Jean Coste (Lavergne)/IV

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Jean Coste, (1901)
P. Ollendorff (p. 23-28).
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IV

À la descente du train, ils s’informèrent. On leur indiqua le bureau de la diligence qui va de Montclapiers à Lansac et qui, en passant, devait les déposer à Maleval. Pour quelques sous, un gamin dépenaillé s’offrit à les y conduire. Piteux et crottés, des paniers et des paquets sous le bras, lui remorquant Paul, elle tirant Rose, ils suivirent les boulevards, cherchant à maintenir en équilibre le parapluie qui les protégeait mal.

Du ciel bas tombait une de ces pluies d’automne, fines et glaçantes, que les rafales du vent vous éparpillent à la face et qui s’insinuent dans le cou et dans les poignets. Le long des trottoirs poisseux, ils allaient, sur les pas de leur guide, lamentables, bousculés par les passants affairés et courbant le dos, éborgnés par des baleines de parapluie qui gouttelaient.

Louise, énervée à la suite du déménagement et par sa grossesse, était d’une humeur massacrante ; son ventre lui pesait comme un boulet.

Les enfants, aveuglés par la pluie, les mains gourdes, traînassaient dans la boue liquide, en pleurnichant ; ils se plaignaient de leurs petites jambes ankylosées par une station de plusieurs heures dans laçage étroite d’un compartiment de troisième classe, bondé de voyageurs.

Le regard mauvais, Louise bougonnait sans cesse.

— Mon Dieu ! est-il possible !… Va, tu aurais dû m’écouter et rester là-bas, chez nous, — sifflait-elle, les dents serrées » — surtout dans le bel état où je suis… Il y a de quoi prendre le mal de la mort dans cette sale boue… Ah ! nous étions trop heureux à Peyras… Pauvres petits… ils sont éreintés…

Mais, malgré ces paroles de pitié, elle ne put, tant.étaient grands son énervement et son impatience, s’empêcher aussitôt de rudoyer Rose qui se faisait de plus en plus tirer, et qui se mit, sur le coup, à pleurer à chaudes larmes et refusa d’avancer.

— Ah ! oui… en voilà du propre… Veux-tu te taire, petite sotte !… Et dire que nous pourrions être encore là-bas, et si tranquilles… oui, si tranquilles, seigneur Jésus !

À ces giries, Jean haussa les épaules, agacé à son tour ; mais il mordit ses lèvres minces et ne répondit rien.

… Les voici enfin au bureau de la diligence. Mais ils ne parviennent pas à se caser dans la patache qui va partir. Le conducteur, grognon et ruisselant sous la pluie, accueille d’abord avec brusquerie la demande polie de Coste.

— Arrangez-vous comme vous pourrez, je m’en moque… Est-ce que je savais que vous deviez prendre la voiture, moi ? Au moins, on retient sa place dans la journée… Mais se ravisant tout à coup, de peur que ces voyageurs inconnus ne se rendissent chez le concurrent en face :

— Où allez-vous donc, monsieur ? — dit-il plus aimable.

— À Maleval… Je suis le nouvel instituteur.

La figure du conducteur se fit plus avenante.

— Ah !… je connaissais celui d’avant vous, la crème des hommes. Il prenait toujours ma voiture, quand il s’en venait à Montclapiers… Un bon client de moins… mais non, car vous le remplacerez, j’espère — insinua-t-il, très prévenant.

— Enfin, montez, mon bon monsieur, avec votre petite dame… je vas arranger ça.

Il regarda sa montre.

— Dieu me damne ! Trois heures et demie… nous devrions être en route… Allons, vous autres, un peu de place, s’il vous plaît !…

Dans la voiture déjà bondée, personne ne remue. Enfin, sur l’insistance du conducteur jurant et sacrant, Jean et Louise arrivent à se glisser parmi toutes ces jambes récalcitrantes ; mais, tout au plus assis sur le bord de la banquette ? ils sont obligés de prendre les enfants entre leurs genoux, tandis que les voyageurs qu’ils dérangent les regardent comme des intrus et marronnent.

— Jésus ! si c’est permis, — grommelle une grosse mère qui disparaissait derrière un échafaudage de paniers et de paquets entassés sur son large giron. — Il y a place pour huit et nous voilà douze avec les mioches. On est encaqué comme des harengs…

— Ah ! oui, — soupira un vieux monsieur, — quel purgatoire ! Il est temps que nous ayons notre chemin de fer… Oh ! ce gouvernement !… c’est triste…

Tous opinèrent de la voix et du geste.

La diligence s’ébranlait, durement secouée sur les pavés. Le silence se fit.

Jean et Louise, confus, n’avaient rien dit. Mal assis, ils étaient au supplice, les enfants collés contre eux.

On sortit de la ville. La voiture roula doucement sur une belle route, bordée de platanes.

Les conversations reprirent ; les yeux s’humanisèrent. Jean et Louise sentirent fondre l’hostilité des regards. Inconnus, on les examinait curieusement. On les interrogea. Jean répondit poliment. On admira les enfants, vraiment beaux sous leur chevelure bouclée. Louise sourit alors, flattée de ces louanges.

Le crépuscule vint ; on courait dans une plaine de vignes où traînait un reste de jour sale, qui se mourait.

La pluie redoubla. Elle crépitait aux vitres des vasistas, rayant la campagne rétrécie et déjà confuse. La nuit se fit tout à coup dans la voiture où se dégageait peu à peu une odeur d’haleine viciée, d’étoffes et de cuir mouillés. Louise en eut le cœur soulevé ; on dut ouvrir un moment pour lui donner de l’air pur. Les voix se turent ; bientôt un ronflement arriva d’un coin, dominant le bruit trépidant de la diligence.

Gênés dans leurs mouvements, n’en pouvant plus de fatigue, Paul et Rose se soutenaient avec peine sur leurs petites jambes moulues. Ils recommencèrent à se plaindre, dans ce noir. Sur une injonction sèche de leur mère, ils se reprirent à pleurnicher.

Jean entendit Louise bougonner à nouveau. Il se dépita à son tour. D’un geste brusque, il secoua Paul et lui ordonna, à voix basse, de se taire. L’enfant sanglota doucement, puis s’endormit contre l’épaule de son père. Rose devait dormir aussi. Dans le silence et l’obscurité, on n’entendit bientôt plus que grincer les essieux de la voiture, la pluie s’écraser, en larges gouttes, contre les vitres, et sonner, par saccades, Les grelots des chevaux, dans le roulement sourd de la diligence sur la route détrempée.

Il était près de six heures, lorsqu’ils descendirent à Maleval. Il faisait nuit close ; heureusement, il y eut une éclaircie au ciel ; entre une percée de nuages, comme au fond d’un étang bleu, ourlé d’argent, rayonna la lune. Elle éclaira une grande rue de village, trouée de flaques d’eau miroitantes et flanquée de maisons basses et sombres.

Jean pria la patronne du café, devant lequel la diligence s’arrête pour relayer, de lui indiquer un hôtel. A ce mot, la bonne femme ouvrit de grands yeux et garda le silence.

— Je suis le nouvel instituteur, — dit Coste en réitérant sa demande.

— Ah ! mon brave monsieur, une auberge ?… Mais il vous faut aller à l’extrémité du village ; tenez, là-bas.

Elle tendit l’index vers le trou noir de la rue, car la lune venait de se cacher.

— Attendez, reprit-elle, le petiot va vous y mener…

Elle appela :

— Pierrou, Pierrou !

Un petit bonhomme de huit ans, les cheveux embroussaillés, apparut dans la lueur rouge des lanternes, suçant ses doigts à pleine bouche.

Coste lui tapota la joue, amicalement. Quelques pas plus loin, il interrogea en vain le marmot. De nouveau, dans le silence de la rue, Louise et lui traînèrent les enfants, mal réveillés, dormant debout, trébuchant dans l’obscurité ; ils pataugeaient dans des flaques, s’éclaboussant les uns les autres.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! — répétait Louise excédée, d’une voix lasse.

Enfin, la lune reparut et la route s’éclaira.

— Est-ce loin encore, mon ami ? — demanda Jean.

Le gamin secoua la tête et, de plus belle, continua à se sucer les doigts. Après quelques pas, il s’arrêta devant la porte d’une remise ; sur un écriteau, on lisait, en lettres boiteuses :

AUBERGE
On loge à pied et à cheval

Pour chambre, ils eurent une espèce de galetas sordide, avec deux lits. Exténués, le ventre vide, ils s’assirent. Jean essaya de plaisanter. Louise boudait. On dévora en silence les victuailles apportées dans un panier. Rose et Paul furent ensuite couchés et s’endormirent aussitôt d’un sommeil lourd.

À peine au lit, Jean voulut embrasser Louise. Celle-ci le regarda d’un œil morne, plein de reproche, et ne lui rendit pas son baiser. La chandelle soufflée, elle lui tourna subitement le dos, le visage vers la ruelle. Bientôt, à son corps secoué, il comprit qu’elle pleurait. Il voulut la consoler. Elle le repoussa.

Jean se sentit malheureux ; c’était la première fois que Louise boudait si longtemps ; la première fois qu’elle ne lui rendait pas le baiser du soir.

C’est pourquoi, en dépit de ses membres courbaturés, il ne put s’endormir que difficilement lorsqu’à la respiration calme de sa femme, il fut assuré qu’elle dormait enfin. Mais avant de clore les yeux, il baisa doucement les cheveux de la chère et faible créature.