Jean Rivard, économiste/08

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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 59-76).

VIII.



cinq ans après.


Gustave Charmenil à Jean Rivard.


« Mon cher ami,


« Je commence à croire que Madame de Staël avait raison quand elle disait que le mariage n’était que de l’égoïsme à deux. Depuis que tu as eu le bonheur de recevoir ce grand sacrement, c’est à peine si tu m’as écrit deux ou trois petites lettres. Je garderais rancune à ta Louise si je pensais que c’est elle qui te fait oublier ainsi tes meilleurs amis. Pourquoi ne m’écris-tu pas de longues lettres, comme autrefois ? Tu sais combien je m’intéresse à ton exploitation ; je voudrais en connaître les plus petits détails ; je voudrais surtout savoir si tu as bien conservé l’ardeur et l’enthousiasme de tes premières années. Chaque fois que je me rencontre avec un de nos amis de collége, tu deviens notre principal sujet de conversation. Tous savent depuis longtemps le parti que tu as embrassé et chacun est dans l’admiration de ton courage et de tes hauts faits. De tous ceux qui ont fait leurs classes en même temps que nous, pas un n’est aussi avancé que toi, pas un n’est marié ; la plupart attendent après une fortune qui ne viendra probablement jamais. Je suis peut-être moi-même au nombre de ces derniers, quoique ma position se soit quelque peu améliorée depuis l’époque où je te faisais le confident de mes nombreuses tribulations. Tu comprends bien que je ne subsiste pas encore des revenus de ma profession ; je t’avouerai même en confidence que j’en retire à peine assez pour payer le loyer de mon bureau ; j’ai beau proclamer en grosses lettres sur la porte et dans les fenêtres de mon étude mon nom et ma qualité d’avocat, la clientèle n’en arrive pas plus vite. Le fait est qu’il y a maintenant, suivant le vieux dicton, plus d’avocats que de causes ; que diable ! nous ne pouvons pas exiger que les voisins se brouillent entre eux pour nous fournir l’occasion de plaider. J’ai donc pris mon parti : j’attends patiemment que les vieux patriciens montent sur le banc des juges ou descendent dans les champs élysées ; j’attraperai peut-être alors une petite part de leur clientèle. En attendant, je trouve par-ci par-là quelque chose à gagner ; je sais passablement l’anglais, je me suis mis à faire des traductions ; cette besogne ne me déplaît pas trop ; je la préfère au métier de copiste qui n’occupe que les doigts ; j’étudie aussi la sténographie ou plutôt la phonographie, et bientôt je pourrai, en attendant mieux, me faire rapporteur pour les gazettes. Tu vois que je ne perds pas courage et que je sais prendre les choses philosophiquement.

« Nous sommes un assez bon nombre de notre confrérie ; nous nous encourageons mutuellement.

« Nous avons cru découvrir dernièrement un moyen de nous faire connaître, ou comme on dit parmi nous, de nous mettre en évidence : Nous sommes à l’affût de toutes les contestations électorales, et s’il s’en présente une, soit dans une ville soit dans un comté, vite nous nous rendons sur les lieux, accompagnés de nos amis. Là, juchés sur un escabeau, sur une chaise, sur une voiture, sur n’importe quoi, à la porte d’une église, au coin d’une rue, dans une salle publique ou dans un cabaret, nous haranguons, de toute la force de nos poumons, les libres, et indépendants électeurs. Nous parlons avec force, car dans ces circonstances, il importe plus, comme dit Voltaire, de frapper fort que de frapper juste. Nous passons en revue toutes les affaires du pays, et tu comprends que nous ne ménageons pas nos adversaires ; nous leur mettons sur le dos tous les malheurs publics, depuis le désordre des finances jusqu’aux mauvaises récoltes. Quand nous nous sommes bien étrillés, que nous avons épuisé les uns à l’égard des autres les épithètes de chenapans, de traîtres, voleurs, brigands, et mille autres gracieusetés pareilles, et que les électeurs ont paru nous comprendre, nous nous retirons satisfaits. Il est probable qu’entre eux ils sont loin de nous considérer comme des évangélistes, et qu’ils se moquent même un peu de nous, car ces indépendants électeurs ne manquent pas de malice, comme nous pouvons nous en convaincre assez souvent. Ce qu’il y a de désagréable dans le métier, c’est qu’il prend quelquefois envie à ces messieurs de nous empêcher de parler, et qu’ils se mettent à crier, d’une voix qu’aurait enviée le fameux Stentor de la mythologie : « il parlera, non il ne parlera pas, il parlera, non il ne parlera pas, » et que nous sommes là plantés en face de cet aimable auditoire, n’apercevant que des bouches ouvertes jusqu’aux oreilles et des bras qui se démènent en tous sens. Nous recommençons la même phrase cinquante fois sans pouvoir la finir : bien heureux encore si, pour ne pas nous faire écharper, nous ne sommes pas obligés de prendre la poudre d’escampette. S’il n’existait que ce moyen pour nous mettre en évidence, m’est avis qu’il vaudrait tout autant se passer de gloire. Qu’en penses-tu, mon ami ? Pour moi, j’en suis venu à trouver, soit dit entre nous, le rôle que nous jouons tellement humiliant, et même dans certains cas tellement démoralisateur, que je suis décidé d’abandonner la partie, à la peine de rester inconnu toute ma vie. Toi, mon cher défricheur, je sais bien que tu abhorres tout ce fracas, et que tu n’aimes rien tant que la vie paisible et retirée. Je serais volontiers de ton avis, si j’avais une jolie petite femme comme ta Louise, je consentirais sans peine à vivre seul avec elle au fond des bois. Mais cet heureux sort n’est réservé qu’aux mortels privilégiés.

« Je crains bien que mes affaires de cœur n’aient plus le même intérêt pour toi, maintenant que te voilà vieux marié et père du famille. Sais-tu ce qui m’est arrivé depuis que j’ai perdu ma ci-devant belle inconnue ? Eh bien ! mon ami, te le dirai-je ? après m’être désolé secrètement pendant plusieurs mois, après avoir composé diverses élégies toutes plus larmoyantes les unes que les autres, après avoir songé à m’expatrier, j’ai fini par me consoler ; j’ai même honte de te l’avouer, je suis déjà depuis ce temps-là, devenu successivement admirateur de plusieurs autres jeunes beautés ; de fait, je me sens disposé à aimer tout le beau sexe en général. Je suis presque alarmé de mes dispositions à cet égard.

Que dis-tu de cet étrange changement ?

Il est vrai que je ne suis pas aveuglé et que je me permets volontiers de juger, de critiquer même les personnes qui attirent le plus mon attention. L’une est fort jolie, mais n’a pas d’esprit ; l’autre est trop affectée ; celle-ci est trop grande et celle-là trop petite. Tu rirais bien si tu lisais le journal dans lequel je consigne mes impressions. Je vais, pour ton édification, t’en extraire quelques lignes ;

« 20 Juin. — Depuis plus d’un mois, mes vues se portent sur mademoiselle T. S. Elle a une taille charmante, un port de reine, un air grand, noble, une figure douce et distinguée ; elle est très-aimable en conversation ; elle ne chante pas, mais elle est parfaite musicienne. J’ignore si elle m’aimerait, mais je me sens invinciblement attiré vers elle. Ce que j’ai entendu dire de ses talents, de son caractère, de ses vertus, me la font estimer sincèrement.

« Je voudrais la connaître davantage et pouvoir lire dans son cœur.

« 15 Octobre. — J’apprends aujourd’hui que mademoiselle T. S. est sur le point de se marier ; on m’assure même qu’elle était engagée depuis longtemps. Encore une déception ! Heureusement que je ne lui ai jamais fait part de mes sentiments, et qu’elle ignorera toujours que j’ai pensé à elle.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« 10 Janvier. — J’ai rencontré hier soir une jeune personne que j’admirais depuis longtemps, mais à qui je n’avais jamais parlé. Je l’ai rencontrée à une petite soirée dansante, et j’en suis maintenant tout-à-fait enchanté. Je l’ai trouvée encore mieux que je me l’étais représentée. Elle m’a paru bonne, sensible, intelligente. Elle touche bien le piano, chante bien, et parle, avec une égale facilité, l’anglais et le français.

« Mais on m’assure que Mlle H. L. a une foule d’admirateurs et qu’elle est même soupçonnée d’être un peu coquette. J’attendrai donc, avant de me déclarer ouvertement amoureux.

« 6 Mars. — Je suis toujours dans les mêmes dispositions à l’égard de Mlle H. L.. Je l’ai vue encore plusieurs fois dans le cours de l’hiver, je lui ai même fait quelques visites particulières, je continue à la trouver charmante, mais c’est à cela que se bornent mes démarches. Chaque fois que je pense à aller plus loin, un spectre se dresse devant moi !… je gagne, en tout, à peine cent louis par année.

« Une chose pourtant me déplaît chez elle… elle n’aime pas les enfants ! Comment une femme peut-elle ne pas aimer les enfants ?…

« Une autre chose m’effraie aussi : elle affiche un luxe de toilette propre à décourager tout autre qu’un Crésus,

« Il est probable que j’aurai bientôt à consigner dans mon journal le mariage de Mlle H. L. avec quelque heureux mortel qui n’aura eu que la peine de naître pour s’établir dans le monde. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« À l’heure où je t’écris, mon cher Gustave, je ne pense plus Mlle H. L., qui ne me paraît susceptible d’aimer personne, et qui, je crois, mérite un peu le titre de coquette qu’on lui a donné. Mon indifférence vient peut-être aussi de ce que j’ai fait, il y a quinze jours, la connaissance d’une jeune personne dont l’esprit et la beauté ont complètement subjugué mon cœur. Elle sort d’un des couvents de cette ville, où elle a fait de brillantes études. C’est un peu le hasard qui me l’a fait connaître. En sortant du couvent, elle a passé quelques jours avec ses parents dans l’hôtel où je prends ma pension. Elle portait encore son costume d’élève qui lui faisait à ravir. Elle peut avoir de dix-sept à dix-huit ans. C’est une brunette. Ses traits sont réguliers et sa figure a quelque chose de mélancolique qui provoque la sympathie. Sa beauté n’a rien d’éclatant ; mais je n’ai jamais vu de plus beaux yeux que les siens. Elle ne paraissait pas savoir qu’elle était belle. Son maintien, sa voix, ses paroles, rien ne décelait chez elle la moindre affectation. Elle n’était pas même timide, tant elle était simple et candide. En causant avec elle, je m’aperçus qu’elle possédait une intelligence remarquable ; je la fis parler sur les diverses études qu’elle a cultivées au couvent. J’ai été surpris de l’étendue et de la variété des connaissances qu’on inculque aux élèves de ces institutions. Quel charme on éprouve dans la conversation d’une femme instruite, qui n’a pas l’air de le savoir !

Nous avons parlé ensemble littérature, poésie, histoire, botanique, beaux arts ; elle parle de tout avec aisance et sans la moindre pédanterie. Elle avait sous la main un volume de Turquely et les Matinées Littéraires de Mennechet qu’elle paraissait savoir par cœur. L’histoire du Canada, celles de France, d’Italie, de la Terre Sainte et des autres principaux pays du monde, semblent lui être familières ; elle a jusqu’à des notions de physique et d’astronomie. À l’en croire pourtant, elle ne sait que ce que savent la plupart de ses amies de couvent. D’où vient donc, lui disais-je, que parmi les jeunes personnes qui fréquentent la société, on en rencontre si peu qui savent parler antre chose que modes, bals ou soirées ? Il faut croire, répondit-elle naïvement, que les frivolités mondaines leur font oublier ce qu’elles ont appris. Puis elle m’exposait, avec un air de sincérité charmante, la ferme résolution qu’elle avait prise de fuir la vie dissipée, de ne jamais aller au bal, etc. ; je ne pouvais m’empêcher de sourire, en songeant combien peu de temps dureraient ces belles dispositions.

« Elle sait un peu de musique et de chant, dessine et brode à la perfection ; ce qu’elle regrette, c’est de n’avoir pas acquis les connaissances nécessaires à la femme de ménage. Elle m’a signalé les lacunes qui existent à cet égard dans le système d’éducation de nos couvents, et elle raisonne sur ce sujet avec la sagesse et le bon sens d’une femme de quarante ans.

« J’ai passé dans sa compagnie et celle de sa mère quelques-unes des heures les plus délicieuses de ma vie.

« En quittant l’hôtel, ses parents m’ont poliment invité d’aller les voir de temps à autre. Tu peux croire que je n’y manquerai pas. Je te dirai probablement son nom dans une de mes prochaines lettres.

« Je crois que sa famille n’est pas riche : tant mieux, car de nos jours les jeunes filles riches ne veulent avoir que des maris fortunés.

« Tu lèveras les épaules, j’en suis sûr, mon cher défricheur, en lisant ces confidences de jeune homme ? Que veux-tu ? il faut bien que le cœur s’amuse.

Une fois rendu à ses vingt-quatre ou vingt-cinq ans, il est bien difficile à un jeune homme de ne pas songer au mariage. C’est ma marotte à moi, j’en parle sans cesse à mes amis. Si je suis longtemps célibataire, je crains même que cela ne devienne chez moi une monomanie. C’est singulier pourtant comme les gens diffèrent à ce sujet ! Il y a environ trois mois, un de mes amis, marié depuis six mois, me disait : mon cher Gustave, marie-toi aussitôt que tu pourras ; si tu savais combien l’on est heureux dans la société d’une femme intelligente et bonne ! Je le croyais sans peine. Mais l’autre jour, ce même ami me rencontrant s’écria tout-à-coup : ah ! mon cher Gustave, ne te marie jamais ; tu ne connais pas tous les embarras, toutes les inquiétudes, toutes les tracasseries du ménage. Depuis un mois, je vais chez le médecin et l’apothicaire plus de dix fois par jour ; ma femme est toujours malade, et je crains que nous ne perdions notre enfant…

« Et la voix lui tremblait en me disant ces mots.

« Aujourd’hui même je parlais de mariage à une autre de mes connaissances, père de quatre enfants. Il avait l’air abattu et en proie à une profonde mélancolie. Vous n’avez pas d’idée, me dit-il, de ce qu’il en coûte pour élever une famille ; on ne peut suffire aux dépenses, et on voit approcher avec effroi le moment où il faudra établir ses enfants. Avant d’abandonner votre heureux état de célibataire, faites des épargnes, mettez-vous à l’abri de la pauvreté ; vous vous épargnerez de longs tourments pour l’avenir.

« Chaque fois que j’entends faire des réflexions semblables, je me dis : en effet, n’est-ce pas folie à moi de songer au mariage ? Ne ferais-je pas beaucoup mieux d’amasser peu à peu un petit pécule, puis de voyager, faire le tour de notre globe, étudier les mœurs, les institutions des différentes nations, et revenir dans mon pays, me consacrer, libre de soins et d’inquiétudes, à la politique, aux affaires, devenir représentant du peuple et me rendre utile à mes compatriotes ?…

« Mais ce rêve ne dure que ce que durent les rêves. Car le cœur est toujours là qui parle. Tout me dit que sans les plaisirs du cœur il y aura toujours un vide dans mon existence. Toi, mon cher Jean, dis-moi donc ce que tu penses de tout cela. Tu es déjà vieux marié, tu es père de famille, tu dois connaître le pour et le contre de toutes les choses du ménage, tu peux en parler savamment.

« Malgré toutes mes préoccupations amoureuses, je trouve encore le temps cependant de lire et de faire quelques études. Mon ambition a pris une tournure intellectuelle. J’ai une soif inextinguible de connaissances. J’ai le tort de prendre goût à presque toutes les branches des connaissances humaines, ce qui me rendra toujours superficiel. Je trouve heureux celui qui a une spécialité et ne cherche pas à en sortir. L’histoire, la philosophie, les sciences, m’intéressent beaucoup plus qu’autrefois. Je me suis dévoué depuis quelque temps à l’étude de l’économie politique : j’y trouve un charme inexprimable. En étudiant les sources de la richesse nationale, on en vient toujours à la conclusion que l’agriculture en est la plus sûre et la plus féconde. Je lisais l’autre jour un ouvrage sur les causes de la misère et sur les moyens de la faire disparaître ; l’auteur terminait ainsi : « Le problème de la misère ne sera complètement résolu, tant pour le présent que pour l’avenir, que lorsque le gouvernement aura résolu celui de la multiplication de nos produits alimentaires proportionnellement à celle de la population, en améliorant la culture des terres en labour et en défrichant les terres incultes. » En lisant ces derniers mots je me mis à penser à toi ; et je fermai mon livre pour rêver plus librement à la belle destinée que tu t’es faite, destinée que j’appelle glorieuse et que tous tes amis envient.

« Écris-moi longuement, mon cher ami, et surtout n’oublie pas de me parler en détail de ton exploitation ; ne me laisse rien ignorer sur ce sujet. Parle-moi aussi des belles et grandes choses que tu accomplis dans ta petite République. Sais-tu que c’est un grand bonheur pour toi, et encore plus pour Rivardville, d’avoir eu pour curé un prêtre comme notre ami Doucet ? Un homme de son intelligence et de son, caractère est un véritable trésor pour une localité. À vous deux, vous allez opérer des merveilles, et faire bientôt de Rivardville le modèle des paroisses. Quelle noble et sainte mission ! Si je ne puis vous imiter, au moins je vous applaudirai de loin. Mes compliments à ton ami. Mes amitiés aussi à ta Louise. Embrassez pour moi vos petits enfants, que vous devez tant aimer ! »

« Tout à toi,

« Gustave Charmenil. »


Réponse de Jean Rivard.

« Merci, mon cher Gustave, de ton aimable épitre, à laquelle je vais répondre tant bien que mal. Mais je dois avant tout repousser le reproche que tu m’adresses de ne pas t’écrire assez souvent. N’ai-je pas fidèlement répondu à chacune de tes lettres ? D’ailleurs, en admettant que je t’aurais négligé sous ce rapport, n’aurais-je pas d’excellentes excuses à t’apporter ? De ton aveu même, tu as beaucoup plus de loisir que moi ; tu n’es pas un grave père de famille comme moi ; tes doigts ne sont pas roidis par le travail ; écrire est pour toi un amusement. Sois sûr d’une chose cependant : c’est que, malgré ce que tu pourrais appeler mon indifférence, il ne se passe pas de jour que je ne pense à toi ; dans mes entretiens avec notre ami Doucet, ton nom revient sans cesse. Quel bonheur pour nous, mon cher Gustave, si nous pouvions nous rapprocher un jour !

« Quand je prends la plume pour t’écrire, tant de choses se présentent à mon esprit que je ne sais vraiment par où commencer. Le mieux pour moi, je crois, serait de me borner pour le moment à répondre aux questions que tu me poses et à te fournir les renseignements que tu désires sur mon exploitation rurale.

« Quant aux résultats de mes travaux auxquels tu parais prendre un si vif intérêt, il me serait facile de t’en entretenir jusqu’à satiété ; mais je m’attacherai à quelques faits principaux qui te feront aisément deviner le reste.

« J’espère qu’au moins tu ne me trouveras point par trop prolixe ni trop minutieux, si je te résume, en quelques pages, l’histoire de mes opérations agricoles depuis cinq ans.

« Mais je commencerai sans doute par faire naître sur tes lèvres le sourire de l’incrédulité en t’annonçant que les cinquante acres de forêt qui me restaient à déboiser, à l’époque de mon mariage, vont être ensemencés l’année prochaine ?

« Cinquante acres en cinq ans ! Quatre-vingt-cinq acres en sept ans ! Ne suis-je pas un terrible défricheur ?

« C’est pourtant bien le cas.

« Cela n’offrirait rien d’extraordinaire toutefois si je n’avais pas eu chaque année à mettre en culture tout le terrain défriché durant les années précédentes à semer, herser, faucher, récolter, engranger ; si je n’avais pas eu à en clôturer la plus grande partie, à faire les perches et les piquets nécessaires, opérations qui demandent du temps et un surcroit de main-d’œuvre considérables ; si je n’avais pas eu à construire la plus grande partie de mes bâtiments de ferme, étable, écurie, bergerie, porcherie, hangar et remise ; si je n’avais pas eu enfin au milieu de tout cela à m’occuper des affaires publiques, à administrer les biens de ma famille, et à surveiller en quelque sorte l’établissement de tout un village.

« Mais j’ai fait encore une fois de nécessité vertu ; j’ai redoublé d’activité, je me suis multiplié pour faire face à tout à la fois.

« As-tu déjà remarqué cela ? Un travail nous semble d’une exécution impossible ; qu’on soit forcé de l’entreprendre, on s’en acquitte à merveille.

« Je me trouve donc aujourd’hui, cinq ans après mon mariage et sept ans après mon entrée dans la forêt, propriétaire de quatre-vingt-cinq acres de terre en culture ; une quinzaine d’acres sont déjà dépouillés de leurs souches, et le reste ne peut tarder à subir le même sort.

« Si tu savais avec quel orgueil je porte mes regards sur cette vaste étendue de terre défrichée, devenue par mon travail la base solide de ma future indépendance !

« Je me garderai bien de te donner, année par année, le résultat de mes récoltes, le tableau de mes recettes et de mes dépenses, cela t’ennuierait ; qu’il te suffise de savoir que les défrichements, clôturages, constructions et améliorations de toutes sortes effectués durant cette période l’ont été à même les économies que j’ai pu faire sur les revenus annuels de mon exploitation, et les vingt-cinq louis qui composaient la dot de ma femme.

« À l’heure qu’il est je ne donnerais pas ma propriété pour mille louis, bien qu’il me reste beaucoup à faire pour l’embellir et en accroître la valeur.

« L’amélioration la plus importante que j’ai pu effectuer depuis deux ou trois ans, celle que j’avais désirée avec le plus d’ardeur, ça été l’acquisition de quelques animaux des plus belles races connues, vaches, porcs, chevaux, moutons, qui se reproduisent rapidement sur ma ferme, et seront bientôt pour moi, j’espère, une source de bien-être et de richesse.

« Tu sais que j’ai toujours aimé les belles choses ; la vue d’un bel animal me rend fou et je résiste difficilement à la tentation de l’acheter. Je n’assiste jamais à une exposition agricole sans y faire quelque acquisition de ce genre.

« Ces diverses améliorations m’ont fait faire de grandes dépenses, il est vrai, mais tout ne s’est pas fait à la fois ; chaque chose a eu son temps, chaque année sa dépense. De cette manière, j’ai pu voir mon établissement s’accroître peu-à-peu, s’embellir, prospérer, sans être exposé jamais au plus petit embarras pécuniaire.

« Le seul achat que j’aie eu à me reprocher un peu, c’est celui d’un magnifique cheval dont les formes sveltes, élégantes, la noble tête, la forte et gracieuse encolure m’avaient complètement séduit. Après beaucoup d’hésitation, j’avais fini par l’acheter à un prix relativement considérable. Je m’étais dit, pour justifier mon extravagance, que ce cheval servirait d’étalon reproducteur pour tout le canton de Bristol ; que par ce moyen je me rembourserais en partie de la somme qu’il m’avait coûté, sans compter qu’il contribuerait à renouveler en peu d’années les races de chevaux dégénérés possédés par la plupart des habitants du canton. Mais j’eus le chagrin cette fois de n’être pas approuvé par ma Louise qui prétendit que j’aurais dû attendre quelques années encore avant de faire une acquisition aussi coûteuse. C’était la première fois que Louise me faisait une remarque de ce genre et je m’en souviendrai longtemps. Sans vouloir me justifier tout-à-fait, je dois dire pourtant que Lion (c’est le nom de ce noble quadrupède) n’est pas sans avoir exercé quelque influence sur les destinées du canton. Tu sais combien les cultivateurs canadiens raffolent des chevaux. C’est pour eux un sujet intarissable de conversation. L’arrivée de Lion à Rivardville fut un des événements de l’année. Toute la population voulut le voir ; pendant longtemps on ne parla que de Lion, et personne n’était plus populaire à dix lieues à la ronde. Tu ne seras pas surpris d’entendre dire dans quelques années que les habitants du canton de Bristol et des environs possèdent une magnifique race de chevaux. Je prends aussi occasion des nombreuses visites qui me sont faites pour inculquer dans l’esprit des cultivateurs quelques notions simples et pratiques sur l’agriculture, sur les meilleures races d’animaux, sur les ustensiles agricoles, et même sur l’importance des améliorations publiques, des institutions municipales et de l’éducation des enfants. Sous ce dernier rapport, nous aurons à accomplir de grandes choses d’ici à quelque temps.

« Quoiqu’il en soit cependant, et malgré tout le bien que Lion peut avoir fait dans le canton, je serai désormais en garde contre l’achat d’animaux de luxe, et je ne dévierai plus de la règle que je m’étais d’abord imposée de ne faire aucune dépense importante sans le consentement de ma femme.

« Tu me fais dans ta lettre d’intéressants extraits de ton journal. Je pourrais t’en faire d’un tout autre genre, si je voulais ouvrir le cahier où je consigne régulièrement les faits, les observations ou simplement les idées qui peuvent m’être par la suite de quelque utilité.

« Tu y verrais, par exemple, que tel jour j’ai fait l’acquisition d’une superbe vache Ayrshire, la meilleure pour le lait ; — que tel autre jour ma bonne Caille m’a donné un magnifique veau du sexe masculin, produit d’un croisement avec la race Durham ; — qu’à telle époque j’ai commencé à renouveler mes races de porcs et de moutons ; — qu’à telle autre époque, j’ai engagé à mon service une personne au fait de la fabrication du fromage ; enfin mille autres détails plus ou moins importants pour le cultivateur éclairé, mais dont le récit te ferait bâiller, toi, mon cher Gustave.

« Mais je ne veux pas finir ma lettre sans répondre au moins un mot à l’autre question que tu me poses et qui, je soupçonne entre nous, t’intéresse beaucoup plus que celles auxquelles je viens de satisfaire. Tu veux savoir de moi comment je me trouve de l’état du mariage, et si, après l’expérience que j’ai pu acquérir jusqu’ici, je suis prêt à conseiller aux autres d’en faire autant que moi ?

« Tout ce que je puis dire, mon cher, c’est que je ne voudrais, pour rien au monde, retourner à la vie de célibataire. Voilà bientôt cinq ans que j’ai contracté cet engagement irrévocable, et il me semble que ce n’est que d’hier. Si tu savais combien le temps passe vite lorsque l’on fait la route à deux ! On n’est pas toujours aussi gai que le premier jour des noces, mais on est aussi heureux, plus heureux peut-être. La tendresse qu’on éprouve l’un pour l’autre devient de jour en jour plus profonde, et lorsque, après quelques années de ménage, on se voit entouré de deux ou trois enfants, gages d’amour et de bonheur, on sent qu’on ne pourrait se séparer sans perdre une partie de soi-même.

« Je te dirai donc, mon cher Gustave, que, suivant moi, le mariage tend à rendre l’homme meilleur, en développant les bons sentiments de sa nature, et que cela doit suffire pour rendre le bonheur plus complet.

« Le rôle de la femme est peut-être moins facile ; sa nature nerveuse, impressionnable, la rend susceptible d’émotions douloureuses, de craintes exagérées ; la santé de ses enfants surtout la tourmente sans cesse ; mais en revanche elle goûte les joies ineffables de la maternité ; et à tout prendre, la mère de famille ne changerait pas sa position pour celle de la vieille fille ou celle de l’épouse sans enfant. Ainsi, marie-toi, mon cher Gustave, aussitôt que tes moyens te le permettront. Tu as un cœur sympathique, tu aimes la vie paisible, retirée, tu feras, j’en suis sûr un excellent mari, un bon père de famille.

« Que je te plains de ne pouvoir te marier, lorsque tu n’as que cent louis par année ! il est si facile d’être heureux à moins !

« Quelque chose me dit cependant que cette jeune pensionnaire dont tu me parles avec tant d’admiration saura te captiver plus longtemps que ses devancières. Ne crains pas de m’ennuyer en m’entretenant des progrès de votre liaison. Malgré mes graves occupations, comme tu dis, je désire tant te voir heureux, que tout ce qui te concerne m’intéresse au plus haut degré.

« Notre ami commun, le bon, l’aimable Octave Doucet fait des vœux pour ton bonheur. Ma femme aussi te salue.


« Ton ami,

« Jean Rivard. »