Jane Austen (Rague)/3

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CHAPITRE III.


LES PERSONNAGES



Les Jeunes Gens.


Jane Austen a donné aux menues aventures de ces romans les héros qui leur conviennent. Ce sont des caractères communs dans un certain sens, semblables à ceux que nous rencontrons chaque jour, doués d’aucune vertu, ni d’aucun vice extraordinaire. Ils appartiennent tous au même milieu, une éducation identique leur a inculqué une conception uniforme de la vie, de ses devoirs fondamentaux, de son but. Il semblerait qu’il doit en résulter une ressemblance un peu insipide. Il n’en est rien ; de fines nuances, des particularités insignifiantes habilement mises en lumière, subtilement opposées, rendent aussi différents l’un de l’autre tous ces bourgeois d’une même petite ville, que le père Goriot l’est de Mr. Grandet ou Tartarin de Mr. Astier-Réhu.

Parmi les personnages qui jouent un rôle fondamental dans les romans de Jane Austen, Darcy [1] est le plus original, le plus intéressant, celui dont la personnalité est la plus accusée. C’est un Alceste dont la misanthropie provient autant de la vanité du rang et de la fortune que de la haine de l’hypocrisie. Hautain et dédaigneux, il met un peu d’affectation à heurter les goûts et les sentiments des bons bourgeois de Meryton ; si, dans un bal, on lui vante la danse comme l’art le plus raffiné d’une société civilisée, il répond avec le plaisir évident d’étonner des provinciaux : « Certainement, et elle a aussi l’avantage d’être également en vogue parmi les sociétés les plus arriérées ; tous les sauvages dansent ». C’est exact, mais peu galant. Quelquefois il est même très fat : « J’ai assez de défauts, mais ce ne sont pas des défauts d’intelligence », laisse-t-il échapper devant de moqueuses jeunes filles. Cela étonne un peu d’un homme fin et d’esprit pénétrant ; on pense ces choses-là, on ne les dit pas, même quand on est orgueilleux. Mais il fallait bien justifier l’antipathie d’Elisabeth, en masquant par un gros vice très visible les qualités de son adversaire, sa sensibilité délicate et sa générosité chevaleresque. S’il est ombrageux et arrogant, c’est qu’orphelin riche, il a été trompé par des amis indignes, trop gâté par les jeunes filles, leurs mères et leurs tantes, qu’attirent en essaim sa beauté et sa fortune. Aussi, le fin doigté d’une femme intelligente et affectueuse a vite fait de le rendre non pas souple et empressé, mais suffisamment aimable pour écouter patiemment les stupidités de Sir Lucas ou du Rév. Mr. Collins, et ne hausser les épaules que lorsqu’ils ont le dos tourné.

Évidemment il n’arrivera jamais à la sociabilité de son ami Bingley [2]. Celui-ci, c’est l’homme charmant par excellence. Riche, de bonne famille et joli garçon, il ne se croit pas obligé pour cela d’être hautain et maussade. Ce n’est pas lui qui dans un bal laisserait des jeunes filles faire tapisserie ; il est plein d’indulgence, et disposé à les trouver toutes jolies. Par contre, il n’a ni la lucidité d’esprit ni la volonté de Darcy. Déplorablement mou, il subit trop complaisamment les influences de son entourage ; et lorsque, cédant aux suggestions de ses sœurs et aux remontrances de son ami, il se sauve loin de la pauvre Jane qu’il aime et dont il est aimé, un léger mépris vient troubler notre sympathie. Il n’y a pas là une faute de l’auteur, il est ce qu’elle a voulu qu’il soit, un de ceux dont on dit « c’est un bon garçon », et qui souvent par leur faiblesse font verser plus de larmes que les méchants.

Edmond Bertram [3], Henry Tilney [4], Edward Ferrars [5], tous trois pasteurs, ont en commun un physique agréable, des manières douces et posées, une conduite exemplaire ; ils sont le type idéal du charmant jeune homme que les mères rêvent pour gendre ; ils ont la ressemblance que donne une même profession exercée dans un même milieu. Et cependant chacun a sa personnalité bien accusée. Edmond Bertram est le plus sérieux ; sa bonté est plus réfléchie, et son caractère plus ferme nous fait croire que, dans quelques années, son autorité sera grande parmi ses paroissiens. Par contre, sa sensibilité n’est pas très aiguisée ; il vit des années à côté de sa cousine Fanny Price, il fait d’elle la confidente de son inclination pour une autre, sans jamais s’apercevoir que la pauvre enfant l’adore et qu’il la torture. Il manque un peu de perspicacité, et ne sait distinguer ce qu’il y a d’intéressé dans les démonstrations affectueuses de Mary Crawford.

Edward Ferrars a gardé d’une éducation par une mère trop autoritaire une indécision qui le laisse tout désorienté dans les crises de l’existence. Il hésite toujours, il n’avance que pour reculer, ne recule que pour avancer ; si bien que ses actes restent longtemps incompréhensibles à ses amis et à la jeune fille qu’il aime. Pris dans les filets d’une intrigante, esclave de la parole donnée, il sacrifie son amour à son respect d’une promesse extorquée, et, en même temps, il ne trouve pas le courage d’avouer à sa mère que ce même engagement rend impossible pour lui le brillant mariage vers lequel elle le pousse. Sa faiblesse est toute différente de celle de Bingley ; elle ne provient pas d’une nonchalance naturelle qui le soumet aux suggestions d’autrui, mais de scrupules exagérés que savent exploiter les gens moins loyaux. C’est le plus terne des héros de Jane Austen ; ce n’est pas le moins vrai.

Mr. Henry Tilney, fils d’un général resté galant malgré son âge, mêle beaucoup de fatuité à son bon sens. Il aime à flirter dans les « Rooms » de Bath et à éblouir les jeunes filles naïves qui arrivent du fond de leur province. Il est le pasteur homme du monde, esprit cultivé, fin railleur, grand connaisseur en dentelles et en chiffons. Sa place est au milieu d’un cercle de paroissiennes entichées de leur beau et spirituel vicaire.

Ils sont enclins tous trois à s’effrayer des difficultés, à reculer devant l’obstacle, à se résigner trop facilement. Mais c’est là le défaut de leur classe et de leur profession. Élevés dans l’aisance, sans connaître les duretés de la lutte pour l’existence, ils se destinent à la vie calme du pasteur de campagne ou de petite ville. Tout cela n’est pas fait pour développer le caractère ou la volonté.

Ils sont d’ailleurs parfaitement adaptés au rôle qu’ils ont à jouer. Il serait facile de donner un peu moins d’indécision à Mr. Edward Ferrars, un peu plus plus de perspicacité et de fermeté à Mr. Edmund Bertram, de viriliser Mr. Henry Tilney. Le roman finirait alors bien vite et la psychologie que pourrait développer l’auteur serait rapidement épuisée ; dans les circonstances ordinaires et dépourvues d’événements tragiques où Jane Austen les a placés, ses amoureux, s’ils étaient des êtres énergiques ne s’arrêteraient pas longtemps à de légers obstac les ; ils épouseraient Fanny Price et Elinor Dashwood au second chapitre et il n’y aurait plus d’étude de caractère.

Mr. Knightley [6] est tout autre. À trente-huit ans, il est resté vieux garçon ; avec sa fortune et sa belle mine, il a fallu qu’il soit bien difficile pour ne pas trouver une femme. Son âge en fait un amoureux au goût de la fin du xixe siècle : non pas un de ces blancs-becs qui séduisaient nos grand’mères par leur grâce à la fois timide et osée, leurs joues roses et leurs cheveux bouclés, mais un homme arrivé, posé, sérieux, aux tempes un peu dégarnies, qui connaît la vie, susceptible de donner à la femme pratique et névrosée de notre époque la sensation d’une autorité mesurée et tendre, jointe à une sécurité dépourvue d’aléas. Il a tout ce qu’il faut pour servir de mari un peu paternel à une jeune femme étourdie de vingt ans : une figure agréable, une belle prestance, les manières franches, décidées, autoritaires, qui conviennent à sa position sociale. Il semble quelquefois qu’il aime un peu trop à moraliser, et cela pourra devenir fastidieux pour sa jeune femme lorsqu’ils seront continuellement ensemble. C’est un travers bien naturel chez un célibataire de quarante ans, le plus riche et le plus intelligent propriétaire de la contrée, habitué à être consulté avec déférence par tous ses voisins.

Darcy, Edmund Bertram, Edward Ferrars, Henry Tilney, Mr. Knightley sont tous des jeunes gens sérieux. Mais il n’y a pas que des personnages vertueux dans l’œuvre de Jane Austen. Elle sait peindre aussi les viveurs, oh ! sans insister sur leurs débauches, sans nous introduire dans leurs garçonnières. Elle nous montre seulement leurs roueries et leurs manœuvres pour conquérir passagèrement le cœur des jeunes filles de caractère faible et de morale chancelante. Elle n’en fait pas des monstres dépourvues de tout sentiment, des phénomènes

extraordinaires de perversité ; ses débauchés n’ont rien de Lovelace ; ce sont de petits jeunes gens sans principes, très égoïstes, mais susceptibles d’un bon mouvement. Ils ne jouent en général qu’un rôle secondaire, et ne sont là que pour mettre en lumière la vertu de l’héroïne. L’un d’eux, cependant, Henry Crawford, est l’un des principaux personnages de Mansfield Park. C’est un libertin sympathique : pas joli garçon, c’est trop vulgaire, mais élégant, spirituel et riche ; il a même quelquefois du cœur. Élevé par un oncle fêtard et sceptique, il ne songe qu’à profiter de toutes les jouissances que mettent à sa portée sa fortune et son rang social, sans s’embarrasser de préjugés bons pour les gens d’église. L’innocence et la difficulté l’excitent : « Ce serait quelque chose », proclame-t-il, « d’être aimé par une jeune fille telle que Fanny Price, d’éveiller en elle les premières ardeurs d’un cœur jeune et naïf qui n’a encore rien senti ». Il a aussi l’impatience irraisonnée des jouisseurs ; et, comme Fanny est honnête et qu’il n’a que ce moyen de la conquérir, il la demande en mariage malgré sa pauvreté. Il se croit sincère, sérieusement épris, ébauche mille projets pour la rendre heureuse ; mais quand il est repoussé, son amour s’évanouit rapidement, et il n’est pas long à se consoler en enlevant la femme d’un de ses amis. Ce n’est pas qu’il soit dépourvu de tout sens moral. Quelquefois le vide de sa vie lui pèse, et, en entendant le jeune William Price raconter les dangers courus sur les vaisseaux du roi, « il se sent le désir d’avoir sillonné les mers, d’avoir vu, d’avoir agi, d’avoir souffert comme lui. Et, au lieu d’être ce qu’il est, il voudrait être un William Price, se distinguant et se frayant une route vers la fortune et la notoriété avec cette joyeuse ardeur et cette dignité de vie ». Quelle tentation pour la fille d’un pasteur de ramener à la vertu un jeune homme doué de si bonnes dispositions ! Mais Jane Austen ne cherche que la vérité de son portrait ; elle renonce à une si belle conversion, et, à la fin du roman, elle laisse son brillant Don Juan dans l’adultère et l’impénitence.

À part Darcy, les jeunes premiers de Jane Austen n’ont aucune des brillantes qualités que le lecteur exige généralement d’un héros de roman ; et Mr. Knightley lui-même, en dépit de son ton sarcastique, n’est qu’un brave honnête homme sans aspirations très hautes, l’un des meilleurs sujets qui conservent sa valeur au troupeau humain, sans lui faire faire un pas en avant. Mais Jane Austen, nous l’avons vu par sa lettre au bibliothécaire royal, ne se proposait de peindre ni des conducteurs d’hommes ni des êtres idéals. C’est la haute société d’une petite ville qu’elle nous décrit ; et les notabilités de toutes les petites villes d’Angleterre, de France et du monde, ne sont ni des aigles ni des saints.


Les jeunes Filles


Il y a une autre cause à la médiocrité relative des caractères masculins dans les romans de Jane Austen. L’auteur est une femme ; consciemment ou inconsciemment, elle accentue ses héroïnes aux dépens de ses héros ; elle leur donne presque toujours le beau rôle, et elle soigne leur portrait avec une prédilection visible. Dans tous ses romans, ses jeunes filles ont un caractère beaucoup plus marqué que leurs amoureux et elles sont plus finement étudiées. L’auteur se sent sur son terrain, elle possède mieux son sujet, elle peut tirer d’elle-même au lieu d’observer du dehors, elle ose préciser et accuser les différences.

Nous connaissons déjà Elisabeth Bennet. Jane Austen la préférait à toutes ses autres créations ; peut-être l’avait-elle faite un peu à son image. Elle offre un heureux mélange de fermeté et de douceur, de modestie et d’ironie, de sérieux et de gaîté. Toutes ses qualités ont été admirablement

dosées ; un peu plus d’exubérance la rendrait aussi agaçante que sa sœur Lydia, et un peu plus de raisonnement aussi ennuyeuse que la pédante Mary. Ce n’est pas une intelligence d’élite, elle ne se distingue par aucun talent éclatant, elle est jolie sans être une beauté. Elle n’est, en somme, qu’une bonne petite bourgeoise ; mais sa dignité simple, son tact éveillé, lui permettent de garder la supériorité dans toutes les circonstances. Elle sait faire tourner à son avantage les coups d’épingle de Miss Bingley, les insolences de Lady Catherine de Bourgh, et séduire Darcy en le remettant à sa place. Ce n’est pas une femme de génie ou de talent, c’est une femme à l’esprit et au cœur bien équilibrés, tout simplement.

À côté d’elle, les deux héroïnes de Raison et Sensibilité semblent ternes. Elinor est un peu trop pondérée, Marianne un peu trop romanesque, pour être très sympathiques ; et il faut l’amusante galerie des personnages secondaires qui les entourent pour donner un peu de vie au roman. Mais Fanny Price, Emma Woodhouse et Anne Elliot sont trois délicieuses créations que rien ne surpasse dans le roman moderne.

Fanny Price [7] est tout dévouement, tout sacrifice ; elle songe toujours aux autres. Enfant, dans la grande maison étrangère de son oncle Bertram, parmi un entourage indifférent ou hostile, ce qui la tourmente le plus, c’est de se croire ingrate parce qu’elle ne peut arriver à se trouver heureuse chez des parents si charitables. Au milieu d’égoïstes, elle a soif d’affection ; et quelques paroles amicales, quelques bienveillants conseils de son cousin Edmund la gagnent pour la vie. Elle va aimer, vénérer, adorer à jamais celui qui lui a appris à penser et à sentir. Sans en laisser rien paraître, elle garde au fond de son cœur les légers espoirs, les petites joies, les anxiétés qui déchirent, les jalousies que ne peut maîtriser ni la bonté ni la raison, tous les sentiments qui naissent d’un amour caché et ignoré. La moindre attention la rend heureuse et c’est bien elle qui pourrait répéter la phrase touchante de La Bruyère. « Être avec les gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux, tout est égal ». C’est un ravissement pour elle de rester le soir accoudée à la fenêtre à côté de son cousin, en regardant les mêmes étoiles, et de retrouver ensemble leurs noms qu’il lui a appris autrefois.

Élevée par charité, soumise aux caprices de son entourage, elle est empressée sans obséquiosité, affectueuse sans hypocrisie. Rarement invitée à se joindre aux conversations, elle est satisfaite d’être à l’écart ; et elle trouve dans ses propres pensées et ses propres réflexions ses meilleurs compagnons, lorsque son cousin Edmund n’est pas là. Ce repliement continuel en elle-même développe chez elle une sensibilité délicate, un bon sens clairvoyant, et elle devient la consolatrice, la sage conseillère vers laquelle se tourne dans le malheur la famille désorientée.

Toute autre nous apparaît Emma. C’est la jeunesse même avec son exubérance et son étourderie. C’est l’enfant gâtée, joyeuse, écervelée, pleine de bonnes qualités qui la font aimer de tous, de caprices que chacun supporte en souriant, bon cœur et mauvais caractère, intelligente mais ne faisant que des sottises. Elle nous amuse, nous réjouit, nous enchante par sa vivacité ; il semble qu’elle rayonne de la joie autour d’elle.

— « Et ses yeux avec leur jolie couleur noisette sont-ils assez brillants ? Et ses traits réguliers et sa physionomie ouverte ! Et son teint où éclate la santé, sa taille si bien proportionnée, si élégante, si svelte ! Tout est sain en elle, visage, allure, expression et regards. On dit quelquefois d’un enfant qu’il est l’image même de la santé. Hé bien ! Emma me donne toujours l’impression d’une peinture parfaite de la santé adolescente. Elle est la séduction même. N’est-ce pas Mr. Knightley ? »

Mr. Knightley ne peut qu’approuver l’enthousiasme de la gouvernante d’Emma, et nous aussi. Elle est irrésistible. On a beau voir ses défauts, on reste charmé. Fanny était la petite parente pauvre dont les qualités se développent et s’affirment par les incessantes blessures de la sensibilité dans un milieu indifférent ou insolemment protecteur. Emma est la jeune fille en qui père, gouvernante, parents, amis, ne voient que perfection, et dont les bonnes dispositions naturelles ne peuvent être gâtées par une adulation ridicule. Habituée à être obéie comme une reine, pleine de confiance en elle-même, elle se croit infaillible, elle va devenir insupportable, mais son cœur la sauve. Le regret d’avoir entraîné sa protégée Harriet dans de pénibles mésaventures d’amour, la peine d’avoir blessé une bonne vieille fille, le remords d’avoir étourdiment rendu plus pénible à Jane Fairfax le secret de ses fiançailles avec Frank Churchill, suffisent pour la ramener au bon sens. Ses défauts ne lui enlèvent rien de notre sympathie. Sa manie de marier ses amies est réjouissante sans être grotesque, c’est pour elle un jeu de jeune fille qui se croit déjà une personne importante, et il ne se mêle aucun calcul à ses petites manœuvres. Son humeur satirique n’est pas de la méchanceté mais le besoin juvénile de parler et de rire. Enfin, nous lui savons gré de ne pas être parfaite, et nous approuvons Mr. Knightley de lui donner la préférence : « Elle a le caractère franc et ouvert qu’un homme désire rencontrer chez sa femme ».

Anne Elliot [8] nous séduit d’une autre manière. Sa mélancolie de Cendrillon, qu’on a obligée à repousser le prince charmant et qui le croit disparu à jamais, empreint sa figure d’une délicate poésie. Ce n’est plus une toute jeune fille comme les autres héroïnes de Jane Austen ; elle a déjà vingt-sept ans, et la tristesse de l’amour évanoui a fané depuis longtemps l’éclat de sa jeunesse. Elle ressemble à Fanny Price par sa timidité, mais sa résignation est d’une autre nature, plus mélancolique, plus poignante. C’est l’abandon d’une vaincue qui a perdu toute espérance, qui n’attend plus rien de la vie. Chez Fanny Price, ce n’était que les aspirations de la jeunesse comprimées, mais promptes à rebondir ; c’était moins tragique. Aussi combien est lent, mesuré, gradué, le retour de la foi au bonheur chez Anne Elliot ! Comme elle a peine à croire aux symptômes favorables de l’amour renaissant du capitaine Wentworth ! Comme elle craint de se laisser leurrer par ses désirs ! C’est une exquise petite figure falotte, qui prend peu à peu de la consistance, dont la physionomie s’anime et s’éclaire tout doucement, dont les gestes s’affermissent lentement, à mesure que reparaît l’espoir, que grandit la conviction d’être encore aimée.

Toutes les jeunes filles de Jane Austen ne sont pas aussi franches, aussi douces, aussi résignées qu’Elisabeth Bennet, Fanny Price, Anne Elliot, ni même aussi sérieuses qu’Emma Woodhouse, qui au fond est une petite personne bien raisonnable. Il y a aussi dans son œuvre quelques vierges sinon tout à fait folles, du moins peu réservées et quelquefois très calculatrices. Lydia Bennet dans Orgueil et Préventions, les sœurs Bertrams dans Mansfield Park, sont des écervelées d’une moralité mal assise ; et Elisabella Thorpe n’a guère de retenue dans ses flirts lorsqu’il s’agit d’agripper le mari riche. Mais elles sont en général reléguées au second plan ; deux seulement jouent un rôle de premier ordre, Mary Crawford et Lucy Steele. Avec une même avidité pour les plaisirs et l’argent, une même absence de principes, elles sont fort dissemblables.

Miss Crawford [9] est riche ; sa fortune, ses relations, son élégance, son esprit, lui ouvrent les salons, lui facilitent les intrigues. Elle n’a pas besoin de recourir à l’hypocrisie ; au contraire, elle pose pour n’avoir plus d’illusions, ni sur les hommes ni sur les femmes. Elle ne cache pas que le mariage est pour elle une affaire à traiter le plus avantageusement possible, et qu’il lui faut, au minimum, le fils aîné d’un baronnet riche. Elle aime à étaler son cynisme : « Soyez honnête et pauvre si vous le voulez, mais je ne vous envierai pas ; je ne vous estimerai même pas ; je respecte beaucoup plus ceux qui sont honnêtes et riches», dit-elle, pour scandaliser le vertueux Edmund Bertram. Et pourtant, la gravité du jeune pasteur exerce une certaine attraction sur l’ambitieuse mondaine ; elle en est fort étonnée, car « il ne sait pas dire de fines bêtises, il ne fait jamais de compliments, ses opinions sont intransigeantes, sa politesse tranquille et simple ». C’est le fameux hommage involontaire que le vice rend à la vertu ; mais il s’y joint beaucoup de perversité ; cela l’amuse de troubler un jeune homme aussi austère. Elle n’est pas bien fixée sur ses propres sentiments ; quelquefois sa sympathie l’emporte, elle songe sérieusement à épouser Edmund ; puis elle frémit à la pensée de devenir la femme d’un pasteur et de quel pasteur ! attaché à ses devoirs, ennemi du monde, qui la traînera dans les taudis nauséabonds des pauvres ; et elle reprend ses allures de flirteuse blasée.

Lucy Steele [10] est pauvre. Elle ne peut espérer enlever de haute lutte le mari riche. Les salons où on le chasse lui sont fermés ; elle doit braconner, et y apporter toute la ruse du maraudeur. Elle est hypocrite, menteuse et fausse, non seulement de tempérament, mais aussi par nécessité, puisqu’elle veut entrer, quels que soient les moyens à employer, dans un monde que lui interdisent sa pauvreté et son manque d’éducation. C’est une manœuvrière de premier ordre et sans scrupules ; déloyale, elle sait admirablement profiter de la loyauté d’Elinor pour l’écarter de son chemin, en lui confessant comme à une amie ses fiançailles secrètes avec Edward Ferrars ; et, tandis que, sans amour, elle enchaîne celui-ci par le respect de la parole donnée, elle manque sans vergogne à tous ses engagements, pour enlever le jeune frère devenu le plus riche des deux. Elle a par deux fois fait rompre la brillante union que l’orgueilleuse Mrs. Ferrars avait ménagé à ses fils, et malgré cela elle va devenir la favorite de la vieille dame. « Une humilité persévérante dans sa conduite et dans ses lettres, où elle s’accuse continuellement d’être seule coupable de la faute de Robert, une reconnaissance opiniâtre pour les affronts qu’elle reçoit, finissent par lui attirer une hautaine considération ; l’accablement qu’elle montre devant une telle générosité lui gagne rapidement une affection enthousiaste et une influence prépondérante ». L’intrigante l’emporte sur toute la ligne ; nous pouvons lui ménager notre sympathie, mais pas notre admiration pour son habileté.

Entre les héroïnes du dévouement, de la raison, de l’amour et celles du plaisir et du calcul, se placent les ingénues sans volonté, mais d’une naïveté charmante. Hariett Smith [11] et Catherine Morland [12] sont deux enfants étourdies, qui causeront peut-être bien des déceptions à leur mari dans la direction de leur ménage, mais qui, au moins pendant un certain temps, animeront leur maison d’un éclat de juvénile gaîté.

Le caractère des héroïnes de Jane Austen, est donc assez varié, très varié même, si on considère le milieu étroit auquel elles appartiennent toutes. Les unes et les autres sont nettement supérieures à leurs fiancés par l’esprit, par la volonté, par l’abnégation, ou par la malice et le calcul. Cependant, elles aussi, ne s’élèvent pas beaucoup au-dessus de la moyenne, elles n’ont rien de transcendant. C’est l’exactitude et la finesse de la peinture qui les rend attrayantes. Nous avons tous rencontré des Fanny Price, des Emma Woodhouse, et les Elisabeth Bennet ne sont pas introuvables.

On leur a reproché d’être si près de nous ; Charlotte Brontë n’aurait « pas aimé à vivre avec ses gentlemen et ses ladies dans leurs belles mais étroites maisons » [13] ; et Mme de Staël trouvait vulgaires les personnages d’Orgueil et Préventions. Le même reproche avait été adressé à Richardson, et la réponse de Dideret s’applique admirablement aux détracteurs de Jane Austen : « Ses personnages sont communs, dites-vous, c’est ce qu’on voit tous les jours ! Vous vous trompez ; c’est ce qui se passe tous les jours sous vos yeux et que vous ne voyez jamais » [14].

Nous rencontrons constamment des jeunes gens intelligents, sensibles, de bonne moralité, des jeunes filles bien élevées, instruites, aimantes et dévouées, sans percevoir en eux des héros ou des héroïnes de roman. Comme nous ne les connaissons pas suffisamment, et que nous ne les avons pas étudiés assez profondément, ils ne nous offrent aucun trait saillant, ils semblent se confondre dans leur entourage, s’effacer dans la médiocrité générale. Seul, notre manque d’attention nous fait paraître les phases de leur existence communes et sans intérêt. C’est ainsi que, pour le promeneur distrait, tous les scarabés sont de petites bêtes à reflets métalliques qui se traînent lentement le long des sentiers, tandis qu’un entomologiste comme Fabre observe chez eux des différences de mœurs innombrables, et nous fait voir dans leurs vies des comédies aussi amusantes et des drames aussi passionnants que ceux de Shakespeare.

Jane Austen étudie la nature humaine aussi attentivement que le savant étudie ses insectes ; la plus insignifiante personne lui paraît intéressante, elle l’examine minutieusement, elle note ses moindres particularités, nous les expose avec le même soin qu’elle les a observées, et son art en fait un type inoubliable.



Les Comparses


Les romans de Jane Austen ne sont pas de sèches études psychologiques, où loin du monde, trois ou quatre personnages discertent sur leur passion et analysent leurs états d’âme, à la façon dont les solitaires examinent leurs péchés. Elle entoure au contraire ses héroïnes et leurs placides admirateurs d’une petite troupe bavarde et remuante qui remplit le livre de vie et de gaîté. Elle travaille le fond de son tableau avec autant de minutie que ces vieux peintres qui encadrent leurs saints et leurs saintes d’un cercle de têtes populaires, si pleines de réalisme qu’elles éclipsent le saint lui-même. Ce n’est plus une petite intrigue que nous avons sous les yeux, c’est tout un milieu, toute une classe sociale qui revit en une foule de personnages, secondaires pour le récit, mais de premier ordre pour l’étude de mœurs. Nous y trouvons tous les types de la société bourgeoise, non pas grossis, caricaturés, déformés pour exciter artificiellement le rire, mais tels qu’ils passent inaperçus à nos côtés dans la rue, tels qu’ils s’asseyent à notre table, tels qu’ils bavardent dans notre salon, avec leurs gestes, leurs attitudes, leurs expressions familières.

Dans l’étude des personnages secondaires, la distinction que nous avons faite pour les héros et les héroïnes devient inutile. Les caractères masculins sont aussi fermement tracés que les caractères féminins ; ils sont aussi réels, aussi vivants, aussi amusants.

Par « son mélange de vivacité, d’humeur sarcastique, de réserve et de caprice », Mr. Bennet [15] mérite certainement d’être appelé un original. Mais ce n’est pas l’original prétentieux qui veut étonner à tout prix, ni l’être exceptionnel incapable de se plier à nos conventions. C’est un bon bourgeois, instruit et intelligent, ayant fait la bêtise d’épouser une femme ignorante et stupide, et qui cherche une consolation dans ses livres, se réfugie dans le silence de sa bibliothèque, s’arme de flegme et d’indifférence. Il ricane de tout, mais il semble que ce soit pour ne pas pleurer sur son bonheur brisé par la sottise de sa jeunesse ; et sa déception se soulage en d’amusants et piquants sarcasmes. Il est extrêmement moderne ; c’est le type même du sceptique, personnage indispensable à nos auteurs contemporains pour critiquer la société, et qui a fait le succès de plus d’un livre et de plus d’une pièce. Il ne serait pas déplacé dans une comédie de Bernard Shaw ou de Maurice Donnay, dans un roman d’Anatole France ou de Galsworthy. Il adore le paradoxe et une belle immoralité le ravit : « J’aime beaucoup mes trois gendres, mais Wickham est peut-être mon favori », dit-il, parlant du mauvais sujet, menteur, paresseux, couvert de dettes, qui a enlevé sa fille. Il se réjouit avec plus de volupté qu’aucune des amies de Mrs. Bennet des sottises qu’elle fait et des bêtises qu’elle dit. « Ce n’est pas là le genre de satisfaction qu’un homme réclame généralement de sa femme », remarque ironiquement Jane Austen, « mais lorsque les autres distractions manquent, le vrai philosophe doit profiter de celles qui lui sont offertes ». Et Mr. Bennet est un vrai philosophe. Venu cent ans avant Monsieur Bergeret, il a plus d’un trait de ressemblance avec le héros d’Anatole France : même amour des livres, même rancune contre la femme qui a déçu ses rêves de bonheur, même plaisir à voir les choses autrement que la foule, même affectation d’indifférence pour ses enfants.

Quelquefois cependant il oublie son rôle, le sentiment reprend le dessus, et c’est avec un mélange délicieux de comique et d’émotion qu’il donne des conseils à Elisabeth sur le point d’épouser Darcy.

— « Je lui ai donné mon consentement », dit il, « car c’est un homme auquel je n’oserai jamais rien refuser dès qu’il daignera me demander quoi que ce soit. Je vais te donner mon consentement à toi aussi. Lizzie, si tu es résolue à l’épouser. Mais laisse-moi te demander de réfléchir un peu plus. Je connais ton caractère, ma Lizzie, je sais que tu ne pourras être ni heureuse, ni tranquille, si tu n’estime pas au fond du cœur ton mari, si tu ne le regardes pas comme supérieur à toi. Ton intelligence et tes sentiments affectueux ne seraient qu’un danger pour toi dans une union inégale. Il te serait presque impossible d’échapper à la déchéance et à la misère morale. Mon enfant, ne me donne pas le chagrin de te voir incapable de respecter ton partenaire dans la vie ».


On sent, dans cette prière, tout ce qu’il a dû souffrir au contact de Mrs. Bennet. À vingt ans, elle l’a séduit par une vivacité gracieuse et passagère de jeune chat, et cette exubérance juvénile est vite devenue la vulgarité bruyante et prétentieuse d’une matrone aux formes épaisses. « C’est une femme d’esprit bas, ignorante et capricieuse. Quand elle est mécontente, elle se croit nerveuse. Elle ne songe qu’aux visites et aux potins ». Chacun de ses actes, chacune de ses phrases, nous montrent en elle le type même de ces femmes médiocres et désœuvrées, qui ne savent pas profiter du calme de la vie de province pour travailler, lire ou réfléchir, qui trompent par des bavardages ineptes ou méchants l’ennui des longues heures monotones, qui dans le vide de leurs pensées, sont toujours affairées, font des catastrophes de petits incidents, de noirs complots de saints non rendus et d’invitations oubliées, rabaissent leurs maris à leur niveau, étouffent les bonnes dispositions de leurs enfants. Si Mrs. Bennet met tout son orgueil à voir ses filles mariées avant celles de ses concurrentes, ce n’est pas par amour maternel ; c’est qu’elle est persuadée que leur mariage dépend exclusivement de la diplomatie de la mère, et qu’elle doit en récolter la gloire. Mais il y a des diplomates très compromettants ; et les deux filles aînées de Mrs. Bennet ont fort à faire pour réparer ses maladresses qui mettent les gendres en fuite au lieu de les attirer.

Comme elle-même doit s’ennuyer avec Mr. Bennet (si les commérages lui en laissent le temps). Elle aurait été si heureuse avec un mari dans le genre de Mr. Collins. Celui-là l’aurait écoutée, aurait discuté avec elle, gravement et sentencieusement, les potins du village ; il aurait même exigé des détails complémentaires, afin d’en faire un rapport plus achevé à la digne et curieuse Lady Catherine de Bourgh. Car, Mr. Collins, c’est le pasteur à l’esprit étroit, qui se gonfle de l’importance de son office, ne néglige aucune occasion de moraliser ses inférieurs et de s’aplatir devant les favorisés de la fortune. Son respect pour le haut rang de Lady Catherine de Bourgh, joint à son excellente opinion de lui-même, de son autorité et de ses droits de recteur, en font un curieux mélange d’orgueil et d’obséquiosité, de prétention et d’humilité. Quel air important il prend quand il dîne chez Lady Catherine de Bourgh ! « Il occupe la place d’honneur au bout de la table, et son expression montre que pour lui, la vie ne peut rien offrir déplus élevé ; et il découpe, mange, et prodigue les louanges avec une ardeur ravie ». Après dîner, durant la partie de whist, il met un empressement comique « à approuver tout ce que dit Lady Catherine, à la remercier pour chaque point qu’il gagne, à s’excuser s’il croit en gagner trop ». Il est délicieusement gauche et solennel ; écoutons-le faire sa cour à Elisabeth :

— « Je désire me marier, premièrement, parce que je pense qu’il est bon qu’un pasteur avec un revenu suffisant, comme moi, donne l’exemple du mariage dans sa paroisse ; deuxièmement, parce que je suis persuadé que cela ajoutera beaucoup à mon bonheur ; et troisièmement, ce que j’aurais peut-être dû mentionner en premier lieu, c’est l’avis et le conseil de la très noble dame que j’ai l’honneur de considérer comme ma patronne. Par deux fois, elle a condescendu à me donner (sans que je me permisse de la lui demander) son opinion sur ce sujet. Samedi, avant mon départ de Hunsford, elle m’a encore dit : « Mr. Collins, il faut vous marier. Un pasteur comme vous ne doit pas rester célibataire. Choisissez bien ; choisissez une femme de bonne éducation qui puisse me plaire ; et, pour que vous soyez heureux, prenez une femme active et pratique, sans goûts trop élevés, mais capable de tirer bon parti d’un petit revenu. Voilà l’avis que je vous donne. Trouvez-moi cette femme-là le plus tôt possible, amenez-la à Hunsford, et j’irai la voir, » Permettez-moi en passant, ma jolie cousine, de vous faire observer que je ne compte pas les attentions et l’amabilité de Lady Catherine de Bourgh comme un des moindres avantages qu’il m’est permis de vous offrir. Vous verrez que ses manières sont au-dessus de tout ce que je pourrais décrire. Et je crois que votre esprit et votre vivacité ne lui sembleront pas désagréables, surtout lorsqu’ils seront tempérés par le silence et le respect que son rang vous imposera inévitablement ».


Comme Elisabeth ne se sent pas touchée par cette tendre déclaration, et refuse, poliment mais nettement, la faveur de devenir la femme d’un pasteur si bien en cour, le galant Mr. Collins interrompt sa cousine d’un impérieux geste de la main :


— « Je n’en suis pas à apprendre », dit-il, « que c’est l’habitude des jeunes filles de rejeter les demandes en mariage qu’un homme fait pour la première fois, tout en ayant cependant l’intention d’accepter. Je sais que ce refus peut être répété une seconde et même une troisième fois. Je ne suis donc pas découragé ; et je n’attribue votre refus qu’à votre désir d’augmenter mon amour par l’attente, suivant la pratique habituelle des jolies femmes ».


Délicieux Mr. Collins ! Il est comique sans être trop exagéré et ses ridicules ne sont pas invraisemblables. Il dit tout haut ce que pensent tout bas beaucoup de jeunes gens ; et un Herr Doctor, dressé à la chasse au symbolisme, n’aurait besoin que de quelques pages pour nous faire voir en Lady Catherine de Bourgh la personnification de la belle carrière, du brillant avenir, qu’il ne faut pas compromettre par une alliance susceptible de déplaire aux grands chefs, et dans la confiance en lui-même du révérend recteur la vertu fondamentale de quiconque est fonctionnaire de l’État ou ministre de la religion.

Son collègue, Mr. Elton [16], n’est pas moins amusant. Il a un peu plus de bon sens, moins de platitude, et sa fatuité est d’un autre genre. C’est le jeune et beau pasteur. Sa parole aisée, son sourire onctueux, ses manières galantes, ont gagné le cœur de toutes ses paroissiennes : « il est très recherché, et tout le monde dans le village reconnaît que, s’il le voulait, il pourrait ne jamais manger chez lui, et qu’il a plus d’invitations à dîner qu’il n’y a de jours dans la semaine ». Il se sait joli garçon, se croit plus spirituel qu’il n’est, et veut tirer parti de tous ces avantages. Il y réussit : « il gagne une femme de deux cent cinquante mille francs de dot ou à peu près, et il la gagne avec une délicieuse rapidité ». Le hasard lui donne ce qui convient à sa fatuité, une sorte de jeune Mrs. Bennet. Elle est déjà aussi prétentieuse, aussi commune, aussi irritante que la bonne grosse dame ; que sera-ce quand elle aura des filles à marier ! Son beau-frère est le propriétaire de Maple Grove, un grand domaine près de Bristol, et elle n’a que Maple Grove dans la bouche. « Cela ressemble beaucoup à Maple Grove », dit-elle à Emma qui lui fait les honneurs de sa maison. « La ressemblance est réellement frappante. Cette pièce a précisément les mêmes dimensions que le boudoir à Maple Grove » ; et elle fait appel au témoignage de son mari, « n’est-ce pas étonnement pareil ? Ne se croirait-on pas à Maple Grove ? » Le salon, le parc, les arbres, les fleurs, tout est comme à Maple Grove. « Naturellement, à Maple Grove, elle a été habituée à tous les raffinements du luxe », et élevée à la ville, elle compte bien donner le ton dans le petit village dont son mari est le pasteur. Elle s’agite, elle bavarde, elle s’introduit de force dans l’intimité des gens, prend des tons protecteurs, se fait le centre de tout. Et Mr. Elton est ravi d’avoir une femme qui sait tenir sa place.

Jane Austen est sans pitié pour les gens infatués de leur fortune, et dont la rigidité de mœurs, la correction de manières, ne servant qu’à cacher l’égoïsme et la bassesse de caractère ; elle les déshabille de la considération due à leurs rentes et à leurs domaines, pour nous les montrer tels qu’ils sont. Mr. Dashwood [17], par exemple, est millionnaire ; il agit toujours conformément aux lois, à la morale courante, aux usages de la bonne société ; il est respecté de tout son entourage, composé naturellement de gens comme lui, car il prend bien soin de ne pas souiller son honorabilité au contact de personnes dont les revenus seraient trop inférieurs aux siens. Mais il manque sans scrupules à la promesse faite à son père mourant de venir en aide à ses demi-sœurs ; il excite sa belle-mère contre son beau-frère Edward Ferrars, qui, pour rester fidèle à sa parole, renonce à un brillant mariage ; il insinue des conseils un peu douteux à sa sœur Elinor pour conquérir un mari riche, ce qui le mettrait à l’abri des futures demandes de secours.

C’est son argent qui lui vaut la notoriété dont il jouit, aussi il y tient. Il regrette amèrement chaque louis qui sort de sa poche, même si c’est pour un achat avantageux. Quand il acquiert à bas prix une nouvelle propriété, il se lamente : « Enfin, il faut bien se payer quelques fantaisies ; mais cela m’a coûté une somme énorme ». — « Plus que sa valeur intrinsèque ? » interroge sa sœur. — « Hein ! Ah non, par exemple ! Je pourrais le revendre demain plus cher que je ne l’ai acheté », s’exclame-t-il, stupéfait qu’on ait pu le croire capable de faire une dépense inutile.

Mais, comme avarice, Mrs. Norris [18] l’emporte encore sur lui. C’est une véritable création de génie, une avare assez fine pour donner à son vice toutes les apparences du désintéressement. « Tant qu’il ne s’agit que de se déranger, de discuter, d’organiser, Mrs. Norris est très obligeante et personne ne sait mieux dicter des libéralités aux autres ; mais son amour de l’argent est égal à son amour de diriger, et elle sait aussi bien épargner le sien que dépenser celui de ses amis ». Elle a l’art de profiter de chaque service qu’elle rend pour rapporter un léger butin dans sa petite maison : les restes du buffet des bals donnés par son beau-frère, le rideau du théâtre quand la comédie échoue par le retour de Sir Thomas Bertram, des œufs et des fruits de sa visite à la future belle-mère de sa nièce Maria ; et elle trouve toujours d’excellentes raisons pour justifier son avidité. Dans la voiture, Maria s’étonne du volumineux panier que rapporte sa tante.

— « Ma chérie, ce n’est qu’une jolie bruyère que ce charmant vieux jardinier m’a obligé d’emporter. Tiens Fanny, prends ce paquet, fais attention de ne pas le laisser tomber. C’est[19] un fromage à la crème, de celui que nous avons eu à dîner. Cette bonne vieille Mrs. Whitaker ne m’a pas laissé tranquille avant que j’accepte un de ses fromages. J’ai refusé aussi longtemps que j’ai pu, mais elle avait les larmes dans les yeux ; et, c’est juste la sorte de fromage que ma sœur aime tant. Quel trésor de bonté, cette Mrs. Whitaker ! »

— « Et que rapportez-vous encore de votre maraudage ? » interroge Maria.

— « Maraudage, ma chérie ! Ce ne sont que quatre de ces magnifiques œufs de faisans que Mrs. Whitaker m’a forcé d’accepter, un refus l’aurait fâchée ».


Toute cette rapacité passe inaperçue tant Mrs. Norris est empressée à se charger de toutes les besognes désagréables, tant elle flatte servilement les parents riches, tant elle parle de son dévouement et de sa générosité.

— « Mon cher Sir Bertram », dit-elle à son beau-frère avec tous mes défauts j’ai bon cœur ; et, pauvre comme je suis, je me priverais plutôt des nécessités de la vie que d’agir sans générosité. » Et elle laisse croire qu’elle va contribuer aux frais de l’éducation de la petite nièce Fanny. Le naïf gentleman est bien vite détrompé ; elle a suggéré la charité, écrit les lettres, c’est à elle qu’on devra être reconnaissant ; mais lorsque son tour arrive de prendre chez elle Fanny, elle trouve les meilleures et les plus péremptoires raisons de repousser cette charge. Esclave de toutes les fantaisies de ses nièces riches, elle bouscule, humilie et tyrannise Fanny Price, la petite parente pauvre. C’est une mégère ; mais Miss Austen n’en fait pas un monstre inexplicable ; elle nous avertit que son vice n’est « qu’une économie exagérée, nécessitée d’abord par la prudence, et qui a grandi, est devenu une passion, comme un objet d’amour indispensable à une femme sans enfants. Si elle avait eu des enfants, Mrs. Norris n’aurait peut-être jamais songé à épargner ». Alors, elle ne semble plus si anormale, et on comprend comment ce cœur s’est desséché.

Mais il n’est pas nécessaire d’avoir une famille pour rester tendre et bonne. Miss Bates [20] en est une preuve. L’excellente demoiselle n’a jamais pu « se vanter de sa beauté ou de son esprit. Sa jeunesse a passée inaperçue, son âge mûr est dévoué à une mère invalide et au problème de faire durer un petit revenu aussi longtemps que possible. Et cependant elle est heureuse, et personne ne parle d’elle qu’avec sympathie ». Il est vrai que si elle a conservé une bienveillance pleine de candeur enfantine, son intelligence ne s’est guère développée dans son existence de vieille fille. Elle est « si niaise, si satisfaite de tout, si souriante, si prosaïque, si peu distinguée, si grande parleuse sur de petites matières, si prodigue de triviales confidences et de bavardages innocents ! » Sa conversation ennuie tous ses amis, qui l’ont entendue répéter mille fois les mêmes choses avec une telle volubilité que le soufle lui manque ; mais comme elle nous amuse, nous, qui n’en goûtons que les plus savoureux échantillons !

Mrs. Palmer [21] cause un peu moins que Miss Bates, mais son caquetage est aussi délicieusement insignifiant. Son mari ne daigne plus y prêter la moindre attention. Cette indifférence méprisante, loin de l’offenser, la divertit. « Mr. Palmer ne m’entend pas », s’exclame-t-elle ravie, « il ne m’écoute jamais. Il est si drôle », et elle éclate de rire. À chaque rebuffade de Mr. Palmer revient le refrain « il est si drôle » ! Tout est « drôle » pour elle, la gelée qui détruit ses arbres favoris, le renard qui dévaste son poulailler. Elle a le rire perpétuel et embarrassé, l’exclamation invariable qui remplace chez les gens à l’esprit borné la phrase récalcitrante. Le portrait est merveilleux de naturel et de vérité.

Les braves gens maniaques abondent dans l’œuvre de Jane Austen. Peut-on trouver un malade plus sympathique que Mr. Woodhouse, le père d’Emma, avec tous ses caprices de valétudinaire gâté, ses réflexions plaintives, ses amusantes petites tyrannies lorsqu’il veut obliger ses invités à se contenter comme lui d’un « plat de gruau bien cuit, léger mais pas trop », et que « le souci de leur propre santé le fait gémir sur tout ce qu’ils mangent ».

Il a une telle crainte des courants d’air qu’il ne peut approuver le portrait d’Harriet, et pourtant c’est l’œuvre de sa chère Emma. « C’est très joli », dit-il, « la seule chose que je n’aime pas beaucoup, c’est qu’elle est assise en plein air, avec un simple petit châle sur les épaules ; et cela vous fait craindre qu’elle ne prenne froid. »

— « Mais, cher papa », proteste Emma, « c’est en été, un jour chaud d’été, regarde l’arbre. »

— « Oui, mais ce n’est jamais sain de s’asseoir dehors, ma chérie. »

Les mariages l’horripilent, pour le trouble qu’ils mettent dans ses habitudes ; d’ailleurs, « tant qu’on n’a pas apporté de preuves contre eux, il ne veut jamais croire les gens assez peu intelligents pour songer à se marier ». Et, lorsqu’une jeune femme a fait cette suprême sottise, pendant de longs mois après la cérémonie, il persiste à l’appeler « cette pauvre demoiselle une telle ». Toutes ses petites manies sont si innocentes que son entourage les souffre avec une indulgenc e amusée.

John Thorpe [22] est au contraire un parfait chenapan. Voilà son portrait : « C’était un jeune homme gros, de taille moyenne. Avec une face commune et des formes disgracieuses, il semblait craindre de paraître trop bel homme s’il n’était pas habillé comme un groom, trop bien élevé s’il n’était pas familier quand il devait être respectueux, et impudent quand il lui était permis d’être familier. » Il ne sait parler que chevaux pur sang et demi sang, voitures et records de vitesse. Nous le rencontrons encore tous les jours, il nous harcèle avec les exploits, non plus de son cheval, mais de sa quarante chevaux : c’est notre jeune propriétaire d’automobile avec ses fabuleuses additions de kilomètres. Il est furieux qu’on suppose qu’il puisse aller à une allure raisonnable :

— « Regardez mon cheval, Miss Morland ! Avez-vous jamais vu un cheval de course pareil ! Et un vrai pur sang ! Trois heures et demie pour faire seulement quarante kilomètres ? allons donc ! regardez-moi l’animal, et croyez votre frère si vous le pouvez ! Regardez-moi sa tête, regardez-moi ses reins, examinez ses mouvements ; ce cheval ne peut pas faire moins de vingt kilomètres à l’heure. Vous auriez beau lui lier les jambes, il les ferait quand même ».


Par extraordinaire il n’a pas émaillé son discours de jurons ; il ne s’en prive pas d’habitude. Il ment a jet continu, sans finesse, mais avec tant d’assurance qu il déconcerte ses interlocuteurs. Souvent il finit par croire lui-même ses hâbleries ; quelquefois même, il y croit avant les autres, mystifié par sa propre imagination. Il aime la vie large, les cartes, le bon vin ; et, pour s’assurer tout cela, il court les dots, gonflant la fortune, vantant la famille de l’héritière convoitée, tant qu’il la croit riche et bien disposée en sa faveur ; puis, en faisant une pauvresse et dénigrant ses parents, dès qu’il reconnaît s’être trompé sur les espérances ou qu’il sent ses chances diminuer. C’est le type même du vaurien de bonne famille et son portrait est tracé de main de maître.

Nous ne pouvons passer en revue tous les personnages des romans de Jane Austen qui méritent notre attention Ils sont plus d’une centaine. Chacun d’eux est utile à l’action, doué d’une personnalité bien distincte, dessiné avec autant de précision que de délicatesse ; et on se demande où l’auteur a pu trouver les modèles de caractères si variés. Elle fut sans doute une observatrice incomparable, mais son champ d’expérience était trop étroit pour qu’elle ait pu y rencontrer tous les types qu’elle nous décrit avec une telle minutie, avec une si grande exactitude. L’intuition a joué un rôle dans toute cette création, une intuition géniale, qui savait deviner juste, construire des êtres humains et non pas des pantins insensibles.

Elle ne rencontra qu’exceptionnellement un Mr Bennet, une Mrs. Norris, un Mr. Collins ; mais elle trouva dans son entourage des hommes et des femmes possédant à un degré atténué les défauts et les qualités que son imagination développa et amplifia ensuite dans ses personnages. Une de ses lettres nous montre que son art n’est pas une simple traduction de ce qu’elle observe ; elle écrit, protestant contre l’accusation d’avoir fait des portraits de ses amis : « Je suis trop fière de mes gentlemen pour admettre qu’ils ne sont que Mr. A ou le Colonel B. [23]».

Ses créations ne sont pas de raides et étroites personnifications de tel vice ou de telle vertu. Nous ne trouvons ni saintes ni atroces scélérats parmi eux, ni un Lovelace, ni un Sir Charles Grandison. Tous sont des types sans être des phénomènes, et ils sont d’une mentalité aussi complexe que nous nous senton s nous-mêmes.

Aucun ne sort violemment de l’ensemble, comme une curiosité qu’un Barnum pousse sur l’estrade à la face du public ; chacun d’eux se tient à sa juste place parmi ses compagnons, il n’attire que la part d’attention à laquelle il a droit, il ne retient le regard que par l’exactitude de son dessin et non par un écriteau aux couleurs criardes collé sur sa poitrine.

C’est à peine si, pour animer l’action, elle fait saillir un peu plus que dans la vie ordinaire les sentiments et les particularités de ses personnages. Son premier souci est la réalité ; et une lettre de conseils à une débutante, qui lui a soumis un essai de roman, nous montre quelle importance elle donne aux plus petits détails : « Mrs. Forester ne prend assez soin de la santé de Suzan » écrit-elle, « Suzan ne doit pas se promener dehors après une forte pluie et faire une longue course dans la boue. Une mère attentionnée ne souffrirait pas cela ».

Naturellement, petits bourgeois, placés dans des circonstances qui n’ont rien de pathétique, les personnages de Jane Austen prennent la vie avec assez de calme ; ils sont respectueux des traditions, sans fanatisme d’aucune sorte, et ils savent se réjouir d’une bonne tasse de thé et d’innocents bavardages. Leurs qualités et leurs défauts ne sont ni purement anglais ni caractéristiques de leur époque. Ce sont les défauts et les qualités de la classe moyenne de toutes les races et de tous les temps. Ils n’ont point vieilli ; ils sont aussi proches de nous qu’ils l’étaient du lecteur d’il y a cent ans. Seuls, quelques petits détails sans importance nous étonnent, et nous invitent à nous reporter par l’imagination au commencement du xixe siècle. Tous les raffinements et toutes les élégances de la vie urbaine n’ont pas encore pénétré dans les campagnes, même parmi la meilleure société. Les manières y sont encore un peu raides et brutales. Les hommes manquent quelquefois de délicatesse ; les jeunes filles sont plus choquées de les voir voyager un dimanche que pris de boisson ou jurant grossièrement, et les gendres ne savent pas aussi bien que ceux d’aujourd’hui déguiser leurs sentiments vis-à-vis de leur belle-mère.

— « Alors vous seriez très mal élevée », crie Mr. Palmer à Mrs. Jennings.

— « Mon amour, vous contredites tout le monde », interrompt sa femme. « Savez-vous que vous êtes très impoli ! »

— « Je croyais ne contredire personne en appelant votre mère mal élevée », répond ce charmant gentleman de la bonne société d’alors.

Il faut se représenter Darcy, Sir Thomas Bertram, Mr. Knightley, le cou emprisonné dans de hautes cravates, avec des habits de couleur et des bottes à la Wellington, s’inclinant d’un air un peu rigide devant des femmes qui ont la taille de leurs robes sous les bras, coiffées de chapeaux aux larges bords qui, rabattus par des rubans, encadrent la figure et donnent à leurs traits une grâce mignarde.

Alors nous trouvons dans les six chefs-d’œuvre de Miss Austen d’inappréciables documents sur la vie de nos pères, il y a un siècle. Nous les revoyons, non pas immobiles comme sur une peinture, non pas glacés comme dans un savant ouvrage historique, mais animés, vivants, ressuscités, dans l’un des petits drames ou l’une des petites comédies qui secouaient leurs sentiments ou égayaient leurs misères. Et nous reconnaissons qu’hier ressemble beaucoup à aujourd’hui dans l’histoire du cœur humain.




  1. Orgueil et Préventions.
  2. Orgueil et Préventions.
  3. Mansfield Park.
  4. L’Abbaye de Northanger.
  5. Raison et Sensibilité.
  6. Emma.
  7. Mansfield Park.
  8. Persuasion.
  9. Mansfield Park.
  10. Raison et sensibilité.
  11. Emma.
  12. L’Abbaye de Northanger.
  13. Letters et Charlotte Brontë.
  14. Éloge de Richardson.
  15. Orgueil et Prévention.
  16. Emma.
  17. Raison et Sensibilité.
  18. Mansfield Park
  19. WS : G’est -> C’est
  20. Emma.
  21. Raison et Sensibilité.
  22. L’Abbaye de Northanger.
  23. Letters of Jane Austen.