Jean Rivard, économiste/12

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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 101-115).

XII.



gustave charmenil à jean rivard.


« Mon cher Ami,

« Je viens d’apprendre que tu es Maire de Rivardville. J’en ai tressailli de plaisir. Je laisse tout là pour t’écrire et te féliciter. À vrai dire pourtant, ce sont plutôt les électeurs de Rivardville que je devrais féliciter d’avoir eu le bon esprit d’élire un maire comme toi. Personne assurément n’était plus digne de cet honneur ; tu es le fondateur de Rivardville, tu devais en être le premier maire. Cette seule raison suffisait, sans compter toutes les autres.

« Avec quel bonheur, mon ami, je te vois grandir de toutes manières ! Tes succès dans la vie ont quelque chose de merveilleux. Ne dirait-on pas que tu possèdes un talisman inconnu du vulgaire, que tu as dérobé aux fées leur baguette magique ? Car enfin, combien d’autres sont entrés dans la même carrière que toi, dans les même conditions, avec les mêmes espérances, et n’y ont recueilli qu’embarras et dégoûts ! Combien passent toute leur vie à tourmenter le sol pour n’y moissonner que misère et déceptions.

« Il semble qu’un bon génie t’ait pris par la main pour te guider dans un sentier semé de fleurs. Entré dans ta carrière de défricheur, avec ton capital de cinquante louis, te voilà déjà comparativement riche ; tu le deviendras davantage chaque année. Tu n’as jamais ambitionné les honneurs, et cependant tu vas devenir un homme marquant. Tu es déjà le roi de ta localité. Qui sait si tu ne deviendras pas plus tard membre du parlement ? Oh ! si jamais tu te présentes, mon cher Jean, je veux aller dans ton comté haranguer les électeurs ; tu verras si je m’y entends à faire une élection. En attendant, voici une faveur spéciale que je sollicite de toi : quand tu n’auras rien de mieux à faire, écris moi donc une longue lettre, comme tu m’en écrivais autrefois, dans laquelle tu me feras connaître minutieusement tous les secrets de ta prospérité. Tu sais que Montesquieu a fait un livre sur les Causes de la grandeur des Romains ; eh bien ! je voudrais en faire un, à mon tour, sur les Causes de la grandeur de Jean Rivard. Pour cela, il faut que tu mettes toute modestie de côté, et que tu me fasses le confident de tes secrets les plus intimes.

« Ta dernière lettre m’en dit bien quelque chose mais cela ne suffît pas.

« J’ai déjà entendu dire que ton ancienne fille Françoise te regardait un peu comme sorcier. J’aimerais à savoir jusqu’à quel point elle a raison.

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Il est un autre sujet sur lequel il était difficile à notre jeune avocat de ne pas dire un mot. Aussi profite-t-il de l’occasion pour faire de nouvelles confidences à son ami :

« Il faut que je réponde maintenant à quelques points de ta dernière lettre.

« Tu me fais du mariage une peinture admirable ; je ne pouvais m’attendre à autre chose de ta part. Quand on a le bonheur d’avoir une femme comme la tienne, on est naturellement porté à s’apitoyer sur le sort des célibataires. En me conseillant de me marier, mon cher Jean, ta voix n’est pas la voix qui crie dans le désert ; tu sais déjà que je ne suis pas sourd sur ce chapitre.

« Mais plus je connais le monde, plus j’hésite, plus je suis effrayé. Tu n’as jamais eu l’occasion de faire la comparaison entre la vie rurale et celle de nos cités. Tu n’as pas eu besoin d’être riche, toi, pour te marier ; la personne que tu as épousée, loin d’augmenter le chiffre de ton budget, est devenue pour toi, grâce à son genre d’éducation et à ses habitudes de travail, une associée, une aide, une véritable compagne. Mais dans nos villes c’est bien différent : les jeunes filles que nous appelons des demoiselles bien élevées, c’est-à-dire celles qui ont reçu une éducation de couvent, qui savent toucher le piano, chanter, broder, danser, ne peuvent songer à se marier qu’à un homme possédant plusieurs centaines de louis de revenu annuel. Elles seraient malheureuses sans cela. Il est vrai qu’elles sont pauvres elles-mêmes, puisqu’elles n’ont généralement pour dot que leurs vertus, leurs grâces, leur amabilité ; mais elles ont été élevées dans le luxe et l’oisiveté, et elles veulent continuer à vivre ainsi ; cela est tout naturel. Il faut qu’elles puissent se toiletter, recevoir, fréquenter le monde et les spectacles. Ce n’est pas leur faute s’il en est ainsi, c’est la faute de leur éducation, ou plutôt celle des habitudes et des exigences de la société dont elles font partie. Mais toutes ces exigences occasionnent des dépenses dont le jeune homme à marier s’épouvante avec raison. Ce sont ces mêmes exigences, portées à l’excès, qui font que dans la vieille Europe un si grand nombre de jeunes gens préfèrent vivre dans le célibat et le libertinage que se choisir une compagne pour la vie. Une femme légitime est un objet de luxe, un joyau de prix dont les riches seuls peuvent ambitionner la possession.

« On peut à peine aujourd’hui apercevoir une différence dans le degré de fortune des citoyens. Le jeune commis de bureau, dont le revenu ne dépasse pas deux on trois cents louis par an veut paraître aussi riche que le fonctionnaire qui en a six cents : sa table est aussi abondamment pourvue ; il a, comme lui, les meilleurs vins, la vaisselle la plus coûteuse ; la toilette de sa femme est tout aussi coûteuse ; leurs enfants sont parés avec le même luxe extravagant. Et pourquoi y aurait-il une différence ? Ne voient-ils pas la même société ? Ne sont-ils pas journellement en contact avec les mêmes personnes ? Comment une jeune et jolie femme pourrait-elle se résigner à vivre dans la retraite, lorsqu’elle a déjà eu l’honneur de danser avec l’aimable colonel V***, avec le beau Monsieur T***, de recevoir des compliments de l’élégant et galant M. N*** ? C’est à en faire tourner la tête aux moins étourdies. Aussi-le jeune couple ne fera-t-il halte sur cette route périlleuse que lorsque le mari ne pourra plus cacher à sa belle et chère moitié qu’il à trois ou quatre poursuites sur les bras, que leurs meubles vont être saisis et vendus, s’il ne trouve immédiatement cinquante louis à emprunter.

« Je te ferai grâce de ce qui se passe alors assez souvent entre lui et les usuriers.

« Quand les cultivateurs viennent à la ville vendre leurs denrées ou acheter les choses nécessaires à leur vie simple et modeste, ils ne se doutent guère qu’un certain nombre de ceux qu’ils rencontrent, et qui quelquefois les traitent avec arrogance, sont au fond, beaucoup moins riches qu’eux. À les voir si prétentieusement vêtus, bottes luisantes, pantalon collant, chapeau de soie, veste et habit de la coupe des premiers tailleurs de la ville, montre et chaîne d’or, épinglette et boutons d’or, ils les prendraient pour de petits Crésus. Ils croiraient à peine celui qui leur dirait que plusieurs de ces milords ne sont pas même propriétaires de ce qu’ils portent sur leur corps, qu’ils doivent leurs hardes à leur tailleur, leurs bottes au cordonnier, leurs bijoux à l’orfèvre, et que jamais probablement ils ne seront en état de les payer. On en a vu sortir ainsi de leur maison le matin, et s’arrêter en passant chez un ami pour emprunter la somme nécessaire à l’achat du dîner.

« Il existe dans les classes élevées de la société de nos villes, une somme de gêne et d’embarras dont tu n’as pas d’idée. Chez elles, la vanité étouffe le sens commun ; la maxime, « vivons bien tandis que nous vivons, » l’emporte sur toutes les autres. Des hommes fiers, hautains, aristocrates, ne craignent pas de laisser leurs femmes et leurs enfants à la charge du public, après avoir eux-mêmes vécu dans l’opulence.

« À ce propos, il faut que je te raconte un fait qui m’a vivement impressionné. Tu as peut-être lu dernièrement sur les journaux la mort de M. X***. J’avais eu des rapports assez intimes avec lui depuis quelques années ; il s’était toujours montré fort bienveillant à mon égard, et lorsque j’appris sa maladie je m’empressai de le visiter. Son mal provenait en grande partie de tourments d’esprit, d’inquiétudes causées par de folles spéculations sur les propriétés foncières. Il ne pouvait s’empêcher d’exprimer tout haut des regrets que, dans son état de santé, il eût cachés avec le plus grand soin.

« Voyez, me dit-il, d’une voix qui s’éteignait et me faisait monter les larmes aux yeux, voyez ce que c’est que cette vie du monde ! J’ai vécu dans l’opulence, j’ai eu beaucoup d’amis, j’ai mené grand train, et je vais en mourant laisser mes enfants non seulement sans fortune, mais dans le besoin et les dettes. J’ai joué ce qu’on appelle un rôle important dans le monde, j’ai occupé une position élevée, j’ai gagné des milliers de louis, ma maison, meublée magnifiquement, était ouverte à la jeunesse qui voulait s’amuser, ma femme et mes filles n’épargnaient rien pour paraître et briller… Mais qu’y a-t-il de sérieux dans tout cela ? Quel bien ai-je fait ? La vie d’une créature raisonnable doit-elle avoir un but aussi futile ?

C’est en exprimant de tels regrets qu’il vit approcher son dernier moment. Le lendemain, il expirait dans mes bras.

« J’étais là, seul, avec la famille. Pas un de ses anciens amis, de ceux qu’il invitait chaque jour à ses fêtes, ne se trouvait à son chevet.

« Et dire, mon cher ami, que cette vie est celle d’un grand nombre, dans cette classe qu’on appelle la classe bien élevée ! Tout le produit de leur travail passe en frais de réception, de toilette ou d’ameublement.

« Tu me diras : mais ne sont-ils pas libres d’agir autrement ? Quelle loi les empêche d’employer leur temps et leur argent d’une manière plus rationnelle ? Aucune, sans doute ; mais la société exerce sur ses membres une espèce de pression à laquelle ils ne peuvent échapper ; celui qui se conduit autrement que la classe à laquelle il appartient est aussitôt montré du doigt. Chose étrange ! l’homme d’ordre, l’homme de bon sens qui prendra soin d’appliquer une partie de son revenu à des objets utiles, passera souvent pour mesquin, tandis que le bon vivant qui dissipera son revenu et le revenu d’autrui dans la satisfaction égoïste de ses appétits grossiers, sera considéré connue un homme libéral et généreux, Ainsi le veut une société fondée sur l’égoïsme et la vanité.

« Mais il faut dire pourtant que cette conduite extravagante n’est pas générale, et que bon nombre de familles pourraient offrir un agréable contraste avec celles dont je viens de parler. Je pourrais te citer, entre autres, la famille de la jeune pensionnaire dont il a été question dans ma dernière lettre, qui me paraît un modèle de bonne administration. J’y suis devenu presque intime, et j’ai pu admirer le bon ordre qui règne dans la maison, la méthode qui préside à toute chose, et la constante harmonie qui existe entre tous les membres de la famille. Sans être dans l’opulence, ou peut dire qu’ils vivent dans l’aisance et le confort, grâce à l’esprit de conduite et d’économie de celle qui dirige la maison. L’intérieur de leur demeure présente un singulier mélange d’élégance et de simplicité. Un goût exquis se fait remarquer dans le choix et la disposition de l’ameublement. Point de faste inutile, point de folle dépense. La maîtresse de la maison connaît la somme dont elle peut disposer, et elle se garde bien de dépasser son budget. Du reste, elle peut, à la fin de l’année, rendre un compte fidèle de son administration. Chaque sou dépensé est indiqué dans un petit régistre soigneusement tenu. Elle sait ce qu’ont coûté la nourriture, la toilette, la domesticité, l’éclairage, le chauffage, les souscriptions, charités, etc. De cette manière la dépense n’excède jamais le revenu. On ne s’endette pas. Au contraire, une petite somme est chaque année mise de côté pour les jours de la vieillesse, ou pour aider l’établissement des enfants.

« Malgré ta dignité de maire, de juge de paix, de major de milice, de père de famille, etc., il faut pourtant bien que je te dise un mot des progrès de ma dernière liaison. Tu as été mon confident avant de cumuler toutes les charges importantes que tu remplis aujourd’hui, tu ne saurais convenablement te démettre de ce premier emploi. Je sais pourtant que je m’expose à perdre la bonne opinion que tu pouvais avoir de moi ; je vais être à tes yeux un inconstant, un esprit volage, un grand enfant en un mot. Mais, mon cher ami, si tu connaissais bien la vie et la destinée des gens de mon état, tu verrais que ma conduite, après tout, n’a rien de fort étrange. Quand on ne peut se marier avant l’âge de trente ans, l’inconstance devient pour ainsi dire une nécessité de l’existence. La jeune fille qu’on aime à vingt ans, ne peut rester jeune indéfiniment ; on ne saurait exiger qu’elle vieillisse dans l’attente, que sa beauté se fane, qu’elle nourrisse pendant de longues années un sentiment dont la conséquence peut devenir pour elle un célibat forcé. En supposant qu’elle le voulût, ses parents y mettraient bon ordre. Elle en épouse un autre. Elle remplit fidèlement ses devoirs d’épouse et de mère. Le jeune homme, qui l’aima d’abord, se sent oublié, se console peu à peu, et porte ses vues ailleurs.

« Après ce petit exorde, laisse-moi, mon bon ami, t’entretenir un peu de ma jeune pensionnaire. Je suis accueilli dans sa famille avec tous les égards possibles. Ma petite amie, que j’appellerai Antonine, est l’aînée de trois sœurs, dont la dernière est encore au couvent. Elle-même me parut d’abord regretter d’en être sortie ; elle ne parlait qu’avec émotion des bonnes dames directrices et des petites amies quelle y avait laissées. Cet ennui cependant s’est dissipé peu à peu, grâce à l’ardeur avec laquelle elle s’est livrée à tous les travaux domestiques qui conviennent à son sexe, et dont la connaissance pratique formait comme le complément de son éducation de couvent. Sa mère, qui me paraît être une femme supérieure, et parfaitement au fait des devoirs de son état, l’instruit de tout ce qui concerne la tenue d’une maison. Elle lui fait faire ce qu’elle appelle l’apprentissage de sa profession. À l’heure qu’il est, Antonine et sa sœur remplissent, chacune à son tour, les devoirs de maîtresse de maison, veillant à la propreté générale et à tous les détails du ménage, surveillant la cuisine, commandant les domestiques, et mettant elles-mêmes la main à l’œuvre lorsqu’il en est besoin. Elles s’acquittent de ces devoirs sans confusion, sans murmure, avec une sorte d’enjouement. Il m’est arrivé d’entrer une fois sans être annoncé et d’apercevoir Antonine vêtue en négligé, occupée à essuyer les meubles du salon. Elle était charmante à voir. Elle rougit légèrement, non de honte d’être surprise faisant un travail domestique — elle a trop d’esprit pour cela — mais sans doute parce qu’elle ne m’attendait pas, et peut-être aussi parce qu’elle lisait dans mes yeux combien je l’aimais dans sa tenue simple et modeste. D’après ce que dit leur mère, qui parle volontiers de ces détails en ma présence, Antonine et sa sœur sont ainsi occupées de travaux de ménage, depuis le matin jusqu’à midi ; elles changent alors de toilette, et leur après-midi se passe dans des travaux de couture, et quelquefois de broderie. Elles ont appris à tailler elles-mêmes leurs vêtements, et elles peuvent façonner de leurs mains tous leurs articles de toilette, depuis la robe jusqu’au chapeau. C’est une espèce de jouissance pour elles, en même temps qu’une grande économie pour la maison. Leur toilette d’ailleurs est remarquable par son extrême simplicité, en même temps que par son élégance, preuve à la fois de bon goût et de bon sens.

« Combien de jeunes filles cherchent à vous éblouir par la richesse et l’éclat de leur toilette, et se croient d’autant plus séduisantes qu’elles affichent plus de luxe ! Elles ne savent pas que ces goûts extravagants épouvantent les jeunes gens et en condamnent un grand nombre au célibat. Passe pour celles qui ne sont pas belles, et qui n’ont aucun autre moyen d’attirer l’attention ; mais quel besoin la jolie jeune fille a-t-elle de tant se parer pour être aimable ?

« De temps à autre, mais assez rarement, Antonine et sa sœur sortent avec leur mère dans l’après-midi, soit pour magasiner, soit pour faire quelques visites Le soir, elles lisent, ou font de la musique dans le salon. Que crois-tu qu’elles lisent ? Tu as peut-être entendu dire que les jeunes filles ne peuvent lire autre chose que des romans ? Détrompe-loi. Antonine n’est pas aussi forte sur les mathématiques que l’était madame du Châtelet, mais elle lit de l’histoire, et même des ouvrages de sciences, de philosophie, de religion, de voyages, etc. Je l’ai surprise un jour absorbée dans le Traité de Fénélon sur l’Éducation des Filles, un autre jour dans celui de Madame Campan sur le même sujet. Il est vrai qu’elle parcourt peut-être avec encore plus de plaisir les poésies et les petites historiettes dont son père lui permet la lecture. Mais elle juge tous ces ouvrages avec une raison, un goût qu’on rencontre assez rarement parmi nous. Sa conversation m’intéresse et me charme de plus en plus. Quelles que soient les qualités littéraires de son futur mari, elle sera parfaitement en état de le comprendre.

« Je ne lui ai encore rien dit de mes sentiments ; elle n’en sait que ce qu’elle a pu lire dans mes yeux. Mais je songe quelquefois qu’elle réunit en grande partie tout ce que j’ai toujours désiré dans une femme. Que dirais-tu si elle allait devenir la plus belle moitié de moi-même ? Mais, en supposant que je ne lui fusse pas antipathique, pourra-t-elle, ou voudra-t-elle attendre deux ou trois ans ? Car dans le cas même où la fortune me serait favorable, ce ne serait pas avant deux ans qu’il me sera donné d’accomplir cet acte solennel de ma vie.

« Je pense avoir deux rivaux cependant dans deux jeunes gens que je rencontre assez régulièrement dans la famille. L’un est étudiant comme moi, et l’autre employé d’une de nos premières maisons de commerce. Leur fortune, est à peu près égale à la mienne c’est-à-dire qu’il n’ont rien. Ni l’un ni l’autre toutefois n’a l’air de s’en douter. C’est à qui fera les plus riches cadeaux à Antonine et à sa sœur. C’est au point que, la mère de celles-ci s’est crue obligée d’intervenir, et de s’opposer formellement à cette étrange mode de faire sa cour. Ces jeunes messieurs, disait-elle l’autre jour, feraient beaucoup mieux d’employer l’argent de leurs cadeaux à se créer un fonds d’épargnes. Cette remarque et d’autres que j’entends faire de temps en temps sur le compte de mes rivaux me rassurent, et me font croire que mon système, qui est tout l’opposé du leur, ne déplaît pas trop. Le père d’Antonine surtout ne peut cacher son dédain pour ces jeunes freluquets, qui, faute d’autres qualités, cherchent à se faire aimer à prix d’argent

« L’un d’eux toutefois est, paraît-il, un magnifique danseur, et si plus tard Antonine prenait du goût pour les bals ou les soirées dansantes, il pourrait bien me faire une redoutable concurrence. Ajoutons que tous deux sont excessivement particuliers sur leur toilette, et qu’ils ne viennent jamais sans être peignés, frisés, pommadés et tirés à quatre épingles ; avantage qui, soit dit en passant, me fait complètement défaut.

« Je ne manquerai pas de te tenir au courant des événements. Mais comme « de soins plus importants je te sais occupé, » je te laisse pleine liberté de lire ou de ne pas lire mes confidences amoureuses, et par conséquent de n’y pas répondre.

« J’ai passé ma soirée d’hier avec notre ancien confrère de collège, le Dr E. T.…, lequel, entre parenthèse, est en voie de réussir, grâce à ses talents et à la confiance qu’il inspire ; et après avoir longtemps parlé de toi, nous passâmes en revue toute la liste des jeunes gens qui ont quitté le collège vers la même époque que nous. Nous fûmes nous-mêmes surpris du résultat de notre examen. Calixte B*** est parti pour la Californie, il y a deux ans, et nous n’en avons pas de nouvelles. Joseph T… s’est fait tuer l’année dernière dans l’armée du Mexique. Tu te souviens de Pascal D…, toujours si fier, si prétentieux ? Il est, paraît-il, garçon d’auberge, quelque part dans l’État de New-York. Quant à ce pauvre Alexis M…, autrefois si gai, si aimable, si amusant, tu as sans doute entendu parler de sa malheureuse passion pour la boisson ? De fait, cette fatale tendance chez lui se révélait déjà au collége. Eh bien ! après avoir dans ces derniers temps, grâce à nos remontrances et à nos pressantes sollicitations, cessé tout-à-fait de boire, il a recommencé comme de plus belle, puis il est tombé malade, et à l’heure où je t’écris, il n’en a pas pour quinze jours à vivre. George R…, qui, par ses talents, ses rapports de société, sa position de fortune, promettait de fournir une carrière si brillante, finira probablement de la même manière. La débauche en mine aussi quelques-uns et les conduira infailliblement aux portes du tombeau. Ce tableau n’est pas réjouissant, n’est-ce pas ? Il est pourtant loin d’être chargé, et je pourrais t’en dire bien davantage si je ne craignais de blesser la charité.

« Tu n’as pas d’idée, mon cher, des ravages que fait l’intempérance parmi la jeunesse instruite de nos villes. Nous étions dix jeunes étudiants, dans la première pension que j’ai habitée ; nous ne sommes plus que trois aujourd’hui. Les sept autres sont morts dans la fleur de l’âge, quelques-uns, avant même d’avoir terminé leur cléricature. Tous ont été victimes de cette maudite boisson qui cause plus de mal dans le monde que tous les autres fléaux réunis. Après avoir d’abord cédé avec répugnance à l’invitation pressante d’un ami, ils sont devenus peu-à-peu les esclaves de cette fatale habitude. Le jeune homme qui veut éviter ce danger n’a guère d’autre alternative que de renoncer héroïquement à goûter la liqueur traîtresse. Il se singularisera, il est vrai, mais l’avenir le récompensera amplement du sacrifice qu’il aura fait.

« Avec quel bonheur, mon ami, nous avons détourné nos regards de ce tableau lugubre pour les reporter sur celui que nous offre ta vie pleine d’héroïsme et de succès si bien mérités ! Tu es notre modèle à tous. Tu nous devances dans le chemin des honneurs et de la fortune. Oh ! encore une fois, bénis, bénis ton heureuse étoile qui t’a guidé vers la forêt du canton de Bristol.

« En terminant ma lettre, je dois te rappeler que si d’un côté je te dispense de répondre à mes confidences amoureuses, d’un autre côté je tiens plus que jamais à ce que tu me révèles tous les secrets de ta prospérité. Fais-moi part aussi des mesures que tu te proposes d’introduire en ta qualité de maire, Tout cela m’intéresse au plus haut degré.

« Et maintenant, monsieur le maire, permettez-moi de vous souhaiter tout le succès possible dans vos réformes et dans toutes vos entreprises publiques et privées. Veuillez faire mes amitiés à madame la mairesse, ainsi qu’à l’ami Doucet, et me croire


« Tout à vous,

« Gustave Charmenil. »