Jean-des-Figues/13

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Jean-des-FiguesAlphonse Lemerre (p. 80-84).




XIII

FUITE DE BLANQUET


Ce fut un singulier voyage ! Tout le long du chemin les gens riaient. Que voulez-vous ? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un gros sac de figues pour valise. Mais quoi, nous laissions les gens rire et n’en trottions que de meilleur cœur.

Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre. Pour changer un peu de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers : ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis ! Une fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée, j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage, et nous eûmes la honte, toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi, entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. À part cela, pas la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à piétons ou la belle étoile ; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de mes figues qui duraient toujours.

Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux pays qui ressemblaient si peu au sien ; et plus d’une fois, à notre halte du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe tremblant au coin de ses lèvres, s’interrompre de son repas, s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide, quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.

Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses ; et plus d’une fois aussi, — pareil au poète capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs claires du Rhône, — Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.

Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque pas pleurer ; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.

Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout : nous approchions ! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas, du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la grand’ville ! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le bruit.

Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.

Quel tapage. Seigneur Dieu ! On eût dit une écluse, mais plus grande des milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre moulin banal. Que de tours ! que d’édifices ! que de cheminées ! Et ce grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement dans le demi-jour et la fumée !

J’avais mis pied à terre. Moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris, entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre et noir comme de l’herbe de cimetière. — « Tiens, mange Blanquet, mange !… » dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait. Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant feu des quatre pieds, vers la terre natale.

Je le suivis longtemps du regard : des chiens aboyaient après lui ; il culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse ; et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches, baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement de terre glaise.

Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues avait rêvée ! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des Couffes. — « Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en route ! » et l’envie me vint de le suivre. Ah ! si j’avais été, comme lui, libre de mon cœur et de mes actes ! Mais n’avais-je pas la bohémienne à oublier, la gloire à conquérir ?…

Je songeai d’abord à la gloire.