Jean Chrysostome et l’impératrice Eudoxie/02

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II.
le patriarche d’alexandrie, les longs-frères et la première déposition de jean chrysostome[1].

I.

Dans ce monde monastique qui comprenait le nome de Nitrie et ses annexes de Scété, entre la vallée du Nil et la chaîne des montagnes libyques, monde peuplé de cénobites et d’anachorètes, où les villes étaient des couvens et les laboureurs des ermites, vivaient quatre hommes bien connus dans toute l’Égypte sous le sobriquet des Longs-Frères. Ce sobriquet bizarre, ils le devaient à leur haute taille efflanquée, que relevait encore une maigreur excessive, fruit de leurs dures austérités. Une simplicité presque enfantine n’empêchait pas chez ces fils du désert la distinction de l’esprit et même un savoir assez profond. Disciples de cette grande école d’Alexandrie, où Didyme l’Aveugle continuait les enseignemens des Clément et des Origène, ils s’étaient essayés dans les lettres ecclésiastiques par quelques traités d’exégèse estimés. Une touchante unanimité liait d’ailleurs ensemble ces enfans de la même mère et de la même profession qui ne pouvaient vivre séparés. On eût dit qu’ils pensaient, voulaient, respiraient en commun, tant leurs sentimens et leur conduite se trouvaient d’accord en toute circonstance, et, comme s’ils n’eussent formé qu’un en réalité, on se plaisait à les confondre tous les quatre sous cette dénomination collective, « les Longs-Frères. »

De tout temps, les patriarches d’Alexandrie les avaient eus en grande estime. Athanase, partant pour l’exil en 341, avait tiré du monastère de Scété Ammonius, le second d’entre eux, pour l’accompagner à Rome, et l’on se rappela longtemps dans la ville éternelle le bon moine, qui, rêvant le désert au milieu de ses splendeurs, ne voulut visiter de tant de merveilles que les tombeaux des apôtres. L’exil d’Athanase fini, Ammonius acheva le sien ; il dit adieu au monde pour s’ensevelir de nouveau dans l’affreuse solitude qui était pour lui le paradis.

Théophile, troisième successeur d’Athanase, avait, à l’instar de ses prédécesseurs, recherché l’amitié des Longs-Frères, qui étaient la gloire des monastères de Nitrie, de même que ces monastères étaient celle de l’Égypte chrétienne. Il eût voulu les fixer près de lui comme un moyen de popularité et un instrument d’action, et persécuta particulièrement Ammonius pour en faire un de ses évêques. Rebuté dans sa poursuite par les scrupules et la simplicité de ce moine, qui s’était sauvé dans le désert au premier mot d’épiscopat, il envoya des gens pour l’enlever afin de l’ordonner par force : ces procédés n’étaient pas rares à une époque où, malgré la corruption du clergé séculier, beaucoup de désintéressement régnait dans le clergé monastique. Ammonius, qui s’attendait à cette résolution violente du patriarche, avait pris d’avance ses précautions, et, quand les agens de Théophile arrivèrent, il leur fit voir son oreille, qu’il avait coupée lui-même, et dont la cicatrice était à peine fermée. « Votre voyage est sans objet, leur dit-il, car je suis un mutilé volontaire ; or ces hommes-là ne peuvent être admis dans le corps ecclésiastique, les canons le défendent. » Cela dit, il rentra dans sa cellule, aussi fier que s’il eût gagné une victoire. C’est ainsi qu’Ammonius avait échappé à l’épiscopat. Le troisième frère, Euthymius, attiré sous quelque prétexte dans Alexandrie, fut attaché à l’administration épiscopale par commandement exprès du patriarche ; mais, profitant d’une occasion favorable, il rompit ses liens et se sauva dans la profondeur des solitudes libyques. Eusébius, le quatrième, ne se montra pas moins sauvage. Un seul parmi les quatre succomba à l’ambition ou plutôt au désir d’être utile dans une autre voie que ses frères. Ce fut Dioscore, l’aîné, qui se laissa ordonner par Théophile évêque du diocèse d’Hermopolis la Petite. Il est vrai que ce triste et aride diocèse était celui des cellules et s’étendait sur les monastères de Nitrie et les ermitages de Scété : on l’appelait l’évêché des montagnes. Le moine Dioscore, en l’acceptant, n’avait presque pas changé de condition, et on le retrouvait plus souvent dans son ancienne retraite qu’à Hermopolis la Petite, siége peu fastueux d’ailleurs de sa dignité épiscopale.

Les quatre frères s’étaient liés d’une étroite amitié avec un haut fonctionnaire de l’église d’Alexandrie, le grand hospitalier Isidore, et. cette amitié avait pris naissance pendant le voyage d’Athanase à Rome, où Isidore s’était trouvé le collègue d’Ammonius dans la suite du patriarche. Les Longs-Frères et lui se voyaient fréquemment, — fréquemment aussi l’hospitalier recourait à leurs sages avis dans les difficultés de sa charge, car il avait fort à lutter, contre la tyrannie et les mauvaises passions de son évêque.

Théophile, dont nous venons de parler, devant tenir une place considérable dans nos récits, comme il en occupe une dans les querelles ecclésiastiques de son temps, nous ferons connaître ce personnage un peu en détail, afin démontrer par quel enchaînement de faits étranges il put être amené d’Alexandrie sur le grand théâtre de Constantinople pour y partager la scène avec Jean Chrysostome, comme Satan avec Job dans le poème biblique qui porte ce nom.

Théophile passait parmi ses contemporains pour un des plus grands théologiens, mais aussi des plus méchans hommes de ce siècle. Doué d’un vaste savoir, fruit de profondes études à l’école d’Alexandrie, actif, intelligent, subtil, habile à tourner une difficulté autant qu’à combiner une attaque, il joignait à ses qualités des vices qui en faisaient autant de fléaux pour les autres. La science chez lui n’était qu’un moyen de satisfaire son ambition ou ses haines, l’acuité de l’esprit qu’un instrument de trames malfaisantes, l’activité qu’une menace contre tout homme ou toute doctrine qui donnait ombrage à ses prétentions d’omnipotence. Son intérêt était la seule règle de sa volonté, sa volonté la seule loi de son église. Il traitait les évêques de sa juridiction en véritables esclaves qu’on pouvait casser ou suspendre sans explication ni ménagement au moindre soupçon d’indépendance. En dehors de sa juridiction, glissant perfidement le pied dans les affaires de ses voisins, il se constituait le juge des évêques étrangers, juge redoutable, car il avait pour lui l’autorité de la science, et l’excommunication partie de ses mains produisait toujours l’effroi chez les uns, le doute chez les autres. Nul théologien du Ve siècle ne sut mieux que lui donner un corps à des fantômes d’hérésie. L’arme de son excommunication était donc presque toujours mortelle. Aussi s’était-il rendu redoutable dans les diocèses de Palestine et de Syrie, où beaucoup d’évêques faisaient volontairement soumission devant lui, comme devant le patriarche de tout le midi de l’empire. À l’intérieur de sa juridiction métropolitaine, il ne se contentait pas de faire et défaire les évêques, il changeait les diocèses, en supprimait d’anciens, en créait de nouveaux, étendait ou rétrécissait les limites des siéges suivant son caprice ou le besoin de sa domination. Au moindre regimbement de ses prêtres ou de ses moines, il en appelait aux châtimens séculiers, à la chaîne, à la prison, à l’exil, et les magistrats civils n’osaient lui refuser leur concours, car il était puissant près de l’empereur et bien servi par les officiers de la cour, dont il s’acquérait l’appui à prix d’or. « Il soudoyait à Constantinople, nous dit un contemporain, des espions au moyen desquels il savait tout ce qui s’y passait. » C’était lui la plupart du temps qui faisait nommer le préfet d’Alexandrie, et ce préfet n’oubliait guère durant son gouvernement à quel évêque il avait affaire.

Cette toute-puissance dans les deux sphères ecclésiastique et civile avait valu à Théophile le surnom de pharaon chrétien, et ainsi sa passion du pouvoir était satisfaite ; mais il en avait une autre non moins vive, celle du gain. L’avidité de Théophile était effrayante. Il aimait l’argent pour l’avoir et l’entasser ; il l’aimait pour étaler un faste favorable à son influence ; il l’aimait enfin pour corrompre, pour nuire, pour étendre sa domination, et il avait inventé de curieux moyens d’en acquérir, non-seulement sans blâme, mais avec gloire aux yeux de l’église, mettant résolument la religion de complicité dans ses vols.

La politique des empereurs romains depuis Constantin avait été de laisser les temples du culte païen se fermer d’eux-mêmes et les anciens dieux tomber de vétusté par la désertion de leurs adorateurs. De sages lois étaient même venues protéger ces vieux sanctuaires contre la destruction et la spoliation, souvent tentées sous couleur de zèle chrétien. Ainsi avaient été préservés ceux de l’Égypte, dont les richesses fabuleuses étaient restées à peu près intactes. Ces richesses enflammèrent la convoitise de Théophile. Il fut le premier, nous dit un écrivain polythéiste, qui foula aux pieds les lois de tolérance et de respect pour des pratiques séculaires, et la manière dont il conduisit cette guerre religieuse montre assez que le fanatisme n’en était ni le seul ni le plus grand mobile. Son choix se portait en effet sur les temples renommés par leur opulence et qui pouvaient rémunérer largement l’emploi de son zèle, tels par exemple que celui de Canope, contre lequel il dirigea en personne une expédition de pillage, il n’eut pas de cesse non plus qu’il ne fît, au cœur même d’Alexandrie, le sac du Sérapéum, dont les richesses étaient immenses et qui passait pour le temple le plus magnifique de tout l’univers après le Capitole. Le Sérapéum, entièrement bâti de marbre, était garni à l’intérieur de trois revêtemens métalliques superposés, le premier de cuivre, le second d’argent, le troisième d’or. Des statues plaquées d’or, des dons votifs en bijoux, en pierres précieuses, en or massif, s’y trouvaient à foison. Le patriarche en fit le siége, accompagné du préfet et du maître des milices, dont il requit l’assistance, parce que les païens se montraient résolus à protéger ce dernier asile de leur croyance. Tout fut pillé, et le patriarche, par délicatesse de religion, fit main basse sur les idoles d’or : ces idoles, au dire des écrivains du temps, il ne les détestait pas, bien au contraire, et il en amassa de grandes collections qu’il enfouissait dans les caveaux de son palais épiscopal ; c’est ainsi que s’alimentaient les trésors de Théophile.

Les chrétiens laissaient passer sans beaucoup crier ces spoliations cachées sous le voile de l’enthousiasme religieux, mais ils supportèrent moins patiemment celles que le patriarche faisait tomber sur les biens de leurs églises ou sur leurs fortunes privées. Théophile effectivement se montrait fort impartial vis-à-vis des lieux consacrés à un culte public, pourvu qu’ils fussent riches, et, sans employer la force contre les églises de sa juridiction ou les hôpitaux chrétiens, il les dépouillait sans plus de scrupule que les temples du polythéisme. Aucuns fonds, même ceux des pauvres, n’étaient à l’abri de ses détournemens. Il avait près de lui une sœur qui partageait sa passion pour l’or, et extorquait de son côté tout ce qu’elle pouvait de donations ou de legs dont la destination était l’église ou les pauvres ; elle le faisait au moyen de fidéicommis dont elle s’appropriait les dépôts. Ses pratiques étaient devenues notoires dans Alexandrie, et, une maladie cruelle l’ayant emportée à la fleur de l’âge, on ne manqua pas d’y voir un châtiment du ciel. Théophile, comme je l’ai dit, employait le fruit de ses rapines, en partie à mener dans son évêché un train magnifique qui éclipsait celui des officiers civils, en partie à construire des églises. Il en éleva plusieurs fort belles, à ce qu’il paraît, et faisait grand bruit de ces constructions, fidèle à son abominable système de couvrir toujours ses méfaits de la gloire et du service de Dieu.

Un de ses suffragans peignait en ces termes d’une amertume fort originale l’état où était tombée la chrétienté égyptienne sous un pareil pasteur. « L’Égypte, disait-il, est revenue à son iniquité première ; elle rejette Moïse et se range au parti de Pharaon. Elle flagelle les faibles et accable ceux qui sont dans l’affliction ; elle bâtit des villes et prive les ouvriers de leur salaire. Voilà ce qu’elle fait sous le bâton pastoral d’un Théophile, ami passionné des pierres, mais surtout idolâtre de l’or. » Un autre contemporain ajoute que le patriarche d’Alexandrie poussait ses vengeances jusqu’au sang et à l’assassinat, et un troisième résume ainsi son caractère : « Il n’aima et ne favorisa que les méchans, gardant la persécution pour les bons. »

Or, un jour de l’année 402, une riche matrone se présenta chez le grand hospitalier, tenant sous son bras un sac plein d’or, et, prosternée aux pieds du vieillard, elle lui dit : « Ceci est une somme considérable que je destine aux étrangers et aux pauvres. Jure-moi par les sermens les plus redoutables que tu n’en laisseras pas prendre une obole à Théophile. Je préfère les créatures de Dieu qui souffrent aux créatures de pierre que le patriarche élève sur leurs douleurs. » Et cette femme continua d’embrasser ses genoux jusqu’à ce qu’il eût prononcé le serment qu’elle exigeait de lui. Elle se releva alors et lui remit l’argent. Isidore était un homme rigide, honnête, qui administrait avec économie les dépôts de la charité publique ; seulement il n’était pas toujours le maître en face d’un évêque despote et insatiable. Fortifié dans sa résistance par l’obligation de son serment, il ne parla point à Théophile de ce qui s’était passé ; mais la matrone fut moins discrète, et cette aventure devint au bout de quelque temps la fable de la ville. Le patriarche en conçut une haine mortelle contre le grand hospitalier, à qui pourtant il n’osa point enlever sa place. À quelque temps de là, le même Isidore se trouva engagé dans une affaire qui devait être plus sensible encore à l’orgueil de son supérieur. Un legs avait été fait à l’église d’Alexandrie par l’intermédiaire de la sœur de l’évêque, comme il arrivait souvent, et le testament était conçu, à ce qu’il paraît, en termes ambigus pour couvrir l’intention réelle de la donation. Théophile profita de cette ambiguïté pour réclamer le legs au profit de sa sœur. « Il lui avait été destiné et non à l’église, disait-il : elle en avait reçu du vivant du testateur la promesse verbale en présence du grand hospitalier. » Isidore, appelé en témoignage, déclara sur sa foi qu’il n’avait jamais entendu rien de pareil, et qu’il ignorait complètement cette affaire. Sa perte fut dès lors décidée.

Que trouver cependant contre ce vieillard, ancien ami d’Athanase, et dont la probité était si bien établie qu’on se cachait de l’archevêque pour lui remettre les fonds destinés aux pauvres ? Théophile inventa des calomnies qui s’évanouirent faute de preuves. Pour un de ces faits calomnieux qui regardait la discipline de l’église, il invoqua le témoignage des Longs-Frères, comme au profit de sa sœur il avait invoqué celui d’Isidore ; mais il rencontra le même obstacle dans l’honnêteté de ces bons moines. En entendant les griefs articulés contre leur ami, ils crièrent au mensonge, à la fausseté, attestant par serment qu’ils ne connaissaient pas d’homme plus respectable en Égypte. Le patriarche, qui se croyait le maître des Longs-Frères par les semblans d’affection dont il les avait constamment entourés, se troubla d’abord à leur réponse, puis il insista et prétendit qu’ils témoignassent sur sa parole. Ceux-ci refusèrent avec indignation, et ce furent quatre ennemis de plus que Théophile dut englober dans la perte de son hospitalier. Il eût été difficile de prendre en faute, du moins en faute grave et digne de l’excommunication pour leur conduite dans les choses du monde, des solitaires qui n’y vivaient pas, et que l’on considérait au désert comme le modèle de la vie ascétique : Théophile pour les frapper, eut recours à l’arme qu’il tenait en réserve dans les cas extrêmes, le crime d’hérésie. C’est ici que l’histoire des Longs-Frères et du patriarche Théophile se rattache par un lien intime et fatal à l’histoire de Jean Chrysostome.

On était alors au plus fort des disputes de l’origénisme, commencées à Bethléem par Jérôme, à Jérusalem par Épiphane, évêque de Salamine en Chypre. La querelle roulait sur les limites où il fallait renfermer l’autorité d’Origène en tant qu’écrivain dogmatique, c’est-à-dire sur ce qu’il fallait prendre ou laisser dans les opinions de ce grand docteur d’Alexandrie, qui avait mêlé l’imagination à la foi et des erreurs d’une poésie séduisante à de plus nombreuses vérités, De ses propositions les plus aventurées, les unes, depuis un siècle et demi qu’il était mort, avaient été condamnées formellement par l’église, les autres disparaissaient peu à peu devant le progrès de la science exégétique et la fixation canonique du dogme par les conciles. Toutefois l’école subsistait, bien que modifiée, et le nom d’Origène y régnait entouré d’une auréole presque divine. Dans le reste de la chrétienté, on admirait sans fanatisme les livres de cet esprit sublime, fondateur de l’interprétation mystique des Écritures, chacun individuellement adoptant ou rejetant suivant la trempe de son génie ; mais en Orient, en Égypte surtout, ce choix ne se faisait pas sans discussion et sans combat.

Celle des propositions d’Origène qui avait soulevé le plus de discussions sur les bords du Nil concernait l’incorporéité de Dieu. Pur esprit, Dieu ne pouvait, suivant l’opinion d’Origène, avoir une forme ; être des êtres, source de la vie dans le monde physique, du beau et du vrai dans le monde moral, il ne revêtait de figure déterminée que dans les circonstances contingentes où il voulait se manifester aux hommes. C’était là la vraie doctrine, celle de la philosophie et de la religion. Pour des intelligences habituées à l’interprétation littérale de l’Ancien Testament et qui ne concevaient rien au-delà, le Dieu d’Origène manquait de personnalité. La Bible disait que Dieu forma l’homme à son image ; les livres saints parlaient fréquemment des yeux, des oreilles, des bras de Dieu, de sa colère, de son repentir : Dieu ressemblait donc à l’homme et avait un corps. Telle était la conclusion où était arrivée une secte de moines grossiers, auxquels les origénistes par mépris donnèrent le nom d’anthropomorphites, c’est-à-dire de gens ayant un Dieu à figure humaine. Les anthropomorphites au contraire qualifiaient les origénistes d’' athées. Athées et anthropomorphites se battaient dans leurs monastères, car c’est là que conduisaient bien vite les disputes théologiques en Égypte. Dans les monastères éloignés des villes et dans les cellules des anachorètes, habitués à se représenter Dieu et les anges, dans leurs visions, l’anthropomorphisme fit de tels progrès que le patriarche d’Alexandrie se crut obligé de pourvoir au double danger de la foi et de la raison en le proscrivant. Théophile lança donc l’anathème contre les partisans de cette puérile croyance, et, par une suite des exagérations de la polémique religieuse, quiconque n’admirait pas Origène et ne se déclarait point son disciple fut taxé par lui d’anthropomorphisme et d’hérésie. C’est ainsi que Jérôme, le grand Jérôme, qui avait commencé la guerre contre l’origénisme à Bethléem, reçut un de ces foudres que le tout-puissant patriarche lançait d’Alexandrie sur le monde, et qu’Épiphane, le docteur par excellence en Orient, se vit dénoncé par une encyclique du même patriarche aux églises d’Égypte, de Palestine, de Syrie, et de plus à celle de Rome, comme « un anthropomorphite et un radoteur. »

Tel était à cette époque, c’est-à-dire dans les dernières années du IVe siècle, le zèle origéniste de Théophile. Non content d’avoir excommunié deux hommes tels que Jérôme et Épiphane, il usa de rigueurs si intolérables contre les moines anthropomorphites de son diocèse, que ceux-ci résolurent de le tuer. — Réunis un jour dans Alexandrie, ils marchaient sur l’archevêché, munis de bâtons et d’armes cachées, quand Théophile, soupçonnant leur dessein, s’avança au-devant d’eux, comme pour leur souhaiter la bienvenue. « Images de Dieu, leur cria-t-il d’une voix tonnante, je vous salue ! » Ce mot fit tomber toutes les colères ; les moines, furieux tout à l’heure, faillirent étouffer le patriarche dans leurs embrassements, et la vie de Théophile fut sauvée. Les naïves images de Dieu retournèrent ensuite à leurs cellules, ravies d’avoir un patriarche qui pensât comme elles sur un point si important, heureuses surtout de l’avoir converti.

Il ne l’était pas encore cependant, mais le moment de son évolution n’était pas éloigné, et les Longs-Frères, beaucoup plus justement que les moines dont je viens de parler, purent en revendiquer l’honneur. Disciples fidèles de l’école d’Alexandrie, ils professaient dans les retraites de Nitrie et de Scété un origénisme éclectique tel que celui de Théophile lui-même, rejetant les erreurs, admettant les idées raisonnables ou grandes, et avant tout l’incorporéité de Dieu. Les abbés des monastères et tout ce qu’il y avait d’éclairé parmi les simples moines partageaient ces doctrines ; on lisait Origène librement, on le commentait, et quelques-uns des Longs-Frères avaient, comme je l’ai dit, composé sur ces délicates matières des traités reconnus orthodoxes. Toutefois la concorde semblait vouloir s’exiler de ces pieuses solitudes ; l’anthropomorphisme s’y glissait avec sa grossière intolérance malgré le bon sens des abbés et les interdictions violentes du patriarche. Or on n’apprit pas sans étonnement à Nitrie et à Scété que Théophile changeait de langage, qu’il était entré en rapport avec les anthropomorphites des couvens, et que, dans une lettre probablement concertée avec eux, il avait déclaré qu’à la rigueur, l’Écriture en main, on pouvait supposer à Dieu une voix, des yeux, des oreilles, un corps, puisque la Bible le disait, et que la Bible était la plus sûre des vérités ; dans cette même lettre, il s’élevait avec force contre les athées, qui osaient nier la personnalité divine. Il y avait là un revirement d’opinion fort surprenant, mais qui trouva bientôt son explication. Encouragés par cette déclaration, excités d’ailleurs par des manœuvres souterraines, les anthropomorphites devinrent de plus en plus provoquans, et la « guerre, suivant le mot d’un écrivain du temps, alluma ses torches dans le royaume de la paix. »

Sur ces entrefaites, Isidore, cassé de sa charge de grand hospitalier et condamné par un synode à la dévotion du patriarche, était venu se réfugier à Scété. Convaincus de son innocence, ses anciens compagnons de solitude étaient accourus pour le recevoir et soutenir son courage ; mais le vieillard, en revoyant les lieux qu’il avait habités aux jours heureux de sa jeunesse et où il rentrait frappé d’excommunication, sous le poids d’un jugement inique, restait plongé dans un morne désespoir. Les Longs-Frères, inquiets pour sa vie, allèrent solliciter du patriarche le pardon et la réhabilitation de leur ami. Le patriarche promit et ne fit rien. Ils revinrent à la charge, et avec une sainte liberté Ammonius, qui portait la parole pour eux tous, somma l’évêque de tenir son engagement, « car, disait-il, tu nous l’as promis ! » L’évêque, choqué de la fermeté de ce langage, s’écria qu’on l’insultait, et, appelant les soldats qui lui servaient de garde, il leur commanda de conduire le moine insolent à la prison de la ville. Les soldats obéirent, mais les trois autres moines déclarèrent qu’ils ne se sépareraient point de leur frère, que, si Ammonius était conduit en prison, ils voulaient aller en prison comme lui. Ils suivirent donc les soldats à travers les rues jusqu’au lieu où on détenait les criminels. Les habitans, à qui leur ardente charité était bien connue, crurent d’abord qu’ils allaient, selon leur habitude, distribuer des aumônes aux prisonniers ; mais, quand on apprit qu’ils étaient prisonniers eux-mêmes, une émotion très vive se fit sentir dans la ville. Des groupes nombreux se formèrent devant la prison, et de hauts personnages se rendirent à la geôle pour savoir de leurs yeux et de leurs oreilles ce que cette aventure signifiait. Alarmé de tout ce bruit, Théophile manda aux quatre frères qu’ils eussent à quitter la prison pour venir s’expliquer avec lui. « Non, répondirent-ils au messager, nous ne sortirons pas, c’est à l’évêque de s’expliquer ici devant nous ! »

La situation devenait embarrassante. Théophile fit jeter de force dans la rue les récalcitrans, et l’explication eut lieu plus tard, quand ceux-ci le jugèrent convenable. Elle eut toute la véhémence que le début promettait. Humiliés d’avoir été traités comme des malfaiteurs à la vue de toute une ville, les Longs-Frères, sans méconnaître le respect dû à leur évêque, firent entendre des paroles telles que les pouvaient trouver des hommes sûrs de leur conscience et qui ne craignaient au monde que Dieu. Ammonius, leur interprète ordinaire, s’exprimait avec calme et dignité, déduisant les raisons de leur démarche et faisant ressortir la conduite infamante de l’archevêque ; mais, tandis qu’il parlait, Théophile, changeant de visage à chaque mot, tantôt pâlissait, tantôt rougissait, et une colère fiévreuse éclatait dans ses yeux. Enfin, n’y tenant plus, il se précipite sur le moine, lui serre le cou avec son manteau, comme s’il voulait l’étrangler, et, lui coupant d’une main la respiration, il le frappe de l’autre au visage avec tant de brutalité que le sang lui sortit en abondance de la bouche et du nez. Tout en frappant, il criait d’une voix irritée : « Hérétique que tu es, anathématise Origène ! » Ce nom, prononcé entre eux pour la première fois comme un chef d’accusation, laissa les Longs-Frères ébahis. C’était là toute l’explication que Théophile voulait avoir. Appelant alors à son aide une troupe de soldats, il ordonna qu’on mît aux fers les quatre moines et qu’on les ramenât dans cet équipage jusqu’à Nitrie. L’histoire ajoute, mais on aimerait à en douter, que l’archevêque riva de ses mains le carcan au cou d’Ammonius.

Lorsqu’on vit arriver aux monastères ces malheureux sous escorte et traînant leurs chaînes, la communauté fut en grand émoi. « On se demanda, dit le contemporain que nous suivons dans ces récits, quelles épreuves et quels châtimens Dieu réservait aux enfans de la pénitence. » On ne tarda pas à le savoir. Un mandement épiscopal arriva bientôt, déplorant la perversion de la foi à Nitrie, et ordonnant que tout ce qu’il y avait dans les monastères et les cellules de livres d’Origène et de ses fauteurs y fût immédiatement brûlé ; que si, ajoutait le mandement, l’exécution du présent ordre éprouvait des oppositions ou des retards, le patriarche viendrait en personne le faire exécuter devant lui. Les solitaires comprirent la menace cachée sous ces paroles. C’est aux abbés surtout qu’en voulait Théophile, comme à des hommes plus instruits, plus indépendans que les simples cénobites, et c’est à eux que s’adressait l’avertissement. Par promesse et argent, il avait organisé dans ces honnêtes et saints asiles, honorés dans tout le monde sous le nom de ville du Seigneur, un espionnage en règle, au moyen duquel il savait jour par jour, heure par heure, ce que faisaient les frères. L’histoire a voué à l’infamie cinq de ces traîtres, agens de Théophile, dénonciateurs de leurs compagnons, instrumens de ruine pour leurs couvens. « C’étaient, nous dit le même contemporain, bien informé de tous ces faits, c’étaient des hommes obscurs, sans valeur ni nom, étrangers à l’Égypte et qui n’avaient jamais été admis dans l’assemblée des pères, gens en un mot indignes d’aucun grade monastique et dont on n’eût même pas voulu faire des portiers. » Cette indignité n’empêcha pas le patriarche de choisir plus tard parmi eux trois diacres, un prêtre et un évêque, et encore créa-t-il un nouveau siége pour ce misérable, aucun ne se trouvant alors vacant dans les nomes d’Égypte. Les choses ainsi préparées, espions et patriarche se concertèrent pour un coup d’éclat.

À un jour convenu, les cinq moines quittèrent secrètement leurs cellules, pour se rendre dans une église d’Alexandrie où le patriarche officiait. Là, prosternés devant son trône et simulant un trouble intérieur profond, ils lui présentèrent une requête que le patriarche connaissait bien, car il l’avait lui-même rédigée. Il la prit de leurs mains, et, sitôt l’office terminé, il la porta chez le préfet d’Égypte et chez le maître des milices de la province, réclamant leur concours pour des actes de rigueur dont cette requête exposait, disait-il, la nécessité. Ces magistrats, après l’avoir lue, ne firent aucune difficulté de mettre à sa disposition un corps assez nombreux de soldats auquel le patriarche adjoignit les valets du palais épiscopal et une bande de scélérats (c’est le mot dont se sert l’histoire), ses compagnons habituels dans les coups de main qu’il exécutait. Le tout forma une petite armée qu’il équipa avec célérité et mystère, et non sans la faire boire largement, car tous ces braves étaient ivres au moment du départ. L’archevêque à leur tête, dans l’attitude d’un général, se mit en route pour Nitrie. Il avait calculé les haltes de façon à n’arriver en vue des monastères qu’après la chute du jour, afin de rendre la surprise plus complète, et en effet il était déjà pleine nuit lorsque, poussant d’horribles clameurs, la troupe gravit la sainte montagne.

Le tableau de cette visite pastorale, tel que l’histoire nous le donne, est celui du sac d’une ville. Les assaillans pillaient, enfonçaient les portes des couvens, fouillaient les cellules, et, sous le prétexte de chercher des livres, faisaient main basse sur tout ce que pouvaient posséder de pauvres moines. Réveillés en sursaut et à moitié morts de frayeur, les cénobites couraient se cacher dans les coins les plus retirés de leurs enclos. D’autres en grand nombre descendaient les pentes de la montagne par des sentiers dérobés et se dispersaient dans la vallée. Grâce à l’obscurité de la nuit, beaucoup d’abbés parvinrent à se sauver. Les Longs-Frères habitaient en dehors des clôtures conventuelles une petite maison divisée en cellules ; des âmes compatissantes les en vinrent tirer pour les descendre avec des cordes au fond d’une citerne dont l’orifice fut masqué avec des pièces de bois et des nattes. Quand le soleil se leva sur cette ville du Seigneur, séjour naguère de la méditation et de la paix, il n’éclairait plus que des décombres. « Un sanglier cruel, nous dit le narrateur contemporain, avait ravagé la vigne féconde du Christ. »

Le désir ardent du patriarche était de s’emparer des Longs-Frères, dont la capture devait être le trophée de sa victoire, et il entra dans une vraie fureur en apprenant qu’ils avaient échappé. Se faisant conduire près de leur cabane, il la fit fouiller de fond en comble sous ses yeux. Tout y fut mis en pièces par les soldats, qui brisèrent jusqu’aux grabats. On perça les murs à coups de levier, on effondra le toit, on creusa le sol pour s’assurer qu’il n’existait point quelque part une retraite cachée. Un jeune serviteur, laissé par les frères à la garde de la maison, assistait à ce spectacle, muet et épouvanté. La colère de Théophile gagna enfin les assaillans, trompés dans leurs recherches ; ils se vengèrent de leur déconvenue en entassant au milieu de la cabane des monceaux de sarmens auxquels ils mirent le feu. Tout fut dévoré par les flammes, l’enfant lui-même y périt. Parmi les objets consumés se trouvaient une bibliothèque de livres sacrés et profanes, trésor et orgueil de ces bons moines, et aussi un morceau de la sainte eucharistie, que, suivant l’usage de la primitive église, ils gardaient chez eux pour la sanctification de leur demeure ; de tout cela, il ne resta que des cendres. L’histoire raconte que le patriarche, non content de participer par la vue à cette exécution sauvage, en avait lui-même donné le signal, et qu’il ne partit qu’après avoir vus éteindre les dernières lueurs de l’incendie.

Les moines fugitifs, que les Longs-Frères parvinrent à rejoindre, se réunirent au nombre de trois cents, abbés, prêtres, diacres ou simples moines, dans un lieu reculé du désert où ils eurent d’abord l’idée de s’établir ; mais, apprenant qu’une seconde expédition allait être dirigée contre eux, ils se décidèrent à fuir cette Égypte qui ne leur offrirait plus désormais ni paix ni trêve. Leur projet fut de se rendre en Syrie, hors de la juridiction de Théophile, et de là où Dieu les conduirait. Fixant leur rendez-vous à l’occident de la Mer-Rouge, sur les confins de la Palestine, ils se dispersèrent encore une fois, et chacun gagna comme il put le lieu de ralliement à travers la vallée du Nil. Pendant ce temps-là, un synode d’évêques complaisans, assemblé par Théophile dans Alexandrie, les condamnait comme hérétiques et rebelles d’après une formule dictée par le patriarche lui-même et suivie de l’excommunication. Quand ces infortunés atteignirent le lieu du rendez-vous, de trois cents qu’ils étaient partis, ils ne se retrouvèrent plus que quatre-vingts ; le découragement, la misère, la fatigue, l’incertitude de l’avenir, avaient arrêté les autres dans leur route. Ceux qui restaient étaient pour la plupart de vieux confesseurs à l’épreuve des défaillances et de la douleur, quelques-uns même étaient octogénaires, et leurs corps, marqués des stigmates de la persécution arienne qu’ils avaient subie sous Valens, témoignaient de leur saint courage. C’était là leur orgueil entre eux et leur titre devant le monde. Les uns étalaient sur leurs poitrines les cicatrices du fer et du feu, les autres l’empreinte des tenailles sur leurs membres, et ceux qui ne portaient pas ces traces glorieuses des combats de la foi portaient celles des austérités. Ayant tenu conseil, ils résolurent de se rendre d’abord à Jérusalem, où ils prendraient un peu de repos, et ensuite à Constantinople, où ils comptaient obtenir (les pauvres gens n’en doutaient pas) justice de l’empereur et protection de l’archevêque Jean Chrysostome. Partis ainsi pleins de confiance sous la conduite d’Isidore et de trois des Longs-Frères, car l’aîné, Dioscore, était retenu par le devoir dans son évêché, ils envoyèrent un lointain adieu à leurs chères montagnes, à ces sables torrides et à ce ciel d’airain qui avaient pour eux tous les enchantemens de la patrie.

II.

Ils partaient sans argent, sans vivres ; la charité les soutint en route, et ils trouvèrent du secours jusque dans le désert. Entrés en Palestine, ils virent les fidèles accourir à leur rencontre avec des provisions et de l’argent ; mais les évêques se montrèrent moins compatissans. Beaucoup leur refusaient un simple séjour dans leur diocèse, leur enjoignant avec dureté de passer outre. Ces malheureux en effet avaient été devancés sur toute leur route par une encyclique de Théophile, qui les dénonçait comme des hérétiques excommuniés, et prévenait les évêques de ne point communiquer avec eux ; or on connaissait le caractère implacable du patriarche d’Alexandrie, et, même en dehors de sa juridiction, la plupart des évêques jugeaient prudent d’éviter toute querelle avec lui. Celui de Jérusalem, Jean, fut le meilleur de tous. Soit qu’il conservât un vieux levain d’origénisme malgré sa réconciliation avec Jérôme et le brusque changement de Théophile, soit que la bonne réputation d’Ammonius et de ses frères le disposât favorablement, il reçut les fugitifs à bras ouverts. Ce bon accueil les toucha tellement qu’ils lui demandèrent la permission de s’établir au moins pour quelque temps dans le canton de Scythopolis, au pied des montagnes de Galilée où ils trouveraient des palmiers en assez grande abondance pour y travailler et vivre à l’aise du produit de leurs nattes. Jean allait consentir, lorsqu’arriva d’Alexandrie une lettre qui refroidit ses bonnes intentions ; elle était du patriarche et portait ces mots : « Tu ne devais pas, contre ma volonté, recevoir dans ta ville les moines de Nitrie, car je les ai chassés pour leurs crimes. Toutefois, si tu ne l’as fait que par ignorance, je te le pardonne. Aie soin désormais de ne plus communiquer avec des gens que j’ai excommuniés, et garde-toi de leur accorder ni fonctions ecclésiastiques, ni lieu de résidence dans ta juridiction. »

« Si Théophile ne se disait pas Dieu dans son insolent monitoire, observe à ce sujet l’auteur contemporain qui nous a transmis cette lettre, assurément il s’imaginait bien l’être pour oser s’exprimer ainsi. » La lettre d’ailleurs n’était pas destinée qu’au seul Jean de Jérusalem ; c’était une circulaire à tous les évêques de Palestine qui s’étaient montrés quelque peu charitables et hospitaliers envers les exilés d’Égypte. Cette persécution sous toutes les formes s’appelait, dans le langage des amis de Théophile, « la chasse aux basilics. »

La Palestine était donc fermée aux Longs-Frères et à leurs compagnons ; la Syrie le devait être également, tant on craignait tout froissement avec ce dangereux voisin. Convaincus de leur malheureux sort, ils n’eurent plus qu’un désir, celui de gagner au plus tôt Constantinople, et de se mettre sous la protection d’un évêque aussi puissant que Chrysostome. Un des ports de la côte, Césarée ou Joppé, leur fournit le navire dont ils avaient besoin, et ils arrivèrent sans encombre dans la ville impériale, où leur apparition causa une certaine surprise. Sans doute on voyait fréquemment dans la grande cité byzantine, rendez-vous de toutes les curiosités orientales, des moines de tout costume et de toute nation : arabes, syriens, cappadociens, persans ; mais ceux des solitudes d’Égypte étaient rares, et l’on parlait de Nitrie et de Scété comme d’un pays presque fabuleux. La présence de ces moines était une nouveauté, leur costume aussi frappa singulièrement les regards. Ils avaient les jambes et les bras nus, et portaient pour tout vêtement ces peaux d’agneaux du désert, à la toison fine et blanche, qu’on appelait melothê. De quatre-vingts qu’ils étaient partis d’Égypte, ils n’étaient plus maintenant que cinquante, la fatigue et la misère ayant moissonné le reste, et eux-mêmes, malgré leur forte constitution, présentaient des corps exténués et des visages où l’angoisse du malheur était empreinte. Après s’être reposés sur le port, ils se formèrent en troupe, Isidore et les Longs-Frères tenant la tête, et ils se dirigèrent vers l’archevêché, où les Longs-Frères entrèrent seuls.

Admis en présence de l’archevêque, les Longs-Frères, se prosternant à ses pieds suivant l’usage, exposèrent en peu de mots les événemens qui les amenaient à Constantinople et que Chrysostome connaissait vaguement par le bruit public. Ils ajoutèrent qu’ils venaient lui demander sûreté pour leurs personnes et protection près de l’empereur contre les violences de leur patriarche, dont ils réclamaient le châtiment de la justice du prince. Ils avaient à cet égard dressé un libellé d’accusation qu’ils lui présentèrent. Chrysostome les releva avec bonté, et, les interrogeant sur les questions de doctrine d’où était né le dissentiment, il leur fit expliquer dans un entretien familier leurs opinions sur les points les plus délicats de l’origénisme. Nourri comme il l’était de la fleur des doctrines orientales, il eut bientôt sondé ces cœurs sincères et ne découvrit rien dans leur foi qui pût justifier la condamnation d’un concile et l’excommunication d’un évêque. « Je me charge de cette affaire, leur dit-il, et je ferai en sorte qu’un autre concile vous absolve, ou que votre évêque lève de son plein gré votre excommunication. Reposez-vous-en sur moi. » Quant à la requête qu’ils voulaient adresser à l’empereur, il leur conseilla de ne point le faire, de ne point traduire un chef ecclésiastique devant des juges séculiers. « C’est à l’église, leur dit-il, de juger les choses de l’église ; les tribunaux temporels n’ont rien à voir dans des débats qui intéressent le service de Dieu. » Et, les congédiant, il ajouta : « Mes frères, vous ne logerez point ici, car je ne puis recevoir à ma table et sous mon toit des hommes condamnés et excommuniés que leur condamnation ne soit réformée canoniquement, et leur excommunication retirée ; mais je vous placerai dans les cellules de mon église d’Anastasie, où mes diaconesses ne vous laisseront manquer de rien. Par la même raison, vous ne pouvez être admis à la communion des mystères ; je vous autorise toutefois à participer en commun avec nous aux prières de l’église. » Il leur enjoignit enfin de rester renfermés au domicile qu’il leur assignait, de se montrer rarement dans la ville, surtout de garder un silence absolu touchant l’objet de leur voyage, dont la bonne issue devait tenir aux décisions d’un concile et à ses propres soins, que troubleraient d’inutiles interventions venues du dehors. Cela dit, il fit conduire les Longs-Frères et leurs compagnons dans les vastes cloîtres qui entouraient l’église d’Anastasie, et, mandant près de lui la diaconesse Olympias, il la chargea de s’entendre avec les matrones de la ville pour procurer à ces hommes dénués de tout la nourriture et le vêtement.

La préoccupation de Chrysostome au sujet de cette aventure était grave, car il en pouvait rejaillir un grand déshonneur sur l’église, si les faits, tels qu’ils lui étaient racontés, le procès d’Isidore, le sac des couvens de Nitrie, la condamnation des Longs-Frères sans qu’ils eussent été entendus, devenaient un sujet d’enquête, d’examen, de discussion et enfin de sentence devant un tribunal laïque. Il n’avait pas le moindre doute sur la sincérité des Longs-Frères, et de plus il connaissait Théophile par expérience comme un adversaire de peu de conscience et un redoutable machinateur d’intrigues. Il avait eu à lutter contre lui lors de son élection au siége de Constantinople, et ce patriarche d’Alexandrie, alors présent dans la ville impériale, avait employé, pour faire échouer un homme qu’il connaissait à peine, mais dont il était jaloux, des manœuvres qu’on aurait à peine attendues de l’ennemi le plus invétéré. Il n’avait même consenti à l’ordonner après l’élection que sur le commandement réitéré de l’empereur ou de son ministre Eutrope. Chrysostome était donc bien convaincu que, dans les affaires de Nitrie, Théophile avait mérité toute la réprobation que les fugitifs appelaient sur sa tête ; mais l’idée d’un grand évêque, le second du monde oriental, assis en accusé au prétoire d’un juge laïque, le révoltait malgré lui et l’intéressait presque à sa cause. À peine les solitaires étaient-ils installés dans leurs cellules qu’il prit la plume, et afin de prévenir ce qui à ses yeux était une atteinte à la dignité épiscopale, il écrivit à son co-évêque d’Alexandrie, le conjurant de lui accorder comme à un frère et à un fils la grâce des exilés, au nom de la paix de l’église et de l’honneur de Dieu. « J’ai interrogé les moines de Nitrie, disait sa lettre, et en vérité je n’ai découvert dans leur doctrine rien de contraire à la vraie foi ; mais l’affliction leur a tourné la tête, ils veulent te dénoncer à l’empereur et m’ont présenté dans ce dessein une requête dont ils ont suspendu l’envoi à ma prière. Toutefois ils ne s’abstiennent qu’à regret, et je tremble qu’ils ne reprennent au premier moment leur fatale résolution. Lève donc de toi-même l’excommunication, pardonne-leur, et tout sera fini. Autrement il faudra recourir à un concile que je convoquerai, ou laisser porter cette fâcheuse affaire au tribunal des juges séculiers. J’attends ta réponse et voudrais savoir quel sentiment tu as de tout ceci, afin de choisir moi-même une ligne de conduite. » En caractérisant, comme il le faisait, les intentions des Longs-Frères, Chrysostome ne se trompait pas. Il comprenait que ces hommes simples, mais fermes jusqu’à l’opiniâtreté et exaspérés d’ailleurs par la souffrance, n’admettraient ni ménagemens, ni délais, et que, lui-même n’ayant aucun moyen de satisfaction à leur offrir, ils lui échapperaient sans le moindre doute.

Théophile de son côté haïssait particulièrement Chrysostome, dont il enviait la gloire et avait essayé d’entraver la fortune mais qu’il était obligé de reconnaître pour son supérieur dans la hiérarchie des églises. À la lecture de cette lettre, sage dans son objet, modérée dans sa forme, mais où l’archevêque se faisait juge des hommes qu’il avait excommuniés, les déclarait orthodoxes après examen, ajoutant que, si le pardon ne leur était octroyé, lui, Jean de Constantinople, convoquerait un concile pour les absoudre, le hautain patriarche bondit de fureur, et ses rancunes se réveillèrent. En réfléchissant aux raisons qui pouvaient porter cet ancien ennemi à prendre le patronage de quelques misérables moines, il n’en imagina que deux : le désir de lui nuire ou bien la conformité de doctrine avec les excommuniés, et il se rappela qu’au temps où lui-même était origéniste ardent, il comptait Chrysostome parmi les auxiliaires de son parti. Ce fut pour cet esprit malfaisant un trait de lumière, et il songea dès lors à quelque grande intrigue qui fît tomber dans le même filet les protégés et le protecteur. Pour le moment, il s’en tint aux questions de discipline et de compétence ecclésiastique, et fit à la lettre de Chrysostome la réponse suivante : « Je ne croyais pas que tu pusses ignorer les canons de Nicée qui défendent aux évêques de juger des causes hors de leur ressort. Que si tu les ignores, je t’invite à en prendre connaissance, et à ne pas recevoir de requête contre moi. Dans le cas où je devrais être jugé, il faut que je le sois par les évêques d’Égypte et non par toi, qui es éloigné d’ici de soixante-quinze journées. »

Le cinquième canon de Nicée portait effectivement défense aux évêques des autres diocèses de recevoir en communion ou en recours les membres du clergé et les laïques qui auraient encouru l’excommunication dans leurs diocèses particuliers ; mais il y était ajouté comme correctif que l’on s’informerait si ce n’était point par faiblesse ou par quelque autre défaut des évêques, ou par suite de quelque inimitié personnelle que les plaignans auraient été retranchés de la communion. Chrysostome était donc entre les excommuniés de Nitrie et leur métropolitain dans toute la rigueur du droit : il voulait examiner aux termes des canons si leur condamnation n’était pas l’effet soit d’une erreur, soit d’une vengeance privée. Théophile au contraire feignait d’imputer son intervention à une grossière ignorance des règles ecclésiastiques, et, voulant afficher jusqu’au bout le mépris de Chrysostome et de son patronage, il fit appréhender au corps l’aîné des Longs-Frères, demeuré dans son diocèse des montagnes comme un consolateur et un appui pour ce qu’il y restait encore de solitaires. Par un procédé qui rappelle les tyrans de l’ancienne Égypte, le patriarche envoya à Dioscore des soldats qui le traînèrent hors de son église, et c’est ainsi que le vieillard apprit qu’il allait être déposé. La sentence canonique suivit de près. Non-seulement l’évêque d’Hermopolis la Petite fut cassé de son grade et retranché de la communion, mais le diocèse lui-même fut aboli, comme si la présence de cet homme austère et modeste sur le plus pauvre siége de l’Égypte y eût imprimé une souillure. Dioscore, délivré de sa triste chaîne, s’embarqua furtivement et rejoignit ses frères à Constantinople. Cet exploit, de Théophile complétait la lettre à Chrysostome et lui donnait toute sa signification.

L’archevêque de Constantinople parut ne point sentir le trait insolent par lequel Théophile répondait à sa prière ; il lui récrivit même pour le ramener à des sentimens plus calmes dans l’intérêt de l’église, tandis que d’un autre côté il prêchait la paix aux Longs-Frères. Ces moines et leurs compagnons, las de tant de délais, irrités, malades, se contenaient à peine : une perte douloureuse acheva de les aigrir. Le grand hospitalier Isidore mourut. Ce prêtre, source involontaire de leurs malheurs, expirait à l’âge de quatre-vingt-cinq ans dans une de ces cellules d’Anastasie que l’archevêque leur avait assignées pour demeure, et où ils ne virent bientôt plus qu’une prison ; ils se demandèrent alors les uns aux autres avec désespoir s’ils étaient destinés à mourir, comme leur ami, dans l’exil, sans justice ni vengeance. Ils en étaient là quand de nouveaux événemens vinrent leur rendre la liberté d’agir, et dégagèrent l’archevêque de toute responsabilité dans les tristes affaires de Nitrie.

Il était entré tout récemment au port de Constantinople un navire égyptien amenant d’Alexandrie une ambassade du patriarche à l’empereur. Les envoyés étaient au nombre de cinq, un évêque et quatre abbés, et dans leurs rangs figuraient quelques-uns des odieux espions de Nitrie, provocateurs et instrumens de tous ces désastres : la trahison, comme on voit, avait bientôt reçu sa récompense. Ils étaient porteurs d’une requête au prince tendant à ce qu’on chassât de Constantinople, comme des hommes dangereux et capables de tout, des moines fugitifs, excommuniés par leur évêque et condamnés par un concile pour crimes d’hérésie, de magie, de rébellion enfin contre l’église et l’état : ces scélérats, c’étaient les Longs-Frères et leurs amis. L’imputation de magie glissée au milieu des autres avait été perfidement imaginée pour intéresser le pouvoir civil à l’extermination de ces malheureux. La magie en effet était un crime de lèse-majesté, jugé la plupart du temps par des commissions spéciales, attendu qu’il s’y mêlait presque toujours aussi des menées ambitieuses et des complots contre le chef de l’empire. Les lois qui la punissaient étaient donc d’une dureté impitoyable, c’était la relégation ou la mort. Faire des exilés de Nitrie une bande de magiciens, c’était armer contre eux la haine publique, les soupçons du prince, le zèle des adulateurs et des lâches. Les envoyés s’offraient d’ailleurs à soutenir leurs dires devant le tribunal de l’empereur. Pour que l’accès du palais leur fût plus facile et l’office du prétoire plus favorable, ils arrivaient munis de grandes sommes d’argent et de cadeaux de toute nature. Le patriarche d’Alexandrie comptait à la cour byzantine, ainsi que je l’ai dit, plus d’un serviteur à gages prêt à l’aider dans toutes ses entreprises.

Les relations du primat d’Égypte avec le gouvernement impérial avaient un caractère tout particulier, unique dans l’empire d’Orient. Alexandrie alimentait Constantinople, comme Carthage nourrissait Rome, et l’évêque qui tenait sous sa main les fermiers des grains, la flottille de transport, en un mot les nombreux agens du service de l’annone, était devenu par le fait un personnage politique très important. Un retard d’un mois, de quinze jours, d’une semaine dans les envois, suffisait pour affamer la ville résidence des césars et les césars eux-mêmes, et l’on put mesurer l’influence des redoutables patriarches d’Alexandrie lorsque, sous le principat de Constance, Athanase fut accusé d’avoir voulu créer la famine. Outre cela, le service de l’annone comptant dans l’intérieur de Constantinople des agens presque aussi nombreux qu’au port d’Alexandrie et ces agens étant presque tous Égyptiens, les mêmes patriarches possédaient au sein de la ville impériale un petit peuple de matelots, d’ouvriers, de portefaix, de trafiquans de toute sorte, concentré dans un quartier voisin de la mer et en rapport avec la flotte, peuple turbulent, toujours mêlé aux émeutes de la plèbe byzantine et toujours prêt à entrer dans des complots religieux sur un signal de son évêque. Aussi l’histoire nous montre-t-elle fréquemment les Égyptiens de Constantinople agens ou complices de troubles dans les élections ecclésiastiques de cette capitale, par exemple lors de la lutte entre Grégoire de Nazianze et le philosophe Maxime, et plus récemment lors de la candidature de Jean Chrysostome. Cet état de choses assurait au primat d’Égypte dans une affaire quelconque infiniment plus de poids près du gouvernement impérial qu’aux primats d’Antioche, de Thessalonique ou de Césarée ; l’habileté égyptienne faisait le reste.

Non contens de poursuivre juridiquement les exilés devant l’empereur, les envoyés de Théophile propageaient contre eux dans la ville les bruits les plus infamans, et déjà la disposition des esprits, favorable jusque-là, leur devenait contraire. Les pauvres moines ne pouvaient plus paraître dans les rues qu’on ne les montrât au doigt comme des magiciens. À bout de patience, ils résolurent de répondre aux accusations en attaquant de front les accusateurs, et, quoi qu’en pût dire Chrysostome, ils rédigèrent une plainte dans laquelle, énumérant leurs griefs, ils requéraient contre l’évêque et les quatre abbés envoyés de Théophile la peine des calomniateurs. Ils firent plus, ils englobèrent dans la même réquisition le patriarche d’Alexandrie, premier et véritable auteur de toutes ces calomnies. Chrysostome alors les désavoua hautement, et déclara se séparer d’eux pour toujours.

Chose triste à dire, cette séparation leur profita près des gens qui n’aimaient pas l’archevêque. Celui-ci fut blâmé d’abandonner ainsi dans le péril des supplians venus des extrémités de l’Orient se placer sous son aile et de sacrifier la cause de ses hôtes à son orgueil de prêtre, qui ne voulait pas qu’un autre prêtre, si criminel qu’il pût être, fût traduit devant un tribunal laïque, fût-ce même le tribunal de l’empereur. On exaltait au contraire le courage de ces honnêtes gens, qui brisaient de gaîté de cœur leur dernier appui plutôt que de subir patiemment l’infamie. À mesure que l’intérêt se reportait sur eux, les ennemis de l’archevêque en prenaient occasion pour noircir sa conduite, et l’infortune des moines de Nitrie fut un sujet d’incrimination contre lui. On prétendit que ce cloître où il les avait enfermés était réellement une prison, qu’ils y supportaient les plus durs traitemens, et qu’un d’entre eux étant mort de misère et de faim (on parlait vraisemblablement d’Isidore), Chrysostome avait refusé de lui rendre les devoirs dus aux mourans. Ceci pouvait être vrai, car la règle ne lui permettait pas d’entrer en communion de sacremens avec des gens frappés de séparation canonique. La cour encourageait de tout son pouvoir ce revirement de l’opinion, et en dépit des menées de Théophile les moines de Nitrie y devinrent à la mode par opposition à Chrysostome. Non-seulement on les encouragea dans leur résolution de demander justice à l’empereur, non-seulement on leur fit déposer leur placet, suivant les formalités voulues, à l’office du prétoire impérial, mais comme la réponse tardait, vu la lenteur des procédures, on leur mit en tête de recourir à l’impératrice elle-même, qui, disait-on, ferait marcher l’affaire comme il convenait.

Un jour donc qu’Augusta était attendue pour la célébration des mystères à l’église de Saint-Jean-Baptiste, au faubourg de l’Hebdomon, les moines de Nitrie s’y rendirent, les Longs-Frères à leur tête, et se tinrent rangés en bon ordre sur le passage de l’impératrice. Eudoxie arriva, entourée de gardes et assise dans son char impérial. La vue de cette troupe de moines supplians lui causa un instant de surprise ; puis, les reconnaissant à l’étrangeté de leur costume non moins qu’à la haute taille de leurs chefs, elle se pencha hors de sa voiture et fit signe aux Longs-Frères qu’elle désirait leur parler. Quand ils furent proches, elle leur dit : « Donnez-moi votre bénédiction, mes frères, et priez pour moi, pour mes enfans, pour l’empereur et aussi pour l’empire. Je sais quelles sont vos demandes, et il ne dépendra pas de moi qu’un synode ne soit convoqué au plus tôt pour vous donner la satisfaction que vous méritez. Je veux en outre que votre patriarche soit mandé ici pour y répondre du mal qu’il vous a fait. » Les Longs-Frères et leurs compagnons se retirèrent le cœur joyeux. Un grand pas était fait. Eudoxie prenait en main l’intérêt des persécutés de Nitrie, et elle se précipita dans cette affaire avec l’a résolution d’une femme qui n’entreprend pas en vain. Quelques jours à peine s’écoulèrent depuis l’entrevue de l’Hebdomon, et déjà tous les délais résultant des formalités étaient levés. Le décret de convocation d’un synode était signé par l’empereur, l’ordre d’instruire en calomnie contre les envoyés égyptiens était signifié aux juges, Théophile lui-même était cité à comparaître, et ce qui prouvait l’ardeur d’Eudoxie à servir cette cause qu’elle avait faite sienne, c’est qu’elle dépêcha un de ses officiers nommé Élaphius pour remettre en main propre au patriarche, dans sa ville d’Alexandrie, la double citation qui l’appelait à comparaître devant le futur concile et devant l’empereur.

L’apparition d’Élaphius et ce retour subit des choses, qui faisait du patriarche un accusé, de ses excommuniés des accusateurs, frappèrent Théophile comme d’un coup de foudre. Il n’y voulut voir qu’une manœuvre habile de Chrysostome et la revanche des dédains insolens avec lesquels avait été repoussée sa proposition de concorde. Il sut pourtant contenir sa colère. « Théophile se taisait, dit un contemporain, mais son silence était sinistre. » Élaphius, reçu avec tout le respect dû à celle qui l’envoyait et à la mission dont il était chargé, n’obtint pourtant rien de définitif. Le patriarche prétexta les devoirs de son ministère et d’autres raisons encore pour ne point partir sur-le-champ, mais il promit solennellement d’être à Constantinople dans un court délai. Ce fut tout ce qu’Élaphius put rapporter à sa maîtresse. Théophile en effet, sous le coup de la surprise et du danger, avait besoin de se recueillir, il avait besoin de dresser des machinations nouvelles contre ce qu’il croyait une machination de son rival ; pour cela, il lui fallait du temps, et il se mit à l’œuvre aussitôt. Se sauver lui-même, rentrer dans les bonnes grâces de l’empereur et perdre Chrysostome, voilà le problème dont la solution absorbait son esprit. Quant aux Longs-Frères, il y songeait à peine, leur importance disparaissant devant la grande lutte qui allait s’ouvrir entre les deux premiers prélats de l’Orient. À force d’y rêver, il lui sembla que le moyen le plus expéditif et le plus sûr d’accabler Chrysostome était de lui jeter en face quelque homme de grande autorité dans l’église en matière de discipline et de dogme, qui vînt, au nom des lois disciplinaires violées, lui demander compte de la protection dont il couvrait contre un évêque et un concile des excommuniés, lui demander compte aussi, au nom de la foi orthodoxe, de sa foi, à lui qui avait communiqué avec ces hommes. La question de l’origénisme se glissait alors dans l’affaire avec tout son venin ; l’archevêque était poursuivi comme hérétique en même temps que les Longs-Frères, et Théophile, une fois les choses engagées, paraissait pour saisir son ennemi corps à corps. Telle fut la combinaison infernale à laquelle il s’arrêta ; toutefois il fallait trouver cet homme influent, honnête, qui à son insu mettrait son autorité, sa science théologique et son zèle au service des passions d’autrui. Théophile crut l’avoir trouvé dans la personne de son ancien adversaire, le vénérable Épiphane, évêque de Salamine en Chypre.

III.

Épiphane, dont j’ai parlé longuement dans un autre de mes récits à propos de ces mêmes querelles de l’origénisme, qu’il fut un des premiers à soulever, Épiphane ne comptait pas alors moins de quatre-vingts ans. Ce vieillard avait eu ses jours d’héroïsme, lorsque, consumant sa fortune et sa vie à la recherche des hérésies, bravant la faim, la soif, les mauvais traitemens des hommes pour étudier jusqu’au fond des déserts de l’Arabie les déviations de la foi chrétienne, il avait tenu d’une main ferme la chaîne des traditions apostoliques, si fréquemment ébranlée en Orient par l’imagination et la fantaisie ; mais, au moment où Théophile jetait son dévolu sur lui pour en faire un instrument de haine et de discorde, Épiphane n’était plus que l’ombre de lui-même. L’âge, sans diminuer son activité, avait affaibli son intelligence. Un esprit pétulant, brouillon, tracassier, remplaçait en lui cette âme généreuse, dévorée jadis du pur zèle de la maison de Dieu. Ébloui par sa propre gloire, enivré de ses succès près des conciles, dont il avait dicté si souvent les décrets, il avait fini par croire à sa propre infaillibilité, et se faire, vis-à-vis de ses collègues les évêques et des synodes eux-mêmes, un juge sans appel ou plutôt un tyran.

Il y avait dans cet homme profondément sincère, mais que l’orgueil dominait, quelque chose de la naïveté d’un enfant ; c’est ce que témoignent les historiens contemporains, et Théophile, dans le choix qu’il venait de faire, avait compté sur cette simplicité mêlée aux infatuations de l’amour-propre. Ainsi que je l’ai dit plus haut, à l’époque où, chef des origénistes, le patriarche avait eu pour adversaire l’évêque de Chypre, chef des anti-origénistes d’Orient, il l’avait traité insolemment, suivant son usage, l’appelant radoteur et anthropomorphite, et malgré cette insulte publique, consignée dans une lettre pastorale et aggravée par une menace d’excommunication, il lui suffit d’un mot pour ramener cet antagoniste et le plier à ses volontés. Il écrivit à Épiphane quand il eut besoin de lui que, si ses sentimens dans l’obscure question de l’origénisme étaient changés du tout au tout, s’il avait vu le jour dans ces ténèbres, et si les écailles lui étaient tombées des yeux comme à saint Paul, il le devait aux salutaires réprimandes que ne lui avait pas ménagées le métropolitain de Salamine : il reportait donc l’honneur de sa rétractation à ce grand docteur, lumière de l’orthodoxie. Cet hommage devait flatter Épiphane et le flatta en effet. Le vieil évêque ne se sentit pas de joie d’avoir procuré à l’orthodoxie orientale une conversion non moins brillante par la renommée du converti que par l’élévation de sa dignité, et il se voua désormais à le servir. C’est ainsi que cet homme, qui se jouait de tout, put faire, d’un candide vieillard l’associé de ses mauvais desseins et presque le complice d’un crime.

Aucune occasion plus favorable ne pouvait s’offrir aux vaniteuses prétentions d’Épiphane. Un concile allait se réunir prochainement à Constantinople pour juger la conduite des Longs-Frères, leurs opinions théologiques et la légitimité des censures qui les avaient frappés. C’était toute la question de l’origénisme, agitée solennellement pour la première fois dans la ville impériale, sous les yeux de l’empereur, en face des évêques réunis de tout l’Orient. Or qui guiderait le concile dans ses décisions ? qui poserait les articles de foi à défendre contre l’erreur ? qui dirigerait dans ce labyrinthe de subtilités philosophiques et de demi-vérités chrétiennes que présentaient souvent les ouvrages d’Origène ces prélats respectables, mais ignorans, qu’enverraient au synode les montagnes de Phrygie, de Cilicie, d’Arménie ou les campagnes de Thrace ? Les ténèbres étaient épaisses et la marche glissante, puisque l’archevêque de Constantinople lui-même avait failli, en croyant peut-être communiquer innocemment avec les Longs-Frères. Le devoir d’Épiphane, qui avait ouvert le combat, n’était-il pas de le soutenir jusqu’au bout, de prêter ses lumières au concile, de préparer la voie à des décisions d’une complète orthodoxie, de venir enfin à ses derniers jours raffermir l’église dans ce qu’il croyait un de ses plus grands périls ? Telles furent les pensées qui durent assaillir Épiphane quand il reçut, vers le mois de décembre de l’année 402, une lettre du patriarche d’Alexandrie ; telles furent au moins celles que cette lettre était destinée à réveiller dans son esprit.

La lettre l’entretenait en effet du futur concile, et Théophile, en lui envoyant une ampliation des Actes de celui d’Alexandrie, qui avait condamné les Longs-Frères, le priait de rédiger lui-même ou de faire rédiger par les évêques cypriotes, ses disciples, un formulaire où serait nettement posée la doctrine concernant Origène et l’origénisme. Ce formulaire devrait être envoyé à tous les évêques d’Asie, de Bithynie et de Cilicie ; lui-même se chargeait de ce soin, et il y joindrait les Actes de son concile d’Alexandrie et des explications personnelles sur l’excommunication des Longs-Frères. Ces documens seraient également transmis à l’archevêque de Constantinople, pour que celui-ci ne pût arguer d’ignorance ni quant aux personnes ni quant aux doctrines, s’il arrivait qu’on dût le prendre lui-même à partie. Cette dernière idée était loin de déplaire à Épiphane, car, après avoir ramené à résipiscence le patriarche d’Alexandrie, quelle gloire pour lui s’il allait convertir encore celui de la ville impériale !

Il fut fait suivant le vœu de Théophile. Le métropolitain de l’île de Chypre, réunissant ses suffragans en synode, leur dicta une formule de foi complète concernant Origène et ses fauteurs ; puis le décret synodal, accompagné des lettres encycliques des deux évêques, fut envoyé dans tout l’Orient. L’archevêque de la ville impériale étant un trop haut personnage pour qu’on se contentât à son égard de la voie ordinaire de transmission, Épiphane voulut lui déléguer un de ses prêtres pour lui remettre la dépêche et lui exposer en même temps de vive voix la responsabilité qu’il encourait en protégeant des hérétiques condamnés. Toutefois le délégué d’Épiphane n’eut pas l’occasion de partir. Théophile, qui possédait dans le port d’Alexandrie des moyens de communication bien autrement rapides et fréquens qu’on n’en pouvait avoir à Salamine, prit les devans pour narguer l’archevêque ; il lui envoya l’encyclique d’Épiphane et les deux décrets synodaux avec ces simples mots de sa main : « Les pièces ci-jointes sont importantes. Je t’engage à les méditer et à ne point fermer ton cœur aux avertissemens du saint évêque dont le monde chrétien écoute les décisions comme des oracles. » Chrysostome, en ouvrant la dépêche et parcourant les pièces, n’y vit d’abord qu’une invitation de prendre part à une de ces disputes théologiques dans lesquelles Épiphane avait passé sa vie. Porté par caractère à l’application morale des principes évangéliques, il avait montré toujours peu de goût pour des discussions qui lui rappelaient trop les écoles des rhéteurs. Son premier mouvement fut donc de jeter là la dépêche en s’écriant : « J’ai bien besoin en vérité de toutes ces belles choses pour agiter mon peuple, comme si mon devoir n’était pas de lui servir une autre nourriture en lui prêchant la parole de Dieu ! »

Toutefois un scrupule le prit, et il relut les lettres avec attention. En réfléchissant sur cet accord singulier de Théophile et d’Épiphane, à cette alliance d’un homme pervers et d’un saint homme très simple pour lui faire la leçon et tendre pour ainsi dire un lacs autour de lui, il se montra inquiet, puis, après un moment de silence, il dit aux amis qui l’entouraient : « Ces hommes-là veulent ma déposition ; mais ils ne l’auront pas facilement. Je tiens à mon siége épiscopal, parce que Dieu m’y a placé. » Il ajouta d’un ton plus doux : « Mon plus cher souci sera toujours d’accomplir mon devoir jusqu’au bout. Puissé-je obtenir par là le pardon de mes fautes et le salut de mon âme ! » Il eut d’abord l’idée de ne point répondre, s’en remettant à Dieu, disait-il, des suites de tout cela ; il se décida plus tard à le faire, mais brièvement, modestement et sans aigreur apparente. Voici ce que contenait sa lettre : « S’il était vrai qu’un concile dût se réunir sous peu à Constantinople pour examiner précisément les choses dont ses deux co-évêques et frères daignaient l’entretenir, il attendrait ces débats. Convenait-il, quand l’église allait décider, de prévenir sa décision en condamnant qui que ce fût, ou en introduisant des nouveautés dans la foi ? Il ne le croyait pas, et remerciait du reste ses collègues de leur sollicitude à son égard. » Le dédain qui perçait sous les termes prudens de cette réponse irrita Épiphane au-delà de toute mesure, et, puisque le patriarche de Constantinople lui déniait l’autorité dogmatique devant laquelle s’était incliné celui d’Alexandrie, il résolut d’aller en personne l’admonester devant son peuple, dans la ville impériale, et le ramener au devoir ou le déposer, s’il le fallait, en étouffant l’hérésie sous l’hérétique. Quand Théophile apprit cette résolution, à laquelle il n’eût jamais osé songer, il fut au comble de la joie, laissa partir Épiphane et resta.

Ces préliminaires avaient traîné jusqu’à la fin de février ou au commencement de mars 403, et c’était pour un vieillard de quatre-vingts ans un rude et long voyage que la traversée de Chypre à Constantinople au plus fort des vents de l’hiver, qui rendent si dangereux la navigation des Cyclades et le passage de l’Hellespont. Épiphane néanmoins arriva sans encombre en vue de Constantinople. Là, au lieu d’aborder au grand port, il prit terre dans une anse d’où il pouvait, en tournant la ville, gagner le faubourg de l’Hebdomon et l’église de Saint-Jean-Baptiste, où il avait fait annoncer sa venue. Les faubourgs de Constantinople formaient depuis Théodose une espèce de zone neutre pour les communions religieuses. Ce prince, ainsi qu’on l’a vu, y avait relégué les églises du culte arien ; d’autres dissidens s’y étaient établis, et c’est encore là que s’étaient réfugiés tout récemment les prêtres catholiques qui faisaient schisme avec l’archevêque. Grâce peut-être, à la protection de l’impératrice, qui semble avoir eu pour l’église de Saint-Jean une dévotion particulière, ce temple leur était resté ouvert, et ils en composaient en majeure partie le clergé ; mais ce clergé, affichant pour le chef métropolitain une ardente hostilité, ne se recrutait guère que parmi des hommes qui professaient les mêmes sentimens. C’était donc au milieu d’un clergé schismatique qu’Épiphane venait faire son entrée à l’Hebdomon. Reçu à l’église de Saint-Jean dans un appareil presque triomphal, il y célébra les saints mystères et récita ensuite la collecte, qui était une prière suivie d’une allocution au peuple terminant l’office du jour. Il avait à peine achevé, qu’on amena devant lui un jeune homme qui demandait à être ordonné diacre. Épiphane se trouvait dans une église étrangère ; il y avait officié sans le consentement de l’évêque de la juridiction et commis en cela une contravention flagrante aux canons, et par une irrégularité plus flagrante encore il consentit à ordonner ce jeune homme qu’il ne connaissait point, et pour lequel il n’avait pas non plus le consentement épiscopal. Ces considérations ne l’arrêtèrent pas, prenant les ciseaux qu’on lui présenta, suivant l’usage, sur un plat d’argent, il coupa les cheveux au futur diacre et prononça sur lui la formule de l’ordination. C’était une nouvelle recrue dont il grossissait le parti ennemi de Chrysostome.

Quand il eut fini, il prit le chemin de la ville au milieu des mêmes acclamations qui avaient accueilli son arrivée. À la porte d’Or, celle par laquelle on communiquait, dans les solennités publiques, de l’Hebdomon à l’intérieur de Constantinople, Épiphane trouva le clergé métropolitain, que l’archevêque, informé de tout, envoyait au-devant de lui pour le recevoir. Chrysostome lui-même se tenait en face du palais épiscopal afin de saluer l’évêque de Chypre au passage et de l’inviter à prendre un logement sous son toit. Épiphane reçut froidement l’invitation, prétextant qu’il avait déjà un logement retenu pour lui par ses amis, sur quoi, l’archevêque insistant : « Écoute, lui dit Épiphane, je logerai chez toi, si tu me jures ici même d’excommunier les Longs-Frères et d’interdire dans ta ville les livres de l’hérésiarque Origène. » — « Tu sais bien, répondit tranquillement l’archevêque, tu sais que nous attendons la prochaine réunion d’un concile qui doit s’occuper de ces matières ; il ne me convient pas de devancer ses décision. » — « Eh bien ! s’écria Épiphane avec colère, s’il en est ainsi, je pars, » et, rompant brusquement l’entretien, il fit signe qu’on le conduisît à la maison que les agens de Théophile lui avaient préparée. Le lendemain de grand matin, Chrysostome, désireux d’empêcher une rupture, lui envoya plusieurs prêtres pour l’engager à prendre part aux prières qui allaient être célébrées dans la basilique épiscopale : « Je suis prêt à m’y rendre, leur dit Épiphane, mais à une condition, celle que j’exigeais hier de votre évêque et qu’il m’a refusée. Y consent-il aujourd’hui ? » Les prêtres se turent et repartirent. De ce jour-là, les deux évêques ne se virent plus.

La demeure d’Épiphane partagea dès lors avec celle d’Eugraphie le triste honneur d’être un lieu de réunion pour les ennemis de Chrysostome. Les clercs expulsés, les prêtres mécontens, y affluèrent ; Sévérien, levant le masque encore une fois et rompant impudemment la paix qu’il avait jurée, s’y montra fort assidu. Antiochus de Ptolémaïs et Acacius de Bérée y tenaient avec lui le premier rang. Outre les recrues de la ville, on ramassait tout ce qu’on pouvait d’ecclésiastiques étrangers et d’évêques en passage : d’ailleurs la célébrité du nom d’Épiphane suffisait pour attirer au conciliabule nombre de visiteurs en dehors de l’esprit de faction. Il faut rendre aussi cette justice au vieil évêque, que, sauf les questions relatives à l’origénisme et à l’excommunication des Longs-Frères, il passait assez légèrement sur les accusations personnelles dont on poursuivait le métropolitain. C’était la fausse idée que Chrysostome était origéniste, communiquait avec des origénistes et continuait à suivre dans ses enseignement l’hérésiarque contre lequel Épiphane avait fulminé tant d’anathèmes, c’était cette idée qui l’avait amené à Constantinople et continuait à nourrir son ressentiment ; sur le reste, il ne manifestait aucune passion. Les séances tenues dans son logis consistaient donc en conférences de pure érudition, où l’auteur de tant d’ouvrages théologiques renommés déployait son vaste savoir avec d’autant plus d’insistance que la question était peu familière à la plupart de ses auditeurs. Il put s’en apercevoir plus d’une fois, et les étrangers, qui ne savaient pas le fond des choses et qu’attirait l’amour sincère de la vérité, s’en retournaient parfois tout ébahis de ce qu’ils entendaient. Ces étonnemens naïfs donnèrent lieu à une aventure dont les amis de Chrysostome tirèrent avantage, et qui divertit les païens et les indifférens, toujours prêts à rire de tout.

Il y avait dans l’assistance, parmi les plus curieux et les plus candides, un Goth élevé en Grèce, où, devenu chrétien catholique et prêtre, il avait adopté le nom de Théotime. Son utilité comme barbare et son zèle apostolique comme prêtre contribuèrent à en faire un évêque métropolitain de la petite Scythie, province des embouchures du Danube. Il résidait en cette qualité dans la ville de Tomes, ancien lieu d’exil du poète Ovide, devenu au Ve siècle le grand marché des Huns et des Goths, et le siége d’un apostolat chrétien dont aucune élégance littéraire n’adoucissait la rudesse. Théotime n’était pas seulement l’évêque, il était le médecin et au besoin l’intermédiaire commercial de ces populations sauvages, qui affluaient dans sa ville à certains jours, et des populations romaines, presque aussi sauvages, qui vivaient du trafic ou de la guerre avec les barbares. Parlant couramment les idiomes étrangers, il allait recruter ses ouailles dans les foires, vêtu d’un costume semi-barbare, et laissant flotter sur une robe épiscopale l’épaisse et longue chevelure des Goths, Il attirait aussi ses néophytes dans sa maison à de grands festins où il les catéchisait, les affaires chez ces peuples, principalement chez les Huns, se traitant d’ordinaire à table. Plus d’une fois ce bon prêtre s’était vu rebuter avec violence, plus d’une fois il s’était trouvé en danger de la vie ; mais il supportait patiemment les insultes, et il avait échappé aux blessures. Les plus intraitables de ces catéchumènes, les Huns, avaient fini par croire en lui, et l’appelaient le Dieu des chrétiens. Cet homme simple avait rapporté de Grèce, entre autres livres, quelques-uns des ouvrages d’Origène, et quand il ne courait pas à cheval à travers les steppes désertes, quand il n’appréhendait pas au corps quelque barbare qu’il prétendait convertir, il déployait les rouleaux de sa bibliothèque, où il avait puisé l’enthousiasme d’Origène.

Son étonnement fut donc grand lorsqu’il entendit au logis d’Épiphane les anathèmes fulminés contre Adamantius, « l’homme de diamant, » ainsi que les contemporains appelèrent dans leur admiration cette idole de Théotime. Il se tut, mais pour prendre une revanche éclatante. Un jour que la conversation roulait encore sur le même sujet, l’apôtre de la petite Scythie tira de sa robe un rouleau qu’il se mit à lire à haute voix. Ce rouleau faisait partie des ouvrages d’Origène et contenait des passages inattaquables au point de vue du dogme, merveilleux pour l’élévation de la pensée et l’ardente foi dont ils communiquaient la flamme. À un passage en succédait un autre au milieu du silence général ; puis Théotime prit la parole. « Je ne comprends pas, s’écria-t-il avec force, comment on ose attenter à la renommée d’un homme à qui l’on doit mille choses pareilles et de plus remarquables encore, et comment on le déclare fils de Satan, hérésiarque au premier chef et damné. Si vous trouvez dans ses livres des choses moins belles que celles-là, si vous en trouvez même de mauvaises, mettez-les de côté ; laissez le mal, choisissez le bien. Condamner Origène sans rémission pour quelques erreurs, c’est un acte odieux et criminel. » Ce rude prélat exprimait dans un style tranchant comme l’épée d’un Goth ce que dit plus tard avec élégance le patriarche Théophile, qui n’était pas, au moment dont nous parlons, à sa dernière évolution sur l’origénisme : « Origène est un jardin où se trouvent des fleurs d’une rare beauté, et parmi elles des épines et des broussailles. Je ne détruirai pas le jardin pour cela, j’enlèverai les ronces, et je jouirai des fleurs. » La sortie de Théotime, connue au dehors, égaya la malignité publique aux dépens d’Épiphane.

Cependant les affaires de la cabale avançaient lentement. L’évêque de Chypre n’ayant autour de lui que des ecclésiastiques ou des gens du monde déjà prévenus contre Chrysostome et convaincus à l’avance de sa culpabilité, tandis que celui-ci, appuyé sur le peuple, semblait dédaigner tout le reste, on résolut de s’adresser pareillement au peuple afin de l’attaquer dans son propre camp. Il devait se célébrer sous peu de jours une grande collecte à l’église des apôtres : c’était une occasion de cathéchèse et de discours auxquels pouvaient prendre part les évêques étrangers assistant aux prières. Des meneurs imaginèrent d’y faire aller Épiphane, et là le vieil évêque, en présence de toute la ville, entamerait l’historique de son long voyage ; il en exposerait les causes et l’insuccès, il dirait quels efforts infructueux Théophile et lui avaient tentés pour démontrer par lettres à l’archevêque qu’il marchait et conduisait son peuple dans une voie de perdition, et comment, emporté par la charité, lui-même, Épiphane, malgré son grand âge, avait bravé les périls de la mer pour essayer sur ce prélat opiniâtre l’autorité de sa parole. Alors viendraient le récit de l’excommunication des Longs-Frères et du synode d’Alexandrie, celui du synode de Salamine où Origène et les origénistes avaient été anathématisés, puis les refus arrogans du métropolitain devant des injonctions verbales réitérées. La conclusion du discours devait être la déposition solennelle de Chrysostome pour l’honneur de Dieu et le salut des fidèles de Constantinople, s’il ne reconnaissait à l’instant sa faute et ne promettait de faire pénitence.

Telle était la conspiration tramée pour frapper l’archevêque au milieu de son troupeau. Une fois le dessein formé, on se mit en mesure d’en assurer le triomphe en se composant un auditoire favorable ; mais la chose fut ébruitée dans la ville. Elle parvint alors aux oreilles de Chrysostome, qui d’un coup d’œil sonda le péril et s’écria, dit-on, avec indignation en parlant d’Épiphane : « Il faut que cet homme soit fou ou démoniaque pour oser de pareilles choses !… » Et il donna l’ordre à son diacre Sérapion de l’empêcher d’entrer dans la basilique. Le jour de la collecte venu, et comme la foule curieuse accourait de toutes parts, Sérapion se plaça sur le seuil de la porte pour guetter l’arrivée d’Épiphane, qui ne tarda point à paraître en effet, escorté de quelques amis. Sérapion l’arrêta tout court. « Évêque, lui dit-il, voici ce que mon évêque à moi et l’évêque de ce lieu m’a chargé de te signifier. Tu te permets dans son domaine ecclésiastique bien des choses contraires aux canons. D’abord tu vas dans une de ses églises faire une ordination sans son aveu, puis tu viens t’emparer d’une autre pour y officier malgré lui. Tu te conduis comme si tu étais son évêque, et comme si lui n’était rien devant toi. Eh bien ! il veut que cela cesse, et, si tu persistes, il fait retomber sur ta tête la responsabilité des désordres qui peuvent éclater aujourd’hui. » Épiphane ne s’attendait pas à cet acte de fermeté. Il ne trouva pour réponse immédiate que des invectives contre le diacre et des accusations contre l’archevêque ; mais bientôt, réfléchissant qu’il commettait en réalité une faute grave contre les devoirs ecclésiastiques et sentant qu’il avait tort, il tourna le dos et rentra précipitamment dans sa maison. Ce premier moment de réflexion fut suivi d’un examen sincère de sa conduite depuis son arrivée, et il vit l’abîme où on l’entraînait en abusant de sa passion pour les causes théologiques. Ces luttes violentes n’étaient plus de son âge, l’affaiblissement de ses forces le lui disait assez : il résolut de quitter Constantinople au plus tôt, sans attendre Théophile.

Il était dans cette veine de calme lorsqu’une visite des Longs-Frères lui enleva ses dernières hésitations et détermina son départ. Quelques jours auparavant, le fils de l’empereur, le jeune Théodose, étant tombé malade, sa mère, qui avait le nom d’Épiphane en vénération, fit demander à l’évêque par un message quelques prières pour son enfant. « L’enfant vivra, répondit l’oracle assez rudement au messager, si sa mère ne favorise plus, comme elle le fait, l’hérésie et les hérétiques. » Il voulait parler des Longs-Frères. Cette dure réponse troubla le cœur d’Eudoxie. « Dieu tient la vie de mon fils dans ses mains, s’écria-t-elle avec angoisse, et il fera de lui ce qu’il voudra : Dieu me l’a donné, Dieu peut me le reprendre ; mais cet évêque n’a pas le pouvoir de ressusciter les morts, autrement il aurait ressuscité son archidiacre, qui lui a été enlevé il y a peu de temps. » Malgré ce raisonnement philosophique, le cœur maternel tremblait toujours, et Eudoxie, faisant venir près d’elle un des Longs-Frères, lui ordonna d’aller trouver l’évêque de Chypre et de se réconcilier avec lui. L’ordre était sans réplique. Les Longs-Frères se concertèrent donc, prirent le chemin de la maison d’Épiphane, et parurent à l’improviste devant le vieillard.

Épiphane ne les avait jamais vus. « Nous sommes les Longs-Frères, dit l’aîné d’entre eux, Dioscore, et nous venons savoir de toi, seigneur vénéré, si tu as jamais rencontré dans ta vie un de nos disciples ou lu un de nos livres ? » — « Jamais, » répondit Épiphane. — « Eh bien ! continua Dioscore, pourquoi nous condamnes-tu sans nous connaître ? Ton devoir n’était-il point, quoi qu’on ait pu te dire, de t’enquérir par toi-même avant de juger ? C’est ainsi que nous avons fait à ton égard. Nous connaissons tes disciples, nous connaissons aussi tes livres et en particulier celui que tu as intitulé l’Ancre de la Foi. Eh bien ! il y a des gens en grand nombre qui ne l’approuvent pas et soutiennent que tu es toi-même hérétique. Nous t’avons défendu, tes livres en main, quoique nous ne te connaissions pas. Pourquoi donc en notre absence, sans nous interroger, sans nous avoir vus, sans avoir lu nos livres, as-tu décidé que nous étions coupables ? » Dioscore se tut, et le vieil évêque comprit la leçon. Il causa avec ces moines honnêtes et sensés, fut content de leurs réponses, et bien des préventions s’effacèrent de son esprit. Ce commencement de réconciliation avec des hommes qu’il était venu poursuivre à Constantinople y rendait sa présence plus que jamais inutile, il accéléra donc ses préparatifs de départ. Le chagrin s’était emparé de lui, le remords peut-être. Comprenant trop tard qu’il avait été le jouet d’une intrigue où il avait sacrifié son repos et une partie de sa dignité, il haïssait Constantinople, et quand il monta sur le navire qui devait l’emporter, il dit aux évêques qui l’accompagnèrent jusque-là : « Je vous laisse votre ville, votre palais, vos spectacles ; j’ai bien hâte, je vous assure, de quitter tout cela ! » » Ce furent ses dernières paroles.

À mesure que le navire s’éloignait, fendant les eaux de la Propontide, le reste d’exaltation qui le soutenait encore tomba devant la réflexion. Il ne lui resta plus que le sentiment d’une défaite déshonorante. Les fatigues de la mer, se joignant aux tristesses de l’esprit, achevèrent de ruiner une constitution déjà trop affaiblie. Hors d’état de supporter les assauts de la fièvre qui le saisit, il s’éteignit durant la traversée, sans avoir revu les côtes de sa chère Salamine.

Cette mort si prompte, si peu attendue, était de nature à frapper des esprits superstitieux, et lorsque plus tard on vit son antagoniste, Jean Chrysostome, condamné, déposé, chassé, aller mourir en exil, il se forma du rapprochement de ces deux faits une légende populaire que les contemporains nous ont transmise. On prétendit que, dans une dernière entrevue dont l’histoire ne parle pas, Épiphane aurait dit à Chrysostome : « J’espère que tu ne mourras point évêque ; » à quoi celui-ci aurait répondu : « Et moi j’espère que tu ne mourras pas dans ton île de Chypre. » Si la légende avait pour but de montrer l’esprit prophétique des deux saints, elle ne fait guère briller leur charité.

La désertion d’Épiphane laissait à Chrysostome le champ de bataille : il eût dû user modérément de la victoire ; mais telle n’était pas la pente de son caractère. Il restait d’ailleurs en face de ses vrais ennemis, de ceux entre les mains desquels le vaniteux vieillard n’avait été qu’un instrument dont ils avaient joué sans pitié, et à leur tête l’imagination de Chrysostome plaçait toujours Augusta, ses favorites et les évêques de cour. Contre ceux-là, sa colère n’attendit pas longtemps pour prendre une revanche. On l’avait abreuvé d’humiliation et de fiel vis-à-vis de sa ville, vis-à-vis de son peuple ; la vengeance éclata comme malgré lui. Dans un discours que nous ne connaissons que par quelques mots de l’histoire (car, les tachigraphes n’ayant point osé le publier selon toute apparence, il manque à la collection de ses œuvres), il s’appesantit sur les désordres des femmes en général, et stigmatisa particulièrement celles qui, mêlant aux galanteries de la vie mondaine la prétention de gouverner l’église, sèment la discorde dans le sanctuaire, et persécutent les ministres de Dieu. L’histoire nous dit en propres termes que dans les tableaux hardis qu’il présentait à son auditoire tout le monde reconnut Augusta et son entourage. L’impératrice était absente, mais des gens officieux ne manquèrent pas d’aller lui tout révéler. L’attaque était tellement vive, à ce qu’il paraît, qu’Eudoxie courut chez l’empereur, le conjurant de faire justice sans délai d’une injure commune à tous deux. Arcadius hésitait : Sévérien, appelé au conseil, opina pour qu’on attendît, avant de rien faire, l’arrivée de Théophile, qui à ce moment devait être en route pour Constantinople. Les amis de Chrysostome étaient dans la consternation, ses ennemis dans la joie.

Le patriarche d’Alexandrie en effet était en marche pour Constantinople. Après les premières nouvelles d’Épiphane, qui semblaient promettre à sa campagne dans la grande métropole de l’Orient une heureuse issue, Théophile avait commencé la sienne. Choisissant vingt-huit évêques égyptiens signalés entre tous par leur dévotion absolue à ses volontés, il leur avait recommandé de s’embarquer dans quelques jours pour venir le rejoindre à Chalcédoine, où il se rendait par la voie de terre. Ces précautions prises, il s’était acheminé vers la Palestine, la Syrie et l’Asie-Mineure, tandis qu’Épiphane reprenait la mer pour rentrer à Salamine. Le patriarche ne croisa donc pas sur sa route le cadavre de son ami.

IV.

Le but de Théophile en choisissant la route de terre pour gagner Constantinople était d’endoctriner au passage les évêques des provinces qu’il devait traverser, et il ne cachait point le but de son voyage. « Je vais à la cour, disait-il, pour déposer l’archevêque Jean… » Dans l’Asie proconsulaire, il se mit en rapport avec les églises encore agitées par les exécutions de Chrysostome. Les mécontens accouraient à lui, réclamant les uns leurs priviléges électoraux méconnus, les autres leurs siéges ravis sans jugement canonique, et l’évêque chassé de Nicomédie, le magicien Gérontius, ne manqua pas d’apporter ses haines habiles dans ce concours de toutes les rancunes et de toutes les vengeances contre l’archevêque. Ainsi la face des choses avait brusquement changé. Pour un tiers des églises d’Asie, Théophile devenait un réparateur ; il prenait le rôle d’un second justicier, qui, avec l’aide du futur concile, casserait les illégalités du premier, et rendrait force aux lois disciplinaires foulées aux pieds. Ses vingt-huit évêques d’Égypte l’attendaient à Chalcédoine, où il les rejoignit. L’évêque de la ville, Égyptien de naissance, les avait reçus comme des frères et attendait aussi le patriarche avec des sentimens qui étaient plutôt ceux d’un subordonné que d’un collègue. C’était ce même Cyrinus qui avait accompagné en 401 Chrysostome dans le fatal voyage d’Éphèse, et qui était devenu tout à coup son ennemi, soit flatterie pour Théophile, soit ressentiment de quelque déconvenue personnelle. Nul maintenant ne tenait sur le métropolitain de Constantinople un langage plus amer ; il ne l’appelait que le superbe, l’opiniâtre, l’impie. Comme l’époque du concile approchait (on était alors au milieu de juin, et le concile devait s’ouvrir le mois suivant), les évêques des provinces à l’orient de Chalcédoine ou ceux qui craignaient une longue navigation venaient s’embarquer dans cette ville, où le Bosphore atteint sa moindre largeur. Il en arrivait d’Arménie, de Perse, de Mésopotamie, des diocèses méditerranéens de la Phrygie. Ceux qui semblaient de bonne volonté étaient retenus par Cyrinus, et Théophile les attirait à des conciliabules dont ses Égyptiens formaient le noyau. Il paraît qu’on y discutait avec une grande vivacité, principalement Cyrinus, dont le caractère irascible et violent rappelait les hommes de son pays. Dans une de ces discussions, un Persan nommé Maruthas, évêque de Mésopotamie, lui marcha sur le pied par mégarde. L’allure de ce demi-barbare, qui vivait sur les confins de la Babylonie, devait être bien lourde, ou sa sandale bien ferrée, car son pied écrasa celui de Cyrinus à tel point que la gangrène s’y mit et qu’on fut obligé plus tard de couper la jambe au patient. Cet accident contraria beaucoup Théophile, qui comptait sur l’évêque de Chalcédoine, cabaleur hardi, tel qu’il lui en fallait pour entraîner des gens incertains ou timorés, car beaucoup de ceux à qui on s’adressait refusaient de prendre des engagemens d’avance. À son grand regret, il ne put l’amener à Constantinople.

Ce fut un jeudi à la sixième heure du jour, c’est-à-dire vers midi, que Théophile, donnant le signal aux rameurs, franchit le Bosphore avec ses vingt-huit suffragans. Il prit terre, suivant toute apparence, dans le port particulièrement destiné aux navires venant de Chalcédoine, et que pour cette raison on appelait les échelles chalcédoniennes. Toute la flottille égyptienne s’était décorée pour le recevoir ; le petit peuple égyptien de l’annone se trouvait rangé en bon ordre autour du port, de sorte que le patriarche, en abordant la métropole de l’empire, eut une entrée presque souveraine. Avec son cortége d’évêques et son armée d’Égyptiens, il se mit en marche à travers la ville pour gagner le quartier de Pérasma, où l’empereur mettait à sa disposition un des palais impériaux, appelé le palais de Placidie. Ce quartier de Pérasma, qui porte aujourd’hui le nom de Péra, était séparé de la ville proprement dite par le golfe de Céras ou de la Corne, lequel formait déjà le grand port, et des barques nombreuses, amarrées sur les deux rives, servaient de communication jour et nuit d’un quartier à l’autre. Pour aller des échelles chalcédoniennes à Péra et au palais de Placidie, où Théophile devait loger, il fallait passer devant la basilique épiscopale, à laquelle l’archevêché était attenant. Chrysostome y attendait Théophile pour l’inviter à descendre chez, lui ; mais celui-ci s’excusa. Il n’entra pas même à l’église pour y faire un acte d’action de grâces, comme il convenait à un évêque et comme c’était la coutume. Poursuivant sa route dédaigneusement, il alla s’installer avec sa suite au palais impérial préparé à son intention. La conduite qu’il tint ce jour-là fut sa règle pour les jours suivans. Il repoussa toutes les invitations de l’archevêque, il refusa même de le voir et de communiquer ecclésiastiquement avec lui. « Ceci, disait Chrysostome offensé, et qui voulait à toute force une explication, ceci n’est-il pas une déclaration de guerre faite à un évêque aux portes de son église ? N’est-ce pas le prélude d’une bataille et un grand scandale pour toute une ville ? »

Le navire qui avait amené d’Alexandrie les vingt-huit suffragans du patriarche était porteur d’une assez forte cargaison de tissus précieux de l’Inde, d’aromates et de parfums de l’Arabie destinés à ses libéralités ou à ses corruptions. Il en fit la répartition entre les officiers et dames de la cour et les matrones de la ville dont il pouvait avoir besoin, y joignant, suivant ses habitudes, de bonnes sommes d’argent données à propos. Il s’acquit ainsi beaucoup de faveur dans la haute société de Constantinople. Au palais de Placidie, il menait le train d’un prince ou d’un consul : sa porte était ouverte, sa table dressée à tout venant, et « il réunissait en des repas splendides, » nous dit un contemporain, les hommes importans, ecclésiastiques ou laïques, qu’il savait ennemis de l’archevêque. C’est là que se recueillait et se combinait avec un art pervers tout ce qui, vrai ou faux, pouvait servir à la fabrication d’un procès en règle. Deux diacres dont nous avons déjà parlé, ecclésiastiques indignes chassés de l’église de Constantinople l’un pour adultère, l’autre pour homicide, avaient un accès libre près du patriarche, et l’histoire les signale comme les instrumens les plus actifs de ses machinations. Théophile n’avait pas manqué non plus de se lier avec Eugraphie, dont il fréquentait assidûment la maison. Il y avait donc à Constantinople deux conciliabules en permanence contre Chrysostome, l’un au palais de Placidie pour les intrigues courantes et la réunion des évêques étrangers, l’autre chez Eugraphie pour la direction supérieure du complot. Ce dernier, où siégeaient Sévérien de Gabales et ses acolytes Antiochus de Ptolémaïs et Acacius de Bérée, correspondait avec la cour quant aux moyens d’exécution. L’impératrice, plus implacable que jamais, en était l’âme.

Un sentiment honnête ou un remords d’Arcadius faillit troubler la quiétude des conspirateurs. La poursuite des Longs-Frères contre leurs calomniateurs, protégée dans le principe par Eudoxie elle-même, avait eu une issue favorable devant le tribunal du prétoire. L’évêque et les quatre abbés dénonciateurs des moines de Nitrie, voyant qu’il s’agissait pour eux d’une condamnation capitale, car ils avaient accusé Ammonius et ses compagnons d’un crime capital, le crime de magie mêlé à celui de lèse-majesté, effrayés d’ailleurs des dispositions de l’impératrice à leur égard, avaient fini par tout confesser. Ils avaient avoué que les faits étaient faux ou du moins qu’ils les ignoraient, que la requête n’était pas rédigée par eux, et que dans toute cette affaire ils n’avaient été que les serviteurs obéissans de leur patriarche. D’après leur aveu, ils furent déclarés coupables et condamnés à la peine de mort. Ces choses se passaient pendant le voyage de Théophile et avant qu’Eudoxie fût entrée en recrudescence d’animosité contre Chrysostome.

Informé de tout par les officiers du prétoire, l’empereur, dont la conduite du patriarche blessait les sentimens religieux, se montra fort irrité, et à l’arrivée de celui-ci il eut l’idée de le faire traduire pour ces faits devant le futur concile. L’honneur de la religion, pensait-il, exigeait une explication solennelle et, dans le cas où les faits seraient prouvés, un châtiment. Dans cet ordre d’idées et pour l’apaisement de ses scrupules, il manda près de lui Chrysostome, qu’il chargea d’aller interroger Théophile au palais de Placidie. Chrysostome déclina l’ordre impérial. « Je ne puis, dit-il respectueusement, concourir à faire juger un évêque en dehors des limites de sa province, les canons le défendent ; » puis il montra à l’empereur la lettre par laquelle ce même Théophile, à propos de cette même affaire des Longs-Frères, contestait l’autorité de tout concile qui ne serait pas égyptien. Quelque instance qu’y pût mettre Arcadius, l’archevêque se renferma dans cette réponse. À part la délicatesse de conscience qui pouvait le porter à ne point se faire le juge d’un ennemi déclaré, on se demande quel était ici le vrai motif du refus, car c’était lui qui le premier avait émis l’idée d’un concile à Constantinople pour prononcer entre les moines de Nitrie et leur évêque. Pourquoi combattait-il aujourd’hui cette idée ? Est-ce parce qu’il avait rompu avec les Longs-Frères ? Est-ce qu’il craignait que des tribunaux ecclésiastiques l’affaire ne passât aux tribunaux séculiers à cause des faits de violence publique et de calomnies, et qu’il reculait devant une participation quelconque à un acte qu’il regardait comme attentatoire à la dignité d’un évêque ? Serait-ce enfin que l’attitude hardie et presque triomphante du patriarche l’intimidât, et que, résolu d’attendre ses attaques, il ne voulût pas paraître les avoir provoquées ? Quoi qu’il en soit, il persista dans sa réponse. Théophile se trouva délivré d’un grand danger, grâce à l’honnêteté de son ennemi, et bientôt Arcadius n’y pensa plus.

Pourtant l’alarme avait été vive au camp des Alexandrins, comme on les appelait, et la présence des calomniateurs condamnés continuait à embarrasser le patriarche ; il obtint, par l’intervention des officiers de la cour et peut-être par celle d’Augusta, que leur peine fût commuée en celle de la relégation, au moyen de quoi ces hommes compromettans furent éloignés de Constantinople, et pour le moment l’affaire fut calmée. Cependant le peuple de la ville commençait à s’agiter sous l’incitation de mille bruits divers. Des bandes d’artisans, d’ouvriers du port et même de laboureurs de la banlieue se réunissaient dans le voisinage de l’archevêché pour y stationner, comme s’ils eussent craint quelque violence contre leur évêque ; les églises étaient pleines le jour, et le soir des litanies formées spontanément parcouraient avec animation les portiques des places et des rues. C’était la manifestation d’une grande inquiétude publique, et loin de s’y opposer Chrysostome engageait ses fidèles à s’y rendre, à chanter, à prier, à opposer en un mot la protection du ciel aux mauvais desseins de la terre. Toutefois il s’abstint d’y paraître en personne. Alarmé de ces mouvemens de peuple, Théophile se fit donner par la cour une garde de sûreté sous le nom de garde d’honneur.

Cette précaution ne semblant pas encore suffisante, on examina dans le conciliabule d’Eugraphie s’il n’y avait pas danger pour le synode à délibérer sous la main de cette plèbe vouée à l’archevêque, et si la prudence ne conseillait pas de le transférer hors de Constantinople. L’évêque de Gabales savait par expérience ce que valait le peuple byzantin quand il croyait son idole menacée, et il put en donner son avis. On pouvait craindre encore que cette attitude de toute la ville n’influât sur les évêques étrangers, qui ne montraient pas au reste grand empressement à seconder les intrigues de la cour. Bref tout le monde tomba d’accord, et on décida que l’empereur serait prié de transférer le synode dans un autre lieu. Quel serait ce lieu ? Ce fut l’objet d’une seconde délibération. Quelques-uns ayant proposé Chalcédoine, Théophile appuya ce choix à cause de l’évêque Cyrinus, que sa blessure empêchait de siéger à Constantinople, et qui serait d’un puissant secours au milieu des siens, dans sa propre église. Un motif de légalité militait aussi en faveur de Chalcédoine, c’est que, cette ville n’étant, à vrai dire, qu’un faubourg de Constantinople, son faubourg au-delà du détroit, la tenue du concile sur une rive du Bosphore ou sur l’autre ne changeait rien à l’esprit ni aux termes mêmes du décret de convocation ; le concile délibérant à Chalcédoine serait toujours celui de Constantinople, et effectivement l’histoire lui donne tantôt cette dénomination, tantôt celle du Chêne, canton de la cité de Chalcédoine. Les choses ainsi réglées, on se posa une troisième question qui n’était pas sans importance. L’archevêque voudrait-il comparaître hors de son église ? car, si matériellement la ville de Chalcédoine n’était qu’un faubourg de Constantinople, l’église de Chalcédoine était parfaitement distincte, et avait son évêque particulier. Chrysostome consentirait-il à être jugé ailleurs que sur son territoire ecclésiastique ? On en pouvait douter. — « Eh bien ! s’il ne le veut pas, s’écria Sévérien avec violence, nous l’y forcerons. Nous supplierons l’empereur d’employer son autorité pour mettre le contumace à la disposition du concile. » Ce procédé tranchait la difficulté ; le conciliabule applaudit, et les trois résolutions furent adressées à l’empereur, qui les approuva.

Il y avait dans la banlieue de Chalcédoine, au faubourg du Chêne, un palais appelé de ce nom et célèbre dans tout l’Orient pour sa magnificence. C’était la résidence d’été que s’était bâtie du fruit de ses pillages publics et privés, dix ou douze années auparavant, le trop fameux préfet du prétoire Rufin, ce qui faisait que le palais était appelé aussi Rufiana ou Rufiniana, la villa rufinienne. L’or, les pierreries, les marbres rares, les bois précieux de l’Asie, entraient en profusion dans les ameublemens et la structure de ce palais ; la villa rufinienne passait au Ve siècle pour la merveille des arts. Le fisc impérial s’en étant emparé à la mort du maître, le splendide domaine passa de main en main, toujours admiré, toujours mentionné dans l’histoire, jusqu’au temps de Justinien, où Bélisaire le posséda. C’est dans cette villa, digne des césars, qu’une décision d’Arcadius transféra la tenue du synode. Au palais proprement dit s’adjoignait une grande basilique, l’Apostolœum, dédié aux apôtres Pierre et Paul, et dans la piscine duquel Rufin avait été baptisé en 394, au milieu d’un grand concours d’évêques, par le second des Longs-Frères, Ammonius, qu’il avait fait venir d’Égypte pour être son père spirituel. Étrange rapprochement des personnes et des choses, c’est là que ce même Ammonius allait être mandé comme un criminel et qu’il devait mourir ! Un grand monastère relié par ses cloîtres à l’Apostolæum renfermait une congrégation de moines chargés de prier jour et nuit pour le repos de l’âme du ministre dont les rapines avaient désolé le monde. L’église fut affectée suivant l’usage aux délibérations du synode, et les évêques purent être logés à l’aise dans les vastes cellules du cloître.

Trois semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Théophile à Constantinople, et l’on était au milieu de juillet 403, lorsqu’il partit avec ses fidèles pour la villa du Chêne. Quatre-vingt-cinq évêques de toutes les provinces de l’empire d’Orient étaient alors présens dans la ville impériale. Sur ce nombre, trente-cinq seulement et plus tard quarante-quatre accompagnèrent le patriarche à Chalcédoine ; aucun Égyptien n’y manqua. Les autres restèrent à Constantinople, dévoués pour la plupart à l’archevêque, mais comptant dans leurs rangs quelques hommes mal sûrs ou indécis. C’est ce que plus tard on appela le parti joannite par opposition à celui de Théophile, qui prit le nom de parti alexandrin. Tandis que les alexandrins organisaient avec éclat le concile régulier sous les lambris magnifiques de l’Apostolœum, les joannites se réunirent dans le triclinium ou salle à manger de l’archevêché sous la présidence de Chrysostome. On y causait, on y apportait les bruits recueillis dans la ville, on y suivait avec anxiété ce qui se préparait au-delà du détroit. Par intervalles, l’archevêque quittait son palais pour passer dans la basilique, où le peuple était toujours assemblé en grand nombre. Il montait à l’ambon, prononçait quelques paroles applicables à la circonstance, puis revenait au triclinium prendre part aux conversations des évêques.

Trois affaires principales devaient être portées devant le concile du Chêne : 1° la plainte des moines de Nitrie, cause première de la convocation, 2° celle des Asiatiques au sujet des dépositions et ordinations faites dans leurs provinces par Chrysostome en 401, 3° la mise en jugement de l’archevêque pour des crimes de l’ordre ecclésiatique et de l’ordre politique. Dans le classement des causes par l’assemblée préliminaire du concile, il fut convenu que le premier rang appartiendrait à celle de Chrysostome, comme à la plus urgente, le second à la plainte des Longs-Frères, et qu’on renverrait à la fin de la session la poursuite intentée contre Héraclide d’Éphèse, laquelle soulèverait les faits nombreux d’usurpation et d’intrusion reprochés à Chrysostome dans sa campagne d’Asie. L’ordre des affaires ainsi réglé, la session commença.

V.

Les conciles formés en cour de justice criminelle, tels que celui-ci, se modelaient dans leurs règles de procédure sur celles de la justice séculière. L’accusation était introduite par une partie plaignante au nom de laquelle se faisaient les poursuites. L’accusateur devait être présent, proposer ses dires par écrit et s’inscrire solennellement dans les Actes du concile, se soumettant à la peine du talion, s’il ne prouvait pas. S’il prouvait, le coupable devait être condamné suivant la rigueur des canons. Le libelle reçu, l’accusé était cité trois ou quatre fois pour qu’il eût à se défendre. Le refus volontaire et persistant de comparaître, la contumace, était un crime punissable des dernières peines, à savoir la déposition et l’excommunication. Si l’accusé comparaissait, il était interrogé ; on produisait les témoins et les écritures dressées contre lui ; enfin les évêques rendaient le jugement. À la déposition et à l’excommunication, dernières peines de la compétence des conciles, ils joignaient parfois l’emprisonnement, et le bannissement, ainsi qu’on l’a vu dans le procès des Longs-Frères ; mais alors la sentence ne pouvait pas être exécutée par les juges ecclésiastiques, et il y avait, comme disait le droit canonique, imploration au bras séculier. De même, lorsque des crimes entraînant la peine de mort se trouvaient compris parmi ceux dont le concile était saisi, il en renvoyait la connaissance aux juges civils, l’église ayant horreur du sang. Telle est la trame juridique que nous allons voir se dérouler dans le jugement de Chrysostome.

La session s’ouvrit sous la présidence du patriarche d’Alexandrie, second siége de l’empire d’Orient, l’évêque du premier siége se trouvant accusé. Il ne présida que jusqu’au vote sur Chrysostome, se démit alors et passa la présidence à Paul d’Héraclée, ancien ami, aujourd’hui ennemi mortel de l’archevêque ; ce fut donc Théophile qui dirigea toute l’instruction de l’affaire, et il le fit de manière à justifier sa double réputation d’habileté et de perversité.

Son premier acte fut de mander devant le concile, en vertu de ses pouvoirs, l’archidiacre de l’église de Constantinople, nommé Jean. L’archidiacre, dans les premiers siècles du christianisme, était le principal ministre de l’évêque pour toutes les fonctions extérieures, particulièrement pour l’administration du temporel : il pourvoyait à la décoration de l’église, il avait l’intendance des oblations et des revenus lorsqu’il n’existait pas d’économes spéciaux, ce qui était le cas sous Chrysostome ; il distribuait les émolumens des clercs et joignait à ces attributions importantes des fonctions de police intérieure et de surveillance des mœurs. En un mot, on l’appelait « la main et l’œil de l’évêque. » Or l’archidiacre Jean était un homme haineux, brutal ; l’archevêque l’avait éloigné de son clergé pour avoir maltraité un enfant qui le servait, et l’avait ensuite rappelé par indulgence ; mais celui-ci conservait des sévérités de son maître une rancune inextinguible. Théophile le savait, et il l’avait fait venir pour qu’il se portât accusateur dans l’affaire. C’était chose grave en effet qu’un archidiacre, principal ministre d’un évêque, se portant accusateur contre lui. Guidé par cet homme, il cita également ou comme accusateurs ou comme témoins la plupart des prêtres et des diacres des diverses églises de Constantinople, comme si le siége eût été vacant. Il en vint un tel nombre que les églises semblaient abandonnées, et que sur beaucoup de points le service divin fut suspendu.

Le libelle d’accusation dressé par l’archidiacre Jean, tel que nous le lisons encore aujourd’hui dans les Actes du concile, conservés à la postérité par un successeur de Chrysostome, le très laborieux et très savant patriarche Photius, contenait vingt-neuf chefs ou articles qui pouvaient rentrer sous ces incriminations générales : 1° faits de violence et sévices contre les personnes, 2° graves injures, 3° vols, 4° usurpation de fonctions ecclésiastiques, 5° manquemens aux mœurs, 6° manquemens à la discipline et aux coutumes de l’église, 7° sédition et trahison politique. C’était un ramas d’imputations, la plupart improbables, plusieurs évidemment calomnieuses, puisées dans les bruits vrais ou faux, imaginaires ou amplifiés, que la méchanceté du parti ennemi faisait courir depuis deux ans contre Chrysostome, mais auxquels le témoignage de l’archidiacre venait donner une consistance inattendue.

Les faits de violence étaient spécifiés dans les articles 1, 2 et 27, et énonçaient que l’archevêque, après avoir chassé et excommunié ce même archidiacre Jean, son accusateur, pour brutalité envers un enfant, son serviteur, avait lui-même fait battre, traîner en prison, enchaîner comme un démoniaque (le libelle ne dit pas pourquoi) un moine qui portait le même nom de Jean, que de plus, se trouvant dans l’église des Apôtres, il avait frappé du poing au visage un certain Memnon de manière à lui faire rendre le sang par le nez et la bouche, ce qui n’avait pas empêché l’accusé de monter à l’autel pour y dire la messe. Plusieurs autres faits de violence furent plus tard ajoutés à ceux-ci.

Les cas d’outrages étaient nombreux et faisaient la matière des articles 5, 6, 8, 9 et 20. D’abord l’archevêque avait insulté les clercs en masse, en les traitant de gens corrompus, prêts à tout faire, « de gens de trois oboles, » suivant l’expression grecque ; il avait même composé contre eux un livre plein de calomnies. On reconnaît là le fameux traité sur les femmes sous-introduites dont il a été question. Il avait de plus qualifié le vénérable Épiphane de fou ou de démoniaque et montré un tel mépris pour le saint évêque Acacius de Bérée (ce saint homme qui savait si bien assaisonner des bouillons pour ses amis), qu’il n’avait pas même daigné lui parler. Enfin l’archevêque avait accusé de vol, en présence de tout son clergé, ses diacres Édaphius, Jean et un troisième, nommé aussi Acacius, prétendant qu’ils lui avaient dérobé son pallium et leur demandant s’ils ne l’avaient pas fait pour certain usage. Ceci demande une explication.

Le pallium était une bande de laine blanche tissée de la plus pure toison d’un jeune agneau, ayant trois doigts de large dans sa longueur et des pendans longs d’une palme terminés par deux lames de plomb enveloppées de soie noire et marquées de quatre croix rouges. C’était un ornement particulier aux évêques de haut rang, patriarches, primats, métropolitains, et l’insigne de la primatie. Le pallium se plaçait autour des épaules de façon à les entourer et à retomber ensuite devant et derrière ; trois épingles d’or le fixaient de chaque côté. Le soin de placer et retirer le pallium à l’évêque officiant appartenait aux diacres qui le servaient particulièrement. Dans l’intervalle des cérémonies, on le déposait au cou d’une des statues consacrées, ordinairement celle du saint sous l’invocation duquel se trouvait l’église ; à Rome, il était suspendu aux épaules de la statue de saint Pierre. Or les diacres Édaphius, Jean et Acacius, après avoir dérobé celui de Chrysostome, l’avaient fait servir, à ce qu’il paraît, à des opérations criminelles, probablement des opérations magiques contre sa vie. L’action qu’il leur reprochait était donc plus qu’un simple vol, c’était un sacrilége.

Les faits d’excitation à la révolte et de trahison composaient les articles 7, 21, 22 et 26. L’archevêque avait soulevé contre Sévérien de Gabales les decani, chargés de l’enterrement des pauvres, et avait mis sa vie en danger. il avait livré à l’autorité séculière deux prêtres, l’un à Antioche, l’autre à Constantinople (ce qui n’était pourtant guère dans ses principes, à moins que ces prêtres ne fussent coupables de grands crimes appelant sur eux les sévices de la loi commune) ; enfin, dans une sédition contre le comte Jean, il avait décelé sa retraite aux soldats qui le cherchaient ; le comte Jean, comme on sait, était favori de l’impératrice.

Huit autres articles étaient consacrés au détail des exécutions épiscopales de Chrysostome dans les églises d’Asie et à d’autres violations des canons. Il avait été accusateur, témoin et juge dans les affaires de l’archidiacre Martyrius et de l’évêque Proérèse de Lycie ; il avait ordonné sans autel des diacres et des prêtres, sacré in globo quatre évêques dans une seule ordination. Il ordonnait sans attestation de capacité ou de moralité, il distribuait de l’argent aux évêques ordonnés par lui, afin de se servir d’eux pour persécuter le clergé. Il avait fait prêtre Sérapion, son diacre, prévenu de crimes, et évêque un certain Antonius, violateur avéré de sépultures. Enfin il avait refusé d’accompagner à leur dernière demeure les corps d’hommes qu’il retenait prisonniers et qui étaient morts dans ses prisons. On voit là quelque chose qui se rapporte au prêtre Isidore et aux Longs-Frères.

Il a été mention déjà des accusations de cupidité et de vol des choses saintes portées contre Chrysostome par ses ennemis : vol de vases sacrés et de riches ornemens dans les églises, vol de marbres dans celle d’Anastasie, vente frauduleuse d’un petit domaine ecclésiastique provenant de Thécla et aliéné par l’intermédiaire de Théodule, son affidé, etc. Je ne reviendrai pas sur ces calomnies, présentées comme des faits certains dans le libelle. On y sommait aussi l’accusé de déclarer où avaient passé les revenus de l’église.

Les manquemens aux mœurs étaient ainsi formulés dans les articles 15 et 25 : « il reçoit des femmes et reste avec elles ; seul à seul, jetant dehors tous les autres. — Il mange seul, et dans ses repas solitaires il mène la vie d’un cyclope, honteusement et voluptueusement. » J’ai parlé dans ces récits mêmes des orgies de cyclope et de tout ce qu’il y avait de calomnieux et d’absurde dans les faits d’intempérance attribués à Chrysostome. Quant à l’accusation de recevoir des femmes en secret, elle l’indigna plus que tout le reste. Il en était encore tourmenté au fond de son exil, d’où il écrivait à l’évêque Cyriacus, son ami : « Ils ont osé m’accuser d’adultère, les malheureux ! Si je pouvais montrer au peuple la frêle charpente de mon corps, ce serait ma seule justification, La mort m’a frappé tout vivant, et le corps que je traîne n’est déjà plus qu’un cadavre. »

Venaient ensuite des manquemens aux usages de l’église ou de simples singularités de la vie domestique de Chrysostome. « Il s’habillait et se déshabillait sur son trône épiscopal, et mangeait une pastille après sa communion ; il ne priait ni à l’entrée ni au sortir de l’église ; enfin il voulait être seul quand il se baignait dans une piscine publique, et faisait ensuite fermer les portes pour que nul ne se baignât après lui ; Sérapion était chargé de ce ministère. » C’étaient là en effet des choses bien graves pour condamner un évêque !

Telle était l’accusation, amplifiée plus tard par des libelles supplémentaires. Il fallait maintenant, suivant l’ordre de la procédure, la communiquer à l’archevêque présent, entendre ses réponses, le confronter avec les témoins, et Théophile lui envoya par deux membres du synode une citation à comparaître devant l’assemblée. Tandis que la députation traversait le détroit, une scène touchante se passait au triclinium de l’archevêché, où les évêques fidèles à Chrysostome étaient réunis autour de lui. Ils y causaient entre eux des infâmes manœuvres de Théophile, de l’illégalité du synode, des tristesses du présent, des chances plus tristes encore de l’avenir. « Comment, disaient ces évêques en parlant du patriarche, comment se fait-il qu’un homme accusé d’abominables crimes et mandé pour venir seul devant le prétoire ait osé amener avec lui toute une armée d’évêques ? Comment se fait-il que le sentiment des princes et des magistrats ait changé si brusquement, que d’accusé il soit devenu juge, et que la plupart des clercs de cette église se soient laissé prendre à ses corruptions ? » Chacun donnait la raison qui se présentait à son esprit, quand Chrysostome, comme animé du souffle de Dieu : « Priez, mes frères, leur dit-il, et, si vous aimez le Christ, que personne de vous ne déserte son église à cause de moi car je puis vous dire avec l’apôtre, le temps de mon immolation est proche, j’ai combattu et achevé ma course. Je connais Satan et ses embûches, il ne peut plus supporter la guerre que je lui livre par mes enseignemens ; Dieu me fasse miséricorde ! Vous, mes frères, souvenez-vous de moi dans vos prières. » Ce langage les remplit d’angoisse. Les uns restaient sur leurs siéges à sangloter, les autres, comme suffoqués par les larmes, se levaient, et après lui avoir baisé la tête, les yeux, la bouche, s’acheminaient vers la porte pour sortir. Cette agitation, ce bruit de sanglots et de gémissemens, les faisaient ressembler, nous dit un acteur de cette scène, Palladius d’Hellénopolis, à des abeilles inquiètes bourdonnant autour de leur ruche. Chrysostome arrêta ceux qui voulaient sortir. « Restez, leur dit-il, mes frères, asseyez-vous et cessez de pleurer de peur de m’attendrir davantage, car je vous redirai à satiété : « Le Christ est ma vie, et mourir m’est un gain. » — On faisait courir dans la ville le bruit que sa mort était sûre, et qu’il serait frappé de la hache pour crime de sédition et d’outrage à l’impératrice. — « Je vous l’ai répété bien des fois, mes frères, continua-t-il tristement, la vie présente n’est qu’un passage où douleurs et joies s’écoulent avec une égale rapidité, et ce monde-ci n’est qu’une grande foire, nous y achetons, vendons et repartons aussitôt. Sommes-nous meilleurs que les patriarches, que les prophètes, que les apôtres, pour que ce peu de vie qui nous est octroyé soit éternel ?… » Un des évêques dit en gémissant : « Si nous pleurons, c’est de nous voir orphelins, de voir l’église veuve, ses saintes lois bouleversées, l’ambition, l’impiété triomphantes, les pauvres abandonnés, le peuple sans enseignement… » Chrysostome, frappant de l’index de sa main droite la paume de sa main gauche, comme il faisait lorsqu’il était plongé dans quelque grave réflexion, l’interrompit à ce mot. « C’est assez, mon frère, lui dit-il, n’insistez pas ; mais, je vous le recommande encore, ne quittez point vos églises. La prédication n’a pas commencé par moi, elle ne finira pas avec moi. Quand Moïse est mort, n’a-t-on pas trouvé Josué ? Élisée n’a-t-il pas prophétisé après l’enlèvement d’Élie ? Qu’a servi de couper la tête à Paul ? Il laissait après lui Timothée, Tite, Apollo et tant d’autres. » Eulysius, évêque d’Apamée, prenant alors la parole, fit observer que, s’ils voulaient garder leurs églises, on les forcerait de communiquer et de souscrire. — « Communiquez, s’écria impétueusement l’archevêque, communiquez pour ne point faire de schisme ; mais ne souscrivez pas, car ma conscience ne me reproche rien qui mérite ma déposition ! »

La conversation en était là, lorsqu’on annonça les députés du synode du Chêne ; l’archevêque ordonna qu’on les fit entrer, et leur demanda d’abord quel rang ils tenaient dans l’église. « Nous sommes évêques, » répondirent-ils. C’étaient en effet deux jeunes évêques nouvellement institués en Libye et nommés Dioscore et Paul. Chrysostome les pria de s’asseoir et d’exposer l’objet de leur visite. « Nous sommes seulement chargés d’une lettre pour toi, lui dirent-ils, permets qu’elle soit lue. » Sur le consentement de Chrysostome, les envoyés la remirent à un jeune serviteur de Théophile qui les accompagnait, et celui-ci en donna lecture. Elle contenait ces mots : « Le saint synode assemblé au Chêne, à Jean. (On avait omis à dessein le titre d’évêque.) Nous avons reçu contre toi un libelle d’accusation dénonçant une infinité de crimes dont on te dit coupable. Nous te mandons en conséquence à comparaître ici devant nous, amenant avec toi les prêtres Sérapion et Tigrius, car nous avons besoin d’eux. » Les envoyés ajoutèrent verbalement le nom du lecteur Paul, dont le concile réclamait aussi la comparution.

À la lecture de cette lettre insolente, dans laquelle on déniait à l’archevêque son titre, comme s’il eût été déjà jugé et déposé, les évêques firent éclater leur indignation. « Il faut répondre, crièrent-ils de toutes parts à Chrysostome, et répondre au seul Théophile, auteur de cette insulte et provocateur de tout ce qui se fait là-bas. » Sur un signe approbatif de l’archevêque, ils se mirent à l’œuvre et rédigèrent une réponse dont ils lui donnèrent lecture.

« Cesse, disaient-ils au patriarche, cesse de bouleverser l’ordre ecclésiastique et de diviser l’église, cette fille du ciel pour laquelle le Christ s’est fait chair. Si au mépris des saints canons de Nicée, tu veux juger hors des limites de ton territoire, passe ici, dans une ville où la police est bien réglée, et ne cherche pas à attirer Abel dans les champs, à l’exemple de Caïn. C’est à nous en effet de juger et de te juger, toi tout le premier, car nous avons en main des mémoires qui contiennent soixante-dix articulations de crimes que tu as commis, et en outre notre concile est plus nombreux que le tien. Vous n’êtes que trente-six presque d’une seule province ; nous sommes quarante de plusieurs provinces, et nous comptons parmi nous sept métropolitains. Tu vois que, pour l’observation de ces canons dont tu parles, il faut nécessairement que le plus petit nombre soit jugé par le plus grand, surtout quand le plus grand est le plus honoré et le plus digne. Nous avons ici même une de tes lettres par laquelle tu écrivais à Jean, notre frère dans l’épiscopat, qu’il ne faut pas qu’un évêque entreprenne de juger les autres hors de son domaine ecclésiastique. Pour être conséquent avec toi-même, soumets-toi à notre citation, ou bien fais en sorte que tes accusateurs cessent de t’accuser. »

« Ceci est bien, dit Chrysostome après avoir entendu la rédaction des évêques : protestez comme bon vous semble ; mais il faut aussi, quant à moi, que je réponde à ce qui m’a été signifié. » Et il dicta ce qu’on va lire non pour Théophile, à qui il ne reconnaissait pas le droit de l’interpeller et de le citer, mais pour les évêques séparés qui siégeaient au synode du Chêne.

« Jusqu’ici je ne connais personne qui puisse avec quelque apparence de justice se plaindre de moi et m’accuser. Toutefois, si vous voulez que je me présente devant votre assemblée, faites-en sortir d’abord mes ennemis déclarés, ceux qui n’ont point caché leur haine et leurs desseins contre moi. Faites cela, et je ne disputerai point du lieu où je devrai être jugé, quoique ce lieu, suivant toutes les règles, soit la ville de Constantinople. Le premier d’entre vous récusé par moi comme suspect est Théophile, que je convaincrai d’avoir dit à Alexandrie et en Lycie : « Je vais à la cour déposer Jean, » propos trop bien confirmé par le refus de me voir et de me parler depuis son arrivée et même de communiquer avec moi. Je récuse ensuite Acacius de Bérée, qui s’est vanté de m’assaisonner un bouillon qui ne serait pas de mon goût. Antiochus de Ptolémaïs et Sévérien de Gabales ne méritent guère que je parle d’eux : une prompte justice leur viendra d’en haut, et en ce moment déjà les théâtres de la ville en font l’objet de leurs railleries. Si donc vous voulez sérieusement que je me présente, commencez par retrancher ces quatre évêques du nombre de mes juges, et si vous voulez absolument qu’ils soient là, faites-les venir comme accusateurs, afin que les rôles soient nets et que je sache à qui j’ai affaire. Sous ces conditions, je comparaîtrai devant vous, je comparaîtrai, s’il le faut, devant un concile de toute la terre ; mais sachez bien que vous enverriez mille fois vers moi, que vous n’obtiendriez pas d’autre réponse. »

Trois évêques, des quarante du triclinium, Lupicinus, Démétrius et Eulysius, et deux prêtres, Germain et Sévère, furent désignés pour porter ces deux lettres au Chêne, puis les envoyés de Théophile furent congédiés. Ils venaient de sortir quand arriva un notaire impérial porteur d’un rescrit du prince où était insérée une supplique venue du Chêne à l’effet d’obliger Jean (comme ils persistaient à le désigner) à comparaître bon gré mal gré devant ses juges. Le notaire insista près de Chrysostome pour qu’il obéit ; Chrysostome donna les raisons de son refus, et le notaire s’en alla. Il avait à peine quitté le palais épiscopal, qu’on y vit entrer deux prêtres de l’église de Constantinople, un certain Eugénius, qui avait déjà reçu pour prix de ses services dans la faction ennemie le titre et les fonctions d’évêque, et le moine Isaac, ce bouffon mendiant qui diffamait son pasteur dans les carrefours pour quelques oboles. C’étaient de nouveaux délégués du synode venant citer Chrysostome, tant on mettait d’ardeur à l’attirer, tant on avait le désir de le tenir en sa possession sur l’autre rive du détroit. Un de ces hommes, s’adressant brutalement à l’archevêque : « Pourquoi tardes-tu ? lui dit-il, le concile t’attend, il t’ordonne de venir devant lui te laver, si tu le peux, des crimes dont on t’accuse. » L’archevêque dédaigna de parler à ce misérable ; mais, prenant tout de suite trois de ses évêques fidèles, il les envoya porter au synode cette réponse verbale : « Quelle étrange procédure inventez-vous donc contre moi, vous qui d’un côté refusez d’écarter de vos rangs des ennemis que je récuse, et qui de l’autre me faites citer par mes clercs ? »

La première ambassade de Chrysostome avait déjà mis l’assemblée en effervescence ; quand la seconde arriva et que son chef eut répété textuellement les paroles dont il était porteur, il y eut une explosion de fureur véritable, et la chambre d’un concile se transforma subitement en une caverne d’assassins. On vit des évêques quitter leurs siéges pour se jeter sur les envoyés, tandis que d’autres les injuriaient ou les menaçaient. Un d’entre eux fut violemment frappé, un second eut ses vêtemens mis en lambeaux ; le troisième, saisi comme un prisonnier, reçut à son col la chaîne qu’on avait préparée pour Chrysostome, si l’archevêque avait eu l’imprudence de comparaître, et le malheureux, traîné en cet état hors de l’église du Chêne et jeté dans une barque, fut abandonné à l’aventure dans le courant du détroit.

Après une pareille scène, le concile fut longtemps à retrouver le calme, et d’hostile qu’il était à l’archevêque il devint son ennemi acharné. Deux nouvelles citations lui furent encore adressées, et deux fois encore il opposa le même refus, accompagné des mêmes réserves. Le notaire impérial n’avait plus reparu à l’archevêché malgré les réclamations adressées du Chêne à l’empereur, et l’on pouvait croire qu’Arcadius fléchissait sous le poids des scrupules. Théophile pensa qu’il fallait stimuler cet esprit indécis et timide, et, craignant que le premier libelle d’accusation n’eût nui à la cause en insérant parmi des crimes bon nombre de puérilités indignes d’attirer le blâme sur un lecteur ou un portier, il résolut de noircir tellement le côté criminel par de nouveaux chefs d’accusations que l’empereur serait enfin obligé de prendre un parti. Il provoqua à cet effet des libelles supplémentaires du moine Isaac, qu’on avait fait évêque pour prix de son ambassade, et de quelques autres appartenant comme lui au clergé métropolitain. Le libelle de l’archidiacre Jean n’avait fait qu’effleurer les faits de lèse-majesté ; on les mit ici en relief, on accusa formellement l’archevêque d’avoir dans des discours publics traité outrageusement l’impératrice sous les noms d’Hérodiade et de Jézabel. Isaac, dans sa requête, reprit en dix-huit articles artificieusement cousus à ceux du premier libelle les faits déjà incriminés de violence, d’usurpation de fonctions, de manquement aux canons, ou aux usages de l’église, avec des circonstances nouvelles et des exagérations envenimées. Il y ajouta des paroles impies, des blasphèmes et (qui le croirait ?) une critique littéraire des sermons du grand orateur.

Ainsi il reprochait à Chrysostome d’avoir dit « que la table de l’église était pleine de furies. » — « Qu’est-ce qu’il entend par ces furies ? demandait l’accusateur ; il faut qu’il s’explique là-dessus. » On l’avait encore entendu s’écrier dans un de ses discours à propos d’une solennité où l’éclatante piété des princes avait rempli d’allégresse le pasteur et le troupeau tout entier : « J’aime, je meurs d’amour, je suis dans le délire ! » — « Jean expliquera ce que cela signifie, disait l’accusateur, car l’église ignore un tel langage. » Il accusait encore l’archevêque d’avoir blasphémé en disant que, « si le Christ n’avait pas été exaucé dans sa prière au Jardin des Olives, c’est qu’il n’avait pas bien prié, » d’avoir en outre excité les pécheurs au mal en leur présentant la pénitence comme facile et leur disant : « Péchez deux fois, péchez encore, et toutes les fois que vous aurez péché, venez à moi, je vous guérirai., » Or l’église n’admettait qu’une seule fois la pénitence publique.

« Dans ses entreprises contre les diocèses d’autrui, non-seulement Chrysostome, disaient les nouveaux libelles, avait jugé des évêques et des clercs sans les entendre, mais il avait élevé à l’épiscopat des esclaves d’autrui non affranchis et poursuivis pour crimes. Dans ses violences, il mettait en prison, chargés de fers, les gens qui ne lui plaisaient pas, et les y laissait mourir. Il avait agi de cette façon contre les non-origénistes en recevant des origénistes dans sa communion. Lui-même, Isaac, avait été maltraité sur son ordre par des hommes couverts de crimes. À côté de cela, il accueillait dans son église des païens, anciens persécuteurs des chrétiens, et il présidait à leurs réunions. Enfin (cela était pour la cour) il violait le saint devoir de l’hospitalité en vivant et mangeant seul ; il avait excité les séditions du peuple contre le concile. » Un des libelles le représentait comme un prêtre ignorant des derniers devoirs du sacerdoce, qui faisait communier les fidèles après leurs repas et baptisait lui-même après le sien. Ces dernières accusations le touchèrent beaucoup, parce qu’elles semblaient infirmer l’efficacité des sacremens qu’il avait administrés pendant son épiscopat, et il y répondit à plusieurs reprises soit devant le peuple, soit dans ses lettres.

Ces dernières articulations faisaient avec celles de l’archidiacre Jean une masse d’accusations vraiment formidable. Cependant, l’accusé s’obstinant à ne point comparaître et l’empereur ne prenant aucune mesure pour l’y forcer, Théophile passa à l’audition des témoins. Sept furent entendus, appartenant au clergé métropolitain, et ils déposèrent avec une extrême acrimonie. C’était Arsace, Atticus et Elpidius, dont les deux premiers occupèrent après Chrysostome le siége qu’ils avaient contribué à rendre vacant. Tout le monde était impatient d’en finir ; Arsace et Atticus, aidés de deux autres prêtres, Eudémon et Onésime, demandaient à grands cris qu’on se hâtât. « La culpabilité de Jean étant surabondamment prouvée, il n’y a aucun intérêt, disaient-ils, à prolonger ces interrogatoires. » Enfin dans sa douzième séance le concile déclara qu’il allait procéder au jugement. Théophile jusqu’alors avait présidé. Quoique récusé par l’archevêque, il n’en avait pas moins conduit toute la procédure et dirigé les débats ; mais, le moment du jugement étant venu, il craignit que sa présidence ne fournît un moyen d’attaque ou même de cassation de la décision synodale près d’un prince aussi timoré qu’Arcadius. Il se fit donc remplacer par Paul d’Héraclée, mais il ne s’abstint pas de voter : les trois autres récusés, Antiochus, Acacius et Sévérien, ne s’abstinrent pas non plus. Lorsqu’on passa au vote, Paul prit les voix de tous les évêques en commençant par un certain Gymnasius et finissant par Théophile. Les votans se trouvèrent au nombre de 45 au lieu de 36 qu’ils étaient à l’ouverture de la session. Ils s’étaient accrus successivement de quelques nouveaux évêques du dehors et de quelques déserteurs de Constantinople. Chrysostome fut condamné à la déposition, et les faits de lèse-majesté contenus dans le procès furent renvoyés à la connaissance du prince.

La déposition prononcée, le synode en donna avis immédiatement au clergé métropolitain, pour le dégager des liens d’obéissance envers son supérieur déposé, et un rapport, ou, suivant le terme officiel, une relation sur les opérations synodales fut envoyée aux deux empereurs Arcadius et Honorius, souverains communs et unanimes de l’univers, romain. L’évêque expulsé de Nicomédie, Gérontius, et deux autres Asiatiques chassés comme lui, Faustinus et Eugnomon, profitèrent de l’envoi de ce rapport pour adresser aux princes un récit de leur aventure et une plainte contre les procédés illégaux de Chrysostome. Le double de la relation destiné à l’empereur d’Orient commençait par ces mots qui regardaient particulièrement Arcadius. « Attendu que Jean, accusé de certains crimes et sentant qu’il était coupable, a refusé de venir se justifier devant nous, et que dans ce cas les lois canoniques prononcent la déposition, nous l’avons déposé. Toutefois les libelles d’accusation contenant, outre les crimes ecclésiastiques, celui de lèse-majesté, c’est à votre piété d’ordonner le bannissement du coupable, afin qu’un si grand crime ne reste pas impuni. Quant à nous, il ne nous appartient pas d’en connaître. »

La première question de la session synodale venait d’être vidée au gré de Théophile, la seconde était celle des Longs-Frères ; mais à celle-là les évêques ne tenaient guère, et le patriarche moins que personne. Après la victoire si complète qu’il venait de remporter, un second combat offrait des périls, et l’importance du vainqueur de Chrysostome ne pouvait que s’amoindrir dans un débat contre de misérables moines. La procédure d’ailleurs était difficile : accusé par eux après les avoir condamnés en Égypte, voudrait-il les juger encore pour le même fait à Chalcédoine et présider le tribunal appelé à le juger lui-même ? S’il se récusait et que les accusateurs fussent libres, nul ne savait ce que pouvait produire sur le concile ou au dehors le tableau de tant de violences et de méfaits présenté par la parole rude et franche des Longs-Frères. La joie du triomphateur s’en trouverait vraisemblablement fort troublée. Qu’arriverait-il encore, si l’assemblée des évêques joannites qui siégeaient à Constantinople évoquait l’affaire, ainsi que leur lettre le laissait pressentir, et si l’empereur, qui penchait du côté des moines de Nitrie, donnait de nouveau carrière à ses scrupules ? C’étaient là de graves raisons, et une dernière ne l’était pas moins. Le procès des Longs-Frères soulevait inévitablement la question doctrinale de l’origénisme, à laquelle tous les esprits n’étaient pas préparés, témoin le mauvais succès d’Épiphane, et Théophile, qui avait su l’écarter du procès de l’archevêque, devait se soucier médiocrement de la faire renaître pour si peu de chose. Il résultait de tout cela dans son esprit un vif désir d’assoupir l’affaire ; mais les moines étaient des gens difficiles et opiniâtres, ils croyaient à leurs droits, ils étaient aigris par la souffrance, consentiraient-ils à se taire ? Des évêques amis de Théophile partirent pour aller tenter près d’eux une conciliation.

L’occasion était favorable, et les négociateurs trouvèrent ces malheureux dans un découragement profond. Depuis l’abandon de leur cause par Chrysostome, ce protecteur qu’ils étaient venus chercher de si loin, ils désespéraient de la justice et de la charité des hommes. La mort d’ailleurs faisait de larges brèches dans leurs rangs, et, pour ne parler que des chefs, la perte d’Isidore avait été suivie de près par une autre plus déplorable, celle de l’évêque Dioscore, l’aîné des Longs-Frères, leur soutien et leur guide. Il était mort quelques semaines auparavant, admiré des habitans même de cette ville inhospitalière, et son tombeau, placé dans la chapelle de Saint-Mucius, près d’une des portes de Constantinople, attirait un grand concours de pauvres, car ce solitaire presque sans pain leur avait montré qu’il savait jeûner pour donner encore. Ce n’était pas tout : Ammonius, tombé gravement malade sous le poids de l’âge et des douleurs, menaçait de les quitter bientôt. Le chagrin avait donc brisé l’énergie des Longs-Frères, auxquels les moines obéissaient comme à leurs abbés. « Ah ! dit à ce propos un historien du temps, si Dioscore avait vécu, si Ammonius mourant n’avait pas été hors d’état de donner un avis, jamais ces honnêtes gens n’eussent ouvert l’oreille à des propositions déshonorantes ! »

Voici les propositions qu’on leur apportait. « Le patriarche, qui n’avait rien de plus à cœur que de pardonner, leur offrait la paix. Il n’exigeait d’eux pour cela aucune rétractation formelle ; il ne voulait ni controverser avec eux sur des points de doctrine, ni disputer sur des faits consommés : il oubliait tout, et ne demandait à ces moines séparés de son obédience qu’un acte de soumission à leur supérieur. Que les Longs-Frères et leurs compagnons vinssent donc déclarer en face du concile suivant la formule réglée par les constitutions monastiques que, s’ils avaient péché, ils se repentaient ; le concile sans discussion les recevrait en grâce, le décret synodal d’Alexandrie qui les avait condamnés serait aboli, et le patriarche lèverait l’excommunication. Ils pourraient alors retourner en Égypte et rentrer dans leurs monastères. » les Longs-Frères n’eurent pas le courage du refus, et, emmenant avec eux la troupe entière de leurs compagnons, ils suivirent les négociateurs à Chalcédoine.

Aucun n’y manqua, pas même Ammonius, qui gisait sur son grabat et rendit l’âme quelques heures après. Peut-être en reconnaissant cette église et ce riche palais où dix ans auparavant, sur la réquisition du préfet du prétoire Rufin, il était venu du fond du désert recevoir dans ses bras, au sortir de la piscine baptismale, ce fils bien indigne d’un tel père, le vieillard éprouva-t-il un remords ; mais cet acte de vaniteuse faiblesse était aujourd’hui cruellement expié. Les moines, à peine arrivés, furent conduits devant le concile, où tout se passa comme il avait été convenu. Chacun effectivement avait son rôle dans cette scène arrangée. Les Longs-Frères prononcèrent la formule de pénitence et de rentrée en grâce des moines punis par leur évêque : « si nous avons péché, nous nous repentons et prions qu’il nous soit pardonné. » Théophile se levant prononça la formule du pardon, et le concile, par un décret d’absolution, révoqua celui d’Alexandrie. Le pardon de Théophile d’étendit, à ce qu’il paraît, des origénistes à Origène lui-même, car l’histoire témoigne que de ce jour il ne fit plus difficulté de relire ces livres dont il poursuivait si violemment naguère l’interdiction, et que, quelqu’un lui ayant demandé la raison de sa conduite, il avait répondu par ces mots restés célèbres : « Les livres d’Origène sont un jardin mêlé de fleurs et de broussailles ; je laisse les épines et j’admire les fleurs. » L’humiliation des Longs-Frères et l’impudence de Théophile n’étaient pas arrivées à leur terme ; il y fallait encore des éloges et une apologie que les pauvres moines subirent comme leur dernière persécution. On rapporte qu’en apprenant la mort d’Ammonius le patriarche s’écria : « Je le pleure sincèrement, car c’était un saint moine, et je voudrais qu’il y en eût beaucoup de pareils. » Après cette lamentable comédie, l’émigration de Nitrie et de Scété se dispersa ; un petit nombre seulement parvint à regagner l’Égypte, accablé d’amers souvenirs et de déceptions plus amères encore.

Restait l’affaire d’Héraclide d’Éphèse, qui fut introduite devant le concile à sa treizième séance. Cet évêque, choisi par Chrysostome, avait été chassé de son siége par une émeute des Éphésiens laïques et clercs, et forcé de se cacher pour éviter un pire traitement. On accusait ce prélat joannite d’une infinité de crimes et en particulier de larcin. Un autre évêque, celui de Magnésie, nommé Macarius, se portait son accusateur, et cette cause amenait naturellement celle de toutes les églises d’Asie dans le gouvernement desquelles l’archevêque s’était si malencontreusement ingéré. Les plaignans asiatiques étaient là, présens, animés de passions furieuses, et la persécution se préparait contre tous les évêques imposés par Chrysostome, lorsque survinrent à Constantinople des événemens qui absorbèrent l’attention du concile, interrompirent la procédure, et provoquèrent au bout de peu de jours la dissolution de l’assemblée.


VI

La relation du concile sur la condamnation de Chrysostome était sous les yeux de l’empereur, qui avait donné son approbation à la décision synodale par une lettre mentionnée aux Actes ; mais aucune mesure n’était prise pour l’exécution de la sentence, Chrysostome continuait d’occuper le palais épiscopal et la basilique. Cet état d’indécision dura trois jours. L’église de Constantinople, pendant ce temps-là, restait en proie à un désordre inexprimable. Les membres du clergé métropolitain, interdits ou non par l’archevêque, rentraient de toutes parts dans les basiliques ; les premiers le faisaient avec un air de défi insolent, mais le peuple les chassait ou désertait leurs offices. Sous le coup du décret synodal, les évêques jusqu’alors fidèles se dispersaient peu à peu, et le triclinium fut bientôt désert. De temps en temps un officier impérial avec quelques appariteurs allait au palais épiscopal signifier à l’archevêque qu’il devait se préparer à partir ; l’archevêque opposait un refus, l’officier se retirait, et l’empereur défendait d’employer la force. Réuni en masse compacte autour de la basilique et de l’archevêché, qui se reliaient l’un à l’autre par un cloître, le peuple se tenait en sentinelle jour et nuit, balancé entre l’espérance et la crainte. Point de menaces pourtant, point de paroles outrageantes contre le prince et ses officiers. Un seul cri sortait de toutes les bouches et allait retentir par intervalles jusque sous la demeure d’Arcadius : « nous demandons un concile général ; il faut un vrai concile pour juger l’archevêque ! » C’était le mot d’ordre du peuple, c’était aussi celui de Chrysostome. « Un faux concile m’a condamné, répétait-il, un vrai concile doit m’absoudre ici, dans mon église, et prononcer entre mes juges et moi. »

Bloqué pour ainsi dire et comme emprisonné dans cette muraille vivante que lui créait l’affection du peuple, et qu’il y eût eu péril à vouloir rompre pour user de violence envers lui, il passait incessamment de sa demeure à la basilique et de la basilique à sa demeure. Ici il avait à consoler ses serviteurs et quelques prêtres fidèles, là une foule éperdue que sa vue et ses paroles remplissaient de douleur et de joie. Les nouvelles qui se succédaient d’instant en instant devenaient de plus en plus sinistres. On signalait des députations d’évêques venus coup sur coup de Chalcédoine supplier l’empereur d’assurer par la force la sentence et l’autorité du concile, et l’impératrice se joignait à eux, essayant toutes ses séductions sur son faible mari. Déjà, disait-on, il s’agissait non plus de l’exil, mais de la mort. Tels étaient les bruits répandus, l’archevêque lui-même croyait sa mort prochaine et prêchait au peuple la résignation. Les litanies cependant retentissaient toute la nuit par la ville avec un redoublement de lamentations et de prières. Le peuple voulut y entraîner l’archevêque, qui sembla consentir d’abord ; puis, se rétractant, il leur dit : « Allez-y et priez, je serai avec vous en esprit, par la charité qui réunit le chef aux membres. »

Un acte impudent de Sévérien tira le peuple de cette tranquillité inquiète et douloureuse où le retenait l’ascendant de Chrysostome. Théophile n’avait pas osé reparaître à Constantinople, mais Sévérien eut cette audace le second jour après la condamnation ; il eut aussi l’audace d’entrer dans une église, de monter en chaire et d’y parler sur les événemens qui venaient de s’accomplir. Il présenta la condamnation de l’archevêque comme le châtiment de son orgueil. « Son orgueil seul l’eût justifiée, disait-il, quand bien même il n’eût pas commis d’autres crimes. » L’auditoire se souleva contre ce lâche avec une telle violence qu’il eut à peine le temps de s’échapper et de regagner le détroit. Toutefois cette bravade insultante vis-à-vis d’un homme tombé, d’un ancien ami, d’un protecteur offensé, de la bouche de qui Sévérien recevait naguère le pardon et la paix, mit Chrysostome hors de lui. Il vit là une insulte de l’impératrice elle-même par l’intermédiaire de cet évêque de cour, sa créature, et, confondant la souveraine avec le conseiller, il tint au peuple dans sa basilique un discours resté fameux et qui décida vraisemblablement sa ruine, encore suspendue.

« Mes frères, dit-il à cette foule frémissante autour de sa chaire, une furieuse tempête nous assaille, et les flots nous battent avec plus de force que jamais ; mais nous ne craignons point d’être submergés, car nous sommes fondés sur le roc. Que la mer sévisse tant qu’elle voudra, ce roc ne saurait être ébranlé. Que les flots s’enflent et débordent, le navire de Jésus ne sombrera pas. Et qu’ai-je à craindre, je vous prie ? La mort ? Je dis comme l’apôtre : « Ma vie est le Christ, et la mort m’est un gain. » — L’exil ? La terre est au Seigneur avec tout ce qu’elle contient. — La confiscation ? Je n’ai rien apporté en ce monde, et je n’en remporterai rien. Tout ce qui peut faire trembler les hommes, je le méprise. Je me ris des biens, je me ris des dignités que les autres convoitent. Richesse ne m’est pas plus que pauvreté, et si je désire vivre, c’est pour être avec vous, c’est pour travailler à votre perfectionnement spirituel. Je vous parle comme je fais et j’en appelle à votre amour pour que cet amour soit confiant. Non, non, on ne scinde pas, on ne mutile pas l’église ; l’église est indivisible. On n’y sépare pas le chef des membres, ils restent unis malgré tout. Ce qui a été dit de l’homme et de la femme est encore plus vrai du pasteur et du troupeau : ils ne font qu’un, et ce que Dieu a uni, l’homme est impuissant à le séparer… Que sont devenus, dites-moi, les tyrans qui tentèrent jadis d’opprimer l’église ? Dites-moi où sont leurs chevalets de torture, où sont leurs fournaises, où sont les dents de leurs bêtes féroces et les glaives aiguisés de leurs bourreaux ? Ils ont voulu agir et n’ont rien fait. Le même silence et le même oubli recouvrent pour toujours les tyrans et l’arsenal de leurs crimes ; mais l’église où est-elle ? Elle resplendit, plus éclatante que le soleil, sur tout l’univers, et si les tyrans n’ont pu étouffer la foi quand il existait à peine des chrétiens, comment peuvent-ils l’espérer aujourd’hui que les chrétiens couvrent la terre ?

« On vit parfois au temps des martyrs toutes les cruautés imaginables s’exercer sur une jeune fille à peine nubile, et cette vierge se montrer plus forte que les aiguillons de la torture ou que les morsures de la flamme. Les dents de fer avaient beau labourer ses flancs, sa foi restait inébranlable, et l’on espérerait, venir effrayer tout un peuple ! Ah ! ils ne nous connaissent guère ! Le Christ est avec moi, que craindrais-je ? Son Évangile que je tiens est le bâton qui m’appuie. C’est là ma sécurité, c’est le port tranquille de mon âme. Les tempêtes qu’on souffle, les flots qu’on pousse, la mer qu’on lance contre moi, les fureurs des princes et des grands,… je ne fais pas plus de cas de tout cela que d’une toile d’araignée, et si notre affection mutuelle ne me retenait dans ce lieu, je ne ferais aucune difficulté d’aller ailleurs…

« Savez-vous, mes bien-aimés frères, pour quel motif on veut me perdre. C’est que je ne fais point tendre devant moi de riches tapis, que je n’ai jamais voulu me vêtir d’habits d’or et de soie, que je ne me suis point abaissé à satisfaire la gourmandise de ces gens-là en tenant table ouverte pour eux. La race de l’aspic domine toujours ; il reste de la postérité de Jézabel, et la grâce combat encore contre Élie. Hérodiade aussi est là, Hérodiade danse toujours en demandant la tête de Jean, et on lui donnera la tête de Jean, parce qu’elle danse.

Mes frères, c’est ici un temps de larmes. Tout se tourne vers l’infamie. L’or seul donne ici l’éclat et la gloire. Écoutez cependant ce que dit David. « Si vous possédez une abondance de richesse, n’y placez point votre cœur. » Et qui est-ce qui disait cela ? N’était-ce pas un homme élevé sur un trône royal ? Ne gouvernait-il pas son empire avec une autorité souveraine ? Eh bien ! jamais il ne jeta les yeux sur la fortune d’autrui pour y exercer des rapines ; jamais il n’employa sa puissance à détruire la religion. Il se mettait en quête de posséder des soldats plutôt que des trésors, et ne se montrait point dans son gouvernement l’esclave d’une femme. Oh ! malheur, malheur aux femmes qui ferment l’oreille aux avertissemens du ciel, et ivres, non de vin, mais d’avarice et de colère, assiégent leurs maris de mauvais conseils pour les entraîner à l’injustice !… »

Il y avait dans ce discours, fort clair d’ailleurs, un mot qui ne permettait aucun doute sur les intentions de l’orateur, mot plus fort que les allusions, si transparentes qu’elles fussent, mais qu’on ne peut rendre en français, parce qu’il joue sur le nom même de l’impératrice. Eudoxia veut dire en grec bonne renommée, honneur ; Adoxia est le contraire et veut dire déshonneur, infamie. Or, en disant que dans cet empire, qui n’avait plus de lois que le caprice d’Eudoxie, tout se tournait vers le déshonneur, Chrysostome s’était servi du mot adoxia, qui rappelait le nom de la femme d’Arcadius : on comprend aisément le reste.

Ce discours fut tenu le second jour après la condamnation, et suivant toute apparence vers le soir. Le lendemain matin avant midi, Chrysostome voyait entrer chez lui un comte du palais impérial qui le somma, au nom de l’empereur, de quitter la ville sur-le-champ. « L’empereur ne veut plus de retard, lui dit-il ; un navire est prêt pour te conduire au lieu marqué pour ton bannissement : au moindre signe de résistance, j’ai l’ordre de te faire enlever par des soldats. » C’était infailliblement une bataille qui s’annonçait aux portes de la basilique et une terrible effusion de sang. Cette image se présenta à la pensée de Chrysostome et le fit frémir. S’approchant de l’officier impérial et des appariteurs de son escorte, il leur dit : « Me voici, conduisez-moi où vous voudrez. » L’officier le remit à la garde d’un curieux (on appelait ainsi les agens supérieurs de la police), et reprit avec ses appariteurs le chemin du palais en traversant la foule. Il devait retrouver Chrysostome dans un autre lieu. Le cloître qui séparait la basilique de l’archevêché communiquait par une porte secrète avec un quartier retiré de la ville. Chrysostome et son gardien sortirent par là sans être aperçus, et gagnèrent une maison située dans le voisinage, où ils restèrent cachés jusqu’au soir. La nuit venue, le curieux et le prisonnier se mirent en marche vers le port par des rues détournées, espérant n’être point reconnus ; mais, comme ils approchaient du port, des gens du peuple signalèrent Chrysostome, et le bruit se répandit rapidement dans la ville qu’on enlevait l’archevêque. Des groupes nombreux accoururent alors pour empêcher son départ, mais Chrysostome les contint avec autorité. « Laissez-moi partir, leur dit-il ; je dois obéissance à l’empereur, et d’ailleurs une goutte du sang de mon peuple ne sera pas versée pour moi. Je confie ma cause au futur concile. » L’obscurité, de plus en plus épaisse, protégea sa retraite. Le même comte impérial était au port avec des soldats et des matelots ; ils entourèrent l’archevêque et montèrent avec lui dans le navire, qui leva l’ancre aussitôt.

Il cingla à travers la Propontide jusqu’à la ville de Hiéron, port de la Bithynie, où le comte avait mission de déposer Chrysostome. La nuit durait encore. Le navire s’étant approché de terre, les gardes y descendirent l’exilé et reprirent la mer. Le choix de ce lieu, trop voisin de Chalcédoine, parut suspect à l’archevêque ; il y soupçonna un piége pour le faire tomber aux mains de ses ennemis, et à ses yeux mieux valait mille fois la mort. Avant donc que le jour fût levé et l’éveil donné aux magistrats, il loua lui-même une barque, et, longeant la côte, il se fit conduire au golfe d’Astacus, dans la petite ville de Prénète, située sur la rive opposée à Nicomédie. Il y avait dans le voisinage, au milieu des champs, une villa dont il connaissait le maître et où il se rendit pour se cacher. Son premier mouvement en mettant le pied dans la retraite hospitalière fut de tomber à genoux et d’appeler la protection du ciel sur cette église de Constantinople, « qu’il n’avait point quittée, disait-il, car il l’emportait dans son cœur. » Sa fuite avait été opérée avec tant de prudence et de mystère, sa trace était si complètement perdue, que tout le monde put croire, comme le comte lui-même le rapporta, que le banni se trouvait au lieu fixé pour son exil.

La nuit de son enlèvement fut pour Constantinople une nuit de deuil et de larmes ; l’histoire nous en fait un touchant tableau. Elle nous montre cette multitude naguère furieuse et exaltée, devenue tout à coup silencieuse et morne, courant aux églises pour prier et réclamer du ciel ce père que lui enlevaient les hommes. Comme les églises ne suffisaient pas, on priait sur les dalles des rues, sous les portiques des places, partout enfin, et, suivant le mot de Chrysostome lui-même, « la ville entière n’était plus qu’une église. » Les maisons des pauvres étaient désertes : hommes, femmes, enfans, artisans, mariniers, marchands, tout le monde était là, tout le monde voulait participer à cette émeute de supplications et de larmes qui s’élevaient vers la justice du ciel. Un seul cri, poussé de temps à autre, rappelait les passions de la terre : « qu’on rassemble un concile général ! » C’était le seul remède que les hommes pussent offrir maintenant. Lorsqu’au point du jour le peuple fatigué commençait à rentrer dans ses quartiers, Théophile arriva de Chalcédoine, et, ramassant tout ce qu’il y avait d’Alexandrins au port, il prit possession de la ville comme un conquérant ecclésiastique. Les clercs, qui jusque-là s’étaient tenus cachés, accoururent autour de lui pour faire valoir leurs services et recevoir ses instructions. Il récompensa les plus zélés, leva l’interdiction des plus indignes et prodigua ordination, avancement, dignités à tout venant. Tout ce qu’avait réglé l’archevêque fut aboli. L’ordre de Théophile à ces prêtres fut que chacun allât prendre possession de son église particulière ; mais la foule ameutée s’y opposa. Théophile lui-même ayant voulu pénétrer dans la basilique épiscopale, les fidèles le repoussèrent. Les Alexandrins de son escorte tirèrent leurs armes, et on se battit. La résistance du peuple fut énergique. L’église et le baptistère se remplirent de cadavres, et la cuve baptismale regorgea, dit-on, de sang humain. La bataille une fois commencée, les magistrats envoyèrent des troupes pour la soutenir ; on se battit partout, chaque église devint une citadelle où le peuple se barricadait, et que les soldats forçaient militairement à coups de levier et de traits. Le sang coulait dans les sanctuaires, et des cris de malédiction et de carnage y remplaçaient l’hymne de la miséricorde. Quoique les couvens de Constantinople fussent généralement hostiles à l’archevêque, qui avait voulu les réformer, un d’eux ayant pris parti dans sa cause et chassé des prêtres intrus, les soldats coururent sus aux moines. On les massacra dans leurs églises, on fouilla leurs cloîtres pour les égorger, on les poursuivit l’épée au poing jusque dans les rues, quand ils parvenaient à fuir. Un auteur païen raconte que plusieurs habitans de la ville périrent sous les coups des soldats parce qu’ils portaient des vêtemens noirs, soit pour cause de deuil, soit pour tout autre motif, et qu’ils ressemblaient à des moines. Cet incident, à ce qu’il paraît, fut fort du goût des polythéistes, qui triomphèrent de voir des mains chrétiennes les débarrasser des hommes aux manteaux noirs, leurs mortels ennemis, les destructeurs acharnés de leurs temples et les violateurs de leurs mystères.

Telle fut la journée de Théophile, de l’Égyptien, comme l’appelaient les joannites. La nuit appartint à d’autres épouvantes et à d’autres fureurs. Des secousses de tremblement de terre se firent sentir au faubourg de l’Hebdomon, et, s’étendant avec une plus grande intensité vers le centre de la ville, ébranlèrent les quartiers opulens et en particulier celui de la résidence impériale. Dans la chambre de l’impératrice, le lit, soulevé avec force, roula sur le pavé. Eudoxie crut sa dernière heure venue, et, se précipitant pâle et les cheveux épars dans la chambre de son mari, « l’homme qu’on nous a fait bannir est un juste, lui dit-elle avec angoisse, et Dieu se charge de le venger. Si vous voulez conserver l’empire, faites qu’il soit rappelé sans retard. » Joignant les larmes aux supplications, elle resta agenouillée jusqu’à ce que l’empereur lui en eût fait la promesse solennelle. Plus rassurée alors, elle écrivit à l’archevêque la lettre suivante : « Je supplie ta sainteté de ne pas croire que j’aie pris part aux choses qui se sont passées à ton sujet. Je suis innocente de ton sang. Ce sont des hommes méchans et corrompus qui ont formé un complot contre toi. Dieu est témoin de la vérité de mes paroles, comme aussi des larmes que je lui offre en sacrifice. »

Le jour n’était pas encore levé, que déjà un des officiers de la cour recevait d’elle l’ordre de partir pour Hiéron afin de remettre cette lettre en mains propres à l’exilé et d’ajouter de vive voix qu’elle voulait qu’il revînt, que son prompt retour pouvait seul conjurer la ruine de la ville. Ce premier envoyé ne reparaissant point, Eudoxie impatiente en dépêcha un second, puis un troisième ; ce que voyant le peuple, il craignit qu’on ne lui cachât quelque chose de sinistre, et beaucoup de gens se mirent à la recherche de l’archevêque, de sorte que la Propontide se trouva sillonnée de nombreux navires, entre la côte de Thrace et celle de Bithynie. Pendant ce temps-là, on s’enquérait à Hiéron et dans les ports voisins de ce qu’était devenu Chrysostome, qu’on découvrit enfin dans sa villa de la campagne de Prénète. Surpris de ce revirement et toujours en soupçon de quelque embûche, tant il savait profonde la perversité de ses ennemis, l’archevêque hésitait à partir : l’arrivée de l’eunuque Brison le détermina. C’était, comme on l’a vu dans les récits précédens, le premier chambellan d’Augusta et un des secrétaires de l’empereur, homme d’ailleurs honnête et pieux, qui avait été blessé d’un coup de pierre à la tête dans une de ces contre-litanies opposées par Chrysostome aux ariens, et qui, bien qu’attaché à sa maîtresse, penchait secrètement pour l’archevêque. Ses explications dissipèrent tous les nuages, et Brison le persuada de le suivre. Ils virent en approchant de Constantinople l’entrée du Bosphore éclairée par des milliers de flambeaux portés sur des barques et par d’autres milliers encore qui garnissaient la rive et le port, car on était au milieu de la nuit, C’était une splendide réception que le peuple faisait à son évêque. Ce spectacle l’émut profondément.

Toutefois il ne voulut pas débarquer au port. « Évêque déposé, disait-il, je ne puis rentrer dans mon église qu’après avoir été légalement absous par un concile, » et il se fit conduire à un atterrage voisin du faubourg qui portait le nom de Marianes. L’impératrice eut beau le faire prier dans les termes les plus humbles et les plus pressans d’entrer dans la ville sans plus de retard par crainte de quelque nouveau trouble ; il s’obstina dans sa résolution. Le peuple termina le débat en l’allant chercher dans le faubourg de Marianes et en ramenant malgré ses résistances à la basilique épiscopale. Là on lui cria de monter sur le trône de l’évêque afin d’y prononcer la formule de paix, et comme il s’y refusait par les mêmes raisons qu’il s’efforçait vainement de faire comprendre, des hommes vigoureux le saisirent et l’y placèrent bon gré mal gré, tandis que la foule prosternée à terre lui demandait sa bénédiction. Que pouvait-il faire ? Il la donna, attendri jusqu’aux larmes. On voulut aussi entendre sa voix éloquente, comme pour bien s’assurer qu’il était là. Il monta à l’ambon, et les tachygraphes nous ont conservé quelques fragmens du discours qu’il improvisa. Il prit pour texte un récit de l’Ancien Testament dont il fit l’application à lui-même et aux événemens qui avaient ébranlé un moment son autorité épiscopale. « Nous lisons dans nos saints livres, disait-il, que Sara, femme d’Abraham, étant tombée aux mains de Pharaon, roi d’Égypte, qui voulait corrompre sa chasteté, un miracle la délivra et couvrit d’une protection céleste le juste Abraham, quand tout secours humain le trahissait. La même chose est arrivée à cette église, mon épouse, dont un Égyptien a voulu souiller la pureté. Un jour durant, elle est restée aux mains de cet ennemi comme Sara une nuit durant sous la puissance de Pharaon, et toutes deux sont demeurées incorruptibles. Et de même que Sara sortit du palais de ce roi d’Égypte chargée de présens et de richesses, ainsi l’église de Constantinople est sortie de sa captivité plus brillante, plus pure et pouvant offrir au ciel les trésors de sa fidélité. »

L’évêque légitime avait triomphé de l’imposteur égyptien, le prêtre à son tour voulut triompher des puissances du monde ; Chrysostome le fit en couvrant d’éloges cette même Augusta, sa persécutrice, qui, sous le poids de la terreur courbait maintenant le front devant lui. Il exalta sa piété, l’appelant la mère des fidèles, la nourrice des solitaires, l’appui des pauvres, la protectrice des saints. Il raconta sa sollicitude pour le rendre à Constantinople, les différentes ambassades qu’il avait reçues d’elle, et il lut la lettre qu’elle lui écrivait la nuit précédente au lieu de son exil. Il y ajouta ces paroles qu’elle lui avait fait adresser oralement par un officier du palais au moment de son arrivée : « J’ai obtenu de faire la bonne action que je souhaitais avec ardeur. J’ai rendu la tête au corps, le pilote au vaisseau, le pasteur aux brebis, l’époux de l’église au lit nuptial. Ce succès m’est plus précieux que l’éclat de mon diadème. »

La paix était contenue dans cette déclaration de soumission à l’église et dans celle du prêtre qui l’acceptait. Tout se trouvait donc fini à Constantinople, au moins pour quelque temps, et il ne restait plus aux brouillons, aux envieux, aux lâches, qu’une seule chose à faire : fuir ou se cacher. En effet, le synode du Chêne se dispersa le jour même sans mener à fin le procès d’Héraclide. Sévérien de Gabales avait pris les devans en regagnant à grandes journées son diocèse. Quant à Théophile, que le peuple de Constantinople voulait jeter à la mer, s’il reparaissait, il s’embarqua pour l’Égypte avec ses vingt-huit suffragans, à Chalcédoine sans doute. Chrysostome, rentré en grâce près de l’empereur, ne cessa de solliciter la réunion d’un grand synode à Constantinople pour casser les actes du faux synode du Chêne et lui donner à lui-même la réparation canonique. L’empereur céda à son désir, et le décret fut signé. Ainsi se termina cette première et tragique atteinte à l’autorité, à l’honneur, à la vie de Jean Chrysostome.


  1. Voyez la Revue du 15 juillet.