Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 40

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 250-255).


XL

L’AMITIÉ AVEC LES NEKHLUDOV


Cet hiver, je vis très souvent, non seulement Dmitri, qui venait fréquemment chez nous, mais toute sa famille avec laquelle je commençais à me lier.

Les dames Nekhludov — la mère, la tante et la fille — passaient toutes les soirées à la maison, et la princesse aimait que chez elle, le soir, vinssent des jeunes gens qui, disait-elle, pussent passer toute la soirée sans cartes et sans danses. Mais il y avait sans doute peu d’hommes pareils, car moi, qui venais presque chaque soir chez eux, j’y rencontrais rarement des hôtes. J’étais habitué aux personnes de cette famille, à leurs diverses humeurs, je m’étais fait déjà une idée nette de leurs relations réciproques ; j’étais accoutumé aux chambres, aux meubles, et quand il n’y avait pas d’invités je me sentais tout à fait libre, sauf quand je restais seul avec Varenka. Il me semblait toujours qu’en fille pas très jolie, elle eût bien voulu que je devinsse amoureux d’elle. Mais cette confusion commençait à passer aussi. Elle montrait si naturellement qu’il lui était égal de causer avec moi, son frère ou Lubov Sergueievna que je pris l’habitude de la regarder tout simplement comme une personne qui ne voit ni honte, ni danger au plaisir que vous cause sa société. Pendant toute la durée de nos relations, je la trouvai tantôt très laide, tantôt pas très laide, mais je ne me demandai pas une seule fois : Suis-je épris ou non ? Il m’arrivait de lui parler directement, mais le plus souvent je causais avec elle en adressant, en sa présence, la parole à Lubov Sergueievna ou à Dmitri, et ce dernier moyen me plaisait surtout. Je trouvais un grand plaisir à parler devant elle, à l’écouter chanter et en général à me trouver dans la même chambre qu’elle, mais la pensée de mes relations futures avec Varenka, et celle de me sacrifier pour mon ami, s’il s’éprenait de ma sœur, me venaient rarement en tête. Et quand elles venaient, alors me sentant heureux du présent, inconsciemment je tâchais de chasser ces préoccupations d’avenir.

Cependant, malgré ce rapprochement, je continuais de croire de mon devoir strict de cacher à tous les Nekhludov et surtout à Varenka mes véritables sentiments et mon inclination, et je tâchais de me montrer tout autre que j’étais, et même tel qu’on ne pouvait être en réalité.

Je m’efforcais de paraître enthousiaste, passionné ; j’exclamais des ah ! je faisais de grands gestes passionnés quand quelque chose paraissait me plaire beaucoup ; et en même temps, je tâchais de me montrer indifférent pour toute chose extraordinaire que je voyais ou dont on me parlait, j’essayais de paraître railleur, méchant, impitoyable et en même temps fin observateur ; je tâchais de paraître logique dans tous mes actes, précis et ponctuel dans la vie et néanmoins dédaigneux de toutes les choses matérielles. Je puis affirmer que j’étais bien meilleur en réalité que cet être étrange que je m’efforçais de paraître. Mais cependant, tel que je me présentais, les Nekhludov m’aimaient et heureusement pour moi, il me semble qu’ils n’étaient pas dupes de ma feinte. Seule Lubov Sergueievna, qui me considérait comme le pire égoïste, athée et moqueur, ne m’aimait pas, je crois ; souvent elle discutait avec moi, se fâchait et me frappait de ses phrases courtes, illogiques. Mais Dmitri gardait toujours avec elle les mêmes relations bizarres, plus qu’amicales, et il disait que personne sauf elle, ne le comprenait et qu’elle lui faisait beaucoup de bien. Cette amitié continuait à attrister toute sa famille.

Une fois, Varenka, en causant avec moi de ce lien incompréhensible pour nous tous, me l’expliqua ainsi :

— Dmitri a beaucoup d’amour-propre. Il est trop fier et malgré tout son esprit, il aime beaucoup les louanges et l’admiration, il aime à être le premier et petite tante, dans l’innocence de son âme, est en admiration devant lui et n’a pas assez de tact pour lui cacher cette admiration ; il en résulte qu’elle le flatte sans feindre, très franchement.

Je me rappelle qu’après, en discutant ce raisonnement, je ne pus m’empêcher de penser que Varenka était très intelligente, et à cause de cela, je la haussai avec plaisir dans mon estime. Cette « réhabilitation » due à l’esprit que j’avais découvert en elle et à ses autres qualités morales, bien qu’elle me fît plaisir, fut mesurée sévèrement et jamais je ne la portai jusqu’à l’enthousiasme. Ainsi, quand Sophie Ivanovna, qui parlait toujours de sa nièce, me raconta que Varenka, encore enfant, il y a quatre ans, à la campagne, avait donné, sans permission, tous ses habits et ses souliers, aux enfants des paysans, si bien qu’il fallut les leur reprendre, je ne jugeai pas ce fait digne d’améliorer mon opinion sur elle, et même, en pensée, je me moquais de cette conception peu pratique des choses.

Quand il y avait des invités chez les Nekhludov, et entre autres, parfois, Volodia et Doubkov, moi, très content de moi-même, et avec une certaine conscience tranquille d’être un habitué de la maison, je m’éloignais au dernier plan, je gardais le silence et écoutais seulement ce que disaient les autres. Et ce qu’ils disaient me semblait si bête, qu’intérieurement je m’étonnais que des personnes si intelligentes et si sensées que la princesse et toute sa famille, pussent entendre de telles bêtises et y répondre. Si, alors, il m’était venu en tête de comparer à ce que disaient les hôtes, ce que je disais moi-même, quand j’étais seul, je n’aurais eu sans doute aucune surprise. J’eusse été encore moins étonné, si j’avais songé à ce que disaient nos familiers — Avdotia Vassilievna, Lubotchka et Katenka — qui n’étaient nullement inférieurs à la moyenne, lorsqu’ils causaient des soirées entières avec Doubkov en souriant gaiement ; quand, presque chaque fois, Doubkov, s’appuyant à quelque chose, déclamait avec sentimentalité les vers :


Au banquet de la vie, infortuné convive…


ou des extraits du Démon, et en général avec quel plaisir ils disaient des choses stupides pendant des heures consécutives.

Bien entendu, quand il y avait des invités, Varenka faisait moins attention à moi que quand nous étions seuls, et alors il n’y avait ni la lecture, ni la musique que j’aimais beaucoup entendre. En causant avec les invités, elle perdait pour moi son charme principal — du raisonnement tranquille et de la simplicité. Je me rappelle combien j’étais étrangement frappé de ses conversations avec mon frère, sur le théâtre et sur le temps, je savais que Volodia évitait et méprisait plus que tout au monde les banalités, et que Varenka, aussi, se moquait toujours des conversations dont l’intérêt était le temps, etc. — Pourquoi donc, quand ils se rencontraient, disaient-ils toujours les banalités les plus écrasantes, comme s’ils avaient honte l’un devant l’autre ? Après chaque conversation de ce genre, je me fâchais intérieurement contre Varenka ; le lendemain, je me moquais des invités, et je trouvais encore plus de plaisir à être seul dans la famille Nekhludov.

Quoi qu’il en soit, je commençais à trouver plus de plaisir à être avec Dmitri dans le salon de sa mère qu’avec lui seul, en tête-à-tête.