Jean-Arthur Rimbaud (Berrichon)/Première partie

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Mercure de France (p. np-130).


PREMIÈRE PARTIE


Ah ! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants.

… Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.

A. R.

LES ORIGINES ET L’ENFANCE
PREMIÈRES POÉSIES
À Edmond Picard.

I

Comme Victor Hugo, comme Gérard de Nerval, comme Paul Verlaine, Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud est fils de militaire. Il naquit à Charleville (Ardennes), le 20 octobre 1854[1], chez son grand-père maternel, Nicolas Cuif.

Son père, le capitaine Frédéric Rimbaud, de l’arme de l’infanterie, était né à Dole (Jura) le 8 octobre 1814[2], de Didier Rimbaud, tailleur d’habits, né à Dijon, et de Catherine Taillandier, doloise.

Didier Rimbaud étant né en 1785, de Jean Rimbaud et de Marguerite Brot, et Catherine Taillandier étant née en 1786, de Jean Taillandier et de Jacquette Pacouvet, il nous eût été difficile, sinon impossible (les registres d’état civil d’avant la Révolution n’ont pas été conservés régulièrement ou ne comportent pas la somme de renseignements nécessaires) de poursuivre davantage nos investigations dans cette ascendance et de vérifier si, comme à plusieurs reprises on l’a prétendu, le nom de Rimbaud rejoint, dans la nuit généalogique, le nom patronymique des comtes d’Orange. Nous l’admettrons toutefois parce que ce fut vaguement de tradition dans la famille et parce qu’Arthur Rimbaud lui-même semble avoir été obsédé de cet atavisme féodal, lorsque, dubitativement il est vrai, dans Une Saison en Enfer, il dit :

Je me rappelle l’histoire de France, fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de Terre-Sainte ; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme : le culte de Marie, l’attendrissement sur le Crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes… Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.


Néanmoins, à l’aspect seul des noms d’alliance, on juge que les Rimbaud bourguignons-francs-comtois, humbles artisans, n’avaient guère le souci, par leurs mariages, de conserver pur le temps-là, la moustache et l’impériale. Il avait le caractère mobile indolent et violent, tour à tour. Est-ce aux bureaux arabes qu’il avait contracté son humeur peu paternelle et qui se démontrait surtout en présence des derniers nés ? Toujours est-il que sa femme, chaque fois qu’un enfant allait lui naître, quittait momentanément le foyer conjugal pour aller réfugier sa maternité auprès de son père, Nicolas Cuif. Et cela explique comment Jean-Arthur Rimbaud, de même que son frère et deux de ses sœurs, naquit chez son aïeul, lequel, alors rentier, demeurait au premier étage de l’immeuble portant le no 12 de la rue Napoléon, à Charleville.

Une plaque commémorative de cette naissance se voit aujourd’hui sur la façade dudit immeuble ; mais — ô petitesse du temps ! — la rue a changé de nom : elle s’appelle rue Thiers.



Vitalie Cuif, épouse de Frédéric Rimbaud, descendait d’une notable famille de propriétaires-agriculteurs de l’arrondissement de Vouziers (Ardennes). Elle était née à Roche[3], canton d’Attigny, le 10 mars 1825[4], de Jean-Nicolas Cuif et de Marie-Louise-Félicité Fay, apparentée aux Fay d’Athies, de Tourteron.

De temps immémorial, les Cuif ont habité la contrée ; et ils y furent, successivement, laboureurs. En sorte que leur généalogie est claire et serait facile à remonter. Mais à quoi bon ? Contentons-nous de constater qu’ils sont de purs ardennais du vallage et que, d’ailleurs, soit sous leur nom patronymique, soit sous des noms d’alliance, ils rayonnent de tous côtés dans la région de Vouziers et celle de Rethel.

La maison familiale à Roche, occupée de père en fils par l’aîné des Cuif jusqu’au frère de Vitalie, mort célibataire en 1856, a été rebâtie en 1791 par Jean-Baptiste Cuif, qui était à ce moment-là fermier du seigneur de Roche et qui avait, en 1789 et 1790, acheté cette maison et les terres en dépendant aux héritiers de messire Louis Le Seur, prêtre licencié ès-lois, chanoine de l’église collégiale de Saint-Pierre de Mézières-sur-Meuse, baron de Nanteuil-sur-Aisne, seigneur de Murlin et autres lieux. Ce Jean-Baptiste Cuif était le bisaïeul de Madame Rimbaud et, en même temps que laboureur, il fut, devant l’Éternel, un audacieux constructeur. On lui doit la configuration actuelle du château de Roche, une bonne part des maisons du hameau, ainsi que la construction, en 1803, sur un prieuré, de l’importante ferme de Fontenille, située entre Roche et Voncq, et acquise par lui de trafiquants de biens nationaux. Ce serait donc en connaissance de cause qu’Arthur Rimbaud, dans Une Saison en Enfer, évoque l’origine gauloise et paysanne de ses ancêtres et les dit redevables de tout à la déclaration des Droits de l’homme.

Quoique, des chartes conservées par la famille, il ressorte que les Cuif étaient munis d’une certaine instruction, on trouverait dans cette forte et active race de terriens, grands chasseurs et intrépides marcheurs, peu d’intellectuels, au sens donné aujourd’hui à ce mot. Notons pourtant que le professeur Augustin Gilbert, né à Buzancy près de Vouziers, et l’un des princes actuels de la science médicale, a pour ancêtre commun avec Arthur Rimbaud le Jean-Baptiste Cuif dont il vient d’être question. Au demeurant, la fidélité à la terre était de tradition dans cette famille et Vitalie Cuif, encore qu’il en paraisse autrement par son mariage, avait hérité de cette vertu.

C’était une femme de taille au-dessus de la moyenne, aux cheveux châtain-foncé, au teint discrètement basané, au front large, aux yeux bleu-clair, au nez bien droit, à la bouche mince. Maigre, les mains longues et noueuses, elle avait l’allure fière et énergique. Son caractère volon taire marchait avec une irréductible fermeté à l’accomplissement de ce qu’elle considérait comme son devoir, sans souci aucun du qu’en-dira-t-on, si malveillant et souvent si préjudiciable dans les petites villes et les campagnes. Elle aimait la solitude. Son éducation avait été relativement soignée ; et il faut dire que sous son enveloppe rigide se cachaient de singulières et profondes délicatesses d’âme. Elle possédait une assez belle faculté d’écrire : sa fille conserve d’elle des lettres d’une grammaire sûre, d’un style précis et grave, acerbe parfois, avec un choix d’expressions qu’on ne trouve pas toujours chez les écrivains professionnels. De tempérament très nerveux, elle avait eu, pendant son enfance, des accès de somnambulisme. Jusqu’à sa mort, survenue le 1er août 1907, elle demeura très catholique, d’un catholicisme fervent, rigoureux et mystique à la fois. Son énergie foncière, même à la dernière minute, ne faiblit point.



Il est bien évident qu’une femme de cette trempe devait éprouver des froissements au contact moral de l’ancien chef du bureau arabe de Sebdou. De son côté, le capitaine Rimbaud, habitué de commander à des humanités inférieures, n’eut peut-être pas envers sa femme tous les égards et l’attention qu’elle méritait. L’un et l’autre étaient irritables. Des conflits nécessairement éclatèrent, dont la cause principale gisait dans une opposition complète de vues au sujet des enfants, que Monsieur Rimbaud, maladivement, ne pouvait supporter et que Madame Rimbaud, chrétiennement, entendait garder près d’elle pour surveiller avec rigueur leur éducation. Joignons à cela les déplacements fréquents, campagnes, changements de garnison, à quoi les militaires de cette époque étaient assujettis ; et l’on comprendra aisément qu’à la longue, dans ces conditions, le ménage devait se désagréger.

La séparation se fit d’elle-même, pour ainsi dire, amiable, tout simplement. Le capitaine Rimbaud reprit sa vie d’officier célibataire en des garnisons diverses, et sa femme, avec les enfants, dont le cinquième allait naître, se fixa décidément à Charleville. C’était en 1860. Nicolas Cuif était mort depuis deux ans. Arthur Rimbaud se trouvait dans sa sixième année.


II


Avant de suivre cette famille, privée de son chef, dans les changements successifs d’habitation à Charleville, rétrospectivement disons quelques particularités de la petite enfance d’Arthur.


À l’heure même de sa venue au monde, on venait de lui dispenser les premiers soins dus aux nouveau-nés le médecin-accoucheur constata qu’il avait déjà les yeux grands ouverts. Et, comme la garde-malade chargée de l’emmailloter l’avait posé sur un coussin, à terre, pour aller chercher quelque détail de maillot, on le vit avec stupéfaction descendre de son coussin et ramper, rieur, vers la porte de l’appartement donnant sur le palier.


Sa mère étant tombée malade des suites de l’accouchement, il fut mis en nourrice à Gespunsart, sur la frontière belge, dans une famille de cloutiers. Ces braves gens, en vue du petit Arthur, avaient été pourvus d’une copieuse layette. Un jour que, rétablie, Madame Rimbaud était allée à l’improviste visiter son bébé, elle demeura surprise et indignée de le trouver nu et jouant tout seul dans un coffre à sel tandis que le frère de lait, mollement couché dans le berceau destiné au nourrisson, se prélassait emmi la belle layette. Elle fit, naturellement, de vifs reproches à la nourrice. Mais celle-ci protesta et fournit la preuve que tel était bien lé plaisir de l’enfant, de s’ébattre seul et sans oripeaux dans la fruste et rude boîte.

Madame Rimbaud n’en rentra pas moins inquiète à Charleville ; et, comme son mari venait d’être embarqué pour l’Orient, elle se mit en mesure de garder auprès d’elle ses deux garçons, dont l’aîné, Frédéric, se trouvait de son côté en nourrice à Saint-Pierre-sur-Vence, près de Mézières. Elle était heureuse de pouvoir enfin remplir tous ses devoirs maternels, dans la maison de son père, non moins heureux qu’elle de caresser et d’aduler ses petits-enfants.


Dès l’âge de huit mois, Arthur, plus précoce infiniment que son frère aîné d’un an, marchait sans aide aucune, délibérement.


Au retour de Crimée et d’Italie, le capitaine Rimbaud était venu rejoindre sa femme et l’on avait repris ensemble, à Lyon, à Paris, à Grenoble, la vie de garnison jusqu’au moment où Madame Rimbaud, étant de nouveau sur le point d’accoucher, dut, avec ses garçonnets, s’en aller à Charleville.

Le rez-de-chaussée du no 12 de la rue Napoléon (rue Thiers à présent) était occupé à cette époque, et l’est encore aujourd’hui, par une boutique de librairie. Une fois, Arthur — il allait avoir quatre ans — grimpé sur le soubassement de cette boutique, se tenait en contemplation devant les images d’Épinal étalées aux vitres et représentant des aventures de voyage. Le libraire, derrière son comptoir, observait, depuis un moment, cette tête d’angelot aux divins yeux bleus écarquillés d’extase. Intéressé, il ouvrit sa porte, sans qu’au bruit l’enfant se dérangeât, et vint doucement lui demander ce qui le passionnait à ce point. Arthur, déjà farouche, ne bougea ni ne répondit d’abord ; et ce ne fut qu’après bien des instances affectueuses qu’il désigna les images. Le libraire offre de les lui vendre. Le petit garçon, fébrile, à défaut de sous, propose en paiement la petite sœur que venait de lui donner sa maman. Il va sans dire que le bon marchand, touché jusqu’aux larmes de l’intensité de ce désir, donna les images sans exiger de nantissement.



Donc, en 1860, Madame Rimbaud, encore enceinte, était bien décidée à se fixer à demeure à Charleville, où les ressources d’éducation et d’instruction sont infiniment plus grandes qu’à la campagne. Comme elle n’avait plus le refuge du foyer de son père Nicolas Cuif, décédé, elle descendit à l’hôtel du Lion d’Argent et se mit aussitôt en quête d’un logis suffisant pour elle et sa progéniture. Malheureusement, on était assez loin de la Saint-Jean, époque coutumière, en Ardennes, des déménagements. Elle dut se contenter d’une partie de maison, par hasard libre, dans la vieille rue Bourbon hantée du populaire.

Cette installation de fortune, provisoire en l’esprit de la mère de famille, devait, à cause des usages carolopolitains de location, se prolonger plus qu’elle n’eût voulu. L’austérité de cette femme, sa fierté, le sentiment, exagéré peut-être, de ses responsabilités d’éducatrice, ne s’accommodaient guère de la promiscuité avec ce monde ouvrier où la marmaille, négligée et souvent livrée à elle-même, s’ébat trop librement dans les escaliers, dans les cours et dans la rue. C’est que, sous des dehors froids et autoritaires, Madame Rimbaud célait une vigilante amativité. Elle était très laborieuse, très économe pour soi-même ; et comme, sans être ce qu’on appelle riche, elle jouissait d’une certaine aisance, cela lui permettait de pourvoir largement aux besoins et au soin de ses enfants, et de garder un certain décorum sans recourir trop aux services d’une domesticité dont la présence lui était suspecte moralement et peu agréable.

Nous avons dit qu’Arthur allait avoir six ans. Son frère approchait de sept ans Vitalie, la seconde de ses sœurs (la première était morte en nourrice), avait deux ans Isabelle devait naître en juin de cette année 1860. On comprendra qu’élever ce petit monde vers la perfection visée et le garer des contingences fâcheuses n’était pas, pour une femme seule, tâche facile. Il y fallait même, avouons-le, employer quelque héroïsme, au moment surtout où elle allaita sa dernière-née et étant donné que les petits garçons montraient déjà, chacun à sa façon, leur inclination pour l’indépendance.



Dix ans plus tard, en 1871, Arthur Rimbaud rassemblera ses souvenirs du séjour dans la rue Bourbon. Ses seize ans viennent d’assister à l’agonie de la Commune. Son âme est pleine du spectacle tumultueusement tragique de cette insurrection ouvrière ; son esprit bouillonne dans un rève de fraternité universelle ; son cœur se fond de sympathie pour le peuple. Il recherche dans son passé les signes précurseurs de la démocratique tempête d’amour qui le secoue tout en ce moment, et, non sans les mettre d’accord avec sa mentalité actuelle, il les précise par cette eau-forte si fouillée :


LES POÈTES DE SEPT ANS[5]


Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour, il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
Semblaient prouver en lui d’acres hypocrisies.
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s’ouvrait sur le soir à la lampe,
On le voyait là-haut qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s’illunait :
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié ! ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire, et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots.
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s’effrayait, les tendresses profondes
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement
C’était bon. Elle avait le bleu regard — qui ment !

À sept ans, il faisait des romans sur la vie
Du grand désert où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! Il s’aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l’ûeil brun, folle, en robes d’indiennes,
— Huit ans — la fille des ouvriers d’à côté,
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,

Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons,
Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou.
Des rêves l’oppressaient, chaque nuit, dans l’alcôve.
Il n’aimait pas Dieu, mais les hommes qu’au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor ;

Et comme il savourait surtout les sombres choses
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair au bois sidéral déployées,
— Vertige, écroulements, déroutes et pitié
Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, seul et couché sur des pièces de toile
Écrue et pressentant violemment la voile !…


III


À la Saint-Jean de 1862, on quitta enfin la rue Bourbon et on alla demeurer cours d’Orléans, « sous les allées », le quartier le plus aéré et le mieux fréquenté de la ville. Arthur et son frère venaient d’entrer comme externes à l’institution Rossat[6], établissement libre d’instruction primaire et secondaire, où ils devaient recevoir les premières notions du latin. Madame Rimbaud leur avait appris elle-même à lire et à écrire, tout en leur faisant, avec gravité, le récit de mille héroïques et religieuses légendes.

Rien de bien particulier ne signale Arthur Rimbaud pendant son séjour à l’institution Rossat si ce n’est la narration française suivante, de son initiative, que nous avons trouvée dans un de ses cahiers d’écolier, parmi des exercices latins et des pensums


Le soleil était encore chaud ; cependant il n’éclairait presque plus la terre ; comme un flambeau placé devant les… [illisible]… ne les éclaire plus que par une faible lueur, ainsi le soleil, flambeau terrestre, s’éteignait en laissant échapper de son corps de feu une dernière et faible lueur qui cependant laissait encore voir les feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient, et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chênes séculaires. Le vent rafraîchissant, c’est-à-dire une brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un bruissement à peu près semblable à celui que faisaient les eaux argentées du ruisseau qui coulait à mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert devant le vent. Je m’endormis, non sans m’être abreuvé de l’eau du ruisseau.

Je rêvai que… j’étais né à Reims, l’an 1503.

Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du sacre du roi Clovis.

Mes parents étaient peu riches, mais très honnêtes ils n’avaient pour tout bien qu’une petite maison qui leur avait toujours appartenu et, en plus, quelques mille francs auxquels il faut encore ajouter les petits louis provenant des économies de ma mère.

Mon père était officier[7], dans les armées du roi. C’était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur. Quoiqu’il n’eût guère, quand j’étais né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 60 ou 58. Il était d’un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût.

Ma mère était bien différente : femme douce, calme, s’effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme que mon père l’amusait comme une jeune demoiselle. J’étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands. J’aimais peu l’étude, c’est-à-dire d’apprendre à lire, écrire et compter ; mais si c’était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, à la bonne heure ! — je me plaisais à cela.

Je me rappelle qu’un jour mon père m’avait promis vingt sous, si je lui faisais bien une division ; je commençai, mais je ne pus finir. Ah combien de fois ne m’a-t-il pas promis des sous, des jouets, des friandises, même une fois cinq francs, si je pouvais lui lire quelque chose !

Malgré cela, mon père me mit en classe dès que j’eus dix ans.

« Pourquoi — me disais-je — apprendre du grec, du latin ? Je ne le sais. Enfin, on n’a pas besoin de cela ! Que m’importe à moi que je sois reçu ? À quoi cela sert-il d’être reçu ? À rien, n’est-ce pas ? Si, pourtant ; on dit qu’on n’a une place que lorsqu’on est reçu. Moi, je ne veux pas de place ; je serai rentier. Quand même on en voudrait une, pourquoi apprendre le latin ? Personne ne parle cette langue. Quelquefois j’en vois, du latin, sur les journaux ; mais, dieu merci, je ne serai pas journaliste.

« Pourquoi apprendre et de l’histoire et de la géographie ? On a, il est vrai, besoin de savoir que Paris est en France ; mais on ne demande pas à quel degré de latitude. De l’histoire, apprendre la vie de Chinaldon, de Nabopolassar, de Darius, de Cyrus, et d’Alexandre et de leurs autres compères remarquables par leurs noms diaboliques, est un supplice. Que m’importe à moi qu’Alexandre ait été célèbre ? Que m’importe… Que sait-on si les latins ont existé ? C’est peut-être, leur latin, quelque langue forgée ; et quand même ils auraient existé, qu’ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux ! Quel mal leur ai-je fait pour qu’ils me flanquent au supplice ?

« Passons au grec. Cette sale langue n’est parlée par personne, personne au monde !… Ah ! saperlipote de saperlipopette ! sapristi ! moi je serai rentier ; il ne fait pas si bon de s’user les culottes sur les bancs, saperlipopettouille !

« Pour être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen ; car les places qui vous sont accordées sont d’être ou décrotteur, ou porcher, ou bouvier. Dieu merci, je n’en veux pas, moi, saperlipouille ! Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense ; on vous appelle animal, ce qui n’est pas vrai, bout d’homme, etc…

« Ah saperpouillote !… »

(La suite prochainement.)
Arthur.

Chose élrange : ce gamin de huit ans, qui va devenir un humaniste brillant, un historien curieux et un homme d’activité fiévreuse et désintéressée, invective là ce pour quoi il se passionnera, en même temps qu’il déverse son mépris sur les professions ouvertes par les examens universitaires. Faut-il voir dans ce puéril mouvement d’âme un dégoût prématuré pour l’étude ? Assurément non. Nous pensons qu’il faut en déduire plutôt, déjà, un esprit de révolte et, spécialement, l’aversion pour les examens, aversion qui grandira toujours et qui semblerait un composé de farouche timidité, de pudeur intellectuelle et d’une crainte aussi que les réponses aux examinateurs ne correspondissent point au préjugé requis par les questions.



Parmi les lectures occupant les loisirs d’Arthur à cette époque, nous citerons d’abord la « Bible à la tranche vert chou » dont il est parlé dans les Poètes de Sept ans. C’est un exemplaire relié de la traduction en français sur la Vulgate, par Le Maistre de Sacy, de l’Ancien et du Nouveau Testament, édition L. Hachette, Paris, 1841. Nous avons en mains ce volume. On sent qu’il a été lu et relu ; au cours des pages, on voit, écrits au crayon, de la main du futur illuminé, des repères et des notes en latin et en grec juvéniles. Les livres de cette bible qui, par l’usure des feuillets, semblent avoir été le plus compulsés sont, outre la Genèse : le Lévitique, le Cantique des Cantiques, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, les Évangiles et l’Apocalypse de saint Jean.

Les autres lectures auxquelles l’élève de l’institution Rossat paraît s’être attaché sont, parmi les prix remportés l’Histoire descriptive et pittoresque de Saint-Domingue, par M. de Marlès ; les Beautés du Spectacle de la Nature, par l’abbé Pluche ; le Robertson de la Jeunesse, sans nom d’auteur ; les Robinsons français ou la Nouvelle-Calédonie, par J. Morlent ; tous ouvrages édités par la maison Mame. Ajoutons-y un in-18 de 500 pages, roman de Fenimore Cooper ou de Gustave Aimard, illustré par Gustave Doré et ayant pour titre : l’Habitation du Désert, volume que nous avons retrouvé sans couverture, disloqué, usé, patiné par une lecture très instante, très fréquente ; et nous aurons, avec les réglementaires livres de classe, la somme à peu près de la substance livresque dont se nourrissait la jeune intelligence d’Arthur Rimbaud, entre sa septième et sa dixième année.

Avons-nous dit que la famille était abonnée à l’Univers illustré.

Physiquement, Arthur était alors un garçonnet plutôt frêle, au visage ovale, pâle avec des roseurs. Le front « plein d’éminences » se développait haut et large. Ses yeux, les yeux « si extraordinairement beaux à l’iris bleu entouré d’un anneau plus foncé couleur de pervenche » que nous a décrits M. Ernest Delahaye et qui seront les yeux « de nuit d’été », les yeux « d’acier piqué d’étoiles d’or », semblaient déjà continuellement regarder dans son propre cerveau. L’impression générale qu’il donnait était celle d’un enfant bien sage, tout timide, rougissant pour un rien et retenant cependant l’attention par ce qu’il émanait de précoce intelligence et de tendre mysticisme.


IV


C’est, exactement, aussitôt après les vacances de Pâques 1865 qu’il fut, avec son frère, mis en septième au collège de Charleville ; en octobre, il passait en sixième. Dans le courant de l’année suivante, année de sa très pieuse, très fervente première communion, il cause à ses professeurs, disent MM. Jean Bourguignon et Charles Houin[8], « un premier étonnement par la rédaction spontanée d’un résumé d’histoire ancienne qui révélait une netteté et une maturité d’esprit surprenantes ». Aussi, est-il dispensé des cours de cinquième ; et, dès le début de l’année scolaire 1866-67, il entre en quatrième.

La famille, à cause de modifications apportées par le propriétaire à l’immeuble du cours d’Orléans, venait d’émigrer rue Forest (aujourd’hui avenue de la Gare).



En ces années de la fin du second Empire, le collège de Charleville, situé place du Saint-Sépulcre, à l’emplacement du Musée actuel, ouvrait ses cours à des séminaristes voisins, qui, plus nombreux, plus âgés et plus disciplinés, gagnaient presque toujours sur les collégiens les premières places. « Le séminaire consentait à envoyer au collège un certain nombre d’externes, mais en revanche il s’était réservé le droit de fournir tel et tel professeur, notamment ceux d’histoire et de philosophie : ça faisait — dit M. Izambard dans son langage « humoristique » — une cote assez mal taillée, le nombre des maîtres laïques l’emportant, ce qui les rendait suspects et créait ainsi l’antagonisme. Les séminaristes, d’excellents garçons, pris isolément, devenaient farouches en corps, se croyaient investis d’une mission sacrée de surveillance et d’épluchage à l’endroit des professeurs pris dans le profane. »

Arthur Rimbaud, sitôt qu’il avait paru en classe, laissait en arrière tous ses camarades, y compris les séminaristes, d’ailleurs moins dévots que lui et parmi lesquels se distinguait, comme le plus redoutable des concurrents, Jules Mary, le feuilletoniste de nos actuels jours républicains. Rendons cette justice à M. Mary, qu’il garda toujours pour le souvenir de son vainqueur une très digne sympathie[9].

De ce qu’un jour, au cours de mathématiques professé par M. Barbaisse, Arthur lança un livre à la tête d’un condisciple venant de le dénoncer comme l’auteur d’une tricherie généreuse, quelqu’un a osé conclure qu’il était sournois et cruel. Rien n’est plus faux d’appréciation. D’abord, le dénonciateur était un grand et solide gaillard, d’un âge supérieur et vingt fois capable de mater notre irritable gamin, tout grêle et frêle alors. Puis, en bon sens et de bonne foi, peut-on voir dans ce geste lanceur de bouquin autre chose qu’une spontanée protestation de noblesse en face d’une vile délation, une révolte directement châtiant une basse et moucharde soumission ?

Sous son aspect taciturne et timide, c’est qu’il était, au contraire, d’une loyauté rare et d’une charité extrême envers ses camarades à l’esprit lourd. En classe de sciences, auxquelles il répugnait, on l’observa rythmant pour ses concurrents des vers latins sur le sujet de composition devant être par lui-même traité. Il Pendant que l’un de nous — écrit à MM. Bourguignon et Houin, M. Delahaut, devenu professeur au lycée de Laon — démontrait au tableau quelque théorème de géométrie, il vous bâclait en un rien de temps un certain nombre de pièces de vers latins. Chacun avait la sienne. Le titre était bien le même, mais la facture des vers, les idées, le développement étaient assez différents pour que le professeur ne pût y reconnaître la main du même ouvrier. C’était un véritable tour de force, vu le peu de temps qu’il y consacrait. Le fait se reproduisit assez souvent, je puis vous legarantir[10] ». Aussi, combien de ces jeunes gens furent-ils redevables à Arthur de récompenses reçues de leurs parents ou de leurs maîtres Il semble que le spectacle de leur joie lui échut souvent en compensation des sévérités de sa propre famille.

Ses professeurs de lettres, à l’encontre de ceux de sciences, lui portaient beaucoup d’intérêt quoiqu’il eût, une fois, Virgile l’occupant, varié un debellare superbos de fin de vers en degueulare superbos, cela pour la plus grande joie de la classe et impunément, car le professeur était sourd. Il faisait leur orgueil, à ces pédagogues ! « Rien de banal ne germe en cette tête — disait M. Desdouets, le principal du collège — ce sera le génie du mal ou du bien. » Quand on aura pénétré plus avant dans le présent ouvrage, on verra que cette prédiction aux termes prudhommesques s’accomplit, mais modifiée de distinction courante en rare et superbe synthèse, etque Rimbaud ne devait être spécialement ni le génie du mal, ni le génie du bien, mais le Génie tout un, c’est-à-dire un esprit créant sur un plan moral différent et au-dessus du nôtre.

Et le souvenir demeure, et demeurera longtemps dans les Ardennes, de l’extraordinaire facilité d’assimilation de cet écolier et des triomphes qu’il remporta et fit remporter à son collège, durant ses dernières années scolaires. Rapportons, d’après M. l’abbé Morigny, directeur du collège Notre-Dame à Rethel[11], la façon dont, en 1869, Arthur obtint le premier prix de vers latins au concours académique :


Ce jour-là, dès cinq heures et demie du matin, les concurrents se trouvaient réunis dans une des salles de classe. Ils attendaient, non sans anxiété, que sonnât l’ouverture du concours. Le professeur de physique, peu latiniste, était chargé de la surveillance. Dans des conciliabules à mi-voix, impatiemment on cherchait à deviner le sujet. L’un des potaches opina que ce sujet allait être : l’Exposition universelle. Les jeunes imaginations gardaient une impression non refroidie de la grande foire de 1867-68. « L’exposition ! — s’écria Rimbaud, sortant de sa taciturnité et se levant comme en colère — Ah ! par exemple, elle serait vraiment trop mauvaise, cette blague-là !»

Six heures sonnaient. Le principal, M. Desdouets, entra dans la classe il portait à la main le pli officiel, dont il ne devait rompre le sceau qu’en présence des concurrents. Il monta en chaire, ouvrit le pli et, soudain, parut s’assombrir. À ce moment, dit M. Morigny, on aurait entendu voler une mouche. « Messieurs, — se résigna à émettre le principal — voici le sujet ; je dicte… Abd-el-Kader !…  » Et, tandis que, soucieux, il repliait le papier et descendait de chaire, un des élèves remarqua : « Mais ce n’est que le titre, cela. Et le canevas ? »

— Messieurs, il n’y a pas de canevas.

— Nous sommes trahis ! exclama Rimbaud ; et il retomba aussitôt dans un mutisme absolu. Désespérés, les camarades récriminèrent alors amèrement. C’est en vain que le surveillant les exhortait, leur remontrant que si le sujet était difficile pour eux, il l’était également pour les élèves des établissements rivaux. Ni leur amour-propre piqué, ni leurs efforts pour traiter le sujet n’arrivaient à un résultat.

Rimbaud, toujours immobile et muet, paraissait dormir. Tous les regards obliquaient vers lui, soupçonné seul capable de sauver, dans la circonstance, l’honneur du collège de Charleville.

À neuf heures, M. Desdouets revint en classe. Il voit les concurrents se mordre les ongles et stérilement s’évertuer. Son regard se pose sur Arthur Rimbaud. Celui-ci, toujours inerte, semble, décrit l’abbé Morigny, réduit à l’état de fakir. « Quoi, Arthur ! — insinue le principal — est-ce que la muse… » Il n’a pas achevé sa phrase, que l’enfant, secouant sa torpeur, se redresse et profère pour toute réponse : « J’ai faim ! » L’ironie n’était pas mal. Pourtant M. Desdouets ne la saisit point il murmure : « Le pauvre enfant ! Je parie qu’il est à jeûn !… Allez donc — enjoint-il à l’un des jeunes gens prévenir le concierge qu’il ait à apporter immédiatement à déjeûner. »

Bientôt le vieux serviteur arrivait portant un panier, dont il tira des provisions. Rimbaud, froidement, y fit aussitôt un large honneur. Tout en mangeant, il ne laissaitpas d’être narquois. La dernière bouchée avalée, après un bref simulacre de recueillement, il prend sa plume, s’incline sur son papier et, dédaignant de consulter son Gradus, il aligne des vers latins… À midi, il avait remis sa composition au surveillant. Celui-ci fit observer qu’il était impossible que ce travail fût achevé ; Rimbaud soutint qu’il avait fini, et bien fini.

Lorsque le principal, à cinq heures, vint pour recueillir les compositions, le professeur de physique, en remettant celle d’Arthur, eut une réflexion de désespoir. Mais M. Desdouets, qui n’ignorait pas son élève, semble se rassurer, au contraire. Il prend son binocle et examine les quatre-vingts vers de la composition. Un sourire de satisfaction éclaire bientôt sa figure. Il n’a pas terminé son examen que, radieux, il s’écrie « Nous aurons le prix ! Nous l’aurons, j’en suis certain ! » Et il se met à lire à haute voix, triomphalement, le travail du jeune poète. Ici, nous laisserons place au texte même de M. l’abbé Morigny :

« Rimbaud faisait en vers bien frappés et bien sonores le portrait de l’Émir. Il débutait par un beau distique qui reparaissait après chaque strophe de douze vers et servait de refrain. Je m’en souviendrai toute ma vie, de ce distique, et je ne résiste pas au plaisir de le transcrire ici :


Nascitur Arabis ingens in collibus infans
Et dixit levis aura Nepos est ille Jugurthæ
.


« Et l’on revivait avec le poète cette époque où le fameux Numide tenait en échec les armes et la politique romaines ; on le voyait aux prises avec Marius, vaincu ensuite par ce grand capitaine et enfin indignement trahi, livré par Bocchus. On assistait à ses derniers moments dans le Tullianum et l’on maudissait avec lui la fortune de Rome. Mais le sujet grandissait avec l’évocation de cette autre figure non moins remarquable, celle d’Abd-el-Kader. Combien son sort était différent ! L’émir luttait lui aussi pour l’indépendance de son pays et il luttait jusqu’au moment où, acculé avec sa smala, il pouvait encore effrayer son vainqueur. Il se rendait pourtant à un Français sans peur comme sans reproche, mais il éprouvait bientôt que l’on ne voulait point être en retour de générosités avec lui.

« Et ce parallèle entre Rome et Lutèce était toujours admirablement interrompu par ce refrain


Nascitur Arabis ingens in collibus infans
Et dixit levis aura : Nepos est ille Jugurthæ.


« Notre collège, cela va sans dire, eut le premier prix de vers latins au concours académique. »



Les Étrennes des Orphelins, premiers vers français connus d’Arthur Rimbaud, sont précisément de l’époque de ce concours. Il les composa vers la fin de l’année 1869 et ils furent publiés dans la Revue pour tous du 2 janvier 1870. L’âme qu’ils reflètent est d’une tendresse exquise parmi des sensations délicates et candides. Ils sont évidemment le fruit direct d’une éducation bien chrétienne dans une atmosphère familiale de soins attentifs. Aussi, jusque-là, doit-on voir en Rimbaud, non un gamin fantastique et un écolier buissonnier, comme l’a décrit Verlaine dans les Hommes d’Aujourd’hui, mais un jeune garçon studieux et sage, un fort en thème à peine espiègle, faisant sous tous rapports, moral, intellectuel et physique, la joie et l’orgueil de sa mère et de ses maîtres, l’honneur du collège de Charleville.


V


Dans le courant de l’année scolaire 1869-70, un nouveau professeur, originaire de Douai, vint occuper la chaire de rhétorique. C’était un jeune homme de vingt ans, assez fat, d’une culture toute fraîche, qui lisait les journaux d’opposition à l’Empire et qui, féru de romantisme, se complaisait dans des idées politiquement subversives. Il s’appelait Georges Izambard et avait, comme Arthur Rimbaud, perdu la tutelle d’un père.

Les eaux buandes du jacobinisme égalitaire, remontées à la surface du sol napoléonien et canalisées par toute la France au moyen du Rappel des Hugo, de la Lanterne de Rochefort et de la Marseillaise du même Rochefort et de Millière, s’essoraient dans l’atmosphère nationale. Les élections de 1869, amenant Gambetta sur la scène du Corps législatif, le meurtre de Victor Noir, l’arrestation de Rochefort et d’autres événements de moindre retentissement offraient prétexte à sonner et à battre, de plus en plus fort, l’assaut au gouvernement de Napoléon III. La jeunesse universitaire s’émouvait. On rêvait la chute du « tyran », le retour des « géants de 93 » et des «héros de 48 », le coup de force populaire qui rétablirait la République. Et si, en province, les « nouvelles couches » ne conspiraient pas vraiment, elles prenaient à tout le moins des attitudes de conspirateurs.

M. Izambard, bien que façonné par l’Université impériale, n’avait pas laissé de s’éprendre fortement des nouvelles propagations idéales. Sa jeunesse, à Charleville, épousa avec ardeur les doctrines républicaines. Cautionnait-il ainsi l’avenir ? Nous ne nous permettrons point de l’affirmer, ni même de le croire. En tout cas, si, dans le présent, à cause de la surveillance dont il se sentait l’objet de la part des séminaristes suivant son cours, il ne fit point, en classe, étalage de ses sentiments politiques, du moins au particulier, et dès qu’une sympathie littéraire l’eut rendu en quelque sorte l’ami d’Arthur Rimbaud, les versa-t-il sans mesure dans la généreuse conscience de l’enfant, qui s’en enivrait. « La République — dira l’ami Forain — était si belle sous l’Empire ! »

Durant la plus grande partie de cette année scolaire, M. Izambard et Rimbaud, pour ainsi dire, ne se quittèrent pas. Leurs rapports, a confié le professeur de rhétorique, étaient surtout de camarade à camarade ; et il faut bien en inférer, devant les faits, que si le jeune pédagogue n’abolit pas de ses propres mains l’Empire, il attisa par des prêts de livres et de journaux, par des entretiens, la révolution dans l’âme illucescente de son élève. S’émerveillant à juste titre de la précocité d’esprit et de la fièvre de nouveautés d’Arthur, il le stimula, n’y voyant certes aucun mal, dans une voie contradictoire de celle où Madame Rimbaud et les programmes scolaires avaient engagé son éducation et il en résulta que notre rhétoricien, tout en traduisant pour son plaisir Juvénal, Tibulle, Martial, Properce et Pétrone, voulut connaître Villon, Rabelais, la Pléiade et les Romantiques et les Parnassiens, et qu’il connut bientôt aussi les philosophes du dix-huitième siècle, les historiens républicains de la Révolution française et les socialistes, de Saint-Simon à Proudhon.



Depuis la Saint-Jean de l’année précédente, la famille Rimbaud avait quitté le logement incommode de la rue Forest. Elle habitait à présent, quai de la Madeleine, non loin du collège, un appartement dont les fenêtres s’ouvraient sur la Meuse, face au joli rocher du Mont-Olympe, au pied duquel se voyait, sur l’autre rive du fleuve, un chantier de construction de bateaux.

On avait devant soi de la lumière, de l’eau, de la montagne et de la forêt.



Nous regrettons pour M. Izambard (il n’avait, devenu journaliste, qu’à ne point faire aussi légèrement des gorges-chaudes sur le dos de son ancien élève) d’être obligé de constater que sa présence dans les Ardennes coïncide avec le changement d’allures de « l’enfant modèle ». Les faits sont là, rapportés en partie par l’ex-professeur lui-même, qui montrent Arthur Rimbaud devenant, dès le commencement de 1870, un écolier bizarre et révolté. Il se livre à des écoles buissonnières ; et, les jours de congé, quand son « ami » est absent de Charleville, tandis que Madame Rimbaud le croit à la bibliothèque municipale, il commence à arpenter dans tous les sens et par tous les temps les sites sauvages et pittoresques de la vallée de la Meuse. Déjà transparait dans ses propos que les notions convenues du bien et du mal sont repoussées par son esprit romantisé déjà sa raison se refuse aux impositions, n’acceptant que ce qu’elle croit venir d’elle-même. Il se prend à délester la soutane il délaisse le cours d’histoire professé par l’abbé Wilhem, auquel, malignement, il se contente de poser des questions touchant les guerres de Religion, la Saint-Barthélemy et les Dragonnades.

Il n’en obtiendra pas moins, comme par le passé, des triomphes scolaires. Cette année encore, il remporte au concours académique un premier prix de vers latins et un second de discours. Ajouterons nous que, dans le temps donné pour ces compositions, il trouva moyen de traiter, par surcroit, chaque sujet en prose et en vers français.

De toute sa force, il aspire à devenir un poète. Le devoir suivant, en vieux français, fait au cours de l’année, atteste que s’il choisissait cette carrière, il n’en ignorait aucunement les périls matériels


CHARLES D’ORLÉANS À LOUIS XI

Sire, le temps a laissé son manteau de pluie ; les fourriers d’été sont venus donnons l’huis au visage à Mérencolie ! Vivent les lais et ballades, moralités et joyeusetés Que les clercs de la Basoche nous montrent les folles soties ; allons ouïr la moralité du Bien-Avisé et du Mal-Avisé, et la conversion du clerc Théophilus, et comme allèrent à Rome Saint-Pierre et Saint-Paul et comment y furent martyrés ! Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderies N’est-ce pas, Sire, qu’il fait bon dire sous les arbres, quand les cieux sont vêtus de bleu, quand le soleil clair luit, les doux rondeaux, les ballades haut et clair chantées ? J’ai un arbre de la plante d’amour, où une fois me dites oui, ma dame ou riche amoureux a toujours l’avantage… Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez l’être comme moi maître François Villon, le bon folâtre, le gentil raillard qui rima tout cela, engrillonné, nourri d’une miche et d’eau, pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet. Pendu serez lui a-t-on dit devant notaire, et le pauvre follet tout transi a fait son épitaphe pour lui et ses compagnons, et les gracieux gallants dont vous aimez tant les rimes s’attendent danser à Montfaucon, plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre, dans la bruine et le soleil !

Oh ! Sire, ce n’est par folle plaisance qu’est là Villon. Pauvres housseurs ont assez de peine. Clergeons attendant leur nomination de l’université, musards, montreurs de singes, joueurs de rebec qui payent leur écot en chansons, chevaucheurs d’écuries, sires de deux écus, reîtres cachant leur nez en pots d’étain mieux qu’en casques de guerre[12], tous ces pauvres enfants secs et noirs comme écouvillons, qui ne voient de pain qu’aux fenêtres, que l’hiver emmitoufle d’onglée, ont choisi maître François pour mère nourricière. Or, nécessité fait gens méprendre et faim saillir le loup du bois peut-être l’écolier, un jour de famine, a-t -il pris des tripes au baquet des bouchers pour les fricasser à l’abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel ? Peut-être a-t-il pippé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à la Pomme-de-Pin un broc d’eau claire pour un broc de vin de Bagneux ? Peut-être, un soir de grand galle, au Plat-d’Étain, a-t-il rossé le guet à son arrivée ou les a-t-on surpris, autour de Montfaucon, dans un souper, conquis par noise, avec une dizaine de ribaudes ? — Ce sont méfaits de maître François. Puis, parce qu’il nous montre un gras chanoine mignonnant avec sa dame eu chambre bien nattée, parce qu’il dit que le chapelain n’a cure de confesser, sinon chambrières et dames, et qu’il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler de contemplation sous les courtines, l’écolier fol, si bien riant, si bien chantant, gent comme émerillon, tremble sous les griffes des grands juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies ! Lui et ses compagnons, pauvres piteux, accrocheront un nouveau chapelet de pendus aux bras de la forêt ; le vent leur fera chandeaux dans le doux feuillage sonore. Et vous, Sire, comme tous ceux qui aiment le poète, ne pourrez rire qu’en pleurs en lisant ses joyeuses ballades et songerez qu’on a laissé mourir le gentil clerc qui chantait si follement, et ne pourrez chasser Mérencolie !

Pippeur, larron, maître François est pourtant le meilleur fils du monde. Il rit des grasses soupes jacobines, mais il honore ce qu’a honoré l’église de Dieu et Madame la Vierge et la Très Sainte Trinité ! Il honore la Cour du Parlement, mère des bons et sœur des benoîts anges ! Aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de mal qu’aux taverniers qui brouillent le vin ! Et dea ! Il sait bien qu’il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle. L’hiver, les soirs de famine, auprès de la fontaine Maubuayou dans quelque piscine ruinée, assis à croppetons devant un petit feu de chenevottes, qui flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu’il aurait maison et couche molle, s’il eût étudié… Souvent, noir et flou comme chevaucheur d’escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises : « Ô ces morceaux savoureux et friands, ces tartes, ces flans, ces grasses gelines dorées ! Je suis plus affamé que Tantalus ! Du rôt ! du rôt ! Oh ! cela sent plus doux qu’ambre et civette !… Du vin de Beaune dans de grandes aiguières d’argent ! Haro, la gorge m’ard !… Ô, si en jeunesse eusse estudié !… Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feutre en dents de scie !… Si je rencontrais un pitoyable Alexander pour que je puisse, bien recueilli, bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus, le doux ménétrier ! Si je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir !… » Mais voilà, souper de rondels, d’effets de lune sur les vieux toits, d’effets de lanternes sur le sol, c’est très maigre, très maigre ; puis passent, en justes cottes. les mignottes villotièrcs qui font chosettes mignardes pour attirer les passants ; puis le regret des tavernes flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d’étain et souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes et du chant âpre des rebecs mendiants ; le regret des vieilles ruelles noires où saillent follement, pour s’embrasser, des étages de maisons et des poutres énormes, où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières traînées, des rires et des braieries abominables… Et l’oiseau rentre au vieux nid : tout aux tavernes et aux filles !…

Oh ! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie ! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux !

Pendus seront, pour une franche repue ! Villon est aux mains de la Cour du Parlement : le corbel n’écoutera pas le petit oiseau ! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs. Ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d’ici-bas ; laissez-les vivre leur vie étrange, laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter. Ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l’âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire et pleurer. Laissez-les vivre ! Dieu bénit tous les miséricordieux, et le monde bénit les poètes[13]

« Le monde bénit les poètes ! » Ô naïve grande âme ! Douce et héroïque illusion d’enfant ! Futur poète maudit !… Aussi bien, dans le même temps qu’il composait cette érudite chose, Arthur Rimbaud, sur les bancs du collège, rimait, rimait ; et c’est, parmi les poésies conservées : le Forgeron, Ophélie, Bal des pendus, Ce qui retient Nina, Vénus Anadyomène, où l’influence romantique et la parnassienne, tour à tour, se dénoncent ; le Châtiment de Tartufe, Rages de Césars, où se décèlent les tendances républicaines ; le Mal, qui prouve la lecture de Proudhon. ; et c’est, avant tout, ces deux quatrains prometteurs des Chercheuses de Poux, qui attestent chez le poète un goût, déjà, des promenades infinies à travers la campagne :


SENSATION


Par les soirs bleus d’été j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas ; je ne penserai rien.
Mais l’amour infini me montera dans l’âme.
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.


Cependant Madame Rimbaud, dans le souci qu’elle avait de maintenir l’éducation de ses fils dans les principes rigoureux de morale bourgeoise et de religion catholique où elle vivait, ne s’apercevait pas sans chagrin et sans colère qu’Arthur se plongeait dans des lectures telles que la Confession d’un Enfant du Siècle. Elle fit, un jour, sévir le principal du collège contre le camarade prêteur du volume d’Alfred de Musset. Mais, à l’endroit de M. Izambard, elle était sans défiance. Elle n’aurait osé supposer qu’en sa qualité de professeur, d’éducateur diplômé, il pût détourner un jeune homme de ce qu’elle appelait les bons principes. Son opinion était, du reste, si fermement établie sur ce point, qu’elle laissait l’élève fréquenter à volonté avec le maître. Le professeur de rhétorique venait quelquefois à la maison ; et cette mère, dont le foyer était si jalousement tenu fermé aux importuns, le recevait volontiers, s’imaginant sans doute que les attentions du pédagogue ramèneraient son enfant dans le chemin de vertu bourgeoise dont elle le voyait s’éloigner chaque jour davantage. Elle devait être, sous peu, convaincue de son erreur. Alors, elle reprochera amèrement au licencié républicain les incartades d’Arthur[14].

Si les allures intellectuelles du jeune rhétoricien s’indisciplinent, sa tenue extérieure devient aussi moins correcte. Par les rues de Charleville, il n’est plus autant qu’autrefois « convenable ». Il commence à prendre, vis-à-vis des notables carolopolitains, des airs narquois. À la maison, les « tics noirs » se sont multipliés. Des plaintes sur ses façons d’être arrivent du collège à sa mère, qui l’admoneste sévèrement, sans trop de rigueur toutefois, car ses études, visiblement, n’ont pas souffert ; et puis, réfléchit-elle, il faut attribuer ces inégalités d’humeur, ces bizarreries, à l’âge ingrat.

Avec sa franchise habituelle, excessive comme toute sa nature, Rimbaud nous a tracé son portrait de ville dans une pièce datant précisément de 1870, pièce dont il existe plusieurs variantes, mais qui n’est pas de ses meilleures, sans doute parce que son professeur de rhétorique crut devoir la lui faire modifier :


À LA MUSIQUE


Place de la Gare, Charleville.



Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses shakos dans la valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin,
Le notaire pense à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs,
Les gros bureaux bouffis trainent leurs grosses dames,
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames.

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités,
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent et reprennent : « En somme… »

Étalant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde, — vous savez, c’est de la contrebande !


Le long des gazons verts ricanent les voyous,
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes.

— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts, les alertes fillettes.
Elles le savent bien et tournent en riant
Vers moi leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot ; je regarde toujours
La chair de leur cou blanc brodé de mèches folles ;
Je suis, sous leur corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

Je cherche la bottine et je vais jusqu’aux bas.
Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.
Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres[15].


Singulier retour des choses d’ici-bas : le monument élevé, en 1901, à la mémoire de Rimbaud se dresse, bronze et granit, sur cette place de la Gare où, plus que jamais, les habitants de Charleville vont, le jeudi, écouter la musique militaire ; et c’est la musique militaire qui, à l’inauguration du monument, exécuta l’adaptation de la symphonie d’Émile Ratez inspirée par le Bateau ivre.



Ensemble que la pensée du jouvenceau s’éprenait de révoltes, ses facultés d’aimer, comprimées par l’apparente misanthropie maternelle, couvaient donc des ardeurs. C’était de son âge. De vagues amours platoniques connurent la déception. Le « cœur merveilleux » s’en élargit davantage.

À l’approche des vacances, on vit Rimbaud marquer de plus en plus une grande générosité envers ses condisciples et une délicate et spéciale condescendance envers les cancres. Bien que, mieux que Madame Rimbaud, mieux que les professeurs, il eût conscience de sa supériorité intellectuelle, jamais on ne le voyait tirer orgueil de sa facilité ni de ses triomphes. Le vantait-on ? Il paraissait en souffrir. Peut-être dans cette attitude y avait-il encore une révolte contre sa mère, toute glorieuse, elle, de ses succès. Toujours est-il qu’il n’admettait plus qu’on le traitât en petit garçon. Ses impulsions généreuses se secondaient d’une volonté décidée et pressée d’agir.

Or, tout cela, et la dissipation, et les promenades, et le républicanisme, et le dédain des programmes d’enseignement, tout cela ne l’empêcha pas de remporter encore, cette année 1870, les premiers prix de sa classe Selon un témoin, il les reçut en bougonnant, comme honteux de ses lauriers.


VI


La guerre franco-allemande venait d’être déclarée. Elle emplissait cette région-frontière de l’Est d’un tumulte capiteux de troupes en marche et contremarche, en ordre ou en désordre. Les journaux d’opposition, en attaquant de plus en plus le régime impérial, chauffaient le patriotisme. De plus en plus, notre rhétoricien, tout en trouvant ridicules les gestes belliqueux des civils carolopolitains, s’émouvait de républicanisme.

Aussitôt la distribution des prix, M. Izambard avait regagné Douai, laissant ses livres à la libre disposition de son élève. Celui-ci, demeuré seul avec ses nouvelles idées et sa soif de lectures, eut tôt fait d’absorber tout le vin littéraire ou artistique, généreux ou non, de cette bibliothèque. Il continua épistolairement ses relations avec le professeur de rhétorique. La lettre qu’on va lire montrera, certes mieux que tout commentaire, la psychologie d’Arthur Rimbaud à ce moment :


Monsieur G. Izambard, 29, rue de l’Abbaye-des-Prés,

Douai (Nord). Très pressé.


Charleville, 25 août 70.
Monsieur,

Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! — Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières — une ville qu’on ne trouve pas parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule prudhommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant, comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !… Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe.

Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries, enfin : j’espérais surtout des journaux, des livres… Rien ! Rien ! Le courrier n’envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c’est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l’honorable Courrier des Ardennes, propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique, A. Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les vœux et les opinions dela population, ainsi, jugez ! c’est du propre !… On est exilé dans sa patrie !!!

Heureusement, j’ai votre chambre : — Vous vous rappelez la permission que vous m’avez donnée. — J’ai emporté la moitié de vos livres ! J’ai pris le Diable à Paris. Dites-moi un peu s’il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Granville ? — J’ai Costal l’indien, j’ai la Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire ?… j’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses, — oui, j’ai relu ce volume ! — puis ce fut tout !… Plus rien ; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée !… Le Don Quichotte m’apparut ; hier j’ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré : maintenant, je n’ai plus rien ! — Je vous envoie des vers ; lisez cela un matin, au soleil, comme je les ai faits vous n’êtes plus professeur, maintenant, j’espère !…

… [partie déchirée[16]]… vouloir connaître Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers ; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4e édition. J’ai là une pièce très émue et fort belle ; Marguerite :


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Moi j’étais à l’écart, tenant sur mes genoux
Ma petite cousine aux grands yeux bleus si doux
C’est une ravissante enfant que Marguerite
Avec ses cheveux blonds, sa bouche si petite
Et son teint transparent…
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Marguerite est trop jeune. Oh ! si c’était ma fille,
Si j’avais une enfant, tête blonde et gentille,
Fragile créature en qui je revivrais,
Rose et candide avec de grands yeux indiscrets !
Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière
Quand je pense à l’enfant qui me rendrait si fière,
Et que je n’aurai pas, que je n’aurai jamais ;
Car l’avenir, cruel en celui que j’aimais,
De cette enfant aussi veut que je désespère.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Jamais on ne dira de moi c’est une mère
Et jamais un enfant ne me dira : maman !
C’en est fini pour moi du céleste roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
— Ma vie à dix-huit ans compte tout un passé.

— C’est, aussi beau que les plaintes d’Antigone άγϰηφη dans Sophocle. — J’ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in-12 écu. C’est fort bizarre, très drôle ; mais, vraiment, c’est adorable. Parfois, de fortes licences ; ainsi :

Et la tigresse épou — vantable d’Hyrcanie


est un vers de ce volume. — Achetez, je vous le conseille, la Bonne Chanson, un petit volume de vers du même poète ça vient de paraître chez Lemerre ; je ne l’ai pas lu ; rien n’arrive ici ; mais plusieurs journaux en disent beaucoup de bien.

Au revoir, envoyez-moi une lettre de 25 pages — poste restante — et bien vite.

A. Rimbaud.

P.-S. — À bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après… les vacances[17].



Madame Rimbaud, pendant les vacances scolaires, avait l’habitude d’aller promener ses enfants dans la prairie séparant alors Mézières de Charleville, et où chacun, sous la surveillance maternelle, s’ébattait selon son goût. Les garçons, ordinairement, profitaient de la présence de barques amarrées au bord de la Meuse pour se livrer ensemble à une navigation n’allant pas plus loin que le bout de l’amarre. À moins que, en l’absence de son frère, Arthur ne préférât s’étendre sur le fond d’une de ces petites nefs ballotantes, pour y faire quelque lecture ou pour s’y plonger dans une longue rêverie.

Du quai de Madeleine, où l’on sait que la famille demeurait à présent, quand on avait franchi Charleville et atteint le viaduc séparant les deux cités, on accédait à la prairie par une ouverture ménagée à l’extrémité de la balustrade de ce viaduc, au point de sa jonction avec le pont-levis rabattu sur le fossé des fortifications de Mézières, et après avoir suivi, le long du fossé, un glacis herbeux planté de peupliers.

Arrivés dans la prairie, on jouissait, à gauche, de la vue des ouvrages assez formidables de Vauban. En face, c’était la rivière à droite, la prairie s’étendant vers Warcq. Derrière soi, on avait le viaduc construit sur un pré et, au loin, fermant l’horizon, trouée par le tunnel du chemin de fer, la colline du Bois-en-Val bordant la Meuse à sa sortie de Mézières.


L’après-midi du 29 août, la famille Rimbaud se trouvait dans cette prairie. Il faisait très chaud. Le ciel s’envahissait de nuages. On était, de surcroît, assez angoissé par les mauvaises nouvelles des opérations militaires. Arthur, en particulier, par des rougeurs et des pâleurs alternées, marquait sur son visage de l’inquiétude et de l’agitation. Tout à coup, il déclara vouloir retourner à la maison pour y prendre un livre.

Il partit. Mais il ne revint pas.

C’est en vain que sa mère, dont le souci se lassait d’attendre, retourna quai de la Madeleine pour l’y retrouver ; en vain que, la clef étant restée sur la porte et faisant ainsi supposer son fils dans son voisinage, elle alla s’enquérir ; en vain qu’elle courut ensuite aux endroits qu’il avouait fréquenter. Personne ne put la renseigner. La nuit venue, Arthur n’était pas encore rentré. L’anxiété de madame Rimbaud devint de l’affolement. Entraînant ses fillettes avec elle, elle passa une grande partie de la nuit à parcourir les rues de Charleville et de Mézières dans un indescriptible état d’angoisse ; interrogeant les cabarets, questionnant les groupes de jeunes gens qui allaient avec enthousiasme s’enrôler comme volontaires, scrutant les salles de la gare et les bords de la Meuse. Et la nouvelle des victoires des Prussiens, de leur marche au-devant de l’armée française, de leur approche de Sedan, parcourait sinistrement les rues, au cours de cette nuit d’émoi Quand la mère si énergique, trop énergique peut-être, rentra chez elle avec ses petites filles tremblantes d’effroi, le fils n’était toujours pas à la maison.

Il avait vendu ses livres de prix et était parti en chemin de fer pour Paris.



Dans un poème, qu’il écrira en 1872 et dont l’inspiration est d’une tristesse prophétique en même temps que rétrospective, tristesse fille de celle du Bateau ivre, Arthur Rimbaud, avec des mots hallucinés et selon le procédé ultra-subjectif et symboliste de la plupart des Illuminations, a évoqué cet épisode de sa vie. Transcrivons ici, par anticipation, l’éblouissement de ces vers, en les faisant suivre d’une glose explicative soulignant le mouvement autobiographique et précisant peut-être, en même temps, le contour, l’arabesque, le « système »a de la pensée la plus irradiante qui se soit jamais exprimée en langue française :

MÉMOIRE


I


L’eau claire comme le sel des larmes d’enfance
L’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
La soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;

L’ébat des anges ; —non… le courant d’or en marche
Meut ses bras, noirs et lourds et frais surtout, d’herbe. Elle,
Sombre, avant le Ciel bleu pour ciel de lit, appelle
Pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche,


II


Eh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides ;
L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes ;
Les robes vertes et déteintes des fillettes
Font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides.

Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupière
Le souci d’eau — ta foi conjugale, ô l’Épouse ! —
Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
Au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.


III


Madame se tient trop debout dans la prairie
Prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelle
Aux doigts foulant l’ombelle trop fière pour elle
Des enfants lisant dans la verdure fleurie


Leur livre de maroquin rouge ! Hélas ! Lui, comme
Mille anges blancs qui se séparent sur la route,
S’éloigne par delà la montagne Elle, toute
Froide, et noire, court ! après le départ de l’homme !


IV


Regrets des bras épais et jeunes d’herbe pure !
Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie
Des chantiers riverains à l’abandon, en proie
Au soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures !

Qu’Elle pleure à présent sous les remparts l’haleine
Des peupliers d’en haut est pour la seule brise.
Puis, c’est la nappe, sans renets, sans source, grise :
Un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.


V


Jouet de cet œil d’eau morne, Je n’y puis prendre,
Ô canot immobile ! oh ! bras trop courts ni l’une
Ni l’autre fleur : ni la jaune qui m’importune,
Là ; ni la bleue, amis, à l’eau couleur de cendre.

Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue !
Les rosés des roseaux dès longtemps dévorées !
Mon canot, toujours fixe et sa chaîne tirée
Au fond de cet œil d’eau sans bords, — à quelle boue ?


Mémoire : Vision réflexe ou Miroir de Souvenirs.

(C’est, la Meuse, par un après-midi d’été, dans la prairie sous Mézières, ville jadis défendue par Bayard.)

1. — L’eau est claire, comme est transparent le chagrin des enfants. La lumière danse dans la chaleur, et ses ondes, souples comme des nudités féminines, remontent en l’atmosphère vers le soleil. Sur les murs du rempart, au pied duquel coule le fleuve, la reverbération fait s’agiter une multitude de blancheurs pareilles à des oriflammes de soie ; et le retlet dans l’eau de ces moires lumineuses donne l’impression d’un enlacement voluptueux de corps purs, ou plutôt d’un bonheur nageant dans le courant et dont l’agitation des bras mouillés serait ngurée par le mouvement des touffes d’herbes aquatiques. Elle (la Meuse, l’humidité, principe femelle de génération), triste en soi, pudique et offensée par la joie du ciel, va, en attendant la nuit, vers l’ombre que, rideaux, projetteront tout à l’heure sur son émoi le pont (d’Arches) et la colline (du Bois-en-Val).

2. — Voici que les transparences humides invitent à s’aller fondre dans leurs vagues de clarté, à s’aller coucher dans les lits d’or pâle, infiniment profonds, dont se meuble le fleuve Et les fillettes en robes vert-passé (les deux petites sœurs du poète) viennent se planter, comme des saules, sur la berge et se mirer dans l’eau, en donnant essor à leur mélodieux babil ; cependant que, semblable à un œil grand ouvert, la fleur du nénuphar, d’un jaune d’or mat -couleur des soucis matrimoniaux — darde son regard et voudrait, dans le ciel ivre de chaleur du violent midi, rivaliser de force fécondante avec le soleil (principe mâle de génération).

3. — Sur le pré où scintille l’argent des fils de la Vierge, la mère (Madame Rimbaud) se promène de sorte fière, ombrelle aux doigts, foulant l’ombelle et trop glorieuse de ses fils lisant, parmi la verdure en fleurs, leurs livres de prix. Elle sera punie de son orgueil : car soudain l’un d’eux, le poète, comme le soleil, s’enfuit au delà de la colline (du Bois-en-Val percé par le tunnel du chemin de fer) et provoque par son départ un déclin de bonheur comparable à l’évanouissement des puretés qui, tout à l’heure, s’ébattaient dans le paysage. Et la mère, comme la Meuse, a froid et se couvre d’ombre ; elle court après le poète, après le soleil. Il est parti.

4. — Elle peut, à présent, s’humilier sous les remparts Puisque son fils, l’homme, le soleil, a disparu, qu’il roule à sa perte, elle regrettera le temps où, jeune fille des champs, où, ruisseau sous l’herbe candide et drue, elle pouvait se réjouir limpidement dans son lit de pudeurs. Malédiction sur l’impure joie, d’ailleurs abandonnée, de procréer aux soirs chaleureux du mariage ! Elle pleure ; et, de même qu’au-dessus d’elle l’haleine des peupliers se perd dans le vent, de même sont vains ses regrets et sa malédiction. Elle s’en rend compte ; et sa douleur, devenue muette, est une nappe d’eau mate, morne, ensevelie, qu’un vieux dragueur (l’ordre éternel, Dieu) ne saurait, de sa barque immuable, parvenir à sonder et à ranimer.

5. — Le poète (il se compare maintenant au dragueur) est ému par cette immense peine. Il voudrait consoler ; mais il ne s’en juge pas encore le pouvoir. Son canot, comme celui de l’autre, reste immobile. Il ne saurait cueillir, pour les adopter, ces soucis importuns d’épouse sans époux ; ni ces remords de maternité, dont la couleur est le bleu des choses consumées. Ses candides tendresses, un vent mauvais les a, hélas ! depuis longtemps détruites ; les fleurs ingénues de sa charité sont depuis longtemps fanées… Pourtant il reste encore là, retenu par la compassion et malgré que des forces irrésistibles l’attirent vers quelles misères, vers quels malheurs ! — misères et malheurs qui troubleront jusqu’au fond le chagrin maternel devenu sans bornes[18].


VII


Dans quel but le jeune rossignol à la voix de lumière quittait-il son Ardenne forestière pour aller vers ce miroir à alouettes : Paris ? Il a pris soin de nous le clamer.

Quelques jours auparavant, il avait lu, dans le journal bonapartiste le Pays, un article de Paul de Cassagnac où se trouvait formulé cet appel aux armes : « Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères de quatre-vingt-douze ! » Il avait, après cette lecture, improvisé ce sonnet :


Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;


Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô soldats que la Mort a semés, noble amante,
Pour les régénérer dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
Morts de Valmy, morts de Fleurus, morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux,

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique
— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !


Puis, dans son enthousiasme républicain, il avait résolu de se rendre dans la ville sainte des révolutions, pour aider à ia proclamation de la République.

Son arrivée à Paris, dans la nuit du 29 au 30 août, a été diversement racontée. À Charleville, était-il monté dans le train sans avoir pris de billet Avait-il, craignant i’indiscrétion d’un témoin de son départ, ou tout bonnement le bavardage de l’employée au guichet, pris son billet seulement pour Mohon, la première station après Charleville ? Nous pensions, hier, qu’avec le produit de la vente de ses livres de prix, s’élevant à une vingtaine de francs, coût à peu près, dans ce temps-là, du voyage jusqu’à Paris, il avait bien payé le parcours entier, mais que son émoi lui avait fait perdre en route le ticket justificateur ; et la preuve nous en paraissait résider dans ceci, qu’il arriva sans le sou dans la capitale. Aujourd’hui, une publication d’autographes de Rimbaud, publication illicite mais heureuse pour l’établissement de la vérité, vient mettre les choses au point. Et il faut croire, d’après la lettre à M. Izambard qu’on lira plus loin[19], que le fugitif n’avait pas tiré de la vente de sa clinquante librairie la somme suffisante pour payer le trajet jusqu’à Paris, puisqu’il se trouva, en descendant du train, redevable de treize francs envers la compagnie du chemin de fer.

Aussitôt sur le quai de la gare du Nord, comme il n’avait pas de ticket valable à présenter, il fut mis par les employés entre les mains de la police. Sa fierté native, son exaltation républicaine du moment lui firent prendre de haut la chose. On le traitait de « gamin », de « morveux ». Il répondit par des injures et des menaces révolutionnaires à l’adresse des représentants de l’autorité impériale. Ceux-ci l’arrêtèrent. Et c’est au dépôt de la Préfecture de police, parmi les mendiants, les vagabonds, les souteneurs et les voleurs, qu’il alla rêver à la chute de l’Empire.

L’examen de mystérieux papiers saisis sur lui, et qui n’étaient autres que ses vers, l’avait, en l’intelligence policière, à cause surérogatoire des actuelles préoccupations politiques, rendu suspect d’espionnage, d’affiliation à quelque secrète société de conspirateurs. Il ne voulait pas, en outre, ce méchant gamin d’accent on dirait tudesque, fournir des renseignements sur son état-civil et ses parents ; il n’avait point d’argent sur lui. On l’expédia à Mazas sous l’inculpation d’outrage aux agents, de vagabondage, etc… Et voici qu’après la geôle familiale et l’universitaire c’était, pour le frénétique aspirant à la liberté, l’écrou national ! Il eut tôt à méditer étroitement sur la qualité des contrats sociaux, ce poète.

Après quelques jours d’emprisonnement, la République venant d’être proclamée, il consent à livrer à la justice son nom et l’adresse de sa famille. Mais l’invasion, après la bataille de Sedan, a, depuis qu’il est arrêté, intercepté les communications de Paris avec l’Est. Il donne la référence de M. Izambard, à Douai. On abandonne les inculpations d’outrage aux agents et les autres ; on lui demande simplement, afin de faire tomber celle retenue de vagabondage, qu’il se fasse réclamer et obtienne qu’on rembourse la compagnie du chemin de fer. La fierté du prisonnier baisse, et il écrit au professeur de rhétorique cette lettre :

Paris, le 5 septembre 1870.
Cher Monsieur,

Ce que vous me conseilliez de ne pas faire, je l’ai fait je suis allé à Paris, quittant la maison maternelle J’ai fait ce tour le 2() août. Arrêté en descendant de wagon pour n’avoir pas un sou et devoir treize francs de chemin de fer, je fus conduit à la préfecture, et, aujourd’hui, j’attends mon jugement à Mazas Oh ! J’espère en vous comme en ma mère ; vous m’avez toujours été comme un frère : je vous demande instamment cette aide que vous m’offrîtes. J’ai écrit à ma mère, au procureur impérial, au commissaire de police de Charleville ; si vous ne recevez de moi aucune nouvelle mercredi, avant le train qui conduit de Douai à Paris, prenez ce train, venez ici me réclamer par lettre, ou en vous présentant au procureur, en priant, en répondant de moi, en payant ma dette ! Faites tout ce que vous pourrez, et, quand vous recevrez cette lettre, écrivez, vous aussi, je vous l’ordonne, oui, écrivez à ma pauvre mère (quai de la Madeleine, 5, Charleville) pour la consoler ; écrivez-moi aussi : faites tout ! Je vous aime comme un frère, je vous aimerai comme un père[20]. Je vous serre la main. Votre pauvre

Arthur Rimbaud,
Mazas.

Et si vous parvenez à me libérer, vous m’emmènerez à Douai avec [vous][21].


De son côté, le directeur de Mazas écrivait à M. Izambard pour fournir un supplément d’indications et appuyer la demande. « Et — écrira plus tard, dans un journal, l’ex-professeur — c’est à moi qu’on l’expédia, me laissant l’ingrate mission de lui faire réintégrer le giron maternels. ».

« Ce qu’il y fut reçu dans le giron, l’enfant prodigue ! — poursuit le plaisantin. — Et moi donc ! Moi qui, terre-neuve naïf, avais fait tout exprès le voyage avec lui pour faciliter les expansions… Très au vinaigre, à son habitude, la maman Rimbaud flanqua comme de juste une pile monstre à son petit prodige de fils et m’admonesta pour mon compte en termes si âpres que j’en restai d’abord tout ébervigé et bientôt m’enfuis sous l’averse. »

C’est que cette mère, ô écrivain mal humoristique, avait réfléchi aux causes du changement de caractère de son fils. Elle voyait en vous, à présent, l’imprudent conseiller. Si son indignation de femme nerveuse, devant le bouleversement moral chez son enfant, vous admonesta en termes violents, avouez, maintenant que, père de famille, vous avez plus d’expérience et la conscience mieux assise, avouez la légitimité de sa colère envers vous ; avouez aussi votre tort, votre faute d’avoir, par ces propos journalistiques, nié le devoir, vous incombant strictement, de ramener cet enfant de quinze ans au giron maternel, dont votre inconsciente propagande avait évidemment aidé à le sortir. Il faut dire du vrai le vrai. Certes, Madame Rimbaud n’était pas de complexion à jouer les pères d’enfant prodigue. Cette fois, d’ailleurs, l’escapade de son fils n’avait aucun rapport avec les faits de la parabole évangélique. Peut-être, pendant l’absence d’Arthur, s’était-elle reproché de n’avoir pas été encore assez sévère envers lui. De plus, toute sa Serté, toute sa probité se dressaient contre des idées considérées par sa morale aristocratique comme malfaisantes. Sous son orgueilleuse volonté, il y avait, à la vérité, de profondes tendresses cordiales : son fils le sentait bien ; mais elle employait à les voiler une farouche pudeur. Et tenez, M. Izambard, en voulant vous élever contre ces explications, vous apportez la preuve de leur justesse par la publication de ce billet à vous adressé et dont toutes vos tournures, toutes vos appréciations injurieuses[22] ne sauraient, pour qui sait lire, abolir l’éloquence :

Charleville, 24 septembre 1870.
Monsieur,

Je suis très inquiète, et je ne comprends pas cette absence prolongée d’Arthur. Il a cependant dû comprendre, par ma lettre du 17, qu’il ne devait pas rester un jour de plus à Douai ; d’un autre côte, la police fai des démarches pour savoir où il est passé, et je crains bien qu’avant le reçu de cette présente ce petit drôle se fasse arrêter une seconde fois mais il n’aurait pas besoin de revenir, car je jure bien que de ma vie je ne le recevrais plus. Est-il possible de comprendre la sottise de cet enfant, lui si sage et si tranquille ordinairement ? Comment une telle folie a-t-elle pu venir à son esprit ? Quelqu’un l’y aurait-il soufflée ? Mais non, je ne dois pas le croire. On est injuste aussi, quand on est malheureux. Soyez donc assez bon pour lui avancer dix francs, et chassez-le, qu’il revienne vite Je sors du bureau de poste, où l’on m’a encore refusé un mandat, la ligne n’étant pas ouverte jusqu’à Douai. Que faire ? Je suis bien en peine. Que Dieu ne punisse pas la folie de ce malheureux, comme il le mérite.

J’ai l’honneur, monsieur, de vous présenter mes respects.

Ep. Rimbaud.


Il résulta de cette première escapade ce qui devait en résulter, étant donné le caractère impératif de Madame Rimbaud. La discipline se resserra davantage à la maison. Tant et si bien que, une semaine à peine s’écoulant, Arthur, dont la conscience, en dépit de la leçon de Mazas, se sentait mûre pour l’indépendance, s’enfuyait de nouveau, sans un sou et à pied, cette fois.

Il avait eu comme condisciple, au collège de Charleville, le fils du directeur du Journal de Charleroi, M. des Essarts. L’espoir naïf de devenir rédacteur à cette feuille le conduit. Il descend la grandiose et farouche vallée de la Meuse, et il arrive à Fumay. Là, il voit un camarade, Billuart, à qui il fait part de son dessein et de son impécuniosité. Billuart, effaré, mais solidaire, le nantit de chocolat et d’une recommandation près d’un sergent de mobiles, en garnison à Givet.

Arrivé, sur le soir, dans cette ville-frontière, Rimbaud ne trouve pas à la caserne le militaire, de garde ce jour-là. Harassé par la longue étape, il se couche en sa place, dans le lit de troupe. Puis, le lendemain matin, avant la diane, sans rencontrer d’obstacle, il quitte la caserne, et, ventre vide, pédestrement toujours, il franchit la frontière et se dirige vers Charleroi. Trop impatient pour attendre la descente de garde, afin de parer à tout soupçon, il a laissé dans la chambre du sergent de mobiles la recommandation de l’ami Billuart.

Dès son arrivée à Charleroi, il va droit se présenter au directeur du journal. M. des Essarts, surpris, le reçoit vaguement et, de même, le congédie. « Le soir — écrira, le lendemain, l’éconduit à Billuart — j’ai soupé en humant l’odeur des soupiraux, d’où s’exhalaient les fumets des viandes et des volailles rôties des bonnes cuisines de Charleroi, puis en allant grignoter au clair de lune une tablette du chocolat fumacien[23]. » Il passa même la nuit à la belle étoile, pour, dès le matin, aller derechef se présenter chez le directeur du journal : car, encore que l’épithète de « jûne » homme avec laquelle on l’a une première fois accueilli le fasse sourciller, il n’a pas perdu tout espoir, et puis on lui doit une réponse ferme… Il l’obtint, en effet, cette réponse, à la fin. Elle fut négative. Y entendit-il et comprit-il que l’instruction et le bon style sont superfluités en journalisme, de même que les courageuses et libres idées ? Pas encore, peut-être.

Sans ressources aucunes et encore une fois déçu, le voici à l’abandon sur le pavé d’une ville étrangère. C’est la misère absolue. Il ne reculera pas. Mieux la faim avec la liberté, par les routes, que le nutritif esclavage natal ! Et il quitte Charleroi. Des jours, des jours, il chemine ensuite à travers le Hainaut. Son énergie, son endurance sont incroyables. Il va, il va, mangeant n’importe quoi, dormant n’importe où, douloureux, mais non triste. Et, quoiqu’il doive s’écrier plus tard :


Ah, cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n’a voir ni pays ni amis, quelle sottise c’était !…[24]


aujourd’hui il se passionne à l’apprentissage de l’aventure ; il aime cette vie, et, dans quelques jours, il la chantera ainsi gaiement :


MA BOHÊME


Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées !
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal.
Oh là là, que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou ;


Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur,

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur !


Pourtant, il se replie vers Douai et va frapper à la porte de M. Izambard.

Le professeur ne se trouvait pas là. Il était parti en excursion dans l’Est français envahi. Rimbaud, exténué et famélique, accepte — on l’y invitait — d’attendre le retour de son « ami ». Et, pour tromper l’attente aussi bien que pour laisser un gage, il se met à rimer ses impressions de route : Rêvé pour l’Hiver, Au Cabaret vert, la Maline, l’Éclatante victoire de Sarrebruck, le Dormeur du Val, le Buffet.

Entre sa sortie de Mazas et sa fuite en Belgique, il avait composé, soit à Douai, soit à Charleville, Roman et ce joli chef-d’œuvre :


LES EFFARÉS


Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
À genoux, les petits — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.


Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gros sourire
Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche,
On sort le pain,

Quand sous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là tous
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblotte
Au vent d’hiver.

L’inspiration du poète s’humanise. Il va avoir seize ans. Ses sens s’éveillent ; et, comme ils sont riches de vibrations et très délicats, oubliant la ferveur de républicanisme qui l’a victimé, il les écoute avec joie. La nature, qu’il vient de parcourir en vagabond, l’a, par cet automne, grisé. Son âme, dans cette ivresse, lui paraît plus intéressante que les débats politiques. Il la raconte avec ingénuité, mais non sans orner cette ingénuité d’un ton goguenard et pince-sans-rire, non sans l’accentuer de cette amertume d’un déchirement si spécial qu’on trouvera désormais dans ses œuvres, témoin ce sonnet inédit communiqué par un averti bibliophile, M. Louis Barthou :


LES DOUANIERS


Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités
Sont nuls, très nuls devant les soldats des traités
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l’ombre bave au bois comme un mufle de vache,
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaietés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses,
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »


— Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôles.
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !


Lorsque M. Izambard, retour de son excursion patriotique, rentra à Douai, il trouva chez ses tantes, où il habitait, son éiève attablé à écrire des vers. Cela ne le surprit point trop, car, passant par Charleville, il avait été mis en possession du double d’une lettre de Madame Rimbaud « annonçant » qu’Arthur s’était de nouveau enfui.

Dans sa lettre, la mère éplorée « voulait bien admettre cette fois —dira le pédagogue — que je n’y étais pour rien, et m’adjurait de faire le possible pour le retrouver… Mais comme, en dépit de ses vers, je ne me souciais pas d’encourir une fois de plus les malédictions de la chère maman, j’écrivis à celle-ci qu’elle eût à aviser, et le commissaire de police fut chargé par elle, pour éviter les frais, de le ramener à Charleville, de brigade en brigade. C’est dur à conquérir, indépendance. »

Tout au moins dans la dernière partie de cette « humoristique » tirade, M. Izambard se trompe. Voici les faits :

Au reçu de la réponse du professeur de rhétorique, Madame Rimbaud, craignant l’interception des objets postaux par les envahisseurs allemands, avait, en surcroît de précaution, dans ia crainte qu’il arrivât de nouveau malheur honteux à son fils, couru à Bouillon, ville belge de la frontière, et y avait déposé, à la poste, l’argent nécessaire au voyage de Douai à Charleville. La lettre contenant le mandat ne fut-elle pas mise en route ? Arthur était-il parti de Douai, lorsque le pli y arriva ? Toujours est-il que, à quelque temps de là, l’expéditrice reçut de Bouillon avis d’avoir à venir se faire rembourser le mandat-poste. Le transfuge était déjà rentré à la maison. Il y avait été, dit M. Izambard, ramené administrativement. Or, il est impossible que cette mère, si « fière pour elle » de son enfant, ait jamais voulu, au fond, employer pour le récupérer des procédés dont elle aurait eu elle-même à rougir ; il est peu vraisemblable, d’autre part, qu’Arthur, à ce moment, soit allé se reposer sur la gendarmerie du soin de le reconduire à Charleville. Alors ?… À moins que la police, à laquelle, dans son désespoir de ne pas recevoir du professeur absent de Douai réponse à sa lettre, Madame Rimbaud s’était peut-être adressée pour rechercher le fugitif, n’ait cru devoir prendre sur soi de le ramener. En tout cas, nous savons qu’à Douai les tantes de M. Izambard s’impatientaient du séjour prolongé d’un hôte n’ayant, dans son extérieur, rien d’un dandy[25].


VIII


De fin octobre 1870 à février 1871, Arthur Rimbaud supporta de demeurer à Charleville.

La guerre, dans la région, battait son plein. L’hiver allait être particulièrement rude. Madame Rimbaud, tremblante en elle-même à la pensée d’un nouveau départ possible de son fils, le laissait maintenant agir à peu près à sa guise. Le collège n’avait pas rouvert ses portes. Tout le monde, à cause des opérations militaires, était, comme on dit, sens dessus dessous.

Le jeune poète, non sans impatience de séjour, occupait son temps dans la lecture d’ouvrages modernes de sociologie et d’esthétique, prêtés par des professeurs du collège. Il faisait aussi de longues stations à la bibliothèque de la ville, où, disent tous ses biographes, il dévorait de vieux bouquins d’alchimie et de cabale, ainsi que des « contes orientaux et libretti de Favart[26] ». « Le bibliothécaire d’alors — ont écrit MM. Bourguignon et Houin[27] — était M. Jean Hubert, ancien professeur de rhétorique, auteur de divers travaux d’érudition locale ; il n’aimait guère se déranger pour chercher les volumes demandés ». Rimbaud, appuie M. Louis Pierquin[28], « faisait le désespoir du vieillard, ainsi que des trois ou quatre retraités qui formaient le groupe des habitués du palais municipal il venait troubler continuellement la quiétude de ces braves gens par des demandes de livres étranges… Le grave conservateur, forcé de se lever pour servir le solliciteur, n’en revenait pas, et vous prenait des airs de pion fâché qui finirent par irriter le gamin » et lui inspirèrent ce prodige de truculente ironie :


LES ASSIS


Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les sièges leur ont des bontés ; culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ;
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

Oh, ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors

Puis ils ont une main invisible qui tue.
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisières
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgules
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu’au fil de glaïeuls le vol des libellules,
— Et leur membre s’agace à des barbes d’épis[29].

Rimbaud, entre temps, ne laissait pas de lire les journaux et de s’intéresser passionnément aux incidents révolutionnaires de Paris assiégé. Allait-on enfin bouter hors ce gouvernement de la Défense nationale qui l’avait tenu emprisonné et ces Prussiens qui barraient la route de la Cité des Lettres !

Il ne laissait pas, non plus, de satisfaire son impérieux besoin de marche, en parcourant dans tous les sens les forêts rocheuses des environs, cela en compagnie parfois d’un camarade macérien de son âge, Ernest Delahaye, dont la gentillesse, la candeur de soumission et le babil le reposaient des propos sévères ou compassés de sa mère et des cuistres.

Le 2 novembre, quelques jours après sa seconde rentrée au giron maternel, il avait écrit à M. Izambard cette lettre :


Monsieur,

Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté[30]. Ma mère m’a reçu[31], et je suis là… tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71.

Eh bien ! j’ai tenu ma promesse.

Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre, et un tas de choses que « ça fait pitié », n’est-ce pas ? — Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté ! — Donc je suis resté ! je suis resté ! et je voudrai repartir encore bien des fois. — Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches et sortons ! — Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection : vous me l’avez dit. Je la mériterai.

La reconnaissance que je vous ai, je ne saurais pas vous l’exprimer plus que l’autre jour ; je vous la prouverai. Il s’agirait de faire quelque chose pour vous, que je mourrais pour le faire, — je vous en donne ma parole.

J’ai encore un tas de choses à dire…

Ce « sans-coeur » de
A. Rimbaud.

Guerre : pas de siège de Mézières. Pour quand ? On n’en parle pas. — J’ai fait votre commission à M. Deverrière, et s’il faut faire plus, je ferai. — Par ci, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d’idiotisme, tel est l’esprit de la population. On en entend de belles, allez ! C’est dissolvant.



Pourtant, peu à peu, il s’apprivoise à la maison. Aux heures des repas et durant la veillée, il se montre d’humeur plutôt gaie et a, pour ses petites sœurs, de toutes délicates attentions.

Le 31 décembre, Mézières. pour ses étrennes, est bombardé. Rimbaud assiste à ce spectacle d’écroulements et d’incendie ce qui n’est plus de la grisaille. Et, comme, à partir de la prise de Mézières, on logeait à Charleville des soldats allemands, sa mère le voit avec bonheur, avec espoir, s’intéresser aux choses du foyer, s’empresser aux démarches administratives nécessitées par l’occupation et, de cette manière encore, aider à la protection des fillettes.

Mais le milieu social carolopolitain l’offensait de plus en plus par sa médiocrité prétentieuse et sa malveillance. Du calme civil et de l’assiduité familiale, le jeune poète n’avait que les apparences. Aussitôt le siège de Paris levé, il vend sa montre et prend le train.



Arrivé dans la capitale, tout en errant plein de faim à travers les rues dont le mouvement, nouveau pour lui, lui donne le vertige, il découvre l’adresse d’André Gill, qui reluisait alors d’une triple gloire de caricaturiste, de rimeur et de révolutionnaire. Le jeune provincial n’hésita pas à aller frapper à la porte de ce frère.

Gill — il l’a lui-même raconté quelque part — était absent de son atelier, lorsque Rimbaud y arriva ; mais il avait, selon son habitude, laissé sa clef sur la porte. Quand il rentra, sa surprise fut grande d’apercevoir sur la banquette de l’antichambre quelqu’un y ronflant à gros poings rouges et fermés. Il ne cria pourtant ni : à l’assassin ! ni : au voleur ! et se contenta de réveiller l’intrus, qui, se frottant les yeux, après de l’égarement, se reconnut, reconnut l’artiste, se présenta en rougissant, dit son histoire, confia son espoir. On sait que le bon caricaturiste, ahuri et blagueur, ne comprenant du reste point l’apparition de cette figure fantasque et angélique, lui signifia son congé en lui remettant, d’un beau geste, un viatique de quelques francs. Rimbaud s’en alla, grognon. Au fond, sa candeur s’étonnait qu’on s’étonnât, et il était dépité d’avoir été traité en mendiant par cet André Gill.

Le produit de la vente de sa montre d’argent avait à peine suffi au paiement du voyage en chemin de fer. Il ne connaissait aucun refuge dans ce Paris, étranger absolument malgré une précédente présence, laquelle, on se souvient, s’était écoulée toute en prison. Que faire pour vivre et où aller ? Sans feu ni lieu, par cette fin d’hiver et huit jours durant, il dut errer à travers les rues, dont les boutiques Ironiquement se ravitaillaient ; apaisant mal ses faims de détritus fruitiers et trompant durement sa lassitude par des sommeils sous les ponts ou dans des bateaux à charbon ; et cela jusqu’au moment où, mourant littéralement de misère, il se résigna à sacrifier sa liberté en faveur de sa vie, à reprendre à pied le chemin des Ardennes.


Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon coeur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas, ni pourquoi tu vas ; entre partout, réponds à tout. On ne te tueras pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin, j’avais le regard si perdu etla contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu[32].


Il venait d’éprouver, l’adolescent plein d’appétit, que la Grand’Ville, la Ville-lumière, est pour l’infortuné sans amis le plus sombre, le plus impitoyable et le plus mortel des déserts. Une amertume sévère d’homme plisse, en son visage enfantin, la bouche de passion et, jalousé par le ciel, ses yeux d’ange reflétant un vouloir de félicité universelle, il marche, il marche, face à t’aube, à travers cette région française dévastée par la guerre exécrable et occupée par l’Allemand.

À Charleville, où il arriva presque nu, de nuit, et atteint d’une grosse bronchite, on le trouve, après cette seconde tentative malheureuse vers Paris, dans un état d’inquiète exaspération. Sa mère, effarée, l’a rhabillé et soigné. Il n’en est pas moins sombre et comme honteux de son insuccès. Toutefois, en même temps que ses lectures, il reprend ses interminables promenades dans l’Ardenne ; et, héros malchanceux, à Ernest Delahaye, qui l’admire affectueusement, il confie ses déboires et sa misère.

Puis, le collège rouvre ses portes. Madame Rimbaud voudrait que son fils terminât ses études. Il s’y refuse absolument. Il préférerait vivre en ermite, au creux d’un rocher.

Non loin de Mézières, il y avait un petit bois couvrant l’ancienne exploitation d’une carrière. Après avoir suivi un sentier serpentant à travers un sol tourmenté, on trouvait dans un taillis, sur le flanc de la colline qui porte Saint-Laurent et Romery, une excavation due sans doute à un coup de mine et qui descendait en entonnoir dans la roche jusqu’à une assez grande profondeur. C’est dans cette sorte de grotte, nous a raconté M. Delahaye, que Rimbaud et lui allaient le plus souvent ensemble pour causer et fumer des pipes. Une fois, le jeune poète manifeste à son ami le désir de venir se terrer là il voulait ainsi se libérer des instances maternelles se multipliant pour qu’il reprît ses études ; et il demande à Delahaye de vouloir bien, au cas où se réaliserait ce projet d’ermitage, lui apporter, chaque jour, simplement un morceau de pain. Les choses en restèrent là.

On ne sait quelle force subconsciente le pousse, en même temps, etle poussera toujours, à s’en aller. S’il stagne encore dans les Ardennes, ce n’est que pour fort peu de jours. On croirait qu’il a pris goût à la vie d’aventures, malgré les souffrances que cette vie lui a déjà fait endurer ; on croirait qu’il recherche le malheur, qu’il veut l’opprobre


Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison[33] !


C’est pourquoi, en attendant la possibilité d’un nouveau départ, il veut la solitude et le silence. Son rire, au contact des morales qui l’entourent, se convulse jusqu’à la douleur. Il considère qu’il doit vivre tout le mal, comme tout le bien. Il aspire à la satiété dans un total d’humanité sans exemple ; il aspire à tout connaître, à tout embrasser : cela délibérément, sans que sa modestie, de sorte étrange, daigne en apparence prendre conscience qu’ainsi il se divinise. Il n’a que seize ans. On voudrait qu’il fît sa classe de philosophie !


IX


La Commune régnait à Paris, lorsqu’il y vint échouer pour la troisième fois.

Arrivé de pied et encore sans le sou, mais ivre de révolutionnarisme, il va avec assurance, dès les fortifications, se présenter à un poste d’insurgés comme un adhérent de province. Il se dit partisan enthousiaste de Blanqui, et il demande à prendre part tout de suite aux dangers des revendications populaires. Son aspect excite la solidarité des bons communalistes, séduits déjà par ses propos exaltés et son attitude. Une collecte est faite au profit du jeune homme, de mine plus enfantine que nature, et si passionnée et si touchante ! Aussitôt qu’il a l’argent en main, il le restitue en régalant tout le monde. Voulait-il par là, lui « plus pauvre que le meilleur des mendiants », donner la preuve de son manque absolu de soucis égoïstes ?

Enrôlé dans les « Tirailleurs de la Révolution », il fut logé à la caserne de Babylone. C’était en mai. Le désarroi régnait à l’Hôtel de Ville. On négligea d’équiper la foule de déserteurs versaillais et autres nouveaux adhérents qui devaient former ce corps de tirailleurs. Rimbaud, à son grand chagrin, ne put assister qu’en acteur caserné à l’effroyable fantasmagorie de la guerre civile. Durant une quinzaine de jours, à Babylone, il ne vit guère de ses yeux de chair que des « scènes de saouleries », disent MM. Bourguignon et Houin. Mais ces scènes le firent souffrir singulièrement dans sa délicatesse sensorielle et cordiale, s’il faut s’en rapporter à ces vers symboliques, qu’elles inspirèrent :


LE CŒUR VOLÉ[34]


Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal :

Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal

Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé.
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé

Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques,
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon cœur est ravalé
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?

Enfin, l’armée versaillaise étant entrée dans Paris, où elle extermine tout ce qu’elle rencontre de suspects, et la défaite de la Commune étant désormais certaine, Rimbaud obéit à un mot d’ordre de sauve-qui-peut parcourant sinistrement les rues, et quitte la caserne de Babylone. Après avoir jeté un regard sur ce carnaval de la tuerie et de l’incendie, en dépit de la présence de postes versaillais aux fortifications, il réussit à s’esquiver. Et c’est parmi des dangers de toutes sortes, se hérissant au cours des premières étapes, qu’il parvient à regagner pédestrement Charleville.

Dans la forêt de Villers-Cotterets, il crut, une fois, son être fuyard menacé d’un écrabouillement. C’était par une nuit de poix. Une chevauchée de Bavarois soûls et poussant d’affreux cris, dans un tumulte énorme chargeait sur la route et, à galop d’enfer, sur lui semblait foncer. Épouvanté, du fait surtout de son imagination excessive, il n’eut, entendit-il, que le temps de se jeter dans un fourré, où, sans oser respirer, se bouchant les oreilles, il se tint blotti longtemps, après même que le fantastique vacarme se fût éteint dans l’éloignement.


Il semble bien que le séjour dans Paris insurgé, qui ne l’arma pas, lui, et le laissa en compagnie d’ignobles soudards dans une caserne, doive lui faire prendre en mépris la guerre sociale, doive l’induire en dédain pour les aspirations communistes, déclamées, affichées avec par trop d’inconsciente et traditionnelle sublimité, agies avec un apparat vraiment trop de théâtre de foire ; car, écrira-t -il dans Une Saison en Enfer, au ressouvenir de ces choses et d’autres :


Dans les villes la boue m’apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criai-je, et je voyais une mer de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres. — Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! — Comme Jeanne d’Arc ! — « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez. »


Néanmoins, dans Charleville, à son retour de la Commune[35], Rimbaud montre une frénésie d’approbation pour les actes des révolutionnaires parisiens, sans doute parce que les gens qu’il fréquente les réprouvent avec bêtise ; et, lorsqu’il apprend l’inclémence de la victoire de Thiers et le rétablissement de l’ordre bourgeois, sa colère contre les vainqueurs se traduit par cette terrible invective :


PARIS SE REPEUPLE


Ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !
Le soleil essuya de ses poumons ardents
Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité sainte, assise à l’occident !

Allez, on préviendra les reflux d’incendie
Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà
Les maisons sur l’azur léger qui s’irradie
Et qu’un soir la rougeur des bombes ébranla !


Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d’or vous réclame ! Volez,
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue : ô buveurs désolés,

Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs ?

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l’action des stupides hoquets
Déchirants ! Écoutez sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

Ô cœurs de saletés, bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin, pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables !
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées,
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous,
Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées,
Le poète vous dit : Ô lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
Vous craignez d’elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression ?


Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux, pourris ;

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir,

Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu revois donc la vie effroyable, tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n’est pas mauvais. Les vers, les vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de progrès
Que les stryx n’éteignaient l’oeil des Cariatides
Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le poète te dit Splendide est ta beauté !


L’orage te sacra suprême poésie ;
L’immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, la mort gronde, cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.

Le poète prendra le sanglot des infâmes,
La haine des forçats, la clameur des maudits,
Et ses rayons d’amour flagelleront les femmes,
Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !

— Société, tout est rétabli : les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars,
Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !


X


Épave de la Commune, Arthur Rimbaud va demeurer jusqu’en septembre dans son pays natal.


Dès les premiers jours de juin, un incident se produisit, qui devait séparer à jamais le jeune poète de son professeur de rhétorique :

Les élans d’amour, pour le peuple, du néophyte révolutionnaire venaient, on l’a vu, de se rompre dans de la boue sanglante ; il avait rapporté de Paris une vision tumultueuse de désespoir. La misanthropie gagnait déjà ses immenses facultés d’aimer ; le dégoûta à l’égard des foules assaillait son merveilleux cœur. Il ne pouvait s’épancher auprès de sa mère du flot de tristesse noyant l’esquif de son âme bouleversée Madame Rimbaud, depuis la première fugue, était plus âprement douloureuse que son fils. Il chercha diversion ; il écrivit à M. Izambard, en lui envoyant le Cœur volé, une lettre affectueuse, dans laquelle il énonçait de nouvelles visées en art poétique et proscrivait les acquisitions antérieures sous ce rapport. Sans doute espérait-il par là intéresser l’ami que pas encore il ne jugeait « comme les autres ». Il devait aussi penser que sa lettre allait être le point de départ d’un échange de propos esthétiques et d’un troc de ces cordialités délicates dont il éprouvait un si pressant besoin. Hélas ! l’universitaire ne pouvait comprendre le Cœur volé, non plus que les spéciales et vigoureuses ambitions littéraires de l’auteur ; il répondit par une épître de moqueries si lourdes et par l’envoi d’une parodie si vulgaire, si incompréhensive du Cœur volé, que Rimbaud, cruellement déçu dans son esprit comme dans son cœur, fut pris d’une colère folle et répliqua par des violences hyperboliques, tout en donnant au censeur congé de son âme. M. Izambard, redevenu soudain plus pédagogue que jamais, renvoya la diatribe à la mère du forcené, avec des appréciations à tout le moins suggérant des mesures coercitives. Madame Rimbaud, que cela ne fit que torturer davantage, demanda des explications à Arthur. Avec un haussement d’épaules, il les donna en deux qualificatifs précis. Ce fut fini… Non ! car l’ex-professeur n’a pas encore, en l’année 1911 qu’il est, pardonné à cette mère la réserve silencieuse avec quoi elle accueillit sa dénonciation.

Et la sensibilité morale de Rimbaud, envasée par l’amitié, voulut, après cet incident, se renflouer et voguer vers les tendresses du beau sexe. En vue du port, sa barque d’amour, portant pavillon céleste, devait se briser contre le rocher des préjugés.


Un jour de cet été de 1871, Madame Rimbaud reçoit d’un industriel voisin une épistole signalant, en termes d’ailleurs assez aimables, les allures incorrectes de son enfant, qu’elle devrait bien, disait-on, surveiller plus attentivement. Voici à quoi faisait allusion l’excellent bourgeois carolopolitain :

Le vibrant poète, au sortir quotidien de chez lui, voyant souventes fois derrière les rideaux entrouverts d’une fenêtre du quai de la Madeleine une brune aux yeux bleus dont les regards ne se baissaient pas trop au croisement des siens, en était tombé amoureux et avait osé, en toute droiture d’ingénuité, adresser à la belle une déclaration de bon ton lyrique et donnant rendez-vous. Les parents, ainsi qu’il convient, avaient lu le poulet, et, comme la teneur en était sympathique et point banale, ils avaient, curieux, décidé de laisser leur fille aller au rendez-vous. En présence de son « âme », triomphante en ses atours et flanquée d’une servante, la timidité physique de l’amoureux s’était incendié le visage et paralysé la langue : cependant que la demoiselle, reconnaissant son voisin, et dépitée sans doute de tant de confusion, le toisait d’un air impertinent et que la servante éclatait de rire…

L’austérité de Madame Rimbaud ne s’émut pas beaucoup du rapport paternel. Elle était intelligente elle savait son fils chaste, positivement, et la jeune fille, de bonne maison. Dans la crainte perpétuelle où elle vivait d’une nouvelle fugue d’Arthur, elle envisagea plutôt comme une bénédiction cette circonstance amoureuse, capable peut-être de le rendre plus sédentaire. Puis, quoique la demoiselle fût d’un âge de quelques années plus avancé, un mariage, dans l’avenir, était possible, qui fixerait près d’elle, pour toujours, son fils. Elle ne fit donc à celui-ci d’observations que pour le mettre en garde contre des imprudences pouvant abolir cette souriante perspective.

Mais le poète avait reçu de l’attitude de la belle et du rire de la servante une humiliation profonde. Convaincu qu’il ne pourrait jamais arriver à se faire comprendre des femmes, il fit sur ses joies idéales d’amant « le bond sourd de la bête féroce » en rimant l’invective de Mes petites Amoureuses[36].

Le grave et désolé poème suivant, inédit, est aussi de ce moment tragique.


LES SŒURS DE CHARITÉ[37]


Le jeune homme dont l’œil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu
Et qu’eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune,
Adoré, dans la Perse, un génie inconnu,

Impétueux avec des douceurs virginales
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales
Qui se retournent sur des lits de diamants ;


Le jeune homme devant les laideurs de ce monde
Tressaille dans son cœur, largement irrité,
Et, plein d’une blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa sœur de charité.

Mais, ô femme, monceau d’entrailles, pitié douce,
Tu n’es jamais la Sœur de charité, jamais !
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
Tout notre embrassement n’est qu’une question :
C’est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
Nous te berçons, charmante et grave passion.

Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances
Et les brutalités souffertes autrefois,
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
Comme un excès de sang épanché tous les mois.

— Quand la femme portée un instant l’épouvante,
Amour, appel de vie et chanson d’action,
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
Le déchirer de leur auguste obession.

Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant
Avec tendresse après la science aux bras aimes,
Il porte à la nature en fleurs son front saignant.

Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d’orgueil ;
II sent marcher sur lui d’atroces solitudes.
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,


Qu’il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses à travers les nuits de Vérité,
Et t’appelle en son âme et ses membres malades,
Ô Mort mystérieuse, ô Sœur de charité !


À la suite de sa mésaventure sentimentale, Rimbaud, on le constate par ces vers, se prend, un instant, à désirer la mort. Ses allures s’accentuent d’amère étrangeté.

Puis, on le voit se promener à travers les rues de Charleville dans une tenue systématiquement négligée, la pipe à la bouche, les cheveux longs et en désordre. Son masque d’enfance assume une expression audacieusement narquoise : défi, sans doute, à sa timidité et à sa détresse !


De temps à autre, il fréquentait avec divers personnages républicains beaucoup plus âgés que lui, professeurs nouveaux du collège, journalistes ou autres grands hommes de province à prétentions artistes et bohèmes. Son ironie, devenue blasphématoire, s’amusait à étonner ces braves gens, qui l’admiraient, mais à qui, pourtant, il n’était pas sans causer quelque terreur. C’est le moment où son esprit est le plus exaspérément révolté. Et plus ses auditeurs lui marquent d’étonnement, plus, avec une manie baudelairienne de mystification, il s’ingénie à les dérouter.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, qu’il fût devenu un bavard. Non. Ses paradoxes, ramassés sur eux-mêmes, ne s’élançaient qu’en boutades, dans les instants où son habituel silence, son isolement étaient poussés hors de soi par un ambiant ressassement de lieux communs.


Cette période de son développement intellectuel est aussi l’époque de la crise physiologique de sa puberté. Si son âme est pleine d’orages, son système nerveux est trépidant.

Quand il est à la maison, on le trouve trop sombre, irascible ; ses gestes sont saccadés, ses manières grossières. À sa mère, retombant à son sujet dans le désespoir, il apparaît si singulier que, un moment, elle le croit devenu fou. Mais elle refléchit qu’il est dans l’âge critique, pense qu’il s’est surmené l’esprit par l’étude, qu’il a été trop impressionné par la guerre et la Commune, et elle espère que, la crise physiologique passée, il redeviendra plus raisonnable. Ses petites sœurs elles-mêmes ne sont pas sans s’attrister des façons d’être nouvelles du grand frère, dont elles aimaient tant la distinction. Les délicates attentions d’autrefois sont à présent très rares. Il ne s’intéresse plus à leurs jeux, présidés naguère par lui avec une si ingénieuse initiative. Ce n’est pas sans effarement que, dans leur candeur, elles l’observent devenir violent dans ses gestes, acariâtre dans ses paroles, prononcées d’une voix tout autre que celle dont la musique leur agréait auparavant, de cette voix de la mue alternativement trop aiguë et trop grave. Elles s’étonnent aussi de sa carrure et de sa taille, qui, de jour en jour, se développent ; de son teint hâlé, rapporté du dernier voyage à Paris, et qui remplace les roseurs et les pâleurs si jolies d’antan. Mais ce qui les émeut par-dessus tout, c’est le dédain que lui, autrefois si pieux, affecte pour leurs jeunes dévotions.


Parmi les gens qu’il voyait alors à Charleville, il y avait un bohème nommé Charles Bretagne, employé aux contributions indirectes, poète bachique, vague dessinateur à ses moments perdus, entomologiste et joueur d’alto. À cause de son âge relativement avancé, on le surnommait « le père Bretagne ». Très barbu, très anticlérical, gras, gros buveur de bière, grand culotteur de pipes, sa physionomie ressemblait assez, en grotesque, au personnage du Bon Bock de Manet. Bon garçon, au demeurant, et heureux de vivre, il tenait ses assises dans un estaminet, qu’il emplissait de sa vaste et prétentieuse personne. Il était originaire de l’Artois, avait connu les ascendants maternels de Paul Verlaine et connaissait l’auteur des Fêtes galantes, pour l’avoir rencontré à Lécluse ou à Fampoux. De concert avec un certain Deverrière, journaliste radical, il jouait vis-à-vis de Rimbaud les Mécène. Et, en échange des prêts de livres et de journaux, des bocks et du tabac dont on le gratifiait, le jeune poète, pour ne pas demeurer en reste d’amabilités, donnait des vers manuscrits dont la truculence transportait d’aise l’anticléricalisme de ces messieurs, sans blesser leur républicanisme à la Gambetta.

Les échantillons qui nous ont été conservés, des poèmes anti-religieux auxquels Rimbaud, pour étonner ces fantoches, exerçait sa verve dès lors géniale, sont : les Pauvres à l’Église, les Poètes de Sept ans, les Premières Communions où ce vers :


Christ, ô Christ ! éternel voleur des énergies,


condense toute la doctrine anti-chrétienne sur laquelle Nietzsche, quelques années après, ratiocinera abondamment, et aussi un fragment d’une longue pièce assez inégale, intitulée l’Homme juste, découverte récemment et où se trouvent ces vers, dont quelques-uns font pressentir le Bateau ivre :


Et le Juste restait debout dans l’épouvante
Bleuâtre des gazons après le soleil mort
« Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
Ô Vieillard ? Pèlerin sacré, barde d’Armor,
Pleureur des Oliviers, main que la pitié gante,

Barbe de la famille et poing de la cité,
Croyant très doux : ô cœur tombé dans les calices,
Majestés et vertus, amour et cécité,
Juste ! . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis celui qui souffre et qui s’est révolté. »

J’avais crié cela sur la terre, et la nuit
Calme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.
Je relevai mon front : le fantôme avait fui,
Emportant l’ironie atroce de ma lèvre.
— Vents nocturnes, venez au maudit Parlez-lui ;

Cependant que, silencieux sous les pilastres
D’azur, allongeant les comètes et les nœuds
D’univers, remuement énorme sans désastres,
L’Ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
Et de sa drague en feu laisse filer les astres !


XI


Mais Rimbaud ne s’attardera pas longtemps à ces virulences de polémique, pourtant si savoureuses, qui réjouissent trop les petits esprits mal compréhensifs qu’il fréquente à Charleville. Un « subjectivisme » d’une vertigineuse profondeur et d’une extraordinaire acuité d’expression se discerne désormais dans ses vers. L’aigle va prendre son vol pour planer bien au-dessus des contingences morales et politiques, dans les régions supérieures de la poésie absolue, vers lesquelles palpite son aile immense et impatiente de mysticisme total, et cela — miracle ! — tout en gardant dardé sur la terre, sur la nature, son regard incomparable d’éclat et de fascination. La poésie, pense-t-il, tout en étant l’intense expression de l’intense sensation, doit être créatrice et propagatrice de rêves. Le poète se doit d’être un visionnaire et un prophète ; il lui faut entendre dans le silence, voir dans les nuits, noter l’inexprimable, fixer du vertige.

Et, de fait, ainsi volontairement et divinement auto-suggestionné, dans les rues on le voit marcher du pas automatique des hallucinés, ses beaux yeux d’azur noyés dans l’extase.

Il a rejeté loin de lui les philosophies des Helvétius, les sociologies des Rousseau. Lamennais lui-même, le Lamennais des Paroles d’un Croyant, ne le passionne déjà plus. Baudelaire, en lequel il voit un précurseur, l’intéresse toujours ; Gérard de Nerval, le Gérard d’Aurélia l’inquiète ; mais il devra désormais s’enrichir l’esprit avec les acquisitions de son seul système sensoriel, qu’il affinera, qu’il exaspérera par tous les moyens, par le vin, par les poisons, par l’aventure.


Aussi, dès septembre de cette année 1871, s’étant tout entier replié sur lui-même, fera-t-il dans les régions supérieures de son idéal d’aujourd’hui le bond formidable du Bateau ivre, chef-d’œuvre visionnaire déjà, prophétique, terrible aussi et doux et tout, sanglotant prodige de la mer créée, énorme et vivante, par l’imagination de quelqu’un ne l’ayant jamais approchée dans la réalité ; du Bateau ivre, symbole de la vie entière de son auteur et que, pour cela, nous devons ici transcrire :


BATEAU IVRE


Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors je me suis baigné dans le poème
De la mer infusé d’astres et lactescent,
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif, parfois, descend ;


Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que vos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants ; je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.

J’ai vu le soleil bas taché d’horreurs mystiques
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques,
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets.

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouïes
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs.

J’ai heurté, savez-vous ? d’incroyables Florides,
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères aux peaux
D’hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux.

J’ai vu fermenter les marais, énormes nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan,
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant !


Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises,
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient des arbres tordus avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
Des écumes de fleurs ont béni mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer, dont le sanglot faisait mon roulis doux,
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais ainsi qu’une femme à genoux,

Presqu’île ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
Et je voguais lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons.

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau,

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,

Qui courais taché de limules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,


MANUSCRIT DE RIMBAUD
(Collection L. Barthou.)


Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets.

J’ai vu des archipels sidéraux et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,
Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons 1


Nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire d’analyser l’émotion puissamment scientifique tapie derrière le lyrisme de ce merveilleux poème. L’époque où se développait le génie d’Arthur Rimbaud est, rappelons-le, celle de la fin du second Empire et du commencement de la troisième République. On sait qu’en ce temps-là les sciences biologiques commençaient à se répandre, passionnant les mentalités studieuses. La linguistique, l’histoire et la doctrine comparées des religions étaient fort à la mode. Notre affamé de connaissances s’était, à coup sûr, assimilé en outre Darwin, Buchner, aussi bien que les philosophes allemands. Et, de même que dans sa douzième année il avait poussé jusqu’au mysticisme sa ferveur d’idéalisme chrétien, il devait à seize ans, après avoir blasphémé éperdûment, pousser le matérialisme jusqu’au mysticisme.


Combien est déplorable la perte du manuscrit en prose intitule la Chasse spirituelle, colligé, croyons-nous, après le Bateau ivre et confié par Rimbaud à Verlaine en 1872 Sa publication, en nous renseignant de façon peut-être explicite sur l’état des connaissances acquises par le poète, comblerait sans doute la lacune qu’on sent exister entre ses vers réguliers et les Illuminations. La Chasse spirituelle contenait « d’étranges mysticités et les plus aigus aperçus psychologiques », a dit Verlaine dans les Poètes maudits. Elle nous eût donc, en même temps, renseigné plus complètement sur l’intimité morale de Rimbaud.

En attendant qu’un remords, un hasard, — que sait-on ? — l’obligeance d’un bibliophile, permette la mise au jour de cette oeuvre, voici trois feuillets récemment découverts d’un recueil probablement antérieur. Ce sont les seules proses de cette époque de la vie de Rimbaud qui nous soient jusqu’ici parvenues. Par les éclairs qui les traversent, elles présagent les Illuminations.


LES DÉSERTS DE L’AMOUR
AVERTISSEMENT

Ces écritures-ci sont d’un jeune, tout jeune homme, dont la vie s’est développée n’importe où ; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce qu’on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu’il ne fit que s’amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale. N’ayant pas aimé de femmes, — quoique plein de sang ! — il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. Des rêves suivants — ses amours ! — qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent peut-être. Se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires, — braves pourtant et circoncis ! Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il faut sincèrement désirer que cette Âme, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses, et soit digne.


1

Cette fois, c’est la Femme que j’ai vue dans la Ville, et à qui j’ai parlé et qui me parle.

J’étais dans une chambre, sans lumière. On vint me dire qu’elle était chez moi : et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière ! Je fus très ému, et beaucoup parce que c’était la maison de famille : aussi une détresse me prit J’étais en haillons, moi, et elle, mondaine qui se donnait : il lui fallait s’en aller ! Une détresse sans nom je la pris, et la laissai tomber hors du lit, presque nue ; et, dans ma faiblesse indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis, sans lumière ! La lampe de la famille rougissait l’une après l’autre les chambres voisines. Alors, la femme disparut. Je versai plus de larmes que Dieu n’en a jamais pu demander.

Je sortis dans la ville sans fin. Ô Fatigue ! noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C’était comme une nuit d’hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément. Les amis, auxquels je criais : où reste-t-elle, me répondaient faussement. Je fus devant les vitrages de là où elle va tous les soirs : je courais dans un jardin enseveli. On m’a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin, je suis descendu dans un lieu plein de poussière, et, assis sur des charpentes, je laissai finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit. — Et mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J’ai compris qu’Elle était à sa vie de tous les jours ; et que le tour de bonté serait plus long à se reproduire qu’une étoile. Elle n’est pas revenue, et ne reviendra jamais, l’Adorable qui s’était rendue chez moi, — ce que je n’aurais jamais présumé. Vrai, cette fois j’ai pleuré plus que tous les enfantsdu monde[38].


2

C’est, certes, la même campagne. La même maison rustique de mes parents la salle même où les dessus de portes sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec des bougies et des vins et des boiseries antiques. La table à manger est très grande. Les servantes ! elles étaient plusieurs, autant que je m’en suis souvenu. — Il y avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre maintenant c’était pour être plus libre. Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l’océan !

Moi, j’étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon ému jusqu’à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.

J’étais dans une chambre très sombre que faisais-je ? Une servante vint près de moi je puis dire que c’était un petit chien quoiqu’elle fût belle, et d’une noblesse maternelle inexprimable pour moi pure, connue, toute charmante Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure ce n’est pas pour me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts ; ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son pantalon à dentelles blanches. — Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l’ombre des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.


Nonobstant, le jeune et si dolent poète, héritier aussi par sa mère d’une grande activité physique, s’impatientait de plus en plus dans ce milieu dormeur et étriqué de province. L’ennui, un ennui de stagnation, désormais impossible à tromper par des promenades dans l’Ardenne connue et archiconnue, l’avait ramené au désir d’aller se produire à Paris. Convaincu toujours que là il rencontrerait des âmes correspondantes à la sienne, il se préoccupait des moyens d’y partir dans des conditions meilleures qu’autrefois. Il ne visait plus au martyre pour le bonheur du peuple ; il voulait simplement aller prendre rang dans la phalange armée pour le combat spirituel.

Il va de soi qu’après l’expérience des trois précédents voyages, Madame Rimbaud n’aurait pas sans terreur envisagé, et consenti de sa bourse, un nouveau départ de son fils pour la capitale. Celui-ci le savait bien. Aussi, ne s’ouvrit-il pas aux siens de ses intentions et préféra-t-il en parler à Bretagne et à Deverrière.

Bretagne offrit une recommandation pour Paul Verlaine. Rimbaud, sous cette égide, s’enhardit à écrire au collaborateur du Parnasse contemporain, dont il connaissait déjà et aimait les œuvres, une lettre sollicitant opinion sur des vers insérés dans le pli (les Effarés, les Assis, les Douaniers, les Sœurs de Charité, le Cœur volé, etc.) et demandant, au cas où ces choses seraient jugées favorablement et où elles mériteraient encouragement, qu’on voulût bien aider leur auteur, pauvre, à se créer des relations littéraires dans la capitale. La réponse ne se fit point attendre : Verlaine transporté d’enthousiasme envoyait à la « chère grande âme » un frénétique bravo ; et, après un court échange d’épistoles, Rimbaud incité parle poète des Fêtes galantes à ne point différer sa venue à Paris et invité à descendre chez lui, Verlaine, dont la maison ne pouvait ne pas être celle d’un tel frère, Rimbaud se décida à partir. Ce fut Deverrière, quelque peu redevable à l’adolescent d’une collaboration à son journal, qui fournit, sans plus, les vingt francs nécessaires au trajet en chemin de fer.

Et, par un rutilant après-midi d’automne, Arthur, ayant malgré tout dans l’esprit de sombres pressentiments, quitta Charleville sans autre bagage que ses poésies, dont le Bateau ivre à peine terminé et lu, la veille, à son camarade d’enfance, Ernest Delahaye.

Il allait, à Paris, préparer son calvaire.

  1. Voir l’acte de naissance à l’Appendice.
  2. Ibid.
  3. Roche fait actuellement partie de la communede Chuffilly.
  4. Voir l’acte de naissance à l’Appendice.
  5. M. Georges Izambard, en note à un article paru dans le tome XXIV de Vers et Prose, prétend que cette pièce a été écrite chez lui, à Douai, en septembre ou octobre 1870. Il faut être dénué de toute poétique, de toute psychologie, pour venir affirmer — et dans quel but ! — que ce sont là des vers contemporains de Ma Bohème ou du Dormeur du Val.
  6. Aujourd’hui : Institution Saint-Rémy.
  7. Colonel de Cent-gardes (Note de A. Rimbaud).
  8. Revue d’Ardenne et d’Argonne, novembre-décembre 1896.
  9. L’impartialité nous oblige à reconnaître en outre que, parmi les anciens condisciples de Rimbaud appelés à fournir des renseignements pour cet ouvrage, les ecclésiastiques ont, sans exception, montré de la sympathie, voire de l’admiration à l’égard de leur concurrent laïque d’autrefois.
  10. Revue d’Ardennee et d’Argonne, fasc. cité.
  11. C’est le collègeoù Verlaine,en 1878,fut professeur.
  12. Olivier Basselin, Vaux de Vire (Note de A. R.).
  13. Le manuscrit de cet exercice, proposé en classe par M. Izambard, est visé par lui. Il fut communiqué en 1891 à une revue savante où collaborait certain docteur Laurent, qui le publia. Ce même docteur Laurent, criminaliste de l’école de Lomhroso, avait, auparavant, dans un gros bouquin d’anthropologie, publié, à l’appui d’on ne sait quelle thèse pathologique sur le cas mental de Rimbaud, des vers apocryphes dont l’auteur n’était autre que Maurice du Plessys. Voici ces vers, tels qu’ils parurent pour la première fois dans le Décadent du 1-15 février 1888 ;

    LES CORNUES


    L’abdomen prépotent des bénignes Cornues
    Seballoune tel un Ventre de femme enceinte.
    Es-dressoirs, elles ont comme des airs de sainte
    Procession vers quel Bondieu ? de plages nues…

    Et leur Idole, à ces point du tout ingénues
    Pelreines, c’est Tes Gloires jamais atteintes,
    Ô la Science, Phare inaccessible…
    · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
    Mais c’est dans l’âpre Etna de vos nuits, ô Cornues !
    Que mûrit le fœtus des Demains triomphants !
    — Ô Vulve ! de Leur bec tels des Sexes d’enfants

    Et volute du Flanc telles les lignes nues
    Du pur Torse de l’Ève aux rigidités lisses :
    S de Leur col fluet comme de jeunes Cuisses !

    Arthur Rimbaud.

    Il convient de dire, à la décharge de M. Laurent, que cette parodie, aussi amusante certes et plus spirituelle que les Déliquescences d’Adoré Floupette, taxées aujourd’hui inconsciemment de chef-d’oeuvre, devait abuser à son tour un avocat méridional qui, plaidant dans une affaire d’internement, l’opposa, comme étant de Rimbaud, à l’accusation de folie par preuve de vers dont le héros du procès était victime. Auguste Vacquerie, philosophant peu après dans le Rappel sur l’affaire, n’hésita pas, en manière de protestation, à publier le sonnet avec la coquille pelreines (pour pélerines) et en l’accompagnant d’éloges dithyrambiques à l’adresse de Rimbaud.

  14. En voulant s’élever contre ces assertions, qui s’autorisent des confidences de Madame Rimbaud, M. Izambard, par la publication illicite de la lettre suivante dans le tome XXIV de Vers ef Prose, en a apporté la confirmation la plus nette :
    Monsieur Izambard, professeur de rhétorique à Charleville.
    Monsieur,

    Je vous suis on ne peut plus reconnaissante de tout ce que vous faites pour Arthur ; vous lui prodiguez vos conseils, vous lui faites faire des devoirs en dehors de la classe, c’est autant de soins auxquels nous n’avons aucun droit. Mais il est une chose que je ne saurais approuver : par exemple, la lecture d’un livre comme celui que vous lui avez donné il y a quelques jours (les Misérables, par V. Hugo). Vous devez savoir mieux que moi, monsieur le professeur, qu’il faut beaucoup de soin dans le choix des livres qu’on veut mettre sous les yeux des enfants. Aussi j’ai pensé qu’Arthur s’est procuré celui-ci à votre insu. Il serait certainement dangereux de lui permettre de pareilles lectures.

    J’ai l’honneur de vous présenter mes respects.

    Ep. Rimbaud.


    Les réflexions irrespectueuses dont M. Izambard accompagne cette lettre tendraient à faire croire que le livre prêté cette fois par lui à Rimbaud n’était pas les Misérables, mais Notre-Dame de Paris. Or, Madame Rimbaud a écrit sa lettre, ayant le volume en main ; de plus, son caractère lui donnait le dédain du mensonge. Son correspondant, à 41 ans de distance, voudrait la contredire : ses souvenirs sont donc bien vivaces !… En outre, il vient dire aux lecteurs d’une revue de littérature qu’il avait prêté Notre-Dame de Paris à son élève pour qu’il y fît « provision de couleur locale en vue d’un discours français donné en classe et portant ce titre : Lettre de Charles d’Orléans à Louis XI pour solliciter la grâce de Villon menacé de la potence ». On a lu plus haut le discours de Rimbaud. Il ne s’y marque guère de souvenirs de Notre-Dame de Paris, mais bien plutôt de Villon, de Basselin, de Charles d’Orléans, de Rabelais, de Marot ; et puis, Rimbaud se serait-il contenté d’un à peu près ? — Au lieu que ce passage d’Une Saison en Enfer « Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne, etc. », en évoquant clairement Jean Valjean, prouve la lecture des Misérables.

  15. De l’aveu de M. Izambard (Cf. Mercure de France du 16 décembre 1910) ce dernier vers n’est pas de Rimbaud. Celui-ci avait écrit :

    Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres,

    ce qui ne manquait ni de couleur ni de caractère ; le professeur de rhétorique fit remplacer par cette grisaille

    Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres,

    à quoi la charité du jeune poète condescendit.
  16. Note wikisource : dans la partie déchirée, on doit lire : « Vous aviez l’air de ». Voir Arthur Rimbaud – Œuvres, des Ardennes au Désert, Pocket Classiques, édition établie par Pascaline Mourier-Casile, 1990/1998, ISBN 2-266-08276-0.
  17. Cette intéressante lettre inédite nous a été communiquée par le poète Ernest Raynaud. Elle est bien de celui qui devait plus tard faire goûter à Paul Verlaine le talent de Desbordes-Valmore. On s’étonnera, par contre, de voir Rimbaud reprocher à Verlaine des libertés prises avec un art qu’il bouleversera lui-même de fond en comble. Nous croyons que les vers joints à cette lettre étaient Soleil el Chair.
  18. Il va sans dire que cette glose de Mémoire ne tend pas à expliquer toutes les beautés inscrites en ce chef-d’œuvre de Rimbaud. Une interprétation, quelle qu’elle soit, saurait-elle rendre l’incantation de ces vers, qui ne paraissent obscurs à l’œil inattentif ou mal organisé que parce qu’ils sont trop lumineux.
  19. Page 76.
  20. Tous les mots soulignés de cette lettre l’ont été par Rimbaud.
  21. Insistons-y : les communications par chemin de fer, de Paris avec l’Est, venaient d’être interrompues.
  22. Cf. Vers et Prose, t. XXIV.
  23. Jean Bourguignon et Ch. Houin, Arthur Rimbaud : Revue d’Ardenne et d’Argonne.
  24. Une Saison en Enfer.
  25. C’est M. Izambard lui-même qui, alors que la plus élémentaire amitié commandait de conduire l’enfant au train et de payer sa place, le remit entre les mains du commissaire de police de Douai : l’aveu s’en trouve tout au long parmi de puériles explications voulant être des excuses dans le tome XXIV de Vers el Prose, et nous l’enregistrons ici après coup. Quant à l’ordre « de charger la police du rapatriement sans frais » à lui donné par Madame Rimbaud nous croyons que M. Izambard serait bien empêché, et pour cause, de le produire dans son authenticité. Si nous insistons sur ces détails, c’est qu’indubitablement ce singulier ami de Rimbaud fournit partie de la matière des notes constituant la préface du Reliquaire (Genonceaux, édit.), « préface abominable », a dit Verlaine, préface qui vise à être spirituellement diffamatoire, qui n’est qu’imbécile, et qui cependant a été le point de départ des calomnies dont certains, incompréhensifs ou trop pressés de juger, ont voulu maculer la mémoire du poète des Effarés. M. Izambard d’ailleurs, s’il ne se permet plus d’injurier Arthur Rimbaud, ne s’est point encore départi de sa rancune envers la mère de celui-ci. (Cf. le tome de Vers et Prose en question et le Mercure de France du 16 décembre 1910.)
  26. Paul Verlaine, les Poètes maudits.
  27. Revue d’Ardenne et d’Argonne.
  28. Le poète Arthur Rimbaud. M. Pierquin fut un ami de Rimbaud, un vrai, vers 1875-76.
  29. Il serait instructif de rapprocher des Assis les Poèmes aristophanesques, d’ailleurs amusants, de M. Laurent Tailhade.
  30. Ce qui, contre l’assertion de M. Izambard, prouve qu’il ne fut pas ramené de Douai de brigade en brigade.
  31. Ce qui prouverait qu’elle n’avait pas donné l’ordre de le faire ramener administrativement.
  32. Une Saison en Enfer.
  33. Une Saison en Enfer.
  34. La version que nous donnons ici de cette pièce, titre compris, est celle du manuscrit qu’en possède M. Louis Barthou. Elle est datée par Rimbaud de mai 1871 date de l’inspiration, incontestablement, puisque l’autographe dont il s’agit a été tracé à une époque postérieure au sonnet des Voyelles, de la même encre que celui-ci et sur le même papier à lettre utilisé au verso comme au recto. Tout cela, qui est matériel, offre encore la mesure du crédit qu’il convient d’accorder aux affirmations de M. Izambard produites dans le tome de Vers et Prose cité précédemment, dans le numéro du Mercure de France du 16 décembre 1910 et dans celui (échos) du 16 janvier 1911.
  35. À la fin d’un article paru dans le Journal de Psychologie normale et pathologique (novembre-décembre 1910), le docteur Lucien Lagriffe, étudiant les « deux aspects d’Arthur Rimbaud » du point de vue psychiatre et avec des préjugés démocratiques impertinents dès qu’il s’agit d’un vrai poète, regrette que le rôle de son sujet sous la Commune ne soit pas bien connu. Ce rôle se borne strictement à ce que nous venons de raconter ; il fut, comme on voit, plutôt négatif et ne saurait autoriser aucune supposition d’arrivisme ou de tout autre calcul du même genre. Mon Dieu ! que l’esprit égalitaire fait donc de tort à la pensée et à la science !
  36. Œuvres de Jean-Arthur Rimbaud, p. 79.
  37. Datées de juin 1871, sur le manuscrit qu’en possède M. Louis Barthou.
  38. De l’examen du manuscrit des Déserts de l’Amour, possédé par M. Barthou, résulterait que cette première prose particulièrement est chose de premier jet, un brouillon,une ébauche. Rimbaud reprenait souvent ses poèmes, les modifiant chaque fois.