Joseph Balsamo/Chapitre CXIV

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Michel Lévy frères (4p. 224-231).

Le lendemain, comme midi venait de sonner à l’horloge de Trianon, Nicole vint crier à Andrée, qui n’avait pas encore quitté sa chambre :

— Mademoiselle, mademoiselle, voici M. Philippe.

Ce cri partait du bas de l’escalier.

Andrée, toute surprise, mais toute joyeuse en même temps, ferma son peignoir de mousseline et courut au-devant du jeune homme, qui venait bien réellement de descendre de cheval dans la cour de Trianon, et qui s’informait à quelques domestiques de l’heure à laquelle il pourrait parler à sa sœur.

Andrée ouvrit donc la porte elle-même, et se trouva aussitôt en face de Philippe, que l’officieuse Nicole avait été quérir dans la cour, et conduisait par les degrés.

La jeune fille se jeta au cou de son frère, et tous deux rentrèrent dans la chambre d’Andrée, suivie de Nicole.

Ce fut alors seulement qu’Andrée s’aperçut que Philippe était plus sérieux que de coutume, que son sourire même n’était point exempt de tristesse, qu’il portait son élégant uniforme avec la plus scrupuleuse exactitude, et qu’il tenait un manteau de voyage plié sous son bras gauche.

— Qu’y a-t-il donc, Philippe ? demanda-t-elle aussitôt avec cet instinct des âmes tendres pour qui un regard est une révélation suffisante.

— Ma sœur, dit Philippe, j’ai reçu ce matin l’ordre de rejoindre mon régiment.

— Et vous partez ?

— Et je pars.

— Oh ! fit Andrée, qui exhala dans ce cri douloureux tout son courage et une partie de ses forces.

Et quoique ce fût une chose bien naturelle et à laquelle elle dût s’attendre que ce départ, elle se sentit tellement brisée en l’apprenant, qu’elle fut forcée de se retenir au bras de son frère.

— Mon Dieu ! demanda Philippe étonné, ce départ vous afflige-t-il donc à ce point, Andrée ? Dans la vie d’un soldat, vous le savez, c’est un événement des plus vulgaires.

— Oui, oui, sans doute, murmura la jeune fille ; et où allez-vous, mon frère ?

— Ma garnison est à Reims ; ce n’est pas un voyage bien long que j’entreprends, comme vous voyez. Il est vrai que de là le régiment, selon toute probabilité, retourne à Strasbourg.

— Hélas ! fit Andrée ; et quand partez-vous ?

— L’ordre m’enjoint de me mettre en route à l’instant même.

— Ce sont donc des adieux que vous venez me faire ?

— Oui, ma sœur.

— Des adieux !

— Avez-vous quelque chose de particulier à me dire, Andrée ? demanda Philippe inquiet de cette tristesse trop exagérée pour qu’elle n’eût point quelque autre cause que ce départ.

Andrée comprit que ces mots étaient à l’adresse de Nicole, laquelle regardait cette scène avec une surprise que motivait l’extrême douleur d’Andrée.

En effet, le départ de Philippe, c’est-à-dire d’un officier pour sa garnison, n’était pas une catastrophe qui dût causer tant de larmes.

Andrée comprit donc du même coup et le sentiment de Philippe et la surprise de Nicole ; elle prit un mantelet qu’elle jeta sur ses épaules, et dirigeant son frère vers l’escalier.

— Venez, dit-elle, jusqu’à la grille du parc, Philippe, je vous reconduirai par l’allée couverte. J’ai en effet bien des choses à vous dire, mon frère.

Ces mots étaient pour Nicole un ordre de départ ; elle s’effaça le long du mur et rentra dans la chambre de sa maîtresse, tandis que celle-ci descendait l’escalier avec Philippe.

Andrée descendit l’escalier qui longe la chapelle et sortit par le passage qui aujourd’hui encore mène au jardin ; mais, quoique interrogée incessamment par le regard inquiet de Philippe, elle se tint longtemps suspendue à son bras, laissant s’appuyer sa tête à son épaule sans prononcer une seule parole.

Puis tout à coup son cœur se brisa, ses traits se couvrirent d’une pâleur mortelle, un long sanglot monta jusqu’à ses lèvres, et des flots de larmes obscurcirent ses yeux.

— Ma chère sœur, ma bonne Andrée, s’écria Philippe ; mais, au nom du Ciel, qu’avez-vous donc ?

— Mon ami, mon seul ami, dit Andrée, vous me laissez seule, en ce monde où j’entre d’hier, et vous me demandez pourquoi je pleure ! Ah ! songez-y, Philippe, j’ai perdu ma mère en naissant ; c’est affreux à dire, mais je n’ai jamais eu de père. Tout ce que mon cœur a éprouvé de petits chagrins, tout ce que mon esprit a renfermé de petits secrets, c’est à vous, à vous seul que je les ai confiés. Qui m’a souri ? qui m’a caressée ? qui m’a bercée quand j’étais enfant ? C’est vous. Qui m’a protégée depuis que je suis grandie ? C’est vous. Qui m’a fait croire que les créatures de Dieu n’avaient pas été jetées dans ce monde seulement pour y souffrir ? C’est vous, Philippe, toujours vous. Car enfin je n’ai j’amais aimé rien ni personne, depuis que je suis au monde, excepté vous, et personne non plus ne m’a aimée que vous. Oh ! Philippe ! continua mélancoliquement Andrée, vous détournez la tête, et je lis dans votre pensée. Vous vous dites que je suis jeune, que je suis belle, et que j’ai tort de ne pas compter sur l’avenir et sur l’amour. Hélas ! vous le voyez cependant bien, Philippe, il ne suffit pas d’être belle et d’être jeune, puisque personne ne s’occupe de moi.

« Madame la dauphine est bonne, direz-vous, mon ami. Sans doute ; elle est parfaite, à mes yeux du moins, et je la regarde comme une divinité. Mais c’est surtout parce que je la range dans cette sphère surhumaine, que j’ai pour elle du respect et non de l’affection. Or, l’affection, Philippe, c’est ce sentiment si nécessaire à mon cœur, qui, toujours refoulé dans mon cœur, le brise. — Mon père… Eh ! mon Dieu, mon père ! je ne vous apprends rien de nouveau, Philippe : non seulement mon père n’est pas pour moi un protecteur ou un ami, mais encore mon père ne me regarde jamais sans me faire peur. Oui, oui, j’ai peur, Philippe, peur de lui, surtout depuis que je vous vois partir. Peur de quoi ? Je n’en sais rien. Eh ! mon Dieu, les oiseaux qui fuient, les troupeaux qui mugissent n’ont-ils pas, eux aussi, peur de l’orage, quand l’orage va venir ?

« C’est de l’instinct, direz-vous ; mais pourquoi refuseriez-vous à notre âme immortelle l’instinct du malheur ? Tout, depuis quelque temps, réussit à notre famille, je le sais bien : vous voilà capitaine, vous ; moi, me voilà placée presque dans l’intimité de la dauphine ; mon père a soupé hier, dit-on, presque en tête-à-tête avec le roi. Eh bien ! Philippe, je le répète, dussé-je vous paraître insensée, tout cela m’effraie plus que notre douce misère et notre obscurité de Taverney.

— Et cependant, là-bas, chère sœur, dit tristement Philippe, vous étiez seule aussi ; là-bas non plus je n’étais pas avec vous pour voua consoler.

— Oui, mais au moins j’étais seule, seule avec mes souvenirs d’enfance : il me semblait que cette maison, où avait vécu, où avait respiré, où était morte ma mère, me devait la protection natale, si l’on peut s’exprimer ainsi ; tout m’y était doux, caressant, ami. Je vous voyais partir avec calme et revenir avec joie. Mais que vous partissiez ou revinssiez, mon cœur n’était pas tout à vous, il tenait à cette chère maison, à mes jardins, à mes fleurs, à cet ensemble dont autrefois vous n’étiez qu’une partie ; aujourd’hui vous êtes le tout, Philippe ; et quand vous me quittez, tout me quitte.

— Et cependant, Andrée, dit Philippe, aujourd’hui vous avez une protection bien autrement puissante que la mienne.

— C’est vrai.

— Un bel avenir.

— Qui sait ?…

— Pourquoi donc doutez-vous ?

— Je l’ignore.

— C’est de l’ingratitude envers Dieu, ma sœur.

— Oh ! non, grâce au ciel, je ne suis pas ingrate envers le Seigneur, et soir et matin je le remercie ; mais il me semble qu’au lieu de recevoir mes actions de grâces, chaque fois que je fléchis les genoux, une voix d’en haut me dit : « Prends garde, jeune fille, prends garde ! »

— Mais à quoi dois-tu prendre garde, réponds ? J’admets avec toi qu’un malheur te menace. As-tu quelque pressentiment de ce malheur ? Sais-tu que faire pour aller au-devant de lui en l’affrontant, ou que faire pour l’éviter ?

— Je ne sais rien, Philippe, si ce n’est qu’il me semble, vois-tu, que ma vie ne tient plus qu’à un fil, que rien ne luit plus pour moi au delà de ce moment qui va marquer ton départ. Il me semble, en un mot, que pendant mon sommeil, on m’a roulée sur la pente d’un précipice trop rapide pour que je m’arrête en me réveillant ; que je suis réveillée ; que je vois l’abîme, et que cependant j’y suis entraînée, et que, vous absent, vous n’étant plus là pour me retenir, je vais y disparaître et m’y briser.

— Chère sœur, bonne Andrée, dit Philippe ému malgré lui à cet accent plein d’une terreur si vraie, vous vous exagérez une tendresse dont je vous remercie. Oui, vous perdez un ami, mais momentanément : je ne serai pas si loin que vous ne puissiez me rappeler si besoin était ; d’ailleurs, songez qu’à l’exception de vos chimères, rien ne vous menace.

Andrée s’arrêta devant son frère.

— Alors, Philippe, dit-elle, vous qui êtes un homme, vous qui avez plus de force que moi, d’où vient que vous êtes en ce moment aussi triste que je le suis moi-même ? Voyons, dites, mon frère, comment expliquez-vous cela ?

— C’est facile, chère sœur, dit Philippe en arrêtant la marche d’Andrée, qu’elle avait reprise en cessant de parler. Nous ne sommes pas seulement frère et sœur par l’âme et le sang, mais encore par l’âme et les sentiments ; aussi vivions-nous dans une intelligence qui, pour moi surtout, depuis notre arrivée à Paris, est devenue une bien douce habitude. Je romps cette chaîne, chère amie, ou plutôt on la rompt, et le coup s’en fait sentir jusque dans mon cœur. Je suis donc triste, mais momentanément ; voilà tout. Moi, Andrée, moi je vois au delà de notre séparation ; moi je ne crois pas à un malheur, si ce n’est à celui de ne plus nous voir pendant quelques mois, pendant une année peut-être ; moi, je me résigne et ne vous dis point adieu, mais au revoir.

Malgré ces paroles consolantes, Andrée ne répondit que par ses sanglots et par ses larmes.

— Chère sœur, s’écria Philippe en voyant l’expression de cette tristesse qui lui paraissait incompréhensible, chère sœur, vous ne m’avez pas tout dit, vous me cachez quelque chose ; parlez, au nom du Ciel, parlez.

Et il la prit dans ses bras, la rapprochant de lui et la pressant sur son cœur pour lire dans ses yeux.

— Moi ? dit-elle, non, non, Philippe, je vous le jure, vous savez tout, et vous avez mon cœur entre vos mains.

— Eh bien, alors, par grâce, Andrée, du courage, ne m’affligez point ainsi.

— Vous avez raison, dit-elle, et je suis folle. Écoutez, je n’ai jamais eu l’esprit bien fort, vous le savez mieux que personne, vous, Philippe ; toujours j’ai craint, toujours j’ai rêvé, toujours j’ai soupiré ; mais je n’ai pas le droit d’associer à mes douloureuses chimères un frère si tendrement aimé, alors qu’il me rassure et me prouve que j’ai tort de m’alarmer. Vous avez raison, Philippe : c’est vrai, c’est bien vrai, tout est parfait pour moi ici. Philippe, pardonnez-moi donc ; vous le voyez, j’essuie mes yeux, je ne pleure plus, je souris. Philippe, ce n’est plus adieu, c’est au revoir que je vais dire.

Et la jeune fille embrassa tendrement son frère en lui dérobant une dernière larme qui voilait encore sa paupière, et qui roula comme une perle sur l’aiguillette d’or du jeune officier.

Philippe la regarda avec cette tendresse infinie qui tient à la fois du frère et du père.

— Andrée, dit-il, je vous aime ainsi. Soyez courageuse. Je pars, mais le courrier vous apportera une lettre de moi chaque semaine. Faites, je vous prie, que chaque semaine aussi j’en reçoive une de vous.

— Oui, Philippe, dit Andrée ; oui, et ce sera mon seul bonheur. Mais vous avez prévenu mon père, n’est-ce pas ?

— De quoi ?

— De votre départ ?

— Chère sœur, c’est le baron, au contraire, qui ce matin m’a lui-même apporté l’ordre du ministre. M. de Taverney n’est pas comme vous, Andrée, et il se passera facilement de moi, à ce qu’il paraît : il semblait heureux de mon départ, et au fait il avait raison ; ici je n’avancerais pas, tandis que là-bas il peut se présenter des occasions.

— Mon père est heureux de vous voir partir ! murmura Andrée. Ne vous trompez-vous pas, Philippe ?

— Il vous a, répondit Philippe éludant la question, et c’est une consolation, ma sœur.

— Le croyez-vous, Philippe ? Il ne me voit jamais.

— Ma sœur, il m’a chargé de vous dire qu’aujourd’hui même, après mon départ, il viendrait à Trianon. Il vous aime, croyez-le bien ; seulement, il aime à sa manière.

— Qu’avez-vous encore, Philippe, vous semblez embarrassé ?

— Chère Andrée, c’est que l’heure vient de sonner. Quelle heure est-il, s’il vous plaît ?

— Les trois quarts après midi.

— Eh bien, chère sœur, ce qui cause mon embarras, c’est que voilà une heure que je devrais être en route, et nous voici à la grille où l’on tient mon cheval. Ainsi donc…

Andrée prit un visage calme, et s’emparant de la main de son frère :

— Ainsi donc, dit-elle d’un accent trop ferme pour qu’il n’y eût pas d’affectation dans sa voix, ainsi donc, adieu, mon frère…

Philippe l’embrassa une dernière fois.

— Au revoir, dit-il ; rappelez-vous votre promesse.

— Laquelle ?

— Une lettre au moins par semaine.

— Oh ! vous le demandez !

Et elle prononça ces mots avec un suprême effort : la pauvre enfant n’avait plus de voix.

Philippe la salua encore du geste et s’éloigna.

Andrée le suivit des yeux, retenant son haleine pour retenir ses soupirs.

Philippe monta à cheval, lui cria encore une fois adieu de l’autre côté de la grille, et partit.

Andrée demeura debout et immobile tant qu’elle put le voir.

Puis, lorsqu’il eut disparu, elle se détourna et courut, comme une biche blessée, jusqu’aux ombrages, aperçut un banc et n’eut que la force de le joindre et de tomber dessus sans pouls, sans force, sans regard.

Puis, tirant du plus profond de sa poitrine un long et déchirant sanglot :

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, pourquoi me laissez-vous seule ainsi sur la terre ?

Et elle ensevelit son visage dans ses mains, laissant échapper entre ses doigts blancs les grosses larmes qu’elle ne cherchait plus à retenir.

En ce moment un léger bruit retentit derrière la charmille ; Andrée crut avoir entendu un soupir. Elle se retourna effrayée : une figure triste se dressa devant elle.

C’était Gilbert.