Jean Coste (Lavergne)/VI

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Jean Coste, (1901)
P. Ollendorff (p. 38-50).
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VI

Pourtant, dès le lendemain, disparut son insouciance, lorsqu’il lui fallut affronter les fournisseurs, sans argent dans la main. Coste tenait à leur parler lui-même ; d’ailleurs, il ne pouvait guère songer à y envoyer sa femme, très abattue, ce matin-là. D’autre part, depuis sa grossesse, Louise, fatiguée, se désintéressait du ménage. Jean, très bon pour elle, la suppléait tant bien que mal et, dans ces derniers temps, il avait pris l’habitude d’aller lui-même, tous les jours, avant de partir pour sa classe, quérir certaines provisions au marché ou chez les fournisseurs.

Or, se présenter pour la première fois chez un marchand et lui demander crédit, lui sembla chose insolite et quelque peu honteuse. Il eut besoin de tout son courage pour s’y résoudre et ce ne fut pas sans hésitation que, poussé par la nécessité, il franchit le seuil des boutiques. Ce qu’il redoutait — et non sans raison — jusqu’à en avoir la chair de poule, c’était de se voir mal jugé, de prime abord, par des gens qui envient trop le fonctionnaire pour ne pas saisir toute occasion de l’humilier. Le boutiquier de village et le paysan en blouse n’ont guère de considération pour l’homme en veston, pour le monsieur gêné qui va acheter les aliments de première nécessité, sans la pièce de cent sous au bout des doigts. C’est pourquoi ils ne se font pas faute d’en gloser, le cas échéant. Car ce qui se pratique couramment à la ville est, pour ces ruraux cupides et méfiants, un signe de déchéance. Le paysan, s’il a du bien au soleil et quelques écus dans son bas de laine, n’achète pas à crédit, méprise les miséreux et surtout les fonctionnaires pauvres.

Coste, qui était né et avait passé son enfance dans un village, savait tout cela. De là, la confusion qu’il éprouva chez le boucher, l’épicier, chez le marchand de bois même que, d’ordinaire, à la campagne, on paie argent sec. Porté à s’exagérer les choses, il souffrit en croyant remarquer la mine étonnée de ces petits commerçants, des regrattiers plutôt, qui, sans concurrents, allaient, chaque jour, de grand matin, sur leur char-à-bancs, acheter eux-mêmes, à Montclapiers, au comptant et au fur et à mesure de leurs besoins, les denrées qu’ils détaillaient ensuite aux paysans de Maleval.

«  Bien sûr, se disait Coste, ils ne s’attendaient pas à entendre le seul fonctionnaire de Maleval parler ainsi de crédit, dès sa première visite. »

Cette pensée le faisait paraître gauche, emprunté… « Je vous paierai à la fin du mois », ces mots lui semblaient durs à prononcer et raclaient son gosier comme les crins d’une brosse.

Dès en entrant, il s’empressait de décliner sa qualité d’instituteur ; sur-le-champ, le boutiquier devenait obséquieux et prévenant pour « monsieur le maître ». Mais dans le sourire aussitôt contraint des lèvres pincées, sur la figure épanouie du revendeur, se manifestait de la surprise et parfois même un éclair de méfiance dans le regard, lorsque Coste, le rouge au front, la bouche sèche, prononçait le mot de crédit, si mal compris et si mal accueilli, en général, du paysan hostile. Il est vrai que cela durait peu et que les marchands, leur étonnement passé et réflexion faite, se hâtaient d’ajouter d’une voix aimable, mais avec une pointe de condescendance et de gouaillerie pour ce client pauvre, devenant leur obligé :

— À votre service… comme il vous plaira, monsieur.

Coste fut plus à l’aise chez le boulanger, qui, tout de suite et de lui-même, lui remit une taille. Cependant, à passer ainsi d’un fournisseur à l’autre, sa timidité augmentait et son attitude humble, embarrassée, contribuait à donner de lui une impression peu avantageuse. Si bien que, sa tournée finie, il revint à l’école, le cœur plein d’une tristesse vague, se croyant atteint dans sa dignité, avec le pressentiment de sombres jours à vivre dans ce village et la peur furtive de l’avenir, sentiments qui plissaient son front morose.

Jusqu’ici, cette gêne et cette honte, songeait-il, lui avaient été épargnées. À Peyras, son traitement suffisait aux besoins des siens. Louise avait l’excellente habitude de payer comptant les fournisseurs quotidiens. Si, depuis la venue des enfants, elle et son mari n’avaient pas fait un sou d’économie, du moins ils n’avaient jamais eu que les dettes courantes du tailleur et du cordonnier. Louise n’était pas dépensière et gouvernait bien son maigre budget. Sa coquetterie se contentait de peu : un bout de ruban, une fleur, un rien la parait ; elle taillait elle-même de ses doigts de fée ses robes peu coûteuses et chiffonnait ses chapeaux avec l’art et le goût d’une modiste experte.

Certes, comme le menu fretin des fonctionnaires, ils connaissaient ces terribles fins de mois où dans le porte-monnaie, flasque ou gonflé de vent comme un soufflet, tintent quelques piécettes blanches qu’on dépense parcimonieusement à l’achat de pommes de terre, de légumes à bon marché, quitte, le temps des sept vaches maigres écoulé, à prendre sa revanche et à faire chère lie au retour de chez le percepteur. Mais c’était la première fois qu’ils se trouvaient dans un tel dénuement.

Des réflexions grises assaillirent Coste : il se surprit à regretter son départ de Peyras et l’argent qu’avait coûté le déménagement. Il fut obsédé par la pensée des cinquante francs prêtés par son collègue et d’une note, montant à cent vingt-cinq francs, laissée en souffrance chez son tailleur, à Peyras, et qu’avant de partir il avait promis d’acquitter par mensualités.

Cependant cet accès de découragement se dissipa vite. Au seuil de sa maison, la vue du paysage montagneux, resplendissant de soleil ; quelques coups de chapeau donnés, en passant, par des villageois endimanchés, réunis sur la place ; les cris joyeux de Rose et de Paul, s’ébattant dans le jardinet, chassèrent toute mélancolie. Coste retrouva sa gaieté. D’ailleurs pourquoi se désespérer ? l’indemnité qu’il allait demander le remettrait à flot et l’on vivrait comme jadis à Peyras.

— Tiens, — dit-il aussitôt à Louise, — j’oubliais… Avant de m’occuper d’autre chose, je vais faire ma demande d’indemnité… mais d’abord que je t’embrasse, chérie.

Louise, en train de ranger la batterie de cuisine, tendit ses lèvres. Jean s’aperçut qu’elle avait les yeux rougis.

— Tu as pleuré, vilaine ? Qu’as-tu donc, petite femmette, — s’écria-t-il d’une voix caressante et en s’empressant auprès d’elle. — Quoi ! voilà que tu pleures encore !… Pourquoi donc, chérie ?…

— Je languis Peyras… Toute la matinée, pendant ton absence, je n’ai fait que penser à mes parents… à là-bas… Vois-tu, — ajouta-t-elle, cependant que des larmes glissaient sur ses joues, couleur de cire, — vois-tu, je ne puis m’habituer à cette idée que c’est fini d’y demeurer, de s’y promener le dimanche ; que nous n’y retournerons qu’un mois par an, aux vacances, comme des étrangers ; qu’enfin toute notre vie s’écoulera ici, dans ce trou ou dans tout autre pareil, Dieu sait où, au milieu de figures inconnues… Ah ! tu es heureux, toi, de te trouver bien partout et de te consoler si vite !

Elle eut un geste de souffrance, joignit les mains et soupira fortement.

— Toujours tes papillons noirs, folie adorée !… Tu m’envies, dis-tu, mais c’est que je suis philosophe, moi… Le fonctionnaire, c’est l’oiseau sur la branche ; ça va au gré du vent ; ça n’a plus de pays, quoi !…

Il s’interrompit, car Louise sanglotait. Il comprit combien sa réponse maladroite l’avait fait souffrir. Il l’attira sur ses genoux et, la berçant presque, il murmura :

— Allons, ma Louise, ne pleure plus… je t’ai fait de la peine, malgré moi… Pardonne-moi… c’est mon caractère. Mais si je suis étourdi, je t’aime bien, va… Pourquoi te désoler ?… n’as-tu pas avec toi tes enfants, nos beaux enfants, et ton mari ?.. cela ne vaut-il pas mieux que ton pays ?…

— Oh ! si, si, mon Jean, mais je me sens si triste, si triste !…

— Bah ! on y reviendra plus tard, à Peyras, et comme directeur, je te le…

Rose, suivie de Paul qui riait sournoisement, entra en coup de vent, porte claquante, et fit diversion.

— Papa, papa, — s’écria la fillette en zézayant, — Paulou qui me dit que ces montagnes, c’est en sucre. Est-ce vrai, qu’il y a du bonbon, beaucoup, beaucoup, et qu’on ira en cercer ?

Jean et Louise se déridèrent et, par la fenêtre ouverte, regardèrent la montagne qui ruisselait de lumière, au soleil de midi. Certains pans de calcaire, éblouissants de blancheur, avaient des apparences cristallines qui expliquaient les paroles de Rose. Paul riait maintenant aux éclats. La petite Rose, ne comprenant pas ces rires, ouvrait ses grands yeux bleus, le doigt toujours tendu vers la montagne, blanche comme un énorme pain de sucre aux cassures pailletées d’argent. Elle était jolie à croquer, avec ses cheveux emmêlés, l’étonnement naïf de son minois rose et son air très sérieux, un peu piqué. Louise la prit follement entre ses bras. Toute souriante aux questions répétées de la fillette, elle oublia son chagrin. Sa tranquillité persista durant la journée. Même, dans l’après-midi, entendant Jean chantonner une romance qu’ils fredonnaient ensemble au temps de leurs fiançailles, elle se sentit heureuse et joignit sa voix grêle et chevrotante de faiblesse à la voix profonde de son mari.

Mais, malgré qu’elle en eût, les jours suivants, elle fut reprise de languitude, tourmentée par le mal du pays. Cela lui venait surtout le matin, dans son lit, où, leur installation terminée, elle s’oubliait à paresser, fatiguée par sa grossesse difficile, pendant que Jean s’occupait de ses élèves et surveillait Rose et Paul, jouant dans le jardin.

Son état souffrant la prédisposait à ces accès de nostalgie. Essayait-elle de se lever pour se débarrasser, en agissant, de la mélancolie qui la prenait ? Elle se sentait les jambes molles, incapable d’aucun effort, de jour en jour moins vaillante ; des étouffements l’oppressaient ; elle avait des battements de cœur et des étourdissements causés par l’anémie de son corps épuisé. Et telle était bientôt sa grande lassitude qu’elle se rejetait incontinent sur son lit, à demi vêtue. Alors, les yeux au plafond, elle rêvassait des heures entières. Son imagination lui évoquait le doux pays natal, les amis et connaissances qu’elle y avait laissés, parmi des souvenirs d’heures paisibles et heureuses. Elle regrettait ces promenades dominicales où elle passait, dans les groupes, au bras de son mari, sous le frais ombrage des platanes, suivie d’un regard d’envie par ses anciennes compagnes de magasin. Et, tout à coup, dans une détresse affreuse d’âme, accrue par la solitude et le silence de la chambre, elle enfouissait sa tête au creux de l’oreiller et, secouée de gros sanglots, pleurait amèrement le passé.

Jean la surprenait souvent au milieu de ces crises de larmes, alors qu’il venait, entre temps, s’assurer de son état. Il la grondait avec des câlineries, mais, maladroit, ne réussissait pas toujours à l’apaiser, à la consoler. Tendrement, il lui conseillait de sortir, de promener les enfants autour de Maleval, de profiter pour se distraire de ce beau temps d’automne.

Elle y consentit. Une après-midi, se sentant mieux, elle emmena Rose et Paul, joyeux de cette sortie inespérée. Mais lorsqu’en traversant le village, elle se vit le point de mire de tous les regards, ne put accrocher le sien à des aspects coutumiers, l’arrêter, le reposer sur une figure connue ou amie, elle n’y résista point. Les yeux pleins de larmes, entraînant vers la maison ses enfants étonnés de ce brusque retour, elle revint précipitamment chez elle, rêver au pays natal, énervée aux paroles consolantes de son mari.

Cependant Jean s’entêta, inquiet. A tout prix, il voulut l’arracher à ces songeries déprimantes, coupées de plaintes puériles. Le dimanche et le jeudi, jours de congé, il réussit à l’entraîner hors de la maison où elle se consumait en nostalgiques regrets. D’abord, ils s’écartèrent du village, loin des regards curieux, qui étaient une souffrance pour Louise. La paix automnale des champs qui, sous les splendeurs roses des crépuscules, semblaient déjà plongés au grand rêve si proche des hivers ; le recueillement des combes, dont les échos endormis s’éveillaient aux appels des enfants amusés ; l’isolement des blanches routes, bordées de platanes roux ; les haltes dans les taillis de chênes-verts d’où, à leur approche, les merles s’enfuyaient avec des cris apeurés, resserrèrent leur intimité et ramenèrent lentement un peu de quiétude et d’oubli dans l’âme frissonnante et endolorie de Louise. Les gaietés turbulentes de Rose et de Paul, leurs gambades et leur babil l’intéressèrent. Devant les aspects et les étrangetés de ce pays si neuf pour eux, nés dans les plaines, la surprise des enfants se manifestait fréquemment par des interrogations drôles, des rapprochements imprévus, des réflexions d’une bizarrerie telle que Louise, distraite et réjouie, en oubliait son mal et s’habituait à sa nouvelle vie.

Souvent, assise à l’ombre, pour se reposer, elle retrouvait son sourire à voir son mari redevenir gamin, s’ébattre autour d’elle avec Rose et Paul. Même leurs éclats de rire la gagnaient lorsque Jean feignait de poursuivre Rose fuyant devant lui ainsi qu’un oiselet aux allures hésitantes, les bras étendus et battant l’air, comme de faibles ailes, poussant de légers cris, ou lorsqu’il se dissimulait prestement derrière un arbre, un buisson, un rocher pour s’en élancer brusquement, en criant : « Coucou ! Coucou ! » à la joie délirante des petits.

Jean, s’apercevant que Louise était plus gaie, moins rêveuse, après ces sorties, prétexta que ses occupations professionnelles l’absorbaient et insista, maintenant qu’elle connaissait un peu le pays et les gens, pour qu’elle fréquentât elle-même chez les fournisseurs. Louise y rencontra quelques femmes avec lesquelles elle s’arrêta à causer. Les attentions, les flatteries qu’on eut pour elle, un certain respect qu’elle remarqua chez ces paysannes, enchantées de lier conversation avec une si gentille « damette » et de cancaner sur les affaires d’autrui, lui furent autant de distractions qui lui rendirent le séjour de Maleval moins antipathique. Ses abattements journaliers, sans disparaître tout à fait, devinrent plus rares, moins profonds. Elle se plut à rapporter à Jean, par le menu, les causeries qu’elle avait, soit avec l’une, soit avec l’autre. Des relations même se nouèrent ; elle alla chez des voisines qui, à leur tour, vinrent coudre auprès d’elle, dans la salle de la mairie, qui servait peu et appartenait, en réalité, à l’instituteur.

« Allons, la voilà acclimatée, » se disait Jean. Il constatait avec satisfaction le changement qui s’opérait. Cependant, Louise aurait voulu se lier avec l’institutrice ; mais mademoiselle Bonniol, très discrète, restait à l’écart. La vieille demoiselle se montrait toujours aimable et souriante dans leurs rencontres. Mais un peu maniaque, adorant son chez soi, elle sortait rarement. Sa classe faite, elle se claquemurait dans son logement, où on l’entendait tout le temps causer puérilement avec son bel angora blanc ou avec ses canaris en cage. Dévote, mais sans air revêche, elle allait prier à l’église tous les soirs, ou tricoter avec la sœur du curé, son amie, une vieille fille de son âge. Pourtant, de temps en temps, elle se glissait timidement chez Coste, apportait des sucreries à Rose et à Paul et les emmenait chez elle ; ce qui ravissait surtout Rose, qui aimait tant le « moumou blanc et les zoizeaux jaunes » de mademoiselle.

Si Louise parlait de moins en moins de Peyras, elle donnait à Jean d’autres soucis. L’époque de sa délivrance approchant, sa fatigue augmentait. A cause de sa faiblesse croissante, elle n’était plus d’aucune utilité dans la maison. Tout le dernier mois, elle le passa, sans remuer de sa chaise basse. Heureusement les propos médisants des voisines, empressées autour d’elle, la distrayaient. Jean, en dehors des heures de classe, ne la quittait plus, la baisottant sur les yeux, lui prodiguant ses tendresses inépuisables. Attentif à ses gestes, soumis à tous ses caprices, il corrigeait à ses côtés les devoirs d’élèves ou grossoyait les arrêtés du maire ou les pièces du secrétariat.

Certes, le pauvre garçon aurait eu besoin, lui aussi, de repos, de vie calme. Il ne le sentait souvent que trop. Faute de temps pour la préparation des leçons, il se trouvait parfois embarrassé, hésitant devant ses élèves. Mais, tout en se le reprochant, il s’avouait l’impossibilité de faire autrement.

L’argent manquait ; on ne prenait une femme de ménage que rarement, pour la lessive et encore ! Aussi, outre son labeur professionnel, l’instituteur profitait-il de ses loisirs pour mettre tout en ordre dans la maison ; il nettoyait, balayait, cuisinait tant bien que mal ; c’était lui qui lavait, couchait et soignait les enfants ; lui que le soir, une fois tout son petit monde au lit, on aurait pu voir, si les volets n’eussent été clos, un tablier de cuisine ceignant les reins, essanger du linge ou laver la vaisselle. Après quoi, il se, couchait, harassé ; mais, malgré sa maigreur, il avait reçu de ses ancêtres paysans une robuste constitution et dormait les poings fermés jusqu’à l’aube, à moins que Louise ne réclamât quelques menus soins pendant la nuit. Le matin, il se réveillait dispos, plein de courage, et s’attelait aussitôt à sa rude besogne, sans se plaindre, gardant, pourvu que sa Louise lui sourît et ses enfants aussi, sa gaieté inaltérable et sa précieuse insouciance.

Pourtant la situation ne s’améliorait guère. La vie était aussi chère à Maleval qu’à Peyras. Les cinq cents francs qu’il avait en moins lui eussent été bien nécessaires. Pouvait-on nourrir Louise si débile avec des pommes de terre ou des légumes secs ? Déjà, aux premiers jours de novembre, il avait payé le retard ; mais, comme par le passé, il s’était trouvé sans avance pour le mois à courir, car, fidèle à ses engagements, il avait envoyé vingt francs — presque tout ce qui lui restait, les fournisseurs payés — à son tailleur de Peyras.

— Est-ce que tu recevras bientôt de l’argent ? — demandait Louise, inquiète.

Et Jean répondait, plein d’assurance, ne fût-ce que pour la tranquilliser :

— Oh ! tu sais, ils ne se pressent guère d’habitude… Ces bureaux, il leur faut des mois et des mois… mais ils se décideront à la fin ; tiens, quelque chose me dit qu’avant quinze jours nous palperons quelques beaux louis jaunes.

Rien ne vint pourtant. Si, un pli timbré de l’inspection académique, lequel fit battre le cœur de Coste. Pris de peur à l’idée d’un simple refus de secours, il se cacha dans sa classe, avant d’en déchirer les bandes. Un voile — peut-être une larme — passa devant ses yeux ; le papier ne contenait que ces mots :


Aucun crédit n’étant depuis deux ans inscrit au budget départemental pour frais de déplacement, on ne pouvait ni accueillir ni même s’expliquer la demande de secours faite par M. l’instituteur de Maleval.


Jean pâlit, songeant à l’avenir.

— Que va dire Louise ?

Dans l’état où se trouvait sa femme, il décida de lui cacher sa déconvenue ; il éluderait toute question ou répondrait évasivement.

Néanmoins, il se refusait à croire l’avenir compromis ; il se livra à des calculs, à des projets que son cœur excellent faisait naître et approuvait, mais qui n’étaient que le fruit incertain de ses illusions indéracinables, de son ignorance de la vie matérielle. Si bien qu’il se promettait d’économiser, de rogner sur ses maigres dépenses, de dénicher des travaux rémunérateurs mais chimériques, de passer ses veillées, ses nuits, s’il le fallait, à faire des écritures, des copies productives, tout cela sans se rendre compte du peu de ressources qu’offre Maleval et des refus qui accueilleraient ses tentatives chez les huissiers, avoués ou notaires du chef-lieu ou des environs.

Coste ne pensait, en effet, qu’à une chose : c’est qu’il lui faudrait plus d’argent maintenant : ses charges allaient augmenter ; Louise serait incapable d’allaiter l’enfant qui naîtrait ; donc, c’était son devoir à lui de se débrouiller, de travailler double ; et il s’illusionnait, espérant encore qu’avec du courage et de la persévérance il finirait bien par se tirer de ce mauvais pas.

Pour comble de malechance et au prix de quelles souffrances, qui la laissèrent à moitié morte, Louise accoucha, en décembre, de deux jumelles. Elle se rétablit lentement ; malgré sa faiblesse extrême, elle avait l’âme chevillée au corps ; mais qu’elle était pâle et chétive !

Le médecin prescrivit un régime réconfortant, partant très coûteux, et un repos complet. Aussi, à la fin du mois, Jean s’aperçut-il que son traitement de cent francs ne lui suffirait pas à se liquider. Un monceau de notes s’étaient entassées chez lui. Pour ne pas rester entièrement sans le sou, il paya les dettes criardes et attendit pour les autres, forcément. Son bon cœur l’empêcha de récriminer contre le sort. Il se mit à aimer et à bercer les deux bessonnes, tout en cherchant un moyen de sortir d’embarras.

Il écrivit à des amis, sollicita un emprunt. Tous alléguèrent divers prétextes pour refuser de lui venir en aide. Nouvelles désillusions ! Mais son dévouement et ses espoirs tenaces lui donnèrent le courage d’insister auprès de l’un d’eux qui, depuis l’enfance, lui était cher et qu’il savait dans l’aisance. Celui-ci se fâcha presque et répondit, non sans humeur, par un second refus, sèchement motivé. De la rancune s’amassait au cœur de Coste.

En ces circonstances, il n’eut cependant qu’à se louer de ses voisins et des parents de ses élèves. On lui rendit maints services, on envoya des douceurs à Louise. Mademoiselle Bonniol surtout se montra très serviable. Souvent, elle vint s’asseoir au chevet de Louise. On la voyait apparaître chaque fin d’après-midi, le visage souriant, avec son tricot et son angora blanc. Rose s’emparait aussitôt du « moumou » et en jouait comme d’une poupée. Volontiers, le chat très familier se laissait, en ronronnant, caresser par les menottes potelées de l’enfant et fermait ses beaux yeux pers, aux paroles zézayantes de la mignonne qui le berçait et l’embrassait sans cesse.

Toutefois, par des indiscrétions et des plaintes échappées à Louise devant les voisines et aussitôt colportées par elles, on devina la gêne croissante de l’instituteur et on en glosa, ce qui produisit un détestable effet sur la plupart des paysans peu enclins là-dessus à la pitié. Moins préoccupé, Coste eût pu remarquer certains sourires moins que charitables, quand il croisait certaines gens, dans les rues du village.

Le premier jour de l’an, il eut une bonne surprise. Une tante de sa femme envoya pour les enfants un louis de vingt francs qui fut fêté.

— Tiens, — dit-il joyeusement, — ce sera pour le baptême.