Jock et ses amis/VI

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Alice Decker d’après E. Hohler
Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XVIII, 1903



VI

Jock tient sa promesse.


« Jock, viens ici : j’ai à te causer. »

C’était M. Grimshaw qui parlait ainsi.

Le vieillard était assis dans son fauteuil, tout près de la fenêtre ouverte de la bibliothèque. L’enfant obéit à son appel. Comme il s’approchait, il remarqua l’air grave du vieux monsieur qui, les sourcils froncés, dépliait fébrilement une lettre.

« C’est une lettre de ta mère, dit-il, je l’ai reçue ce matin. Tes vacances finissent la semaine prochaine ; elle désire te revoir samedi au plus tard, pour que tu sois présent à l’ouverture des classes. »

Le visage de Jock s’attrista.

« Oh ! quel malheur ! s’écria-t-il, Tramp et moi nous étions si heureux ici !

— Je suis fâché aussi, mon enfant. Ton départ est le premier qui m’afflige depuis bien des années ; et la voix de l’oncle s’était faite très douce. Assieds-toi là, de manière que mes yeux puissent te bien voir ; j’ai plusieurs choses à te demander. Tout d’abord, raconte-moi ce que ta mère t’a dit avant de t’envoyer ici. T’a-t-elle averti de mon mauvais caractère, ou s’est-elle bornée à te donner des conseils pour ta propre conduite ?

— Elle m’a recommandé de ne manquer à aucun de mes devoirs ; elle espérait que vous me témoigneriez un peu d’affection en souvenir des sentiments que vous avait inspirés mon père… »

Ici Jock s’arrêta et devint très rouge.

« Et elle croyait que, si je te prenais en affection, je pourrais faire quelque chose pour toi. T’enlever de ses mains, peut-être, hein ? » dit le vieux monsieur d’un ton sarcastique.

C’était si exactement ce que sa mère lui avait dit, que Jock se contenta de baisser la tête en silence.

« Je le pensais, continua son vieil oncle, mais une déception l’attend. Je n’ai jamais eu l’intention de rien faire pour toi. Supposons que je t’envoie maintenant dans un grand collège, à quoi cela te servirait-il ? Je suis un vieillard, je n’ai plus que peu de temps à vivre, et quoi que puisse penser ta mère, je ne laisserai que peu de chose en mourant ; à part quelques fermes sans valeur, le reste de mon bien revient à mon neveu propre, que je le veuille ou non.

— Je ne comptais sur rien de vous, s’écria Jock désolé. J’espère que vous ne mourrez pas de sitôt, et que Dieu vous accordera la faveur d’entendre parler des grandes choses que je ferai. Alors je prendrai soin de maman et de Doris.

— Mon enfant, voilà où tu te trompes, répliqua M. Grimshaw ; si tu es chargé de faire vivre les autres, tu ne seras jamais grand dans aucune profession, car il faudra t’employer à gagner de l’argent, et non à travailler pour l’art ; je t’aime sincèrement ; si tu veux rester chez moi, je te traiterai comme mon propre fils, et à ma mort je ferai pour toi tout ce que je pourrai. Tu entreras dans un collège et, puisque tu ne veux pas être soldat, selon mes désirs, tu seras ingénieur. Mais je ne peux faire cela qu’à une condition : c’est que tu deviennes mon propre fils. Tu iras voir ta mère de temps en temps, mais elle n’aura pas à compter sur ton travail. Si je pourvois à ton éducation, je veux être fier de toi et je sais que le succès n’est assuré qu’à ceux qui travaillent sans entraves. Me comprends-tu ? Acceptes-tu mes conditions ?

C’est impossible, s’écria Jock qui avait écouté son oncle, la respiration haletante et les yeux pleins d’angoisse. J’ai promis de prendre soin de maman et de Doris ; je ne peux les abandonner.

— Réfléchis encore avant ton dernier mot. Es-tu sûr que ta mère ne regretterait pas un refus de ta part ? Avant de prendre une détermination, demande-lui son avis.

— Ni elle ni personne ne me conseillera à cet égard, je ne consulterai personne.

— Alors, tu as pris ton parti ? Je croyais que tu te trouvais bien ici. Puisque tu veux gagner beaucoup d’argent, il te faudra renoncer à faire de grandes choses. »

Jock étouffa un sanglot et garda un instant le silence en promenant ses regards sur la lande qu’il avait appris à tant aimer pendant les dernières semaines. Puis il tourna vers son oncle un regard triste quoique déterminé.

« Si nous avez raison (et vous devez savoir ces choses mieux que moi), je renoncerai à me rendre illustre, car il faut que je tienne à la parole que j’ai donnée à mon père : advienne que pourra. Mais vous ne serez pas fâché contre moi, n’est-ce pas ? ajouta-t-il. Personne ne m’a semblé si bon que vous ; si vous cessiez de m’aimer, je ne sais ce que je deviendrais. »

À ces mots, les larmes qu’il avait refoulées lui remplirent les yeux ; il cacha son visage sur le bras de son oncle.

M. Grimshaw caressa la tête de l’enfant en lui disant :

« Non, je ne suis pas fâché, mais seulement un peu déçu. J’aurais voulu te garder toujours près de moi. Peut-être aurais-je regretté que tu fusses resté, car tu n’aurais pas été le vrai fils de ton père si tu avais failli à ton devoir.

— Venez nous voir aux prochaines vacances, nous en serions si heureux, murmura l’enfant.

— Peut-être ; mais je ne peux te le promettre : je suis vieux, et quelquefois très fatigué. Pourtant je ne t’oublierai pas ; je me souviendrai que tu aimes Beggarmoor, et que tu désires en être le maître. Je voudrais voir la figure que feraient ta mère et M. Harrison en apprenant que la seule chose que tu convoites de mes possessions est une modeste chaumière et un coin de terre inculte. »

Le vieillard reprit son rire sarcastique.

« Moi aussi, j’ai été jeune, dit-il. En ce temps-là je voulais faire quelque chose. Puis la richesse est venue, et, avec elle, le goût du bien-être ; mon ardeur s’est ainsi évanouie. Aujourd’hui que je suis un vieillard, je donnerais volontiers toutes les joies de ma vie pour éprouver le bonheur d’avoir fait quelque bien. Puisses-tu, mon enfant, ignorer toujours pareille angoisse !

— J’essayerai », répondit Jock doucement.

Il était impressionné par l’accent du vieillard, bien qu’il ne comprit qu’imparfaitement ses paroles. Il ajouta :

« Je me souviendrai de ce que vous me dites. Tramp et moi, nous penserons souvent à vous.

— J’espère qu’il en sera ainsi, mon enfant. Promets-moi aussi que tu travailleras pour l’art, non pour l’argent, ni la renommée, si ta situation t’apporte un jour l’indépendance. »

Jock promit de mettre ce conseil en pratique. Le lendemain était le dernier jour de sa visite à Gray-Tors ; il commença à se rendre compte de l’importance du sacrifice qu’il s’était imposé.

Son départ sembla désappointer le vieux notaire. M. Harrison ne pouvait comprendre pourquoi l’enfant retournait à sa pauvre école ; il attribuait la conduite du vieillard à quelque peccadille de Jock ou à son défaut d’amabilité.

Jock brillait de lui raconter que son vieil oncle l’avait assez aimé pour lui proposer une adoption complète. Il eut un effort à faire pour écouter en silence les observations de son vieil ami ; il ne voulait pas qu’une parole imprudente pût le trahir près de sa mère.

Il prit un air boudeur en écoutant les récriminations de M. Harrison. En réalité son cœur était triste à la pensée des blâmes immérités qu’il aurait à subir.

Il partit à la recherche de Molly. La manière dont sa petite amie accueillit la nouvelle qu’il apportait calma un peu son âme blessée. Elle versa des torrents de larmes et refusa d’être consolée. À la fin, Jock se rappela que son oncle lui avait donné une livre (25 francs) en lui permettant de la dépenser comme il voudrait. À discuter sur l’emploi qu’il en ferait, la petite fille oublia son chagrin pour quelques instants, et consentit à accompagner son ami dans les magasins.

Elle s’intéressa beaucoup à l’achat de la grande poupée de cire que Jock destinait à Doris, quoiqu’elle dédaignât ces jeux pour elle-même et trouvât qu’une enfant capable d’occupations pareilles était une compagne bien médiocre pour son ami.

Après avoir visité tous les magasins à la recherche d’un cadeau pour sa mère, et ne trouvant rien de convenable, Jock se décida à employer le reste de son argent à l’achat d’une robe qu’il avait autrefois promise à Doris.

Il aurait voulu une robe toute faite et fut un peu déconcerté en constatant qu’il ne lui restait que le prix de l’étoffe. Avec l’approbation de Molly, il choisit une indienne bleu de ciel, et se réjouit du plaisir qu’aurait sa sœur en voyant ces trésors.

Quand arriva le moment des adieux (car il fallait être à Gray-Tors pour l’heure du dîner) Jock éprouva fortement le besoin de se confier à quelqu’un. Après avoir fait promettre à sa petite amie de garder le secret, il lui fit le récit de son entretien de la veille avec son oncle.

Molly l’écoutait pleine de sympathie et d’admiration, tout en déplorant son départ de Grav-Tors, et son retour là-bas, chez lui, dans le sud, à une distance effrayante pour la petite fille qui n’avait jamais été jusqu’à Londres.

Après la promesse de Molly d’écrire très souvent, et celle de Jock de répondre exactement, les enfants se séparèrent ; Jock pour passer ce dernier après-midi en compagnie de son oncle, Molly pour pleurer à chaudes larmes dans sa retraite favorite.

Ce soir-là, M. Grimshaw s’informa auprès de son neveu de la façon dont celui-ci avait dépensé son argent. Jock très fier lui énuméra ses emplettes ; son oncle tira une pièce de sa poche et la lui tendit ;

« Prends ceci, lui dit-il ; garde-le jusqu’à ce que tu en aies besoin ; souviens-toi de le dépenser pour toi seul. »

Jock étonné prit la pièce, remercia son oncle, et lui promit de se souvenir de sa recommandation.

Ainsi se passa le dernier soir à Gray-Tors. Puis M. Grimshaw dit un affectueux bonsoir à l’enfant, qui monta tristement se coucher. Penché, un moment, à la fenêtre de l’escalier, il humait l’air vif des landes, se demandant combien de temps s’écoulerait avant qu’il revînt.

Le même soir, dans la maison du vieux notaire, une petite fille, aux yeux rougis par les larmes, descendit, comme d’habitude, partager le dessert de son grand-père. Traînant une chaise près de lui, elle mit sa figure toute ronde entre ses mains, et le regarda d’un air suppliant.

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« Grand-père chéri, dit-elle, je veux que vous me promettiez quelque chose. Vous n’appellerez plus jamais Jock un enfant étrange ou bizarre : cela lui fait trop de peine.

— Ma chérie, je n’avais jamais pensé qu’il en fût attristé ! s’écria le vieux monsieur. Je le trouve vraiment étrange. Cependant j’essayerai de ne plus le lui dire à l’avenir ; et, comme il retourne chez lui demain, je ne le verrai pas de si tôt.

— Est-ce que sa mère lui ressemble ? Doris est-elle très jolie ? s’informa Molly.

— Oh ! sa mère est charmante ! Tu l’aimerais en la voyant. Doris est un amour d’enfant ! … Voudrais-tu que je l’invite à venir passer quelque temps ici ? Tu vas te trouver seule maintenant que ton compagnon est parti ?

— Non, merci, grand-père ; elle ne remplacerait jamais Jock, car ce n’est qu’une petite fille ; je n’aimerai jamais sa mère ; cela je le sais bien. Je voudrais cependant la voir une fois. Si l’occasion se présentait, je lui raconterais une foule de choses concernant son fils ; je lui dirais ce que je pense d’elle-même. Elle n’apprécie pas Jock à la moitié de sa valeur », ajouta-t-elle d’un ton décidé.