Jean Ziska/Chapitre 9

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Jean Ziska
Jean ZyskaMichel Lévy frères (p. 99-105).
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IX.


La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé hussite, pour tâcher d’éclaircir les dogmes, n’aboutirent à rien. On ne put s’entendre, les uns y portant trop d’emportement, les autres trop d’hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d’avoir un roi, envoya en ambassade deux grands, deux nobles, deux consuls de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques de l’Université (Jean Cardinal, et Pierre, l’Anglais), à Wladislas Jagellon, roi de Pologne, pour lui offrir la couronne de Bohême. Les modérés eurent la mortification bien méritée d’être éconduits. En vain il exposèrent leurs griefs contre Sigismond, alléguant que les nations polonaise et bohème devaient faire cause commune, Sigismond étant l’ennemi de la langue slave, et ayant déjà causé de grands dommages à la Pologne ; Sa Sérénité le roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et l’empereur, les paya de défaites, s’effraya de leurs quatre articles, et finit, après les avoir promenés de conférences en conférences, par leur promettre sa protection pour les réconcilier avec Sigismond et avec le pape. Les mandataires du juste-milieu bohème subirent en outre la honte d’être logés en Pologne dans des endroits séquestrés et inhabités ; parce que, comme le pape avait décrété d’interdiction tous les lieux souillés par leur présence, le peuple aurait été privé du service divin là où ils auraient séjourné.

Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur guerre de partisans, et les troupes impériales entretenaient leur fureur par des provocations féroces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des sorties, entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient les communiants, et faisaient boire le vin des calices à leurs chevaux. De leur côté, les Praguois enlevèrent le château de Conraditz, après que la garnison eut capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut brûlée.

Dès les premiers jours de l’année 1421, Ziska sortit de Prague pour aller visiter ses bons amis et ses beaux-frères ; c’est ainsi qu’il appelait les moines. Il faut répéter ici que cette guerre aux couvents ne manquait pas de périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On ne les prenait déjà plus à l’improviste ; tous s’étaient mis en état de défense, et soutenaient de véritables sièges. Les nonnes mêmes, appelant les troupes impériales à leur secours, faisaient bonne résistance, et subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés, on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunées, dit-on, moururent de peur avant que l’implacable main des Taborites se fût appesantie sur elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers les bois et les montagnes.

Ziska passait sans interruption et sans repos d’une conquête à l’autre. La ville royale de Mise[1] se rendit à lui volontairement. C’était la patrie de Jacobel, qui l’avait convertie au hussitisme. La forteresse de Schwamberg capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans cette révolution, fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le même sort. Cottiburg se défendit ; plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut livrée par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un trou de la muraille, pour qu’on le lui remplit d’argent. Les Taborites châtièrent sa lâcheté après en avoir profité, et l’immolèrent le premier. Ziska avait été aigri durant le siège de cette ville par les bravades des femmes, qui s’étaient montrées nues sur les murailles pour l’insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de leurs prêtres y avaient été brûlés. Il fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de l’épée, et cette fois n’épargna ni femmes ni enfants. On fit brûler les gentilshommes, les prêtres, et bon nombre d’ouvriers. Les femmes taborites se chargèrent de l’exécution des femmes catholiques, « sans même épargner les femmes grosses. » Cette ville d’Iduméens et d’Amalécites, comme disaient les Taborites, fut traitée avec toute la fureur que comportaient leurs sinistres prophéties. Un historien raconte avoir vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette affreuse tragédie. « Dans le cimetière de cette ville, dit-il, il y a une si prodigieuse quantité de dents humaines, que, quand il pleut surtout, on peut amasser dans la terre amollie des dents toutes pures. Si vous enfoncez le doigt dans la terre, vous y trouverez des essaims de dents. Et même dans les fentes des murailles, où elles sont mêlées au ciment. Cela vient, m’a-t-on dit, de ce que ceux qui ont été massacrés là n’ont point été inhumés, etc. »

Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s’y conduisirent avec plus de douceur ; Ziska commanda d’épargner le sang. Les prêtres ne furent brûlés qu’après avoir refusé pendant tout un jour d’embrasser le hussitisme. Un jour de patience, c’était beaucoup pour les vainqueurs, à ce qu’il paraît. Les habitants de Melnik envoyèrent des députés pour faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut traitée comme Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss. Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudnitz se rendirent et firent profession de foi taborite. Les habitants furent les premiers à brûler leurs églises, à ruiner leurs couvents, à massacrer leurs moines, et à jeter leurs prêtres dans la poix ardente.

De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, dans le Bœhmer-Wald. C’est là que les années précédentes, et récemment encore, les ouvriers des mines, qui étaient presque tous Allemands et du parti de l’empereur[2], avaient persécuté les Taborites. Ils se les achetaient les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On en avait jeté dix-sept cents dans la première mine, treize cents dans la seconde, et autant dans la troisième. « C’est pourquoi, dit un historien, on a toujours célébré l’office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que personne ait pu l’empêcher, jusqu’en 1621. »

En apprenant l’approche du vengeur, ceux de Cuttemberg allèrent au-devant de lui, avec un prêtre qui portait l’Eucharistie. Ils se mirent tous à genoux pour demander grâce, et ils l’obtinrent. Quoi qu’on en ait dit, Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique, et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu’ils lui paraissaient nécessaires au succès de son œuvre. Les mines d’argent de Cuttemberg étaient le trésor du royaume ; et Ziska, d’accord avec ceux de Prague, résolut de conserver cette province. Un prêtre taborite reprocha aux Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n’y plus retomber, et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient changer de religion seraient traités en frères ; tous ceux qui ne le voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer où bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence de Ziska ne lui profita pas, et qu’il fut forcé de l’abjurer plus tard. Il est évident que, dans la marche politique qu’il s’était tracée, tout mouvement de pitié devenait une faute.

Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague, lorsque la nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver, avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska, comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner l’élan nécessaire à une résistance désespérée, avait favorisé cet élan, et avait paru le partager entièrement. À cette époque de fièvre et d’angoisse, on l’avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin d’imprimer plus d’autorité à son commandement. Il s’était fait taborite en apparence. Il avait administré lui-même la communion, il avait prêché et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après la défaite et la fuite de l’empereur, et durant les conférences pour la religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu son influence dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin ; et sans se prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait adhéré, plutôt sous main qu’ostensiblement, aux quatre articles dont les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque, il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices selon les missels et administrer la communion par un prêtre calixtin, qui ne le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits sacerdotaux. Rien n’était plus opposé aux idées et aux sympathies des Taborites ; et cependant, soit qu’il mît un art infini à leur faire accepter cette conduite, soit qu’ils sentissent le besoin de ce chef invincible, ils n’avaient point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils trop divisés en fait de principes pour former une sédition de quelque importance. Mais, à mesure que l’adhésion des villes et le progrès de leur propagande leur donnèrent de l’assurance, un élément de révolte se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné indifféremment le nom de Picards à la secte qui s’était introduite au sein du taborisme, vers l’année 1417. Le moine Prémontré Jean en était un des plus ardents apôtres, et nous verrons bientôt qu’il essaya d’ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.

Ziska, sentant qu’un ferment de discorde s’était introduit parmi les siens, résolut de le combattre énergiquement. La capitulation de Cuttemberg n’avait pas été observée très-fidèlement par les Taborites de Prague ; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut épargner les bâtiments d’un superbe monastère, et défendit à ses gens de l’endommager en aucune façon. Cependant un d’entre eux y mit le feu durant la nuit. Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance, avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d’approuver l’incendie et de vouloir récompenser d’une bonne somme d’argent celui qui viendrait s’en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta l’argent, et le lui fit avaler fondu ; ensuite il décréta de fortes peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre. On peut croire, d’après cette mesure, qu’en plus d’une occasion ses intentions de vengeance à l’égard des vaincus avaient été outre-passées, et qu’il n’avait pas toujours été aussi obéi qu’il avait voulu le paraître. Cependant il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui ; et, entraînant ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux Calixtins de Prague, et non à lui.

Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères : à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de Saint-Georges, qu’on avait épargnées jusque-là parce qu’elles étaient toutes filles de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été massacrées au pied de l’autel, la légende rapporte que la statue de la Vierge détourna la tête, et que l’enfant Jésus, qu’elle portait dans son giron, lui mit le doigt dans la bouche.

Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur catholique Jean de Michalovitz, à qui l’on enleva dans le même temps une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de reprendre Boleslaw.


  1. Ou Meiss.
  2. Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux ouvriers et aux paysans de cette frontière depuis l’an 1040, pour l’avoir vaillamment défendue contre l’empereur Henri III. Ils ne payaient pas d’impôts, avaient un sénat particulier, etc.