Jean Rivard, économiste/07

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 52-58).

VII.



la marche du progrès.


Environ trois ans après son mariage, Jean Rivard écrivait à son ami Gustave Charmenil :

« Depuis la dernière fois que je t’ai écrit, mon cher Gustave, un nouveau bonheur m’est arrivé : je suis devenu père d’un second enfant. C’est une petite fille, cette fois. J’en ai été fou plusieurs jours durant. Tu comprendras ce que c’est, mon ami, quand tu seras père à ton tour, ce qui, avec tes propensions matrimoniales, ne saurait tarder bien longtemps. Louise se porte à merveille. Tu peux croire si elle est heureuse, elle qui aime tant les enfants, et qui désirait tant avoir une fille !

« Tu me pardonneras, mon cher Gustave, de t’avoir laissé ignorer cela si longtemps. Je suis accablé d’occupations de toutes sortes ; c’est à peine si je puis trouver un moment pour écrire à mes amis. Outre mes travaux de défrichement, qui vont toujours leur train, j’ai à diriger en quelque sorte l’établissement de tout un village. Je suis occupé du matin au soir. Ne sois pas surpris mon cher Gustave, si tu entends dire un jour que ton ami Jean Rivard est devenu un fondateur de ville. Tu ris, j’en suis sûr. Il est de fait pourtant qu’avant qu’il soit longtemps les environs de ma cabane seront convertis en un village populeux et prospère. À l’heure qu’il est, je viens de terminer la construction d’une église. Tout marche et progresse autour de moi : moulins, boutiques, magasins, tout surgit comme par enchantement. Si j’avais le temps de te donner des détails, tu en serais étonné toi-même. Je commence à croire que je vais devenir riche, beaucoup plus que je ne l’avais jamais rêvé. Ce qui est au moins certain, c’est que je puis être désormais sans inquiétude sur le sort de mes frères : leur avenir est assuré. C’est un grand soulagement d’esprit pour ma mère et pour moi.

« Je t’expliquerai tout cela quand tu viendras me faire visite.

« Il est vrai qu’il nous manque encore beaucoup de choses. Nous n’avons ni école, ni municipalité, ni marché, ni bureau de poste, etc., mais tout cela va venir en son temps. Paris ne s’est pas fait en un jour.

« Je m’attends bien à rencontrer de grandes difficultés par la suite. Nous avons déjà parmi nous des hommes à vues mesquines, à esprit étroit, qui ne cherchent qu’à embarrasser la marche du progrès. Mais il faudra vaincre ou périr. J’ai toujours sous les yeux ma devise : labor omnia vincit ; et je suis plein d’espoir dans l’avenir.

« Je t’ai déjà dit que notre ami Doucet venait nous dire la messe une fois par mois ; aussitôt notre église achevée, il a été nommé notre curé, et il réside permanemment au milieu de nous. Il est toujours comme autrefois, aimable et plein de zèle. Nous parlons souvent de toi et de notre beau temps de collége.

« Dans quelques années, si nous continuons à progresser tu pourras t’établir comme avocat à Rivardville, (c’est ainsi qu’on a surnommé la localité où ton ami Jean Rivard a fixé ses pénates) qui sera peut-être alors chef-lieu de district. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En effet Rivardville reçut vers cette époque une étrange impulsion due, suivant les uns, au progrès naturel et insensible des défrichements et de la colonisation, suivant les autres, à la construction de l’église dont nous avons parlé.

Ce qui est certain, c’est que tout sembla marcher à la fois. Deux des frères de Jean Rivard vinrent s’établir à côté de lui ; à l’un, Jean Rivard céda sa fabrique de potasse qu’il convertit en perlasserie et qu’il établit sur une grande échelle ; il retint un intérêt dans l’exploitation, plutôt pour avoir un prétexte d’en surveiller et contrôler les opérations que pour en retirer un bénéfice. Il entra pareillement en société avec l’autre de ses frères pour la construction d’un moulin à scie et d’un moulin à farine, deux établissements dont la nécessité se faisait depuis longtemps sentir à Rivardville.

Ces deux moulins n’étant destinés qu’à satisfaire aux besoins de la localité, purent être construits assez économiquement. Le nom de Jean Rivard d’ailleurs était déjà connu à dix lieues à la ronde, et son crédit était illimité.

Le fabricant de perlasse, encouragé par les résultats de son industrie, voulut profiter de ses fréquents rapports avec les colons du canton de Bristol et des environs pour établir un trafic général. Il acheta le fonds de commerce du principal marchand du village, et, avec l’aide d’un de ses plus jeunes frères comme commis, il ouvrit un magasin qui fut bientôt considérablement achalandé. N’agissant que d’après les conseils de son frère aîné, et se contentant de profits raisonnables, il trouva dans cette industrie son avantage personnel, tout en faisant le bien de la communauté. La maison « Rivard, frères » étendit peu-à peu ses opérations et devint par la suite la plus populaire du comté.

La construction de deux moulins fut aussi un grand événement pour les habitants de Rivardville, obligés jusqu’alors d’aller à une distance de trois lieues pour chercher quelques madriers ou faire moudre un sac de farine.

Après le son de la cloche paroissiale, aucune musique ne pouvait être plus agréable aux oreilles des pauvres colons que le bruit des scies et des moulanges ou celui de la cascade servant de pouvoir hydraulique.

Et cette musique se faisait entendre presque jour et nuit.

On remarquait dans la localité un mouvement une activité extraordinaires.

Tout le long du jour on voyait arriver aux moulins des voitures chargées, les unes de sacs de blé, les autres de pièces de bois destinées à être converties en planches ou en madriers.

Meunier, scieur, constructeur et colon, tous trouvaient leur profit à cet échange de services, et le progrès de Rivardville s’en ressentait d’une manière sensible.

Plusieurs habitations nouvelles surgirent autour des moulins aussi bien qu’autour de l’église.

Nos lecteurs se souviennent peut-être que dès la première année de son séjour dans la forêt, Jean Rivard avait retenu dans le voisinage de sa propriété un lot de terre inculte pour chacun de ses frères, en leur disant : qui sait si vous ne deviendrez pas riches sans vous en apercevoir ?

Ce pressentiment de Jean Rivard se vérifia à la lettre.

Toutes les maisons et les bâtiments dont nous avons parlé, moulins, forges, boutiques, magasins furent bâtis sur les propriétés de la famille Rivard.

Jean Rivard qui était l’administrateur des biens de la famille ne cédait que quelques arpents de terre aux industriels ou commerçants qui venaient s’établir à Rivardville, et réservait le reste pour en disposer plus tard avantageusement.

Cette vaste étendue de terrain, située comme elle l’était au centre d’un canton, dans le voisinage d’une rivière et d’une grande route publique, et devant, selon toute probabilité, devenir plus tard le siège d’une ville ou d’un grand village, prit vite une importance considérable.

Sa valeur s’accrut de jour en jour.

Jean Rivard n’était pas ce qu’on peut appeler un spéculateur ; il ne cherchait pas à s’enrichir en appauvrissant les autres. Mais lorsqu’il songeait à sa vieille mère, à ses neuf frères, à ses deux sœurs, il se sentait justifiable de tirer bon parti des avantages qui s’offraient à lui, et qui après tout étaient dûs à son courage et à son industrie.

Il lui semblait aussi voir le doigt de la Providence dans la manière dont les événements avaient tourné. Ma pauvre mère a tant prié, disait-il, que Dieu prend pitié d’elle et lui envoie les moyens de se tirer d’embarras.

Il s’empressait de lui écrire chaque fois qu’il avait une bonne nouvelle à lui annoncer.

Il jouissait d’avance du bonheur qu’elle en ressentirait.

Mais outre les avantages de fortune qu’il devait espérer en voyant les alentours de sa chaumière devenir peu-à-peu le centre d’un village, il jouissait encore d’un autre privilège que devait apprécier à toute sa valeur un homme de l’intelligence de Jean Rivard ; il allait pouvoir exercer un contrôle absolu sur l’établissement du village.

Il allait devenir peut-être, comme il le dit dans sa lettre, le fondateur d’une ville !

Quels rêves ambitieux cette perspective ne devait-elle pas faire naître en son esprit !

Les devoirs et la responsabilité que lui imposait cette glorieuse entreprise absorbèrent toute son attention pendant plusieurs mois.

Ce n’était plus la carte de son lot de cent acres qu’il déployait le soir sur sa table, c’était celle du futur village. Quoiqu’il ne fût guère au fait de l’art de bâtir des villes, il en avait lui-même tracé le plan ; il avait indiqué les rues, auxquelles il donnait toute la largeur et toute la régularité possibles ; il avait marqué les endroits que devaient occuper plus tard la maison d’école, le bureau de poste, le marché, etc.

Il fit planter des arbres de distance en distance le long des rues projetées, car il ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à donner à son village une apparence de fraîcheur et de gaîté.

Il allait même jusqu’à stipuler dans ses concessions d’emplacements, que la maison serait de telle ou telle dimension, qu’elle serait située à telle distance du chemin, qu’elle serait peinte en blanc, et autres conditions qui peuvent sembler puériles mais qui n’en exercent pas moins une influence réelle sur le progrès des localités.

Comme on l’a déjà vu, Jean Rivard n’entreprenait rien d’important sans consulter son ami Doucet.

Louise prenait aussi le plus vif intérêt aux entreprises de son mari.

Pierre Gagnon n’était pas non plus tenu dans l’ignorance des plans de Jean Rivard.

Il va sans dire que celui-ci était l’admirateur enthousiaste de tout ce que faisait son ancien maître.

Je savais bien, lui disait-il avec sa gaîté accoutumée, que vous en feriez autant que le grand Napoléon. Maintenant que vous n’avez plus d’ennemis à combattre, vous allez donner un royaume à chacun de vos frères. Il y a une chose pourtant que vous n’imiterez pas, disait-il en riant, et en regardant madame Rivard, c’est que vous ne répudierez pas votre femme.

Ce n’est pas pour mépriser Napoléon, ajoutait-il, mais je crois que s’il avait fait comme vous au lieu de s’amuser à bouleverser tous les pays et à tuer le monde dru comme mouche, il n’aurait pas fait une fin aussi triste. Tonnerre d’un nom ! j’aurais aimé à lui voir faire de l’abattis ; je crois que la forêt en aurait fait du feu.