Jeanne Mance/5

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Montréal : Comité des fondateurs (p. 29-30).


IV

Mort et survivance


Jeanne Mance n’eut pas le temps d’assister à cette autre faillite. Elle était morte le 18 juin 1673, « édifiant par ses grandes vertus, avons-nous dit, toutes les religieuses et les séculiers » de Montréal. Elle mourait un an après la fin de l’intendance de Talon. Un vent d’espérance et de foi passait à ce moment sur la Nouvelle-France. La colonie, désormais pourvue de ses organes essentiels, allait de l’avant, en plein essor. Sur son île, l’œuvre de Ville-Marie paraissait morte à jamais. Au lieu de l’édifice grandiose dont les fondations restaient à fleur de terre, on se résignait à bâtir petit, à replier et même à rogner les ailes du premier rêve. Jeanne Mance a survécu à toutes ces déceptions. Elle a vu partir, pour ne plus revenir, l’homme qui, plus que tout autre, incarnait l’œuvre au Canada, Chomedey de Maisonneuve. Elle l’a vu partir dans une bourrasque de calomnies et d’ingratitudes. Pour la défense de son hôpital et des religieuses qui étaient venues relever la première infirmière, il lui a fallu soutenir des luttes pénibles contre l’évêque de Québec. Suprêmes purifications par lesquelles la Providence divine parachève ses saints. Dieu fit pourtant à Jeanne la grâce de s’éteindre doucement, dans la sérénité des beaux soirs. Crut-elle jusqu’à la fin à l’échec de Ville-Marie ? Espérons qu’elle sut se défendre de cette amère pensée ! Prévoir, par delà deux siècles, l’incomparable avenir de Montréal, comme ville-missionnaire, lui était sans doute difficile. Mais il y a des rêves, des projets conçus dans trop de beauté pour jamais mourir en entier. De là-haut, Mademoiselle Jeanne, mais regardez donc quelle pépinière d’apôtres l’ancienne Ville-Marie est devenue pour les missions de l’Église. Pour les grandes âmes, il existe d’ailleurs une immortalité même terrestre. « Les classiques, a dit André Rousseaux, sont les livres qui ne meurent pas. » Il y a aussi des hommes qui ne meurent pas, et, au premier rang, les saints. Ils sont et ils restent les suprêmes vivants. Pour eux, nous le savons, nous catholiques, la mort n’a pas été la mort. Leur vie n’a pas subi d’interruption. Elle s’est continuée par delà ce monde, dans une transfiguration, un agrandissement indicible. Mais, même ici-bas, leur prodigieuse destinée veut qu’ils connaissent une autre immortalité, une survivance incomparable : culte et souvenir d’une autre essence que la simple gloire humaine, parmi des millions de fidèles dont les générations ne s’achèvent jamais, survie faite de vénération et d’amour auxquels ne sauraient prétendre les plus grands de la terre. Et cette survivance, n’est-ce pas la vôtre, petite fille de Langres, qui, un jour de 1642, abordiez aux rivages de l’île montréalaise, pour y être la conseillère du fier Maisonneuve, la compagne aimée de Marguerite Bourgeoys, la sœur en héroïsme des jeunes preux de 1660, l’hospitalière au cœur d’or dont le souvenir, après trois cents ans, éveille encore, dans nos cœurs de Canadiens, un écho si puissant ?

Lionel Groulx, ptre,
Président de l’Institut d’Histoire de l’Amérique française.