Joseph Balsamo/Chapitre CXXX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères (5p. 47-56).

Comme l’avait prédit Lorenza, c’était madame du Barry qui venait de frapper à la porte.

La belle courtisane avait été introduite dans le salon. Elle attendait Balsamo en feuilletant ce livre curieux de la mort, gravé à Mayence, et dont les planches, dessinées avec un art merveilleux, montre la mort présidant à toutes les actions de la vie de l’homme, l’attendant à la porte du bal où il vient de serrer la main de la femme qu’il aime, l’attirant au fond de l’eau dans laquelle il se baigne, ou se cachant dans le canon du fusil qu’il emporte à la chasse.

Madame du Barry en était à la planche qui représente une belle femme se fardant et se mirant, lorsque Balsamo vint la saluer avec le sourire du bonheur épanoui sur tout son visage.

— Pardonnez-moi, madame, de vous avoir fait attendre, mais j’avais mal calculé la distance ou je connaissais mal la vitesse de vos chevaux, je vous croyais à la place Louis XV.

— Comment cela ? demanda la comtesse, vous saviez donc que j’arrivais ?

— Oui, madame ; il y a deux heures à peu près que je vous ai vue dans votre boudoir de satin bleu, donnant des ordres pour que l’on mît les chevaux à la voiture.

— Et vous dites que j’étais dans mon boudoir de satin bleu ?

— Broché de fleurs aux couleurs naturelles. Oui, comtesse, couchée sur un sofa. Une bienheureuse idée vous est alors passée par la tête ; vous vous êtes dit : « Allons voir le comte de Fœnix ». Vous avez sonné alors.

— Et qui est entré ?

— Votre sœur, comtesse. Est-ce cela ? Vous l’avez priée de transmettre vos ordres, qui aussitôt ont été exécutés.

— En vérité, comte, vous êtes sorcier. Est-ce que vous regardez comme cela dans mon boudoir à tous les instants du jour ? C’est qu’il faudrait me prévenir, entendez-vous bien ?

— Ah ! soyez tranquille, comtesse, je ne regarde que par les portes ouvertes.

— Et, en regardant par les portes ouvertes, vous avez vu que je pensais à vous ?

— Certes ; et à bonne intention même.

— Ah ! vous avez raison, cher comte ; j’ai pour vous les meilleures intentions du monde ; mais avouez que vous méritez plus que des intentions, vous si bon, si utile ; vous qui paraissez destiné à jouer dans ma vie le rôle de tuteur, c’est-à-dire le rôle le plus difficile que je connaisse.

— En vérité, madame, vous me rendez bien heureux ; j’ai donc pu vous être de quelque utilité ?

— Comment !… vous êtes devin, et vous ne devinez pas ?

— Laissez-moi au moins le mérite d’être modeste.

— Soit, mon cher comte ; je vais en conséquence vous parler d’abord de ce que j’ai fait pour vous.

— Je ne le souffrirai pas, madame ; parlons de vous, au contraire, je vous en supplie.

— Eh bien, mon cher comte, commencez d’abord par me prêter cette pierre qui rend invisible ; car il m’a semblé reconnaître dans mon voyage, si rapide qu’il fût, un des grisons de M. de Richelieu.

— Et ce grison, madame ?…

— Suivait ma voiture avec un coureur.

— Que pensez-vous de cette circonstance, et dans quel but vous faisait-il suivre ?

— Dans le but de me jouer quelque méchant tour de sa façon. Si modeste que vous soyez, monsieur le comte de Fœnix, croyez que Dieu vous a doué d’assez d’avantages personnels pour rendre un roi jaloux… de mes visites chez vous, ou de vos visites chez moi.

— M. de Richelieu, madame, répondit Balsamo, ne peut être dangereux pour vous en aucune rencontre.

— Mais il l’était, cher comte, il l’était cependant avant l’événement.

Balsamo comprit qu’il y avait là un secret que Lorenza ne lui avait point encore révélé. Il ne se hasarda point, en conséquence, sur le terrain de l’inconnu, et se contenta de répondre par un sourire.

— Il l’était, répéta la comtesse, et j’ai failli être la victime de la trame la mieux ourdie, dans laquelle vous étiez pour quelque chose, comte.

— Moi ! dans une trame contre vous ? jamais, madame !

— N’était-ce donc pas vous qui aviez donné à M. de Richelieu le philtre ?

— Quel philtre ?

— Un philtre qui fait aimer éperdument.

— Non, Madame ; ces philtres-là, M. de Richelieu les compose lui-même, car il en connaît dès longtemps la recette ; je ne lui ai remis, moi, qu’un simple narcotique.

— Ah ! vraiment ?

— Sur l’honneur.

— Et M. le duc, attendez donc, M. le duc est venu vous demander ce narcotique, quel jour ? Rappelez-vous bien la date, monsieur, c’est important.

— Madame, ce fut samedi dernier. La veille du jour où j’eus l’honneur de vous adresser, par Fritz, ce petit billet qui vous priait de venir me retrouver chez M. de Sartine.

— La veille de ce jour, s’écria la comtesse, la veille du jour où le roi fut vu se rendant chez la petite Taverney. Oh ! tout m’est expliqué, maintenant.

— Alors, si tout vous est expliqué, vous voyez que je n’y suis que pour le narcotique.

— Oui, c’est le narcotique qui nous a sauvés.

Balsamo attendit cette fois, il ignorait tout.

— Je suis heureux, madame, répondit-il, de vous être bon à quelque chose, même sans intention.

— Oh ! vous m’êtes excellent toujours. Mais vous pouvez plus encore pour moi que vous n’avez fait jusqu’à présent. Oh ! docteur, j’ai été bien malade, politiquement parlant, et, à l’heure qu’il est, c’est à peine si je crois à ma convalescence.

— Madame, dit Balsamo, le docteur, puisque docteur il y a, demande toujours des détails sur la maladie qu’il a à traiter. Veuillez me donner les détails les plus exacts sur ce que vous avez éprouvé, et, s’il est possible, n’oubliez aucun symptôme.

— Rien de plus simple, cher docteur, ou cher sorcier, comme vous voudrez. La veille du jour où ce narcotique fut employé, Sa Majesté avait refusé de m’accompagner à Luciennes. Elle était restée, sous prétexte de fatigue, à Trianon, cette menteuse Majesté, et cela pour souper, je l’ai su depuis, entre le duc de Richelieu et le baron de Taverney.

— Ah ! ah !

— Vous comprenez, à votre tour. Ce fut pendant ce souper que le philtre d’amour fut versé au roi. Il en tenait déjà pour mademoiselle Andrée ; on savait qu’il ne me verrait pas le lendemain. C’était donc à l’endroit de cette petite qu’il devait opérer.

— Eh bien ?

— Eh bien ! il opéra, voilà tout,

— Qu’est-il arrivé alors ?

— Voilà ce qui est difficile à savoir positivement. Des gens bien informés ont vu Sa Majesté se dirigeant vers les communs, c’est-à-dire vers l’appartement de mademoiselle Andrée.

— Je sais où elle demeure ; mais ensuite ?

— Ah ! ensuite ; peste ! comme vous y allez, comte. On ne suit pas sans danger un roi qui se cache.

— Mais enfin ?

— Enfin, tout ce que je puis vous dire, c’est que Sa Majesté, par une affreuse nuit d’orage, revint à Trianon, pâle, tremblante, et avec une fièvre qui tenait du délire.

— Et vous croyez, demanda Balsamo en souriant, que ce n’était pas de l’orage seulement que le roi avait eu peur ?

— Non, car le valet de chambre l’entendit s’écrier plusieurs fois : « Morte ! morte ! morte ! »

— Oh ! fit Balsamo.

— C’était le narcotique, continua madame du Barry ; rien ne fait peur au roi comme les morts, et, après les morts, comme l’image de la mort. Il a trouvé mademoiselle de Taverney endormie d’un sommeil étrange, il l’aura crue morte.

— Oui, oui, morte en effet, dit Balsamo qui se rappelait avoir fui sans réveiller Andrée, morte ou du moins présentant toutes les apparences de la mort. C’est cela ! c’est cela ! Après, madame, après ?

— Nul ne sut donc ce qui se passa dans cette nuit, ou plutôt dans le commencement de cette nuit. À sa rentrée chez lui seulement, le roi fut pris d’une fièvre violente et de tressaillements nerveux qui ne se passèrent que le lendemain, lorsque madame la dauphine eut l’idée de faire ouvrir chez le roi et de montrer à Sa Majesté un beau soleil éclairant des figures riantes. Alors toutes ces visions inconnues disparurent avec la nuit qui les avait enfantées.

« À midi, le roi allait mieux, prenait un bouillon et mangeait une aile de perdrix, et le soir…

— Et le soir ? répéta Balsamo.

— Eh bien, le soir, répéta madame du Barry, Sa Majesté, qui sans doute ne voulait pas rester à Trianon après sa terreur de la veille, le soir, Sa Majesté venait me trouver à Luciennes, où, cher comte, je m’aperçus, ma foi, que M. de Richelieu était presque aussi grand sorcier que vous.

La figure triomphante de la comtesse, son geste plein de grâce et de coquinerie achevèrent sa pensée et rassurèrent complétement Balsamo à l’endroit de la puissance qu’exerçait encore la favorite sur le roi.

— Alors, dit-il, vous êtes contente de moi, madame ?

— Enthousiasmée, je vous jure, comte ; car vous m’avez, en me parlant des impossibilités que vous aviez créées, dit l’exacte vérité.

Et elle lui tendit, en preuve de remerciement, cette main si blanche, si douce, si parfumée, qui n’était pas fraîche comme celle de Lorenza, mais dont la tiédeur avait aussi son éloquence.

— Et, maintenant, à vous, comte, dit-elle.

Balsamo s’inclina en homme prêt à écouter.

— Si vous m’avez préservée d’un grand danger, continua madame du Barry, je crois vous avoir sauvé à mon tour d’un péril qui n’était pas mince.

— Moi, dit Balsamo cachant son émotion, je n’ai point besoin de cela pour vous être reconnaissant ; mais cependant veuillez me dire…

— Oui, le coffret en question.

— Eh bien, madame ?

— Il contenait bien des chiffres, que M. de Sartine a fait traduire à tous ses commis ; tous ont signé leur traduction faite en particulier, et toutes les traductions ont donné le même résultat. De sorte que M. de Sartine est arrivé ce matin à Versailles, tandis que j’y étais, porteur de toutes ces traductions et du dictionnaire des chiffres diplomatiques.

— Ah ! ah ! Et qu’a dit le roi ?

— Le roi a paru surpris d’abord, puis effrayé. On est facilement écouté de Sa Majesté lorsqu’on lui parle danger. Depuis le coup de canif de Damiens, il est un mot qui réussit à tout le monde auprès de Louis XV, c’est : « Prenez garde ! »

— Ainsi, M. de Sartine m’a accusé de complot ?

— D’abord, M. de Sartine a essayé de me faire sortir, mais je m’y suis refusée, déclarant que comme personne n’était plus attachée que moi au roi, personne n’avait le droit de me faire sortir lorsqu’on lui parlait danger. M. de Sartine insistait, mais j’ai résisté, et le roi a dit en souriant et me regardant d’une certaine façon à laquelle je me connais :

« — Laissez-la, Sartine, je n’ai rien à lui refuser aujourd’hui. Alors, vous comprenez, comte, moi étant là, M. de Sartine, qui se souvenait de notre adieu si nettement formulé, M. de Sartine a craint de me déplaire en vous chargeant. Il s’est rejeté sur les mauvais vouloirs du roi de Prusse à l’égard de la France, sur les dispositions des esprits à s’aide du surnaturel pour faciliter la marche de leur rébellion. Il a accusé, en un mot, beaucoup de gens, prouvant toujours, ses chiffres à la main, que ces gens étaient coupables.

— Coupables de quoi ?

— De quoi ?… Comte, dois-je dire le secret de l’État ?

— Qui est notre secret, madame. Oh ! vous ne risquez rien ! J’ai intérêt, ce me semble, à ne point parler.

— Oui, comte, je le sais, grand intérêt. M. de Sartine a donc voulu prouver qu’une secte nombreuse, puissante, formée d’adeptes courageux, adroits, résolus, minait sourdement le respect dû à Sa Majesté Royale, en répandant certains bruits sur le roi.

— Quels bruits ?

— Disant, par exemple, que Sa Majesté était accusée d’affamer son peuple.

— Ce à quoi le roi a répondu ?

— Comme le roi répond toujours, par une plaisanterie.

Balsamo respira.

— Et cette plaisanterie, demanda-t-il, quelle est-elle ?

« — Puisqu’on m’accuse d’affamer mon peuple, a-t-il dit, il n’y a qu’une seule réponse à faire à cette accusation : nourrissons-le.

« — Comment cela, sire ? a dit M. de Sartine.

« — Je prends à mon compte la nourriture de tous ceux qui répandent ce bruit, et je leur offre, de plus, le logement dans mon château de la Bastille. »

Balsamo sentit un léger frisson courir dans ses veines, mais il demeura souriant.

— Ensuite ? demanda-t-il.

— Ensuite le roi sembla me consulter par un sourire.

« — Sire, lui dis-je alors, on ne me fera jamais croire que tous ces petits chiffres noirs que vous apporte M. de Sartine veulent dire que vous êtes un mauvais roi.

« Alors le lieutenant de police s’est récrié.

« — Pas plus, ai-je ajouté, qu’ils me prouveront jamais que vos commis sachent lire.

— Et qu’a dit le roi, comtesse ? demanda Balsamo.

— Que je pouvais avoir raison, mais que M. de Sartine n’avait pas tort.

— Eh bien, alors ?

— Alors on a expédié beaucoup de lettres de cachet, parmi lesquelles j’ai vu clairement que M. de Sartine cherchait à en glisser une pour vous. Mais je n’ai point fléchi et l’ai arrêté d’un seul mot.

« — Monsieur, lui ai-je dit tout haut et devant le roi, arrêtez tout Paris si bon vous semble, c’est votre état, mais qu’on ne s’avise pas de toucher à un seul de mes amis… sinon !…

« — Oh ! oh ! fit le roi, elle se fâche ; gare à vous, Sartine.

« — Mais, sire, l’intérêt du royaume…

« — Oh ! vous n’êtes pas un Sully, lui ai-je dit rouge de colère, et je ne suis pas une Gabrielle.

« — Madame, on veut assassiner le roi, comme on a assassiné Henri IV.

« Pour le coup, le roi pâlit, trembla, passa la main sur son front.

« Je me crus vaincue.

« — Sire, dis-je, il faut laisser M. continuer, car ses commis ont sans doute aussi lu dans tous ces chiffres que je conspirais contre vous.

« Et je sortis.

« — Dame ! c’était le lendemain du philtre, cher comte. Le roi préféra ma présence à celle de M. de Sartine, et courut après moi.

« — Ah ! par grâce, comtesse, ne vous fâchez pas, dit-il.

« — Alors chassez ce vilain homme, sire ; il sent la prison.

« — Allons, Sartine, allez-vous-en, dit le roi en haussant les épaules.

« — Et je vous défends à l’avenir, non seulement de vous présenter chez moi, ajoutai-je, mais encore de me saluer.

« Pour le coup, notre magistrat perdit la tête ; il vint à moi et me baisa humblement la main.

« — Eh bien, soit ! dit-il, n’en parlons plus, belle dame ; mais vous perdez l’État. Votre protégé, puisque vous le voulez à toute force, sera respecté par mes agents. »

Balsamo parut plongé dans une rêverie profonde.

— Allons, dit la comtesse, voilà que vous ne me remerciez pas de vous avoir épargné la connaissance de la Bastille ; ce qui eût été injuste peut-être, mais n’en eût pas été moins désagréable.

Balsamo ne répondit rien ; seulement il tira de sa poche un flacon renfermant une liqueur vermeille comme du sang.

— Tenez, madame, dit-il, pour cette liberté que vous me donnez, je vous donne, moi, vingt ans de jeunesse de plus.

La comtesse glissa le flacon dans son corset, et partit joyeuse et triomphante.

Balsamo demeura rêveur.

— Ils étaient sauvés peut-être, se dit-il, sans la coquetterie d’une femme. Le petit pied de cette courtisane les précipite au plus profond de l’abîme. Décidément, Dieu est avec nous !