Joies errantes/Légende 1

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Alphonse Lemerre (p. 113-114).

LÉGENDE[1]

À Yvette Guilbert.

C’était une mère qui pleurait,
Qui pleurait son enfant ;
Son pauvret mort, comme un bleuet fauché
Dans le pré souriant.

Elle le pleurait de larmes très amères,
Sans nul repos ni trêve —
Tant que le jour brillait au ciel cruel,
Au ciel désert ;
Et quand la nuit enveloppait la terre
De voiles noirs,
Elle le pleurait, reprochant au ciel
Son désespoir.


Or, une vesprée elle entra à l’église
Pour y gémir l’excès de sa misère
Dans le silence de l’heure solitaire.

Mais elle vit là une foule étrange
De trépassés muets sous leurs suaires.

Elle reconnut son pauvre petit enfant
Qui fléchissait sous le poids écrasant
D’une lourde cruche pleine.

— Quel fardeau portes tu, mon enfant bien-aimé ?
Pour quel péché subis-tu cette peine ?
— Ce sont vos larmes, ô mère, pauvre mère,
Toutes vos larmes dont cette cruche est pleine !

Ainsi apprit la pleureuse rebellée
Qu’avec résignation devaient être acceptées
Les voies rigoureuses du Seigneur,
Et que sa douleur pesait à son cher mort.

  1. Ces légendes ne sont ni des traductions ni même des adaptations de thèmes déjà interprétés dans la langue slave, — mais des poèmes originaux échafaudés sur des superstitions populaires. (N. de l’A.)