Jean de la Roche/11

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Calmann-Lévy (p. 109-126).



XI


Je comptais les heures du jour et de la nuit avec une impatience découragée. J’allais à la chasse et je ne voyais pas seulement lever le gibier. J’inventais des buts de promenade où je ne me rendais pas, des affaires dont je n’avais nul souci. Je ne pouvais rester en place. Je fuyais mes amis et mes connaissances. Leurs questions me mettaient au supplice. Pourtant tout le monde savait déjà la vérité. Love n’en avait pas fait mystère. Loyale et brave, elle avait dit aux personnes qui venaient s’informer de l’état de son père et de son frère, et qui lui laissaient voir leur curiosité sur mon compte, qu’elle m’avait donné sa parole, mais qu’elle ne savait plus quand elle pourrait la tenir. Et elle racontait ingénument l’opposition bizarre et maladive de Hope à tout projet de ce genre. Elle parlait de moi avec une vive reconnaissance, une grande sympathie, une franchise qui paralysait la raillerie et confondait la malveillance. Elle avait mille fois raison et rien ne lui semblait plus facile que de dire ce qu’elle pensait, puisque la vérité était la chose la plus honnête et la plus droite qu’elle eût pu inventer.

Tout cela m’était rapporté par M. Louandre et par M. Rogers, le médecin anglais que la famille Butler avait mandé de Paris, et qui m’avait pris en amitié. Il m’écrivait de temps en temps ; mais il me rassurait sur les sentiments de ma fiancée sans me rassurer sur la santé de son frère, et M. Louandre me disait, au contraire, que la maladie de l’enfant était légère, tandis que la faiblesse de sa sœur pour lui était une chose grave.

Je ne savais donc plus que penser. Love ne m’écrivait plus. Deux semaines s’étaient écoulées sans que l’on pût couper les accès de fièvre de Hope, et sans qu’il eût été possible de rien tenter pour le faire revenir de sa fantaisie. M. Louandre résumait ainsi la situation ;

— Certes, elle vous aime, même beaucoup. Elle est charmante quand elle parle de vous ; mais elle dit trop tranquillement tout le bien qu’elle en pense. Votre nom ne la fait pas rougir. Elle a une manière de vous aimer qui fera votre bonheur si vous l’épousez, mais qui ne vaincra pas les obstacles à votre mariage, s’il s’en présente de sérieux. Ne l’aimez donc pas si follement ; apaisez-vous !

— Ah ! taisez-vous, lui répondais-je avec amertume ; je ne pense que trop comme vous ! Elle aime trop sa famille pour aimer un nouveau venu. Elle est adorable, mais elle n’a pas d’amour pour moi. Et moi, je le vois de reste, mais je l’adore ! Ne me dites plus rien d’elle. Laissez-moi attendre et souffrir.

Devant ma mère, j’affectais la confiance et la gaieté. Seul, j’étais en proie aux furies. J’accusais Love, j’essayais à me détacher d’elle, et, chose horrible à penser, il y avait des moments où je me surprenais à désirer la mort de son frère ; mais ce monstrueux souhait ne me soulageait pas. Je sentais bien que, si je devenais la cause de cette mort. Love ne pourrait jamais se décider à me revoir.

Au bout de cette mortelle quinzaine, j’appris par un indifférent que le jeune Butler était mieux, et qu’on l’avait vu se promener en voiture du côté de la Chaise-Dieu. N’y tenant plus et me sentant devenir fou, je partis à tout hasard pour Bellevue.

— Peut-être s’est-on trompé, me disais-je. Si Hope était guéri, ne me l’eût-on pas fait savoir ? S’il ne l’est pas, s’il garde encore le lit, je pourrai au moins dire à Love quelques mots dans une autre pièce. D’ailleurs, je verrai M. Butler ; il est réellement guéri, lui, il s’expliquera. Si je ne peux parler ni à l’un ni à l’autre, j’apercevrai peut-être ma fiancée. Je connais maintenant la maison : je saurai me glisser dans tous les coins. Et, quand même je resterais dehors, quand même je ne verrais que la lumière des croisées, il me semble que cela me rendrait un peu de calme pour attendre, ou de force pour accepter mon destin.

Au point où nous en étions, ma visite ne pouvait plus compromettre personne. J’avais bu résolûment la petite honte de mon amour contrarié et de mon avenir remis en question. Je ne sacrifiais plus rien à la vanité. Quant à Love, elle avait conquis par sa franchise l’estime et le respect de tous les honnêtes gens. Je n’avais donc à ménager que la fantaisie et la maladie d’un enfant : cela ne me semblait pas bien difficile.

Comme j’étais à moitié chemin déjà, M. Black me revint en mémoire. Le pauvre garçon m’avait toujours déplu ; je me mis à le prendre en horreur, je ne sais trop pourquoi, si ce n’est parce que j’avais l’esprit malade. Je m’imaginai qu’il excitait Hope contre moi, que j’avais surpris des regards malveillants à la dérobée, des sourires de dédain en ma présence, enfin que je devais me méfier de lui et m’introduire à Bellevue sans qu’il me vît.

Il n’était que trois heures de l’après-midi. Je me trouvais à une lieue d’Allègre, où j’avais l’habitude de faire reposer mon cheval, quand je suivais cette route pour gagner la Chaise-Dieu. Je résolus de m’arrêter trois ou quatre heures là où j’étais pour attendre la nuit, et, prenant à droite un petit chemin de traverse, j’atteignis le hameau de Bouffaleure, où je mis mon cheval chez un paysan. De là, pour tuer le temps, je me rendis à pied au cratère de Bar, situé à peu de distance, et que je n’avais jamais eu la curiosité de gravir.

L’antique volcan s’élève isolé sur un vaste plateau très-nu et assez triste. Il est là comme une borne plantée à la limite de l’ancien Vélay et de l’ancienne Auvergne. Du sommet de ce cône tronqué, la vue est admirable et s’étend jusqu’aux Cévennes. Une vaste forêt de hêtres couronne la montagne et descend sur ses flancs, qui se déchirent vers la base. Le cratère est une vaste coupe de verdure parfaitement ronde et couverte d’un gazon tourbeux où croissent de pâles bouleaux clair-semés. Il y avait là jadis un lac qui, selon quelques antiquaires, était déjà tari au temps de l’occupation romaine, et qui, selon d’autres, a pu servir de théâtre à leurs naumachies. La tradition du pays est plus étrange. Les habitants du Forez se seraient plaints des orages que le lac de Bar attirait et déversait sur leurs terres. Ils seraient venus à main armée le dessécher avec du vif-argent.

Je me laissai tomber sur l’herbe vers le milieu du lac tari. Les bouleaux interceptaient fort peu la vue, et mon regard embrassait l’épaisse et magnifique ceinture de hêtres qui entourent le rebord du cirque avec une régularité que ne surpasseraient guère les soins de l’homme. De là, on pourrait se croire dans le bassin d’une plaine, si l’on ne consultait l’aspect du ciel, qui, au lieu de fuir à l’horizon par une dégradation de tons et de formes, révèle, par l’intensité uniforme du bleu et par le dessin inachevé des nuages, le peu d’espace que la plate-forme boisée occupe.

Le lieu est d’une tristesse mortelle, et je m’y sentis tout à coup saisi par le dégoût de la vie qu’inspirent certains aspects solennels et sauvages de la nature, peut-être aussi l’oppression de ce ciel étroit qui écrase les cimes enfermées par des rebords, et qui semble mesuré à l’espace d’une tombe. Je mis ma tête dans mes mains, et je donnai cours aux sanglots que j’étouffais depuis si longtemps.

Je m’éveillai comme en sursaut en m’entendant appeler par mon nom… La voix de Love dans cette morne solitude, d’un accès sinon difficile, du moins pénible, et où je m’étais dit avec une sorte de sécurité douloureuse : « Là du moins, les oiseaux du ciel verront seuls ma faiblesse et mes pleurs !… » Cela était si invraisemblable, que je n’y crus pas d’abord. C’était Love pourtant. Elle accourait vers moi, marchant comme un sylphe sur le gazon mou et ployant du cratère. Elle était animée par la marche et par l’inquiétude ; mais, quand elle se fut arrêtée un instant pour respirer en me serrant les mains, elle redevint pâle, et je vis qu’elle aussi avait beaucoup veillé et beaucoup souffert.

— Ne me dites rien ici, répondit-elle à mes questions inquiètes ; venez dans le bois. Je veux vous parler sans qu’on le sache. Mon père et mon frère sont en voiture au bas de la montagne, du côté d’Allègre. Ni l’un ni l’autre n’auraient la force de monter jusqu’ici. Moi, je vous ai aperçu, traversant une petite clairière. Comment je vous ai reconnu de si loin, quand personne autre ne pouvait seulement vous apercevoir, c’est ce que je ne peux pas vous expliquer ; cependant j’étais sûre de vous avoir reconnu. Je n’en ai rien dit ; mais, comme mon père m’engageait à grimper au cratère avec M. Black, j’ai accepté. Je me suis arrangée pour perdre mon compagnon dès l’entrée du bois. Ce n’a pas été difficile. J’ai coupé en droite ligne, à pic, sous les arbres ; M. Black est trop asthmatique pour en faire autant. Je lui ai crié de suivre le sentier, et le sentier aboutit là-bas, à droite. Je le sais, je suis déjà venue ici deux fois. C’est pourquoi je vous emmène à l’opposé. Mon père m’a donné deux heures, pendant qu’il reste assis avec Hope sur le bord du ruisseau. J’ai gagné une demi-heure en montant tout droit ; je gagnerai un quart d’heure en descendant de même, et M. Black deviendra ce qu’il pourra.

En parlant ainsi, elle m’entraînait vers le fourré, où nous arrivâmes en peu d’instants. Le lac n’a guère qu’un demi-quart de lieue de diamètre. Aussitôt qu’on a franchi la couronne boisée du cratère, le terrain se précipite, et l’immense horizon se découvre à travers les arbres.

Love s’assit auprès de moi sur la mousse, au milieu des genêts en fleur. De là, nous apercevions, comme deux points noirs, M. Butler et son fils au bord du ruisseau. La voiture et les domestiques étaient à l’ombre un peu plus loin. Love, s’étant assurée que nous étions bien cachés, même dans le cas où Junius Black aurait l’esprit de venir de notre côté, me regarda enfin, et, voyant ma figure altérée, elle perdit la résolution qui l’avait soutenue jusque-là.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, comme vous avez du chagrin ! Ah ! si vous m’aimez tant que cela, et si vous manquez de courage, que vais-je donc devenir, moi ?

— Si je vous aime tant que cela !… Vous avez donc pensé que je vous aimais peu et tranquillement ?

— Peu, non ! Je ne vous aimerais pas si je ne me croyais pas beaucoup aimée ; mais, tant que le devoir ne nous enchaîne pas l’un à l’autre, nous ne pouvons pas sacrifier celui qui nous enchaîne à notre famille. Pourriez-vous hésiter entre votre mère et moi ?

— Il me semble que je n’ai pas hésité quand je vous ai donné ma parole de me séparer d’elle pour vous suivre, s’il le fallait, à mille lieues de ce pays.

— C’est vrai, répondit miss Love en pâlissant, vous m’avez promis et juré plus que je ne demandais, car je comptais bien et je compte toujours que nous resterons en France. J’ai pensé que vous étiez très-enthousiaste, très-vif en paroles, et qu’au besoin vous reculeriez devant un pareil sacrifice.

— Vous vous êtes trompée, je ne reculerais pas.

— Eh bien, c’est peut-être mal de m’aimer à ce point-là ; mais vous n’êtes pas dans la même situation que moi. Votre mère, vous me l’avez dit, désirait notre mariage, et l’idée de votre bonheur lui eût fait tout accepter. C’est la consolation des cœurs généreux que de savoir s’oublier pour ceux qu’on aime. Chez nous, ce n’est pas la même chose. J’ai affaire à un père qui ne saurait pas vivre sans moi, à un frère…

— C’est de lui qu’il faut me parler ; voyons ! Votre père n’exigera rien de moi qui ne soit accepté d’avance ; mais l’enfant, le terrible enfant ! C’en est donc fait ! il est guéri, il est heureux… Je le vois là-bas qui joue avec son chien, et j’entends, je crois entendre son rire, qui monte jusqu’ici. C’est vous, Love, qui avez fait encore ce miracle, et, cette fois, le remède que vous avez mis sur la plaie, ce n’est pas ma soumission, c’est votre abandon et ma mort.

Love ne répondit rien. Elle regardait fixement du côté de son frère, et de grosses larmes coulaient sur ses joues.

— Vous m’effrayez ! lui dis-je. Est-ce que cette apparence de santé est trompeuse ? Est-ce qu’il est condamné ?

— Non, non ! répondit-elle ; il est sauvé, parce que je lui ai fait un mensonge. Je lui ai dit que je renonçais à vous, que je ne voulais jamais me marier… Il l’a bien fallu ! M. Rogers ne vous a-t-il pas dit que le pauvre enfant n’avait pas d’autre mal que sa jalousie, mais que ce mal était effrayant, que sa raison en était menacée, et qu’il était impossible, à cet âge-là, de persévérer avec tant de force et d’obstination dans un chagrin quelconque, sans faire craindre que le désordre ne fût déjà dans les facultés de l’âme ? Tenez, j’étais, il y a un mois, la plus heureuse créature de la terre, et maintenant je suis la plus inquiète, la plus désolée. Ne viendrez-vous point à mon secours ?

— Comment, m’écriai-je, c’est vous qui m’invoquez quand je succombe, et qui me demandez mon aide pour m’anéantir ? Que voulez-vous donc que je fasse pour vous rendre ce bonheur que mon funeste amour vous a enlevé ? S’il faut me tuer, me voilà prêt ; mais, s’il faut vivre sans vous revoir, n’y comptez pas.

— Je ne veux pas, répondit-elle, que vous consentiez à vivre toujours sans me voir : je ne vous parle que d’une séparation de quelques mois, de quelques semaines peut-être ; donnez-moi le temps de guérir et de convaincre mon frère. Quant à vous tuer, songez à votre mère et à moi, et ne dites jamais de pareilles choses ; ce sont là de mauvaises paroles et de mauvaises idées. Voudriez-vous me laisser la honte et le repentir d’avoir aimé un lâche ?

— Le suicide n’est pas une chose si lâche que vous croyez ; ce qui est lâche, c’est de le présenter comme une menace. Je ne vous en parlerai plus, soyez tranquille ; mais vous, que parlez-vous de m’aimer ? Si vous m’aimiez, ne trouveriez-vous pas des forces suprêmes, des moyens de persuasion exceptionnels, prodigieux au besoin, pour détruire l’antipathie et la résistance d’un enfant ? Une mère est plus qu’un frère, mille fois plus sous tous les rapports : eh bien, moi, je vous affirme, je vous jure que si la mienne s’opposait à notre mariage, je viendrais à bout de l’y faire consentir et de la rendre heureuse quand même, après qu’elle aurait cédé ; je sais que vous auriez la volonté et le pouvoir de vous faire aimer d’elle. Pensez-vous donc que je n’aurais pas le même pouvoir et la même volonté vis-à-vis de Hope ? Doutez-vous de mon cœur et des forces de mon dévouement ? Oui, vous en doutez puisqu’au lieu de m’appeler auprès de lui pour le soigner, le servir, le fléchir et le convaincre, vous m’éloignez, vous me défendez de paraître devant ses yeux, et vous entretenez ainsi cette tyrannie de malade qui pèsera, si vous n’y prenez garde, sur tout le reste de votre vie, et probablement sur le bonheur de votre père !

Ce dernier mot frappa Love plus que tout le reste.

— Ce que vous dites est vrai, répondit-elle, pleurant toujours avec une douceur navrante. Mon père souffre déjà de cette tyrannie, car il vous aime : il voyait notre mariage avec confiance, et je prévois le temps où la lutte pourra s’établir entre son fils et lui ; mais, hélas ! ajouta-t-elle plus bas en retombant dans ce découragement qui m’effrayait, ne sera-ce pas bien assez pour moi d’avoir à les mettre d’accord, sans qu’une autre lutte s’établisse au sein de la famille ? Ah ! tenez, cette position est horrible, et quand je pense que la raison ou la vie de ce malheureux enfant doit peut-être y succomber !… Vous parlez de votre mère, et cela m’a rappelé la mienne. Savez-vous que c’est elle que j’aime encore et que je ménage dans son fils ? Si vous saviez comme il lui ressemble, et comme elle l’aimait ! Elle l’aimait plus que moi. Je voyais bien sa préférence, et, loin d’en être jalouse, je donnais tous mes instants et toute ma vie à ce cher enfant. Que voulez-vous ! c’est une habitude prise dès un âge que je ne saurais vous dire, car je ne me rappelle pas le moment où j’ai commencé à m’oublier pour Hope. J’ai été bercée avec ces mots : « Il est né après toi, c’est pour que tu le serves. Tu sais marcher et parler, c’est pour que tu le devines et que tu le portes. » Et, quand ma mère s’est sentie mourir, elle m’a parlé, à moi enfant de dix ans, comme si j’eusse été une mère de famille. Elle m’a dit :

» — Tu vois que ton père aime la science, c’est beau et respectable. Vénère la science par amour pour lui, et apprends tout ce qu’il voudra que tu saches, quand même cela ne devrait jamais servir qu’à lui être agréable. Tu es forte et tu as de la mémoire. Hope est encore mieux doué que toi ; mais il est délicat et pas assez gai pour son âge. Prends garde que ton père n’oublie cela, et qu’il ne se fie trop à des facultés précoces. Sois toujours là, et fais en sorte que mon fils travaille assez pour contenter le cœur de son père et développer ses propres aptitudes, mais pas assez pour que sa santé en souffre. Ne le perds jamais de vue, et, quand tu le verras trop lire ou trop rêver, prends-le dans tes bras, emporte-le au grand air, secoue-le, force-le à jouer. Il faudra trouver moyen de faire tout cela sans négliger tes propres études. Ainsi tu n’auras pas un instant de reste dans ta vie pour songer à d’autres plaisirs que ceux du devoir accompli. Je sais que je te demande ce qu’on appelle l’impossible, ma pauvre Love ; mais il n’y a rien d’impossible quand on aime, et je sais que s’il faut faire des prodiges, tu en feras.

» Que vouliez-vous que je répondisse à ma mère quand elle était là, sur son lit d’agonie, pâle et comme diaphane, serrant mes petites mains d’enfant dans ses pauvres mains convulsives, et couvrant mon front de larmes déjà froides comme la mort ? Ah ! je n’oublierai jamais cela, c’est impossible ! Mon ami, ayez pitié de moi. Montrez-moi du courage, afin que j’en aie aussi. Soyez pour moi ce que j’ai été pour ma mère, et je crois, oui, je sens que je vous aimerai comme je l’aimais, ou plutôt, non ! parlez-moi comme elle me parlait, commandez-moi de me sacrifier à mon devoir ; c’est encore comme cela que je vous comprendrai et vous aimerai le mieux.

En parlant ainsi, Love se jetait dans mes bras avec l’innocence d’un être que les passions terrestres ne peuvent pas atteindre, et moi qui l’aimais en imagination d’un amour sauvage et terrible, quand je la sentais ainsi, abandonnée et chaste, sur ma poitrine, je ne songeais seulement plus à ce que mes désirs avaient mis de rage dans mon sang. Je la regardais avec tendresse, mais avec autant de respect que si elle eût été ma sœur. Je baisais doucement ses cheveux, je n’aurais pas osé les soulever pour baiser son front nu, et son pauvre cœur qui palpitait comme celui d’un oiseau blessé, je le sentais près du mien sans me souvenir d’une autre union que celle de nos âmes.

La douceur de Love devait me vaincre, et elle me vainquit. Encore une fois je cédai. Je promis d’attendre, sans me désespérer, la guérison de Hope, dût-elle tarder à être radicale. Tarder combien de temps ? Hélas ! je n’osai fixer un terme, dans la crainte de le voir dépassé et de ne pouvoir m’y soumettre. Love cherchait à me donner de l’espérance, mais elle n’en avait pas assez elle-même pour régler quoi que ce soit dans notre avenir. Elle promettait sans effort et sans hésitation de m’aimer, et même de m’écrire, de me tenir au courant, et, quoique tout cela me parût bien calme auprès de ce que j’allais souffrir et subir pour l’amour d’elle, je me sentais encore si heureux de cette affection suave et sainte, que je n’eusse pas changé mon sort contre celui d’aucun autre homme sur la terre.

Je la tenais encore embrassée, quand j’entendis un bruit de feuilles et de branches froissées à deux pas de nous. Je me levai brusquement, et Love me suivit. Junius Black passa tout près de moi sans me voir, et il acheva le tour du cratère sans paraître songer à miss Love.

— Soyez tranquille, me dit-elle ; il n’a qu’une idée, c’est de ramasser des cristaux d’amphibole pour la collection.

Elle regarda sa montre ; elle n’avait plus qu’un quart d’heure pour redescendre la montagne sans causer d’inquiétude à ceux qui l’attendaient. Elle s’arracha de mes bras, en me défendant de la suivre pour l’aider. Il y avait plusieurs endroits découverts à franchir. Elle s’élança comme un chevreuil à travers les genêts, et je suivis des yeux, pendant quelques minutes, sa course rapide, que trahissait le mouvement des flexibles rameaux chargés de fleurs d’or ; puis elle s’enfonça de nouveau sous les hêtres, et je restai seul avec mon amour et ma tristesse.

Je ne la vis pas atteindre le lieu où l’attendait M. Butler. J’avais cherché un endroit favorable pour la regarder d’un peu moins loin sans me montrer ; mais je m’égarai dans des sentiers tracés au hasard par les troupeaux, et il se passa un temps assez long avant que j’en pusse sortir. Quand je me crus dans un bon endroit, je reconnus que j’avais fait presque le tour de la montagne, et que la voiture de M. Butler s’était éloignée en me tournant le dos, emportant avec rapidité ceux qui tenaient ma vie dans leurs mains bienfaisantes ou cruelles.

Je retournai chez moi un peu moins accablé, n’ayant plus qu’une idée fixe, celle de recevoir une lettre de Love. La lettre arriva le lendemain. C’était comme mon arrêt de mort.

« Mon Dieu ! que nous sommes donc malheureux ! disait-elle. Hier, au moment où M. Black a passé près de nous dans le bois, vous vous êtes levé, et moi aussi. J’ai oublié une minute, une seconde peut-être, que d’en bas on pouvait nous voir. Hope nous a vus ; il vous a reconnu. Il est tombé sans connaissance, comme foudroyé, dans les bras de mon père, qui ne savait rien, qui n’a rien deviné : mais moi, en arrivant auprès d’eux, en faisant revenir le pauvret à lui-même, en le caressant, en le questionnant, j’ai arraché ce mot terrible, prononcé à mon oreille : « Tu m’as trompé ! » Nous l’avons conduit à Allègre, où il s’est reposé et calmé, et ensuite ici, où il a assez bien supporté un nouvel accès de fièvre, mais à quel prix ! Mon ami, j’ai juré que vous ne reviendriez plus ici, qu’il ne vous reverrait jamais, que je ne le quitterais plus d’un pas. Hélas ! hélas ! que de chagrin pour vous, et comme j’en souffre !… Soyez courageux, vous me l’avez promis, et moi, je conserve l’espérance. Hope guéri retrouvera son bon cœur, sa raison et sa docilité ; il arrivera à comprendre que je vous aime, et il me dégagera de ma promesse. Ayons confiance en Dieu. Plaignez-moi, et ne m’accusez pas.

» Love Butler. »