Jeanne la fileuse/Le 24 juin 1874

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VII

Le 24 Juin 1874.

Huit mois s’écoulèrent sans qu’aucun événement important vînt apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec impatience l’heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi à économiser une fort jolie somme qu’elle se faisait une joie de présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci viendrait la rejoindre à Fall River.

Monsieur et madame Dupuis n’avaient jamais cessé de se montrer bienveillants pour l’orpheline, et ils en étaient arrivés à la considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et toute la colonie franco-canadienne de Fall River citait Jeanne Girard que l’on avait surnommée « Jeanne la fileuse », comme un modèle de bonté, de modestie et d’assiduité au travail. La beauté mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était réservé à celui qui saurait se faire aimer d’elle. Son surnom de « Jeanne la fileuse » lui venait de ce que le système de filage auquel elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures de Fall River, et de ce qu’elle se trouvait au nombre des rares ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.

Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son père, et de l’ennui qu’elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d’un travail continu au milieu de l’atmosphère raréfié de la filature, et sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui avaient procurés les longues soirées d’hiver avaient été mis à profit pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la langue anglaise qu’elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de nationalité américaine s’étaient toujours empressées de l’aider de leur expérience et de leurs conseils, lorsqu’elle s’était trouvée dans l’embarras, lors de ses premiers jours de travail ; et toutes se sentaient attirées vers elle, quoiqu’il lui fût impossible, au début, de parler ou de comprendre l’anglais. Les enfants de M. Dupuis éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans l’empressement qu’ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient devenues ses compagnes inséparables.

Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le temps d’organiser une classe de français afin d’enseigner la langue maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles américaines, et elle s’était vue récompensée par les progrès que firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent Monsieur et Madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les égards d’un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui être agréable, et l’on chuchotait tout bas, parmi les fillettes canadiennes qui ignoraient l’histoire de Jeanne, que l’amitié que lui témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques années d’étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son travail, à ramener l’aisance dans sa famille, et sa conduite au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.

M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne et de Pierre, avait remarqué lui-même l’attachement que son fils paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa femme. Les deux époux avaient exprimé l’espoir que cette amitié finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d’union sur leur compte, on en était resté là.

Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre fille ne se doutait pas que l’on pût croire qu’elle pourrait éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l’amitié la plus sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans arrière-pensée, à estimer celui qu’elle considérait comme un bon fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans oser s’avouer à lui-même les sentiments qui l’agitaient, se laissait bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du présent pour se laisser troubler par les problèmes de l’avenir.

Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s’était empressée d’écrire au vieux docteur de Contrecœur pour lui faire part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard s’était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance régulière s’était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était certaine que son vieil ami s’empresserait de donner tous les renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre reviendraient des « chantiers. » L’époque où les voyageurs reprennent la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s’attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecœur. M. Dupuis, sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l’on se faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.

Un mouvement destiné à faire époque dans l’histoire des populations franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de s’organiser dans le but d’aller célébrer à Montréal la fête de Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait part à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui avait apporté le texte de l’invitation suivante adressée par la société Saint-Jean-Baptiste de Montréal[1] à toutes les sociétés nationales des États-Unis :

ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL.

Comité d’organisation.
Aux Présidents et aux Membres des Sociétés Canadiennes des États-Unis.

« Messieurs : La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal vient d’adopter un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-français des États-Unis à venir célébrer la Saint-Jean-Baptiste à Montréal le 24 juin prochain. Elle aurait reculé devant les difficultés d’une pareille entreprise, si elle n’avait pas eu pour l’encourager, la pensée du bien immense qui en résulterait pour notre nationalité, et la conviction que notre appel aurait un écho dans tous les cœurs canadiens.

« La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fête, l’absence d’un si grand nombre de ses enfants ; nous voulons lui donner la satisfaction de les voir réunis, une fois, autour d’elle, pour lui offrir l’hommage de leur respect, et lui prouver que dans l’exil comme sur le sol canadien, ils sont restés fidèles à ses glorieuses traditions.

« Avec quel légitime sentiment d’orgueil elle constatera leur développement et leur influence, et se dira, après avoir évoqué le souvenir de ses luttes héroïques, que ses travaux et ses souffrances ne sont pas perdus. Cette grande démonstration aura pour effet de resserrer les liens qui doivent unir les enfants d’une même patrie, de leur apprendre à s’aimer et à se respecter davantage en se connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et de vitalité que tous seront forcés d’avouer qu’il y a de belles destinées pour la race française en Amérique.

« S’il est vrai qu’il est dans la vie des peuples des jours qui valent des siècles, le 24 juin prochain sera l’un de ces jours pour la population canadienne française. »

(Suivaient les signatures.)

Cet appel avait été reproduit par tous les journaux de langue française des États-Unis, et toutes les sociétés se préparaient à se rendre en masse à Montréal, en réponse à l’invitation de leurs compatriotes. Les différentes compagnies de chemins de fer s’étaient déclarées prêtes à réduire le prix des billets de passage pour l’occasion, et grâce à la libéralité et à l’esprit d’entreprise du " Passumpsic Rail-Road ", les lignes rivales se virent forcées de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour l’occasion, des billets aller et retour, première classe, entre Fall River et Montréal, pour sept dollars ; ce qui équivalait à une moyenne d’un cent par mille pour le voyage.

L’enthousiasme s’était répandu comme une traînée de poudre, dans tous les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se préparait à faire acte de patriotisme, en allant célébrer au pays la fête nationale du Canada. La population canadienne de Fall River avait commencé à s’organiser dès les premiers jours du mois de juin, et trois sociétés avaient formulé l’intention de se rendre en corps à Montréal pour prendre part à la démonstration. Le voyage projeté faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait l’état de ses finances pour voir si ses économies lui permettraient de se joindre à ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se payer sans hésiter, le bonheur d’une visite au pays natal. Monsieur Dupuis qui était membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait d’abord décidé de se joindre à ses co-sociétaires, mais après avoir consulté sa femme sur ce sujet, il en vint à la conclusion qu’il serait préférable d’envoyer Michel qui avait mérité cette faveur par son assiduité au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme était lui-même membre d’une société littéraire connue sous le nom de « Cercle Montcalm », et il serait, sans aucun doute, enchanté de faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre quelques échéances à rencontrer sur les hypothèques qui pesaient sur ses propriétés, Michel pourrait se charger de payer les argents et d’en recevoir quittance. Jeanne, de son côté, lorsqu’elle apprit que le jeune homme devait se rendre à Contrecœur, lui remit une lettre à l’adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques recommandations pour le cas où il rencontrerait Jules, si celui-ci était de retour au village.

Michel, enchanté de la permission que lui avait octroyée son père, commença ses préparatifs de voyage, et le pauvre garçon se trouva surchargé de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les amis et les parents de Contrecœur, lorsqu’arriva le moment du départ. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagnés d’un corps de musique répondirent à l’appel de leurs frères du Canada, et deux convois spéciaux furent mis à la disposition des voyageurs, pour les conduire à Montréal, sans qu’il fût nécessaire d’opérer les changements ordinaires des trains quotidiens.

Une foule immense s’était rendue à la gare pour leur souhaiter un bon voyage, et la presse américaine ne put s’empêcher de remarquer l’empressement que mettaient les Canadiens émigrés à témoigner de l’attachement qu’ils gardaient à la patrie absente, en prenant part à ce pèlerinage patriotique.

Les fêtes, à Montréal, furent d’un éclat sans pareil. Toute la population française de la métropole du Canada s’était fait un devoir de contribuer au succès de la démonstration, en décorant les rues et en se rendant en foule au devant des sociétés nationales des États-Unis pour leur offrir les prémices de la bienvenue la plus cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorisée par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille personnes. Soixante sociétés franco-canadiennes des États-Unis s’étaient rendues à l’appel, et figuraient dans les rangs de ce défilé sans exemple dans l’histoire de la race française en Amérique. Des députations de toutes les villes du Canada s’étaient jointes aux sociétés nationales de Montréal, et la procession qui s’étendait sur un parcours de trois milles, offrait un coup d’œil magique. On comptait cent trente et un drapeaux français, cinquante trois bannières, trente et un corps de musique et quinze chars allégoriques représentant des sujets empruntés à l’histoire du Canada. Sur tout le parcours de la procession, les rues étaient décorées de verdure et littéralement pavoisées de drapeaux, d’étendards et de bannières, et sillonnées en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des arcs de triomphe avaient été érigés presqu’à chaque pas, portant des inscriptions de bienvenue et de fraternité patriotique. Le spectacle était grandiose, et toute la presse, sans distinction de nationalité, fut unanime à reconnaître l’immense succès de la démonstration.

La procession terminée, la foule s’était précipitée dans la vaste église de Notre-Dame dont la nef fut bientôt encombrée. Beaucoup, même, ne purent y trouver place. Le temple avait revêtu ses plus riches ornements et jamais on n’avait vu un peuple aussi nombreux et aussi recueilli. Une messe solennelle fut célébrée, et un prédicateur éloquent prononça le sermon de circonstance. Après le messe, la foule se rendit au Champ-de-Mars où des discours patriotiques furent prononcés en présence d’un auditoire que l’on estimait à plus de vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le même soir, un banquet splendide auquel étaient invitées toutes les notabilités de la politique, de la littérature et des professions libérales, et des santés enthousiastes furent proposées à la fraternité nationale des Canadiens-français du Canada et des États-Unis. Des discours remarquables furent prononcés de part et d’autre, et on profita de l’occasion pour combler d’égards et de courtoisies, les émigrés qui avaient entrepris le voyage de Montréal pour venir payer un tribut d’amour et de fidélité à la patrie commune.

Les délégués des diverses sociétés se réunirent le lendemain, en convention, et la question de l’émigration et du repatriement fut discutée, sans cependant en arriver à une conclusion définitive. Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l’île de Sainte-Hélène, et plus de quinze mille personnes assistèrent à cette belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au comité d’organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre les airs nationaux du Canada et des États-Unis, et un chœur de plusieurs cents voix exécuta une cantate dédiée aux Canadiens émigrés, et composée pour l’occasion par un artiste de renom.

Michel Dupuis avait suivi avec un intérêt facile à comprendre les diverses phases de la démonstration, et le jeune homme était enthousiasmé de la réception cordiale qu’on avait accordée à ses camarades, et des fêtes magnifiques que l’on avait organisées en leur honneur. Il s’étudia à graver dans sa mémoire tous les détails du voyage, afin d’en faire un récit fidèle à ses parents et à ses amis qui n’avaient pas eu le bonheur d’y assister avec lui. Comme délégué du « Cercle Montcalm », Michel avait pris part aux travaux de la convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient été terminés, il s’était empressé de se rendre à Contrecœur afin de serrer la main à ses connaissances du village natal et de veiller aux intérêts pécuniaires de son père. Une de ses premières visites fut pour le docteur à qui il remit la lettre qu’il avait reçue de Jeanne. En réponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua longuement le genre de vie que menait la jeune fille à Fall River, et lui raconta les détails de la grande fête qui venait d’avoir lieu à Montréal. Le docteur écouta avec attention le récit du jeune homme, et lorsque celui-ci s’informa de Jules Girard et de Pierre Montépel, il lui annonça qu’il avait reçu, la veille, du maître de poste de Contrecœur, deux lettres, dont l’une était adressée à Jean-Baptiste Girard et l’autre à Jeanne Girard. Le vieillard s’était permis d’ouvrir la première, comme elle devait venir de Jules, et qu’elle annonçait probablement la date fixée pour le retour des voyageurs.

Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la mort de son père, et le docteur la remit à Michel en lui disant d’en prendre connaissance. Celui-ci hésita pendant un instant, craignant de commettre une indiscrétion, mais le vieillard le rassura en lui disant qu’elle contenait des informations qu’il lui importait de connaître. Le jeune homme lut donc la lettre qui était conçue en ces termes :

« Chantiers de la Gatineau,
« Dans la forêt, ce 15 mai 1874

« Bien cher père :

« Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre par un camarade qui fait la descente afin d’aller porter des dépêches à Ottawa. L’hiver a été magnifique pour la « coupe », mais malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous voyons dans l’impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de pouvoir « encager. » Il va nous falloir traîner les grosses pièces sur le sol, et je ne crois pas qu’il nous soit possible de faire la descente avant la fin du mois d’août prochain. Il ne faut donc pas m’attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon " foreman " et nous avons réussi à nous engager dans des conditions très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par mois, et j’en reçois trente-sept ; ce qui, à la fin de la saison, nous fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave cœur dont j’apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons nous féliciter d’avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et aussi industrieux. Et toi ! bon père, comment te portes-tu ? Bien, je l’espère. Et Jeanne, la pauvre enfant ? S’est-elle consolée du départ de son fiancé ? Notre santé à nous a été excellente sous tous les rapports et nous nous faisons une fête d’aller bientôt vous serrer sur nos cœurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t’écris, et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse bien fort ma sœur pour moi, et toi, bon père, reçois l’assurance de mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.

« Ton fils dévoué,
Jules Girard. »

Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure s’était couverte d’une pâleur que le docteur n’avait cependant pas remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter cette émotion passagère, et il dit au docteur :

— Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.

— Oui, espérons-le, répondit le vieillard ; d’autant plus que j’ai à lui faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très agréable. J’ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté l’histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté. Qu’il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les inspirations de son cœur, et son départ pour les chantiers, l’automne dernier, fut l’occasion d’une querelle assez sérieuse entre lui et son père qui est un riche « habitant » de Lavaltrie. Le père Montépel est un homme d’un caractère violent, et il s’était laissé emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre était parti, bien résolu à gagner lui-même sa vie, sans s’occuper des richesses que son père possède et dont il est l’unique héritier. Le temps, et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont amené des changements dans l’opposition que mettait M. Montépel au mariage de son fils, et j’ai reçu, l’autre jour, la visite de Madame Montépel qui venait s’informer de la position de Jeanne depuis la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la jeune fille, et je lui appris, ce qu’elle ignorait encore, les circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l’esprit de son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du passé pour ne plus s’occuper que du bonheur que promettait un avenir de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d’attendre avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son bonheur et sa prospérité.

— Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l’aimer et à la considérer comme une sœur, et chacun prendra sa part de bonheur dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère et à son fiancé.

Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois, serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de reprendre la route des États-Unis. Après s’être arrêté de nouveau à Montréal, pendant quelque temps, afin d’y faire l’achat de quelques cadeaux qu’il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile à comprendre.

  1. Ce document emprunté à un journal de l’époque, était signé de MM. L. O. Loranger, président, et Alfred Larocque, fils, secrétaire du comité d’organisation.