Joseph Balsamo/Chapitre CIV

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Michel Lévy frères (4p. 126-139).

Après la sortie des membres de second et de troisième ordre, il resta sept associés dans la loge. C’étaient les sept chefs.

Ils se reconnurent entre eux au moyen de signes qui prouvaient leur initiation à un degré supérieur.

Leur premier soin fut de clore les portes ; puis, les portes fermées, leur président se révéla par l’exhibition d’une bague, sur laquelle étaient gravées les lettres mystérieuses L. P. D. [1]

Ce président était chargé de la correspondance suprême de l’ordre. Il était en relation avec les six autres chefs, qui habitaient la Suisse, la Russie, l’Amérique, la Suède, l’Espagne et l’Italie.

Il apportait quelques-unes des pièces les plus importantes qu’il avait reçues de ses collègues, afin de les communiquer au cercle d’initiés supérieurs placés au-dessus des autres et au-dessous de lui.

Nous avons reconnu ce chef, c’était Balsamo.

La plus importante de ces lettres contenait un avis menaçant : elle venait de Suède, Swedenborg l’avait écrite.

« Veillez au midi, frères ! disait-il ; sous sa brûlante influence a été réchauffé un traître. Ce traître vous perdra.

« Veillez à Paris, frères ! le traître y réside ; les secrets de l’ordre sont entre ses mains, un sentiment haineux le pousse.

« J’entends la dénonciation au vol sourd, à la voix murmurante. Je vois une terrible vengeance, mais peut-être arrivera-t-elle trop tard. En attendant, veillez, frères ! veillez ! Parfois il suffit d’une langue traîtresse, quoique mal instruite, pour bouleverser de fond en comble nos plans si habilement ourdis. »

Les frères se regardèrent avec une muette surprise ; le langage du farouche illuminé, sa prescience, à laquelle beaucoup d’exemples frappants donnaient une autorité imposante, ne contribuèrent pas peu à assombrir le comité présidé par Balsamo.

Lui-même, qui avait foi dans la lucidité de Swedenborg, ne put résister à l’impression grave et douloureuse qui le saisit après cette lecture.

— Frères, dit-il, le prophète inspiré se trompe rarement. Veillez donc comme il vous le recommande. Vous le savez comme moi maintenant, la lutte s’engage. Ne soyons pas vaincus par ces ennemis ridicules dont nous sapons la puissance en toute sécurité. Ils ont à leur disposition, ne l’oubliez pas, des dévouements mercenaires. C’est une arme puissante en ce monde parmi les âmes qui ne voient pas plus loin que les limites de la vie terrestre. Frères, défions-nous des traîtres soudoyés.

— Ces craintes me paraissent puériles, dit une voix ; chaque jour nous gagnons en force, et nous sommes dirigés par de brillants génies et par de vigoureuses mains.

Balsamo s’inclina pour remercier le flatteur de son éloge.

— Oui ; mais, comme l’a dit notre illustre président, la trahison se glisse partout, répliqua un frère qui n’était autre que le chirurgien Marat, promu malgré sa jeunesse à un grade supérieur, grâce auquel il siégeait pour la première fois au comité consultatif. Songez, frères, qu’en doublant l’amorce on fait la capture plus importante. Si M. de Sartines, avec un sac d’écus, peut acheter la révélation d’un de nos frères obscurs, le ministre, avec un million ou l’espoir d’une dignité, peut acheter un de nos supérieurs. Or, chez nous, le frère obscur ne sait rien.

« Il connaît tout au plus quelques noms parmi ses collègues, et ces noms ne représentent aucune chose. C’est un ordre admirable que celui de notre constitution, mais il est éminemment aristocratique ; les inférieurs ne savent rien, ne peuvent rien, on les assemble pour leur dire ou leur faire dire des futilités ; et cependant ils concourent de leur temps, de leur argent, à la solidité de notre édifice. Songez-y, le manœuvre apporte seulement la pierre et le mortier, mais sans pierre et sans mortier, ferez-vous la maison ? Or, ce manœuvre perçoit un mince salaire, et cependant moi je le regarde comme égal à l’architecte, dont le plan crée et vivifie tout l’ouvrage ; et je le regarde comme son égal, parce qu’il est homme et que tout homme vaut un autre homme aux yeux du philosophe, attendu qu’il porte sa part de misère et de fatalité comme un autre, et que, plus qu’un autre même. il est exposé à la chute d’une pierre et à la rupture d’un échafaudage.

— Je vous interromps, frère, dit Balsamo. Vous abandonnez la question qui seule doit nous préoccuper. Votre défaut, frère, c’est d’exagérer le zèle et de généraliser les discussions. Il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si notre constitution est bonne ou mauvaise, mais de maintenir la fermeté, l’intégrité de cette constitution. Que si je voulais discuter avec vous, je répondrais : non, l’organe qui reçoit le mouvement n’est pas l’égal du génie du créateur ; non, l’ouvrier n’est pas l’égal de l’architecte ; non, le cerveau n’est pas l’égal du bras.

— Que M. de Sartines saisisse un de nos frères des derniers grades, s’écria Marat avec chaleur, l’enverra-t-il moins pourrir à la Bastille que vous et moi ?

— D’accord ; mais il n’y aura dommage que pour l’individu et non pour l’ordre, qui doit passer chez nous avant toutes choses ; tandis que si le chef est emprisonné, la conjuration s’arrête ; tandis que si le général manque, l’armée perd la bataille. Frères, veillez donc au salut des chefs !

— Oui, mais qu’ils veillent de leur côté au nôtre.

— C’est leur devoir.

— Et que leurs fautes soient doublement punies.

— Encore une fois, mon frère, vous vous éloignez des constitutions de l’ordre. Ignorez-vous que le serment qui lie tous les membres de notre association est un, et applique à tous les mêmes peines.

— Toujours les grands s’y soustrairont.

— Ce n’est point l’avis des grands, frères ; écoutez la fin de la lettre de notre prophète Swedenborg, un des grands parmi nous ; voici ce qu’il ajoute :

« Le mal viendra d’un des grands, d’un très grand de l’ordre, ou, s’il ne vient pas précisément de lui, la faute ne lui en sera pas moins imputable ; rappelez-vous que le feu et l’eau peuvent être complices : l’un donne la lumière, l’autre les révélations.

« Veillez, frère, sur tout et sur tous ; veillez. »

— Alors, dit Marat saisissant dans le discours de Balsamo et dans la lettre de Swedenborg le côté dont il voulait tirer parti, répétons le serment qui nous lie, et engageons-nous à le tenir dans toute sa rigueur, quel que soit celui qui aura trahi ou sera cause de la trahison.

Balsamo se recueillit un instant, et, se levant de son siège, il prononça les paroles consacrées que nos lecteurs ont déjà vues une fois d’une voix lente, solennelle et terrible :

« Au nom du Fils crucifié, je jure de briser les liens charnels qui m’attachent à père, mère, frères, sœurs, épouse, parents, amis, maîtresse, rois, chefs, bienfaiteurs, et tout être quelconque à qui j’ai promis foi, obéissance, reconnaissance ou service.

« Je jure de révéler au chef que je reconnais d’après les statuts de l’ordre, ce que j’ai vu, fait, pris, lu ou entendu, appris ou deviné, et même de rechercher et épier ce qui ne s’offrirait pas seulement à mes yeux.

« J’honorerai le poison, le fer et le feu comme des moyens d’épurer le globe par la mort ou l’hébétation des ennemis de la vérité et de la liberté.

« Je souscris à la loi du silence ; je consens à mourir comme frappé de la foudre, le jour où j’aurai mérité un châtiment, et j’attends sans me plaindre le coup de couteau qui m’atteindra en quelque lieu de la terre que je sois. »

Alors, les sept hommes qui composaient la sombre assemblée répétèrent mot à mot ce serment, debout et la tête découverte.

Puis, quand les paroles sacramentelles eurent été épuisées :

— Nous voilà garantis, dit Balsamo ; ne mêlons plus d’incidents à notre discussion. J’ai un compte à rendre au comité des principaux événements de l’année.

« Ma gestion des affaires de la France présentera quelque intérêt à des esprits éclairés et zélés comme les vôtres.

« Je commence :

« La France est située au centre de l’Europe, comme le cœur au centre du corps ; elle vit, elle fait vivre. C’est dans ses agitations qu’il faut chercher la cause de tout le malaise de l’organisme général.

« Je suis donc venu en France, et je me suis approché de Paris comme le médecin s’approche du cœur : j’ai ausculté, j’ai palpé, j’ai expérimenté. Lorsque je l’ai abordée, voilà un an, la monarchie fatiguait ; aujourd’hui, les vices la tuent. J’ai dû précipiter l’effet de ces débauches mortelles, et pour cela je les ai favorisées.

« Un obstacle était sur ma route, cet obstacle était un homme, cet homme, c’était non pas le premier, mais le plus puissant de l’État après le roi.

« Il était doué de quelques-unes de ces qualités qui plaisent aux autres hommes. Il était trop orgueilleux, c’est vrai, mais il appliquait son orgueil à ses œuvres ; il savait adoucir la servitude du peuple en lui faisant croire, voir même quelquefois qu’il est une partie de l’État ; et, en le consultant parfois sur ses propres misères, il arborait un étendard autour duquel les masses se rallient toujours, l’esprit national.

« Il haïssait les Anglais, il haïssait la favorite, naturelle ennemie des classes laborieuses. Or, cet homme, s’il eût été un usurpateur, s’il eût été l’un de nous, s’il eût marché dans nos voies, agi dans notre but, cet homme, je l’eusse ménagé, je l’eusse maintenu au pouvoir, je l’eusse soutenu avec toutes les ressources que je puis créer pour mes protégés ; car, au lieu de recrépir la royauté vermoulue, il l’eût renversée avec nous au jour convenu. Mais il était de la classe aristocratique, mais il était né avec les respects du premier rang auquel il ne voulait pas prétendre, de la monarchie à laquelle il n’osait attenter ; il ménageait la royauté tout en méprisant le roi ; il faisait plus, il servait de bouclier à cette royauté sur laquelle nos coups se dirigeaient. Le parlement et le peuple, pleins de respect pour cette digue vivante opposée aux envahissements de la prérogative royale, se maintenaient eux-mêmes dans une résistance modérée, assurés qu’ils étaient d’une aide puissante quand le moment serait venu.

« J’ai compris la situation. J’ai entrepris la chute de M. de Choiseul.

« Cette œuvre puissante, à laquelle depuis dix ans s’attelaient tant de haines et tant d’intérêts, je l’ai commencée et terminée en quelques mois, par des moyens qu’il est inutile de vous dire. Par un secret qui est une de mes forces, force d’autant plus grande qu’elle demeurera éternellement cachée aux yeux de tous, et ne se manifestera jamais que par l’effet, j’ai renversé, chassé M. de Choiseul, et attaché à sa suite un long cortège de regrets, de désappointements, de lamentations et de colères.

« Voilà maintenant que le travail apporte ses fruits ; voilà que toute la France demande Choiseul et se soulève pour le reprendre, comme les orphelins se lèvent vers le ciel quand Dieu a pris leur père.

« Les parlements usent du seul droit qu’ils aient, l’inertie : les voilà qui cessent de fonctionner. Dans un corps bien organisé, comme doit être un État de premier ordre, la paralysie d’un organe essentiel est mortelle ; or, le parlement est au corps social ce que l’estomac est au corps humain, les parlements n’opérant plus, le peuple, ces entrailles de l’État, ne travaillera, et par conséquent ne paiera plus ; et l’or, c’est-à-dire le sang, leur fera défaut.

« On voudra lutter, sans doute ; mais qui luttera contre le peuple ? Ce n’est point l’armée, cette fille du peuple, qui mange le pain du laboureur, qui boit le vin du vigneron. Resteront la maison du roi, les corps privilégiés, les gardes, les Suisses, les mousquetaires, cinq ou six mille hommes à peine ! Que fera cette poignée de pygmées, quand le peuple se lèvera comme un géant ?

— Qu’il se lève, alors, qu’il se lève ! crièrent plusieurs voix.

— Oui, oui, à l’œuvre ! cria Marat.

— Jeune homme, je ne vous ai pas encore consulté, dit froidement Balsamo.

« Cette sédition des masses, continua-t-il, cette révolte des faibles devenus forts par leur nombre contre le puissant isolé, des esprits moins solides, moins sûrs, moins expérimentés, la provoqueraient sur-le-champ et l’obtiendraient même avec une facilité qui m’épouvante ; mais, moi, j’ai réfléchi ; moi, j’ai étudié. — Moi, j’ai descendu dans le peuple même, et, sous ses habits, avec sa persévérance, avec sa grossièreté que j’empruntais, je l’ai vu de si près, que je me suis fait peuple. Je le connais donc aujourd’hui. Je ne me tromperai donc plus sur son compte. Il est fort, mais il est ignorant ; il est irritable, mais il est sans rancune ; en un mot, il n’est pas mûr encore pour la sédition telle que je l’entends et telle que je la veux. il lui manque l’instruction qui lui fait voir les événements sous le double jour de l’exemple et de l’utilité ; il lui manque la mémoire de sa propre expérience.

« Il ressemble à ces hardis jeunes gens que j’ai vu en Allemagne, dans les fêtes publiques, monter ardemment au sommet d’un mât de navire, que le bailli avait fait garnir d’un jambon et d’un gobelet d’argent ; ils s’élançaient tout chauds de désirs et faisaient le chemin avec une rapidité surprenante ; mais, arrivés au but, quand il s’agissait d’étendre le bras pour saisir le prix, la force les abandonnait, ils se laissaient choir jusqu’en bas, aux huées de la multitude.

« La première fois, cela leur arrivait comme je viens de vous le dire ; la seconde fois, ils ménageaient leurs forces et leur souffle ; mais, prenant plus de temps, ils échouaient par la lenteur, comme ils avaient fait par la précipitation ; enfin, une troisième fois, ils prenaient un milieu entre la précipitation et la lenteur, et, cette fois, ils réussissaient. Voilà le plan que je médite. Des essais, toujours des essais qui, sans cesse, rapprochent du but, jusqu’au jour où la réussite infaillible nous permettra de l’atteindre. »

Balsamo cessa de parler, et, en cessant de parler, regarda son auditoire, lequel bouillonnait toutes les passions de la jeunesse et de l’inexpérience.

— Parlez, frère, dit-il à Marat, qui s’agitait par dessus tous.

— Je serai bref ; dit Marat ; les essais endorment les peuples quand ils ne les découragent pas. Les essais, voilà la théorie de M. Rousseau, citoyen de Genève, grand poète, mais génie lent et timide, citoyen inutile que Platon eût chassé de sa République ! Attendre ! toujours attendre ! Depuis l’émancipation des communes, depuis la révolte des maillotins, voilà sept siècles que vous attendez ! Comptez les générations qui sont mortes en attendant, et osez encore prendre pour devise de l’avenir ce mot fatal : Attendre ! M. Rousseau nous parle d’opposition, comme on en faisait dans le grand siècle, comme en faisaient, près des marquises et aux genoux du roi, Molière avec ses comédies, Boileau avec ses satires, La Fontaine avec ses fables.

« Pauvre et débile opposition qui n’a pas fait d’une semelle avancer la cause de l’humanité. Les petits enfants récitent ses théories voilées sans les comprendre et s’endorment en les récitant. Rabelais aussi a fait de la politique, à votre compte ; mais, devant cette politique, on rit et l’on ne se corrige pas. Or, depuis trois cents ans, avez-vous vu un seul abus redressé ? Assez de poètes ! assez de théoriciens ! des œuvres, des actions ! Nous livrons depuis trois siècles la France à la médecine, et il est temps que la chirurgie y entre à son tour, le scalpel et la scie à la main. La société est gangrenée, arrêtons la gangrène avec le fer. Celui-là peut attendre qui sort de table pour se coucher sur un tapis moelleux dont il fait enlever les feuilles de roses par le souffle de ses esclaves, car l’estomac satisfait communique au cerveau de chatouillantes vapeurs qui le recréent et le béatifient ; mais la faim, mais la misère, mais le désespoir, ne se rassasient point, ne se soulagent point avec des strophes, des sentences et des fabliaux. Ils poussent de grands cris dans leurs grandes souffrances ; sourd celui qui n’entend pas ces lamentations ; maudit celui qui n’y répond pas. Une révolte, dût-elle être étouffée, éclaircira les esprits plus que mille ans de préceptes, plus que trois siècles d’exemples ; elle éclairera les rois, si elle ne les renverse pas ; c’est beaucoup, c’est assez ! »

Un murmure flatteur s’exhala de quelques lèvres.

— Où sont nos ennemis ? poursuivit Marat ; au-dessus de nous ; ils gardent la porte des palais, ils entourent les degrés du trône ; sur ce trône est le palladium, qu’ils gardent avec plus de soin et de craintes que ne le faisaient les Troyens. Ce palladium, qui les fait tout-puissants, riches, insolents, c’est la royauté. À cette royauté on ne peut arriver qu’en passant sur le corps de ceux qui la gardent, comme on ne peut arriver au général qu’en renversant les bataillons qui le protègent. Eh bien ! force bataillons ont été renversés, nous raconte l’histoire, force généraux ont été pris depuis Darius jusqu’au roi Jean, depuis Régulus jusqu’à Duguesclin.

« Renversons la garde, nous arriverons jusqu’à l’idole ; frappons d’abord les sentinelles, nous frapperons ensuite le chef. Aux courtisans, aux nobles, aux aristocrates, la première attaque ; aux rois la dernière. Comptez les têtes privilégiées : deux cent mille à peine ; promenez-vous, une baguette tranchante à la main, dans ce beau jardin qu’on nomme la France et abattez ces deux cent mille têtes comme Tarquin faisait des pavots du Latium, et tout sera dit ; et vous n’aurez plus que deux puissances en face l’une de l’autre, peuple et royauté. Alors, que la royauté, cet emblème, essaye de lutter avec le peuple, ce géant, et vous verrez. Quand les nains veulent abattre un colosse, ils commencent par le piédestal ; quand les bûcherons veulent abattre le chêne, ils l’attaquent par le pied. Bûcherons, bûcherons ! prenons la hache, attaquons le chêne par ses racines, et le chêne antique, au front superbe, baisera le sable tout à l’heure. »

— Et vous écrasera comme des pygmées en tombant sur vous, malheureux ! s’écria Balsamo d’une voix tonnante. Ah ! vous vous déchaînez contre les poètes, et vous parlez par métaphores plus poétiques et plus imagées que les leurs ! Frère, frère ! continua-t-il en s’adressant à Marat, vous avez pris ces phrases, je vous le dis, dans quelque roman que vous élaborez dans votre mansarde.

Marat rougit.

— Savez-vous ce que c’est qu’une révolution ? continua Balsamo. J’en ai vu deux cents, moi, et je puis vous le dire. J’ai vu celles de l’Égypte antique, j’ai vu celles de l’Assyrie, celles de la Grèce, celles de Rome, celles du Bas-Empire. J’ai vu celles du moyen âge, où les peuples se ruaient les uns sur les autres, orient sur occident, occident sur orient, et s’égorgeaient sans s’entendre. Depuis celles des rois pasteurs jusqu’à nous, il y a eu cent révolutions, peut-être. Et tout à l’heure vous vous plaigniez d’être esclaves. Les révolutions ne servent donc à rien. Pourquoi cela ? C’est que ceux qui faisaient des révolutions étaient tous atteints du même vertige : ils se hâtaient.

« Est-ce que Dieu, qui préside aux révolutions des hommes, se hâte, lui ?

« Renversez ! renversez le chêne ! criez-vous, et vous ne calculez pas que le chêne, qui met une seconde à tomber, couvre autant de terrain en tombant qu’un cheval, lancé au galop, en parcourrait en trente secondes. Or, ceux qui abattaient le chêne, n’ayant pas le temps d’éviter sa chute imprévue, étaient perdus, brisés, anéantis sous son immense ramure. Voilà ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Vous ne l’obtiendrez pas de moi. Comme Dieu, j’ai su vivre, vingt, trente, quarante âges d’hommes. Comme Dieu, je suis éternel. Comme Dieu, je suis patient. Je porte mon sort, le vôtre, celui du monde dans le creux de ma main. Nul ne me fera ouvrir cette main pleine de vérités tonnantes que je ne consente à l’ouvrir. C’est la foudre qu’elle contient, je le sais ; eh bien, la foudre y séjournera comme dans la droite toute-puissante de Dieu.

« Messieurs, messieurs, abandonnons ces hauteurs trop sublimes et redescendons sur la terre.

« Messieurs, je vous le dis avec simplicité et avec conviction, il n’est pas temps encore ; le roi qui règne est un dernier reflet du grand roi que le peuple vénère encore, et il y a dans cette majesté qui s’efface quelque chose d’assez éblouissant encore pour balancer les éclairs de vos petits ressentiments. Celui-là est un roi, il mourra roi ; sa race est insolente, mais pure. Son origine, vous pouvez la lire sur son front, dans un geste, dans sa voix. Il sera toujours le roi, celui-là. Abattons-le, et il arrivera ce qui est arrivé à Charles Ier ; ses bourreaux se prosterneront devant lui, et les courtisans de son malheur, comme lord Capell, baiseront la hache qui aura tranché la tête de leur maître.

« Or, vous le savez tous, l’Angleterre s’est hâtée. Le roi Charles Ier est mort sur l’échafaud, c’est vrai, mais le roi Charles II, son fils, est mort sur le trône.

« Attendez, attendez, car voilà que les temps vont devenir propices.

« Vous vouliez détruire les lis. C’est notre devise à tous : Lilia pedibus destrue ; mais il ne faut pas qu’une seule racine permette à la fleur de saint Louis l’espoir de refleurir encore. Vous voulez détruire la royauté ? Pour que la royauté soit détruire à jamais, il faut qu’elle soit affaiblie de prestige et d’essence. Vous voulez détruire la royauté ? Attendez que la royauté ne soit plus un sacerdoce, mais un emploi ; qu’elle ne s’exerce plus dans un temple, mais dans une boutique. Or, ce qu’il y a de plus sacré dans la royauté, c’est-à-dire la légitime transmission du trône autorisée depuis des siècles par Dieu et par les peuples, s’en va, perdue pour jamais ! Écoutez ! écoutez ! cette invincible, cette infranchissable barrière placée entre nous, gens de rien, et ces créatures quasi divines, cette limite que les peuples n’ont jamais osé franchir et qu’on appelle la légitimité, ce mot brillant comme un phare, et qui jusqu’aujourd’hui a garanti la royauté du naufrage, ce mot va s’éteindre sous le souffle de la mystérieuse fatalité.

« La dauphine, appelée en France pour perpétuer la race des rois par le mélange du sang impérial, la dauphine, mariée depuis un an à l’héritier du trône de France… Approchez-vous, messieurs, car je crains de faire passer au delà de votre cercle le bruit de mes paroles.

— Eh bien ? demandèrent avec anxiété les six chefs.

— Eh bien, messieurs, la dauphine est encore vierge !

Un murmure sinistre qui eût fait fuir tous les rois du monde, tant il renfermait de joie haineuse et de triomphe vengeur, s’échappa comme une vapeur mortelle de ce cercle étroit des six têtes, qui se touchaient presque, dominées qu’elles étaient par celle de Balsamo, penché sur elle du haut de son estrade.

— Dans cet état de choses, continua Balsamo, il se présente deux hypothèses, toutes deux également profitables à notre cause.

« La première, c’est que la dauphine reste stérile, et alors la race s’éteint, alors l’avenir ne laisse à nos amis ni combats, ni difficultés, ni troubles. Il en arrivera de cette race marquée d’avance par la mort, ce qui est arrivé en France à chaque fois que trois rois se sont succédé ; ce qui est arrivé aux fils de Philippe le Bel : Louis le Hutin, Philippe le Long et Charles VI, morts sans postérité, après avoir régné tous trois ; ce qui est arrivé aux trois fils de Henri II : François II, Charles IX et Henri III, morts sans postérité après avoir régné tous trois. Comme eux, M. le dauphin, M. le compte de Provence et M. le comte d’Artois régneront tous trois et tous trois mourront sans enfants, comme les autres sont morts : c’est la loi de la destinée.

« Puis, comme après Charles IV, le dernier de la race capétienne, est venu Philippe VI de Valois, collatéral des rois précédents ; comme après Henri III, le dernier de la race des Valois, est venu Henri IV de Bourbon, collatéral de la race précédente ; après le comte d’Artois, inscrit au livre de la fatalité comme le dernier des rois de la branche aînée, viendra peut-être Guillaume d’Orange, étranger soit à la race, soit à l’ordre naturel de succession.

« Voilà ce que nous donne la première hypothèse.

« La seconde, c’est que madame la dauphine ne reste pas stérile. Et voilà le piège où nos ennemis vont se précipiter en croyant nous y jeter nous-mêmes. Oh ! si la dauphine ne reste pas stérile, si la dauphine devient mère, alors que tous se réjouiront à la cour et croiront la royauté consolidée en France, nous pourrons nous réjouir aussi, nous ; car nous posséderons un secret si terrible, que nul prestige, nulle puissance, nuls efforts ne tiendront contre les crimes que ce secret renfermera, près des malheurs qui résulteront pour la future reine de cette fécondité ; car cet héritier qu’elle donnera au trône, nous le feront facilement illégitime, car cette fécondité, nous la déclarerons facilement adultère. Si bien que, près de ce bonheur factice que semblera leur avoir accordé le ciel, la stérilité eût été un bienfait de Dieu. Voilà pourquoi je m’abstiens, messieurs ; voilà pourquoi j’attends, mes frères ; voilà pourquoi, enfin, je juge inutile de déchaîner aujourd’hui les passions populaires, que j’emploierai efficacement lorsque le temps sera venu.

« Maintenant, messieurs, vous connaissez le travail de cette année ; vous voyez les progrès de nos mines. Persuadez-vous donc que nous ne réussirons qu’avec le génie et le courage des uns, qui seront les yeux et le cerveau ; qu’avec la persévérance et le labeur des autres, qui représenteront les bras ; qu’avec la foi et le dévouement des autres encore, qui seront le cœur.

« Pénétrez-vous surtout de cette nécessité d’une obéissance aveugle qui fait que votre chef lui-même s’immolera à la volonté des statuts de l’ordre, le jour où les statuts l’exigeront.

« Sur ce, messieurs et frères bien-aimés, je lèverais la séance, s’il ne me restait un bien à faire, un mal à indiquer.

« Le grand écrivain qui est venu à nous ce soir, et qui eût été des nôtres sans le zèle intempestif d’un de nos frères, qui a effrayé cette âme timide ; ce grand écrivain, disons-nous, a eu raison de notre assemblée, et je déplore comme un malheur, qu’un étranger ait raison devant une majorité de frères qui connaissent mal nos règlements et ne connaissent pas du tout notre but.

« Rousseau, triomphant avec les sophismes de ses livres des vérités de notre association, représente un vice fondamental que j’extirperais avec le fer et le feu, si je n’avais encore l’espoir de le guérir par la persuasion. L’amour-propre d’un de nos frères s’est développé fâcheusement. Il nous a donné du dessous dans la discussion ; aucun fait pareil ne se représentera plus, je l’espère, ou bien j’aurais recours aux voies de discipline.

« Maintenant, messieurs, propagez la foi par la douceur et la persuasion ; insinuez-la, ne l’imposez pas, ne l’enfoncez pas dans les âmes rebelles à coups de maillet et de hache, comme font les inquisiteurs des coins du bourreau. Souvenez-vous que nous ne serons grands qu’après avoir été reconnus bons, et qu’on ne nous reconnaîtra bons qu’en paraissant meilleurs que tout ce qui nous entoure ; rappelez-vous encore que parmi nous, les bons et les meilleurs ne sont rien sans la science, l’art et la foi ; rien enfin près de ceux que Dieu a marqués d’un sceau particulier pour commander aux hommes et régir un empire.

« Messieurs, la séance est levée. »

Ces paroles prononcées, Balsamo se couvrit la tête et s’enveloppa de son manteau.

Chacun des initiés partit alors à son tour, seul et silencieux, pour ne pas éveiller de soupçons.


  1. Lilia pedibus destrue : « Foule les lys aux pieds. » [N.d.A.]