Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages/13

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Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 12 (p. 705-727).
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU
SA VIE ET SES OUVRAGES


XIII.


ROUSSEAU A MONTMORENCY.





Je reprends l’histoire de Rousseau au moment où il vient de quitter l’Ermitage et où il s’établit à Montmorency, dans une petite maison bâtie au milieu d’un grand jardin appelé Montlouis. Cette maison appartenait à M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. C’est là qu’il habita de 1758 à 1762, tout en faisant de temps en temps quelques séjours au petit château de Montmorency. Il se trouvait heureux ; il avait, dit-il, secoué le joug de ses tyrans, c’est-à-dire de ses amis Grimm et Diderot ; il menait une vie égale et paisible. » Privé du charme des attachemens trop vifs, j’étais libre aussi du poids de leurs chaînes… J’étais résolu de m’en tenir désormais aux liaisons de simple bienveillance, qui, sans gêner la liberté, font l’agrément de la vie, et dont une mise d’égalité fait le fondement. » A voir comment Rousseau vante cette vie égale et paisible, nous pouvons être sûrs, nous qui le connaissons, qu’il va bientôt la quitter pour reprendre le joug des protecteurs. Ses patrons cette fois ne seront plus les philosophes, mais les grands seigneurs. Sa rupture éclatante avec les philosophes l’avait désigné à l’attention et aux égards des grands seigneurs qui ne s’étaient pas enrôlés sous les drapeaux du parti philosophique, et bientôt Rousseau se trouva jeté dans un nouveau tourbillon par l’amitié de M. le duc et de Mme la duchesse de Luxembourg. Quand le duc et la duchesse venaient à leur château de Montmorency, ils ne manquaient pas de lui envoyer « un valet de chambre pour le complimenter et l’inviter à souper chez eux toutes les fois que cela lui ferait plaisir. » Rousseau n’acceptait point ces invitations, quoiqu’elles le flattassent. « Cela, dit-il, me rappelait Mme de Beuzenval m’envoyant dîner à l’office. Les temps étaient changés, mais j’étais demeuré le même. Je ne voulais point qu’on m’envoyât dîner à l’office, et je me souciais peu de la table des grands. » Il n’alla même pas faire une visite de remerciement, « quoique je comprisse assez, dit-il encore, que c’était ce qu’on cherchait, et que tout cet empressement était plutôt une affaire de curiosité que de bienveillance. »

Enfin, curiosité ou bienveillance, M. le duc de Luxembourg vint le premier voir Rousseau à Montlouis. Il était accompagné de cinq ou six personnes, et Rousseau ne manque pas de remarquer qu’il « avait eu peine à le recevoir, lui et sa suite, dans son unique chambre, au milieu de ses assiettes sales et de ses pots cassés. » Cette visite rompit la glace. Rousseau craignait excessivement Mme de Luxembourg ; il savait qu’elle était aimable, mais elle passait pour méchante, et dans une aussi grande dame cette réputation le faisait trembler. Mauvaise disposition pour résister aux grands que de les trop craindre : la plus simple politesse alors déconcerte et subjugue. C’est ce qui arriva à Rousseau avec Mme de Luxembourg. « A peine l’eus-je vue, dit-il, que je fus subjugué. Je la trouvai charmante, de ce charme à l’épreuve du temps, le plus fait pour agir sur mon cœur. Je m’attendais à lui trouver un entretien mordant et plein d’épigrammes ; ce n’était point cela, c’était beaucoup mieux. La conversation de Mme de Luxembourg ne pétille pas d’esprit ; ce ne sont pas des saillies, et ce n’est pas même proprement de la finesse, mais c’est une délicatesse exquise qui ne frappe jamais et qui plaît toujours. Ses flatteries sont d’autant plus enivrantes qu’elles sont plus simples ; on dirait qu’elles lui échappent sans qu’elle y pense et que c’est son cœur qui s’épanche uniquement parce qu’il est trop rempli. Je crus m’apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. Toutes les femmes de la cour savent vous persuader cela quand elles le veulent, vrai ou non ; mais toutes ne savent pas, comme Mme de Luxembourg, vous rendre cette persuasion si douce qu’on ne s’avise plus d’en douter [1]. »

Quel charmant portrait, et comme, pour peindre la délicatesse exquise que Mme de Luxembourg savait mettre dans ses entretiens, le peintre devient lui-même fin et délicat ! quelle souplesse inattendue dans le style de Rousseau ! comme enfin, pour achever de donner à son portrait l’air de vérité qui en fait le charme, Rousseau se peint lui-même au bas du portrait dans ce trait de vanité : « Je crus m’apercevoir que je ne lui déplaisais pas ! » Rousseau a partout dans ses Confessions ce trait caractéristique des hommes du XVIIIe siècle, il est volontiers amoureux de toutes les femmes qu’il rencontre, et il croit surtout qu’elles sont volontiers amoureuses de lui. Cette disposition d’esprit ou de cœur des hommes du XVIIIe siècle tenait aux habitudes de l’ancienne galanterie, aux mœurs sans préjugés du monde philosophique, à beaucoup de choses enfin ; mais elle avait son bon côté. Les femmes excellent à découvrir le prix et la valeur des hommes ; il y a du mérite à leur plaire, parce qu’on ne leur plaît jamais sans un mérite quelconque qu’elles mettent en lumière par restitue qu’elles en font. L’attention d’une femme est une distinction pour un homme, et une distinction presque toujours juste.

M. de Luxembourg plaisait encore plus à Rousseau que Mme de Luxembourg, et cela par ce coin de vanité personnelle que nous mettons volontiers partout. « Rien de plus surprenant, vu mon caractère timide, dit Rousseau, que la promptitude avec laquelle je le pris au mot sur le pied d’égalité où il voulut se mettre avec moi, si ce n’est celle avec laquelle il me prit au mot lui-même sur l’indépendance absolue dans laquelle je voulais vivre. » L’égalité avec un duc et pair, voilà donc la glu à laquelle Rousseau se prit lui-même auprès de M. de Luxembourg. Bientôt il accepta de loger chez lui, ou plutôt dans un édifice isolé qui était au milieu du parc, et qu’on appelait le petit château. Ce qui amena Rousseau à loger chez M. le duc de Luxembourg, lui qui avait juré, en quittant l’Ermitage, de ne plus loger que chez soi, c’est que le jour où M. de Luxembourg vint lui faire sa visite à Montlouis, il avait été, nous dit-il, beaucoup moins troublé de ses assiettes sales et de ses pots cassés que de l’idée que le plancher de sa chambre étant pourri, le duc de Luxembourg risquait, lui et sa suite, de tomber tout d’un coup au rez-de-chaussée. Il dit sa crainte au duc de Luxembourg, crainte plus noble que la honte de ses assiettes sales ; le duc de Luxembourg le redit à la duchesse, et tous deux le pressèrent, en attendant qu’on refît le plancher de sa chambre, de loger dans le petit château. Il y consentit. Comment d’ailleurs, avec le goût qu’avait Rousseau pour l’aspect des bois et des eaux, comment refuser cette demeure enchantée, placée entre deux pièces d’eau, si bien que « quand on regarde, ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective, il paraît absolument environné d’eau, et l’on croit voir une île enchantée ou la plus jolie des trois îles Borromées, appelée Isola-Bella, dans le Lac-Majeur ?… C’est dans cette profonde et délicieuse solitude qu’au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d’orange, je composai, dans une continuelle extase, le cinquième livre de l’Emile, dont je dus en grande partie le coloris assez frais à la vive impression des lieux où je l’écrivais. Avec quel empressement je courais tous les matins, au lever du soleil, respirer un air embaumé sur le péristyle ! Quel bon café au lait j’y prenais tête à tête avec ma Thérèse ! Ma chatte et mon chien nous faisaient compagnie. Ce seul cortège m’eût suffi pour toute ma vie, sans éprouver jamais un moment d’ennui. J’étais là dans le paradis terrestre, j’y vivais avec autant d’innocence et j’y goûtais le même bonheur. »

Ce qui faisait que Rousseau croyait de bonne foi à l’égalité de son commerce avec M. le duc de Luxembourg, et qu’il en jouissait orgueilleusement, c’est qu’il avait proposé au duc de Luxembourg d’être son ami, et cela dans une lettre un peu guindée qui était comme un traité de paix. M. de Luxembourg l’ayant accepté, Rousseau se croyait à son aise. « Votre maison est charmante, écrivait-il le 27 mai 1759 à M. le duc de Luxembourg : le séjour en est délicieux. Il le serait encore plus, si la magnificence que j’y trouve et les attentions qui m’y suivent me laissaient un peu moins apercevoir que je ne suis pas chez moi… Vous savez, monsieur le maréchal, que les solitaires ont tous l’esprit romanesque. Je suis plein de cet esprit ; je le sens, et ne m’en afflige point. Pourquoi chercherais-je à guérir d’une si douce folie, puisqu’elle contribue à me rendre heureux ? Gens du monde et de la cour, n’aller pas vous croire plus sages que moi, nous ne différons que par nos chimères. Voici donc la mienne en cette occasion. Je pense que si nous sommes tous deux tels que j’aime à le croire, nous pouvons former un spectacle rare et peut-être unique dans un commerce d’estime et d’amitié (vous m’avez dicté ce mot) entre deux hommes d’états si divers, qu’ils ne semblaient pas faits pour avoir la moindre relation entre eux [2]. »

En proposant ainsi à M. de Luxembourg d’être son ami et en acceptant de loger chez lui, Rousseau savait pourtant bien quel inconvénient il y a de hanter plus haut que soi. « En général je suis convaincu, écrit-il au chevalier de Lorenzi, un des commensaux de M. le duc de Luxembourg, qu’un homme sage ne doit jamais former de liaisons dans des conditions fort au-dessus de la sienne, car quelque convenance d’humeur et de caractère, quelque sincérité d’attachement qu’il y trouve, il en résulte toujours dans sa manière de vivre une multitude d’inconvéniens secrets qu’il sent tous les jours, qu’il ne peut dire à personne, et que personne ne peut deviner. Pour moi, à Dieu ne plaise que je veuille jamais rompre des attachemens qui font le bonheur de ma vie et qui me deviennent plus chers de jour en jour ! Mais j’ai bien résolu d’en retrancher tout ce qui me rapproche d’une société générale pour laquelle je ne suis point fait. Je vivrai pour ceux qui m’aiment, et ne vivrai que pour eux. Je ne veux plus que les indifférens me volent un seul moment de ma vie ; je sais bien à quoi l’employer sans eux [3]. » Malgré ces réflexions pleines à la fois de sagesse et de défiance, Rousseau, dans les commencemens surtout, se laissa aller aux charmes de cette amitié d’un grand seigneur. La simplicité affectueuse du duc de Luxembourg le ravissait ; il s’ébahissait même de se trouver si familier avec M. de Luxembourg, et il s’en savait gré par vanité. Toujours inquiet sur son égalité, il manquait d’aplomb et d’assiette ; mais il s’en tirait tantôt par une aisance qui aboutissait au sans-gêne, tantôt par une dignité cérémonieuse qui touchait à la défiance ; puis il passait de là à des mouvemens d’attendrissement sur la bonté de M. le duc de Luxembourg, comme le jour où le maréchal reconduisit sur la route de Saint-Denis M. Coindet, l’ami de Rousseau.

Coindet est un personnage curieux et piquant dans la galerie des Confessions. La courte notice que je trouve sur M. Coindet dans l’Histoire de Jean-Jacques Rousseau par M. de Musset-Pathay ne s’accorde pas avec le portrait qu’en fait Rousseau. Je serais tenté cependant de prendre des deux côtés pour avoir la véritable physionomie de M. Coindet. Dans Rousseau, Coindet est un personnage avisé et subalterne, qui se sert de ses relations avec Rousseau pour entrer dans le monde et s’y faire bien venir, qui fait les honneurs de Rousseau, qui le montre, si je puis ainsi dire. Rousseau le voit, le laisse faire, et s’en plaint ou s’en moque, selon son humeur. « Depuis mon établissement au petit château, dit Rousseau, Coindet m’y venait voir très souvent, et toujours dès le matin, et surtout quand M. et Mme de Luxembourg étaient à Montmorency. Cela faisait que, pour passer avec lui une journée, je n’allais point au château. On me reprocha ces absences : j’en dis la raison. On me pressa d’amener M. Coindet ; je le fis. C’était ce que le drôle avait cherché. Ainsi, grâce aux bontés excessives qu’on avait pour moi, un commis de M. Thélusson, qui voulait bien lui donner quelquefois la table quand il n’avait personne à dîner, se trouva tout d’un coup admis à celle d’un maréchal de France, avec les princes, les duchesses et tout ce qu’il y avait de grand à la cour. Je n’oublierai jamais qu’un jour qu’il était obligé de retourner à Paris de bonne heure, M. le maréchal dit après dîner à la compagnie : Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis ; nous accompagnerons M. Coindet. Le pauvre garçon n’y tint pas ; sa tête s’exalta tout à fait. Pour moi, j’avais le cœur si ému, que je ne pas dire un seul mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant et mourant d’envie de baiser les pas de ce bon maréchal. » L’histoire est piquante. Ici Coindet n’est que vaniteux ; ailleurs il est un peu perfide, comme le sont tour à tour tous les amis de Rousseau, grâce à cette défiance qui lui fait voir tout en mal. « C’était un singulier corps que ce Coindet. Il se présentait de ma part chez toutes mes connaissances, s’y établissait, y mangeait sans façons. Transporté de zèle pour mon service, il ne parlait jamais de moi que les larmes aux yeux ; mais quand il venait me voir, il gardait le plus profond silence sur toutes ces liaisons et sur tout ce qu’il devait savoir m’intéresser. Au lieu de me dire ce qu’il avait appris, ou dit, ou vu qui m’intéressait, il m’écoutait, m’interrogeait même. Il ne savait jamais rien de Paris que ce que je lui en apprenais ; enfin, quoique tout le monde me parlât de lui, jamais il ne me parlait de personne : il n’était secret et mystérieux qu’avec son ami [4]. » Voilà le Coindet des Confessions ; celui de l’histoire ou de la vérité est tout différent. Caissier dans la maison de MM. Thélusson et Necker, fort estimé et fort aimé de ses patrons, M. Coindet était de plus fort bien accueilli dans le monde à cause de l’aménité de son esprit et de la sûreté de son commerce. Il aimait les lettres et les arts ; il ne voyait pas seulement Jean-Jacques Rousseau, il voyait aussi Buffon, qui lui témoignait de l’amitié. Quand Necker fut nommé contrôleur général des finances, il lui confia un emploi important, et M. Coindet resta toujours l’ami de M. Necker et de Mme de Staël jusqu’à sa mort, en 1808.

J’aime mieux le dernier portrait de M. Coindet que celui qu’en fait Rousseau, et cependant à travers la malveillance de Rousseau il est déjà aisé, si je ne me trompe, de distinguer les véritables traits de M. Coindet. C’est un honnête homme à la fois droit et adroit, ce qui est souvent le propre du caractère genevois. Il n’est pas fâché d’avoir des relations élevées, et il sait se faire bien venir dans le monde, mais cela sans mauvaise habileté et n’ayant d’autre adresse que celle de se servir de ses bonnes qualités. Grand admirateur de Rousseau, touché de l’amitié qu’il lui avait témoignée, voyant même que cette amitié lui était un honneur et un avantage dans le monde, il avait cependant compris de bonne heure quels étaient les défauts du caractère de Rousseau, ses défiances, ses ombrages, son penchant à croire aux complots et à bâtir une conspiration sur un mot. De là la réserve prudente de M. Coindet dans ses conversations avec Rousseau, de là la règle qu’il s’était faite de ne point lui répéter ce qu’on disait de lui. Cette sagesse déplaisait à la vanité de Rousseau, qui voulait que le monde s’occupât sans cesse de lui, et qui semblait parfois n’en fuir l’empressement que pour en mieux exciter la curiosité. De plus, la confiance que M. Coindet inspirait à Rousseau préoccupait Thérèse, qui, toujours inquiète de sa condition auprès de Rousseau, était jalouse de quiconque paraissait plaire à Rousseau, et ne manquait pas d’aigrir par ses insinuations les défiances naturelles de son maître. Thérèse avait tous les défauts des petites gens, et par malheur ces défauts avaient je ne sais quel rapport avec les défauts de Rousseau. Elle était envieuse et médisante auprès d’un homme ombrageux et défiant

Je me suis arrêté un instant sur les relations de M. Coindet et de Rousseau, parce qu’il y a là quelques traits qui expliquent la conduite et l’allure de Rousseau à Montmorency avec M. et Mme de Luxembourg. Il est touché des égards que M. et Mme de Luxembourg témoignent à ses amis : mais il se défie bientôt de ses amis et les accuse de le supplanter auprès de ceux qu’il leur a donnés pour patrons.

De même que les amis de Rousseau devenaient ceux de M. et de Mme de Luxembourg, les amis de M. et de Mme de Luxembourg devenaient ceux de Rousseau. Il raconte avec plaisir comment, sur la terrasse de sa maison de Montlouis, il recevait souvent, avec M. et Mme de Luxembourg, « M. le duc de Villeroy, M. le prince de Tingry, M. le marquis d’Argentières, Mme la duchesse de Montmorency, Mme la duchesse de Boufflers, Mme la comtesse de Valentinois, Mme la comtesse de Boufflers, et d’autres personnes de ce rang, qui, du château, ne dédaignaient pas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Montlouis. Je devais à la faveur de M. et de Mme de Luxembourg toutes ces visites, je le sentais, et mon cœur leur en faisait bien hommage. C’est dans un de ces transports d’attendrissement que je dis une fois à M. de Luxembourg, en l’embrassant : Ah ! monsieur le maréchal, je haïssais les grands avant de vous connaître, et je les hais davantage encore depuis que vous me faites si bien sentir combien il leur serait aisé de se faire adorer. »

Voilà un des côtés de la vanité de Rousseau, l’attendrissement qu’il éprouve à se voir recherché par les grands ; l’autre côté de cette vanité est l’attendrissement qu’il éprouve à se trouver simple et familier avec les pauvres gens. Il se sait gré d’être bon prince et de revenir souper avec le maçon Pilleu, un de ses voisins et de ses amis, après avoir dîné au château. Que conclure de ces divers traits de la vie de Rousseau à Montmorency ? L’équilibre lui manquait partout, en haut, avec M. et Mme de Luxembourg et leur brillante société, s’abaissant et s’enorgueillissant trop de l’empressement que lui témoignaient les grands seigneurs, en bas, avec le maçon Pilleu, s’enorgueillissant trop d’être simple » et haut avec le peuple, » comme il dit, ne trouvant jamais son niveau et même ne le cherchant jamais, quoique son bon sens lui indiquât où il était. Mais en même temps que ces traits du séjour de Rousseau à Montmorency servent à nous faire comprendre le caractère de Rousseau, ils servent aussi, ne l’oublions pas, à nous faire comprendre le XVIIIe siècle et l’ascendant de l’esprit dans le monde, puisqu’il avait suffi à Rousseau de quelques pages éloquentes pour voir les grands seigneurs venir le visiter dans sa petite maison de Montlouis.

Il y aurait une comparaison curieuse à faire sur la manière dont Rousseau et Voltaire usaient, chacun selon son caractère, de cet ascendant qu’avaient les lettres dans le grand monde. Voltaire ne fuyait pas les grands seigneurs, il les fréquentait même volontiers ; mais il ne leur demandait pas l’égalité, comme faisait Rousseau avec le duc de Luxembourg ; il la prenait, ce qui est la seule manière de l’avoir. Ce qui faisait l’aisance de Voltaire avec les grands seigneurs, c’est qu’il avait à la fois du tact et de la hardiesse ; grâce à son tact, il savait ce qu’il fallait accorder au rang, et grâce à sa hardiesse, il s’accordait à lui-même ce qu’il devait. De plus, il avait vu de bonne heure les grands seigneurs. « Voltaire, que nous appelions autrefois Arouet, a été aussi de la société de M. le grand-prieur de Vendôme, dit M. d’Argenson dans son curieux livre intitulé les Loisirs d’un ministre, et dès lors je l’ai entendu appeler ce prince l’altesse chansonnière avec ce ton d’aisance qu’il a toujours pris avec les grands seigneurs [5]. » La société du Temple, c’est-à-dire celle de Vendôme et de son frère le grand-prieur, mêlée d’hommes de cour et d’hommes de lettres, livrée au plaisir et aimant fort la liberté de penser et de vivre, était celle où Voltaire avait fait son apprentissage du grand monde, et elle n’avait rien qui put le rendre fort cérémonieux : mais comme en même temps cette société se rattachait par tous ses souvenirs à Louis XIV et à l’ancienne cour, elle était de la bonne compagnie malgré ses mauvaises mœurs.

Il y a dans le génie de Voltaire et dans son caractère la marque originelle de la société du Temple, car en même temps qu’il est le plus libre des penseurs, il respecte et défend le XVIIe siècle. Il est à la fois le chef des philosophes du XVIIIe siècle et le panégyriste éclairé de Louis XIV. Le même homme dans le monde est l’ami et le familier des grands seigneurs, sans être leur domestique ou leur parasite. Il n’a envers les grands ni l’éblouissement ni l’envie des petites gens. Quand il les flatte, c’est pour ainsi dire de haut ou de plain-pied, et il tempère si bien la flatterie par la plaisanterie, et la plaisanterie par la politesse, qu’il n’y a pas moyen de n’être pas sensible à un éloge si bien donné, et pas moyen non plus de s’armer de la flatterie contre le flatteur, et de mépriser l’encensoir en acceptant l’encens, ce qui arrive souvent.

En disant, tout ce que Voltaire savait mettre de grâce et de dignité, d’aisance et de réserve dans son commerce avec les grands seigneurs, j’ai dit naturellement tout ce que Rousseau n’y mettait pas. Arrivé tard dans le monde et y arrivant d’en bas, il ne put jamais y avoir le pied marin. Tantôt sauvage et tantôt empressé, tantôt impoli et tantôt obséquieux, se sauvant de la timidité par la hauteur et par l’humeur, faisant l’ours faute de savoir être homme du monde ; — tantôt enivré d’un simple égard comme d’une distinction privilégiée, tantôt irrité d’une simple inattention comme d’un affront, mesurant tout enfin à sa vanité, à son imagination, à ses soupçons, et rien aux usages du monde, toujours au-dessus ou au-dessous de la règle, jamais en dedans, — Rousseau fut toute sa vie dépaysé et gêné dans la bonne compagnie, qui faisait tout pour l’appeler et pour le retenir, mais qui ne pouvait surmonter les difficultés qu’il portait avec lui.

Nulle part cette incompatibilité d’humeur de Rousseau avec le monde n’est plus visible qu’à Montmorency auprès de M. le duc et de Mme la duchesse de Luxembourg. Rousseau met dans son commerce avec le duc et la duchesse de Luxembourg tout ce qu’il peut mettre de sa bonne nature. Il sent ce qu’il y a de bon dans le duc de Luxembourg, ce qu’il y a de délicat et d’aimable dans Mme de Luxembourg. Il est heureux de se croire aimé par des personnes de ce caractère et aussi de cette qualité ; il est heureux de les aimer de son côté, car il les aime autrement et plus naïvement, j’en suis sûr, que Voltaire n’a jamais aimé le duc de Richelieu. Richelieu et Voltaire, quoique bons amis, ne se sont jamais donné l’un à l’autre que la part d’attachement que comportent les amitiés du monde ; mais celle-là, ils se la donnaient, je pense, de bonne foi. Rousseau ne pouvait pas donner si peu. Il se livrait tout entier, mais il ne se livrait que pour peu de temps. Le moindre ombrage, la plus légère fantaisie, et même, sans cela, le seul effet de cette incompatibilité d’humeur qu’il avait avec le monde faisaient qu’il se retirait bientôt, comme il s’était avancé, tout d’une pièce.

Déjà, vers la fin de 1760, il commençait à trouver qu’il déclinait auprès de Mme la maréchale. Il avait fait, dit-il, des gaucheries qui le perdaient auprès d’elle. Ainsi il avait écrit à M. de Silhouette, le contrôleur des finances, après sa retraite, pour le louer d’avoir résisté « aux gagneurs d’argent. » Or, dit Rousseau, « j’ignorais que Mme de Luxembourg était un de ces gagneurs d’argent qui s’intéressaient aux sous-fermes et qui avaient fait déplacer Silhouette. » Il lui avait lu la Nouvelle Héloïse, qui n’avait pas encore paru ; il lui lisait maintenant l’Emile, « mais cela ne réussissait pas si bien, soit que la matière fût moins de son goût, soit que tant de lecture l’ennuyât à la fin. » Était-il vrai qu’à ce moment Rousseau inspirât moins de curiosité à Mme de Luxembourg ? C’est fort possible. Le premier engouement était passé ; mais l’habitude, cette grande attache de l’amitié, surtout chez les grands, allait venir. Les grands s’éprennent des gens de lettres par curiosité et s’y attachent par habitude, quand les gens de lettres s’y prêtent. Malheureusement les procédés lents et commodes du monde n’étaient point de mise avec Rousseau ; il crut qu’il devenait un ennuyeux dès qu’il se vit devenu un habitué. L’ombrage entra dans cette âme aisément soupçonneuse ; il pensa qu’il aimait le duc et la duchesse de Luxembourg, tandis qu’il était seulement pour eux un objet de distraction et d’amusement, comme les grands aiment à en avoir dans le vide agité de leur vie, et alors, avec ce rare et merveilleux mélange de sagacité et d’inquiétude qui fait le fonds de son génie et de sa maladie, il écrivit à Mme de Luxembourg cette lettre admirable et inopportune : « Que vos bontés sont cruelles, madame ! Pourquoi troubler la vie d’un solitaire qui renonçait aux plaisirs de la vie pour n’en plus sentir les ennuis ? J’ai passé mes jours à chercher en vain des attachemens solides. Je n’en ai pu former dans les conditions auxquelles je pouvais atteindre. Est-ce dans la vôtre que j’en dois chercher ? L’ambition ni l’intérêt ne me tentent pas ; je suis peu vain, peu craintif ; je puis résister à tout, hors aux caresses. Pourquoi m’attaquez-vous tous deux par un faible qu’il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les épanchemens des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien de vous ? La reconnaissance suffirait-elle pour un cœur qui ne connaît pas deux manières de se donner et ne se sent capable que d’amitié ? D’amitié, madame la maréchale ! ah ! voilà mon malheur ! Il est beau à vous, à M. le maréchal, d’employer ce terme ; mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vous vous jouez, moi je m’attache, et la fin du jeu me prépare de nouveaux regrets. Que je hais tous vos titres et que je vous plains de les porter ! Vous me semblez, si dignes de goûter les charmes de la vie privée ! Que n’habitez-vous Clarens ? j’irais y chercher le bonheur de ma vie ; mais le château de Montmorency ! mais l’hôtel de Luxembourg ! est-ce là qu’on doit voir Jean-Jacques ? est-ce là qu’un ami de l’égalité doit porter » les affections d’un cœur sensible qui, payant ainsi l’estime qu’on lui témoigne, croit rendre autant qu’il reçoit ? Vous êtes bonne et sensible aussi, je le sais, je l’ai vu : j’ai regret de n’avoir pas pu plus tôt le croire ; mais dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable, et tant d’objets nouveaux s’effacent si bien mutuellement, qu’aucun ne demeure. Vous m’oublierez, madame, après m’avoir mis hors d’état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me rendre malheureux et peut-être inexcusable [6]. »

Quelle sagacité dans cette lettre ! quelle juste idée de l’inégalité, et par conséquent de l’impossibilité d’un commerce d’amitié avec les grands seigneurs ! Mais ici vient aussitôt cette réflexion : comment Rousseau, qui voyait si bien le piège, ne l’évitait-il pas ? Il sait le peu que peuvent donner les grands : pourquoi leur demande-t-il plus ? pourquoi leur donne-t-il plus ? Il suffit de lire cette lettre pour comprendre ce qu’était Rousseau à Montmorency, gêné de tout, remarquant tout, et le soir, après avoir quitté le monde, dans la solitude, repassant en son esprit tout ce qu’il avait vu et entendu, tout ce qu’il avait dit et fait, faisant alors de ses souvenirs le sujet de méditations morales ou de lettres de roman. Ces procédés de réflexion chagrine ou de correspondance plaintive sont tout à fait opposés à la conduite de l’homme du monde, dont la règle est de ne jamais faire des petits incidens de la société une déclamation ou une scène, ce qui est la chose la plus fâcheuse à la bonne compagnie. Rousseau au contraire, avec sa façon de méditer sur tout, de rien faisait sans cesse quelque chose, et cela non pas seulement pour les autres, mais aussi pour lui-même. Ainsi, un jour au château, Mme de Luxembourg, ayant avec elle sa petite-fille, Mlle de Boufflers, enfant de onze ans, avait dit à Rousseau de l’embrasser. Une autre fois, Rousseau rencontre cette enfant dans l’escalier du château, et ne sachant que lui dire, lui propose de l’embrasser, ce qu’elle fait sans façons. « Le lendemain, dit Rousseau, lisant l’Emile au chevet de Mme la maréchale, je tombai précisément sur un passage où je censure avec raison ce que j’avais fait la veille. Elle trouva la réflexion très juste, et dit là dessus quelque chose de fort sensé qui me fit rougir. Que je maudis mon incroyable bêtise, qui m’a si souvent donné l’air vil et coupable, quand je n’étais que sot et embarrassé !… » Cette gaucherie que Rousseau se reprochait tenait surtout au peu d’usage qu’il avait du monde. Le monde en effet sait à merveille remplacer l’impromptu de l’esprit par une amabilité banale. Cependant toutes les gaucheries de Rousseau n’eussent été rien, si par son imagination il ne s’en était fait des monstres, si, au moment où il faisait une bévue, il ne croyait pas avoir fait une faute impardonnable, si enfin, pour avoir rougi, bien ou mal à propos, devant Mme de Luxembourg, il ne s’était pas imaginé être en disgrâce ou en déclin auprès d’elle. Mme de Luxembourg avait bien assez d’esprit, voulant avoir Rousseau dans son entourage, pour le garder avec toutes ses gaucheries.

Ce défaut d’expérience du monde n’éclatait pas seulement avec M. et Mme de Luxembourg. Pendant que Rousseau était à Montmorency, le prince de Conti lui fit deux visites que Rousseau célèbre fort dans ses Confessions, et il joua aux échecs avec lui. » Je savais, dit Rousseau, qu’il gagnait le chevalier de Lorency, qui était plus fort que moi. Cependant, malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistans, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes. En finissant, je lui dis d’un ton respectueux, mais grave : Monseigneur, j’honore trop votre altesse sérénissime pour ne pas la gagner toujours aux échecs. » Rousseau ajoute que le prince de Conti ne se fâcha pas du moi, et que, quelque temps après, il lui envoya à plusieurs reprises du gibier, que Rousseau finit par refuser dans une lettre à la fois impolie et déclamatoire. Rousseau, dans ses Confessions, se reproche ce refus. « Refuser des présens en gibier d’un prince du sang, dit-il, qui de plus met tant d’honnêteté dans l’envoi, est moins la délicatesse d’un homme fier qui veut conserver son indépendance que la rusticité d’un malappris qui se méconnaît. » Rousseau a raison ; mais le malappris, selon moi, avait commencé, quand il avait dit au prince de Conti qu’il le respectait trop pour ne pas toujours le gagner aux échecs. Pourquoi cette impertinence contre l’entourage du prince, et particulièrement contre le chevalier de Lorency, à qui, dans sa correspondance, Rousseau écrit avec affection ? Je ne crois donc pas au mot de Rousseau ; c’est un de ces mots qu’il trouvait après coup, qu’il aurait voulu avoir dit, qu’il croit même cette fois avoir dit, et qui n’est qu’une rusticité déclamatoire. Je suis persuadé que Rousseau, grand amateur des échecs, a joué fort simplement avec M. le prince de Conti, et l’a gagné aussi fort simplement, sans vouloir donner une leçon aux courtisans du prince. Chamfort raconte, dans ses Caractères et Anecdotes, que, comme on disait à Rousseau, à propos de ces parties d’échecs, qu’il n’avait pas fait sa cour au prince, et qu’il aurait dû lui en laisser gagner une ou deux : « Comment ! dit-il, je lui rends la tour ! » Voilà le mot vrai, le mot du joueur préoccupé de sa partie. Le récit des Confessions est la scène arrangée par l’imagination de Rousseau.

La personne qui le prenait le plus auprès du prince de Conti était Mme la marquise de Boufflers, une des plus sincères et des plus généreuses dévotes de Rousseau, et qui, pas plus que les autres, n’a échappé à ses soupçons et à ses calomnies. Mme de Boufflers aura sa place, et une des meilleures, dans la galerie que nous ferons des dévotes de Rousseau. Aujourd’hui je n’en veux parler que pour indiquer encore en passant ce trait curieux du caractère de Rousseau qui lui est commun avec les hommes de son temps, ce penchant à s’imaginer que les femmes sont amoureuses de lui. Rousseau croit que Mme de Boufflers eut un instant pour lui une sorte de caprice. « Je ne suis, dit-il, ni assez fou, ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goût à mon âge ; mais sur certains propos qu’elle tint à Thérèse, j’ai cru lui avoir inspiré de la curiosité. » Paroles dignes vraiment de risée et d’indignation ! fatuité de Rousseau d’un côté, qui peut faire seulement sourire ; odieux propos de Thérèse de l’autre coté, qui ajoutent à l’horreur que j’ai pour cette créature bavarde et méchante, dont les misérables cancans ont passé à la postérité, grâce au génie de Rousseau ! Rousseau ajoutait foi aux stupides caquets de cette servante ; il ne s’en défiait pas, la croyant bête et dévouée. Bête, elle l’était, mais avec un fonds de méchanceté envieuse contre quiconque témoignait à Rousseau un empressement généreux, craignant toujours d’être supplantée auprès de son maître. C’était là son genre de dévouement, et, pour s’affermir auprès de Rousseau, elle empoisonnait son âme de bavardages qu’il érigeait en récits de complots, ou repaissait sa fatuité de la prétendue curiosité de Mme de Boufflers.

Cependant Rousseau se sentait déchoir chaque jour auprès de Mme de Luxembourg. Il expliquait bien son déclin par ses gaucheries : mais, cela ne suffisant pas, il supposa qu’il avait un rival de faveur auprès de Mme la maréchale : ce rival était le chevalier, alors l’abbé de Boufflers, gai, charmant, pimpant, aimable, et dont la grâce et l’esprit d’à-propos faisaient encore mieux ressortir la gaucherie de Rousseau.

M. de Boufflers n’est point assurément un des grands noms du XVIIIe siècle. Cependant, quand nous le trouvons, comme en ce moment, auprès de Rousseau, il est bon d’en dire un mot. La vie et l’esprit de M. de Boufflers montrent un des côtés du XVIIIe siècle, de ce siècle plein de contrastes, qui faisait aux gens une réputation pour de jolis riens, et qui en même temps créait une société nouvelle ; le plus frivole à la fois et le plus sérieux des siècles, et dont il a été dans la destinée de M. de Boufflers de ressentir le contraste dans sa vie, en bien et en mal. Dans sa jeunesse, avant la révolution, M. de Boufflers a joui et profité grandement de la frivolité du siècle ; il lui a dû son éclat et sa réputation. Dans son âge mûr, pendant et après la révolution, la gravité et même la tristesse du temps ont joué un mauvais tour à M. de Boufflers, qui s’est trouvé dépaysé dans son pays, n’ayant pas changé au milieu du changement universel : non pas qu’il ne soit arrivé à bien d’autres qu’à M. de Boufflers de n’avoir rien oublié, ni rien appris ; mais comme c’étaient les choses graves que ceux-là n’avaient pas oubliées, ils étaient antiques plutôt que dépaysés, et leur ancienneté leur faisait un caractère. Quant à M. de Boufflers, comme c’était la frivolité qu’il n’avait pas oubliée, il était suranné comme une vieille mode.

M. de Boufflers fut d’abord abbé, et il avait comme abbé plus de 40,000 livres de rente en bénéfices. C’était pour cela que sa famille lui avait trouvé une vocation pour l’état ecclésiastique. Il faisait au séminaire des chansons impies et libertines, il y lit même son conte d’Aline, reine de Golconde, qui est un assez joli conte, dans le genre de ceux de Voltaire, mais peu édifiant. La société du XVIIIe siècle n’était pas difficile en fait de vocations ecclésiastiques ; elle trouva cependant que M. de Boufflers avait beaucoup trop peu ce qu’il fallait à un abbé en passe de devenir évêque. Il troqua donc le petit collet d’abbé contre la croix de Malte, ce qui lui permettait de garder ses bénéfices et de se livrer librement à ses goûts de plaisir et de guerre. À prendre les choses sévèrement, le chevalier de Malte aurait dû aussi s’assujettir à certains devoirs ; mais l’usage sur ce point avait aboli la règle. Voilà M. l’abbé de Boufflers devenu le chevalier de Boufflers, et c’est en cette qualité qu’il fit la campagne de 1762. Il fut au camp aussi fou et aussi gai qu’il l’était au séminaire ; mais il y avait le scandale de moins, et le scandale avait été si gros, que le monde lui sut gré de l’avoir ôté. De plus, il était brave ; il faisait de jolis vers, disait des mots piquans ou aimables, et se permettait tout. Après la guerre, il voyagea en Suisse, et comme entre autres talens il avait celui de peindre joliment, il se donna pour peintre, et dans toutes les villes où il passait, « il faisait, dit Grimm, le portrait des principaux habitans et surtout des plus jolies femmes. Les séances n’étaient pas ennuyeuses ; des chansons, des vers, cent contes pour rire égayaient les visages que le peintre crayonnait, et pour achever de se faire la réputation d’un homme unique, il ne prenait qu’un petit écu par portrait ; mais lorsqu’arrivé à Genève, il voulut reprendre son véritable nom, peu s’en fallut qu’on ne le regardât comme un aventurier [7]. »

L’auteur d’Aline écrivît des lettres sur la Suisse, et Grimm en cite quelques pensées qu’il admire plus qu’elles ne valent, non que le tour parfois n’en soit vif et plaisant. Ainsi il dit quelque part dans ces lettres : « Les princes ont plus besoin d’être divertis qu’adorés ; il n’y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s’ennuyer de tous les hommages qu’on lui rend. » La pointe d’impiété qu’il y a dans cette saillie pouvait la relever aux yeux des philosophes : à vrai dire, ce n’est qu’une plaisanterie bien tournée ; le tour était beaucoup au XVIIIe siècle. Le mérite d’un mot, d’une plaisanterie, d’un conte était tout entier dans son tour. De ce côté, rien ne ressemble si peu que nos contes d’aujourd’hui à ce qui s’appelait un conte dans les salons du XVIIIe siècle. Le conte aujourd’hui est un petit roman, il est fait pour les lecteurs ; il peut donc se développer et prendre ses aises. Le conte des salons du XVIIIe siècle est vif et court ; il est fait pour être dit au milieu d’un cercle ou à souper ; il a ses auditeurs spirituels et pressés, qu’il faut bien se garder de tenir trop longtemps. M. de Boufflers excellait dans ces contes faits pour le monde ; j’en cite un pour montrer du même coup son genre de talent et ce genre de récit. « Deux amis, qui depuis longtemps ne s’étaient pas vus, se rencontrent à la Bourse. — Comment te portes-tu ? dit l’un. — Pas trop bien, dit l’autre. — Tant pis ! Qu’as-tu fait depuis que je t’ai vu ? — Je me suis marié. — Tant mieux. — Pas tant mieux, car j’ai épousé une méchante femme. — Tant pis ! — Pas tant pis, car sa dot est de deux mille louis. — Tant mieux ! — Pas tant mieux, car j’ai employé une partie de cette somme en moutons qui sont tous morts de la clavelée. — Tant pis ! — Pas tant pis, car la vente de leur peau m’a rapporté au-delà du prix de mes moutons. — Tant mieux ! — Pas tant mieux, car la maison où j’avais déposé les peaux de moutons et l’argent vient d’être brûlée. — Oh ! tant pis ! — Pas tant pis, car ma femme était dedans. » A ce conte ôtez le tour, il n’y a plus rien. Tel est l’esprit de M. de Boufflers ; il est dans le tour et dans le mot. N’y cherchez point de fond. Et comme le tour change avec le temps et avec la mode, M. de Boufflers devait passer vite. M. de Boufflers était de ces hommes qui ne peuvent pas vieillir ; son genre d’esprit le condamnait à avoir toujours vingt-cinq ans.

Non-seulement M. de Boufflers eut le malheur de survivre à sa jeunesse, il survécut aussi au monde et à la société pour laquelle il était fait. Frappé comme toute la noblesse française par la révolution, il émigra, quoiqu’il fût d’abord favorable à la cause de 89 et qu’il fût membre de l’assemblée nationale ; il se réfugia à la cour du prince Henri de Prusse, un de ces princes qu’il avait charmés et divertis autrefois. L’émigration semblait devoir être moins pénible à M. de Boufflers qu’à tout autre, puisqu’il avait beaucoup aimé les voyages ; mais quoique les voyages ressemblent à l’exil par l’éloignement, ils en diffèrent par la pensée et le sentiment. L’émigration fut donc pénible pour M. de Boufflers ; il ne trouva qu’une bienveillance capricieuse qui lui fit sentir la différence que font les princes entre ceux qui les divertissent et ceux qu’il leur faut secourir. Il rentra en France en 1800 et fut bien accueilli par le premier consul, mais il n’en obtint rien, pas même une préfecture. M. de Boufflers, en 1785, avait été gouverneur du Sénégal et l’avait fort bien gouverné ; il aurait pu être bon préfet : les succès et la réputation de l’homme du monde cachaient en M. de Boufflers aux yeux du premier consul les talens du gouverneur du Sénégal. La société grave et guerrière qu’organisait Napoléon ne se prêtait pas au genre d’esprit de M. de Boufflers. Il resta inoccupé, et il ne rentra même à l’Institut qu’en 1804, comme ancien académicien. Quelque temps auparavant, étant chez Mme de Staël, qui lui demandait pourquoi il n’était pas de l’Académie, il lui avait répondu par le quatrain suivant :

Je vois l’académie où vous êtes présente ;
Si vous m’y recevez, mon sort est assez beau ;
Nous aurons à nous deux de l’esprit pour quarante,
Vous comme quatre et moi comme zéro.

L’ancien gentilhomme appliquait même aux princes de l’ère nouvelle ce don de louer gracieusement qu’il avait eu au suprême degré. Voici des vers qu’il fit, chez la princesse Élisa Bacciocchi, sur le prince Jérôme Bonaparte qui revenait d’une croisière :

Sur le front couronné de ce jeune vainqueur
J’admire ce qu’ont fait deux ou trois ans de guerre ;
Je l’avais vu partir ressemblant à sa sœur,
Je le vois revenir ressemblant à son frère.

Les vers étaient jolis, mais ce n’était plus guère le temps des jolis vers, et M. de Boufflers ne fut pas préfet.

Triste destinée, après tout, que celle de M. de Boufflers, et dont il ne faut pas imputer le désappointement à la révolution seulement ! Avant la révolution, les contemporains de M. de Boufflers, le voyant vieillir sans mûrir, l’avaient jugé avec la sévérité de l’espérance trompée ou de l’envie satisfaite. Laclos, faisant son portrait, sous le nom de Fulber, dans la Galerie des États-Généraux, avait dit de lui : « Fulber eût été le plus heureux des hommes, s’il avait pu demeurer toujours à vingt-cinq ans. Récits voluptueux, couplets amusans, vers agréables, cette foule de rêves qui sont les hochets d’une jeunesse partagée entre l’amour et les talens donnent une espèce de célébrité ; mais lorsque la saison des folies aimables est passée, lorsque la raison vient revendiquer ses droits, elle rougit de succès dus à de si petites choses. Fulber en est à ces tristes expériences. Né sérieux, il veut être gai ; frivole, il veut être grave ; bon, il veut être caustique. Il est né quatre-vingts ans trop tard. » Rivarol, plus sévère encore que Laclos et accusant la vivacité de M. de Boufflers d’aller jusqu’à l’inconséquence, le caractérisait ainsi : « Abbé libertin, militaire philosophe, diplomate chansonnier, émigré patriote, républicain courtisan. » Il y a là assurément trop de contrastes pour une seule vie ou pour un seul caractère ; mais tous ces contrastes ne sont pas des défauts, et j’avoue que l’émigré patriote et le militaire brave et philosophe me plaisent fort.

J’ai voulu jeter un coup d’œil sur la vie de M. de Boufflers pour montrer ce qu’était ce prétendu rival de Rousseau, qui aida, sans le savoir, à son déclin auprès de Mme de Luxembourg. Rousseau, en effet, n’avait rien pour lutter contre cette brillante amabilité. Il faisait son possible pour plaire ou du moins pour ne pas déplaire à cette société frivole et amusante qu’il voyait malgré lui, mais il jouait de malheur. Par exemple, il avait un chien qu’il aimait beaucoup et qu’il appelait Duc ; une fois devenu, à Montmorency, le familier de M. le duc et de Mme la duchesse de Luxembourg et le commensal des grands seigneurs, il débaptisa son chien et l’appela Turc. C’était, croyait-il, une attention polie ; par malheur, un des jeunes seigneurs de la société de Mme de Luxembourg, le marquis de Villeroy, l’apprit et en fit l’histoire en plein souper devant Rousseau, qui ne sut que dire, et qui comprit trop tard « que ce qu’il y avait d’offensant pour le nom de duc dans cette histoire n’était pas tant de l’avoir donné à son chien que de le lui avoir ôté. » A ces petits tracas, que grossissait l’imagination de Rousseau, vinrent bientôt se joindre les soucis que lui causa l’impression de l’Emile.

Ici je dois m’arrêter un instant. Les soucis que causa à Rousseau l’impression de l’Emile ont une grande importance dans sa vie, car c’est à ce moment et à ce propos qu’il ressentit la première atteinte de la triste et fatale manie qui le tourmenta le reste de sa vie et l’obséda chaque jour davantage. Cette première fois, il reconnut et il s’avoua sa maladie, n’étant pas encore assez mal pour n’avoir plus conscience de lui-même.

Personne n’a mieux défini sa maladie que Rousseau lui-même. Il y avait quelques retards dans l’impression de l’Emile. Ces retards excitaient les ombrages de Rousseau. » Plus j’avais à cœur, dit-il, la publication de mon dernier et meilleur ouvrage, plus je me tourmentais à chercher ce qui pouvait l’accrocher, et, toujours portant tout à l’extrême, dans la suspension de l’impression du livre j’en croyais voir la suppression… J’écrivais lettres sur lettres à l’imprimeur Guy, à M. de Malesherbes [8], à Mme de Luxembourg, et les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, je me troublais entièrement ; je délirais. Malheureusement j’appris dans le même temps que le père Griffet, jésuite, avait parlé de l’Emile et en avait même rapporté des passages. À l’instant, mon imagination part comme un éclair et me dévoile tout le mystère d’iniquité : j’en vis la marche aussi clairement, aussi sûrement que si elle m’eût été révélée. Je me figurai que les jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j’avais parlé des collèges, s’étaient emparés de mon ouvrage, que c’étaient eux qui en accrochaient l’édition,… que, prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l’impression jusqu’alors, dans le dessein de tronquer ; d’altérer mon ouvrage et de me prêter, pour remplir leurs vues, des sentimens différens des miens. Il est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance, — que dis-je ? m’y montrer l’évidence et la démonstration [9]. »

Voilà une véritable clinique de la maladie de Rousseau faite par lui-même. Cette disposition à prendre ombrage de tout, à grouper les circonstances les plus insignifiantes et à les rapporter à je ne sais quel complot imaginaire, cette sagacité maladive de l’esprit qui fait qu’il interprète tout en mal, cette clairvoyance dans le faux, cette promptitude de conjectures, ce don de produire autour de soi un mirage fatal et de vivre dans le milieu qu’on a créé comme dans la réalité, tels sont les traits principaux de ce délire mélancolique qui remplit la fin de la vie de Rousseau, et dont nous trouvons ici le premier accès. Quand il écrivait le livre XI des Confessions, Rousseau était dans un moment lucide ; il avouait sa maladie en la racontant, il était à la fois l’observateur et le sujet de l’observation, le médecin et le malade. Plus tard, en révisant son manuscrit, comme la maladie ne lui laissait plus de trêve, il eut soin d’ajouter en note qu’il n’était pas malade, que ses soupçons étaient justes, et qu’il était véritablement victime d’un affreux complot et non point de son imagination. — Que croirons-nous, le récit du livre XI des Confessions, qui est le récit du médecin, ou la note de la révision, qui est la note du malade ? Nous retrouvons dans sa correspondance de 1761 les mêmes traits de maladie et les mêmes aveux de folie. Nous pouvons même y suivre de plus près ses rapides passages du délire à la raison, de la maladie à l’observation et au repentir. Tantôt il est tout entier à ses soupçons : «… Mon livre est perdu, écrit-il à Mme la duchesse de Luxembourg le 15 décembre 1761 ; je ne doute nullement que les jésuites ne s’en soient emparés avec le projet de ne point le laisser paraître de mon vivant… et d’en substituer un autre après ma mort… Il faudrait un mémoire pour vous exposer les raisons que j’ai de penser ainsi. Ce qu’il y a de très sûr au moins, c’est que le libraire n’imprime ni ne veut imprimer, qu’il a trompé M. de Malesberbes, qu’il vous trompera, et qu’il se moque de moi avec l’impudence d’un coquin qui n’a pas peur et qui se sent bien soutenu. » Tantôt il reconnaît son aveuglement, sa folie, et dans son chagrin il va jusqu’à vouloir se tuer, si bien que nous retrouvons ici cette pensée du suicide qui a fini par le perdre. « C’en est fait, cher Moultou, écrit-il le 23 décembre 1761 à un de ses amis de Genève, nous ne nous reverrons plus que dans le séjour des justes. Mon sort est décidé par les suites de l’accident dont je vous ai parlé ci-devant, et, quand il en sera temps, je pourrai sans scrupule prendre chez milord Edouard les conseils de la vertu même [10]. Ce qui m’humilie et m’afflige est une fin si peu digne, j’ose dire de ma vie et du moins de mes sentimens. Il y a six semaines que je ne fais que des iniquités et n’imagine que des calomnies contre deux honnêtes libraires, dont l’un n’a de torts que quelques retards involontaires, et l’autre un zèle plein de générosité et de désintéressement que j’ai payé, pour toute reconnaissance, d’une accusation de fourberie. Je ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur, inspirée dans la solitude par un mal affreux, m’a fait inventer, pour en noircir ma vie et l’honneur d’autrui, ce tissu d’horreurs dont le soupçon, changé dons mon esprit prévenu presque en certitude, n’a pas été mieux déguisé à d’autres qu’à vous [11]. »

La lettre qu’il écrit le même jour à M. de Malesherbes n’est pas moins désespérée. Il voit, il reconnaît son délire, et, comme l’Ajax antique, une fois sorti de son accès, il se fait honte à lui-même. « Depuis plus de six semaines, dit-il à M. de Malesherbes, ma conduite et mes lettres ne sont qu’un tissu de folies, d’impertinences. Je vous ai compromis, monsieur ; j’ai compromis madame la maréchale de la manière la plus punissable. Vous avez tout enduré, tout fait pour calmer mon délire ; j’ouvre en frémissant les yeux sur moi. » Quand on observe avec attention l’état d’esprit de Rousseau, ici qu’il se laisse voir dans sa correspondance, depuis ce premier accès de sa maladie jusqu’à la publication de l’Emile, on voit encore de temps en temps reparaître ses défiances, sinon son délire, et l’on comprend alors le mélange qui se fait perpétuellement chez lui entre le caractère et la maladie, mélange singulier, mais fréquent chez les personnes dont la raison est troublée. Il y a beaucoup de leur caractère dans leur maladie, et beaucoup aussi de leur maladie dans leur caractère, c’est-à-dire que quand elles sont malades, comme l’était Rousseau, d’après son aveu, dans les deux derniers mois de 1761, il semble qu’elles ne le sont que par l’exagération de leur caractère. Le penchant qu’elles avaient s’est poussé jusqu’à la folie, mais il n’a pas changé pour cela de nature. Et de même, quand elles recouvrent la santé, elles gardent encore l’empreinte de leur maladie, défiantes et ombrageuses, si leur folie était la défiance ; jalouses, si leur folie était la jalousie. De cette façon la seule différence qu’il y ait pour ces personnes entre l’état de maladie et l’état de santé est pour ainsi dire le degré du mal et la distance de la modération à l’accès. C’est ainsi que nous voyons Rousseau, même quand il a recouvré la raison, retomber encore dans les soupçons, et craindre je ne sais quelles embûches de la part des imprimeurs et des libraires de l’Emile, jusqu’à ce qu’enfin l’Emile soit publié. Alors Rousseau, reconnaissant non plus seulement qu’il a été malade, mais qu’il a été à grand tort soupçonneux et défiant, écrit le 30 mai 1762 à son ami de Genève, M. Moultou : « Enfin mon livre parait depuis quelques jours, et il est parfaitement prouvé par l’événement que j’ai payé les soins officieux d’un honnête homme des soupçons les plus odieux. Je ne me consolerai jamais d’une ingratitude aussi noire, et je porte au fond de mon cœur le poids d’un remords qui ne me quittera plus. « Heureux, si seulement ce remords lui avait servi d’avertissement contre son caractère, et de préservatif contre sa maladie !

Après le complot imaginaire contre l’impression de l’Emile, qui avait tant tourmenté Rousseau, vint l’orage contre la publication. Le livre fut déclaré par le parlement impie et blasphématoire ; il fut lacéré et brûlé en la cour du palais, et l’auteur lui-même, décrété de prise de corps, n’échappa à la prison que par la fuite. Nous avons peine aujourd’hui à comprendre un pareil orage contre l’Emile. L’ouvrage de Rousseau, comparé à beaucoup d’autres livres du siècle, est un retour aux sentimens religieux. Il combat l’impiété, il défend la cause de Dieu et de l’immortalité de l’âme, il rend hommage au christianisme. Il n’est, il est vrai, d’aucune église, mais il prêche les bons et grands sentimens qui sont nécessaires à toutes les églises. Comment donc un pareil livre fut-il accusé et condamné, quand tant d’autres plus coupables et plus pernicieux étaient épargnés ? L’histoire du temps peut seule nous expliquer cette énigme.

C’était en 1762, au moment de la lutte entre les jésuites et les parlemens. Dans cette lutte, les jésuites succombèrent, et le 6 août le parlement prononça la dissolution de la société des jésuites ; mais pour frapper les jésuites, qui, aux yeux de beaucoup de personnes, défendaient la cause de la religion et de l’église, le parlement croyait nécessaire de témoigner hautement de son attachement à la religion et à l’église. Il tenait à montrer qu’il était meilleur chrétien que les jésuites, et la publication de l’Emile, qui n’était un ouvrage religieux que pour les impies, tandis qu’il était un ouvrage impie pour les vrais chrétiens, devenait une occasion de faire acte de zèle pour la religion. De là cet empressement à accuser et à condamner le livre et l’auteur. L’arrêt contre l’Emile et contre Rousseau est du 9 juin 1762, et l’arrêt contre la société de Jésus est du 9 août. L’un était la préface et l’autorisation de l’autre.

Rousseau ne comprenait rien à cette tactique, et quand on lui parla des poursuites que le parlement songeait à faire, il prit ce propos pour un faux bruit, il crut même, dit-il, « que ce bruit était une invention des holbachiens pour tâcher de l’effrayer et pour l’exciter à fuir. » Comme il avait fait son livre contre la philosophie irréligieuse et non contre le christianisme, c’était du coté des philosophes qu’il attendait la guerre et non du coté de l’église ou du parlement. De plus, il croyait avoir pour lui le crédit de Mme de Luxembourg, qui connaissait beaucoup l’ouvrage, et l’appui de M. de Malesherbes, il croyait même être certain de la faveur du ministère. Que pouvait-il donc craindre ? Rousseau ne savait pas que le ministère lui-même, c’est-à-dire M. de Choiseul, songeait à frapper les jésuites. Voulant frapper les jésuites, il ne fallait pas qu’il montrât une indulgence partiale pour les livres et les auteurs qui attaquaient la religion. Rousseau d’ailleurs avait eu un grand tort : il avait mis son nom à son livre, ce qui était contraire aux usages et aux maximes du parti philosophique [12]. La pratique de l’anonyme accommodait tout le monde. Elle accommodait l’écrivain qui attaquait et lui épargnait des périls que l’épicuréisme du XVIIIe siècle ne se souciait guère de courir ; elle accommodait les magistrats et les administrateurs, qu’elle dispensait du devoir incommode d’être sévère. On sévissait contre le livre, qu’on faisait brider par le bourreau ; on ignorait complaisamment l’auteur, qui pouvait se donner le plaisir d’aller lui-même voir brûler son livre. En se nommant publiquement, Rousseau gênait tout le monde ; il faisait acte de citoyen dans un pays où il n’y avait que des sujets. Un citoyen en effet ne doit pas plus cacher sa personne que sa pensée. Un sujet n’a pas les mêmes devoirs, n’ayant pas les mêmes droits. Je ne suis tenu d’être franc que si je suis sûr d’être libre. Les philosophes, n’étant pas libres, se dispensaient d’être francs ; ils répandaient leurs pensées et cachaient leurs noms. Les salons les savaient ; le pouvoir consentait à les ignorer. Rousseau troublait, par sa franchise inopportune, cette convention tacite faite entre le pouvoir et les écrivains. Le parlement résolut donc de poursuivre Rousseau, afin de paraître un zélé défenseur de la religion ; le ministère servit les poursuites pour avoir le même mérite, et c’est ainsi que celui qui aurait dû être soutenu par le parlement, par le pouvoir et même par l’église, comme un auxiliaire contre les philosophes, auxiliaire indiscret et incommode, je l’avoue, mais puissant, celui qui s’attendait à être pris comme un allié, et qui s’y prêtait au fond d’assez bonne grâce, se vit tout à coup attaqué par le parlement, abandonné par la cour et renié par les philosophes. « Comme nous aurions chéri ce fou, s’il n’avait pas été faux frère ! écrivait Voltaire à Damilaville le 30 juillet 1762. Et qu’il a été un grand sot d’injurier les seuls hommes qui pouvaient lui pardonner ! »

Décrété de prise de corps, Rousseau voulait, dit-il, aller en prison et comparaître devant le parlement. Ses amis et ses protecteurs, le duc et la duchesse de Luxembourg, M. de Malesherbes, s’y opposèrent. Rousseau prétend qu’ils craignaient d’être compromis par ses réponses. Par générosité donc, il se décida à fuir, à quitter la France, et cette résolution soulagea, dit-il, tout le monde. Le duc et la duchesse de Luxembourg s’empressèrent de lui procurer les moyens de partir ; le duc l’aida à emporter de sa maison de Montmorency au château tous ses papiers, à en faire le triage et à brûler les moins importans, il lui donna un cabriolet de poste. L’arrêt de prise de corps fut prononcé par le parlement à midi ; Rousseau ne quitta Montmorency qu’à quatre heures. Les huissiers envoyés par le parlement auraient donc pu le trouver, mais ils allaient lentement, comme gens qui ne se souciaient guère de prendre leur prisonnier. « Entre La Barre et Montmorency, dit Rousseau, je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en noir qui me saluèrent en souriant. Sur ce que Thérèse m’a rapporté dans la suite de la figure des huissiers, de l’heure de leur arrivée et de la façon dont ils se comportèrent, je n’ai point, douté que ce ne fussent eux. » Je n’en doute point non plus, surtout au salut. Rien ne nous paraît plus étrange aujourd’hui que des huissiers qui reconnaissent leur prisonnier, et qui le saluent au lieu de l’arrêter. Cette facilité était l’effet de l’esprit du temps et le témoignage de la complicité universelle. En haut comme en bas, tout le monde, au XVIIIe siècle, cédait à l’ascendant des idées nouvelles. M. de Malesherbes, le directeur général de la librairie, corrigeait lui-même les épreuves de l’Emile, et les huissiers du parlement saluaient l’auteur qu’ils étaient chargés d’arrêter. Comme chacun avait le désir et l’espoir d’un nouvel ordre social que chacun se peignait en beau, personne ne songeait à soutenir sincèrement l’ancien ordre social. Ses défenseurs officieux se contentaient de sauver les apparences : ils faisaient faction sur les remparts, mais ils se gardaient bien de tirer sur ceux qui venaient attaquer la forteresse. C’est de cette manière aussi bien que fut défendue la Bastille, si j’en crois les meilleurs témoins de l’événement. La défense matérielle ne fut pas plus énergique que la défense morale. Les soldats de la Bastille, de même que les défenseurs de l’ancien ordre social, ne croyaient plus au bon droit de leur forteresse. Ce manque de foi énervait les armes et les bras. Tout ce qui défendait l’ancienne monarchie, tout ce qui avait encore un air formidable s’adoucissait par une sorte d’amollissement général. Il y avait encore des dehors de persécution, il n’y avait plus de persécuteurs, et si les persécutés criaient, c’était par tactique et non plus par souffrance. Etrange aveuglement, dira-t-on, de la société d’avant 89, qui conspirait avec ses propres ennemis, et qui introduisait le cheval de Troie dans les murs :

Scandit fatales machina muros
Faeta armis : pueri circum innuptœque puellae
Sacra camunt fenumque manu contingere gaudent.

Ne nous étonnons pas trop de cet aveuglement ; nous l’avons vu de nos jours, quand la société d’avant 1848 s’était prise de je ne sais quelle prédilection insensée pour les romans qui lui faisaient affront ou qui la rendaient odieuse, quand les salons applaudissaient à qui mieux mieux aux récriminations envieuses de la mansarde, quand les habits noirs s’abaissaient par caprice d’imagination devant les blouses. Comme la société prétendait s’ennuyer, elle s’amusait à se laisser démolir. Ne blâmons donc pas nos pères ; ils avaient de plus une excuse que nous n’avions pas. Ils sentaient que l’ancienne société, la société inégale et arbitraire, ne pouvait et ne devait plus vivre, et qu’une société nouvelle, celle de 89, s’approchait : cette société nouvelle, fondée sur la liberté et sur l’égalité, les uns la saluaient avec espoir, les autres la laissaient venir avec un assentiment généreux ; nos pères n’abandonnaient donc qu’une maison près de s’écrouler et qu’ils avaient le droit de ne point vouloir soutenir. Quant à nous, c’est bien différent. Nous avons démoli nous-mêmes la maison que nous avions bâtie, ou nous avons sottement applaudi à ses démolisseurs. Si nos pères d’une main démolissaient 88, de l’autre ils bâtissaient 89. Nous avons, quant à nous, démoli ou laissé démolir notre maison, sans vouloir ni savoir en bâtir une autre, et les démolisseurs, qui nous semblaient si aimables ou si intéressans, n’en savaient pas plus que nous, ce qui fait que nous sommes restés dans la rue, tout ébahis de notre aventure et forcés de prendre le premier logement venu.

Le départ de Rousseau de Montmorency est le commencement de cette vie agitée et vagabonde qui fut désormais la sienne jusqu’à sa mort. Il en avait, dit-il, le pressentiment, car en embrassant Thérèse au moment du départ : « Mon enfant, lui dit-il, il faut s’armer de courage. Tu as partagé la prospérité de mes beaux jours ; il te reste, puisque tu le veux, à partager mes misères. N’attends plus qu’affronts et calamités à ma suite. Le sort que ce triste jour commence pour moi me poursuivra jusqu’à ma dernière heure. » Rousseau avait raison, mais il ne disait pas et il ne savait pas qu’il se ferait lui-même ce sort qui devait le poursuivre jusqu’à sa dernière heure.


SAINT-MARC GIRARDIN.

  1. Confessions, livre V.
  2. Corresp., édition Furne, tome IV, page 302.
  3. Corresp. édition Furne, tome IV, page 318. — La lettre au duc de Luxembourg est du 27 mai 1759 ; celle au chevalier de Lorenzi est du 3 novembre 1760. Il y a donc entre les deux lettres plus de dix-huit mois d’intervalle. Les défiances de Rousseau ou les incompatibilités de société ont déjà eu le temps de se faire sentir.
  4. Confessions, livre X.
  5. Loisirs d’un ministre, ou Essais dans le goût de Montaigne, composés en 1736 par M. d’Argenson, tome Ier, p. 187 ; ouvrage intéressant et curieux d’un homme qui avait beaucoup de jugement et beaucoup de cœur.
  6. Confessions, livre X.
  7. Correspondance de Grimm, tome IV, page 167.
  8. M. de Malesherbes, qui était alors chargé de la direction de l’imprimerie et de la librairie, était grand partisan de Rousseau. Il avait fait lui-même le traité de Rousseau avec le libraire Duchesne pour l’impression de l’Emile, et il en corrigeait les épreuves. Nous reviendrons sur les relations de Rousseau avec Mme de Malesherbes et sur M. de Malesherbes lui-même.
  9. Confessions, livre XI.
  10. Voyez la Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre XXIIIe.
  11. Cette lettre, disent les auteurs de la Correspondance, a été trouvée dans les papiers de Rousseau ; elle n’a pas été envoyée à son adresse. Rousseau l’avait conservée en brouillon ; mais, quoi qu’il en soit, elle témoigne de deux choses : de l’aveu qu’il se disait alors de son délire et de la pensée de suicide qui l’obsédait déjà.
  12. Voltaire écrivait le 13 août 1762 à Helvétius : « Il ne faut jamais rien donner sous son nom ; j« n’ai pas même fait la Pucelle. Maître Joly de Fleury aura beau faire un réquisitoire, je lui dirai qu’il est un calomniateur, que c’est lui qui a fait la Pucelle, qu’il veut méchamment mettre sur mon compte. »