Jean Rivard, économiste/09

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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 76-84).


IX.



revers inattendu.


Peu de temps après la date de la lettre qu’on vient de lire, un malheur imprévu vint fondre sur la paroisse de Rivardville.

Après quatre semaines d’une chaleur tropicale, sans une seule goutte de pluie pour rafraîchir le sol, un incendie se déclara dans les bois, à environ trois milles du village.

C’était vers sept heures du soir. Une forte odeur de fumée se répandit dans l’atmosphère ; l’air devint suffocant ; on ne respirait qu’avec peine. Au bout d’une heure, on crut apercevoir dans le lointain, à travers les ténèbres, comme la lueur blafarde d’un incendie. En effet, diverses personnes accoururent, tout effrayées, apportant la nouvelle que le feu était dans les bois. L’alarme se répandit, toute la population fut bientôt sur pied. Presque aussitôt, les flammes apparurent au-dessus du faîte des arbres : il y eut parmi la population un frémissement général. En moins de rien, l’incendie avait pris des proportions effrayantes ; tout le firmament était embrasé. On fut alors témoin d’un spectacle saisissant ; les flammes semblaient sortir des entrailles de la terre et s’avancer perpendiculairement sur une largeur de près d’un mille. Qu’on se figure une muraille de feu marchant au pas de course et balayant la forêt sur son passage. Un bruit sourd, profond, continu se faisait entendre, comme le roulement du tonnerre ou le bruit d’une mer en furie. À mesure que le feu se rapprochait, le bruit devenait plus terrible : des craquements sinistres se faisaient entendre. On eut dit que les arbres, ne pouvant échapper aux étreintes du monstre, poussaient des cris de mort.

Les pauvres colons quittaient leurs cabanes et fuyaient devant l’incendie, chassant devant eux leurs animaux. Les figures éplorées des pauvres mères tenant leurs petits enfants serrés sur leur poitrine, présentaient un spectacle à fendre le cœur.

En un clin d’œil, toute la population du canton fut rassemblée au village. L’église était remplie de personnes de tout âge, de tout sexe, priant et pleurant, en même temps que le tocsin sonnait son glas lamentable. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous entouraient le prêtre, le suppliant d’implorer pour eux la miséricorde de Dieu. Un instant, on craignit pour la sûreté de l’église ; les flammes se portèrent dans cette direction et menaçaient d’incendier l’édifice. Il y eut un cri d’horreur. Ce ne fut qu’en inondant la toiture qu’on parvint à conjurer le danger.

Au milieu de toute cette confusion, Jean Rivard fut peut-être le seul qui ne perdit pas son sang-froid. En observant la marche du feu, il calcula qu’il ne dépasserait pas la petite rivière qui traversait son lot, et dont les bords se trouvaient complètement déboisés. Ses calculs cependant ne se vérifièrent qu’en partie : car les moulins et l’établissement de perlasse, possédés moitié par lui, moitié par ses frères, et bâtis sur la rivière même, devinrent la proie de l’élément destructeur. Mais là s’arrêta sa fureur. Les flammes cherchant en vain de tous côtés les aliments nécessaires à leur faim dévorante, s’évanouirent peu à peu et semblèrent rentrer dans la terre d’où elles étaient sorties.

Toutes les maisons bâties au sud de la rivière, au nombre desquelles étaient celles de Jean Rivard et de Pierre Gagnon furent ainsi épargnées.

Tous ceux qui assistaient à ce spectacle, restèrent assez longtemps comme suffoqués par la fumée ; mais le danger était passé. À part les bâtiments dont on vient de parler, plusieurs granges avaient été détruites, ainsi qu’une douzaine de cabanes de défricheurs bâties au bord de la clairière. Mais le plus grand dommage consistait dans la destruction des champs de grains nouvellement ensemencés, dont les tiges encore en herbe étaient brûlées ou séchées sur le sol. Un certain nombre de colons perdirent ainsi leur récolte et se trouvèrent absolument sans ressource.

Jean Rivard, dont les champs étaient aussi à moitié dévastés, recommença vaillamment l’ensemencement de sa terre. Le magasin qu’il possédait en commun avec son frère Antoine n’avait pas été atteint par l’incendie, mais la suspension forcée de son commerce par suite de ce malheur inattendu, la ruine de plusieurs colons qui lui étaient endettés, l’appauvrissement général de la paroisse constituaient pour lui une perte considérable. Du reste, il ne laissa échapper aucune plainte. Après avoir été jusque-là l’enfant gâté de la providence, il était en quelque sorte disposé à remercier Dieu de lui avoir envoyé sa part de revers. Il semblait s’oublier complètement pour ne songer qu’à secourir ses malheureux co-paroissiens.

Ce qu’il fit dans cette circonstance, le zèle qu’il montra, l’activité qu’il déploya, personne ne saurait l’oublier. Grâce à ses démarches incessantes, et à l’assistance sympathique des habitants de Lacasseville et des environs, les maisons et les granges consumées par le feu furent bientôt remplacées et toutes les mesures furent prises pour que personne ne souffrit longtemps des suites de cette catastrophe.

Jean Rivard et ses frères poursuivirent activement le rétablissement de leurs fabriques. Prévoyant que l’hiver suivant serait rude à passer et que la misère pourrait se faire sentir plus qu’à l’ordinaire dans un certain nombre de familles, Jean Rivard forma de vastes projets. Il se proposa, par exemple, d’ériger une grande manufacture où se fabriqueraient toute espèce d’articles en bois ; il prétendait que ces objets, manufacturés à peu de frais, puisque la matière première est pour ainsi dire sous la main, pourraient s’exporter avec avantage dans toutes les parties du Canada et même à l’étranger. Il pourrait ainsi procurer du travail aux nécessiteux et répandre l’aisance dans la paroisse.

L’homme élevé au milieu d’une ville régulièrement administrée, pourvue de tous les établissements nécessaires aux opérations du commerce et de l’industrie, marchés, banques, bureaux de poste, assurances, aqueducs, gaz, télégraphes, fabriques de toutes sortes ; l’homme même qui a grandi au milieu d’une campagne depuis longtemps habitée, ayant son gouvernement local, ses institutions municipales et scolaires, son église et tout ce qui en dépend, son village avec tous ses hommes de profession, ses négociants, ses gens de métier ; l’homme, dis-je, qui a grandi au milieu de tout cela, qui a vu de tout temps cet arrangement social fonctionner tranquillement, régulièrement, ne sait pas tout ce qu’il a fallu d’efforts, d’énergie, de travail à ses prédécesseurs pour en asseoir les bases, pour élever l’une après l’autre toutes les diverses parties de ce bel édifice, et établir graduellement l’état de choses dont il est aujourd’hui témoin.

Les fondateurs de paroisses ou de villages au fond de nos forêts canadiennes ressemblent beaucoup aux fondateurs de colonies, excepté qu’ils n’ont pas à leur disposition les ressources pécuniaires et la puissance sociale dont disposent ordinairement ces derniers.

Jean Rivard, par son titre de premier pionnier du canton, par le fait de sa supériorité d’intelligence et d’éducation, et aussi par le fait de son énergie et de sa grande activité mentale et physique, s’était naturellement trouvé le chef, le directeur, l’organisateur de la nouvelle paroisse de Rivardville. Il lui fallait toute l’énergie de la jeunesse, et le sentiment élevé du devoir pour ne pas reculer devant la responsabilité qu’il assumait sur sa tête.

On se demandera sans doute comment il avait pu s’emparer ainsi du gouvernement presque absolu de sa localité sans exciter des murmures, sans faire naître chez ceux qui l’entouraient, cette jalousie, hélas ! si commune dans tous les pays, qui s’attaque au mérite, et ne peut souffrir de supériorité en aucun genre ? Cette bonne fortune de Jean Rivard s’explique peut-être par le fait qu’il avait commencé, comme les plus humbles colons du canton, par se frayer un chemin dans la forêt et n’avait conquis l’aisance dont il jouissait que par son travail et son industrie. D’ailleurs, ses manières populaires et dépourvues d’affectation, sa politesse, son affabilité constante, la franchise qu’il mettait en toute chose, la libéralité dont il faisait preuve dans ses transactions, sa charité pour les pauvres, son zèle pour tout ce qui concernait le bien d’autrui, un ton de conviction et de sincérité qu’il savait donner à chacune de ses paroles, tout enfin concourait à le faire aimer et estimer de ceux qui l’approchaient. On se sentait involontairement attiré vers lui. À part la petite coterie de Gendreau-le-Plaideux, personne n’avait songé sérieusement à combattre ses propositions.

On ne pouvait non plus l’accuser d’ambition, car chaque fois qu’il s’agissait de conférer un honneur à quelqu’un, Jean Rivard s’effaçait pour le laisser tomber sur la tête d’un autre. Ce ne fut, par exemple, qu’après des instances réitérées, et à la prière des habitants du canton réunis en assemblée générale qu’il consentit à accepter la charge de major de milice pour la paroisse de Rivardville.

On avait réussi aussi, à lui faire accepter la charge de juge de paix, conjointement avec le père Landry : mais il n’avait consenti à être nommé à cette fonction importante qu’après une requête présentée au gouvernement et signée par le notaire, le médecin, le curé et par une grande majorité des habitants du canton.

Personne pourtant ne pouvait remplir cette charge plus habilement que lui. Il était parfaitement au fait des lois et coutumes qui régissent les campagnes, et il montrait chaque jour dans l’accomplissement de ses fonctions de magistrat tout ce que peut faire de bien dans une localité un homme éclairé, animé d’intentions honnêtes, et dont le but principal est d’être utile à ses semblables. Il unissait l’indulgence au respect de la loi. S’il survenait quelque mésintelligence entre les habitants, il était rare qu’il ne parvint à les réconcilier. Suivant le besoin et les tempéraments, il faisait appel au bon sens, à la douceur, quelquefois même à la crainte. Les querelles entre voisins, malheureusement trop communes dans nos campagnes, et souvent pour des causes frivoles ou ridicules, devenaient de jour en jour moins fréquentes à Rivardville, en dépit des efforts de Gendreau-le-Plaideux.

Il faut dire aussi que Jean Rivard trouvait toujours un digne émule dans le curé de Rivardville. Monsieur le curé évitait, il est vrai, de se mêler aux affaires extérieures qui ne requéraient pas sa présence ou sa coopération, mais ce qui touchait à la charité, au soulagement de la misère, au maintien de la bonne harmonie entre tous les membres de son troupeau, trouvait en lui un ami actif et plein de zèle. C’est même d’après ses conseils que Jean Rivard se guidait dans la plupart de ses actes de charité ou de philanthropie.

Pendant plusieurs années consécutives, ils eurent occasion de parcourir, en compagnie l’un de l’autre, toute la paroisse de Rivardville. C’était pour la quête de l’Enfant Jésus que tous deux faisaient, l’un en sa qualité de curé, l’autre en sa qualité de marguillier.

Quelle touchante coutume que cette quête de l’Enfant Jésus ! C’est la visite annuelle du pasteur à chacune des familles qui composent son troupeau. Pas une n’est oubliée. La plus humble chaumière, aussi bien que la maison du riche, s’ouvre ce jour-là pour recevoir son curé. L’intérieur du logis brille de propreté ; les enfants ont été peignés et habillés pour l’occasion ; la mère, la grand’mère ont revêtu leur toilette du dimanche ; le grand-père a déposé temporairement sa pipe sur la corniche, et attend assis dans son fauteuil. Tous veulent être là pour marquer leur respect à celui qui leur enseigne les choses du ciel.

Octave Doucet et Jean Rivard profitaient de cette circonstance pour faire le recensement des pauvres et des infirmes de la paroisse, en s’enquérant autant que possible des causes de leur état. De cette manière ils pouvaient constater avec exactitude le nombre des nécessiteux, lequel à cette époque était heureusement fort restreint.

On n’y voyait guère que quelques veuves chargées d’enfants et une couple de vieillards trop faibles pour travailler. On faisait en leur faveur, aux âmes charitables, un appel qui ne restait jamais sans échos.

Outre les charités secrètes que faisait notre jeune curé dont la main gauche ignorait le plus souvent ce que donnait la main droite, il exerçait encore ce qu’on pourrait appeler la charité du cœur. Il aimait les pauvres, et trouvait moyen de les consoler par des paroles affectueuses. Plein de sympathie pour leurs misères, il savait l’exprimer d’une manière touchante et vivement sentie. Le pauvre était en quelque sorte porté à bénir le malheur qui lui procurait ainsi la visite de son pasteur bien aimé.

On a déjà vu aussi et on verra plus tard, que le curé de Rivardville prenait une part plus ou moins active à tout ce qui pouvait influer directement ou indirectement sur le bien-être matériel de la paroisse.