dans le transport de son admiration, et lui dit en sanglottant :

— Ah ! vous avez parlé comme mon fils l’aurait fait ! c’est la même voix !… les mêmes mouvements… la même ardeur… j’ai cru que c’était lui !… C’est ainsi qu’il aimait la France et qu’il haïssait les Anglais ! Ah ! avant que je revoie mon enfant, vous voulez me donner l’illusion de sa présence, me laisser croire que je l’entends et que je l’embrasse, pour prolonger ma vie jusqu’à lui ! Eh bien ! partagez mon cœur avec lui ; vous étiez deux frères d’armes, soyez deux fils dans mes bras ; et si je meurs avant qu’il n’arrive, dites-lui que j’ai cru le presser là, à votre place !…

Marie, de son côté, l’âme saisie par une exaltation indicible, regardait avec extase cet étonnant visiteur ; elle semblait tout à la fois entraînée vers lui par un ravissement d’une incompréhensible douceur, et repoussée par un doute accablant ; dans cet état elle restait immobile et palpitante, avide de nouvelles paroles. Aussi, à peine le père Hébert avait-il donné cours à son émotion, qu’elle s’empressa de reprendre la parole :

— Et qu’a-t-il fait ensuite, qu’a fait votre armée ?… Ne craignez pas de nous fatiguer.

— Notre armée ?… dit Jacques avec étonnement, mais n’avez-vous pas su ?…

— Nous avons su, dit son père, qu’elle avait quitté Québec au printemps, sans doute pour venir rosser les envahisseurs arrivés dans cette partie-ci du pays. Eh bien ! notre victoire a-t-elle été complète ? sommes-nous enfin délivrés de leurs insultes et de leurs ravages ?… Nous attendions nos jeunes gens pour tout apprendre.

— Ah ! notre armée… dit Jacques avec hésitation, notre armée, elle n’existe plus !

— Comment ! elle a été battue ?…

— Non, elle s’est fondue partiellement devant les trois corps d’invasion des Anglais. Refoulés de tout côté par l’ennemi jusque dans Montréal, nous nous sommes aperçus que nous n’étions plus que quelques milliers de soldats sans vivres et sans munitions, et il a fallu se rendre.

— Et le pays est perdu ?…

— Perdu !…

À peine Jacques avait-il laissé échapper cette parole, qu’il sentit qu’elle tombait comme la foudre sur son pauvre père ; mais la question lui avait été posée si explicitement, elle était de sa nature si difficile à éluder, qu’il n’aurait pas pu le faire sans mentir ; et un enfant acadien était incapable de tromper. Le vieillard oscilla comme un arbre sous un grand vent, mais il ne fut pas renversé du coup.

— Marie ! murmura-t-il en faisant un effort pour se soutenir, approche mon enfant.

La jeune fille accourut vers lui ; il lui passa la main autour du cou et il ajouta d’un accent brisé :

— As-tu bien du courage, ma petite fille ?…

— Oui, mon père, je suis exercée au malheur depuis l’âge de treize ans et je suis encore jeune, j’endurerai bien cette nouvelle infortune si elle ne vous accable pas vous-même ; si vous savez bien la supporter, avec calme, avec résignation… avec…

— Peux-tu marcher longtemps, mon enfant, endurer la faim, le froid, coucher dehors ?

— Vous savez que j’ai marché depuis Boston jusqu’ici, que j’ai vu mourir des hommes épuisés, à côté de moi.

— C’est vrai, ma fille, c’est vrai ; oh ! je t’aime, parce que tu étais digne de lui… La nuit est-elle bien noire ?…

— Non, père, le soleil s’est couché bien beau, le ciel est plein d’étoiles.

— Eh bien ! partons !…

— Partir ! pauvre père !

— Vas mettre à part ce qu’il nous faut prendre pour le voyage ; fais deux paquets, un gros et un petit… petit et léger, pour qu’il ne te donne pas trop de fatigue… Nous prendrons les devants et nous ferons dire à Jacques quel chemin nous aurons pris ; il a le pas plus long que nous, lui.

— Mais vous pouvez à peine vous lever, calmez-vous… je vous en supplie. Où donc voulez-vous aller ?

— Là où les Anglais ne pourront jamais arriver… à la Louisiane, à l’extrémité de l’Amérique !

— Tous les chemins praticables vous sont fermés, dit Jacques, et l’ennemi n’a permis qu’aux soldats de rentrer en France ; il a contraint tous les habitants à prêter le serment d’allégeance ; votre fils lui-même en a passé par cette condition.

— Jacques ! s’écria le vieillard, en relevant la tête avec la fierté d’un prophète de Michel-Ange Non, il n’a pas fait cela… On vous a trompé, ce n’est pas mon Jacques qui se serait déshonoré par une pareille lâcheté, par un parjure ! Il est jeune, lui, et puis, n’est-il pas soldat ?… libre de sa destinée, il se serait fait Anglais !… non, non, ce n’est pas dans notre sang, ces choses-là !

— C’est avec la rage dans le cœur qu’il y a consenti… On ne lui laissait pas d’autre alternative pour arriver jusqu’à vous…

— Mais il devait savoir que si j’existais encore, ce n’était pas dans un pays soumis aux Anglais qu’il devait me trouver. J’ai sacrifié trois fois mes biens, — et il savait que ces sacrifices m’étaient plus durs que celui que je pourrais faire aujourd’hui ; j’ai brûlé ma demeure, — il en a été le témoin ; j’ai vu trois fois ma famille jetée sur le chemin de la proscription, s’éparpiller, et s’éteindre autour de moi, me laisser seul… avec cet ange ; que Dieu m’a envoyé pour m’accompagner jusqu’au tombeau, et tout cela, pour fuir un joug abominable ! Et lui… il n’a fait que combattre, après tout, il le pouvait, c’était un plaisir… Ah ! sans mes quatre-vingt-dix ans !…

— Votre fils, monsieur, a brûlé avec vous la maison de son père, et, comme vous le lui avez dit, il brûlait alors toutes ses espérances ; il a fui, pour défendre la Nouvelle-France, une terre qui lui offrait toutes les séductions d’une union longtemps désirée ; il a laissé dans les larmes celle à qui il avait promis de revenir après six mois et qui lui a gardé pendant dix ans l’amour le plus constant et le plus dévoué ; il a combattu pendant six ans, sans salaire et presque sans nourriture, courant à tous les dangers, restant sous le drapeau jusqu’à ce qu’il le vît tomber ; et après cet événement, prévoyant que son vieux père, cloué par l’infortune et par l’âge sur le sol conquis, serait encore obligé d’accepter la volonté du conquérant et resterait peut-être sans soutien pour supporter le plus cruel des malheurs, il a songé à venir le soulager. Prévoyant encore, par les indications à peu près certaines qu’il avait reçues, que celle qui avait voulu partager sa mort malgré d’injurieux soupçons conçus contre sa constance, s’était aussi réfugiée dans cette partie du pays la plus rapprochée de la Nouvelle-Angleterre, il venait partager avec elle une infortune que tout son courage n’avait pu conjurer, la mort nationale. La France l’avait livré, il se croyait libre de ses premiers serments : sa patrie étant perdue, il croyait, en abandonnant les dix années de salaire que lui doit encore le roi de France, pouvoir offrir sans crime son travail et son amour à ce qu’il y a de plus sacré après la patrie, son père et sa fiancée… Et il espérait qu’après avoir trouvé la main qu’il avait cherchée pour en être béni, cette main ne le repousserait pas avec mépris !… Mon père !… Marie ! c’est moi qui fus autrefois votre Jacques : dites-moi si je dois être maintenant… heureux ou maudit ?…

— Heureux, aimé, béni ! n’est-ce pas, mon père ?… s’écria Marie en enlaçant le cou de son fiancé et celui de son père, et en unissant dans son étreinte leurs deux visages inondés de larmes.

— Oui ! ma fille, dit le vieillard à moitié suffoqué — C’est Dieu qui nous a vaincus tous les deux, mon bon Jacques, non pas les Anglais.

Après ces paroles, il se fit un instant de silence, pendant lequel ces trois infortunés retrouvèrent ensemble le sentier perdu de leur bonheur. Mais ils ne devaient pas y marcher longtemps unis.


X

Marie tenait toujours le vieillard embrassé, quand tout à coup elle sentit qu’il pesait de tout son poids sur elle.

— Vous faiblissez, lui dit-elle effrayée ; seriez-vous plus mal ?

Pour toute réponse, il s’affaissa sur son lit, et on l’entendit murmurer d’une voix qui s’éloignait :

— Mon Dieu, mon Dieu ! vous l’avez donc voulu !… pas un pied de terre ne restera à la France pour recouvrir mes os !… à quatre-vingt-dix ans, changer de patrie, oh ! c’est bien dur !… Il me semblait que c’était une sainte chose que l’amour de la France, et que vous ne l’aviez pas mis dans mon cœur pour l’arracher, pour l’outrager, pour le punir !…

Il se tut. Le Père de la Brosse s’approcha, lui prit la main et resta lui-même silencieux ; et malgré qu’il fît tous ses efforts pour ne rien laisser paraître de son trouble, il fut saisi d’une pâleur mortelle en constatant une perturbation fatale dans toute l’organisation de son patient : des commotions nerveuses agitaient toutes ses extrémités, ses lèvres et ses narines étaient violemment contractées, Jacques et Marie, penchés sur son front, dans une angoisse cruelle suivaient tous les mouvements de sa figure, épiant une révolution salutaire, un retour de la parole qui semblait pour toujours envolée.

— Priez avec moi, dit le prêtre.

Les fiancés tombèrent à genoux, le Père de la Brosse continua à suivre les phases de la crise, tout en faisant quelques pieuses invocations.

Après quelques minutes, la parole commença à manifester son retour par des balbutiements inintelligibles, puis par des phrases incohérentes et détachées ; enfin elle s’échappa avec abondance, comme un torrent débordé ; mais c’était le délire, un délire affreux qui peignait l’état où s’était abîmée son âme :

— C’est bien ! disait-il, c’est bien, mon Dieu ! vous êtes juste, je vous remercie… Ah ! je vous vois enfin, Lawrence, Murray, Winslow, Butler !… Vous êtes bien là, dans ce feu, emportés comme un vent sur une mer de larmes… Vous avez soif, et les démons vous plongent dans cet abîme amer et vous obligent de boire, de boire toujours des larmes… au milieu d’une tempête de malédictions que vous lancent des nuées de victimes… Buvez, l’éternité ne vous rassasiera pas, allez !… Il y a là des mères, des jeunes enfants, des vieillards, tous vous arrêtent quand vous passez, vous déchirent le visage de leurs ongles, vous arrachent les cheveux, et vous crient de leurs gosiers étranglés : — « Rendez-nous nos enfants ! rendez-nous nos pères, nos mères, nos maisons, nos terres, nos églises, rendez-nous notre Acadie, et tout notre bonheur ! » Mais ce ne sont pas là nos femmes, nos enfants, nos frères, ce sont d’autres démons qui ont pris leurs figures pour vous tourmenter… Nos parents, Dieu les a pris dans son ciel, pour sécher leurs larmes, pour remplir encore leurs cœurs d’amour ; ils nous appellent dans notre exil…

Peu à peu les paroles du malade se ralentirent, une sueur abondante couvrit son corps, sa figure prit une expression plus calme ; alors le religieux, se baissant à son oreille, lui dit doucement :

— Il faut mourir sans haine, il faut pardonner…

— Pardonner !… s’écria le vieillard, sortant soudain de son épuisement comme par l’effet d’un puissant réactif, et se soulevant à demi. Pardonner, à qui ?… aux Anglais ?… ah ! c’est impossible cela, mon père !… ils ont chassé les miens dans les bois et sur les mers, ils les ont jetés en pâture aux bêtes féroces et aux poissons, ils ont mêlé leurs cendres à toutes les terres étrangères, ils ont voulu les vendre comme des esclaves, et ils sont restés triomphants dans leur crime ! et leur pardonner ?… non, jamais, jamais !

— Dieu le veut, mon cher frère.

— Il ne leur pardonnera pas, lui !

— Quand il était sur le calvaire, il a pardonné aux Juifs.

— Oui, mais il gardait son éternité de justice pour les punir.

— Pauvre infortuné, ah ! ne parlez pas ainsi ; ne savez-vous pas qu’en cessant d’être homme et malheureux, vous aurez aussi l’éternité de la justice divine pour venger votre innocence ? La vie de Jésus-Christ n’a été sur la terre qu’une holocauste d’expiation ; si, en mourant, il lui restait une éternité de toute-puissance pour châtier ses bourreaux, il leur laissait éternellement son sang pour laver leur crime et mériter sa miséricorde ! Dieu n’est venu donner aux hommes qu’une loi d’amour, il ne leur a pas laissé le droit de haïr et de juger pour l’éternité ; c’est un droit réservé à sa souveraine justice ; il est venu apprendre aux faibles, aux dépossédés de la terre, à ceux qui ont souffert, à tous les hommes enfin, comment il faut vivre et mourir ; il se réserve de vous dire, là-haut, comment il faut juger !…

Le père Hébert s’était d’abord levé jusque sur ses genoux, comme pour se roidir contre cette nécessité du pardon suprême imposé par la religion ; il tenait les mains jointes, son regard enflammé se tournait vers le ciel ; mais peu à peu les paroles du prêtre firent courber son front, ébranlèrent tout son être ; il trembla, et quand il n’entendit plus parler, il articula lentement ces mots d’une voix déchirante :

— Ma sainte femme, mes enfants, mes petits-enfants, qui êtes aux cieux, vous savez par vos yeux de bienheureux si mon cœur est encore rempli de vos douleurs et des injustices que vous avez souffertes ; eh bien ! entendez-moi devant Dieu : je pardonne aux Anglais, pour vous et pour moi.

— Et moi, dit le religieux, je vous bénis au nom de Jésus-Christ… .............................. Le dernier effort de cette vigoureuse existence était accompli : c’était le plus difficile que la Providence avait exigé du vieillard ; à peine l’eût-il fait, qu’il tomba dans les bras de ses enfants, qui recueillirent dans un tendre embrassement son dernier soupir.


XI.

Deux jours après, on vit un cortège funèbre s’avancer lentement sur les bords de la petite rivière, à l’ombre d’une avenue d’ormes gigantesques. L’humble bière de bois brut était portée par les vieillards les plus vigoureux de la commune, car les jeunes gens y étaient rares ; Jacques et Marie marchaient tout près ; sur leurs visages éplorés on distinguait un sentiment plus calme, plus doux, plus résigné, qu’on ne voit d’ordinaire chez les personnes frappées d’un pareil deuil… Derrière eux venaient tous les voisins et voisines. Le cortège, après avoir suivi le cours de l’eau pendant quelque temps, s’arrêta près d’un cimetière nouveau, situé sur la pente d’un coteau : la haie de l’enceinte descendait d’un côté jusque dans la rivière où elle trempait ses bouquets de noisetiers. On voyait déjà sur cette terre vierge quelques croix de bois, et une fosse qui attendait la dépouille d’un autre exilé. C’est près de là que fut déposé le cercueil.

Après quelques prières, les porteurs le descendirent dans le trou ; chacun lui jeta, pour adieu, une poignée de terre, et tout le monde s’en retourna en silence, quelques-uns seulement s’agenouillèrent un instant devant les croix qu’ils rencontrèrent. Sur ces croix, on lisait, à la suite des noms des défunts, les mots suivants, écrits par une main inculte : Né à Beau-Bassin, né à Grand-Pré, né à Port-Royal, né à l’île St. Jean… ils étaient venus de partout, à ce rendez-vous de toutes les infortunes et de toutes les misères. Jacques et Marie restèrent penchés sur le bord de la fosse, jusqu’à ce que le travail du fossoyeur eût fait disparaître le bois du cercueil ; ensuite ils regagnèrent aussi leur demeure, suivis du religieux, de Wagontaga et de deux voisins.

Le bon missionnaire qui venait de bénir une tombe, s’en allait bénir un mariage.


FIN.
  1. Je dois avertir la lecteur peu familier avec l’histoire du Canada, que le général Murray, que nous retrouvons ici, n’est pas le même qui a joué un si triste rôle en Acadie.