Joseph Balsamo/Chapitre CXV

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Michel Lévy frères (4p. 232-239).

C’était Gilbert, avons-nous dit, aussi pâle qu’Andrée, aussi désolé, aussi abattu qu’elle.

Andrée, à la vue d’un homme, à la vue d’un étranger, Andrée se hâta d’essuyer ses yeux, comme si la fière jeune fille eût rougi de pleurer. Elle composa son maintien et rendit l’immobilité à ses joues marbrées qu’agitait à l’instant même le frisson du désespoir.

Gilbert fut bien plus longtemps qu’elle à reprendre son calme, et ses traits gardèrent l’expression douloureuse que mademoiselle de Taverney aussitôt qu’elle releva les yeux, put, en le reconnaissant, remarquer dans son attitude et dans son regard.

— Ah ! c’est encore M. Gilbert, dit Andrée avec ce ton léger qu’elle affectait de prendre chaque fois que ce qu’elle croyait le hasard la rapprochait du jeune homme.

Gilbert ne répondit rien ; il était encore trop violemment ému.

Cette douleur, qui avait fait frissonner le corps d’Andrée, avait violemment secoué le sien.

Ce fut donc Andrée qui continua, voulant avoir le dernier mot de cette apparition.

— Mais qu’avez-vous donc, monsieur Gilbert ? demanda-t-elle ; qu’avez-vous à me regarder avec cet air dolent ? Il faut que quelque chose vous attriste ; quelle chose vous attriste donc, s’il vous plaît ?

— Vous désirez le savoir ? demanda mélancoliquement Gilbert, qui sentait l’ironie cachée sous cette apparence d’intérêt.

— Oui.

— Eh bien, ce qui m’attriste, c’est de vous voir souffrir, mademoiselle, répliqua Gilbert.

— Et qui vous a dit que je souffrais, monsieur ?

— Je le vois.

— Je ne souffre pas, vous vous trompez, monsieur, dit Andrée en passant une seconde fois son mouchoir sur son visage.

Gilbert sentait monter l’orage ; il résolut de le détourner par son humilité.

— Pardon, mademoiselle, dit-il, c’est que j’ai entendu vos plaintes.

— Ah ! vous écoutiez. C’est mieux, alors…

— Mademoiselle, c’est le hasard, balbutia Gilbert, car il se sentait mentir.

— Le hasard ! Je suis désespérée, monsieur Gilbert, que le hasard vous ait amené près de moi ; mais encore, en quoi ces plaintes que vous avez entendues ont-elles pu vous attrister, dites-le moi, je vous prie ?

— Il m’est impossible de voir pleurer une femme, dit Gilbert d’un ton qui déplut souverainement à Andrée.

— Est-ce que par hasard je serais une femme pour M. Gilbert ? répliqua la hautaine jeune fille. Je ne mendie l’intérêt de personne ; mais celui de M. Gilbert moins encore que celui de tout autre.

— Mademoiselle, dit Gilbert en secouant la tête, vous avez tort de me rudoyer ainsi ; je vous ai vue, triste, je me suis affligé ; je vous ai entendue dire que, M. Philippe parti, vous étiez désormais seule au monde : eh bien, non, non, mademoiselle, car je suis resté, moi, et jamais cœur plus dévoué n’a battu pour vous. Je le répète, non, jamais mademoiselle de Taverney ne sera seule au monde tant que ma tête pourra penser, tant que mon cœur pourra battre, tant que mon bras pourra s’étendre.

Gilbert était vraiment beau de vigueur, de noblesse et de dévouement, tout en prononçant ces paroles, bien qu’il y mît toute la simplicité que commandait le respect le plus vrai.

Mais il était dit que tout, dans le pauvre jeune homme, déplairait à Andrée, l’offenserait et la pousserait à des ripostes blessantes, comme si chacun de ses respects eut été une insulte, chacune de ses prières une provocation. D’abord, elle voulut se lever pour trouver un geste plus dur avec une parole plus libre ; mais un frisson nerveux la retint sur son banc. Elle pensa d’ailleurs que, debout, elle serait vue de plus loin, et vue causant avec Gilbert. Elle demeura donc sur son banc, car une fois pour toutes elle voulait écraser sous son pied l’insecte qui devenait importun.

Elle répondit donc :

— Je croyais vous avoir déjà dit, monsieur Gilbert, que vous me déplaisiez souverainement, que votre voix m’irritait, que vos façons philosophiques me répugnent. Pourquoi donc, moi vous ayant dit cela, vous obstinez-vous encore à me parler ?

— Mademoiselle, dit Gilbert, pâle mais contenu, on n’irrite pas une honnête femme en lui témoignant de la sympathie. Un honnête homme est l’égal de toute créature humaine, et moi, que vous maltraitez avec cet acharnement, eh bien, moi, je mérite peut-être plus qu’un autre la sympathie que je regrette de ne pas vous voir éprouver pour moi.

Andrée, à ce mot de sympathie deux fois répété, ouvrit de grands yeux et les attacha impertinemment sur Gilbert.

— De la sympathie ! dit-elle, de la sympathie de vous à moi, monsieur Gilbert ? En vérité, je me trompais à votre égard. Je vous tenais pour un insolent, et vous êtes moins que cela : vous n’êtes qu’un fou.

— Je ne suis ni un insolent ni un fou, dit Gilbert avec un calme apparent qui dut bien coûter à cette fierté que nous connaissons. Non, mademoiselle, car la nature m’a fait votre égal, et le hasard vous a faite mon obligée.

— Le hasard, encore ? dit ironiquement Andrée.

— La Providence, eussé-je dû dire peut-être. Je ne vous eusse jamais parlé de cela ; mais vos injures me rendent la mémoire.

— Votre obligée, moi ? votre obligée, je crois ? Comment avez-vous dit cela, monsieur Gilbert ?

— J’aurais honte pour vous de l’ingratitude, mademoiselle ; et Dieu, qui vous a faite si belle, vous a donné, pour compenser votre beauté, assez d’autres défauts sans celui-là.

Cette fois, Andrée se leva.

— Tenez, pardonnez-moi, dit Gilbert ; vous m’irritez par trop aussi quelquefois, et alors j’oublie tout l’intérêt que vous m’inspirez.

Andrée se mit à rire aux éclats, de manière à pousser la colère de Gilbert à son paroxysme ; mais, à son grand étonnement, Gilbert ne s’enflamma point. Il croisa ses bras sur sa poitrine, garda l’expression hostile et obstinée de son regard de feu, et attendit patiemment la fin de ce rire outrageant.

— Mademoiselle, dit froidement Gilbert à Andrée, daignez répondre à une seule question. Respectez-vous votre père ?

— Je crois, en vérité, que vous m’interrogez, monsieur Gilbert ? s’écria la jeune fille avec une souveraine hauteur.

— Oui, vous respectez votre père, continua Gilbert, et ce n’est point à cause de ses qualités, à cause de ses vertus ; non, c’est par cela simplement qu’il vous a donné la vie. Un père, malheureusement, vous devez savoir cela, mademoiselle, un père n’est respectable qu’à un seul titre, mais enfin c’est un titre. Il y a plus : pour ce seul bienfait de la vie — et Gilbert s’anima à son tour d’une dédaigneuse pitié — pour ce seul bienfait, continua-t-il, vous êtes tenue d’aimer le bienfaiteur. Eh bien, mademoiselle, ceci posé en principe, pourquoi m’outragez-vous ? pourquoi me repoussez-vous ? pourquoi me haïssez-vous, moi, qui ne vous ai pas donné la vie, c’est vrai, mais moi qui vous l’ai sauvée ?

— Vous ? s’écria Andrée ; vous, vous m’avez sauvé la vie ?

— Ah ! vous n’y avez pas même pensé, dit Gilbert, ou plutôt vous l’avez oublié ; c’est fort naturel ; il y a tantôt un an de cela. Eh bien, mademoiselle, il faut alors vous l’apprendre ou vous le rappeler. Oui, je vous ai sauvé la vie en sacrifiant la mienne.

— Au moins, monsieur Gilbert, dit Andrée fort pâle, vous me ferez la grâce de me dire où et quand ?

— Le jour, mademoiselle, où cent mille personnes s’écrasant les unes les autres, fuyant des chevaux fougueux, des sabres qui fauchaient la foule, laissèrent sur la place Louis XV une longue jonchée de cadavres et de blessés.

— Ah ! le 31 mai.

— Oui, mademoiselle.

Andrée se remit et reprit son sourire ironique.

— Et ce jour-là, dites-vous, vous avez sacrifié votre vie pour sauver la mienne, monsieur Gilbert ?

— J’ai déjà eu l’honneur de vous le dire.

— Vous êtes donc M. le baron de Balsamo ? Je vous demande pardon, car je l’ignorais.

— Non, je ne suis pas M. le baron de Balsamo, dit Gilbert les yeux enflammés et la lèvre frémissante, je suis le pauvre enfant du peuple, Gilbert, qui a la folie, la sottise, le malheur de vous aimer ; qui, parce qu’il vous aimait comme un insensé, comme un fou, comme un forcené, vous a suivie dans la foule ; je suis Gilbert, qui, séparé de vous un instant, vous ai reconnue au cri terrible que vous poussâtes en perdant pied ; Gilbert, qui tomba près de vous et vous entoura de ses bras jusqu’à ce que vingt mille bras, pesant sur les miens, eussent brisé ma force ; Gilbert, qui se jeta sur le pilier de pierre où vous alliez être écrasée, pour vous offrir l’appui plus moelleux de son cadavre ; Gilbert, qui apercevant dans la foule cet homme étrange qui semblait commander aux autres hommes, et dont vous venez de prononcer le nom, rassembla toutes ses forces, tout son sang, toute son âme, et vous souleva dans ses bras mourants afin que cet homme vous aperçût, vous prît, vous sauvât ; Gilbert, enfin, qui, de vous qu’il cédait à un sauveur plus heureux que lui, ne garda qu’un lambeau de votre robe, que j’appuyai sur mes lèvres, et il était temps, car le sang afflua aussitôt à mon cœur, à mes tempes, à mon cerveau ; la masse roulante des bourreaux et des victimes me couvrit comme le flot et m’ensevelit, tandis que, pareil à l’ange de la résurrection, vous montiez, vous, de mon abîme vers le ciel.

Gilbert venait de se montrer tout entier, c’est-à-dire, sauvage, naïf, sublime, dans sa résolution comme dans son amour. Aussi Andrée, malgré son mépris, ne pouvait-elle le regarder sans étonnement. Aussi crut-il un instant que son récit avait été irrésistible comme la vérité, comme l’amour. Mais le pauvre Gilbert comptait sans l’incrédulité, cette mauvaise foi de la haine. Or, Andrée, qui haïssait Gilbert, ne s’était laissé prendre à aucun des arguments vainqueurs de cet amant dédaigné.

D’abord, elle ne répondit rien, elle regardait Gilbert, et quelque chose comme un combat se passait dans son esprit.

Aussi, mal à l’aise dans ce silence glacé, le jeune homme se vit-il obligé d’ajouter en manière de péroraison :

— Maintenant, mademoiselle, ne me détestez donc plus autant que vous le faisiez, car ce serait non seulement de l’injustice, mais encore de l’ingratitude, ainsi que je vous le disais tout à l’heure et que je vous le répète maintenant.

Mais, à ces mots, Andrée leva sa tête altière, et du ton le plus indifféremment cruel :

— Monsieur Gilbert, dit-elle, combien de temps, s’il vous plaît, êtes-vous resté en apprentissage chez M. Rousseau ?

— Mademoiselle, dit naïvement Gilbert, trois mois, je crois, sans compter les jours de ma maladie, suite de l’étouffement du 31 mai.

— Vous vous méprenez, dit-elle, je ne vous demande point de me dire si vous avez été ou non malade… d’étouffements… cela couronne artistement peut-être votre récit… mais il m’importe peu. Je voulais seulement vous dire, n’ayant séjourné que trois mois chez l’illustre écrivain, que vous en avez fort bien profité, et que l’élève fait du premier coup des romans presque dignes de ceux que publie son maître.

Gilbert, qui avait écouté avec tranquillité, croyant qu’Andrée allait, aux choses passionnées qu’il avait dites, répondre des choses sérieuses, tomba de toute la hauteur de sa bonhomie sous le coup de cette ironie sanglante.

— Un roman ! murmura-t-il indigné, vous traitez de roman ce que je viens de vous dire !

— Oui, monsieur, dit Andrée, un roman, je répète le mot ; seulement, vous ne m’avez pas forcée de le lire et je vous en sais gré ; mais, malheureusement, j’ai le profond regret de ne pouvoir le payer ce qu’il vaut ; car j’y tenterais en vain, le roman étant impayable.

— Ainsi voilà ce que vous me répondez ? balbutia Gilbert le cœur serré, les yeux éteints.

— Je ne vous réponds même pas, monsieur, dit Andrée en le repoussant pour passer devant lui.

En effet, Nicole arrivait, appelant sa maîtresse du bout de l’allée, pour ne pas interrompre trop brusquement l’entretien dont elle ignorait l’interlocuteur, n’ayant pas reconnu Gilbert à travers les ombrages.

Mais, en approchant, elle vit le jeune homme, le reconnut et demeura stupéfaite. Alors elle se repentit bien de n’avoir point fait un détour, afin d’entendre ce que Gilbert avait pu dire à mademoiselle de Taverney.

Alors celle-ci, s’adressant à Nicole d’une voix adoucie, comme pour mieux faire comprendre à Gilbert la hauteur avec laquelle elle lui avait parlé :

— Qu’y a-t-il, mon enfant ? demanda-t-elle.

— M. le baron de Taverney et M. le duc de Richelieu viennent de se présenter pour voir mademoiselle, répondit Nicole.

— Où sont-ils ?

— Chez mademoiselle.

— Venez.

Andrée s’éloigna.

Nicole la suivit, mais non sans jeter en s’en allant un regard ironique sur Gilbert, qui, moins pâle que livide, moins agité que fou, moins colère que forcené, tendit le poing dans la direction de l’allée par où s’éloignait son ennemie, et murmura en grinçant des dents :

— Oh ! créature sans cœur, corps sans âme, je t’ai sauvé la vie, j’ai concentré mon amour, j’ai fait taire tout sentiment qui pouvait offenser ce que j’appellerai ta candeur, car pour moi, dans mon délire, tu étais une vierge sainte, comme la Vierge qui est au ciel… Maintenant, je t’ai vue de près, tu n’es plus qu’une femme, et je suis un homme… Oh ! un jour ou l’autre, je me vengerai, Andrée de Taverney ; je t’ai tenue deux fois entre mes mains, et deux fois je t’ai respectée ; Andrée de Taverney, prends garde à la troisième !… Au revoir, Andrée !

Et il s’éloigna, bondissant à travers les massifs, comme un jeune loup blessé, qui se retourne en montrant ses dents aiguës et sa prunelle sanglante.