Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 108-112).


XIX

LES KORNAKOV


La deuxième visite qui fût sur mon chemin me mena chez les Kornakov. Ils demeuraient au premier étage d’une grande maison de l’Arbate. L’escalier, très somptueux, mais sans luxe, était admirablement tenu ; partout des tapis fixés par des tringles de cuivre propres, fourbies ; mais il n’y avait ni fleurs, ni glaces. La salle au parquet bien ciré que je traversai pour aller au salon, était meublée sévèrement ; froide et propre, tout y brillait et semblait solide, bien que pas tout à fait neuf, mais il n’y avait là ni tableaux, ni rideaux, aucun ornement. Quelques-unes des princesses étaient au salon. Elles étaient assises si droites, et gardaient une telle immobilité qu’on voyait tout de suite qu’elles n’étaient pas assises de cette façon lorsqu’elles n’avaient pas d’hôtes à recevoir.

— Maman viendra à l’instant, — me dit l’aînée des princesses en s’asseyant plus près de moi.

Pendant un quart d’heure environ, cette princesse m’occupa de sa conversation avec tant d’aisance et d’habileté que l’entretien ne tomba pas une seconde. Mais on voyait trop qu’elle voulait m’occuper, et c’est pourquoi elle me déplut. Elle me raconta, entre autres, que leur frère Stepan, elle disait Étienne, envoyé deux ans auparavant dans une école de sous-officiers, était déjà promu officier. Quand elle parlait de son frère, et surtout de ce qu’il était allé aux hussards contre la volonté de leur mère, elle eut un visage effrayé et les cadettes qui étaient assises en silence, prirent aussi des visages effrayés. En parlant de la mort de grand’mère elle prit aussi un air triste et ses cadettes firent de même ; quand elle rappela comment j’avais frappé Saint-Jérôme, et comment on m’avait fait sortir, elle ricana en montrant de vilaines dents et toutes les princesses ricanèrent et montrèrent de vilaines dents.

La princesse mère entra : c’était la même petite femme maigre, aux yeux fuyants, qui avait l’habitude de se tourner vers les autres lorsqu’elle vous parlait. Elle me prit la main, haussa la sienne jusqu’à mes lèvres pour que je pusse la baiser, ce que je n’eusse pas fait sans cela, n’y trouvant aucune nécessité.

— Que je suis heureuse de vous voir, — dit-elle en commençant avec son bavardage ordinaire et en regardant ses filles. — Ah ! comme il ressemble à sa maman, n’est-ce pas, Lise ?

Lise trouva que c’était vrai, bien que je susse positivement qu’il n’y avait aucune ressemblance entre moi et maman.

— Alors, voilà, vous êtes déjà devenu grand ! Et mon Étienne, vous vous le rappelez, il est votre cousin issu de germain… non, comment est-ce, Lise ? Ma mère était Varvara Dmitrievna, la fille de Dmitri Nikolaievitch, et votre grand’mère, Nathalia Nikolaievna.

— Alors, c’est cousins au quatrième degré, maman, — dit l’aînée des princesses.

— Ah ! tu confonds toujours, — lui cria la mère d’un ton fâché — pas du tout du quatrième degré, mais issus de germains. — Voilà ce que vous êtes avec mon Étienne. Il est déjà officier, vous savez ? Seulement ce n’est pas bien qu’il soit déjà trop libre. Vous, la jeunesse, il faut vous tenir entre les mains, et voilà !… Et ne vous fâchez pas contre votre vieille tante si je vous dis la vérité ! J’ai élevé Étienne sévèrement et je trouve qu’il le faut ainsi.

— Oui, voilà comment nous sommes parents — continua-t-elle, — le prince Ivan Ivanovitch est mon oncle et il était l’oncle de votre maman, alors moi et votre maman nous étions cousines germaines, non issues de germaines ; oui, c’est cela. Eh bien ! dites-moi, mon ami : êtes-vous allé déjà chez le prince Ivan ?

Je répondis que je n’y étais pas encore allé, mais que j’irais aujourd’hui même.

— Ah ! est-ce possible ! — s’exclama-t-elle — c’est la première visite que vous deviez faire. Vous savez bien que le prince Ivan est pour vous comme un père. Il n’a pas d’enfants, et pour héritiers, il n’a que vous et mes enfants. Vous devez le respecter pour son âge, sa position dans le monde, et pour tout. Je sais bien que vous, la jeunesse d’aujourd’hui, vous ne comptez pas la parenté et n’aimez pas les vieux ; mais écoutez votre vieille tante, car je vous aime, j’aimais votre maman, et j’aimais et respectais votre grand’mère. Non, allez-y, il le faut absolument, allez.

Je dis que j’irais sûrement, et comme, selon moi la visite durait depuis assez longtemps, je me levai pour partir, mais elle me retint.

— Non, attendez un moment. Où est votre père, Lise ? Appelez-le, il sera content de vous voir, — continua-t-elle en s’adressant déjà à moi.

En effet, deux minutes après, entra le prince Mikhaïl. C’était un monsieur de taille moyenne, robuste, habillé très négligemment, non rasé, et l’expression de son visage était si indifférente qu’elle semblait sotte. Il n’était nullement ravi de me voir, du moins il n’exprimait pas cela. Mais la princesse, dont il avait évidemment très peur, lui dit : — N’est-ce pas que Voldemar (elle avait sans doute oublié mon nom) ressemble à sa maman ? — Elle fit tant de signes des yeux, que le prince, devinant probablement ce qu’elle voulait, s’approcha de moi, et avec l’expression la plus indifférente et même la plus mécontente, me tendit sa joue non rasée que je dus embrasser.

— Ahl tu n’es pas encore habillé et tu dois sortir, — lui cria aussitôt la princesse d’un ton fâché, qui lui était évidemment coutumier dans ses rapports avec ses familiers — De nouveau tu veux que l’on soit mécontent de toi, tu veux encore te les mettre à dos.

— Tout de suite, tout de suite, petite mère, — dit le prince Mikhaïl, — et il sortit.

Je saluai et fis de même ; j’avais entendu dire pour la première fois que nous étions héritiers du prince Ivan Ivanovitch et cette nouvelle me frappait désagréablement.