Jean Chrysostome et l’impératrice Eudoxie/01

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Jean Chrysostome et l’impératrice Eudoxie
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 70 (p. 273-321).
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JEAN CHRYSOSTOME
ET
L’IMPÉRATRICE EUDOXIE

La chute d’Eutrope, cet eunuque tyran de l’empereur et de l’empire, ne rendit ni l’empereur à la possession de lui-même, ni l’empire à la liberté[1]. Peu soucieux du bien, comme on le sait, Eutrope n’avait guère fait au temps de sa toute-puissance que deux bonnes actions, et ces bonnes actions le perdirent. D’abord il était allé chercher dans sa modeste retraite, pour en faire une impératrice d’Orient, la fille orpheline du général Frank Bauto, ancien officier des armées romaines sous Gratien et Théodose ; puis, par un de ces procédés violens qui lui plaisaient, il avait enlevé de force à l’église d’Antioche un simple prêtre, l’éloquent et austère Jean Chrysostome, pour en faire un métropolitain de Constantinople ; mais l’évêque et l’impératrice s’étaient bientôt ligués pour le détruire, celle-ci par jalousie de domination sur son mari et sur l’état, celui-là par ressentiment pour un privilége ecclésiastique violé. Quand le ministre d’Arcadius eut succombé sous cette double attaque et que les vainqueurs se trouvèrent en présence, également avides de pouvoir et séparés d’ailleurs par une inimitié instinctive, la lutte couvrit entre eux, lutte formidable, la plus terrible peut-être qui ait jamais agité un état et une église. Elle entraîna dans sa sphère d’action le prince et le peuple, la cour et la ville, les classes pauvres en révolte contre les classes riches ; elle divisa l’épiscopat ; faillit armer les deux moitiés du monde romain l’une contre l’autre et menaça la chrétienté d’un long schisme. J’ai choisi cette lutte comme sujet d’une étude des mœurs chrétiennes en Orient au IVe siècle. Dans une autre étude, j’ai essayé de peindre la société chrétienne d’Occident autour de saint Jérôme, moine, théologien, écrivain polémiste ; je ferai voir, en la personne de saint Jean Chrysostome, l’évêque politique, et autour de lui les partis religieux, les mœurs, les passions de la société orientale.

I.

Au moment où commencent nos récits, c’est-à-dire à la fin de l’année 399, Eudoxie, impératrice depuis quatre ans, était encore dans toute la fleur de la jeunesse. Elle n’avait rien perdu de cette éclatante beauté qui surprit le cœur d’Arcadius le jour où le jeune empereur aperçut son portrait peint sur une tablette de cire que l’eunuque avait glissée à dessein dans la chambre impériale, mais beaucoup de changemens indépendans de la beauté s’étaient accomplis en elle. La fille du frank Bauto n’était plus cette orpheline modeste et retenue qu’Eutrope était allé déterrer dans un coin obscur de Constantinople comme un trésor caché à tous les regards, et qu’il avait fallu arracher aux graves leçons du philosophe Pansophius, son précepteur, pour la faire monter sur un trône. L’orpheline ignorante du monde était devenue fière, hardie, insatiable de plaisirs et de faste ; la jeune fille pauvre était devenue avide d’argent. L’habitude de la domination dans une cour d’eunuques et de flatteurs avait même développé chez cette descendante des Franks je ne sais quoi d’âpre et de cruel, et, pour me servir du mot d’un contemporain, quelque chose de la « férocité barbare » qui coulait dans ses veines avec son sang. L’ennui de son mariage ou plutôt de son mari avait du reste marché de pair dans son âme avec les infatuations de la grandeur.

Des deux fils de Théodose, ces indignes enfans d’un grand prince, Arcadius, l’aîné, était le plus honnête et le moins intelligent. Exempt des vices et du caractère violent de son frère Honorius, il n’avait pas non plus son énergie ; sa vie s’écoulait dans une somnolence maladive qui répondait à l’hébétement de son esprit, étranger à toute occupation sérieuse et façonné à l’obéissance sous ses chambellans d’abord, puis sous ses ministres et sa femme, qui pensaient et voulaient pour lui. À moins de trente ans, Arcadius donnait des signes d’une décrépitude précoce ; on eût dit qu’il avait franchi la virilité pour passer sans transition d’une enfance à l’autre. Deux choses le tiraient pourtant de son hébétement ou de ses innocentes occupations de calligraphie, dans lesquelles il excellait, c’était une atteinte portée à l’honneur de l’impératrice ou la crainte de se brouiller avec l’église. Il entrait alors dans des emportemens furieux comme le jour où il avait voulu tuer son précepteur pour l’avoir puni. Sauf ces soubresauts, il vivait dans une tranquille absorption en lui-même, insoucieux et ignorant de ce qui se faisait dans sa maison comme dans son empire, crédule d’ailleurs et dissimulé, en tout point un digne élève des eunuques.

Avec un tel mari, au milieu d’une cour corrompue, Eudoxie, sans guide, sans expérience, avait bientôt cédé au goût des plaisirs, tout nouveaux pour elle, ou plutôt elle s’y était précipitée avec ces instincts impétueux que les contemporains qualifiaient de férocité barbare. Sa réputation en souffrit grandement, et la mort d’Eutrope arrêta peut-être à temps des révélations qui l’eussent perdue près de son époux. Le favori en titre était alors un certain comte Jean, intime confident d’Arcadius dans l’administration des affaires publiques et probablement le ministre secret par les mains duquel l’impératrice tenait les rênes du prince et de l’empire. Leur liaison dura plusieurs années, et avec si peu de retenue que, lorsqu’en 401 Eudoxie mit au monde un quatrième enfant, qui fut Théodose II, la malignité publique salua le jeune prince du titre de « fils du comte Jean, » et l’écho de ces bruits scandaleux a été recueilli par l’histoire.

Sans s’intéresser plus que de raison à l’empereur Arcadius, le peuple s’était ému de ce déshonneur infligé à la maison de Théodose, et plusieurs fois, dans les émeutes qui agitèrent Constantinople à cette époque, on demanda la tête du comte Jean. Une des exigences du Goth Gaïnas, lors de sa fameuse révolte de l’année 399 qui mit la ville impériale à deux doigts de sa ruine, fut l’extradition de trois officiers du palais au nombre desquels était le favori, que l’empereur livra d’ailleurs sans grand scrupule. On ne doutait point que ce ne fût le livrer à la mort ; mais Gaïnas se contenta vis à vis de son prisonnier d’une de ces terribles plaisanteries que se permettaient parfois vis-à-vis des Romains les généraux barbares en gaîté. Ayant fait comparaître le comte Jean dans sa tente, où se trouvait en guise de bourreau un soldat armé du glaive et à quelques pas de là un billot, il lui ordonna d’une voix menaçante de se préparer à la mort. Celui-ci s’agenouilla sans mot dire, posa sa tête sur le billot, et Gaïnas donna le signal de frapper. Le soldat, qui avait reçu sa consigne, baissa le bras avec effort, comme pour trancher la tête d’un seul coup ; mais, arrivé tout près de la gorge du patient, il ne lui fit qu’une légère entaille avec le fil de l’épée, après quoi le comte Jean, plus mort que vif, fut jeté à la porte et conduit en exil au fond de la Thrace. Gaïnas étant mort, le favori reprit sa place au palais, abusa de l’aveuglement d’Arcadius, excita de nouveau la colère du peuple, et dans une émeute d’habitans et de soldats on força sa maison pour le tuer. Averti à temps, il s’évada, courut se cacher dans une maison étrangère, et on prétendit que l’archevêque Jean Chrysostome, qui avait eu connaissance de sa retraite, en indiqua le lieu aux soldats. Ce bruit était, selon toute apparence, calomnieux, car le comte Jean sut échapper encore une fois. Fondé ou non, il arriva aux oreilles de l’impératrice, et, comme on le pense bien, il lui laissa dans le cœur un ressentiment inextinguible.

Rien n’égalait l’aveuglement d’Arcadius, sinon l’ambition effrénée de sa compagne. Non contente d’exercer en fait un pouvoir absolu sur les affaires de l’état, Eudoxie voulut l’exercer en droit. Le 9 janvier de l’année 400, elle se fit décerner le titre d’Augusta, tandis que jusqu’alors elle n’avait porté que celui de nobilissime. Ce n’était pas assez, elle voulut que sa statue fût exposée dans tout l’Orient, à l’instar de celles des empereurs, aux adorations des peuples, et elle la fit promener de province en province dans l’appareil et avec les insignes de la souveraineté. Il existait dans le monde romain des préjugés enracinés contre le gouvernement des femmes, dont on adoptait l’influence et les honneurs comme émanant du césar ou de l’auguste proclamé et reconnu dans les formes légales, mais non comme leur appartenant en propre. Augusta, épouse ou mère d’empereur, n’était qu’un reflet de l’empereur lui-même, et ne pouvait rien revendiquer personnellement dans les pouvoirs ou les honneurs qui lui étaient décernés. L’innovation introduite par Eudoxie émut tout ce qui portait le nom de Romain. On y crut voir la prétention de régner à la manière des reines barbares de l’Orient, Nitocris ou Sémiramis, et de violentes protestations s’élevèrent de tous côtés. Il en vint surtout du domaine d’Occident, où les mœurs repoussaient plus énergiquement qu’en Orient la domination des femmes, et Honorius crut devoir faire connaître à son frère son mécontentement, ainsi que la plainte unanime du sénat de Rome et de l’Italie. Eudoxie persista, et Arcadius brava tout pour elle.

Si absolu que fût devenu depuis la mort d’Eutrope l’empire d’Eudoxie sur l’esprit de son mari, il y laissait encore place pour un autre sentiment, la peur de l’archevêque. Ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, Arcadius, sincèrement religieux, craignait par-dessus tout de se brouiller avec l’église, puis le caractère de Chrysostome lui imposait. Il ne l’avait jamais vu arriver vers lui que dans des circonstances graves et souvent violentes, armé des censures ecclésiastiques, des menaces et presque de l’anathème, réclamant tantôt pour l’église, tantôt pour le peuple, tantôt contre les corruptions et les injustices de la cour, et chaque fois Arcadius avait cédé. On savait en outre que, si Chrysostome était le patron des classes populaires dans les agitations de la ville, il en était aussi l’idole. Avec moins d’emportement dans le caractère et moins de désir de montrer sa force, cet homme eût été le maître de l’empereur, ou du moins il eût balancé près de lui le crédit de l’impératrice. Celle-ci le comprit de bonne heure, et, avec l’instinct féminin de la domination, de bonne heure aussi elle chercha le moyen de ruiner l’homme pour mieux combattre le prêtre. Profitant de l’absence de Chrysostome, qu’on ne voyait jamais à la cour et qui d’ailleurs ne prêtait que trop le flanc à la critique par l’âpreté de son humeur et par des manières ou des habitudes de vivre assez étranges, elle l’attaquait journellement près de l’empereur, employant à tour de rôle le ridicule, la diffamation, la calomnie, et ces odieuses manœuvres n’étaient pas sans effet sur un esprit débile, dont toute l’indépendance consistait à changer de joug. L’exemple de la souveraine devint la loi des courtisans. Quiconque voulut plaire, entrer dans l’intimité d’Eudoxie, obtenir par elle justice ou faveur, dut se faire l’écho des haines et des railleries contre Chrysostome. En un mot, une ligue se forma au palais impérial contre l’archevêque, et l’impératrice en fut le centre.

Au-dessous de l’impératrice, le premier rang dans cette ligue diabolique appartint à trois femmes, ses intimes amies, qui durent à leurs méfaits le triste honneur d’occuper une place dans l’histoire. Elles se nommaient Marsa, Castricia et Eugraphia, et outre leur perversité commune elles se rapprochaient par plus d’un trait de ressemblance. Toutes trois étaient veuves ; toutes trois, après s’être montrées fort galantes dans leur jeunesse, s’obstinaient à l’être toujours ; toutes trois enfin possédaient un immense patrimoine, qu’elles accroissaient incessamment par des rapines sous le patronage de leur maîtresse. Leurs noms seuls jetaient l’épouvante dans les familles. Eudoxie en effet, cumulait, comme je l’ai dit, la soif de l’or avec celle du plaisir. Les historiens nous la montrent insatiable dans sa passion d’amasser, dépouillant les faibles, forçant la main aux officiers du fisc pour avoir une part dans les confiscations et provoquant elle-même des procès criminels pour grossir son lot. Une maison, une terre lui plaisaient-elles, on les voyait passer bientôt dans ses mains, tant ses agens avaient d’habileté et de scélératesse. À ce sujet, l’on parla beaucoup d’une vigne dont elle avait spolié une pauvre veuve parce qu’elle en avait trouvé les raisins bons. Ainsi s’était transformée la fille du Frank Bauto dans cette cour sans mœurs et sans justice ; mais l’histoire ne fut pas seule à la punir : Eudoxie rencontra en face d’elle dans ses déprédations éhontées Jean Chrysostome, comme elle l’avait rencontré dans le scandale de ses amours, et la vigne de la veuve devint aussi célèbre à Constantinople que le champ de Naboth dans Israël. On comprendra ce que l’impunité, due à de pareilles exemples, produisait de malheurs et de ruines sur tous les points de l’empire.

L’âme de ce trio malfaisant était Marsa, à qui son rang social et ses alliances donnaient un grand poids en tout ce qui regardait les choses du monde. Quelque parenté éloignée la rattachait à l’impératrice, probablement par la mère d’Eudoxie. Marsa avait fait dans sa jeunesse un mariage illustre en épousant Promotus, général important des armées de Théodose, que le préfet du prétoire, Rufin, pour se venger d’une insulte, avait livré aux barbares dans un service commandé. Toujours faible vis-à-vis de Rufin, Théodose pleura son général sans punir son préfet ; mais, comme dédommagement à sa famille, il adopta en quelque sorte les fils orphelins de Promotus, qui reçurent au palais impérial la même éducation que les jeunes césars. Un si grand honneur exalta l’orgueil de la mère, et lorsqu’un mariage inattendu eut amené sa parente au rang suprême, elle devint à la cour un personnage considérable. Marsa, du reste, menait joyeusement son veuvage entre la galanterie et le rôle d’une impératrice en sous-ordre, faisant montre de son crédit, protégeant les uns, persécutant les autres, vendant les places à beaux deniers comptans et remplaçant le plaisir par l’intrigue quand le plaisir l’abandonna. Irrité par le scandale de ses déportemens, Chrysostome ne lui avait ménagé ni les réprimandes directes ni les censures allusives, et Marsa lui en gardait rancune ; aussi travaillait-elle assidûment à le perdre.

Castricia la seconde était une copie de Marsa sans rien de particulier, du moins les historiens ne nous en parlent que comme d’une très grande dame, très avide d’argent, très intrigante, très perverse ; elle avait eu pour mari le consul Saturninus, mort depuis peu d’années.

La troisième a des traits plus marqués dans l’histoire, et son nom est plus étroitement lié aux persécutions de Chrysostome. On ne sait quel avait été son mari ; mais elle était veuve, ainsi que je l’ai dit, très répandue dans le monde, puissante en intrigue, et prodigieusement riche d’une fortune mal acquise qu’elle employait à mal faire. Eugraphie avait contre l’archevêque un de ces griefs que les femmes ne pardonnent guère. Plus que sur le retour et obligée de rappeler par les ruses de la toilette des agrémens qui l’avaient fuie et un troupeau d’adorateurs bien éclairci, elle scandalisait la société chrétienne par l’étalage de sa jeunesse empruntée. On ne la voyait en public et même à l’église qu’enduite de céruse ou de minium et les yeux peints d’antimoine, comme une idole d’Égypte. Ces coquettes surannées étaient pour l’archevêque un vrai sujet d’aversion. Il les poursuivait à l’église, où il les menaçait de les excommunier et de leur fermer les portes du lieu saint, si elles ne donnaient aux pauvres tout l’argent qu’elles dépensaient à s’enlaidir. « Je vous en avertis, leur disait-il dans un de ses sermons, et je le fais non plus en manière de simple exhortation, mais comme un commandement que je vous adresse, je vous avertis que si vous ne vous amendez pas, je vous chasserai d’ici ; puis si l’on vient me dire que, retranchées de mon église, vous vous réfugierez chez les hérétiques, je ne m’en mettrai point en peine, et ceux qui me blâmeraient, je les dispense de me défendre au tribunal de Dieu, lorsque j’y serai jugé. »

Il les poursuivait jusque dans leurs maisons. « Suivant le précepte de saint Paul, nous dit le plus curieux de ses biographes, Palladius, évêque d’Hellénopolis, son confident, son ami et son compagnon de persécution, Chrysostome allait dans les maisons particulières donner des enseignemens d’honnêteté aux femmes qui en avaient besoin, à celles-là surtout qui, étant vieilles, faisaient tout pour paraître jeunes. » La mode était alors parmi les dames de Constantinople de ramener sur le devant de la tête, leurs cheveux frisés en boucles, de manière à en recouvrir le front d’une tempe à l’autre. Des plus bas étages de la société, car c’était la coiffure ordinaire des courtisanes, cette mode avait gagné les plus élevés : de jeunes matrones l’avaient prise, et Eugraphie une des premières, comme protestation de sa perpétuelle jeunesse. Or cette coiffure qui laissait les cheveux à découvert, blessait les idées chrétiennes de décence en Orient, surtout quand elle s’appliquait aux veuves et aux femmes âgées, à qui l’usage prescrivait de porter des bandeaux ou des voiles. La vue d’Eugraphie dans cette toilette juvénile mit Chrysostome hors des gonds. « Pourquoi, lui dit-il, voulez-vous contraindre votre corps à rajeunir quand il ne le peut pas ? Vous rabattez vos boucles de cheveux sur votre front à la manière des prostituées pour tromper ceux qui vous voient, mais, croyez-le bien, vous ne faites que leur déclarer vos rides. » Chaque fois qu’il la rencontrait ainsi parée, il lui tenait les mêmes discours. Ces admonestations, on en conviendra, devaient plaire médiocrement à des coquettes du genre d’Eugraphie.

Une circonstance particulière donnait aux paroles de Chrysostome un caractère tout à fait personnel quand il prêchait dans les églises de Constantinople contre le faste et le déréglement des dames de la cour. Dans les basiliques d’Orient, les sexes étaient séparés ; les hommes occupaient le plain-pied des nefs, la place des femmes était dans de hautes galeries qui dominaient à droite et à gauche les arcades des nefs ; c’est là qu’elles assistaient au saint sacrifice, ainsi qu’à la lecture des Écritures et aux collectes qui suivaient la messe. À l’extrémité de la nef, sur les marches du chœur, en avant des portes d’or et des voiles qui fermaient le sanctuaire, s’élevait une tribune construite d’ordinaire en marbres précieux et décorée de sculptures et de pierreries, dans laquelle on montait du chœur par deux escaliers attenant à ses deux faces latérales. Cette tribune se nommait l’ambon et se transforma au moyen âge en une galerie transversale servant de clôture au chœur, et qu’on appela le jubé. C’est là que se faisait par l’office des lecteurs et des diacres la communication au peuple de l’épître, de l’Évangile et des leçons ; c’est là aussi que montait le prêtre officiant quand il avait quelques prières particulières à réciter aux fidèles ou quelque recommandation familière à leur adresser. L’évêque prêchait habituellement de l’abside ou des portes du sanctuaire. Chrysostome, qui avait la voix faible et que la foule assiégeait pour l’entendre, à tel point qu’il y avait péril d’être étouffé autour de lui, fit transporter sa chaire épiscopale sur l’ambon, d’où sa voix parvenait plus aisément dans toutes les parties de la basilique. De là son regard planait sur les galeries des femmes, et, lorsque la prédication s’adressait aux toilettes indécentes, il avait précisément en face de lui celles qui les portaient. Eugraphie et les amies d’Augusta occupant dans ces galeries une place d’honneur, on comprend que le moindre regard, le moindre geste de l’orateur pouvaient donner à ses observations morales une application directe que l’auditoire saisissait malignement. Le reproche d’allusions provocantes est en effet un de ceux que les contemporains firent à Chrysostome, et que l’histoire a répétés ; peut-être tenait-il en partie à la disposition des lieux où il prêchait, et cette explication m’était nécessaire pour l’intelligence complète des faits qui vont suivre.

Un furieux désir de vengeance s’était donc emparé d’Eugraphie, et comme elle était puissante dans la ville par ses immenses richesses, comme elle se servait de l’impératrice tout en la servant, elle monta une ligue terrible contre l’archevêque. Sa maison devint le rendez-vous de tous les ennemis de Chrysostome ou de quiconque pouvait leur fournir une arme pour le frapper : elle y attira des laïques et des prêtres, des officiers du palais, des courtisans et jusqu’à des moines. Tout clerc mécontent (il y en avait beaucoup de ce nombre, car, ainsi qu’on le verra bientôt, la sévérité de l’archevêque n’était guère du goût de son clergé), tout prêtre interdit, tout diacre cassé pour ses méfaits, toute diaconesse licenciée pour ses galanteries ou sa mondanité, accouraient aussitôt chez Eugraphie y grossir par leurs propos le noyau des calomnies et des haines. Deux diacres s’y firent remarquer entre tous par l’impudence de leurs attaques, l’un, adultère convaincu, avait été expulsé à ce titre, et l’autre renvoyé pour homicide : il avait battu un enfant qui lui servait de domestique jusqu’à le laisser mort sur la place. C’est dans leurs conciliabules que se fabriquaient les machinations dirigées contre l’archevêque, là que s’essayaient à son sujet les facéties cruelles, les mensonges, les perfidies : rien ne trouvait grâce devant ce tribunal ennemi, ni le costume de Chrysostome, ni sa maigreur et sa petite taille, ni ses mœurs. On l’accusait de dépouiller l’église à son profit, de rester seul à seul avec des femmes en écartant les témoins et de faire durant la nuit des orgies de cyclope, d’avoir commis des actes de violence, des sacriléges, etc. Nous parlerons plus tard de ces impostures odieuses, qui, habilement propagées, devinrent autant de sujets d’incrimination devant un concile. Pour le moment, je me bornerai à dire ce que c’étaient que ces repas nocturnes qu’on qualifiait si grotesquement d’orgies de cyclope, et qui firent tant de bruit lors de son procès.

Le jeune Chrysostome, au sortir des bancs de l’école, s’était vu saisi d’une indomptable passion pour la vie du désert. Réfugié dans une grotte du mont Casius, à peu de distance d’Antioche, il y avait mené l’existence la plus isolée et la plus sauvage, passant les nuits debout pour dompter le sommeil et jeûnant jusqu’à l’anéantissement complet de ses forces. Ces folles austérités dans une caverne humide avaient détruit sa santé ; il y avait gagné une sorte de paralysie des parties inférieures du corps et l’impossibilité de digérer. Son estomac délabré ne souffrait plus que certaines espèces de viandes en minime quantité, et rentré dans les villes il avait dû renoncer à la vie commune ainsi qu’aux habitudes du monde. Si l’on joint à cette infirmité son humeur chagrine qui lui faisait aimer la solitude, on comprendra comment à son arrivée dans Constantinople il fut un sujet d’étonnement pour un clergé mondain et pour une société débauchée qui passait une partie de la journée à table, et où le bon ton voulait qu’on se montrât ivre dès le matin. Le prédécesseur de Jean d’Antioche, Nectaire, ancien préfet de la ville, avait vécu en homme du monde, sans cesser d’être pour cela un bon évêque et un prêtre respectable ; mais le goût et la santé de Chrysostome ne lui permettaient pas d’en faire autant. Il déclara donc dès son début qu’il ne mangerait chez personne et n’inviterait personne chez lui ; il s’abstint même d’accepter les invitations de l’empereur. Les uns virent dans cette sobriété monacale une critique indirecte de leurs pratiques, et le clergé surtout s’en formalisa ; les autres au contraire (qui l’eût pensé ?) y virent un signe d’intempérance. On prétendit qu’il s’enfermait le soir pour se livrer à des repas somptueux et sans fin, à des orgies de cyclope, comme disaient agréablement ses ennemis. Et pourtant qui eût pu forcer les abords de sa retraite l’aurait souvent trouvé à jeun à des heures avancées de la nuit, goûtant à peine un peu de légumes et de viandes qu’Olympias, sa diaconesse préférée, lui faisait préparer presque malgré lui. La calomnie n’en marchait pas moins son train, et ses amis eurent beaucoup de peine à le justifier de cette séquestration volontaire, qui eût été blâmable assurément dans un évêque, si des causes autres que son humeur misanthropique ne la lui avaient pas imposée.

Sitôt qu’un conte bien absurde, une méchanceté bien noire, avaient été apportés chez Eugraphie ou recueillis par elle au dehors, elle courait en divertir l’impératrice, et Arcadius sortait quelques instans de son hébétement pour rire ou s’irriter aux dépens du prêtre qui l’effrayait. Ces mensonges étaient également colportés dans la ville, où les ennemis de Chrysostome avaient sous la main une milice toujours prête : c’était un troupeau de moines mendians qui parcouraient Constantinople dans tous ses recoins, vêtus de costumes grotesques et coiffés de longues crinières pendantes à la manière des philosophes cyniques, auxquels ils ressemblaient beaucoup plus qu’à des cénobites chrétiens. Chrysostome, qui avait le respect et l’admiration de la vie monastique, et qui cherchait à la pratiquer encore dans son palais archiépiscopal, la voulait austère, laborieuse, et il détestait ces bateleurs qui, pour quelques oboles, amusaient la populace des carrefours en mêlant aux prières de l’église d’indignes bouffonneries. Il avait voulu supprimer dans sa ville métropolitaine ces couvens de moines errans, ou les obliger à la vie sédentaire et au travail des mains ; mais ils échappaient aux sévices de l’évêque, et l’abus continuait malgré ses efforts. Aussi ne le ménageaient-ils pas dans leurs facéties, Un de leurs supérieurs, nommé Isaac, s’était rendu redoutable aux évêques précédens par les satires dont il les poursuivait devant la populace. Il se fit une gloire cruelle de déchirer celui-ci, et, passant de l’ignoble scène des rues sur un plus grand théâtre, il se porta son accusateur implacable devant les conciles.

Tel était le camp où se tramait la déposition de Chrysostome, sa mort peut-être, et qui étendait ses intelligences dans la haute société de Constantinople et dans le clergé sous le patronage de l’impératrice. Nous suivrons dans le monde riche et élégant les ramifications de ce parti : l’armée de l’archevêque était ailleurs.

II.

Chrysostome avait alors cinquante-trois ans, et il achevait à peine la troisième année de son épiscopat au moment où s’ouvrent nos récits. Monté sur le premier siége de la chrétienté orientale par la volonté de l’empereur et de son ministre, malgré l’opposition du clergé de la ville et les cabales d’évêques considérables des provinces, il avait eu de rudes débuts, et malheureusement rien en lui n’était fait pour les adoucir. Dire pour expliquer la vie épiscopale d’un tel homme, si courte et si remplie d’angoisses, que le monde persécute les saints et que Dieu le permet afin d’éprouver ses fidèles, c’est ne rien dire absolument, ou c’est entrer dans des considérations mystiques que l’histoire ne nie ni n’affirme parce qu’elles sont en dehors d’elle, et encore faudrait-il expliquer dans ce système comment les fidèles travaillent eux-mêmes à s’attirer les épreuves que leur inflige le monde. Chrysostome vaut bien qu’on l’étudie un peu plus sérieusement, sans que ses souffrances fassent oublier ses fautes, ou que sa sainteté et sa gloire voilent autour de lui la vérité. Que l’église le compte parmi ses saints martyrs, elle en a le droit, car il fut iniquement persécuté ; que la gloire le place au rang de ses plus illustres enfans, ce n’est que justice, car il fut un orateur admirable ; mais l’histoire va chercher l’homme à travers toutes les auréoles. J’essaierai de le faire ici avec tout le respect que méritent de grandes infortunes et une grande mémoire.

Le jour où l’eunuque Eutrope, dans la plus louable des intentions, arracha l’éloquent prêtre d’Antioche à sa vie d’étude et de gloire modeste, pour en faire l’évêque de la seconde Rome, il commit une faute qu’il reconnut bientôt à ses dépens. En face d’une cour frivole et galante qui s’occupait du gouvernement de l’église au milieu des plaisirs, il plaçait le plus intraitable des moines ; en face d’un clergé tout mondain, un anachorète qui n’estimait que le désert ; en face d’une société fière de sa richesse et de son luxe, un homme qui avait la richesse en effroi et poussait à l’extrême l’ostentation de la simplicité. Aussi à peine le nouvel élu était-il installé sur son siége, que la guerre commençait entre lui et ceux qu’il venait gouverner. Sans doute Chrysostome trouvait dans son troupeau bien des plaies saignantes à guérir, mais il ressemblait trop à ces opérateurs hardis qui aiment l’art pour l’art, et abusent du fer et du feu pour extirper un mal sans s’inquiéter beaucoup du malade. La solitude d’où il sortait ne l’avait guère habitué au ménagement des hommes, et toute concession en face du bien absolu lui paraissait un manquement au devoir et presque un crime. Fidèle à l’idéal de sainteté qu’il s’était imposé à lui-même, il l’exigeait imprudemment des autres, et portant dans l’exercice d’une autorité presque incontrôlée le défaut habituel des solitaires jetés par les événemens. dans le mouvement du monde, il était ombrageux, hautain, jaloux de son pouvoir, toujours prêt à l’accroître, impatient de toute opposition, et convaincu que les inimitiés qu’il soulevait s’adressaient non à lui, mais à Dieu même, qui lisait ses intentions dans le fond de son âme. Ses admirateurs étaient forcés de reconnaître qu’il était orgueilleux et opiniâtre, et pourtant ils le respectaient, tant il y avait de vertus sous cet orgueil : ils l’appelaient le saint, et ceci était vrai ; ses ennemis l’appelaient l’irascible, le superbe, le violent, et ceci était vrai encore. Ce vent de fortune prodigieuse qui avait jeté un simple prêtre de province sur le siége métropolitain de tout l’Orient, à côté du trône des césars, lui semblait l’effet non d’un caprice ou d’une faveur des hommes, mais d’une volonté expresse de Dieu, qui le destinait à tout changer. Imbu des lectures de l’Ancien Testament, dont il s’était infusé pour ainsi dire l’esprit âpre et inflexible, il se donna vis-à-vis des puissans de son temps le rôle d’un Nathan devant David, d’un Élie devant Jézabel, d’un Isaïe devant les prêtres de Baal ; mais les prêtres de Baal étaient nombreux, et ce furent eux qui commencèrent sa ruine. En lutte avec tout le monde à la fois, il ne réussit, chose triste à dire, que contre celui qui l’avait élevé.

La réforme de l’église de Constantinople n’était pas aisée d’ailleurs, et le contemporain que nous avons cité plus haut, Palladius d’Hellénopolis, qui nous a laissé sous forme de dialogue une vie de Jean Chrysostome écrite pour sa justification, nous initie au rude travail, dont il fut près de lui le spectateur. Dans l’énumération des vices du clergé qu’il fallait avant tout prendre corps à corps sous peine de manquer au premier devoir de l’évêque, Palladius en signale trois qui à eux seuls eussent amené la ruine de cette église, savoir : la luxure, la gourmandise et l’avarice, « vraie métropole des maux, » ajoute-t-il, attendu qu’elle les engendre et les nourrit.

C’était surtout dans le coupable abus des sœurs agapètes ou femmes sous-introduites que consistait ce vice de luxure reproché par Palladius au clergé byzantin. Cet usage assez récent, si nous en croyons Chrysostome lui-même, avait si bien prospéré, s’était si bien répandu partout à la manière de l’ivraie, qu’il infectait maintenant la chrétienté entière en Occident comme en Orient, et menaçait de passer à l’état d’institution dans l’église. Les docteurs avaient eu beau protester, les conciles lancer l’anathème, les lois civiles elles-mêmes sévir contre ce concubinage des clercs et cette prostitution des vierges, aussi mortels à la discipline que flétrissans pour la religion, l’abus résistait à tous les remèdes, et semblait multiplier ses racines sous les censures mêmes. Le corps des clercs infecté de ce vice formait une conjuration puissante devant laquelle plus d’un évêque et plus d’un docteur s’étaient brisés, témoin Jérôme exilé de Rome pour l’avoir combattu. Chrysostome n’était pas à son début dans cette lutte périlleuse. N’étant encore que diacre d’Antioche, il avait composé deux traités restés fameux, le premier à l’adresse des clercs, le second des vierges qui s’abandonnaient aux désordres de cette fraternité menteuse, et lorsque, devenu évêque, il retrouva dans l’église que Dieu lui confiait la même plaie plus profonde encore et plus envenimée, il saisit le rasoir, suivant une métaphore familière à son biographe et qui probablement venait de lui-même, et se mit à opérer sans pitié comme sans crainte.

Le dur médecin fit comparaître devant lui en particulier tous ceux qu’il savait vivre de la sorte, chassa les uns, réprimanda les autres avec menaces, puis renouvela en commun ses exhortations et ses censures. « Mal pour mal, leur disait-il, je préfère à des clercs tels que vous les entremetteurs de la débauche publique. Ces misérables sont éloignés des remèdes, ils les ignorent, et leur funeste métier les condamne au mal ; mais vous, vous demeurez dans l’officine même de la santé, vous êtes les dispensateurs des remèdes de l’âme, et non-seulement vous vivez dans la corruption, mais vous la semez jusque chez les bons ! » Il disait encore « que les courtisanes étaient moins criminelles à ses yeux que ces fausses sœurs qui se servaient du mot de virginité pour couvrir leurs débauches. » Tels étaient les énergiques discours par lesquels, suivant Palladius, il essayait de faire rougir son clergé pour le ramener à une vie honnête. Ses livres, et principalement les deux traités dont j’ai parlé, nous donnent une idée plus complète de ce que devaient être ces conférences si salutaires à la morale du temps et si curieuses pour l’histoire. Nous en extrairons quelques passages où Chrysostome met à nu les misères du prêtre et la dégradation de la femme sous les liens de cette sorte d’inceste qui portait sa peine avec lui. Par une audace que le but de ses tableaux absout et justifie, il introduit le lecteur dans le ménage même ou cohabitent un clerc et sa sœur agapète, et tour à tour il examine ces deux hypothèses si la femme associée est pauvre ou si elle est riche.

« Entrons, dit-il, dans le logis où ils vivent ensemble et supposons d’abord que la fille soit pauvre. Pauvre, la voilà obligée de travailler de ses mains. Le prêtre est là près d’elle, leur appartement est commun, leur chambre commune, leurs meubles sont les mêmes. Eh bien ! dites-le-moi, quel spectacle vous présentera la demeure d’un homme voué par état à la contemplation solitaire ? Des jupons de femme, des ceintures, des mitres accrochées aux murailles, dans la chambre une navette, des quenouilles, un fuseau, un métier à tisser, des corbeilles et dans tous les recoins des approvisionnemens de laine ou de lin, accompagnés de peignes et de cardes : voilà l’ornement, la décoration du domicile d’un prêtre ! Les servantes ou les filles du voisinage y viennent travailler ou babiller avec la dame ; les gros rires éclatent, le prêtre prend part à leur gaîté, à leurs propos, parle laine, fuseaux et chanvre, en un mot se fait femme pour vivre avec elles. Quelquefois les commères se querellent, le domestique manque de respect à la maîtresse, le prêtre accourt pour mettre le holà ! Oh ! comme cette vie s’accorde bien avec les affaires du salut !

« Supposons maintenant que la sœur spirituelle soit riche. Ce seront d’autres conditions pour le prêtre, un autre spectacle dans sa demeure, une autre misère dans sa vie. Cette fille étant riche, il faut que rien ne lui manque, car les matrones du monde élégant et délicat sont moins exigeantes en commodités que ces vierges-là, et c’est au prêtre d’y pourvoir. Aussi quel mouvement il se donne pour la contenter ! Il court d’abord chez l’argentier savoir si la vaisselle est prête, si le miroir de la dame est en état, si l’on aura à temps opportun l’amphore au vin ou la fiole à l’huile. De l’argentier il passe chez le parfumeur, et en effet ce genre de vierges est passionné pour les onguens, il les lui faut variés et chers. Le prêtre explique au marchand quels sont ceux que préfère la dame. Après le parfumeur, c’est le marchand d’étoffes, le fabricant de toiles et de tapis. Le prêtre va, vient, marchande, débat les prix, emploie toutes les ruses de l’acheteur en face du vendeur. Même visite au cordonnier, la journée du prêtre se passe ainsi à circuler de boutique en boutique, l’âme du prêtre n’est plus à l’église, elle est à la foire !…

« Mais voici la basilique qui s’ouvre. Que de profanations, que de nouveaux scandales nous y attendent ! Le prêtre se tient à la porte, jusqu’à l’arrivée de la dame, et, quand elle paraît, il la précède comme son eunuque ou son huissier, lui fait faire place en bousculant la foule, et recueille le long du chemin les sourires du public. Il arrive que, loin d’en rougir comme il devrait, il en tire souvent vanité. Lorsque approche le redoutable moment des mystères, la dame y assiste, le prêtre tourne la tête vers elle, il semble la consulter du regard, et tout cela se passe en présence de Dieu et des fidèles. La manie de ces femmes est encore de se mêler de tout, elles tranchent dans les questions de l’église, et sèment en tous lieux la discorde. Que de bonnes œuvres, que de saintes inspirations neutralisées à cause d’elles ! Quelqu’un les a regardées de travers, aussitôt la colère plisse le front du prêtre, la rancune entre dans son cœur. Oh ! je vous en prie, mes frères, je vous en supplie à genoux, réveillons-nous de cette honteuse ébriété, reprenons possession de nous-mêmes, prêtres que nous sommes ! et reconnaissons l’honneur que Dieu nous a fait en nous, créant ses ministres.

Saint Paul disait : « Ne soyez pas esclaves des hommes, » moi je vous dirai : Cessons d’être esclaves de femmelettes qui nous entraînent avec elles à la perdition. Le Christ veut que sa milice se recrute soldats vaillans, d’athlètes vigoureux que la lutte laisse debout, il ne nous a pas munis des armes spirituelles, pour que nous vivions serviteurs de filles misérables parmi les laines et les fuseaux. Non, notre mission est de combattre avec les pouvoirs du ciel les puissances invisibles qui nous assiégent, de repousser les phalanges de l’esprit de ténèbres. C’est pour cette guerre que Dieu a ceint nos poitrines de la cuirasse de la justice, nos reins de la ceinture de vérité, qu’il a mis sur nos têtes le heaume du salut, à nos pieds la sandale des apôtres et nous a dit : « Partez, allez enseigner les nations. »

« Entendez-vous là-bas la trompette qui retentit ? L’ennemi donne l’assaut à notre ville, et le clairon appelle ses défenseurs sur la brèche. Tout le monde accourt, sauf un soldat armé qui se renferme dans sa maison et dépose son glaive à terre pour rester assis aux genoux d’une femme. Est-ce que vous le souffrirez ? Est-ce que vous n’enfoncerez pas la porte pour le percer vous-mêmes de vos épées ? Eh bien ! voilà ce que j’essaie vis-à-vis de vous. Il faut vous hâter, car le contact des femmes effémine. Le lion le plus superbe et le plus farouche, quand on lui rase la crinière, quand on lui arrache les dents, quand on lui coupe les ongles, n’est plus qu’un objet honteux et ridicule, un enfant le mène, et il ne lui reste plus que d’inutiles rugissemens. Le prêtre, revêtu d’une force spirituelle, n’est plus qu’une femme quand il a vécu avec des femmes ! »

Et que sera-ce si le prêtre s’est laissé prendre à l’amour de cette fille qu’il a jour et nuit devant les yeux, jour et nuit à ses côtés ? s’il devient jaloux, s’il souffre d’une passion combattue par le devoir ? Que sera-ce encore si le devoir cède à la passion, car l’auteur ne recule devant aucune des hypothèses qui se présentent dans son sujet ? Suivant son expression, il déchire tous les voiles, il perce à jour toutes les cloisons : il va jusqu’à introduire même l’accoucheuse dans ce ménage d’un prêtre et d’une vierge.

Tel était généralement le caractère des enseignemens de Chrysostome ; sa riche imagination savait donner la vie et l’action aux préceptes les plus austères, il traînait les vices au grand jour, sous une complète nudité pour les rendre hideux et ridicules.

La seconde des plaies qui infectaient le clergé constantinopolitain était la gourmandise, la sensualité de la table, la passion des festins, la gueule en un mot, comme la langue latine dit énergiquement. Prêtres et diacres menaient dans cette ville de luxe et de plaisirs la vie la plus molle et la plus somptueuse ; ils ressemblaient pour la plupart à cet ecclésiastique romain dont parle saint Jérôme, qui, né de paysans et nourri dans son village de bouillie noire et de millet, avait acquis sous l’habit clérical le talent de deviner quelle était la race de tel loir, si tel faisan venait de Colchide ou de l’oasis d’Égypte, tel poisson de l’océan Britannique ou de la mer Caspienne. Ces besoins immodérés qu’entraîne la gourmandise donnaient naissance à un troisième fléau, l’avarice, dont nous allons parler amplement, car, s’il fallait beaucoup d’argent pour entretenir dans sa maison la table du prêtre et du diacre, au dehors ces habitudes sensuelles entraînaient les clercs à fréquenter les tables des grands. Chrysostome nous les peint circulant de maison en maison chez les riches pour quêter un repas et avilissant par de basses complaisances leur caractère sacré. Dans des accès de sainte colère, il les traitait de parasites et de sycophantes de théâtre, leur proposant pour exemple son austère sobriété. Il lui répondirent par la calomnie en inventant « ses orgies de cyclope. »

L’avarice était la troisième et la plus mortelle plaie de ce clergé dissolu. Quand les gains licites de l’église ne suffisaient pas aux besoins des clercs et de leur ménage spirituel, ce qui était un cas fort ordinaire, ils faisaient main basse sur son patrimoine, qu’on usurpait et pillait à qui mieux mieux. Les ecclésiastiques, les évêques eux-mêmes n’y mettaient pas grande façon, habitués qu’ils étaient à considérer les biens de l’église comme les leurs propres. L’histoire des conciles est remplie à ce sujet des accusations et des faits les plus graves. Après l’emploi frauduleux du domaine ecclésiastique venaient les captations, les donations surprises, les legs arrachés aux familles, enfin le détournement des deniers confiés aux prêtres pour les pauvres. Ce dernier crime surtout était irrémissible aux yeux de Chrysostome, il le regardait comme un sacrilége, un attentat contre Dieu, car voler les pauvres, disait-il, c’est voler Jésus-Christ. Jérôme, signalant le même vice dans le clergé romain, s’écriait avec une admirable éloquence : « Les lois des empereurs catholiques nous ont frappés d’incapacité à recevoir des donations et des legs. Les prêtres des idoles, les prostituées, les cochers du cirque, peuvent en recevoir ; nous, prêtres chrétiens, nous ne le pouvons pas. Je ne m’en plains point pour l’église, mais je rougis que nous l’ayons mérité. » Chrysostome alla plus loin : il conseilla aux riches charitables de distribuer eux-mêmes leurs aumônes sans les faire passer par les mains des clercs, et la riche diaconesse Olympias, « sa chère dame et vénérée fille, » éparpillant son immense fortune en prodigalités à des ecclésiastiques et à des évêques, il l’en réprimanda hautement. Cet acte courageux excita presque un soulèvement dans le corps sacerdotal, même parmi ses chefs, et comme c’était là la source de tout le mal, « la métropole des vices, » suivant le mot de Palladius, tous les abus se coalisèrent pour se venger. La vengeance fut aussi cruelle qu’inattendue, et qui le croirait ? cet homme austère qui prêchait avec tant d’éloquence le désintéressement et la pauvreté, on l’accusa lui-même d’avarice et de rapine.

Succédant à des prélats magnifiques, à Nectaire par exemple, qui avait apporté sur la chaire épiscopale les habitudes et le luxe d’un préfet de la ville, Chrysostome avait mis son orgueil à retrancher tout ce faste dès son début. Plus d’étoffes de soie sur sa personne, plus de brocarts d’or et de pourpre dans son cortége, les étoffes les plus communes pour les siens, et pour lui quelque chose comme un habit de moine, voilà le coup de théâtre dont il surprit Constantinople. On ne manqua pas de crier à la rusticité, à l’avarice sordide, et l’on prétendit que, s’il supprimait à l’égard des autres les libéralités de sa chère diaconesse Olympias, c’était pour se les appliquer à lui seul. Il voulut mettre dans la décoration de ses églises la même simplicité théâtrale que sur sa personne et celle de ses suivans. Les ornemens de soie et d’or qui paraient à son arrivée les autels des basiliques, les tentures de pourpre, les riches habits sacerdotaux, il ordonna de les vendre. Des revêtemens de marbres magnifiques et des colonnes monolithes que Nectaire avait destinés à l’embellissement de l’église d’Anastasie et qui gisaient à terre attendant l’architecte furent aussi mis à l’encan. Il n’y eut pas jusqu’à des vases sacrés d’un prix énorme qu’il ne fît briser et vendre, ne voulant garder que les plus simples. Enfin un petit bien rural dont la conservation dans le patrimoine ecclésiastique lui paraissait difficile et coûteuse, il l’aliéna pareillement. La réforme du personnel dans le palais épiscopal marchait de pair avec celle du matériel dans l’église. Il avait supprimé l’économe, disant que ces gens-là ne savaient que voler, et que, lorsqu’ils étaient prêtres, ils employaient à faire des comptes de cuisine un temps qu’ils devaient aux œuvres de Dieu. J’ai parlé plus haut de la parcimonie de sa table, entretenue par Olympias, et de l’absence de toute réception officielle à l’archevêché. On fit de tout cela autant de chefs d’accusation pour le convaincre de cupidité et de vol, Cet argent du patrimoine ecclésiastique, ce produit des vases sacrés, des étoffes, des tapis, des ornemens, des marbres, de tous les objets par lui détournés, qu’en avait-il fait ? Lui qui affichait la pauvreté d’un anachorète, qui se faisait nourrir par les mains d’Olympias, qui avait retranché de sa maison épiscopale non-seulement l’appareil nécessaire à la vie décente d’un évêque, mais jusqu’à l’hospitalité, qui est pour lui un devoir rigoureux vis-à-vis de ses collègues et de ses ouailles, que faisait-il de ces économies ? Il les enfouissait dans quelque coin de son évêché, où il entassait denier par denier des trésors immenses. — Je m’étends sur ces imputations parce qu’elles figurèrent en première ligne dans le procès que son clergé lui intenta devant deux conciles. Parties de ses prêtres même, elles arrivaient avec une apparence de vérité à la cour et dans les conciliabules de ses ennemis.

On avait su pourtant bientôt, et ceux-là surtout qui pouvaient observer l’archevêque de près, que personne au monde n’était plus désintéressé, et que, dans cette simplicité dont il faisait montre, on n’avait à lui reprocher que l’ostentation. Nul évêque à aucune époque ne fut plus charitable que Chrysostome. Sans doute il eut des travers, il eut même des vices qui firent son malheur, l’orgueil, le ressentiment, l’amour effréné de la domination ; mais jamais rien de bas ne monta jusqu’à son cœur. Le produit de ces ventes qu’on lui imputait à crime, il l’employait non-seulement à des aumônes dont il se faisait lui-même le juge, mais à des fondations charitables au vu et su de la ville entière. Il établit à Constantinople de ses deniers épiscopaux un hôpital pour les malades et un autre pour les étrangers. Il incitait sans cesse par ses sermons, par ses exhortations privées, par ses exemples, les fidèles riches à construire des lieux d’assistance. Il eût voulu que la ville de Constantinople ne fût qu’un grand hospice, et que chacun eût dans sa maison une chambre réservée pour l’étranger en passage ou pour l’indigent. Nous avons encore un sermon où il adressait à son auditoire ces touchantes paroles : « Le Christ est à votre porte, ouvrez-lui, vous lui devez votre plus bel appartement, et il ne vous demande que le moindre coin. Placez-le où vous voudrez, dans vos arrière-chambres avec vos serviteurs, dans vos celliers, dans vos écuries, avec vos ânes et vos chevaux ; mais logez-le ! »

La réforme des clercs pour être complète devait s’étendre sur les diaconesses ; qui faisaient partie du clergé : œuvre délicate, car ces femmes étaient une sorte de puissance dans l’église. Chrysostome accomplit ce devoir avec sa décision ordinaire, mais aussi avec la rudesse qui gâtait parfois ses meilleures actions. La plupart des diaconesses vivaient très mondainement, accommodant autant qu’elles pouvaient Dieu et Baal ; plusieurs même déshonoraient le sanctuaire par des galanteries scandaleuses. Après avoir recueilli des renseignemens particuliers sur chacune d’elles, le terrible juge les fit comparaître devant son tribunal pour entendre leur arrêt. Il licencia les plus compromises en leur disant : « Je vous rends votre liberté, remariez-vous, vous ferez bien ; » c’était le précepte de saint Paul qui disait aussi : « Mieux vaut se marier que brûler. » À celles pour lesquelles il y avait encore rémission, il imposa une pénitence sévère et des règles de discipline tout à fait monastiques ; il ne parut pas que celles-ci lui fussent beaucoup plus reconnaissantes que les premières.

Telle était dès le début de son épiscopat la situation de Chrysostome en face de son église ; elle ne fit que s’empirer quand les rancunes trouvèrent un point d’appui dans l’impératrice avec l’espoir d’un prochain affranchissement. Il nous reste à voir ce qu’elle était en face des populations et particulièrement du troupeau chrétien de la seconde Rome, qui, au rebours de la première, ne comptait guère de familles élevées qui ne fussent de la religion de l’empereur. Quant aux païens, ils observaient curieusement le spectacle de cette lutte commençante. Assez peu portés pour Eudoxie, mais plus malveillans encore pour l’archevêque, dont l’humeur acerbe et hautaine les blessait, ils étaient tout disposés à prendre parti contre lui dans des questions qui leur étaient d’ailleurs étrangères, et c’est ce qu’ils ont fait dans leurs histoires.

Chrysostome, et c’était le fond de son caractère, mêlait à un vif sentiment de charité évangélique des élans involontaires de révolte contre l’inégalité sociale. Il aimait le peuple d’un amour de prêtre, il l’aimait aussi d’un amour de tribun. Sans voir la richesse d’un mauvais œil, il ne la comprenait que comme un moyen que Dieu nous donne pour le remplacer dans la distribution des biens qui viennent de lui. Le riche insensible aux souffrances du pauvre lui semblait un impie, un sacrilége qui volait Dieu, et l’étalage des plaisirs, le faste insolent de celui qui a vis-à-vis de celui qui n’a pas, un manquement aux lois divines et humaines, Il mettait la vanité des richesses à côté de la dureté du cœur, et poursuivait l’une comme l’autre de ses paroles les plus amères. C’est ce que son biographe appelait « plonger l’acier dans le cœur des riches pour en extirper l’apostume de l’orgueil. » La formidable question du pauvre et du riche, du mauvais riche du moins, de celui qui ne jette pas à Lazare les miettes de sa table, revenait perpétuellement dans ses sermons. Non-seulement l’usure lui était odieuse, mais il lançait l’anathème sur ces prodigalités inutiles qui dispersent dans les fêtes, dans les palais, sur les théâtres, ce que réclame la faim des pauvres. Depuis Sp. Cassius attaquant devant la plèbe de Rome les usures des patriciens, et depuis les Gracques prêchant la loi agraire, pareils accens n’avaient point frappé des oreilles humaines. Sans doute il était de l’essence du christianisme, religion des humbles et des petits, de protéger le pauvre et de recommander la charité aux puissans, et c’est une des gloires de l’église d’en avoir fait un lieu commun de ses prédications ; mais celles de Jean Chrysostome avaient un caractère bien autrement incisif et marqué que les formules ordinaires de la charité évangélique. Ses contemporains en jugèrent ainsi, et encore aujourd’hui plusieurs de ses sermons nous étonnent par leur audace.

En même temps qu’il déployait contre les classes élevées de la société une sévérité parfois excessive, il dépassait peut-être la mesure dans l’expression de son affection pour les classes populaires. Il ne se contentait pas d’aimer le peuple, il l’admirait, il lui croyait des vertus, il lui supposait une sorte de puissance morale particulière. Un tremblement de terre ayant ébranlé Constantinople jusque dans ses fondemens, puis s’étant apaisé tout à coup, Chrysostome dit en chaire « que les vices des riches avaient amené ce péril en excitant la colère de Dieu, mais que les prières des pauvres l’avaient détourné. » — Un autre jour il disait : « Ce qui fait la gloire de ma ville, ce n’est pas d’avoir un sénat, des consuls et autres choses de cette sorte, c’est d’avoir un peuple fidèle. » — « Entrez dans l’église ; vous y verrez notre vraie splendeur, les pauvres attentifs à la parole de Dieu, en sentinelle dans le lieu saint depuis le milieu de la nuit jusqu’au jour sans que le sommeil ou les nécessités de l’indigence puissent les en chasser. » Il ajoutait en désignant les riches : « Je voudrais bien savoir où sont maintenant ceux qui nous troublaient l’autre jour, car leur assistance en ce lieu était pour nous une sorte d’incommodité et de trouble. Je voudrais bien savoir ce qu’ils font, et quelle meilleure occupation ils peuvent avoir que de venir ici comme les autres ; mais je sais bien qu’ils n’en ont aucune et que leur absence n’est que l’effet de leur faste et de leur superbe. Pourtant, dites-moi, je vous prie, quel sujet vous avez de vous estimer si fort et de croire que vous nous obligez beaucoup lorsque vous venez écouter ici les vérités nécessaires à votre salut. Pourquoi donc étaler tant d’arrogance ? Est-ce parce que vous êtes riches et vêtus de soie ? Mais ne devriez-vous pas considérer que ces étoffes sont l’ouvrage des vers qui les ont filées et l’invention des barbares qui les ont tissées ? Ne devriez-vous pas considérer que les courtisanes, les hommes infâmes voués à toutes les abominations, des voleurs et jusqu’à des violateurs de tombeaux, ont tout aussi bien que vous des vêtemens de soie ? Descendez donc des hauteurs fastueuses où vous fait monter l’enflure du cœur, et réfléchissez à votre bassesse, au néant de votre nature. Si fiers que vous soyez, vous n’êtes pourtant que des esclaves, les esclaves de vos vices. Vous ressemblez à quelqu’un qui serait battu tous les jours par ses valets dans sa maison, et se glorifierait, en marchant sur la place publique, d’avoir une foule d’hommes sous son obéissance et de commander à ses concitoyens. Je ne vous souhaite que de tenir de Dieu le droit de leur commander et même de vous attribuer raisonnablement quelque sorte d’égalité avec eux. »

Il suffit d’ouvrir les œuvres de Chrysostome pour voir avec quelle hardiesse de langage il attaquait parfois, à propos du mauvais riche, cette inégalité des conditions qui est le fondement de la société civile. On l’entendit un jour raconter en chaire l’anecdote suivante. « Le territoire de notre ville, disait- il, fut une fois frappé d’une grande sécheresse, les grains ensemencés ne pouvaient germer. Chacun suppliait Dieu de détourner le mal et de dissiper l’angoisse publique ; mais le mal continuait, et, suivant l’antique prédiction de Moïse, un ciel d’airain restait suspendu, immobile sur nos têtes. La famine approchait, on la voyait, on l’attendait, et avec elle la plus cruelle des morts. Le Dieu miséricordieux eut pitié de la ville, tout à coup le ciel d’airain s’amollit, des nuages s’amoncelèrent, et, s’entr’ouvrant soudain, laissèrent tomber la pluie avec tant d’abondance, qu’à sa vue toutes les poitrines haletaient de joie. Ivres de bonheur, les habitans se mirent à courir les rues comme des échappés de la mort. C’était une fête générale, des transports d’allégresse inexprimables. Au milieu de toutes ces joies, un homme cheminait triste, abattu et comme exténué sous le poids de quelque grande douleur. C’était un riche, un des plus opulens de la cité, et quand on lui demanda pourquoi seul il était triste dans le délire commun, il ne put garder au fond de son âme le sujet de sa peine, et de même qu’une maladie intérieure déborde et éclate au dehors dans le paroxysme de sa violence, la maladie de cet homme éclata hideuse à tous les yeux. — « J’avais amassé, dit-il, dix mille mesures de blé, et je ne sais pas ce que j’en ferai à cette heure. » Voilà quel était le sujet de son angoisse. Dites-moi, je vous prie, le bonheur de ce riche consistait-il à pouvoir tenir de tels discours pour lesquels il méritait d’être lapidé comme plus inhumain que les bêtes féroces et comme un ennemi public ? — Que fais-tu, misérable ? tu t’affliges de ce que tout le monde n’est pas ruiné, de ce que tu as perdu l’occasion d’amasser l’or que tu rêvais ! Ne sais-tu pas ce que Salomon a dit autrefois : « Celui qui fait renchérir le blé est maudit du peuple ? » — Tu cours les rues comme l’ennemi des biens de la terre, comme un impie en guerre avec la libéralité du Dieu de tous les hommes, comme un serviteur et un esclave de Mammon ! Ne fallait-il pas arracher ta funeste langue ? ne fallait-il pas étouffer ce cœur qui avait enfanté de si abominables pensées ? Ah ! vous le voyez, la richesse ne permet pas aux hommes de rester hommes ; elle en fait des bêtes et des démons, car qu’y a-t-il de plus odieux qu’un homme riche qui demande à Dieu la famine pour augmenter son or ? Cette passion de l’or produit un effet tout contraire à ses désirs. Au lieu de se réjouir de ce qu’il possède une abondance extraordinaire de blé, il tire de cette abondance même un sujet de douleur. C’est sa richesse qui fait son affliction.

« Si vous voyiez un chef de brigands battre les routes, dresser des embûches aux passans, ravir ce qu’il trouve dans les champs, enfouir l’or et l’argent dans des cavernes et dans des fosses, enlever les troupeaux, les esclaves, les meubles des maisons, le proclameriez-vous heureux à cause de ces richesses qu’il entasse, ou malheureux à cause du supplice qui l’attend ? Eh bien ! voilà le sort des riches et des avares. Ce sont des voleurs qui assiègent les routes, volent les passans, enferment dans leurs champs comme dans des cavernes et des fosses le bien des autres qu’ils ont accumulé. Le voleur peut éviter la peine en s’échappant des mains des hommes, le riche ne trompera pas celles de Dieu. Le riche sera plongé dans l’enfer ; Lazare reposera dans le sein d’Abraham. La sainte Écriture nous l’enseigne : on ne vole pas seulement en enlevant le bien d’autrui, on vole en ne distribuant pas ce qu’on possède. »

Voici le portrait du mauvais riche. « Quoi de plus impudent, de plus éhonté, de plus comparable à la face d’un chien que la face de ce misérable ? et encore un chien est-il plus capable de honte qu’un avare qui arrache le bien de tout le monde ! Ces mains qui salissent tout, cette bouche qui ne se rassasie jamais, sont ce qu’on peut imaginer de plus impur. Le visage d’un mauvais riche, les yeux d’un mauvais riche, ne sont pas le visage et les yeux d’un homme. Cet être ne voit pas les hommes comme des hommes, le ciel comme un ciel, il n’élève pas son regard à Dieu comme au souverain seigneur de toutes choses ; toutes choses pour lui ne sont que de l’or et de l’argent. Quand un regard d’homme tombe sur un pauvre dans l’affliction, le cœur se trouble, des larmes s’échappent des yeux, on sent en soi-même les misères qu’on aperçoit ; mais quand ce riche regarde un pauvre, il n’en devient que plus cruel, et son inhumanité grandit. Un homme ne voit pas le bien des autres comme son propre bien, il voit son propre bien comme celui des autres. Il se dépouille pour ceux qui ont besoin. Un riche n’a rien s’il n’a pas tout, car ce n’est point un homme, son visage même atteste la bestialité de sa nature ; mais les bêtes sont moins impitoyables, leurs mains sont moins ravissantes, leurs ongles moins déchirans. Quand l’ours et le loup se sont rassasiés, ils cessent de courir à la proie ; mais le riche ne se rassasie jamais. Dieu nous a donné des mains pour soutenir notre semblable qui tombe et non pour lui tendre des piéges et le faire choir. Si c’est là l’usage que nous en faisons, mieux vaudrait que nous n’en eussions point, ou qu’on nous les coupât par pitié. Vous êtes touché de compassion quand vous voyez une bête déchirer une brebis, et quand vous déchirez vous-même un de vos semblables, qui vous est uni par la nature, vous ne croyez rien faire d’indigne, et vous voulez encore passer pour un homme ! C’est la miséricorde qui fait l’homme, c’est la cruauté qui fait la bête. L’homme soulage, la bête dévore, et encore la bouche de l’avare est plus cruelle que celle de la bête, car sa parole seule donne la mort ! »

Le pauvre au contraire est aussi admirable, aussi magnanime, aussi généreux que le riche est lâche et cruel ; il a la paix de l’âme et le regard de Dieu, le riche a déjà l’enfer sur la terre.

« Le pauvre, débarrassé des attaches qui font du riche un esclave plutôt qu’un maître, est un lion qui souffle le feu par les narines. Élevé au-dessus, des choses du monde, il n’est rien qu’il n’entreprenne et n’exécute pour le service de l’église. Fallût-il s’exposer aux dernières nécessités et supporter la persécution pour le Christ, qui l’empêche de remplir son devoir de chrétien fidèle ? Il a méprisé la vie. Que peut-il craindre qu’on lui enlève ? Les richesses ? Il n’a rien. Son pays ? La terre entière est sa patrie. Ses, cliens, son cortége, ses délices ? Il ne connaît rien de tout cela. Sa société est avec le ciel, ses aspirations au bonheur dans une autre vie. Quand il faudra perdre cette existence périssable, quand il faudra verser son sang, que la persécution vienne ! Il est prêt, et voilà ce qui le rend plus puissant que les peuples eux-mêmes et que tous les hommes réunis.

Et pour que vous sachiez que ce discours n’est point entaché de flatteries, je vais vous montrer comment le pauvre seul est libre. Remontez avec moi dans l’histoire. Voici l’exécrable tyran Hérode. Combien n’existait-il pas dans son temps d’hommes puissans et riches, et qui cependant osa lui faire tête ? Qui se cuirassa de courage pour venir châtier par ses paroles ce contempteur des lois morales, ce violateur des lois de Dieu ? — Un riche ? — Oh ! non, un pauvre, un indigent qui n’avait ni lit, ni table, ni toit pour l’abriter. Jean, l’illustre citoyen du désert, fut, je ne dis pas le premier, mais le seul qui, abordant le tyran dans son palais, lui dit : « Tu vis en état d’inceste avec cette femme, et Dieu te condamne par ma voix. » Avant lui, le grand Élie, qui possédait pour tout bien une peau de mouton, fût le seul à reprendre Achab, ce roi impie et criminel. Et qui peut donc donner cette hardiesse dans les périls, cette sainte résolution qui rend l’homme invincible devant le mal, parce que, dédaigneux de la vie présente, il ne fait nul état de la mort ? Un homme dans une disposition si généreuse, parce qu’il n’a rien et ne veut rien, peut rendre plus de services à l’église que les riches, les magistrats et les rois. Les riches et les rois ne sont rien que par leur puissance terrestre, et cette puissance est limitée. Un homme résolu qui brave la mort peut tout ce qu’il veut d’utile, d’extraordinaire, de grand, et comme le prix de l’or le cède à celui du sang, l’homme qui pense ainsi est incomparablement plus noble et plus grand que tous les riches ensemble. »

Personne ne se trompa sur la portée de ces paroles, dont l’allusion était claire. Jean admonestant Hérode, Élie condamnant les crimes d’Achab et les impiétés de Jézabel, c’était lui-même, et il avait ce courage parce qu’il était pauvre.

On peut se figurer l’effet de pareils discours descendant d’une bouche éloquente sur les masses populaires. Quand l’archevêque devait prêcher, principalement sur ces matières, les églises devenaient trop petites par le concours des auditeurs, et une telle presse se faisait autour de sa chaire épiscopale, qu’on y courait risque d’être étouffé. Cette raison l’engagea à la transporter, ainsi que je l’ai dit, des degrés de l’abside sur l’ambon, d’où la voix s’étendait partout des galeries à la nef. Plusieurs notaires ou tachigraphes recueillaient ses discours, que des applaudissemens enthousiastes interrompaient fréquemment, et s’il se plaignait de ces marques d’approbation mondaines qui changeaient la maison de Dieu en théâtre, les acclamations redoublaient au sein de ces foules immenses. Alors il se montrait ému malgré lui, et des larmes d’attendrissement humectaient ses yeux. Hors de l’église, la multitude lui faisait cortége, elle prenait en main sa sauvegarde, et plus d’une fois elle veilla aux portes de sa demeure quand elle crut sa vie menacée. Un jour qu’il avait reçu une de ces ovations populaires au retour d’un voyage dont nous parlerons plus tard, il disait au peuple dans un discours d’actions de grâces : « Je vous aime comme vous m’aimez. Que serais-je sans vous ? Vous êtes mon père, vous êtes ma mère, mes frères, mes enfans, vous m’êtes tout au monde. Je n’ai joie ni douleur qui ne soient vôtres, et quand un de vous périt, je péris. » Ce peuple ardent, enivré de sa vue et frémissant sous sa parole, n’était pourtant pas seul à se presser pour l’entendre. Il se mêlait à ses rangs des curieux, des espions, des ennemis qui couraient colporter les moindres allusions en les envenimant. La cour le traitait de factieux, et l’opinion se propageait dans le monde élégant de Constantinople que l’archevêque voulait la ruine des riches.

Ces scènes sont bien loin par le temps de celles de Saturninus et des Gracques, au fond ce sont les mêmes. La question du paupérisme agitera perpétuellement la société humaine jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un remède que nul n’aperçoit. Le christianisme avait imaginé un palliatif par la charité ; mais ce palliatif était un privilége des grandes âmes, et la société corrompue de Constantinople n’en comptait guère. De là cette puissance tribunitienne de Chrysostome, cet appel à Dieu dont il s’arma contre l’insensibilité et l’aveuglement des riches. Les temps changent ; les siècles, par le renouvellement des doctrines, amènent des formules nouvelles, mais les besoins sociaux changent peu : les passions, les devoirs, les périls, restent les mêmes. Si la formule d’une meilleure répartition du bien-être matériel entre les diverses classes de la société n’était plus ce qu’elle avait été dans les luttes des patriciens et des plébéiens au temps de Sp. Cassius et des Gracques, ni les besoins, ni les passions n’étaient éteints. Seulement Sp. Cassius et les Gracques auraient eu peine à reconnaître ici ces masses qu’ils agitaient et dont ils avaient été les idoles. Une église était aujourd’hui le forum, une chaire la tribune aux harangues, un évêque le tribun, et le dévouement du peuple pour ce patron parlant au nom de la charité n’était pas moindre qu’il ne l’avait été jadis pour ceux qui lui parlaient au nom de l’égalité des droits dans la république. Toutefois ce dévouement ardent, absolu, ne servit pas plus au tribun chrétien qu’aux prédicateurs des lois agraires. Un des chefs d’accusation portés contre Chrysostome devant les conciles qui le condamnèrent fut de soulever le peuple, à quoi les rancunes de la cour ajoutèrent le crime de lèse-majesté.

III.

Il ne faut pas prendre à la lettre ce mot d’un contemporain, que Chrysostome avait tout le clergé de Constantinople contre lui : il se trouva plus d’un juste dans Sodome ; mais c’étaient pour la plupart des gens timides qu’effarouchaient les clameurs du monde et dont la persécution seule dévoila l’héroïque fidélité, Dans le nombre, l’histoire nous signale le diacre Héraclide, attaché à la personne de l’archevêque et dont nous aurons bientôt à parler ; Proclus, introducteur aux audiences épiscopales ; Philippe l’ascète, maître des écoles, comme on disait, c’est-à-dire intendant des gymnases où s’élevaient les jeunes clercs ; le saint prêtre Germain, son compagnon inséparable dans la mauvaise fortune comme dans la bonne ; le très savant diacre et très obscur historien Philippe de Side et d’autres Orientaux encore. Il s’y joignait un Occidental, venu de la côte méditerranéenne des Gaules pour écouter Chrysostome, le servir et recevoir le diaconat de ses mains, Cassien, qui devait fonder à Marseille le célèbre monastère de Saint-Victor. C’étaient là de vrais amis, en communauté d’austérités et de doctrine avec l’archevêque, en communauté non moins étroite de sentimens, mais qui ne l’approuvaient pas constamment. Ils le blâmaient parfois avec sincérité, cherchant à calmer son humeur militante et à conjurer ses colères, sans grand succès néanmoins, car l’emportement du zèle était dans la nature de Chrysostome, qui se fût méprisé de ne point sacrifier toute considération de prudence à ce qu’il croyait le devoir. Ces sages conseillers n’avaient donc pas toujours son oreille. Ceux qu’il écoutait étaient les conseillers violens qui, affectant de se modeler sur lui, applaudissaient à ses actes les plus téméraires et caressaient ses défauts en les exagérant encore. L’histoire nous nomme deux de ces faux amis, les diacres Sérapion et Tigrius, auxquels elle attribue une large part dans les fautes et les malheurs de ce superbe et inflexible esprit.

Sérapion était un Égyptien en qui se résumaient les vices que l’histoire prête à sa nation, la vanité, l’irréflexion, l’arrogance. Violent lui-même jusqu’à l’excès, il entretenait Chrysostome dans la pensée que c’est par la violence qu’il faut imposer le bien à des natures rétives, et cette flatterie réussissait toujours. Chrysostome du moins était mû dans ses actions par un sentiment respectable et sincère : Sérapion savait mêler l’intérêt personnel et l’intrigue aux démonstrations d’un faux zèle, car on le vit s’élever tout à coup et presque sans transition du diaconat à la prêtrise, puis à l’épiscopat. Grâce à cette communauté de défauts qui lui livrait l’archevêque, il parvint à le maîtriser totalement, écartant de lui par des ombrages les bons serviteurs et les gens sensés, et se portant pour son seul confident et son guide dans les circonstances délicates, sauf à gâter par les insolences du valet les affaires déjà compromises du maître. Nous le retrouverons avec ce caractère et cette fatale influence sur la scène de nos récits. Pour le moment nous citerons un fait antérieur au temps où ils commencent, mais qui donne une idée du mal que les témérités de cet homme durent causer aux affaires de l’église. Chrysostome présidait un jour dans la basilique une assemblée de son clergé, où se discutait je ne sais quelle question irritante de réforme. La voix du prélat avait été accueillie par des murmures, et la colère lui montait au visage, quand Sérapion, se levant de sa place, s’approcha de lui et lui dit d’un ton à être entendu de ceux qui l’entouraient : « Que tardes-tu, évêque ? prends ton bâton spirituel et brise-moi tous ces gens-là du même coup. » Tel était le conseiller le plus écouté de Chrysostome et souvent son porte-parole soit près de ses clercs, soit près des évêques ses collègues. Le diacre Tigrius ne valait pas mieux. Un concile le dénonça comme un des mauvais génies qui troublèrent l’église d’Orient en poussant l’archevêque à des résolutions excessives.

À ce tableau un peu triste de l’entourage de Chrysostome nous en opposerons un plus consolant, celui de ses amies, grandes dames et diaconesses pour la plupart, qui furent pour lui non-seulement des conseillères de paix, mais des appuis inébranlables dans la persécution et des compagnes de martyre. Quatre surtout se distinguèrent entre toutes par l’éminence de leur mérite et la solidité de leur dévouement ; c’était Salvina, Empructa, Pentadia et Olympias, noms vénérés par l’église et enregistrés avec respect par l’histoire. Résumer ici ce qu’on sait d’elles, ce sera élucider peut-être un point historique curieux, celui qui concerne le corps des diaconesses, si puissant aux IVe et Ve siècles de notre ère. On y verra dans quelle classe de la société elles se recrutaient souvent, quelles circonstances pouvaient déterminer leur vocation, et comment il se faisait qu’à Constantinople et à Rome elles acquéraient parfois l’importance de personnages politiques.

Salvina, Maure de naissance et descendante des anciens rois de Numidie, était fille de cet affreux tyran Gildon, qui, après avoir rempli de rapines et de sang l’Afrique romaine, dont Théodose l’avait fait gouverneur, finit par rompre ses liens de sujétion et se séparer de l’empire. Par une précaution dont Rome usait parfois envers ses officiers barbares devenus suspects, Théodose s’était fait livrer Salvina encore adolescente, pour la garder comme otage à sa cour, l’élever à la romaine et lui procurer un mariage patricien qui garantît la fidélité de son père. Théodose en effet ayant de grandes guerres à soutenir en Occident, la conservation de l’Africaine était du plus haut intérêt pour sa cause, car l’Afrique, on le sait, était le grenier de l’Italie. Salvina reçut donc à la cour d’Orient l’éducation d’une grande dame romaine, et quand elle fut en âge de se marier, l’empereur lui donna un époux de sa famille, le propre neveu de l’impératrice sa femme, Nébridius. Il croyait avoir assez fait pour s’attacher le barbare dont il redoutait l’inconstance ; mais cette alliance avec la maison qui gouvernait le monde ne rendit Gildon ni plus civilisé ni plus fidèle. Le grand empereur avait à peine fermé les yeux que Gildon levait le masque, et sous le faux prétexte de faire passer l’Afrique du domaine occidental au domaine oriental, suivant le désir d’Arcadius, il fit égorger les colons romains et se déclara ennemi de l’empire. En même temps qu’il secouait les nœuds de la romanité, comme on disait alors, il brisait aussi ceux de l’église, devenait persécuteur et païen, et s’abandonnait à tout ce qu’il y avait de dépravation et de cruauté dans les instincts sauvages de sa race. Par un contraste curieux, la douce fille de ce païen devenait à la cour des princes d’Orient une chrétienne fervente et une chaste épouse, et lorsque arriva la mort de Nébridius, qui vécut peu, l’héritière des Massinissa et des Jugurtha ne rêva pas de plus grand honneur que d’être diaconesse à Constantinople en faisant vœu de viduité perpétuelle. Ni Chrysostome ni Jérôme ne furent étrangers au succès de cette vocation, sur laquelle la chrétienté fixait tout entière les yeux. Jérôme lui envoya de sa grotte de Bethléem une éloquente exhortation, et Chrysostome composa pour elle un traité intitulé : À une jeune veuve, dans lequel il exalte à la fois la gloire de son alliance avec les maîtres de l’univers et l’avantage d’être appelée à un tranquille bonheur que ses augustes parens ne connaissaient guère. Salvina, diaconesse sans cesser d’être une très grande dame, devint la protectrice des églises orientales à la cour d’Arcadius. On s’adressait à elle de tous les coins de l’empire comme à une personne très puissante près de l’empereur et de l’impératrice : son attachement à Chrysostome changea tout cela.

Empructa et Pentadia occupaient, dans un rang inférieur à celui de Salvina, une place honorée parmi les matrones. La vie de Pentadia avait été pleine d’agitations et d’angoisses. Femme du consul Timasius, une des plus nobles victimes de l’eunuque Eutrope, qui le fit reléguer dans l’oasis d’Égypte sous une fausse accusation de lèse-majesté, elle avait été englobée dans le désastre de son mari, condamnée elle-même à la relégation, et obligée de se cacher pour échapper au plus affreux sort. Cette prison de l’oasis d’Égypte avait pour murs et pour garde une zone de sables brûlans infranchissable. L’exilé essaya pourtant de la franchir avec l’aide d’une caravane de marchands arabes, et, soit qu’il fût tombé dans une embûche dressée par l’eunuque, soit qu’il restât englouti sous cette mer aérienne que les vents du désert soulèvent sur leur passage, il disparut sans qu’on pût jamais retrouver sa trace. Sa femme, que traquaient les espions d’Eutrope, après avoir fui de retraite en retraite, se voyant sur le point d’être découverte, se réfugia dans une des églises de Constantinople sous la protection du droit d’asile dont la loi avait doté les lieux de réunions chrétiennes ; mais l’eunuque fit forcer pour la prendre les clôtures de la basilique et violer l’immunité du sanctuaire. Ce fut le début de la terrible tragédie dont la mort du ministre fut le dénoûment. L’archevêque défendit le privilége de son église ; il prit fait et cause pour Pentadia, la réclama au nom de l’hospitalité de Dieu même, et finit par sauver sa tête. Pentadia reconnaissante vint se vouer à l’église qui avait été son refuge et à l’évêque qui avait été son sauveur. La fortune changeant, la protégée put devenir protectrice. Chrysostome lui écrivait un jour de ses propres adversités : « Tu as su réunir sur ton front toutes les couronnes, tu es un réconfort pour tes concitoyens dans la peine, un port de refuge au malheureux contre les flots de la persécution. » Nous ne connaissons Empructa que de nom ; mais l’affection que semble lui porter Chrysostome nous montre assez qu’elle était une digne compagne de Pentadia.

La gloire du corps des diaconesses n’appartenait point néanmoins à ces pieuses et courageuses femmes : de l’aveu de tout le monde elle était le lot d’Olympias, qui égalait Pentadia par le dévouement, Salvina par le rang dans le monde et l’illustration des alliances. Elle descendait par sa mère du célèbre Ablavius, préfet du prétoire sous Constantin. Après avoir été fiancée dans son enfance au nobilissime Constant, troisième fils de cet empereur, la fille d’Ablavius était montée sur le trône d’Arménie en épousant le roi Arsace, puis elle s’était unie en secondes noces à un noble romain, qui fut le père d’Olympias : telle était la parenté de la future diaconesse. La mort lui ayant enlevé coup sur coup tous ses proches, elle se trouva subitement orpheline et maîtresse d’une immense fortune lorsqu’elle était à peine adolescente. Une beauté merveilleuse, un caractère affable et doux, un esprit élevé, enthousiaste des grandes choses, firent bientôt de cette jeune fille le parti le plus recherché de Constantinople. L’histoire nous entretient longuement de ses perfections. « Olympias, nous dit l’évêque Palladius, qui vécut dans son intimité, Olympias possédait un cœur vraiment magnanime, et quand on la connaissait, quand on voyait uni à tant de beauté et de grâce ce mâle et ferme courage qui bravait les petitesses du monde, les craintes et les périls, on hésitait à l’appeler une femme. » À l’âge de prendre un époux, elle jeta son choix sur un jeune homme d’un grand mérite, comte du domaine privé à la cour de Théodose ; mais ce mariage ne dura que deux ans, et à la mort de son mari Olympias résolut de rester veuve.

Les empereurs romains, à cette époque surtout, s’arrogeaient une espèce de droit sur la destinée des filles ou veuves nobles et riches dont la fortune provenait ou de la faveur du prince ou des fonctions publiques que leurs pères ou leurs maris avaient exercées. Théodose donc, voyant Olympias veuve à la fleur de l’âge, résolut de la remarier à un de ses parens, originaire d’Espagne comme lui et nommé Elpidius. Olympias refusa. Elpidius n’en continua pas moins sa poursuite, soit qu’il fût réellement épris de la jeune femme, soit qu’il ne convoitât que sa fortune. Blessé de ce refus, Théodose voulut commander, mais sans succès encore. « Si Dieu m’avait destinée à vivre dans le mariage, lui écrivit Olympias, il ne m’aurait pas ôté celui que j’aimais. En nous dégageant l’un et l’autre du joug que nous nous étions donné volontairement et des devoirs que la vie conjugale entraîne, Dieu m’a montré ma véritable vocation, qui est de le servir dans le veuvage. » L’empereur crut voir dans ce parti étrange, à l’âge d’Olympias et dans sa condition, un effet des suggestions des prêtres, désireux d’accaparer ses biens : il fit mettre son patrimoine sous le séquestre, le plaçant sous la garde du préfet de Constantinople jusqu’à ce que la jeune veuve eût atteint sa trentième année.

C’était un de ces actes de despotisme que se permettait parfois le grand Théodose, sauf à s’en repentir après. Olympias fut cruellement offensée, non-seulement de la mainmise décrétée sur ses possessions, mais des procédés brutaux avec lesquels le préfet de la ville jugeait à propos de l’exercer, s’imaginant par là servir la cause d’Elpidius. Elle se révolta contre une pareille tyrannie, et, appelant à son aide la dignité de son caractère et de son rang, elle écrivit à l’empereur la lettre suivante, qui nous est restée.

« Je te rends grâce, prince auguste, de ce que, avec la sagesse et la bienveillance, non pas seulement d’un souverain, mais d’un évêque, tu daignes te charger de l’administration de ma fortune et m’alléger par là le fardeau des soins terrestres. Veuille couronner ton œuvre en distribuant ces mêmes biens aux pauvres et aux églises, comme j’avais l’intention de le faire. Tes agens s’y connaîtront mieux que moi, puis tu m’épargneras les aiguillons de vanité coupable qui accompagnent trop souvent la charité. »

Cette lettre où sous un calme si élevé se cachait la plus sanglante ironie fit rougir l’empereur. Il révoqua la mesure, rendit à Olympias l’administration de son patrimoine et la laissa libre de suivre sa vocation comme elle voudrait : elle se consacra tout entière alors aux travaux de la viduité chrétienne. Nectaire, qui occupait en ce moment le siége épiscopal de Constantinople l’accepta pour diaconesse et en fit même sa conseillère dans toutes les affaires de son église. « Rien ne se décidait sans elle, » nous dit le contemporain que nous avons déjà cité. Chrysostome, après Nectaire, lui montra une confiance égale avec une affection plus grande encore, car il put mettre à l’épreuve chez cette noble femme des facultés de dévouement dont Nectaire n’avait pas eu besoin. Olympias en retour voyait en lui plus qu’un père et presque un dieu.

Elle apporta de douces consolations à cet homme austère et chagrin dans les difficultés d’une vie qu’il gâtait trop souvent par les exagérations de son caractère. Adoucir ces fatales aspérités fut son travail de chaque jour. Elle veillait aussi sur les besoins de sa vie matérielle et se chargea de le nourrir, car, ainsi que je l’ai dit, Chrysostome, peu capable de ce vulgaire souci pour lui-même et poussant l’isolement jusqu’à la manie, eût ruiné à plaisir une constitution déjà bien délabrée. La persécution de ce grand et malheureux homme ouvrit pour Olympias l’ère d’épreuves où son âme se déploya tout entière : il nous suffit de dire ici que sa fidélité à cette cause qu’elle regardait comme sainte ne faiblit ni devant la prison, ni devant l’exil, ni devant les chevalets du martyre.

Telle était à la fin de l’année 400, et un peu plus d’un an après la chute d’Eutrope, la composition des deux camps et les prodromes de la guerre, quand une absence de l’archevêque, appelé en Asie par les désordres de l’église d’Éphèse, permit à ses ennemis de tirer leurs armes et de commencer le combat.

IV.

L’église d’Éphèse, cette fille bien-aimée de l’apôtre Jean, n’était plus celle de qui il disait dans son Apocalypse : « Écris à l’ange de cette église, je connais tes œuvres, ton travail, ta patience. Je sais que tu ne supportes point les méchans, et que, souffrant pour mon nom, tu n’as point défailli ! » La communauté chrétienne d’Éphèse au Ve siècle était loin de mériter cet éloge. Son ange s’était voilé la face, et les enseignemens de Simon le magicien y remplaçaient les leçons de Jésus-Christ. La simonie y régnait en souveraine. Tout s’y vendait, tout s’y achetait : l’épiscopat, le sacerdoce, le diaconat ; et les dons du Saint-Esprit y étaient tarifés suivant qu’ils rapportaient. Une corruption égale régnait dans le troupeau et dans le pasteur. La nécessité pour le candidat électif au trône épiscopal d’acheter les suffrages des électeurs créait pour l’évêque élu cette autre nécessité de vendre les ordinations sous peine d’être ruiné, lui, sa femme et ses enfans ; c’était un marché convenu, accepté de tout compétiteur, Cependant on tâchait d’envelopper de secret ces ténébreuses opérations, tant il s’y trouvait de gens compromis.

Or il arriva que dans le cours de l’année 400 un synode de vingt-neuf évêques appartenant presque tous aux diocèses d’Asie se réunit à Constantinople pour des affaires que nous ne connaissons pas, la session touchait à sa fin vers le mois de septembre, lorsqu’un samedi matin, au moment où les évêques allaient passer dans la basilique, l’archevêque devant célébrer le saint sacrifice, un évêque étranger au synode, Eusébius de Valentinopolis, ville des montagnes de Gilbia, entra brusquement dans l’assemblée, tenant une requête à la main. « Il venait, disait-il, dénoncer les crimes commis en Asie par des évêques et demander au concile justice et répression ; » puis au milieu de l’étonnement général il déduisit les faits de sa requête.

Il accusait un évêque d’Asie :

1° D’avoir acheté à beaux deniers comptans son siége épiscopal et de vendre à son tour l’ordination aux évêques qu’il consacrait, afin de rentrer dans ses fonds. Son tarif était réglé d’après le revenu des évêchés dont il ordonnait les titulaires, et ceux-ci à leur tour se récupéraient en vendant le sacerdoce et les sacremens ;

2° D’avoir fait fondre des vases sacrés pour en donner l’argent à son fils, d’avoir ensuite enlevé de l’entrée du baptistère des marbres dont il avait paré son bain, puis d’avoir transporté dans son triclinium ou salle à manger des colonnes appartenant à l’église, et qui gisaient à terre depuis nombre d’années ;

3° Un autre fait de vol plus grave et plus impudent, c’était d’avoir aliéné à son profit des fermes léguées à l’église par Basilina, mère de l’empereur Julien ;

4° De garder près de lui comme son serviteur, sans l’avoir condamné au moins à la pénitence, un enfant coupable d’homicide ;

5° D’avoir repris sa femme, dont il s’était séparé au moment de son ordination et selon des engagemens solennels, de l’avoir rappelée près de lui, d’avoir cohabité avec elle et d’en avoir eu plusieurs enfans depuis son épiscopat.

« L’évêque dont je parle est ici, ajouta Eusébius d’une voix forte, le voici : c’est Antonin d’Éphèse ; ceux qui ont acheté de lui leur ordination sont également ici, et il nomma six autres évêques. Acheteurs et vendeurs du Saint-Esprit siégent côte à côte dans cette assemblée. » En prononçant ces paroles, il tendit à Chrysostome, qui présidait, la requête dans laquelle les faits étaient détaillés, la mise en accusation formulée ; mais celui-ci refusa de la recevoir. « Si tu as quelque raison d’inimitié contre Antonin et les autres que tu accuses, n’agis point dans la colère, lui dit-il, et n’attire point de scandale sur l’église. » Puis il chargea Paul d’Héraclée, qui semblait favorable à Antonin, de travailler à leur réconciliation. Levant alors la séance, Chrysostome passa dans la basilique, suivi des autres évêques du synode, donna la paix au peuple selon l’usage et s’assit dans l’abside entouré de ses collègues en attendant le moment du sacrifice.

Le peuple cependant se condensait sous les voûtes du temple et l’office allait commencer, quand on vit paraître de nouveau Eusébius, qui, tenant sa requête à la main, adjura Chrysostome devant l’assemblée d’examiner les faits relatifs à l’évêque d’Éphèse, et de ne point commettre un déni de justice dans une affaire qui intéressait le bien de la religion. Il parlait avec une telle animation, son adjuration était mêlée de sermens si terribles faits sur la tête même de l’empereur, que le public le prit de loin pour un condamné à mort qui suppliait l’archevêque d’intercéder près du prince afin de lui sauver la vie. Cette scène causa dans la basilique un tumulte inexprimable. Pour y mettre fin, l’archevêque s’empara de la requête, et, se sentant d’ailleurs trop ému pour célébrer dignement le sacrifice, il pria Pansophius de Pisidie de le remplacer à l’autel ; puis il fit signe aux évêques du synode de le suivre au baptistère, où Eusébius les accompagna. Là Chrysostome lui reprocha dans les termes les plus vifs l’indiscrétion et la violence de sa conduite, et comme Antonin et les évêques accusés niaient obstinément les faits articulés contre eux : « Tu dois avoir des témoins, dit l’archevêque à Eusébius, car on n’accuse pas ses frères de pareils crimes sans avoir des preuves en main. » — Eusébius répondit que sans doute il produirait des témoins quand il le faudrait, « mais ils sont en Asie, ajouta-t-il. — Va donc les chercher, repartit l’archevêque, et je réunirai un concile pour décider à ton retour entre Antonin et toi. » Eusébius partit, mais ne reparut plus ; ses témoins restèrent aussi invisibles que lui : Antonin, rentré dans ses foyers, avait acheté son silence très chèrement sans doute ; ainsi se passaient les choses dans cette malheureuse église d’Éphèse.

Cependant l’odieux corrupteur mourut laissant les affaires ecclésiastiques de son diocèse dans un entier désarroi. D’autre part, la ville s’occupant de remplacer l’évêque défunt, on vit se produire des compétitions plus éhontées les unes que les autres. L’argent était semé à pleines mains parmi la populace, des partis ardens se formaient, prêts à combattre, et on pouvait craindre une guerre civile. Les magistrats perdaient la tête ; le clergé se demandait quel nouvel Antonin, sorti de ce chaos, achèverait de dévorer le patrimoine ecclésiastique. Au milieu de l’angoisse universelle, le clergé d’Éphèse et quelques évêques voisins tournèrent les yeux vers Chrysostome comme vers un sauveur, et l’archevêque de Constantinople reçut une lettre ainsi conçue :

« Depuis nombre d’années, père vénéré, nous sommes gouvernés contre toute règle et tout droit ; nous te prions donc de vouloir bien te rendre ici, afin que l’église des Éphésiens retrouve par tes soins une forme moins indigne de Dieu. Notre malheur est sans égal. D’un côté les ariens, de l’autre l’avidité et l’ambition des faux catholiques nous déchirent à l’envi. Au moment où nous t’écrivons, l’argent circule à profusion, et une troupe de loups enragés se jette sur notre siége épiscopal comme sur une proie. »

Chrysostome alors était malade, et le froid de l’hiver aggravait encore l’infirmité qui l’affligeait ; mais, le péril de la foi l’appelant, il n’hésita pas à partir. Son embarquement fut fixé au 9 janvier de l’année 401. Avant son départ, il remit la direction de sa métropole et la charge de le remplacer dans la prédication à Sévérianus ou Sévérien, évêque de Gabales, en Cœlé-Syrie, qui était son compatriote et qu’il croyait son ami. Ce Sévérien s’était fait une sorte de réputation dans la ville par des discours où il cherchait à singer l’archevêque, mais qu’il assaisonnait un peu trop de son rude accent syrien. Nous ferons bientôt plus ample connaissance avec ce personnage, qui nous offrira un des types les plus complets de l’évêque de cour dans la capitale de l’Orient.

Chrysostome avait envoyé en avant pour l’attendre dans le port d’Apamée, où il se proposait de débarquer, Cyrinus de Chalcédoine et Paul d’Héraclée, qui devinrent plus tard ses ennemis, ainsi que Palladius d’Hellénopolis, qui du moins lui resta fidèle, et dont les précieuses confidences nous servent de guide dans ces récits. Au moment où l’archevêque quitta le port de Constantinople, la mer était calme, et le navire cingla d’abord sans encombre du Bosphore dans la Propontide ; mais là un vent du nord violent s’élevant tout à coup le poussa avec une telle impétuosité vers la côte d’Asie, que le pilote craignit d’être jeté sur les écueils de Proconèse ; il tourna l’île, fit plier les voiles, et, se garant derrière le mont Triton, il jeta l’ancre et attendit un vent plus favorable. Ce vent, qui était celui du sud-ouest, soufflant au bout de trois jours, lui permit d’aborder au port d’Apamée. Durant cette relâche forcée, Chrysostome, ses diacres et ses serviteurs passèrent deux jours sans manger, le patron de la barque, qui comptait sur une courte traversée, ne s’étant muni de vivres que pour un jour.

Entré enfin dans Apamée, demi-mort de faim et de fatigue, il y fut reçu par les trois évêques qui l’attendaient, et quand ses forces furent un peu revenues, il prit avec ses compagnons la route de terre pour gagner Éphèse. Leur premier soin à leur arrivée dans cette ville fut de convoquer les évêques de Lydie, d’Asie, de Carie. Ils se trouvèrent en tout soixante-dix ; mais déjà beaucoup d’entre eux, avertis par le bruit public, étaient en chemin pour se rendre au synode ; d’autres y arrivaient aussi de districts plus éloignés et même des villes de la Phrygie, attirés par la curiosité ou par le désir d’admirer de près le grand orateur.

L’affaire instante d’Éphèse était l’élection qui se préparait pour le remplacement d’Antonin ; or on avait pu espérer que la présence d’un synode et surtout l’autorité de l’archevêque de Constantinople imposeraient aux mauvaises passions de la populace et aux brigues corruptrices des candidats. Il n’en fut pas ainsi. L’impudence des compétiteurs, l’acharnement des partis, l’agitation de la multitude, persistèrent comme auparavant. Les places, les rues, les maisons, l’église, retentissaient de diffamations que les concurrens se jetaient mutuellement à la face, se traitant d’impies, de voleurs, de sacriléges, et déshonorant d’avance en leurs personnes la dignité à laquelle ils osaient aspirer. Ce spectacle révolta le rigide Chrysostome ; effrayé d’une élection faite sous de tels auspices, il s’entendit avec une portion du clergé et des évêques pour prévenir le triomphe de ces misérables, et de concert une sorte de coup de théâtre fut préparé. Après un discours dans lequel, déplorant la division des esprits, il représenta avec une éloquence entraînante le déshonneur et l’affliction qui en rejailliraient sur l’église, l’archevêque proposa comme moyen de pacification le choix du diacre Héraclide, qui l’accompagnait ; il y eut d’abord grand étonnement, puis, les gens de bien se mettant de la partie, la proposition rallia peu à peu beaucoup de voix : bref, Héraclide fut élu. C’était un ancien moine de Sceté, assez renommé pour son savoir dans les lettres profanes et plus encore dans l’exégèse des saintes Écritures. L’archevêque, sans perdre un moment, procéda à son ordination avec le concours des soixante-dix membres du concile, tout ébahis d’un si brusque revirement des choses. Produit d’une surprise électorale, surprise honnête et heureuse pourtant, l’ancien diacre de Chrysostome ne jouit pas longtemps des honneurs qu’il devait à son éloquence. Nous le verrons bientôt chassé, déposé par un autre concile, rétabli, emprisonné, martyr enfin, suivant la fortune de son protecteur, car ces petites républiques ecclésiastiques rappelaient par leur turbulence et leur mobilité les révolutions des anciens gouvernemens démocratiques de l’Asie.

L’affaire de l’élection terminée, on passa à l’apurement des comptes de l’église d’Éphèse et aux évêques accusés de trafic simoniaque. Le lâche Eusébius, qui avait vendu son silence à Antonin, reparut devant le synode, sollicitant son pardon, et s’offrant à produire contre les six évêques dénoncés les témoins qu’il avait jadis promis. le scandale était trop grand pour que le synode n’eût pas à cœur d’y mettre fin. Les six évêques étaient présens, on autorisa la comparution d’Eusébius, on fit lire les actes de ce qui s’était passé l’année précédente à Constantinople, et l’assemblée, se formant en cour de justice sous la présidence de Chrysostome, procéda sans retard à l’audition des témoins.

Dans le nombre se trouvaient des prêtres et des laïques, des hommes et des femmes. Les six évêques spécialement chargés par leurs dépositions nièrent d’abord avec audace ; mais les témoins soutinrent fermement leurs dires, circonstancièrent toutes choses, indiquant la nature des présens faits à Antonin, leur valeur, le temps, le lieu où ces présens avaient été remis par chacun des accusés. Il ressortait de ces témoignages une telle évidence que ceux-ci commencèrent à balbutier et à se couper dans leurs réponses. Quelques prêtres qu’ils avaient appelés comme témoins à décharge se récusèrent alors, retenus par la honte de leur rôle ou par le cri de leur conscience. Les accusés avouèrent enfin. « Il est vrai, dirent-ils, que nous avons donné cet argent, mais nous nous croyions autorisés par la coutume, et notre seule prétention, en briguant l’épiscopat, était de nous faire exempter des fonctions de la curie et des charges que les magistratures imposent. — Maintenant, ajoutaient-ils, deux partis sont à prendre à notre égard : ou nous laisser sur nos siéges épiscopaux, si la chose est possible et honnête, ou nous faire rendre l’argent que nous avons dépensé pour les acquérir. Plusieurs d’entre nous non-seulement sont ruinés, mais ils ont livré jusqu’aux bijoux de leurs femmes et jusqu’aux meubles de leurs maisons : il est juste que tout cela leur rentre. » La question était ainsi posée avec netteté. Évidemment le synode ne pouvait pas annuler le jugement qu’il était venu rendre en légitimant les conséquences de la simonie dans la personne des accusés eux-mêmes. Il déposa donc sans hésitation les six évêques et subrogea à leur place six hommes que leur caractère de probité et de désintéressement semblait désigner dans la circonstance présente. Chrysostome, qui fit rendre les décrets de déposition et de subrogation, approuva d’ailleurs la demande des évêques déposés d’être réintégrés dans les dépenses qu’ils avaient faites. « Cela est juste, leur dit-il, mais cela ne nous regarde pas ; c’est à vous de poursuivre les héritiers d’Antonin en restitution, conformément au décret du synode. Poursuivez ces héritiers d’un évêque simoniaque, ce sera pour tout le monde une leçon salutaire ; autrement, si cette coutume s’invétérait, nous serions réduits à l’état des patriarches juifs et égyptiens, qui vendent et achètent tous les ans le sacerdoce, et nous aurions mérité cette malédiction du prophète Michée : « ses prêtres répondaient avec des présens, et ses prophètes annonçaient l’avenir pour de l’argent. » En manière de consolation, Chrysostome leur promit de solliciter pour eux de l’empereur une exemption des charges de la curie. Il fit décréter aussi par le synode que, bien que déposés, ils pourraient communier à l’intérieur du sanctuaire, comme ayant été revêtus de la dignité épiscopale.

Une fois en train de réformer et de sévir, le terrible justicier ne s’arrêta pas en si beau chemin, et ce fut son tort. De la province d’Asie, son ardente inquisition se porta sur les provinces voisines, la Lycie, la Carie, la Pamphylie, la Phrygie, le Pont ; ce fut une enquête sur les évêques d’une moitié de l’empire d’Orient, faite de concert avec cette cour synodale qu’il présidait, enquête trop rapide malheureusement, car il accusait, jugeait, déposait, remplaçait, sur la seule renommée publique dans la plupart des cas. Or il faisait tout cela en dehors de sa juridiction, et sans y être appelé par les villes et les églises. En moins de trois mois, treize évêques, quelques-uns disent quinze et même seize, furent jugés, cassés, remplacés par des successeurs qu’on leur envoyait tout ordonnés. La terreur régnait dans les diocèses d’Asie. En quittant la province proconsulaire d’Éphèse, Chrysostome voulut passer par la Bithynie, où il avait un acte de justice exemplaire à exercer, et s’étant arrêté à Nicomédie, capitale de la province, il cita devant lui le métropolitain, nommé Gérontius. L’histoire de ce personnage est curieuse, et donne une étrange idée des mœurs ecclésiastiques de cette époque.

Gérontius était un Occidental, médecin de profession, et qui avait exercé son art dans la ville de Milan en y joignant un peu de magie, au moins de cette magie chrétienne qui consistait à communiquer avec le diable et les génies infernaux, à les évoquer, à les dompter par des exorcismes, à les reconnaître enfin sous les diverses formes que l’esprit de malice sait prendre pour se glisser parmi les hommes. Ce charlatan mystique s’était acquis par ces manœuvres une sorte de réputation de sainteté. Ambroise lui-même, le grand archevêque, s’y était laissé prendre et avait admis Gérontius comme diacre dans son église. Revêtu d’un caractère sacré et des pouvoirs qui l’accompagnaient, l’ancien médecin se livra sans mesure à des opérations théurgiques dont il était peut-être la première dupe. Sa réputation grandit doublement près des ignorans et près des esprits exaltés, mais il se perdit lui-même par un conte absurde. Il prétendit avoir rencontré une nuit un de ces esprits infernaux qu’on appelait lamies, l’avoir reconnu malgré l’obscurité, sous la figure d’un âne, et que, ce démon cherchant à lui échapper, il se l’était soumis, l’avait muselé, conduit dans un moulin et forcé de tourner la meule.

Parvenues jusqu’aux oreilles d’Ambroise, ces sornettes impies l’indignèrent ; il interdit Gérontius et le chassa de son église. Le diacre expulsé reprit son état de médecin, alla demeurer à Constantinople, et grâce à son habileté dans son art, grâce surtout à son savoir-faire, il devint une sorte de personnage, prit pied à la cour de l’empereur, qui était alors Théodose, gagna la protection de quelques grands, et put être protecteur à son tour. Dans cette situation il rendit un service signalé au fils d’Helladius, évêque de Césarée en Cappadoce et exarque de tout le diocèse du Pont. Celui-ci, qui savait son histoire, le fit rentrer dans l’église, l’ordonna prêtre ; puis évêque de Nicomédie, le tout par reconnaissance. Gérontius, élevé si haut, ne négligea rien pour se faire aimer de son clergé et de sa ville. Il y réussit ; mais sa scandaleuse nomination souleva la conscience des Occidentaux. Nectaire régissait alors l’église de Constantinople. Averti par Ambroise, il crut de son devoir de déposer un pareil évêque, et il le somma d’abdiquer de son plein gré pour éviter le jugement canonique. Gérontius s’y refusa impudemment, brava toutes les menaces et continua de porter le bâton épiscopal à Nicomédie, n’épargnant d’ailleurs ni ruse, ni argent, ni même l’assistance de son art comme médecin pour s’enraciner dans l’affection des Nicomédiens.

C’est à un tel homme que Chrysostome vint s’attaquer à son tour. Vainement Gérontius voulut prendre vis-à-vis de lui l’attitude qui avait fait reculer Nectaire. Chrysostome, aussi décidé que son prédécesseur avait été méticuleux et hésitant, déposa le métropolitain de Nicomédie et le remplaça sur-le-champ par le philosophe Pansophius, ancien précepteur de l’impératrice, devenu depuis lors prêtre, puis évêque de Pisidie. Toutefois cette exécution ne fut pas du goût des Nicomédiens ; leur évêque leur convenait, ils crièrent à la tyrannie. On les vit même faire des processions en chantant des litanies, comme dans les temps de peste, de famine, de sécheresse, en un mot de grande calamité publique, pour demander à Dieu le retour de Gérontius. L’opposition alla si loin que ceux d’entre les Nicomédiens qui habitaient Constantinople firent les mêmes démonstrations dans la ville impériale et presque sous les murs du palais d’Arcadius : c’était une protestation solennelle contre l’ingérence de Chrysostome dans les diocèses étrangers.

Tout cela avait passé comme une tempête qui ébranlait jusqu’aux églises que son souffle n’avait point touchées. Une longue agitation suivit cette expédition, courageuse sans doute et inspirée par un zèle dévorant du bien, mais trop précipitée pour produire des fruits durables, et d’ailleurs, il faut bien le dire, faite en dehors des règles consacrées. L’évêque de Rome, dont les empiétemens sur les juridictions particulières des églises indignaient si fort les Orientaux, n’avait jamais rien exécuté de pareil à cette campagne de Chrysostome. On put se demander si, devant l’évêque de la nouvelle Rome comme en face de celui de l’ancienne, il y aurait encore un peu de sauvegarde pour les autres, de liberté pour les clergés, de droit d’élection pour les villes, dès que les décrets canoniques concernant les dépositions et les ordinations épiscopales pouvaient être ainsi mis sous les pieds au gré d’un homme, dès que la discipline des églises n’appartenait plus aux clergés et aux synodes provinciaux ; l’empereur enfin put se demander si le droit du souverain dans la convocation des conciles et l’approbation des évêques était aboli. Il n’y avait pas eu d’autre souverain, d’autre juge disciplinaire, d’autre électeur pour un tiers des églises orientales que Chrysostome assisté de cette cour synodale composée par lui-même. De pareils procédés avaient déjà été employés par lui vis-à-vis des églises de Thrace. C’était l’omnipotence ecclésiastique dans l’empire. Quelque louables que soient les intentions d’un homme, quelle que soit la bonté des mesures qu’il prend sur lui d’exécuter, on ne fait jamais le bien tout seul, et pour qu’il soit accepté et fécond, il faut que tout le monde approuve les formes suivant lesquelles il s’accomplit. C’est ce qu’on ne tarda pas à reconnaître dans la circonstance présente :

L’année n’était pas encore écoulée que le justicier se voyait jugé à son tour et condamné par un concile.

1° Pour être sorti de sa juridiction, avoir envahi des églises étrangères et y avoir ordonné des évêques ;

2° Pour avoir déposé des ecclésiastiques sans les entendre ;

3° Pour avoir, sans l’assistance du synode local et sans consulter le clergé des églises, fait des ordinations désapprouvées par lui ;

4° Pour avoir (à son insu sans doute et par trop de précipitation) ordonné évêques des esclaves d’autrui, non encore affranchis et de plus entachés de crimes ;

5° Pour avoir été tout à la fois accusateur, témoin et juge dans le procès de plusieurs ecclésiastiques, entre autres dans celui de Proérèse, évêque de Lycie ;

6° Pour avoir ordonné, en violation des canons, plusieurs évêques en masse et quatre d’une seule fois.

Ces faits se reliaient en majeure partie aux affaires de l’Asie ; les évêques déposés, Gérontius en tête, se portaient ses accusateurs, tandis que les nouveaux nommés, chassés par les clergés locaux et les villes, étaient déposés à leur tour comme usurpateurs des siéges d’autrui.

V.

Ce voyage ne fut pas moins funeste à Chrysostome dans l’intérieur de sa propre église. En vain Sérapion lui écrivait-il lettre sur lettre, l’avertissant que Sévérien le trahissait et que sa présence devenait de jour en jour plus nécessaire pour sauver lui-même et son troupeau. Entraîné par le travail de réforme qu’il avait à cœur d’achever, il venait de passer trois mois et demi hors de Constantinople quand il atteignit le Bosphore à Chalcédoine.

Voici ce qui était arrivé dans l’intervalle et ce qui excitait à juste titre l’appréhension de ses amis.

J’ai dit plus haut comment, sur son départ, l’archevêque avait confié le soin de son église à son compatriote Sévérien, évêque de Gabales. Assez renommé sur les bords de l’Oronte pour sa facilité de parole, quoi qu’il eût d’une façon très marquée, en prononçant le grec, l’âpre et dur accent de son pays, ce prélat syrien était venu se faire juger dans la ville impériale, curieux d’en rapporter la double moisson d’argent et de gloire qui était le but de ces prédicateurs ambulans. Depuis que la fortune extraordinaire de Jean d’Antioche avait mis la Syrie à la mode, cette vaniteuse province ne contenait plus ses prétentions ; elle tenait à montrer au reste de l’Orient que Chrysostome n’était pas le seul homme dont elle pût se vanter, et qu’à son défaut l’école de Libanius saurait encore donner à la ville de Constantin des orateurs et des évêques. Une rivalité jalouse s’était donc mise parmi les Syriens, qui se piquaient d’éloquence chrétienne. Ils n’arrivaient pas à Constantinople sans une arrière-pensée d’éclipser l’archevêque. Quelque temps avant l’époque dont nous nous occupons, un certain Antiochus y avait fait applaudir sa belle prestance, sa voix harmonieuse et sonore, une abondance de périodes fleuries dans lesquelles il ne fallait pas trop chercher le fond, mais qui était encore de l’éloquence pour des oreilles habituées au cliquetis de mots des rhéteurs. Aussi Antiochus était-il retourné en Syrie chargé de richesses, et le peuple, dans son enthousiasme, l’avait-il gratifié du même titre que Jean d’Antioche lui-même, celui de Chrysostome ou bouche d’or. Son exemple piqua d’honneur l’évêque de Gabales, qui voulut à son tour débuter dans la grande métropole de l’Orient, et le fit sous le patronage de l’archevêque. C’était un homme plus sérieux que l’autre, plus savant dans les Écritures, plus logique et merveilleusement fait pour l’exégèse, quoiqu’il n’eût pas l’abondance oratoire d’Antiochus, et que le dur accent guttural dont j’ai parlé gâtât parfois les meilleures choses dans sa bouche. En retour du service qu’il recevait de l’archevêque, il affectait pour lui une admiration et un dévouement sans mesure. En réalité pourtant Sévérien n’était qu’un ambitieux corruptible et un rival jaloux.

Il ne fut pas difficile aux adversaires de Chrysostome de circonvenir un tel homme. Le mot d’ordre partit de la cour. On alla l’entendre, on l’applaudit, on le proclama supérieur à l’archevêque, et les courtisans admirèrent sans doute jusqu’aux grâces de sa prononciation syrienne, dont ils eussent fait autrement un objet de risée. Le but était de l’opposer à son ami, dont on lui fit entrevoir la déposition et la succession prochaines, s’il travaillait à le renverser. L’impératrice voulut le connaître, l’empereur le reçut fréquemment à sa table, Eugraphie surtout l’accapara et fit de lui la cheville ouvrière de ses intrigues. Il lui advint même à cette époque un honneur insigne qui semblait le prédestiner à la haute fortune qu’il rêvait. Augusta étant accouchée au mois de février 401 de son quatrième enfant, qui fut Théodose II, au lieu d’attendre pour lui faire administrer le baptême le retour de l’archevêque (pareil retard n’ayant rien que de très ordinaire dans la primitive église), elle précipita au contraire la cérémonie afin que le nouveau-né reçût l’eau sainte des mains de Sévérien. Or on sait que l’accomplissement de cet acte sacramentel conférait au prêtre sur le néophyte initié par lui à la foi un droit de paternité spirituelle et un lien religieux qui durait toute la vie. Sévérien ne fut plus dès lors simplement un évêque étranger en passage à Constantinople, ce fut un prélat attaché à la cour et un successeur désigné à l’évêché de la métropole impériale.

Un hasard fâcheux ayant amené sur ces entrefaites Antiochus à Constantinople, Sévérien le conduisit près d’Eugraphie, qui l’enrôla dans sa faction, puis les deux évêques en recrutèrent un troisième, porteur d’un nom connu et respecté dans la chrétienté orientale. Il se nommait Acacius et occupait le siége épiscopal de Bérée. Les dernières années de sa longue vie (il avait alors plus de quatre-vingts ans) avaient été employées à aimer et à glorifier Chrysostome : c’est même lui qu’on avait délégué à Rome comme un ami sûr et déclaré du nouvel élu pour remettre au pape Siricius le décret de sa nomination et négocier entre l’Occident et l’Orient la communion des deux églises et des deux évêques. Attiré depuis lors à Constantinople par on ne sait quelle affaire, Acacius se piqua d’un procédé fort innocent de l’archevêque son ami. Celui-ci voulut l’avoir à demeure dans son palais épiscopal et l’y logea de la même façon qu’il se logeait lui-même, c’est-à-dire dans un appartement fort simple et fort rustiquement meublé. Le vieil évêque, qui s’attendait à tout autre chose chez le premier prélat du monde oriental, s’imagina qu’on le traitait ainsi par mépris, ou plutôt la malveillance le lui insinua, et comme l’âge avait grandement affaibli son esprit, il s’irrita outre mesure contre son hôte. « S’il me dédaigne, osa-t-il dire, je le lui rendrai bien, et je lui assaisonne un bouillon qu’il ne boira pas volontiers. » Il s’affilia au conciliabule d’Eugraphie.

Tels étaient les graves événemens qui précédèrent le retour de Chrysostome. En abordant au port de Constantinople, l’archevêque fut reçu par un peuple immense qui encombrait le quai et les rues voisines, ébranlant l’air de ses cris de bienvenue. Il gagna l’évêché sous l’escorte de ces masses fidèles ou plutôt enlevé sur leurs bras. Arrivé à la porte de sa demeure, il les congédia, remettant au lendemain à cause de sa grande fatigue les remercîmens qu’il voulait leur adresser et il leur donna rendez-vous dans sa basilique. Le lendemain, comme on le pense bien, l’assistance se trouva au complet. Chrysostome parla, et nous avons encore son discours, discours plein d’ardeur et d’onction où respire la joie du prêtre qui revoit son église, qui remet le pied dans la patrie de son cœur, qui retrouve au retour son fidèle troupeau tel qu’il l’avait laissé au départ ; mais il ne dissimule rien. Loin de jeter un voile sur ce qui s’est passé en son absence, sur les noires trahisons de gens qu’il ne nomme pas, il part de là pour remercier ce peuple qui s’est refusé à leurs provocations coupables. « Je vous rends grâce, dit-il à la foule qui se pressait sous sa chaire, je vous rends grâce de m’avoir montré, en dépit des tentations dont vous étiez assiégés, une fidélité à l’épreuve de tout. Vous avez été la chaste épouse qui ferme l’oreille aux propos adultères pendant l’éloignement de l’époux ; vous avez été le chien vigilant qui garde le troupeau en l’absence du berger ; vous avez été les nautoniers qui conduisent le vaisseau déserté par le pilote, les soldats qui, privés de général, ne laissent pas de remporter la victoire. »

C’est là le fond du discours, l’allusion y est palpitante ; l’évêque offensé veut qu’on sache qu’il connaît et juge Sévérien, qu’il connaît aussi les menées de la cour, mais qu’aucune crainte ne trouble son âme vis-à-vis de son ingrat ami. Ses paroles, en le relevant de ses pouvoirs, furent marquées au coin d’une juste rigueur. Il lui reprocha sa vie mondaine, ses fréquentations au palais impérial et les festins après lesquels il semblait courir par opposition aux habitudes austères dont lui-même, Chrysostome, avait fait la règle de son évêché. « Antiochus et toi, lui dit-il, vous menez la vie de parasites et de flatteurs ; vous êtes devenus la fable de la ville, et c’est vous que la comédie joue sur les théâtres. » Quelques jours après, choisissant pour texte de son sermon un verset du livre des Rois, il s’écriait du haut de la chaire : « Rassemblez autour de moi ces prêtres du déshonneur qui mangent à la table de Jézabel, afin que je leur dise, comme autrefois Élie : « Jusqu’à quand clocherez-vous des deux pieds ? Si Baal est dieu, marchez derrière lui. Si la table de Jézabel est aussi un dieu, mangez-y, mangez-y jusqu’au vomissement. » Ces paroles causèrent une violente rumeur au palais.

Une aventure qui troubla Constantinople pendant quelques jours fournit matière à de nouvelles déclamations contre lui. Ceci regardait les ariens et leurs coreligionnaires et patrons les généraux barbares, hauts fonctionnaires à la cour ou dans l’armée. On sait que Constantinople, sous le gouvernement de Valens, avait été livré à un arianisme exclusif et persécuteur. La réaction se fit sentir avec Théodose, et ce prince, aussi catholique que son prédécesseur avait été arien, en relevant le culte orthodoxe, relégua les églises dissidentes dans les faubourgs de la ville, en dehors des murs. Les ariens depuis lors n’avaient point cessé de protester contre une exclusion qui les blessait : Théodose s’était montré inflexible. Ils espérèrent avoir meilleur marché du faible et timide Arcadius, grâce à l’influence barbare prépondérante dans ses armées et à sa cour. Depuis qu’en l’année 376, l’empereur Valens avait forcé le peuple des Goths, dans la personne de son évêque, Ulphilas, à signer le formulaire d’Arius, sous peine de se voir fermer l’accès de l’empire et d’être exterminé par les Huns, ce peuple devenu hôte de Romains, avait pris son arianisme au sérieux, et le jour où l’empire d’Orient, retournant au drapeau de ses pères, embrassa de nouveau la foi catholique, les Goths refusèrent de le suivre dans son évolution. Ils restèrent ariens, ariens fanatiques, en relation fraternelle avec leurs coreligionnaires romains, et l’arianisme commença dès lors à devenir sous leurs auspices le christianisme des barbares, par opposition au catholicisme, christianisme légal des Romains.

La question, comme on voit, était délicate, et plus d’une fois Arcadius fut sur le point de céder. Tout récemment le terrible Gaïnas, qui tenait sous sa main l’empereur et l’empire, avait obtenu du fils de Théodose la concession d’une église urbaine : « car, disait-il, il ne convenait pas à la dignité d’un général romain tel que lui d’aller chercher son Dieu hors des murs. » Il fallut que Chrysostome intervînt, et par la vigueur de son courage se rendît maître à la fois de Gaïnas et de l’empereur ; la concession fut retirée. Les ariens ne se tinrent pas pour battus, et en effet, malgré la disparition de Gaïnas, ils comptaient encore de solides appuis au palais. À défaut donc d’église intérieure, ils imaginèrent de s’assembler par groupes sous les nombreux portiques des places et des rues, le samedi soir et le dimanche au lever du soleil, pour se rendre de là processionnellement à leurs églises des faubourgs. Pendant la route, ils faisaient retentir les quartiers de la ville qu’ils traversaient de chants alternatifs des psaumes dans lesquels ils intercalaient des hymnes appropriés à leur croyance. C’est ce qu’on appelait leurs litanies. Les choses restèrent assez calmes jusqu’au départ de Chrysostome pour l’Asie ; mais durant son absence Sévérien, flatteur et complaisant des grands, se relâcha des rigueurs de la règle. Les processions se multiplièrent, les litanies se remplirent de provocations aux catholiques, et d’outrages à leur foi : « Où sont, chantaient les ariens, ceux qui croient que trois ne font qu’un ? »

À son retour, Chrysostome, indigné, réclama des magistrats la répression de ces insultes, et comme le préfet de la ville ne prenait aucune mesure efficace, il organisa lui-même une contre-litanie, où des processions catholiques se mirent aussi à parcourir les rues et les places le samedi et le dimanche, opposant les hymnes aux hymnes et la profession de foi orthodoxe aux blasphèmes de l’hérésie. Ces processions ayant lieu le soir et se prolongeant fort tard, les catholiques portaient pour s’éclairer de grandes croix d’argent garnies de cierges qui faisaient, disent les contemporains, comme un second jour dans la nuit. Eudoxie, restée bonne catholique malgré les tendances ariennes de la cour, avait voulu faire les frais de ce luminaire et envoyait ses serviteurs figurer à la contre-litanie. Ce qu’il était aisé de prévoir arriva, les processions se rencontrant, se battirent : pierres et bâtons firent leur jeu et plusieurs morts ou blessés restèrent sur la place, entre autres Brison, le principal eunuque de l’impératrice, qui reçut une pierre à la tête. Arcadius finit par où il aurait dû commencer : un décret impérial que nous lisons au code Théodosien interdit ces réunions, menaçant le préfet de la ville d’une amende de cent livres d’or, si les litanies venaient à se renouveler. Toutefois beaucoup de gens récriminèrent afin de jeter la responsabilité des désordres sur Chrysostome, qui toujours, disait-on, qu’il fît le bien ou le mal, traînait la guerre après lui.

Cependant les rapports s’envenimaient chaque jour entre Chrysostome et son ancien subrogé, devenu son rival. Gonflé d’espérances et de prétentions, celui-ci affectait dans une église où il était étranger l’attitude d’un archevêque légitime qui attend de moment en moment la déposition de l’intrus. Une crise était imminente. Elle arriva par l’inconvenance d’un de ces dangereux amis que Jean Chrysostome avait à ses côtés et qui semblaient d’accord avec ses ennemis pour l’environner d’orages. Un jour que Sévérien traversait la tête haute, dans son faste et son arrogance habituels, la basilique ou l’un des lieux y attenans, Sérapion, qui était assis sur son passage ne se leva point, comme devait le faire un diacre par honneur pour un évêque, mais resta sur son siége, le regardant d’un air dédaigneux. Sévérien en fut offensé, et, s’approchant du diacre, il lui dit de manière à être entendu d’une partie des gens qui se trouvaient là : « Si Sérapion meurt chrétien, le Christ ne s’est pas fait homme, » et il continua son chemin.

Sérapion sans désemparer fit appel à quelques-uns des témoins de la scène, lesquels, selon toute apparence, appartenaient à l’église, et se rendit avec eux chez l’archevêque, où il accusa Sévérien d’avoir blasphémé en disant « que le Christ ne s’était pas fait homme. » Les témoins qu’il amenait confirmèrent sa déposition, soit qu’ils supprimassent à dessein le commencement de la phrase qui en déterminait le sens, soit qu’ils n’eussent entendu que la fin. Quel que fût le sens des mots adressés par l’évêque de Gabales à Sérapion, Chrysostome les trouva également coupables. S’il n’avait pas voulu proférer l’impiété dont on l’accusait et affirmer tout simplement que l’incarnation du fils de Dieu était un mensonge, au moins avait-il pris le nom du Sauveur en vain, et profané par un emploi frivole la redoutable formule de nos mystères. De la part d’un prêtre, ce second crime égalait presque le premier, au jugement de Chrysostome. Faisant donc venir Sévérien, il le retrancha de sa communion, lui interdit l’entrée de toutes ses églises, et, au dire des historiens, le condamna à sortir de Constantinople. Cependant le bruit de ce débat ayant transpiré au dehors, des hommes du peuple employés aux affaires de la basilique, principalement les decani ou dizainiers, chargés de l’enterrement des pauvres, répandirent dans le quartier la nouvelle que Sévérien insultait l’archevêque. Il n’en fallut pas davantage pour qu’en quelques minutes une foule ameutée n’accourût vers l’archevêché, comme si les jours de Chrysostome eussent été menacés. En de telles circonstances, Sévérien crut qu’il n’avait rien de mieux à faire que de quitter la ville : gagnant le port précipitamment, il prit une barque et passa à Chalcédoine.

Le temps avait manqué au fugitif pour aviser la cour de son aventure et se placer sous la sauvegarde d’Eudoxie ; mais, informée de tout par ses partisans, l’impératrice adressa de vives plaintes à l’archevêque, ordonnant de plus que Sévérien rentrât sous le plus bref délai à Constantinople. Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et repassa triomphalement le Bosphore. Ce n’était pourtant là qu’une réparation incomplète, car l’interdit ecclésiastique subsistait et ne pouvait être levé que par l’archevêque lui-même. Eudoxie l’en sollicita ardemment à plusieurs reprises ; l’empereur lui-même le demanda, mais sans succès : Chrysostome refusa non-seulement de recevoir le faux ami, l’impie, dans sa communion, mais de lui parler et de le voir. Humiliée de la résistance de ce prêtre, et non moins opiniâtre que lui, l’impératrice prit une de ces résolutions violentes en rapport avec l’impétuosité de son caractère, et elle saisit l’occasion d’une grande fête à l’église des Apôtres pour amener entre elle et son adversaire une scène publique et décisive. Entrée subitement dans la basilique avant le commencement du sacrifice, sans autre suite que le jeune Théodose, porté à bras derrière elle, elle traversa la nef à grands pas, pénétra dans le chœur, et, arrivée en face de l’archevêque assis sur son trône au fond de l’abside, elle déposa l’enfant sur ses genoux ; puis elle le conjura sur la tête de ce fils, rejeton du grand Théodose, de pardonner à Sévérien. Plusieurs fois elle répéta son adjuration à haute voix et la main étendue sur son enfant. Chrysostome étonné balançait ; la vue de cet enfant déjà auguste et qui aurait un jour besoin de pardonner le toucha sans doute, il pardonna.

Ce n’était pas tout du pardon de Chrysostome, il fallait encore celui du peuple, attaché à la cause de son évêque plus vivement que lui-même peut-être. En effet depuis le retour de Sévérien, il ne se passait pas de jour que des rixes parfois sanglantes ne montrassent la ferme volonté du peuple de faire respecter, vis-à-vis d’un traître et d’un usurpateur, l’honneur et le droit de son chef spirituel. Une de ces rixes avait même dégénéré en sédition, et Sévérien n’eût pas osé, sans péril pour sa vie, forcer l’entrée des églises qui lui étaient interdites et dont le peuple s’était constitué le gardien.

Ce dévouement absolu et presque fanatique créait pour Chrysostome une situation délicate. Il comprenait qu’il ne pouvait trahir des sentimens qui faisaient son orgueil et sa sécurité, et, tout en pardonnant, sur les instances du prince et d’Augusta, il avait dû songer à sa propre justification devant ses défenseurs et ses amis. Les hommes rudes et passionnés qui s’étaient compromis pour sa cause avaient besoin de savoir pourquoi il faisait la paix, et dans une affaire devenue commune entre eux, ils conservaient un droit d’approbation ou de blâme sur sa conduite ; ils pouvaient la condamner ou l’absoudre, Chrysostome le jugeait ainsi. Il voulut donc obtenir du peuple une réconciliation publique, à ses yeux du moins inséparable de la sienne. Alors eut lieu dans sa basilique épiscopale une de ces grandes scènes du forum chrétien qui jettent tant d’animation et d’éclat sur l’histoire ecclésiastique des premiers siècles. Du haut de sa chaire, il se présenta à l’auditoire pressé à ses côtés comme un ambassadeur qui propose la paix et veut qu’elle soit ratifiée. Par une faveur inappréciable du hasard, son discours, non compris dans le recueil de ses œuvres tel que nous l’avons aujourd’hui, a été retrouvé dans une ancienne traduction latine, ainsi que celui par lequel Sévérien vint à son tour devant le même auditoire demander merci. On verra par les ménagemens de langage et les timidités dont les paroles de Chrysostome sont empreintes à quel point ce peuple inflammable était ménagé par les chefs même de son choix, et combien dans cette sorte de démocratie religieuse fondée par Chrysostome à Constantinople le tribun avait à compter avec son forum.

« De même que le corps adhère à la tête, dit-il au début de son allocution, l’église adhère au prêtre et le peuple au prince. Comme aussi l’arbuste ne saurait se séparer de sa racine et le fleuve de ses sources, ainsi les fils sont inséparables du père, et les disciples du maître. Ce que je vous dis là n’est pas un vain rappel à votre attachement pour ma personne, mais, comme j’ai à vous entretenir de choses graves, il faut que nul ici ne soit troublé ni ne trouble, et qu’aucune interruption ne s’élève pendant que je parle. L’obéissance des disciples pour le maître, l’affection des fils pour le père doivent apparaître en vous tout entières. — Ô mes fils, ornez-moi de vos vertus, placez sur mon front la couronne de votre obéissance, faites que tous me jugent heureux de posséder un tel troupeau, et glorifiez mon enseignement par votre soumission, selon le précepte de l’apôtre qui nous dit : « Soyez soumis à vos chefs, car ils veillent pour vous et rendront compte un jour de vos âmes. »

« Je vous devais cet avertissement de peur qu’aucun de vous ne se révoltât contre une réprimande que je veux vous adresser. Je suis père et dois conseil à mes enfans : ce devoir que la nature met au cœur du père naturel, la grâce de l’Esprit-Saint l’a mis au mien. Oh ! oui je suis père, et père tellement tremblant pour ses fils, que je suis prêt à répandre ici-même mon sang pour vous ; mais vous, n’en feriez-vous pas autant pour moi ? Nos liens sont communs, nos devoirs les mêmes, et je pourrais écrire de vous ce que disait saint Paul de ses disciples chéris : « Saluez de ma part Priscilla et Aquila, mes compagnons et auxiliaires dans le Christ, eux qui ont offert pour moi tête pour tête. »

Non, point de séparation entre les frères ; c’est ainsi que la ville est forte et la citadelle inexpugnable. Le loup dévorant, le diable, n’attaque point des cœurs unis, et un rempart de charité vaut mieux pour notre défense qu’un rempart de diamant. Je mets en avant ces vérités comme une préface à mon discours, afin que vous ne soyez ni surpris ni troublés de ce que je vais vous dire, et je vous parlerai en effet d’une chose digne d’être exposée dans une église et digne d’y être écoutée : c’est de la paix que je vous parlerai. Rien ne convient mieux à un prêtre de Dieu que de parler de paix à son peuple, et plus le sujet de l’ambassade est saint, plus l’ambassadeur a besoin de se savoir écouté.

« La paix ! c’est pour l’apporter aux hommes que le fils de Dieu est descendu en ce monde et a pacifié par son sang non-seulement les choses d’ici bas, mais celles d’en haut, afin qu’il n’y eût plus guerre désormais entre la terre et le ciel. C’est pour la paix que le fils de Dieu a souffert, qu’il a été crucifié et enseveli, et il nous l’a laissée en héritage comme un mur de défense à l’église, un bouclier contre l’enfer, un glaive contre les démons, un port tranquille pour les cœurs fidèles, une repropitiation de nos âmes vers Dieu et une absolution de nos fautes. Oui, c’est pour cette paix sainte, ce don sacré, que je suis envoyé vers vous en ambassade. Ne me rejetez pas, je vous en supplie ; ne faites pas que je sorte d’ici comme un ambassadeur chassé, le deuil au cœur, la rougeur au front.

Oh ! sans doute, je l’avoue devant Dieu, il s’est passé depuis longtemps dans cette église de tristes choses ; mais ce n’est point une raison pour que j’applaudisse au désordre, pour que j’approuve vos séditions. Laissons plutôt tout cela de côté, oublions-le, et vous, cessez vos agitations, rentrez dans le calme, redevenez maîtres de vous-mêmes. Dieu le veut, et c’est aussi le désir de notre très pieux empereur. Il faut en effet obéir aux princes, surtout quand ceux-ci obéissent aux lois de l’église. L’apôtre disait : « Soyez soumis aux princes et aux puissances. » Combien plus encore faut-il l’être quand le prince protége la religion et soutient l’église ! Si donc par ce préambule j’ai préparé vos esprits à écouter favorablement l’ambassade que je vous apporte,… recevez notre frère Sévérien. »

Cet habile et touchant discours, ce nom de Sévérien suspendu jusqu’à la fin comme un mot que l’orateur craint de prononcer et qui doit entraîner ou repousser l’auditoire, tout cela eut l’effet qu’en attendait Chrysostome. L’assemblée tout entière se leva, éclatant en applaudissemens, et ces applaudissemens répétés, universels, montrèrent au pacificateur que la paix était acceptée.

Quand le tumulte fut apaisé, il reprit :

« Je vous rends grâce à présent d’avoir si bien accueilli mes paroles. Vous m’avez donné les fruits de votre soumission, et j’ai le droit de me féliciter d’avoir semé le bon grain. Eh bien ! donc ne perdons point de temps, rassemblons sans délai les gerbes de notre moisson, et que le Seigneur Dieu vous rende le prix de l’obéissance et de la bonté du cœur ! Vous venez d’offrir au ciel la vraie victime de propitiation quand vous avez entendu ce nom sans vous troubler, et qu’à ma voix toutes les fumées de la colère se sont dissipées pour ne laisser voir en vous que la charité. Recevez-le donc les bras ouverts et le cœur calme, libres de tout ressouvenir amer. Aucun germe de dissension ne doit survivre lorsque la paix est conclue, afin qu’il y ait joie au ciel, joie sur la terre, liesse et exaltation spirituelle dans l’église de Dieu. »

Sévérien n’était pas là, sa présence eût tout fait échouer, puisque son nom même n’avait pu être prononcé qu’avec des précautions infinies ; mais il fallait qu’il acceptât cette paix que lui accordait Chrysostome et qu’il vînt à son tour la proclamer devant le peuple. Ce fut le second acte de cette grande scène, et il eut lieu le lendemain dans la même église, devant un auditoire plus nombreux, plus animé, s’il était possible. Le discours de Chrysostome avait été un chef-d’œuvre d’adresse et de persuasion ; celui de Sévérien n’est qu’une amplification de rhéteur, et nous donne l’idée de ce qu’était cette éloquence syrienne, si fleurie, si recherchée, si contournée, quand le génie ne venait pas la vivifier. Au milieu de lieux communs très délayés sur les avantages de la concorde, il explique les dissentimens survenus dans l’église de Constantinople par l’intervention de Satan, et il avait bien raison ! Satan s’était glissé là, dans la communion du protecteur et du protégé, du chef et du subordonné, comme autrefois entre le Christ et Judas au banquet du Sauveur.

« La paix, dit-il, c’est le nom même du Christ, car l’apôtre nous dit : « Le Christ est notre paix, » c’est elle qui de deux choses ne fait qu’une tandis que par la jalousie du démon deux cœurs communs dans la foi se divisent et se combattent. Mais, comme à l’arrivée d’un roi, les rues et les carrefours se décorent avec magnificence, comme la ville entière se tapisse de soie et se couronne de fleurs afin que rien n’apparaisse qui ne soit digne de l’aspect royal, ainsi en ce moment où vient au milieu de nous le Christ, roi de la paix, écartons tout souvenir triste. Que le mensonge fuie devant la vérité, la guerre devant l’union des âmes. De même aussi que, dans les tableaux de nos villes où sont représentées les images des augustes frères qui nous gouvernent, l’artiste place derrière eux la Concorde en habit de femme qui les enceint de ses bras maternels, indiquant par là que, s’ils sont séparés de corps, ils ne le sont ni de sentiment, ni de volonté : ainsi maintenant la paix du Seigneur, assise au milieu de nous et nous étreignant contre son sein palpitant, force nos deux âmes à n’en faire qu’une seule en des corps séparés. Hier notre père commun, dans un discours où respire l’Évangile, nous offrait les préliminaires de la paix ; c’est la paix elle-même, c’est le traité que j’apporte aujourd’hui. Hier les mains levées vers le ciel, il nous recevait au nom de la paix, et c’est avec ses divins présens que nous allons au-devant du Seigneur, les bras ouverts et la poitrine dilatée : la guerre est détruite, c’est la paix qui règne. »

La paix était donc jurée au pied des autels entre les mains du peuple de Constantinople, juge et ratificateur : l’histoire témoigne que ce ne fut pas Chrysostome qui la rompit.

Ainsi se dissipa ce premier orage, orage d’avertissement et de menace pour l’archevêque, pour l’église, pour l’état. Au même moment, il s’en formait un second aux extrémités de l’empire d’Orient, non loin de la vallée du Nil, et un souffle ennemi de Chrysostome le poussait d’Alexandrie vers Constantinople. Celui-là portait dans ses flancs la ruine et la mort.



  1. La première partie de la vie de saint Jean Chrysostome et la chute d’Eutrope ont été racontées ici même par M. Amédée Thierry, Revue des Deux Mondes du 1er avril 1866, et M. Amédée Thierry a reproduit son travail dans un volume intitulé Nouveaux récits de l’Histoire romaine au cinquième siècle.