Jeanne Mance/3

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Montréal : Comité des fondateurs (p. 13-22).


II

Personnalité de Jeanne Mance


La joie suprême de l’historien restera toujours, à travers l’innombrable complexité des faits, de rejoindre les âmes et de se pencher sur elles. C’est qu’elles sont là, dans leurs gestes, leurs comportements et que, sur cette fresque ou ce film magique que l’historien fait se dérouler sous ses yeux, on les y peut trouver, les saisir sur le vif aussi facilement que l’historien de la littérature ou de l’art les découvre dans les œuvres littéraires ou artistiques. Images de Dieu, déformées ou non, ces merveilles n’épuisent jamais la curiosité du chercheur. Et quel sujet d’étude qu’une âme royale, de la famille spirituelle à laquelle appartient l’héroïne montréalaise !

Je me demande si le grand public de chez nous se fait une image bien exacte de la compagne de Marguerite Bourgeoys et de Maisonneuve. Je ne sais même si le portrait physique que l’on nous a conservé, cet « ancien crayon d’un auteur inconnu », n’est point responsable de l’image un peu fade que nous gardons de l’héroïne. Voyez, sous la calotte ou la coiffe blanche, ces cheveux presque trop bouclés ou trop soyeux ; ce front haut, très haut, qui, entre les deux tresses de la chevelure, se termine presque en cône ; ces yeux qui ont l’air de regarder le monde avec une candeur trop naïve, les lèvres ramassées avec trop de préciosité. Tout l’ensemble, je le crains, donne l’impression d’une petite personne gracieuse, mais timide, trop impressionnable. Avec un peu d’imagination, le « crayon » nous ferait même soupçonner une tête légèrement romanesque, facilement tentée par l’aventure, fût-ce la plus noble. Au vrai, que savons-nous de son apparence ou de ses avantages physiques ? On nous assure tout au plus « qu’elle etoit d’un extérieur assez prévenant ». On nous assure encore qu’elle avait la langue bien pendue, trait d’originalité relatif chez les personnes de son sexe, et qu’en particulier elle parlait admirablement de Dieu, à ce point que les dévotes du grand monde recherchèrent à Paris sa conversation. Et c’était même, parmi ces dames, « à qui aurait cette fille quelques heures en leur maison… ».

La complexion physique, corporelle, de l’héroïne pourrait tout aussi bien donner le change. Jeanne, et pour ce coup nous sommes mieux renseignés, était frêle ; toute sa vie, elle fut une sorte de valétudinaire. D’après la Sœur Morin, le Père Saint-Jure, jésuite, celui-là qui décida de la vocation canadienne de Mlle Mance, l’invita à suivre l’appel de Dieu, sans « égard à son infirmité corporelle et à sa délicatesse naturelle qui était grande ». Elle était sujette à des « maladies continuelles, nous dit-on encore, qui l’ont obligée de garder le lit plusieurs années de suite ». Elle « avoit toujours esté infirme et sujete à de grandes maladies dès sa jeunesse ». Femme menue, grêle. Et comme au premier abord on l’imagine mal, et voire un peu perdue, dans la rude compagnie des héros montréalais. Eh quoi ! Une rose fragile et pâle entre de vigoureux chardons ?

Erreur. En la Jeanne de Ville-Marie, rien de la sainte de cire, encore moins d’une sainte coulée dans le plâtre. Qu’elle soit gracieuse, charmante, rien de plus vrai. Le prestige dont elle a joui sur son entourage, sur tous ceux qui l’ont abordée, ces dames de Paris, la duchesse de Bullion, Mme de la Peltrie, La Dauversière, Fancamp, Maisonneuve, témoigne d’un charme peu ordinaire. Mais ce charme féminin, comme il arrive assez souvent, s’enveloppe volontiers d’un air dominateur, autoritaire. J’ai presque envie de dire : d’un air qui est de l’autre sexe. Nous avons tous lu les oraisons pour l’office des Vierges martyres. Il semblerait que, pour l’Église, une certaine constance, une certaine force dans la torture, ne puisse être le lot naturel de la femme. L’Église loue Dieu d’avoir déployé les prodiges de sa puissance, en faisant éclater la victoire du martyre « même dans le sexe faible, etiam in sexu fragili ». Jeanne Mance est de ces femmes fortes qui font mentir leur sexe. Tranchons les mots : cette petite femme est une grande femme. Il existe, je le sais, une école d’histoire qui se tient en méfiance contre la grandeur, l’héroïsme ; contre tout ce qui dépasse la moyenne humanité. On y pratique ce que j’appellerais le naturalisme historique. Et si l’on veut bien admettre un certain niveau de grandeur, pas très haut, l’on défend aux hommes que nous sommes de le dépasser. Pour ma part, je tiens qu’en face d’un personnage, si haut soit-il, l’attitude de l’historien n’est pas et ne doit pas être nécessairement une attitude de méfiance, mais tout simplement une attitude de liberté, l’attitude de l’esprit critique. Nous devons demander ses titres à l’héroïsme, mais en ayant garde d’oublier surtout, historiens catholiques, qu’il existe, pour l’âme humaine, des moyens d’agrandissement et d’exaltation de difficile mesure, puisque surnaturels, et que tout peut devenir grand dans la vie de ceux qui, à l’aide de la grâce du Christ, s’abandonnent au culte de la grandeur.

Ce qui frappe, au premier abord, en Jeanne, c’est la part d’absolu qui est en elle, dans son esprit, dans sa volonté. Toute jeune, elle prend des décisions absolues. Elle a six ou sept ans lorsqu’elle s’engage par vœu à la chasteté perpétuelle. Elle sera celle qui ne se donnera jamais à moitié. Elle aimera mettre en ses décisions une foi totale en la Providence ; on serait presque tenté de dire : une foi téméraire. Observez-la, à cette heure grave où elle va se donner à l’œuvre de Montréal. On sait de quoi il s’agit. S’en aller, d’un bond, une poignée d’hommes, à cent milles au-dessus des Trois-Rivières ; tenter de fonder une ville en forêt vierge, en pleine sauvagerie, en bordure de l’immensité américaine, au confluent de routes où règne l’épouvante du casse-tête iroquois. Et pour une œuvre de cette dimension, a-t-on au moins les ressources qu’il faut ? M. de La Dauversière, ce mystique, ce simple fonctionnaire qui entreprend de fonder une ville en Canada, sans y jamais mettre les pieds, donc cet homme qui est tout le contraire d’un génie pratique, vient de révéler à Mlle Mance la fragilité de sa fondation : « Cette année, lui dit-il, nous avons fait une dépense de 75,000 livres ; je ne sais pas où nous prendrons le moindre sol pour l’an prochain… » « Il est vrai, ajoute le mystique de La Flèche, que je suis certain que ceci est l’œuvre de Dieu et qu’il le fera, mais comment ? Je n’en sais rien. » Une autre eût pu se trouver déconcertée, à tout le moins se mal défendre d’un peu de scepticisme. La petite Champenoise se sent au contraire réconfortée. La foi sereine, intrépide du fondateur la remplit de confiance, l’aide à discerner, sans doute possible, une œuvre de Dieu. Sans retour en arrière, elle lui donne son adhésion. Pour la réconforter un peu, La Dauversière propose-t-il de l’admettre dans la Société de Notre-Dame de Montréal. — « Non, si je fais cela, répond-elle à la façon des plus grands spirituels, j’aurai plus d’appui sur la créature et j’aurai moins à attendre du côté de la Providence. »

Cette passion de l’absolu, comment ne pas la discerner, plus que partout ailleurs, dans la seule vocation canadienne de Mlle Mance, je veux dire dans les terribles exigences de cette vocation ? Qui passe alors l’océan se situe par cela seul à un certain niveau moral. Le simple émigrant qui s’expose à ces redoutables traversées de deux ou trois mois, avec tous les risques de la mer et d’un avenir incertain, cet homme s’embarquât-il pour améliorer sa condition de vie, fonder un foyer plus joyeux, se révèle déjà d’une certaine étoffe humaine. Mais celui ou celle-là, qui, en montant à bord des voiliers, accepte tous les risques de l’émigrant, tous les risques du pays nouveau, y compris le risque de la torture iroquoise, et pour la seule fin de donner sa vie aux autres, l’offrir aux pauvres, à Dieu, ces hommes ou ces femmes, de quelle étoffe les penserons-nous ? Le Père Le Jeune, qui connaissait un peu la vie canadienne et qui, en dépouillant son courrier à Québec, apprenait les désirs, les projets éclos dans les cloîtres de France pour les missions du Canada, écrivait justement : « La nature n’a point de souffles si sacrés qui puissent allumer ces brasiers ; ces flammes proviennent d’un feu tout divin. » Et le géant Dollier de Casson, qui savait, lui aussi, ce qu’on pouvait alors souffrir en Nouvelle-France, écrira de l’étonnante décision de Mlle Mance : « À vrai dire, il fallait que ce fût une personne toute de grâce pour venir alors dans ce pays si éloigné, si sauvage, si incommode. »

La passion de l’absolu, on la pourrait retracer, en l’émigrante de 1641, jusque dans sa vocation d’infirmière ou d’hospitalière. Aimer le prochain n’est pas toujours un devoir héroïque. Les amoureux en savent quelque chose. L’aimer dans les pauvres, surtout dans les malades, êtres humains plus ou moins disgraciés, plus ou moins en décomposition, c’est l’aimer toujours et sans doute, comme une figure du Christ, mais comme une figure divine embrouillée, dont la beauté peut échapper à notre myopie spirituelle. Disons-le, à la gloire de toutes les hospitalières, aimer les malades, les servir fraternellement, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, requiert une charité au-dessus de l’ordinaire. L’amour des pauvres, des infirmes, des déshérités de la vie est quelque chose de proprement chrétien. Et s’il est vrai que le propre de l’amour humain, c’est de borner les âmes à elles-mêmes, de les replier sur leurs frontières, le propre de l’amour chrétien, c’est de les projeter hors de ce monde, de leur donner des dimensions proprement surnaturelles. L’âme de Jeanne Mance eut cette mesure. Si elle vient au Canada et prend tous les risques de l’aventure, c’est, après sa rencontre de M. de La Dauversière à La Rochelle, pour une fin précise, nous dit la Sœur Morin : servir « les pauvres malades Sauvages et Français de la colonie ». Sœur Cuillerier, entrée à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1694, et annaliste de son hôpital, a rendu à la fondatrice cet éloquent témoignage : le souvenir de Jeanne Mance, a-t-elle écrit, « doit être considéré par les religieuses comme un continuel avertissement des dispositions de zèle, de ferveur, d’humilité et de charité dans lesquelles nous devons servir les pauvres, sur le modèle de ce cœur qui pratiqua toute sa vie ces vertus dans un sublime degré… ».

Un autre et dernier trait majeur de la personnalité que nous étudions, ce pourrait être son ascendant moral, son don de gouvernement, le côté dominateur de son caractère et de son action. Il y a, comme l’on sait, une ténacité qui dépasse celle de l’homme ; et c’est la ténacité de la femme quand elle s’en mêle. Sous sa frêle enveloppe Jeanne Mance cache une trempe étonnamment virile, et un don exceptionnel de débrouillardise. Femme-chef, visiblement elle en impose. J’en appelle au témoignage de ses contemporains. Le premier, La Dauversière, pourtant difficile en ses choix, s’avoue conquis, dès la première rencontre, par la virilité chrétienne de sa visiteuse. Son impression, telle que recueillie par Sœur Morin, se traduit, en effet, par une image de force. La Dauversière, « considéra » la demoiselle, nous dit la chroniqueuse, « comme une amazone chrétienne ». Le fier Maisonneuve subissait aussi fortement le même prestige. Il regardait les décisions de Jeanne Mance comme des inspirations d’en haut. Lorsqu’en 1651, pour sauver la colonie en danger de périr, Jeanne Mance enjoindra à Maisonneuve de passer les mers, le gouverneur de Ville-Marie n’hésitera pas à s’embarquer pour la France. Dollier de Casson a noté, dans l’hospitalière, ce même trait de virilité. Jeanne Mance, c’est, pour le Sulpicien, « une fille de vertu héroïque et de résolution mâle ». Il paraît assez évident, en effet, qu’on a voulu faire de Jeanne, non seulement une hospitalière, mais l’économe, la gérante de la colonie montréalaise. Voici en quels termes l’historien Faillon nous présente la rencontre providentielle de Mlle Mance et des Associés de Montréal : les Associés, nous dit-il, « avaient besoin d’une chose qu’ils ne pouvaient trouver et que leur bourse ne leur pouvait fournir. C’était une fille ou une femme de vertu assez héroïque et de résolution assez mâle pour venir dans ce pays prendre le soin de toutes ces denrées et marchandises nécessaires à la subsistance de ce monde et pour servir en même temps d’hospitalière aux malades ou blessés ; que si leur argent ne la leur peut octroyer, la providence qui depuis l’an 1640, les employait fortement à cet ouvrage, avait pris le soin de disposer à leur insu la personne dont ils avaient besoin… ». Un autre trait en passant. On se rappelle que, pendant l’hiver de 1641-1642, alors que partie de la Compagnie de Montréal loge dans la maison de Saint-Michel, banlieue de Québec, les fervents de Paul de Chomedey se sont mis en tête de célébrer la fête de la Conversion de saint Paul (25 janvier) qui était aussi le trentième anniversaire de naissance du chef de la Compagnie. On se permit de tirer du pierrier et du canon, sans la permission des autorités. Grand émoi dans Québec, qui, avant même que leur ville soit née, trouve déjà à s’inquiéter de ces gens de Montréal. Et M. de Montmagny d’ordonner aussitôt une enquête sur ces réjouissances clandestines et bruyantes. Et que révèle l’enquête ? Ce trait significatif et pittoresque que l’on a tiré « en outre 15 ou 16 coups de mousquet par le commandement de qui ? D’une fille nommée Mad.lle Mance… ». Beaucoup de ceux qui se sont penchés sur son histoire — et je ne parle pas de ses plus récents historiens — ont été frappés par ce qu’il y avait en Jeanne Mance d’impressionnante virilité, et peut-être, faudrait-il dire, de magnétisme irrésistible. Chacun a reconnu son don de commander et de se faire obéir. Je lis dans l’historien Faillon que, dès le premier hivernement de la colonie à Québec, « tous l’honoraient comme si elle eût été leur mère et avaient pour ses moindres volontés une soumission d’enfants ». Lors des fêtes de l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1909, l’abbé Lecoq insistait, à son tour, sur ce trait de caractère : « Jeanne Mance, c’est la femme forte capable de prêcher aux anges — ainsi qu’on a dit du Père de Condren ; Jeanne Mance à Montréal, c’est l’initiatrice de tout ce qui s’est fait de grand au début de la colonie. Jeanne Mance devant l’histoire, c’est la femme devenue chef. Dux femina facta. » Aux mêmes fêtes de 1909, pour célébrer Jeanne Mance, Mgr Bruchési évoquait une autre Jeanne, la Jeanne casquée de la chevalerie, celle qui menait les hommes à la bataille, la lance au poing, et qui fut, une heure, chef de la France. À vrai dire, entre la Jeanne de Domrémy et d’Orléans et la Jeanne de Ville-Marie, les points de ressemblance ne manquent pas. Même foi intrépide, même esprit de vaillance, même force mâle.

Les dons extraordinaires de notre héroïne ont-ils de quoi nous étonner ? Les ressorts moraux de cette chrétienne sont ceux de tous les grands chrétiens. Elle ne met tant d’absolu dans sa vie que pour avoir accroché sa vie à l’Absolu. Son offrande à M. de La Dauversière nous le dit assez : elle ne s’est pas donnée à moitié ; elle s’est donnée sans réserve. Détachements suprêmes qui ont pour effet de conduire aux cimes mystiques. Déjà avancée dans les voies spirituelles, Jeanne Mance serait encore aidée, dans ses ascensions, par l’atmosphère montréalaise, atmosphère d’épreuves, de croix, de courage sublime, d’abnégation extraordinaire. L’on y vit comme dans un cloître et les âmes de choix y abondent. Par sa haute piété, Jeanne Mance elle-même prend place parmi les plus remarquables mystiques du Canada. Elle est de la famille spirituelle de Catherine de Saint-Augustin, de Marie de l’Incarnation, de Marguerite Bourgeoys, de Jeanne Le Ber. Dollier de Casson, maître en spiritualité, n’a pas écrit pour rien de l’héroïne de Ville-Marie, ce mot qui va loin, très loin : « personne toute de grâce ». Que nous importe qu’elle ait été par-dessus tout une femme d’action ? En mystique chrétienne, nous savons que, pour communiquer à l’âme ses exceptionnelles faveurs, l’amour divin ne connaît que la loi de sa souveraine liberté et qu’il se prodigue aussi bien à un Paul de Tarse, à un François Xavier qu’à la plus recluse des contemplatives.

Qu’au jugement de ses contemporains Jeanne Mance ait bien atteint les plus hauts degrés de l’ascension spirituelle, d’excellents témoins nous en donnent l’assurance : entre autres, M. Olier. Dans les Mémoires autographes du fondateur de Saint-Sulpice, on relève cette phrase du voyant qu’il était : « J’ai vu même parfois jusqu’en Canada les opérations de Dieu en [les] âmes des personnes du Montréal, entre autres de Mademoiselle Mance que je voyais pleine de la lumière de Dieu, dont elle était environnée comme du soleil. » C’est encore M. Olier, dans les mêmes Mémoires, qui nous a conservé ce jugement de la mystique Marie Rousseau de Gournai sur Jeanne : « une des plus grandes âmes qui vivent ». Partout où l’héroïne a passé, on l’a tenue pour sainte, et parfois jusqu’à lui couper des morceaux de ses habits : ce qui ne manquait pas de l’exaspérer. Outre les témoignages que l’on connaît déjà sur ce sujet, j’en rappelle deux autres qui sont de ses contemporaines. La Sœur Morin, racontant le séjour de Jeanne Mance à l’Hôtel-Dieu de La Flèche lors de l’un de ses voyages en France, écrit : « toute la communauté demeura non seulement édifiée mais encore embaumée de son entretien qui était plus de ciel que de terre ». La Mère Juchereau, de l’Hôtel-Dieu de Québec, note en ses Annales, à la mort de Jeanne : « Mademoiselle Mance a demeuré jusqu’à sa mort dans cette communauté de Montréal avec le titre de fondatrice, édifiant par ses grandes vertus toutes les religieuses et les séculiers. Elle y est morte en réputation de sainteté… »