Jeanne la fileuse/Les salaires dans les filatures

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VI

Les salaires dans les Filatures

La question des salaires payés pour les travaux de la filature, depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont occupés de trouver un remède contre l’émigration, en encourageant le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et dans les « cantons de l’Est » de la province de Québec, mais s’il faut en juger par les résultats obtenus jusqu’aujourd’hui, on est forcé d’en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement, fatalement échoué, quoique puissent en dire ceux qui ont intérêt à proclamer le contraire. Le flot de l’émigration se dirige toujours vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui ont été rapatriés à prix d’argent ont eux-mêmes repris la route de l’étranger. Au lieu d’un retour général au pays que l’on paraissait espérer, c’est un départ en masse que l’on est forcé de constater. Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des Canadiens-français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu’à présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour s’augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher du travail et du pain, il semble plus à propos d’étudier le côté pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert sur les résultats désastreux de l’émigration. Le mal est là qui fait des progrès inquiétants, et il s’agit d’y apporter un remède énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques d’une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies physiques. Laissant de côté l’aspect pratique de la question du rapatriement, on s’est borné jusqu’à aujourd’hui, à faire appel au patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l’on pouvait leur offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu’ils abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s’inquiéter de la question des salaires, lorsque cette question forme probablement la seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d’en arriver à un moyen pratique de rapatriement.

Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs compatriotes émigrés, et l’on propose une loi de rapatriement sans trop savoir si ce qu’on offre au Canada n’est pas destiné à être pris en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant que 25,000 Canadiens-français quittaient leur pays natal pour aller chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000 distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient produit des résultats plus encourageants. Si l’on eut étudié cette question des salaires avant de s’empresser d’établir un mode de rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait peut-être réussi à éviter l’écueil d’un premier fiasco. Et chacun sait ce qu’il en coûte généralement pour remettre en faveur, une mesure discréditée par l’incapacité notoire de quelques-uns et par la prévarication des autres.

Il est indubitable que l’on prêchera dans le désert, aussi longtemps que l’on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des avantages supérieurs à ceux qu’ils possèdent aux États-Unis. Cette vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique que fera toujours l’homme intelligent, avant de se lancer dans une entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars qu’il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre ?

Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun sait, qu’aujourd’hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, quoi qu’en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. Ce n’est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales que l’on parviendra à changer les réponses implacables d’un problème d’arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada : « Les Canadiens-français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent qu’un peu d’aide pour retourner au pays natal. » Les hommes d’état ont avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de repatriement fut passée avec émargement au budget pour une somme de $50, 000. Le premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se prépare à en demander d’autres, plus de 25, 000 Canadiens ont pris, depuis cette époque, la route de l’exil, et à peine a-t-on réussi à ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s’y établir d’une manière définitive. Voilà, jusqu’à présent, les résultats de la loi de rapatriement.

Il n’appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir enseigner aux hommes d’état du pays, le remède à apporter pour mettre un frein au flot d’émigration qui dépeuple les campagnes du Canada français, mais on peut facilement les mettre au courant de la position qu’occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires qu’ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont engagés à s’établir dans les centres industriels. Et comme il existe, à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une intelligence raisonnée de la question du rapatriement.

Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d’une exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme correcte, à ceux qui s’intéressent à cette question si importante de l’émigration canadienne aux États-Unis.

On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait s’appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton fabriqués en Amérique, comme on peut s’en assurer que les chiffres officiels qui ont été publiés dans un chapitre précédent. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les établissements industriels de Fall River :


Cardeurs par jour ......................... $1.03
Fileurs par jour ......................... 1.44
Bobineuses (spoolers) ......................... 95
Warpers ......................... 1.17
Passeuses-en-lames ......................... 1.00
Empeseurs (Slashers) ......................... 1.70
Tisserands ......................... 1.23
Moyenne générale : $1.21¾.


Notons d’abord que cette moyenne des salaires ne s’applique qu’aux ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux dollars par jour. Cette moyenne de $1.21¾ doit donc être considérée comme s’appliquant exclusivement à ceux qui n’occupent aucune position exceptionnelle dans la filature.

Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants Canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (Back boys, doffers, tube boys) varient de 28 cents par jour pour les plus jeunes, jusqu’à $1.00 pour les plus habiles ; la moyenne est de 65 cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom de “Mule Spinning” et les hommes seuls sont employés dans ces ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures se servent cependant du métier à filer à travail continu, soit à broches verticales, soit à broches horizontales — (Frame spinning) — et ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, en moyenne, un salaire de 90 cts par jour.

Un assez grand nombre de personnes d’origine franco-canadienne, des femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont probablement ceux qui, parmi les Canadiens, réussissent à gagner les salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de $1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme il l’a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, une foule d’autres travaux confiés à des hommes de peine, à des « journaliers » comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix ordinaires qui varient de 75 cts à $1.00 par jour.

Les salaires payés dans les filatures, lors de l’arrivée de la famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d’un tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les tissus à indiennes s’écoulaient alors facilement et les bénéfices des actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River jouissait d’une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent avec une rapidité sans exemple dans l’histoire du pays. Les industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, fut l’un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des ouvriers fut rendue nécessaire par l’état déplorable du marché et par la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis que le prix des tissus subissait une baisse d’au moins 50%. En dépit de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l’ouvrier des filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance relative.

Comme on s’y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du premier mois ne rapportèrent qu’une somme insignifiante, car il avait fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des travaux qu’on leur avait assignés. L’expérience d’un mois avait suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières difficultés du filage, et le jeune homme s’était fait un plaisir de lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait le filage de la chaîne des tissus.

Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des dettes qu’il avait contractées pour ses frais d’installation, et dès le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques dollars de surplus dans une caisse d’épargnes. Jeanne payait ses frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle gagnait, en moyenne, plus d’un dollar par jour, la jeune fille confia à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir payé ses dépenses de chaque mois.

Les plus jeunes enfants : Philomène, Arthur et Joseph, après avoir fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, obtinrent aussi du travail dans la même filature ; Philomène comme apprentie, avec ses sœurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants avaient consacrés à l’étude leur avaient été d’un grand service pour les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu’ils quittèrent les bancs de l’école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.