Jeunesse (trad. Bienstock)/Chapitre 8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 36-40).


VIII

LA SECONDE CONFESSION


Les pas du confesseur me tirèrent de cette rêverie.

— Bonjour, — fit-il en arrangeant de la main ses cheveux gris. — Que voulez-vous ?

Je le priai de me bénir et, avec un plaisir particulier, je baisai sa petite main jaunâtre.

Quand je lui eus expliqué le but de ma visite, sans rien dire, il s’approcha des icônes et commença la confession. Quand elle fut achevée, et qu’ayant vaincu ma honte, j’eus dit tout ce que j’avais dans l’âme, il me prit la tête dans ses mains et, d’une voix basse et timbrée, prononça : « Que la bénédiction de notre Père céleste t’accompagne, mon fils, et qu’il conserve en toi, pour toujours, la foi, la douceur et l’humilité. Amen. »

J’étais tout à fait heureux, des sanglots de heur me serraient la gorge, je baisai les plis de sa soutane de bure et levai la tête. Le visage du moine était tout à fait calme.

J’éprouvais la jouissance de l’attendrissement et craignant de le dissiper par quelque chose, je fis hâtivement mes adieux au confesseur, et sans regarder de côté pour ne pas me distraire, je sortis du monastère et remontai dans la drojki branlante et boîteuse. Mais les cahots de la voiture, la diversité des objets qui passaient devant mes yeux dissipèrent bientôt ce sentiment et déjà je m’imaginais que sans doute le confesseur pensait n’avoir jamais rencontré une aussi belle âme et qu’il n’en rencontrerait jamais, et que même il n’en existait pas de pareille.

J’étais convaincu de cela et cette conviction me causait une telle joie que j’éprouvai le besoin d’en faire part à quelqu’un.

Je désirais vivement parler, mais comme je n’avais personne sous la main, sauf le cocher, je m’adressai à lui.

— Eh bien ! Suis-je resté longtemps ? — demandai-je.

— Comme ça, longtemps. Le cheval devrait être pansé depuis longtemps ! Je suis un cocher de nuit. — répondit le vieux cocher qui, maintenant, avec le soleil, était visiblement plus gai qu’avant.

— Et moi, il me semble que je ne suis resté qu’une minute, dis-je. — Sais-tu pourquoi j’ai été au monastère ? — ajoutai-je en m’installant dans le creux de la drojki, près du cocher.

— En quoi cela me regarde-t-il ? Où le voyageur voudra, nous l’emmènerons.

— Non, mais cependant, que penses-tu ? continuai-je.

— Sans doute, pour enterrer quelqu’un, vous alliez acheter la place.

— Non, mon ami, sais-tu pourquoi j’y suis allé ?

— Je ne puis le savoir, seigneur, — répéta-t-il.

La voix du cocher me semblait si bonne que je résolus de l’édifier en lui racontant l’objet de cette visite et même le sentiment que j’éprouvais.

— Veux-tu que je te raconte ? Voilà, vois-tu…

Et je lui narrai tout et je lui décrivis tous mes beaux sentiments. À ce souvenir, je rougis encore.

— C’est ça ? — fit le cocher avec méfiance.

Et après, il se tut longtemps, se tint immobile, rangeant seulement de temps à autre le pan de son armiak, qui découvrait sans cesse son pied, sorti du sabot trop grand, et posé sur le bois.

Déjà je commençais à m’imaginer qu’il avait de moi la même opinion que le confesseur, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas au monde un jeune homme aussi vertueux quand, subitement, il me dit :

— Eh quoi, seigneur, c’est votre affaire de seigneur !

— Quoi ? — demandai-je.

— L’affaire, c’est-à-dire que c’est votre affaire de seigneur, — répéta-t-il en bafouillant de sa bouche édentée.

« Non, il ne m’a pas compris, » pensai-je, et je ne lui parlai plus jusqu’à la maison.

Ce n’était plus ce même sentiment d’attendrissement et de dévotion, mais le contentement de soi-même qui régna en moi pendant toute la route, malgré les gens qui, sous le clair soleil, fourmillaient dans toutes les rues. Mais aussitôt arrivé à la maison, ce sentiment s’évanouit. Je n’avais pas les quarante copeks promis au cocher. Le maître d’hôtel Gavrilo auquel je devais déjà, ne me prêtait plus. Le cocher s’apercevant que deux fois j’avais fait le tour de la cour et, devinant que c’était pour trouver de l’argent, descendit de la drojki, et malgré son apparence de bonté il déclara à haute voix, avec l’intention évidente de me froisser : « Il y a des gaillards qui ne paient pas les cochers ! »

À la maison tout le monde dormait encore. Je ne pouvais donc emprunter ces quarante copeks à personne sauf aux domestiques. À la fin, Vassili, sur ma parole d’honneur la plus sacrée, en laquelle (je le vis sur son visage), il n’avait aucune confiance, mais comme ça, par affection pour moi et en souvenir du service que je lui avais rendu consentit à payer le cocher. Mes sentiments se dissipèrent comme une vapeur. Quand je commençai à m’habiller pour aller avec tout le monde communier à l’église et quand il se trouva que mon habit n’était pas recousu et que je ne pouvais le mettre, je commis de nombreux péchés. Ayant mis un autre habit je me rendis à la communion ; en mon esprit, une foule de pensées se heurtaient précipitamment, et je me méfiais complètement de mes belles dispositions.