Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 59-64).


XII

L’EXAMEN DE LATIN


Tout marcha fort bien jusqu’à l’examen de latin. Le lycéen au visage bandé était le premier, Sémenov deuxième et moi troisième. Je commençais même à m’enorgueillir, et à me croire, malgré ma jeunesse, un vrai personnage.

Depuis la première épreuve tous parlaient en tremblant du professeur de latin comme d’une sorte de bête féroce qui prenait plaisir à la perte des jeunes gens, des élèves libres surtout, et qui, comme on me le racontait, parlait toujours en grec ou en latin. Saint-Jérôme, qui m’avait enseigné le latin, m’encourageait, et il me semblait à moi-même que, traduisant sans dictionnaire Cicéron ou quelques odes d’Horace, et sachant parfaitement Zumpt, je n’étais pas plus mal préparé que les autres. Mais il en fut autrement. Toute la matinée on n’entendit parler que de l’échec de ceux qui passaient avant moi : à l’un, il a mis zéro, à l’autre, un, il s’est fâché contre le troisième qu’il voulait chasser, etc. Seuls, Sémenov et le premier lycéen, comme toujours, revinrent tranquillement, chacun d’eux ayant obtenu cinq. Je pressentis déjà un malheur quand on m’appela avec Ikonine à la petite table devant laquelle le terrible professeur était assis tout seul. Le terrible professeur était un homme petit, maigre, blême, aux cheveux longs, luisants, à la physionomie très pensive.

Il donna à Ikonine les discours de Cicéron et le fit traduire.

À mon grand étonnement, Ikonine non seulement lut, mais encore traduisit quelques lignes avec l’aide du professeur qui lui soufflait. Ayant conscience de ma supériorité vis-à vis d’un concurrent si faible, je ne pus m’empêcher de sourire, et même, avec mépris, quand aux interrogations d’analyse, Ikonine, comme avant, se plongea dans un silence évidemment sans issue. Par ce sourire spirituel, un peu sarcastique, je voulais plaire au professeur, mais ce fut le contraire.

— Vous savez mieux, sans doute, c’est pourquoi vous souriez ? — me dit en mauvais russe le professeur. — Voyons, eh bien ! Parlez.

Je reconnus après que le professeur de latin protégeait Ikonine, qui était son pensionnaire. Je répondis aussitôt à la question de syntaxe qui était posée à Ikonine, mais le professeur fit triste mine et se détourna de moi.

— Bon, votre tour viendra, nous verrons comment vous savez — prononça-t-il sans me regarder ; et il se mit à expliquer à Ikonine ce qu’il lui avait demandé.

— Allez, ajouta-t-il, — et je vis que sur le registre, en face du nom d’Ikonine, il marquait quatre. — « Eh bien ! Pensai-je, il n’est pas si terrible qu’on le dit. »

Après le départ d’Ikonine, pendant cinq minutes, qui me parurent bien cinq heures, il prépara des livres, des billets, se moucha, s’installa commodément dans le fauteuil, regarda toute la salle et tout le monde, sauf moi. Cependant toutes ces façons ne lui semblaient pas suffisantes, il ouvrit un livre, fit semblant de lire comme si je n’existais pas. Je m’approchai et toussai.

— Ah ! oui ? C’est encore vous ? Eh bien ! Traduisez-moi quelque chose, — dit-il en me donnant un livre. — Non, ici plutôt. Il feuilleta le livre d’Horace et me l’ouvrit à un certain passage que, me sembla-t-il, personne ne pourrait jamais traduire.

— Je n’ai pas préparé cela — dis-je.

— Ah ! vous voulez traduire ce que vous avez appris par cœur. C’est bien, mais traduisez cela.

À peine commençais-je à chercher le sens, que le professeur, à chacun de mes regards interrogateurs, hochait la tête et, en poussant un soupir, me répondait « non. » Enfin il ferma le livre, et si brusquement qu’il se prit le doigt entre les pages ; avec colère il le retira, me donna un billet de grammaire, et en se balançant dans son fauteuil, se tut de la façon la plus terrible. J’allais répondre, mais l’expression de son visage me cloua la bouche, et il me sembla que tout ce que je dirais serait mal.

— Pas ça, pas ça, pas du tout ça — fit-il tout à coup, de sa mauvaise prononciation ; — il changea rapidement de pose, et appuyé sur la table, joua avec la bague d’or qui glissait facilement du doigt maigre de sa main gauche. — Ce n’est pas possible, messieurs, de se préparer ainsi à l’école supérieure : vous ne tenez qu’à avoir l’uniforme à col bleu ; vous n’apprenez rien à fond et vous pensez que vous pouvez être étudiants. Non, messieurs, il faut étudier les sciences à fond… etc., etc.

Pendant qu’il prononçait ce discours en mauvais russe, je regardais attentivement ses yeux baissés. D’abord je ressentis le désenchantement de n’être pas troisième, puis la peur d’être refusé à l’examen, et enfin à cela s’ajoutait la conscience de l’injustice, un sentiment d’amour-propre blessé, d’humiliation imméritée, en outre du mépris envers le professeur, qui, selon ma conception, n’appartenait pas à la catégorie des hommes comme il faut, — car je venais de m’apercevoir que ses ongles étaient courts, épais et ronds. En jetant un regard sur moi et en remarquant mes lèvres tremblantes et mes yeux pleins de larmes, il interpréta sans doute mon émoi comme la demande de m’ajouter un point, car avec une sorte de pitié, il me dit : (et encore devant un autre professeur qui arrivait en ce moment :)

— Bon, je vous mettrai une note pour votre moyenne (c’était deux), bien que vous ne la méritiez pas, mais c’est en considération de votre jeunesse et dans l’espoir qu’à l’Université vous ne serez pas si léger.

Cette dernière phrase, dite devant un autre professeur qui me regardait avec un air de dire : « Eh bien ! Vous voyez, jeune homme ! » me troubla définitivement. Pendant un moment, mes yeux se couvrirent d’un brouillard, le terrible professeur et la table me semblaient quelque part, bien loin, et une idée horrible, avec une clarté extraordinaire, me vint en tête : « Eh !… qu’en sortira-t-il ? » Mais, je ne sais pourquoi, je ne fis pas cela, et au contraire, inconsciemment, je saluai très respectueusement les deux professeurs, puis en souriant un peu, et comme il me sembla du même sourire qu’avait Ikonine, je m’éloignai de la table.

Cette injustice produisit sur moi une telle impression, que si j’eusse été libre de mes actes, je ne me serais plus présenté. Je perdis toute ambition (il ne me fallait plus penser à être le troisième) et je subis les autres épreuves sans aucun soin et même sans émotion. Cependant j’eus une moyenne un peu supérieure à quatre, mais cela ne m’intéressait plus. Je me convainquis le plus sérieusement possible que c’était très bête et de très mauvais genre de tâcher d’être le premier, et qu’il fallait passer comme Volodia, pas trop mal, pas trop bien ; et je résolus de me tenir ainsi à l’avenir dans l’Université, bien qu’en ce cas je fusse pour la première fois en désaccord avec mon ami.

Je ne rêvais déjà que de l’uniforme, de mon tricorne, de ma voiture, de ma chambre et surtout de ma liberté.