Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 41

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 256-262).


XLI

L’AMITIÉ AVEC NEKHLUDOV


Précisément à cette époque, mon amitié avec Nekhludov ne tenait que par un cheveu. Il y avait déjà trop longtemps que je commençais à l’observer pour ne pas lui trouver des défauts, et comme dans la première jeunesse nous n’aimons que passionnément, nous n’aimons que les hommes parfaits. Mais dès que le brouillard de la passion commence à s’éclaircir, et qu’à travers lui les rayons clairs du raisonnement commencent à se faire un chemin et que nous voyons l’objet de notre passion sous son véritable aspect, avec ses qualités et ses défauts, seuls les défauts, comme la chose inattendue, se projettent, exagérés devant nos yeux clairs ; le désir de savoir, la nouveauté, et l’espoir que la perfection, chez un autre, n’est pas impossible, nous encouragent non seulement à la froideur, mais même au dégoût envers l’ancien objet de la passion, et sans pitié nous le délaissons et courons ailleurs chercher une nouvelle perfection. Si la même chose ne m’arriva pas avec Dmitri, je ne le dois qu’à son attachement obstiné, pédantesque, plus raisonné que cordial, que j’aurais eu honte de trahir. En outre notre principe étrange de franchise nous liait. En nous séparant, nous avions trop peur de laisser au pouvoir d’un autre tous les secrets confiés, honteux pour nous-mêmes. Cependant, depuis déjà longtemps, notre règle de franchise était visiblement négligée ; souvent elle nous gênait et nous faisait d’étranges relations.

Cet hiver-là, presque chaque fois que je venais chez Dmitri, je trouvais chez lui son camarade de l’Université, l’étudiant Bezobiedov, avec lequel il travaillait. Bezobiedov était petit, grêle, chétif, avec des mains minuscules, tachées de rousseur, et des cheveux roux, épais, non peignés ; il était toujours déchiré, sale, et, non seulement il était peu instruit, mais il travaillait très mal. Les relations de Dmitri avec lui, m’étaient aussi incompréhensibles que celles qu’il avait avec Lubov Sergueievna. La seule cause pour laquelle il l’avait choisi parmi tous ses camarades et s’était lié avec lui, ne pouvait être que celle-ci : dans toute l’Université, il n’y avait pas d’étudiant dont l’extérieur fût pire que celui de Bezobiedov. Mais, probablement pour cette raison, Dmitri avait le plaisir de lui donner, contrairement à tout le monde, son amitié. Dans toutes ses relations avec cet étudiant, on voyait cet orgueilleux sentiment : « Vous voyez, pour moi, peu importe ce que vous êtes, pour moi, tous sont égaux ; je l’aime, donc il est bon. »

J’étais étonné de ce que lui devait être pénible cette contrainte continuelle, et je me demandais comment le malheureux Bezobiedov supportait cette situation désagréable. Cette amitié me déplaisait beaucoup.

Une fois, je vins chez Dmitri pour passer la soirée avec lui dans le salon de sa mère, à causer ou à écouter le chant ou la lecture de Varenka. Mais Bezobiedov était en haut et Dmitri me répondit d’un ton raide « qu’il ne pouvait pas descendre », parce que, comme je le voyais, il avait un invité.

— Et qu’y a-t-il de gai en bas ? — ajouta-t-il. — C’est bien mieux de rester ici, causons.

Bien que la pensée de rester deux heures avec Bezobiedov ne me charmât pas du tout, je ne me décidai pas à descendre seul au salon, et dépité par l’originalité de mon ami, je m’installai dans le rocking-chair et, sans rien dire, me balançai. J’en voulais beaucoup à Dmitri et à Bezobiedov de me priver du plaisir d’être en bas. J’attendais pour savoir si Bezobiedov s’en irait bientôt, et, irrité contre lui et Dmitri, j’écoutais sans rien dire leur conversation. « Quel hôte agréable ! voilà, reste avec lui ! » — pensai-je quand le valet apporta le thé et quand Dmitri, demanda cinq fois à Bezobiedov de prendre du thé, parce que celui-ci, timide au premier et au deuxième verre, croyait de son devoir de refuser et de dire : « Prenez vous-même ». Dmitri s’efforcait visiblement d’occuper son hôte par la conversation, dans laquelle il voulut en vain m’entraîner. Je me taisais lugubrement.

« Il n’y a rien à faire, j’ai un tel visage que personne ne peut même soupçonner que je m’ennuie », exprimait la physionomie de Dmitri ; et en silence, je continuais à me balancer sur la chaise. Avec un certain plaisir j’enflammais en moi, de plus en plus, un sentiment de haine sourde envers mon ami. « En voilà un sot — pensai-je — il pourrait passer une agréable soirée avec ses aimables parents ; mais non, il reste avec cet animal, et le temps passe et bientôt il sera trop tard pour aller au salon. » Et du fond de la chaise, je regardais mon ami. Sa main, sa pose, son cou, et surtout sa nuque et ses genoux me semblaient à un tel point insupportables et agaçants à voir, que, avec plaisir, en ce moment je lui aurais fait quelque sottise — même une grande sottise.

Enfin, Bezobiedov se leva ; mais Dmitri ne pouvait laisser partir ainsi un hôte à ce point agréable, et il lui proposa de rester pour coucher, ce que, par bonheur, Bezobiedov n’accepta pas ; et il partit.

Après l’avoir accompagné, Dmitri revint dans la chambre ; il avait un sourire satisfait, se frottait les mains — probablement parce que las de sa contrainte, il se sentait enfin débarrassé de l’ennui. — Il se mit à marcher dans la chambre, me regardant rarement. Il me déplaisait encore plus. « Comment ose-t-il marcher et sourire ? » pensais-je.

— Pourquoi te fâches-tu ? — dit-il tout à coup en s’arrêtant en face de moi.

— Je ne me fâche pas du tout — répondis-je, comme on répond en pareil cas, — mais seulement j’ai eu grand dépit de te voir feindre avec moi, avec Bezobiedov et avec toi-même.

— Quelle bêtise, je ne feins jamais devant personne.

— Je n’oublie pas notre promesse de franchise et je te dirai tout simplement ce que je pense. Bezobiedov t’ennuie comme il m’ennuie, parce qu’il est sot et que Dieu sait d’où il sort ; mais il t’est agréable de faire l’important devant lui.

— Non ! Et premièrement, Bezobiedov est un homme charmant…

— Et moi je dis : oui ! Je te dirai même que ton amitié avec Lubov Sergueievna vient de ce qu’elle aussi te considère comme un dieu.

— Et moi je te dis que non !

— Et moi, je te dis que oui ! parce que je le sais par moi-même — répondis-je avec la chaleur du dépit contenu ; — et voulant le désarmer par une franchise. Je te dis et je te répète que je crois toujours aimer les personnes qui me disent des choses agréables, et quand je réfléchis bien, je crois qu’il n’y a pas de véritable attachement.

— Non ! — continua Dmitri, en rajustant sa cravate par un mouvement méchant du cou, — quand j’aime, alors ni les louanges, ni les injures ne peuvent changer mon sentiment.

— Ce n’est pas vrai. Je t’ai avoué, n’est-ce pas, que quand papa m’appelait lâche, je le détestais pendant quelque temps et voulais sa mort. De même toi…

— Parle pour toi. C’est très regrettable que tu sois ainsi…

— Au contraire — criai-je en bondissant de la chaise et en le regardant droit dans les yeux avec le courage du désespoir, — ce n’est pas bien ce que tu dis. — Ne m’as-tu pas parlé de mon frère ? Je ne te rappelle pas cela, car ce serait malhonnête — ne m’as-tu pas parlé… Et moi je te dirai comme je te comprends maintenant…

Et moi, essayant de le piquer encore plus fort que lui, je commençai à lui prouver qu’il n’aimait personne, et lui exposai tout ce que, me semblait-il, j’avais le droit de lui reprocher. J’étais très content de lui avoir dit tout, en oubliant entièrement que le seul but possible, qui consistait en ce qu’il m’avouât le défaut dont je l’accusais, ne pouvait être atteint alors qu’il était si emballé. Et dans son état ordinaire, quand il pouvait avouer, jamais je ne lui parlais de cela.

La discussion commençait déjà à se transformer en querelle, quand subitement Dmitri se tut et quitta le chambre. Je le suivis en continuant de parler, mais il ne me répondit pas. Je savais que sur la liste de ses défauts figurait l’emportement et maintenant il était occupé à se vaincre. Je maudissais toutes ces listes.

Alors, voilà à quoi nous conduit notre règle de nous dire l’un à l’autre tout ce que nous sentons et de ne jamais parler l’un de l’autre à un tiers. Parfois, nous nous laissions entraîner par la franchise jusqu’aux aveux les plus humiliants et prenions, à notre honte, les suppositions et les rêves pour les désirs et les sentiments, par exemple comme ce que je lui disais tout à l’heure ; et ces aveux non seulement ne créaient pas de liens entre nous, mais desséchaient le sentiment même et nous désunissaient. Et maintenant, tout d’un coup, l’amour-propre ne lui permettait pas de faire l’aveu le plus simple, et dans la chaleur de la discussion, nous nous servions des armes que nous nous étions données l’un l’autre et qui faisaient horriblement mal.