James Watt (Arago)/08

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 450-466).
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PRESSE À COPIER LES LETTRES. — CHAUFFAGE À LA VAPEUR. — COMPOSITION DE L’EAU. — BLANCHISSAGE À L’AIDE DE CHLORE. — ESSAIS SUR LES EFFETS PHYSIOLOGIQUES QUI PEUVENT RÉSULTER DE LA RESPIRATION DE DIVERS GAZ.


Birmingham, lorsque Watt alla s’établir à Soho, comptait parmi les habitants du voisinage, Priestley, dont le nom dit tout ; Darwin, l’auteur de la Zoonomie et d’un poëme célèbre sur les amours des plantes ; Withering, médecin et botaniste distingué ; Keir, chimiste bien connu par les notes de sa traduction de Macquer et par un Mémoire intéressant sur la cristallisation du verre ; Galton, à qui l’on devait un Traité élémentaire d’ornithologie ; Edgeworth, auteur de divers ouvrages justement appréciés, et père de la si célèbre miss Maria. Ces savants devinrent bientôt les amis de l’illustre mécanicien, et formèrent, pour la plupart, avec lui et Boulton, une association sous le nom de Lunar Society (Société lunaire). Un titre si bizarre a donné lieu à d’étranges méprises : il signifiait seulement qu’on se réunissait le soir même de la pleine lune, époque du mois choisie de préférence, afin que les académiciens y vissent clair en rentrant chez eux.

Chaque séance de la Société lunaire était pour Watt une nouvelle occasion de faire remarquer l’incomparable fécondité d’invention dont la nature l’avait doué. « J’ai imaginé, dit un jour Darwin à ses confrères, certaine plume double, certaine plume à deux becs, à l’aide de laquelle on écrira chaque chose deux fois ; qui donnera ainsi d’un seul coup l’original et la copie d’une lettre. – J’espère trouver une meilleure solution du problème, repartit Watt presque aussitôt : je mûrirai mes idées ce soir, et je vous les communiquerai demain. » Le lendemain la presse à copier était inventée, et même un petit modèle permettait déjà de juger de ses effets. Cet instrument si utile, et si généralement adopté dans tous les comptoirs anglais, a reçu récemment quelques modifications dont plusieurs artistes ont voulu se faire honneur ; mais je puis assurer que la forme actuelle était déjà décrite et dessinée, à la date de 1780, dans le brevet de notre confrère.

Le chauffage à la vapeur est de trois ans postérieur. Watt l’établit chez lui à la fin de 1783. Il faut le reconnaître, cette ingénieuse méthode se trouve déjà indiquée par le colonel Cooke, dans les Transactions philosophiques de l’année 1745 [1] ; mais l’idée était passée inaperçue. Watt, en tout cas, n’aura pas seulement le mérite de l’avoir fait revivre : c’est lui qui l’appliqua le premier ; ce furent ses calculs sur l’étendue des surfaces nécessaires à l’échauffement des salles de différentes grandeurs, qui, à l’origine, servirent de guide à la plupart des ingénieurs anglais.

Watt n’aurait produit, pendant sa longue carrière, que la machine à condenseur séparé, la machine à détente et le parallélogramme articulé, qu’il occuperait encore une des premières places parmi le petit nombre d’hommes dont la vie fait époque dans les annales du monde ; mais son nom me semble se rattacher aussi avec éclat à la plus grande, à la plus féconde découverte de la chimie moderne : à la découverte de la composition de l’eau. Mon assertion pourra paraître téméraire, car les nombreux ouvrages où ce point capital de l’histoire des sciences est traité ex professo, ont oublié Watt. J’espère, cependant, que vous voudrez bien suivre ma discussion sans prévention ; que vous ne vous laisserez pas détourner de tout examen, par des autorités d’ailleurs moins nombreuses qu’on ne le suppose ; que vous ne refuserez point de remarquer combien peu d’auteurs remontent aujourd’hui aux sources originales, combien ils trouvent pénible de secouer la poussière des bibliothèques, combien il leur semble commode, au contraire, de vivre sur l’érudition d’autrui, de réduire la composition d’un livre à un simple travail de rédaction. Le mandat que je tenais de votre confiance m’a semblé plus sérieux : j’ai compulsé de nombreux mémoires imprimés, toutes les pièces d’une volumineuse correspondance authentique encore manuscrite, et si je viens, après cinquante ans, réclamer en faveur de James Watt un honneur trop légèrement accordé à un de ses plus illustres compatriotes, c’est qu’il m’a semblé utile de montrer qu’au sein des académies la vérité se fait jour tôt ou tard, et qu’en matière de découvertes il n’y a jamais prescription.

Les quatre prétendus éléments, le feu, l’air, l’eau et la terre, dont les combinaisons variées devaient donner naissance à tous les corps connus, sont un des nombreux legs de la philosophie brillante qui, pendant des siècles, a ébloui les plus nobles intelligences et les a égarées. Van Helmont, le premier, ébranla, mais légèrement, un des principes de cette ancienne théorie, en signalant à l’attention des chimistes plusieurs fluides élastiques permanents, plusieurs airs, qu’il appela des gaz, et dont les propriétés différaient de celles de l’air ordinaire, de celles de l’air élément. Les expériences de Boyle et de Hooke soulevèrent des difficultés plus graves encore : elles établirent que l’air commun, nécessaire à la respiration et à la combustion, subit dans ces deux phénomènes des changements notables, des changements de propriété, ce qui implique l’idée de composition. Les nombreuses observations de Hales ; les découvertes successives de l’acide carbonique par Black, de l’hydrogène par Cavendish ; de l’acide nitreux, de l’oxygène, de l’acide muriatique, de l’acide sulfureux et de l’ammoniaque par Priestley, reléguèrent définitivement l’antique idée d’un air unique et élémentaire, parmi les conceptions hasardées et presque constamment fausses qu’enfantent tous ceux qui ont l’audace de se croire appelés, non à découvrir, mais à deviner la marche de la nature.

Au milieu de tant de remarquables travaux, l’eau avait toujours conservé son caractère d’élément. L’année 1776 fut, enfin, signalée par une des observations qui devaient amener au renversement de cette croyance générale. On doit l’avouer, de la même année datent aussi les singuliers efforts que firent longtemps les chimistes pour ne pas se rendre aux conséquences naturelles de leurs expériences. L’observation dont je veux parler appartient à Macquer.

Ce chimiste judicieux ayant placé une soucoupe de porcelaine blanche sur la flamme de gaz hydrogène qui brûlait tranquillement au goulot d’une bouteille, observa que cette flamme n’était accompagnée d’aucune fumée proprement dite, qu’elle ne déposait point de suie ; l’endroit de la soucoupe que la flamme léchait se couvrit de gouttelettes assez sensibles d’un liquide semblable à de l’eau, et qui, après vérification, se trouva être de l’eau pure. Voilà assurément un singulier résultat. Remarquez-le bien, c’est au milieu de la flamme, dans l’endroit de la soucoupe qu’elle léchait, comme dit Macquer, que se déposèrent les gouttelettes d’eau ! Ce chimiste, cependant, ne s’arrête point sur ce fait ; il ne s’étonne pas de ce qu’il a d’étonnant ; il le cite tout simplement, sans aucun commentaire ; il ne s’aperçoit pas qu’il vient de toucher du doigt à une grande découverte.

Le génie, dans les sciences d’observation, se réduirait-il donc à la faculté de dire à propos, Pourquoi ?

Le monde physique compte des volcans qui n’ont jamais fait qu’une seule explosion. Dans le monde intellectuel il est, de même, des hommes qui, après un éclair de génie, disparaissent entièrement de l’histoire de la science. Tel a été Warltire, dont l’ordre chronologique des dates m’amène à citer une expérience vraiment remarquable. Au commencement de l’année 1781, ce physicien imagina qu’une étincelle électrique ne pourrait traverser certains mélanges gazeux sans y déterminer quelques changements. Une idée aussi neuve, qu’aucune analogie ne suggérait alors, et dont on a fait depuis de si heureuses applications, aurait, ce me semble, mérité à son auteur que les historiens de la science voulussent bien ne pas oublier de lui en faire honneur. Warltire se trompait sur la nature intime des changements que l’électricité devait engendrer. Heureusement pour lui il prévit qu’une explosion les accompagnerait. C’est par ce motif qu’il fit d’abord l’expérience avec un vase métallique dans lequel il avait renfermé de l’air et de l’hydrogène.

Cavendish répéta bientôt l’expérience de Warltire. La date certaine de son travail ( j’appelle ainsi toute date résultant d’un dépôt authentique, d’une lecture académique ou d’une pièce imprimée ) est antérieure au mois d’avril 1783, puisque Priestley cite les observations de Cavendish dans un Mémoire du 21 de ce même mois. La citation, au surplus, ne nous apprend qu’une seule chose, c’est que Cavendish avait obtenu de l’eau par la détonation d’un mélange d’oxygène et d’hydrogène, résultat déjà constaté par Warltire.

Dans son Mémoire du mois d’avril, Priestley ajouta une circonstance capitale à celles qui résultaient des expériences de ses prédécesseurs ; il prouva que le poids de l’eau qui se dépose sur les parois du vase au moment de la détonation de l’oxygène et de l’hydrogène est la somme des poids de ces deux gaz.

Watt, à qui Priestley communiqua cet important résultat, y vit aussitôt, avec la pénétration d’un homme supérieur, la preuve que l’eau n’est pas un corps simple.

« Quels sont les produits de votre expérience ? écrivit-il à son illustre ami : de l’eau, de la lumière, de la chaleur. Ne sommes-nous pas, dès lors, autorisés à en conclure que l’eau est un composé des deux gaz oxygène et hydrogène, privés d’une partie de leur chaleur latente ou élémentaire ; que l’oxygène est de l’eau privée de son hydrogène, mais unie à de la chaleur et à de la lumière latente ?

Si la lumière n’est qu’une modification de la chaleur, ou une simple circonstance de sa manifestation, ou une partie composante de l’hydrogène, le gaz oxygène sera de l’eau privée de son hydrogène mais unie à de la chaleur latente. »

Ce passage si clair, si net, si méthodique, est tiré d’une lettre de Watt du 26 avril 1783. La lettre fut communiquée par Priestley à divers savants de Londres, et remise aussitôt après à sir Joseph Banks, président de la Société royale, pour être lue dans une des séances de ce corps savant. Des circonstances que je supprime, parce qu’elles sont sans intérêt dans la discussion actuelle, retardèrent cette lecture d’un an ; mais la lettre resta aux archives de la Société. Elle figure dans le soixante-quatorzième volume des Transactions philosophiques, avec sa véritable date du 26 avril 1783. On l’y trouve fondue dans une lettre de Watt à Deluc, en date du 26 novembre 1783 et distinguée par des guillemets renversés, apposés par le secrétaire de la Société royale.

Je ne réclame pas d’indulgence pour cette profusion de détails ; on remarquera que la comparaison minutieuse des dates peut seule mettre la vérité dans tout son jour, et qu’il est question d’une des découvertes qui honorent le plus l’esprit humain.

Parmi les prétendants à cette féconde découverte, nous allons maintenant voir paraître les deux plus grands chimistes dont la France et l’Angleterre se glorifient. Tout le monde a déjà nommé Lavoisier et Cavendish.

La date de la lecture publique du Mémoire dans lequel Lavoisier rendit compte de ses expériences, dans lequel il développa ses vues sur la production de l’eau par la combustion de l’oxygène et de l’hydrogène, est postérieure de deux mois à celle du dépôt aux archives de la Société royale de Londres de la lettre déjà analysée de Watt.

Le Mémoire célèbre de Cavendish, intitulé : Experiments on air, est plus récent encore ; il fut lu le 15 janvier 1784. On s’étonnerait avec raison que des faits aussi authentiques eussent pu devenir le sujet d’une polémique animée, si je ne m’empressais de signaler à votre attention une circonstance dont je n’ai pas encore parlé. Lavoisier déclara, en termes positifs, que Blagden, secrétaire de la Société royale de Londres, assista à ses premières expériences du 24 juin 1783, et « qu’il lui apprit que Cavendish ayant déjà essayé, à Londres, de brûler du gaz hydrogène dans des vaisseaux fermés, avait obtenu une quantité d’eau très-sensible. »

Cavendish rappela aussi dans son Mémoire la communication faite à Lavoisier par Blagden. Suivant lui, elle fut plus étendue que le chimiste français ne l’avouait. Il dit que la confidence embrassa les conclusions auxquelles les expériences conduisaient, c’est-à-dire la théorie de la composition de l’eau.

Blagden, mis en cause lui-même, écrivit dans le journal de Crell, en 1780, pour confirmer l’assertion de Cavendish.

À l’en croire, les expériences de l’académicien de Paris n’auraient même été qu’une simple vérification de celles du chimiste anglais. Il assure avoir annoncé à Lavoisier, que l’eau engendrée à Londres avait un poids précisément égal à la somme des poids des deux gaz brûlés. Lavoisier, ajoute enfin Blagden, a dit la vérité, mais pas toute la vérité.

Un pareil reproche est sévère ; mais, fût-il fondé, n’en atténuerai-je pas beaucoup la gravité, si je montre que, Watt excepté tous ceux dont les noms figurent dans cette histoire s’y étaient plus ou moins exposés ?

Priestley rapporte en détail, et comme siennes, des expériences d’où il résulte que l’eau engendrée par la détonation d’un mélange d’oxygène et d’hydrogène, a un poids exactement égal à celui des deux gaz brûlés. Cavendish, quelque temps après, réclame ce résultat pour lui-même, et insinue qu’il l’avait communiqué verbalement au chimiste de Birmingham.

Cavendish tire de cette égalité de poids la conséquence que l’eau n’est pas un corps simple. D’abord, il ne fait aucune mention d’un Mémoire déposé aux archives de la Société royale, et dans lequel Watt développait la même théorie. Il est vrai qu’au jour de l’impression le nom de Watt n’est pas oublié ; mais ce n’est pas aux archives qu’on a pu voir le travail du célèbre ingénieur : on déclare en avoir eu connaissance par une lecture récente, faite en séance publique. Aujourd’hui, cependant, il est parfaitement constaté que cette lecture a suivi de plusieurs mois celle du Mémoire où Cavendish en parle.

En arrivant sur le terrain de cette grave discussion, Blagden annonce la ferme volonté de tout éclaircir, de tout préciser. Il ne recule, en effet, devant aucune accusation, devant la citation d’aucune date, tant qu’il est question d’assurer à son protecteur et ami, Cavendish, la priorité sur le chimiste français. Dès qu’il s’agit de ses deux compatriotes, les explications deviennent vagues et obscures, « Dans le printemps de 1783, dit-il, M. Cavendish nous montra qu’il avait dû tirer de ses expériences la conséquence que l’oxygène n’est autre chose que de l’eau privée de son phlogistique (c’est-à-dire privée de l’hydrogène). Vers le même temps, la nouvelle arriva à Londres que M. Watt, de Birmingham, avait été conduit par quelques observations à une opinion semblable. » Ces expressions : Vers le même temps, pour parler comme Blagden lui-même, ne sauraient être toute la vérité. Vers le même temps ne décide rien : des questions de priorité peuvent tenir à des semaines, à des jours, à des heures, à des minutes. Pour être net et précis, comme on l’avait promis, il fallait dire si la communication verbale, faite par Cavendish à plusieurs membres de la Société royale, précéda ou suivit l’arrivée à Londres des nouvelles du travail de Watt. Peut-on supposer que Blagden ne se serait pas expliqué sur un fait de cette importance, s’il avait pu citer une date authentique en faveur de son ami ?

Pour rendre l’imbroglio complet, les protes, les compositeurs, les imprimeurs des Transactions philosophiques se mirent aussi de la partie. Plusieurs dates y sont inexactement rapportées. Sur les exemplaires séparés de son Mémoire que Cavendish distribua à divers savants, j’aperçois une erreur d’une année entière. Par une triste fatalité, car c’est un malheur réel de donner lieu involontairement à des soupçons fâcheux et immérités, aucune de ces nombreuses fautes d’impression n’était favorable à Watt ! À Dieu ne plaise que j’entende inculper par ces remarques la probité littéraire des savants illustres dont j’ai cité les noms : elles prouvent seulement qu’en matière de découvertes, la plus stricte justice est tout ce qu’on doit attendre d’un rival, d’un compétiteur, quelque éminente que soit déjà sa réputation. Cavendish écoutait à peine les gens d’affaires, quand ils allaient le consulter sur le placement de ses 25 ou 30 millions ; vous savez maintenant s’il avait la même indifférence pour des expériences. On se montrerait donc peu exigeant en demandant, qu’à l’exemple des juges civils, les historiens de la science n’accueillissent jamais comme titres de propriété valables, que des titres écrits ; peut-être devrais-je même ajouter, que des titres publiés. Alors, mais seulement alors, finiraient ces querelles, sans cesse renaissantes, dont les vanités nationales font ordinairement les frais ; alors le nom de Watt reprendrait dans l’histoire de la chimie la place élevée qui lui appartient.

La solution d’une question de priorité, quand elle se fonde, comme celle que je viens de lire, sur l’examen le plus attentif de Mémoires imprimés et sur la comparaison minutieuse de dates, prend le caractère d’une véritable démonstration. Toutefois, je ne me crois pas dispensé de parcourir rapidement diverses difficultés auxquelles de très-bons esprits m’ont paru attacher quelque importance.

Comment admettre, m’a-t-on dit, qu’au milieu d’un immense tourbillon d’affaires commerciales, que préoccupé d’une multitude de procès, qu’obligé de pourvoir, par des inventions de tous les jours, aux difficultés d’une fabrication naissante, Watt ait trouvé le temps de suivre pas à pas les progrès de la chimie, de faire de nouvelles expériences, de proposer des explications dont les maîtres de la science eux-mêmes ne se seraient pas avisés ?

Je ferai à cette difficulté une réponse courte, mais concluante : j’ai dans les mains la copie d’une active correspondance, relative principalement à des sujets de chimie, que Watt entretint, à dater de 1782, de 1783 et de 1784, avec Priestley, Black, Deluc, l’ingénieur Smeaton, Gilbert Hamilton ( de Glasgow ), et Fry ( de Bristol ).

Voici une objection qui semble plus spécieuse ; elle est née d’une connaissance approfondie du cœur humain.

La découverte de la composition de l’eau, marchant au moins de pair avec les admirables inventions dont la machine à vapeur offre la réunion, peut-on supposer que Watt ait consenti de gaieté de cœur, ou du moins sans en témoigner son déplaisir, à se voir dépouillé de l’honneur qu’elle devait éternellement faire rejaillir sur son nom ?

Ce raisonnement a le défaut de pécher complètement par sa base. Watt ne renonça jamais à la part qui lui revenait légitimement dans la découverte de la composition de l’eau. Il fit scrupuleusement imprimer son Mémoire dans les Transactions philosophiques. Une note détaillée constata authentiquement la date de la présentation des divers paragraphes de cet écrit. Que pouvait, que devait faire de plus un philosophe du caractère de Watt, si ce n’était d’attendre patiemment le jour de la justice ? Au reste, il s’en fallut de bien peu qu’une maladresse de Deluc n’arrachât notre confrère à sa longanimité naturelle. Le physicien genevois, après avoir averti l’illustre ingénieur de l’inexplicable absence de son nom dans la première rédaction du Mémoire de Cavendish, après avoir qualifié cet oubli dans des termes que de si hautes renommées ne me permettent pas de rapporter, écrivait à son ami : « Je vous conseillerai presque, attendu votre position, de tirer de vos découvertes des conséquences pratiques pour votre fortune. Il vous faut éviter de vous faire des jaloux. »

Ces quelques mots blessèrent l’âme élevée de Watt. « Si je ne réclame pas mes droits sur-le-champ, répondit-il, imputez-le à une indolence de caractère qui me fait trouver plus aisé de supporter l’injustice, que de combattre pour en obtenir le redressement. Quant à des considérations d’intérêt pécuniaire, elles n’ont à mes yeux aucune valeur. Au surplus, mon avenir dépend des encouragements que le public voudra bien m’accorder, mais nullement de ceux de M. Cavendish et de ses amis. »

Dois-je craindre d’avoir attaché trop d’importance à la théorie que Watt imagina pour expliquer les expériences de Priestley ? Je ne le pense pas. Ceux qui refuseraient un juste suffrage à cette théorie, parce qu’elle semble maintenant une conséquence inévitable des faits, oublieraient que les plus belles découvertes de l’esprit humain ont été surtout remarquables par leur simplicité. Que fit Newton, lui-même, lorsque répétant une expérience déjà connue quinze siècles auparavant, il découvrit la lumière blanche ? Il donna de cette expérience une interprétation tellement naturelle, qu’il paraît impossible aujourd’hui d’en trouver une autre. « Tout ce qu’on tire, dit-il, à l’aide de quelque procédé que ce soit, d’un faisceau de lumière blanche, y était contenu à l’état de mélange. Le prisme de verre n’a aucune faculté créatrice. Si le faisceau parallèle et infiniment délié de lumière solaire qui tombe sur sa première face, sort par la seconde en divergeant et avec une largeur sensible, c’est que le verre sépare ce qui, dans le faisceau blanc, était, par sa nature, inégalement rénfrangible. » Ces paroles ne sont pas autre chose que la traduction littérale de l’expérience connue du spectre solaire prismatique. Cette traduction avait cependant échappé à un Aristote, à un Descartes, à un Robert Hooke !

Venons, sans sortir du sujet, à des arguments qui iront au but plus directement encore. La théorie, conçue par Watt, de la composition de l’eau arrive à Londres. Si, dans les idées du temps, elle est aussi simple, aussi évidente qu’elle nous le paraît aujourd’hui, le conseil de la Société royale ne manquera pas de l’adopter. Il n’en est rien : son étrangeté fait même douter de la vérité des expériences de Priestley. On va jusqu’à en rire, dit Deluc, comme de l’explication de la dent d’or.

Une théorie dont la conception n’eût présenté aucune difficulté aurait été certainement dédaignée par Cavendish. Rappelez-vous avec quelle vivacité, sous l’inspiration de cet homme de génie, Blagden en réclama la priorité contre Lavoisier.

Priestley, sur qui devait rejaillir une bonne part de l’honneur attaché à la découverte de Watt, Priestley, dont les sentiments affectueux pour le célèbre ingénieur ne pourraient être contestés, lui écrivait, à la date du 29 avril 1783 : « Regardez avec surprise et indignation la figure d’un appareil à l’aide duquel j’ai miné sans retour votre belle hypothèse. »

En résumé, une hypothèse dont on riait à la Société royale ; qui faisait sortir Cavendish de sa réserve habituelle ; que Priestley, mettant tout amour-propre de côté, s’attachait à ruiner, mérite d’être enregistrée dans l’histoire des sciences comme une grande découverte, quelque idée que des connaissances devenues vulgaires puissent nous en donner aujourd’hui[2].

Le blanchissage à l’aide du chlore, cette belle invention de Berthollet, fut introduit en Angleterre par James Watt, après le voyage qu’il fit à Paris vers la fin de l’année 1786. Il construisit tous les appareils nécessaires, dirigea leur installation, présida aux premières épreuves et, ensuite, confia à M. Mac-Gregor, son beau-père, l’exploitation de la nouvelle industrie. Malgré toutes les sollicitations de l’illustre ingénieur, notre célèbre compatriote avait obstinément refusé[3] de s’associer à une entreprise qui n’offrait aucune chance défavorable et dont les bénéfices semblaient devoir être fort grands.

À peine venait-on de découvrir, pendant la seconde moitié du siècle dernier, les nombreuses substances gazeuses qui jouent aujourd’hui un si grand rôle dans l’explication des phénomènes chimiques, qu’on songea à les utiliser comme médicaments. Le docteur Beddoës poursuivit cette idée avec sagacité et persévérance. Des souscriptions particulières lui permirent même de créer à Clifton, près de Bristol, sous le nom de Pneumatic Institution, un établissement où les propriétés thérapeutiques de tous les gaz devaient être soigneusement étudiées. L’Institution Pneumatique eut l’avantage d’avoir quelque temps à sa tête le jeune Humphry Davy, qui débutait alors dans la carrière des sciences. Elle put aussi se glorifier de compter James Watt parmi ses fondateurs. Le célèbre ingénieur fit plus : il imagina, décrivit et exécuta dans les ateliers de Soho les appareils qui servaient à engendrer les gaz et à les administrer aux patients. Je trouve plusieurs éditions de ses Mémoires, qui traitent de ces questions, aux dates de 1794, de 1795 et de 1796.

Les idées de notre confrère s’étaient tournées de ce côté, lorsque plusieurs de ses proches et de ses amis lui furent cruellement enlevés avant l’âge, par des maladies de poitrine. C’étaient surtout les lésions des organes de la respiration qui paraissaient à Watt pouvoir être traitées à l’aide des propriétés spécifiques des nouveaux gaz. Il attendait aussi quelque avantage de l’action du fer ou du zinc que l’hydrogène entraîne en molécules impalpables, quand il est préparé de certaines manières. J’ajouterai enfin que, parmi les nombreuses notes de médecins publiées par le docteur Beddoës, et annonçant des résultats plus ou moins décisifs, il en est une, signée John Carmichael, relative à la guérison radicale de l’hémoptysie d’un domestique, Richard Newberry, à qui Watt faisait lui-même respirer de temps à autre un mélange de vapeur d’eau et d’acide carbonique. Quoique je reconnaisse sans difficulté ma profonde incompétence en pareille matière, ne me sera-t-il pas permis de regretter qu’une méthode qui compta parmi ses adhérents des Watt, des Jenner, soit aujourd’hui entièrement abandonnée, sans qu’on puisse citer des expériences suivies, en opposition manifeste avec celles du Pneumatic Institution de Clifton[4].



  1. Je lis dans un ouvrage de M. Robert Stuart, que sir Hugh Platte avait entrevu avant le colonel Cooke la possibilité d’appliquer la vapeur au chauffage des appartements. Dans le Garden of Eden de cet auteur, publié en 1660, il est question, en effet, de quelque chose d’analogue pour conserver pendant l’hiver les plantes des serres. Sir Hugh Platte propose de placer des couvercles d’étain, ou de tout autre métal, sur les vases où les viandes cuisent et d’adapter ensuite à des ouvertures de ces couvercles, des tuyaux par lesquels la vapeur échauffante peut être conduite partout où on le désire.
  2. Lord Brougham assistait à la séance publique où je payai, au nom de l’Académie des sciences, ce tribut de reconnaissance et d’admiration à la mémoire de Watt.

    De retour en Angleterre, il recueillit de précieux documents et étudia de nouveau la question historique à laquelle je viens de donner tant de place, avec la supériorité de vues qui lui est familière, avec le scrupule, en quelque sorte judiciaire, qu’on pouvait attendre de l’ancien lord chancelier de la Grande-Bretagne. Je dois à une bienveillance dont je sens tout le prix, de pouvoir offrir au public le fruit encore inédit du travail de mon illustre confrère. On le trouvera à la suite de cet Éloge.

  3. Le terme est exact, quelque fabuleux qu’il puisse paraître dans le siècle où nous vivons.
  4. Vingt ans avant la naissance de l’institution pneumatique de Bristol, Watt appliquait déjà ses connaissances chimiques et minéralogiques au perfectionnement des produits d’une poterie qu’il avait établie à Glasgow avec quelques amis, et dont il resta actionnaire jusqu’à la fin de sa vie