Jean Rivard, économiste/11

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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 93-100).

XI.



en avant ! jean rivard, maire de rivardville.


Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science : elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l’usage paisible et l’habituent à s’en servir.
Tocqueville.


Rivardville ne se ressentit pas longtemps du désastre qui l’avait frappé. On eût dit même que ce malheur avait donné une nouvelle impulsion au travail et à l’industrie de ses habitants. La paroisse grandissait, grandissait : chaque jour ajoutait à sa richesse, à sa population, au développement de ses ressources intérieures. Les belles et larges rues du village se bordèrent d’habitations ; les campagnes environnantes prirent un aspect d’aisance et de confort ; çà et là des maisons en pierre ou en brique, ou de jolis cottages en bois remplacèrent les huttes rustiques des premiers colons ; l’industrie se développa, le commerce, alimenté par elle et par le travail agricole, prit de jour en jour plus d’importance ; des échanges, des ventes de bien-fonds, des transactions commerciales se faisaient de temps à autre pour l’avantage des particuliers, et le notaire commença bientôt à s’enrichir des honoraires qu’il percevait sur les contrats de diverses sortes qu’il avait à rédiger.

Mais avant d’aller plus loin nous avons deux faveurs à demander au lecteur : la première, c’est de n’être pas trop particulier sur les dates, et de nous permettre de temps à autre quelques anachronismes ; il ne serait guère possible, dans un récit de ce genre, de suivre fidèlement l’ordre des temps, et de mettre chaque événement à sa place. Ce que nous demandons ensuite, c’est qu’on n’exige pas de nous des détails minutieux. L’histoire d’une paroisse, à compter de l’époque de sa fondation, les travaux qu’elle nécessite, les embarras qu’elle rencontre, les revers qu’elle essuie, les institutions qu’elle adopte, les lois qu’elle établit, tout cela forme un sujet si vaste, si fécond, qu’on ne saurait songer à en faire une étude complète. Nous devons nous rappeler aussi ce qu’a dit un poète, que l’art d’ennuyer est l’art de tout dire, et nous borner aux traits les plus saillants de la vie et de l’œuvre de notre héros.

Nous profiterons de suite de la première de ces faveurs pour rapporter un fait qui aurait dû sans doute être mentionné plus tôt : nous voulons parler de l’établissement d’un bureau de poste au village de Rivardville. C’est en partie à cet événement que nous devons les communications plus fréquentes et plus longues échangées entre Jean Rivard et ses amis.

L’établissement d’un bureau de poste était au nombre des améliorations publiques réclamées avec instances par Jean Rivard et ses amis. Durant les trois premières années qui suivirent son mariage, pas moins de quatre requêtes, signées par tous les notables du canton, depuis le curé jusqu’au père Gendreau, avaient été adressées à cet effet au département général des postes. Mais soit oubli, soit indifférence, les requêtes étaient restées sans réponse. Enfin, grâce à l’intervention active du représentant du comté et à celle du conseiller législatif de la division, le gouvernement finit par accorder cette insigne faveur. La malle passa d’abord à Rivardville une fois par semaine, puis l’année suivante deux fois.

Quand la première nouvelle de cet événement parvint à Rivardville, elle y créa presque autant de sensation qu’en avait produite autrefois celle de la confection prochaine d’un grand chemin public à travers la forêt du canton de Bristol. Jean Rivard surtout, ainsi que le curé, le notaire et le docteur en étaient transportés d’aise.

La poste ! la poste ! nous allons donc avoir la poste ! Telles étaient les premières paroles échangées entre tous ceux qui se rencontraient.

Mais un autre progrès, pour le moins aussi important, et sur lequel nous demanderons la permission de nous arrêter un instant, ce fut l’établissement d’un gouvernement municipal régulier.

Jean Rivard était trop éclairé pour ne pas comprendre tout ce qu’une localité, formée ainsi en association, pouvait accomplir pour le bien public, avec un peu d’accord et de bonne volonté de la part de ses habitants.

Personne mieux que lui ne connaissait l’importance de bonnes voies de communication, de bons cours d’eau et de bons règlements pour une foule d’autres objets ; et tout cela ne pouvait s’obtenir qu’au moyen d’une organisation municipale.

Il aimait d’ailleurs ces réunions pacifiques où des hommes intelligents avisent ensemble aux moyens d’améliorer leur condition commune. Ce qu’un homme ne pourra faire seul, deux le feront, disait-il souvent pour faire comprendre toute la puissance de l’association.

Il va sans dire que Gendreau-le-Plaideux s’opposa de toutes ses forces à l’établissement d’un conseil municipal.

Ce n’était suivant lui, qu’une machine à taxer.

Une fois le conseil établi, répétait-il sur tous les tons, on voudra entreprendre toutes sortes de travaux publics, on construira ou on réparera des chemins, des ponts, des fossés ; on fera des estimations, des recensements ; il faudra des secrétaires et d’autres employés salariés : et c’est le pauvre peuple qui paiera pour tout cela.

Malheureusement le mot de taxe effraie les personnes même les mieux intentionnées. Trop souvent les démagogues s’en sont servis comme d’un épouvantail, ne prévoyant pas qu’ils arrêtaient par là les progrès en tous genres.

Jean Rivard fit comprendre du mieux qu’il put aux électeurs municipaux, que le conseil ne serait pas une machine à taxer ; qu’aucune amélioration publique ne serait entreprise si elle n’était avantageuse à la localité ; qu’aucune dépense ne serait faite sans l’approbation des contribuables ; que d’ailleurs les conseillers étant tous à la nomination du peuple, celui-ci pourrait toujours les remplacer, s’il n’en était pas satisfait.

Malgré cela, les idées de Jean Rivard n’étaient pas accueillies avec toute l’unanimité qu’il aurait désirée, et il dut, pour calmer la défiance suscitée par Gendreau-le-Plaideux, déclarer qu’il n’avait aucune objection à voir le père Gendreau lui-même faire partie du conseil municipal.

Cette concession mit fin au débat. Jean Rivard fut élu conseiller municipal, en compagnie du père Landry, de Gendreau-le-Plaideux, et de quatre autres des principaux citoyens de Rivardville.

À l’ouverture de la première séance du conseil, le père Landry proposa que Jean Rivard, premier pionnier du canton de Bristol, fut déclaré Maire de la paroisse de Rivardville.

Le père Landry accompagna sa proposition de paroles si flatteuses pour notre héros, que Gendreau-le-Plaideux lui-même comprit que toute opposition serait inutile.

Jean Rivard était loin d’ambitionner cet honneur ; mais il comprenait que sa position de fortune n’exigeant plus de lui désormais un travail incessant, il ne pouvait convenablement refuser de consacrer une part de son temps à l’administration de la chose publique. Se tenir à l’écart eût été de l’égoïsme.

Il était d’ailleurs tellement supérieur à ses collègues tant sous le rapport de l’instruction générale que sous celui des connaissances locales et administratives, que la voix publique le désignait d’avance à cette charge importante.

Jean Rivard apporta dans l’administration des affaires municipales l’esprit d’ordre et de calcul qu’il mettait dans la gestion de ses affaires privées. S’agissait-il d’ouvrir un chemin, de faire construire un pont, d’en réparer un autre, de creuser une décharge, d’assécher un marécage, ou de toute autre amélioration publique, il pouvait dire, sans se tromper d’un chiffre, ce que coûterait l’entreprise.

Il se gardait bien cependant d’entraîner la municipalité dans des dépenses inutiles ou extravagantes. Avant d’entreprendre une amélioration quelconque, la proposition en était discutée ouvertement ; on en parlait à la porte de l’église ou dans la salle publique, de manière à en faire connaître la nature et les détails ; les avantages en étaient expliqués avec toute la clarté possible ; et s’il devenait bien constaté, à la satisfaction de la plus grande partie des personnes intéressées, que l’entreprise ajouterait à la valeur des propriétés, faciliterait les communications, ou donnerait un nouvel élan au travail et à l’industrie, alors le conseil se mettait à l’œuvre et prélevait la contribution nécessaire.

Ces sortes de contributions sont toujours impopulaires ; aussi Jean Rivard n’y avait-il recours que dans les circonstances extraordinaires, afin de ne pas rendre odieuses au peuple des institutions bonnes en elles-mêmes, et dont l’opération peut produire les plus magnifiques résultats, tant sous le rapport du bien-être matériel que sous celui de la diffusion des connaissances pratiques.

Qu’on n’aille pas croire cependant que tout se fit sans résistance. Non ; Jean Rivard eut à essuyer plus d’une fois des contradictions, comme on le verra plus loin. D’ailleurs Gendreau-le-Plaideux était toujours là, prétendant que toutes les améliorations publiques coûtaient plus qu’elles ne rapportaient ; et chaque fois que Jean Rivard avait une mesure à proposer, fut-elle la plus nécessaire, la plus urgente, il y présentait toute espèce d’objections, excitait l’esprit des gens, et faisait contre son auteur des insinuations calomnieuses.

Jean Rivard désirant avant tout la prospérité de Rivardville et la bonne harmonie entre ses habitants, avait d’abord tenté auprès de cet adversaire acharné tous les moyens possibles de conciliation ; il lui avait exposé confidentiellement ses vues, ses projets, ses motifs, espérant faire naître chez cet homme qui n’était pas dépourvu d’intelligence des idées d’ordre et le zèle du bien public.

Mais tout cela avait été en vain.

Le brave homme avait continué à faire de l’opposition en tout et partout, à tort et à travers, par des paroles et par des actes, remuant ciel et terre pour s’acquitter du rôle qu’il se croyait appelé à jouer sur la terre.

Un certain nombre de contribuables, surtout parmi les plus âgés, se laissaient guider aveuglément par le père Gendreau ; mais le grand nombre des habitants, pleins de confiance dans Jean Rivard, et assez intelligents d’ailleurs pour apprécier toute l’importance des mesures proposées, les adoptaient le plus souvent avec enthousiasme.

Ainsi appuyé, le jeune maire put effectuer en peu de temps des réformes importantes. Il réussit à faire abolir complètement l’ancien usage des corvées pour l’entretien des routes, clôtures, etc., cause d’une si grande perte de temps dans nos campagnes. Ces travaux furent donnés à l’entreprise.

On fit bientôt la même chose à l’égard de l’entretien des chemins d’hiver.

On fixa l’époque où le feu pourrais être mis dans les bois, afin de prévenir les incendies si désastreux dans les nouveaux établissements.

On fit des règlements sévères à l’égard de la vente des liqueurs enivrantes.

En sa qualité de Maire, Jean Rivard donnait une attention particulière à la salubrité publique. Il veillait à ce que les chemins et le voisinage des habitations fussent tenus dans un état de propreté irréprochable, à ce que les dépôts d’ordures fussent convertis en engrais et transportés au loin dans les champs.

Il sut aussi obtenir beaucoup des habitants de Rivardville en excitant leur émulation et en faisant appel à leurs sentiments d’honneur. Il leur citait, par exemple, les améliorations effectuées dans tel et tel canton du voisinage, puis il leur demandait si Rivardville n’en pouvait faire autant ? « Sommes-nous en arrière des autres cantons, disait-il ? Avons-nous moins d’énergie, d’intelligence ou d’esprit d’entreprise ? Voulez-vous que le voyageur qui traversera notre paroisse aille publier partout que nos campagnes ont une apparence misérable, que nos clôtures sont délabrées, nos routes mal entretenues ? »

C’est au moyen de considérations de cette nature qu’il réussit à faire naître chez la population agricole du canton un louable esprit de rivalité, et certains goûts de propreté et d’ornementation. Plus d’un habitant borda sa terre de jeunes arbres qui, plus tard, contribuèrent à embellir les routes tout en ajoutant à la valeur de la propriété.

Mais combien d’autres améliorations Jean Rivard n’eût pas accomplies, avec un peu plus d’expérience et de moyens pécuniaires, — et disons-le aussi, avec un peu plus d’esprit public et de bonne volonté de la part des contribuables !