Jean Coste (Lavergne)/VIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Jean Coste, (1901)
P. Ollendorff (p. 59-66).
◄  VII
IX  ►

VIII

Plusieurs jours s’écoulèrent et Jean hésitait encore.

— J’attends un moment propice, — disait-il à sa femme. — Va, j’agirai…

Mais, en présence de l’aveugle, son indécision le paralysait et il se sentait faible comme un enfant.

Un soir, pourtant, comme il rentrait d’une course où il avait eu à subir, de la part du boucher, le rappel brutal d’une note laissée en souffrance, et la menace de suspendre tout crédit, il se dit, presque en pleurant, qu’il ne pouvait supporter plus longtemps pareilles avanies, si dures pour son amour-propre, et qui compromettaient son métier.

Vers la fin du dîner, il fit un signe à Louise qui se retira dans sa chambre. Lui-même coucha Rose et Paul, le cœur serré, pâle, mais résolu.

— Ma mère, j’ai à vous parler, — dit-il à l’aveugle qui se disposait à gagner son lit.

Caussette tressaillit à la voix brève de son fils et maugréa.

Elle et Jean restèrent seuls en présence, dans la cuisine. Le feu du fourneau, alimenté au bois, s’éteignait. Une chandelle de suif jaune achevait de se consumer en charbonnant. Au dehors le vent grondait entre les rocs des montagnes, sifflait sur les toits qui palpitaient, et, se glissant sous la porte d’entrée, remplissait le vestibule de la maison de bruits aigus et déchirants, pareils aux cris d’âmes en peine, errantes dans les ténèbres.

Jean ne savait par quoi commencer. L’esprit flottant, il se leva, tisonna le feu, y jeta une bûche et rapprocha sa chaise, le dos gelé, le cœur battant à grands coups.

Un silence pénible se fit, tandis que les clameurs des rafales hurlaient dans la vallée et dans les combes voisines, telle l’approche d’une foule de géants en marche. Tout tremblait.

— Eh bien ! — exclama Caussette, — quoi veux-tu me dire ?… On serait mieux dans son lit qu’à se geler le dos dans ta cuisine.

— Mère, — fit Jean avec effort, — nous sommes sept à manger maintenant… Je gagne à peine cent francs par mois… Louise est malade et ses couches… Sans réfléchir à l’énorme disproportion de situation et d’habitudes, à la grande différence de la vie paysanne et de celle de son fils, égoïstement la vieille l’interrompit et s’écria, émerveillée par ce chiffre qui représentait pour elle une grosse somme :

— Té ! pourquoi te plains-tu ? Je vous entends, toi et ta femme, vous plaindre sans cesse, depuis que je suis ici… Cent francs ! nous n’en avions pas tant avec ton pauvre père, à peine la moitié… Et pas moins, nous aurions vécu à l’aise, si tu ne nous avais pas tant coûté pour faire de toi un monsieur… Cent francs ! —ajouta-t-elle, en employant une expression locale imagée qui, chez les paysans sert à peindre le comble de la richesse, — avec cent francs, nous aurions eu des chevilles d’or !

Jean courba la tête sous le flux de ces paroles qui lui faisaient prévoir une défaite certaine ; mais le souvenir des hontes endurées fouetta son courage.

— Ecoutez-moi, mère, — supplia-t-il, — et soyez bonne comme quand j’étais petit… Cent francs, c’est beaucoup, il est vrai, pour vous… Mais songez que nous ne récoltons ni blé, ni huile, ni vin, comme vous, que nous autres, nous achetons tout, excepté l’eau… et puis j’ai eu tant de contretemps… Comme vous l’avez fait jadis pour moi, j’ai dû m’endetter pour que mes enfants et ma femme malade ne souffrent pas, pour venir à Maleval…

Caussette sursauta et ouvrit la bouche pour l’interrompre.

— Ne protestez pas, — s’écria Jean d’une voix ferme, en voyant combien peu ses paroles attendrissaient sa mère. — Je sais ce que vous allez me dire… Je devais demeurer là-bas, à Peyras ?… Mais ce qui est fait est fait et l’instituteur est obligé d’aller où ses chefs l’envoient… on ne consulte pas ses goûts… En tout cas, ce n’est ni le café, ni la mauvaise conduite qui ont été la cause de mes dettes… D’ailleurs, tout peut s’arranger… Que je paie mon retard et on pourra vivre tranquilles.

— Eh bien ! alors quoi ? — repartit la vieille, méfiante et un peu goguenarde.

— Eh bien ! je compte sur vous, mère ; vous avez quelque argent et…

— Tout ça, c’est des menteries, — cria l’aveugle en éclatant ; — tout ça, c’est pour m’escroquer mes sous… C’est pas vrai que tu as des dettes… non, non !

Et, mauvaise, avec de la haine sur son visage tout ridé :

— C’est encore ta femme qui te pousse, pour avoir de quoi se fignoler et se mettre de beaux affiquets sur les épaules et sur son tant joli museau !… D’ailleurs, c’est pas vrai que j’ai de l’argent… Tout y a passé, entre les mains des huissiers… Tes écoles, tes livres nous ont ruinés ; nous t’avons nourri jusqu’à vingt ans sans rien faire ; jamais tu ne nous as gagné un sou… Vois-tu, si ton père est mort, c’est du chagrin d’avoir trimé, de s’être esquinté pour en arriver à voir nos terres vendues comme à des feignants…

Elle pleurait. Jean aurait voulu mettre fin à cette pénible scène ; mais, malgré tout, un faible espoir d’attendrir sa mère lui restait.

— Non, mère, je ne vous mens pas… Vous pourrez vous informer auprès des fournisseurs et ils vous diront ce que je leur dois…

— Oui, après t’être entendu avec eux pour me dépouiller, brigand.

— Mère, je vous en prie, — supplia-t-il avec des larmes dans la voix ; — je suis si malheureux et si vous y voyiez…

— Si j’y voyais ! je ne t’embêterais pas longtemps, va ! Je m’en irais chez nous, gagner ma vie, ingrat… Ah ! je sais que ta femme ne m’aime pas… je le sens bien que je lui suis à charge, depuis mon arrivée… Pourvu qu’elle s’attife, se dorlote, fasse sa mijaurée, elle se soucie peu de ta pauvre mère qui est assez malheureuse de ne plus y voir sans être ainsi tourmentée…

Ce haineux parti-pris contre sa femme faillit faire perdre à Jean patience et respect ; il se contint et, très humble :

— Mère, vous êtes injuste… Louise est malade et ne dépense rien pour sa toilette… J’ai quatre enfants ; le malheur nous en veut et si nous sommes gênés…

— Si tu es gêné, est-ce ma faute ? — interrompit durement l’aveugle. — Tu as quatre enfants ? puisque tu les as faits, nourris-les maintenant ; ils n’ont pas demandé à venir, eux… Et puis, et puis tu cherches à me gourer… Si ce que tu dis est vrai, tant pis pour toi… tu l’as voulu… Tu aurais dû nous écouter, ton pauvre père et moi… Au lieu de ta sansle-sou, tu aurais épousé Léocadie, une fille bellasse et qui t’apportait du bien liquide et des écus… Ça t’aurait permis de nous soulager et d’empêcher qu’on vende nos vignes, comme à des flibustiers…Oui, tant pis pour toi… je te répète que je n’ai pas d’argent. Jean écoutait sans colère, comme hébété. Une lassitude immense l’accablait. Cette rancune persistante qu’il croyait disparue depuis des années, ces reproches haineux à l’adresse de Louise, cette avarice égoïste qui transparaissait hideusement sur la face de sa mère, tout cela le blessait au profond de son amour filial.

Mais il a tout à coup une lueur d’espoir. Caussette, comme épouvantée par ce silence que rendent plus sinistre les bruits effrayants du dehors, vient de parler et il semble à Jean qu’une émotion tremble dans la voix de la vieille femme.

— Ah ! si j’avais de l’argent, — concède-t-elle adroitement et comme prise de pitié, — je ne dis pas non… on pourrait voir si ce que tu dis est vrai.

Jean est tombé aux genoux de l’aveugle.

— Mère, — sanglote-t-il, — vous m’avez toujours bien aimé… Croyez-moi et soyez bonne à votre fils malheureux, à votre Jean… Puisque vous n’avez pas d’argent, eh bien !…

— Eh ! quoi ? — dit Caussette, tournant vers lui son masque brun, sillonné de grosses rides, et que trouent ses yeux blancs où un reflet s’allume comme un regard.

A ce moment, un coup de vent secoue la porte et la chandelle s’éteint brusquement. L’obscurité envahit la pièce une bande de clarté rouge sort du fourneau et frappe en plein la figure de la paysanne dont un rictus semble contracter les lèvres. Jean s’est levé pour allumer une autre chandelle ; son regard tombe sur le visage de sa mère et, à le voir si dur, si fermé à toute pitié, presque hideux dans cette lueur rouge, il se détourne, il se sent de nouveau vaincu et un sanglot déchire sa poitrine. A tâtons, il cherche une allumette sur le rebord de la cheminée pleine d’ombre.

— Tu ne dis plus rien ! — s’écrie Caussette qui ne se rend pas compte de l’obscurité qui règne dans la cuisine. — Tu fais semblant de pleurer !… Que remues-tu ?… Pourquoi marches-tu ?… Mais réponds-moi, Jean.

Ces mots sortent d’une gorge serrée. Le silence de son fils remplit Caussette d’épouvante. Elle se rappelle ces enfants qui tuent leurs vieux parents pour hériter. Instinctivement elle recule sa chaise, les mains en avant, pour repousser et se défendre.

— J’allume une autre chandelle, l’autre venant de s’éteindre, — répond enfin Jean qui, heureusement, tourne le dos à sa mère et ne remarque pas le trouble ni l’épouvantable geste par lequel se trahit l’horrible pensée de l’aveugle.

— Ah ! — soupire Caussette, soulagée. Jean s’est rassis. Méfiante, l’aveugle pose sur lui ses regards blancs et fixés qui semblent voir. La dureté de ses traits, éclairés de nouveau, paraît s’accroître. Une souffrance vive fouille, comme une pointe acérée, le cœur de Coste. Et, dans la déroute de ses espoirs, le cerveau vide, il se prend la tête entre les mains et fond en larmes. Alors, des mots entrecoupés, des paroles de supplication ardente, jaillissent de son être vaincu, comme une prière, comme une plainte éperdue d’enfant :

— Mère, mère… je vous en prie… soyez bonne… secourez moi… tirez-moi de là… si vous saviez tout ce que j’ai souffert… tout ce que je souffre… Mère, vous le pouvez… soyez pitoyable… Et il joint les mains vers elle comme si elle pouvait le voir.

— Mais je n’ai pas d’argent, entends-tu… pas un sou. Que puis-je faire ?… hélas ! rien…

On dirait qu’elle s’attendrit, enfin, que l’appel sincère et désespéré de son fils la touche.

— Mais, — murmure Jean palpitant d’espoir, — si vous vendiez votre terre…

Caussette l’interrompt. Comme une furie, elle se lève ; les mains sur la tête, elle invoque tous les saints et, d’une voix sifflante, comme pour maudire, elle crie :

— Vendre ma terre !… tout ce qui me reste des Causse, des miens !… Ce n’est donc pas assez que les vignes de ton père soient à Pierre et à Paul… tu voudrais que j’en fasse autant pour ma terre !… O fils ingrat ! elle t’a donc bien changé ta méchante femme… Vendre ma terre ! me dépouiller tout à fait !… Attends au moins que je sois crevée… Après, tu boufferas tout avec ta sans-le-sou, si tu veux… Ah ! tes pauvres enfants ! vous ne leur laisserez pas seulement une chemise pour se couvrir… oui, vous leur mangerez le vert et le sec, dépensiers, sans-soucis… Je n’ai rien et je ne vendrai rien… Non, non, non !

Précipitamment, au risque de se cogner aux meubles, elle regagne sa chambre et, la porte fermée, on l’entend qui crie encore :

— Mon Dieu ! sainte Vierge ! ils me feront mourir à petit feu… Vendre ma terre ! oui, pour m’envoyer à l’hôpital ensuite… Cette vilaine femme, comme elle me l’a changé, mon enfant ! Jean, lui qui était si doux et si bon autrefois… Ah ! il l’a connue pour notre malheur à tous !…

Jean était resté auprès du feu, tête basse, l’œil sec. Il se leva enfin.

— Elle a refusé, n’est-ce pas ? — dit Louise, en le voyant entrer.

— Tu nous as entendus ? — demanda Jean anxieux et très pâle.

— J’ai entendu crier, mais avec ce vent… Que t’a-t —elle donc dit ?

— Ah ! Louise, elle ne me croit pas, — répondit-il avec un grand découragement.

— Pourtant, elle en a de l’argent ; elle rôde assez autour de moi, quand je rentre dans sa chambre… Si je puis y met¬ tre la main dessus, elle criera, mais tant pis…

— Non, Louise, tu ne feras pas cela… Ne parle pas ainsi, j’en souffre trop… D’ailleurs, elle ne peut pas avoir une grosse somme… Seule, la vente de la terre nous tirerait d’affaire et elle ne veut pas, elle ne voudra jamais…

— Alors, que ferons-nous ? — sanglota Louise. Jean eut un geste vague de désespérance et souffla la lumière.

Dans la chambre voisine, l’aveugle couchée continuait à se lamenter ; mais sa voix était couverte par les mille voix géantes du vent s’engouffrant aux cavités des rocs qui grondaient et sifflaient, ébranlant les toits qui râlaient, affolant les girouettes qui grinçaient, s’aiguisant aux fentes des portes et fenêtres qui pantelaient et craquaient, concert d’épouvante, bruits lugubres, sonorités étranges, hurlements de bêtes invisibles et démuselées.