Joseph Balsamo/Chapitre LXXIII

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Michel Lévy frères (3p. 174-185).

Gilbert entendait et voyait, avons-nous dit.

Il voyait Andrée couchée sur sa chaise-longue, le visage tourné vers la porte vitrée, c’est-à-dire tout à fait en face de lui. Cette porte était légèrement entrebâillée.

Une petite lampe à large abattoir, placée sur une table voisine chargée de livres, indiquant la seule distraction à laquelle pouvait se livrer la belle malade, éclairait le bas seulement du visage de mademoiselle de Taverney.

Quelquefois, cependant, lorsqu’elle se renversait en arrière, de façon à être adossée à l’oreiller de la chaise-longue, la clarté envahissait son front si blanc et si pur sous la dentelle.

Philippe, assis sur le pied même de la chaise-longue, tournait le dos à Gilbert ; son bras était toujours en écharpe, et tout mouvement était défendu à ce bras.

C’était la première fois qu’Andrée se levait ; c’était la première fois que Philippe sortait.

Les deux jeunes gens ne s’étaient donc pas revus depuis la terrible nuit ; seulement, chacun des deux avait su que l’autre allait de mieux en mieux et marchait à sa convalescence.

Tous deux, réunis depuis quelques minutes à peine, causaient donc librement, car ils savaient qu’ils étaient seuls, et que, s’il venait quelqu’un, ils seraient prévenus de l’approche de ce quelqu’un par le bruit de la sonnette placée à cette porte, que Nicole avait laissée ouverte.

Mais tout naturellement ils ignoraient cette circonstance de la porte laissée ouverte, et comptaient sur la sonnette.

Gilbert voyait donc et entendait donc, comme nous avons dit, car, par cette porte ouverte, il pouvait saisir chaque mot de la conversation.

— De sorte, disait Philippe, au moment où Gilbert s’établissait derrière un rideau flottant à la porte d’un cabinet de toilette, de sorte que tu respires plus librement, pauvre sœur ?

— Oui, plus librement, mais toujours avec une légère douleur.

— Et les forces ?

— Elles sont loin d’être revenues ; cependant, deux ou trois fois aujourd’hui, j’ai pu aller jusqu’à la fenêtre. La bonne chose que l’air ! la belle chose que les fleurs ! Il me semble qu’avec de l’air et des fleurs on ne peut pas mourir.

— Mais avec tout cela, vous vous sentez encore bien faible, n’est-ce pas, Andrée ?

— Oh ! oui, car la secousse a été terrible ! Aussi, je vous le répète, continua la jeune fille en souriant et en secouant la tête, je marche bien difficilement en m’appuyant aux meubles et aux lambris ; sans soutiens, mes jambes plient, il me semble toujours que je vais tomber.

— Allons, allons, courage ! Andrée ; ce bon air et ces belles fleurs dont vous parliez tout à l’heure vous remettront, et, dans huit jours, vous serez capable de rendre visite à madame la dauphine, qui s’informe si bienveillamment de vous, m’a-t-on dit.

— Oui, je l’espère, Philippe ; car madame la dauphine, en effet, paraît bonne pour moi.

Et Andrée, se renversant en arrière, appuya sa main sur sa poitrine et ferma ses beaux yeux.

Gilbert fit un pas en avant, les bras étendus.

— Vous souffrez, ma sœur ? demanda Philippe en lui prenant la main.

— Oui, des spasmes, et puis parfois le sang me monte aux tempes et les assiège ; quelquefois aussi j’ai des éblouissements et le cœur me manque.

— Oh ! dit Philippe rêveur, ce n’est pas étonnant ; vous avez subi une si terrible épreuve, et avez été sauvée si miraculeusement.

— Miraculeusement, c’est le mot, mon frère.

— Mais, à propos de ce salut miraculeux, Andrée, continua Philippe en se rapprochant de sa sœur pour donner plus d’importance à la question, savez-vous que je n’ai encore pu causer avec vous de cette catastrophe ?

Andrée rougit et sembla éprouver un malaise.

Philippe ne remarqua point ou ne parut point remarquer cette rougeur.

— Je croyais cependant, dit la jeune fille, que mon retour avait été accompagné de tous les éclaircissements que vous pouviez désirer ; mon père, lui, m’a dit avoir été très satisfait.

— Sans doute, chère Andrée, et cet homme a mis une délicatesse extrême dans toute cette affaire, à ce qu’il m’a semblé du moins ; cependant plusieurs points de son récit m’ont paru, non pas suspects, mais obscurs, c’est le mot.

— Comment cela, et que voulez-vous dire, mon frère ? demanda Andrée avec une candeur toute virginale.

— Oui, sans doute.

— Expliquez-vous.

— Ainsi, par exemple, poursuivit Philippe, il y a un point que je n’avais point d’abord examiné, et qui, depuis, s’est présenté à moi très étrange.

— Lequel ? demanda Andrée.

— C’est, dit Philippe, la façon dont vous avez été sauvée. Racontez-moi cela, Andrée.

La jeune fille parut faire un effort sur elle-même.

— Oh ! Philippe, dit-elle, j’ai presque oublié, tant j’ai eu peur.

— N’importe ! ma bonne Andrée, dis-moi tout ce dont tu te souviens.

— Mon Dieu ! vous le savez, mon frère, nous fûmes séparés à vingt pas à peu près du Garde-Meuble. Je vous vis entraîner vers le jardin des Tuileries, tandis que j’étais entraînée, moi, vers la rue Royale. Un instant je pus vous distinguer encore, faisant d’inutiles efforts pour me rejoindre. Je vous tendais les bras, je criais : « Philippe ! Philippe ! » quand tout à coup je fus enveloppée comme par un tourbillon, soulevée, emportée du côté des grilles ; je sentais le flot qui m’entraînait vers la muraille, où il allait se briser ; j’entendais les cris de ceux qu’on broyait contre ces grilles ; je comprenais que mon tour allait arriver d’être écrasée, anéantie ; je pouvais presque calculer le nombre de secondes que j’avais encore à vivre, quand, à demi morte, à demi folle, en levant les bras et les yeux au ciel, dans une dernière prière, je vis briller le regard d’un homme qui dominait toute cette foule, comme si cette foule lui obéissait.

— Et cet homme était le comte Joseph Balsamo, n’est-ce pas ?

— Oui, le même que j’avais déjà vu à Taverney ; le même qui là-bas m’avait déjà frappée d’une si étrange terreur ; cet homme enfin qui semble cacher en lui quelque chose de surnaturel ; cet homme qui a fasciné mes yeux avec ses yeux ; mon oreille avec sa voix ; cet homme qui a fait frissonner tout mon être avec le seul contact de son doigt sur mon épaule.

— Continuez, continuez, Andrée, dit Philippe, en assombrissant son visage et sa voix.

— Eh bien ! cet homme m’apparut planant sur cette catastrophe, comme si les douleurs humaines ne pouvaient l’atteindre. Je lus dans ses yeux qu’il voulait me sauver, qu’il le pouvait ; alors, quelque chose d’extraordinaire se passa en moi ; toute brisée, toute impuissante, toute morte que j’étais déjà, je me sentis soulevée au-devant de cet homme, comme si quelque force inconnue, mystérieuse, invincible, m’enlevait jusqu’à lui ; je sentais comme des bras qui se raidissaient pour me pousser hors de ce gouffre de chair pétrie où râlaient tant de malheureux, et me rendre à l’air, à la vie. Oh ! vois-tu, Philippe, continua Andrée avec une espèce d’exaltation, c’était, j’en suis sûre, le regard de cet homme qui m’attirait ainsi.

« J’atteignis sa main, et je fus sauvée.

— Hélas ! murmura Gilbert, elle n’a vu que lui, et moi, moi qui mourais à ses pieds, elle ne m’a pas vu.


Il essuya son front ruisselant de sueur.

— Voilà donc comment la chose s’est passée ? demanda Philippe.

— Oui, jusqu’au moment où je me sentis hors de danger ; alors, soit que toute ma vie se soit concentrée dans ce dernier effort que j’avais fait, soit qu’effectivement la terreur que j’avais ressentie dépassât la mesure de mes forces, je m’évanouis.

— Et à quelle heure pensez-vous que cet évanouissement eut lieu ?

— Dix minutes après vous avoir quitté, mon frère.

— C’est cela, poursuivit Philippe, il était minuit à peu près. Comment alors n’êtes-vous revenue ici qu’à trois heures ? Pardonnez-moi un interrogatoire qui peut vous paraître ridicule, chère Andrée, mais qui pour moi a sa raison.

— Merci, Philippe, dit Andrée en serrant la main de son frère, merci. Il y a trois jours, je n’eusse pas encore pu vous répondre, mais aujourd’hui, cela va vous paraître étrange, ce que je vous dis aujourd’hui, ma vue intérieure est plus forte, il me semble qu’une volonté qui commande à la mienne me dit de me souvenir et je me souviens.

— Dites alors, dites, chère Andrée, car j’attends avec impatience. Cet homme vous enleva donc dans ses bras ?

— Dans ses bras ? dit Andrée en rougissant, je ne me rappelle pas bien. Tout ce que je sais, c’est qu’il me tira de la foule ; mais le toucher de sa main me causa le même effet qu’à Taverney, et à peine m’eut-il touchée, que je m’évanouis de nouveau, ou plutôt je me rendormis, car l’évanouissement a des préludes douloureux, et cette fois je ne ressentis que les bienfaisantes impressions du sommeil.

— En vérité, Andrée, tout ce que vous me dites là me semble si étrange, que si c’était un autre que vous qui me racontât de pareilles choses, je n’y croirais point. N’importe, achevez, continua-t-il avec une voix plus altérée qu’il ne voulait le laisser paraître.

Quant à Gilbert, il dévorait chaque parole d’Andrée, lui qui savait que, jusque-là du moins, chaque parole était vraie.

— Je repris mes sens, continua la jeune fille, et je me réveillai dans un salon richement meublé. Une femme de chambre et une dame étaient à mes côtés, mais ne paraissaient nullement inquiètes, car à mon réveil je vis des figures bienveillamment souriantes.

— Savez-vous quelle heure il était, Andrée ?

— La demie sonnait après minuit.

— Oh ! fit le jeune homme en respirant librement, c’est bien ; continuez, Andrée, continuez.

— Je remerciai les femmes des soins qu’elles me prodiguaient ; mais, sachant votre inquiétude, je les priai de me faire reconduire à l’instant même ; elles me dirent alors que le comte était retourné sur le théâtre de la catastrophe pour porter de nouveaux secours aux blessés, mais qu’il allait revenir avec une voiture, et qu’il me reconduirait lui-même à notre hôtel. En effet, vers deux heures, j’entendis rouler une voiture dans la rue, puis un frémissement pareil à ceux que j’avais déjà éprouvés à l’approche de cet homme me reprit ; je tombai vacillante, étourdie, sur un sofa ; la porte s’ouvrit, je pus, au milieu de mon évanouissement, reconnaître encore celui qui m’avait sauvée, puis je perdis connaissance une seconde fois. C’est alors qu’on m’aura descendue, mise dans le fiacre et ramenée ici. Voilà tout ce dont je me souviens, mon frère.

Philippe calcula le temps, et vit que sa sœur avait dû être conduite directement de la rue des Écuries-du-Louvre à la rue Coq-Héron, comme elle avait été conduite de la place Louis XV à la rue des Écuries-du-Louvre ; et, lui serrant cordialement la main, il lui dit d’un son de voix libre et joyeux :

— Merci, chère sœur, merci ; tous ces calculs correspondent au mien. Je me présenterai chez la marquise de Savigny et je la remercierai moi-même. Maintenant, un dernier mot d’un intérêt secondaire.

— Dites.

— Vous rappelez-vous avoir vu, au milieu de la catastrophe, quelque figure de connaissance ?

— Moi ? Non.

— Celle du petit Gilbert, par exemple ?

— En effet, dit Andrée, en s’efforçant de rappeler ses souvenirs ; oui, au moment où nous fûmes séparés il était à dix pas de moi.

— Elle m’avait vu, murmura Gilbert.

— C’est qu’en vous cherchant, Andrée, j’ai retrouvé le pauvre enfant.

— Parmi les morts ? demanda Andrée avec cette nuance bien accentuée d’intérêt que les grands ont pour leur subalterne.

— Non, il était blessé seulement ; on l’a sauvé, et j’espère qu’il en réchappera.

— Oh ! tant mieux, dit Andrée ; et qu’avait-il ?

— La poitrine écrasée.

— Oui, oui, contre la tienne, Andrée, murmura Gilbert.

— Mais, continua Philippe, ce qu’il y a d’étrange, et ce qui fait que je vous parle de cet enfant, c’est que j’ai retrouvé dans sa main, raidie par la souffrance, un morceau de votre robe.

— Tiens ! c’est étrange, en effet.

— Ne l’avez-vous pas vu au dernier moment ?

— Au dernier moment, Philippe, j’ai vu tant de figures effrayantes de terreur et de souffrance, d’égoïsme, d’amour, de pitié, de cupidité, de cynisme, qu’il me semble avoir habité une année en enfer ; parmi toutes ces figures, qui m’ont fait l’effet d’une revue que je passais de tous les damnés, il se peut que j’aie vu celle de ce petit bonhomme, mais je ne me le rappelle point.

— Cependant, ce morceau d’étoffe arraché à votre robe, et c’était bien à votre robe, chère Andrée, puisque j’ai vérifié le fait avec Nicole…

— En disant à cette fille pour quelle cause vous l’interrogiez ? demanda Andrée ; car elle se rappelait cette singulière explication qu’elle avait eue à Taverney avec sa femme de chambre, à propos de ce même Gilbert.

— Oh ! non. Enfin ce morceau était bien dans sa main : comment expliquez-vous cela ?

— Mon Dieu, rien de plus facile, dit Andrée avec une tranquillité qui faisait un indicible contraste avec l’effroyable battement du cœur de Gilbert, s’il était près de moi au moment où je me suis sentie soulevée, pour ainsi dire, par le regard de cet homme, il se sera accroché à moi pour profiter en même temps que moi du secours qui m’arrivait, pareil en cela au noyé qui se cramponne à la ceinture du nageur.

— Oh ! fit Gilbert avec un sombre mépris pour cette pensée de la jeune fille ; oh ! l’ignoble interprétation de mon dévouement ! comme ces gens de noblesse nous jugent ! Oh ! M. Rousseau a bien raison : nous valons mieux qu’eux ; notre cœur est plus pur et notre bras plus fort.

Et comme il faisait un mouvement pour reprendre la conversation d’Andrée et de son frère, un moment écartée par cet aparté, il entendit un bruit derrière lui.

— Mon Dieu ! murmura-t-il, quelqu’un dans l’antichambre.

Et Gilbert entendant les pas se rapprocher du corridor, s’enfonça dans le cabinet de toilette, laissant-retomber la portière devant lui.

— Eh bien ! cette folle de Nicole n’est donc point là ? dit la voix du baron de Taverney, qui, effleurant Gilbert avec les basques de son habit, entra chez sa fille.

— Elle est sans doute au jardin, dit Andrée avec une tranquillité qui prouvait qu’elle n’avait aucun soupçon de la présence d’un tiers ; bonsoir, mon père.

Philippe se leva respectueusement ; le baron lui fit signe de rester où il était, et, prenant un fauteuil, il s’assit auprès de ses enfants.

— Ah ! mes enfants, dit le baron, il y a bien loin de la rue Coq-Héron à Versailles, lorsqu’au lieu de s’y rendre dans une bonne voiture de la cour, on n’a qu’une patache traînée par un cheval ; enfin, j’ai vu madame la dauphine, toujours.

— Ah ! fit Andrée, vous arrivez donc de Versailles, mon père ?

— Oui, la princesse avait eu la bonté de me faire mander, ayant su l’accident arrivé à ma fille.

— Andrée va beaucoup mieux, mon père, dit Philippe.

— Je le sais bien, et je l’ai dit à Son Altesse Royale, qui m’a bien voulu promettre qu’aussitôt l’entier rétablissement de ta sœur, elle l’appellerait près d’elle au petit Trianon, qu’elle a choisi décidément pour résidence, et qu’elle s’occupe à faire disposer à son goût.

— Moi, moi à la cour ? dit Andrée timidement.

— Ce ne sera pas la cour, ma fille : madame la dauphine a des goûts sédentaires ; M. le dauphin lui-même déteste l’éclat et le bruit ; on vivra en famille à Trianon ; seulement de l’humeur que je connais Son Altesse madame la dauphine, ces petites assemblées de famille pourraient bien finir par être mieux que des lits de justice ou des états généraux. La princesse a du caractère et M. le dauphin est profond, à ce qu’on dit.

— Oh ! ce sera toujours la cour, ne vous y trompez pas, ma sœur, dit Philippe tristement.

— La cour ! se dit Gilbert avec une rage et un désespoir concentrés ; la cour, c’est-à-dire un sommet où je ne puis atteindre ; un abîme où je ne puis me précipiter ; plus d’Andrée ! perdue pour moi, perdue !

— Nous n’avons, répliqua Andrée à son père, ni la fortune qui permet d’habiter ce séjour, ni l’éducation qui est nécessaire à celui qui l’habite. Moi, pauvre fille, que ferais-je au milieu de ces dames si brillantes dont j’ai entrevu une seule fois la splendeur qui éblouit, dont j’ai jugé l’esprit si futile, mais si étincelant ! Hélas ! mon frère, que nous sommes obscurs pour aller au milieu de toutes ces lumières !…

Le baron fronça le sourcil.

— Encore ces sottises, dit-il ; je ne comprends vraiment pas le soin que prennent toujours les miens de rabaisser tout ce qui vient de moi ou qui me touche ! Obscurs ! en vérité vous êtes folle, mademoiselle ; obscure ! une Taverney-Maison-Rouge, obscure ! Eh ! qui brillera, je vous prie, si ce n’est vous ?… La fortune… Pardieu ! les fortunes de cour, on sait ce que c’est ; le soleil de la couronne les pompe, le soleil les fait refleurir ; c’est le grand va-et-vient de la nature. Je me suis ruiné, c’est bien : je redeviendrai riche, voilà tout. Le roi n’a-t-il plus d’argent à offrir à ses serviteurs ? et croyez-vous que je rougirai d’un régiment qu’on donnera au fils aîné de ma race ; d’une dot qu’on vous donnera, Andrée ; d’un apanage qu’on me rendra à moi, ou d’un beau contrat de rentes que je trouverai sous ma serviette, en dînant au petit couvert ?… Non, non, les sots ont des préjugés. Je n’en ai pas… D’ailleurs, c’est mon bien, je le reprends : ne vous faites donc pas de scrupules. Il reste un dernier point à débattre, votre éducation, dont vous parliez tout à l’heure. Mais, mademoiselle, souvenez-vous que nulle fille de cour n’est élevée comme vous ; il y a plus : vous avez, à côté de l’éducation des jeunes filles de noblesse, l’instruction solide des filles de robe ou de finance ; vous êtes musicienne, vous dessinez des paysages avec des moutons et des vaches, que Berghem ne renierait pas ; or, madame la dauphine raffole des moutons, des vaches et de Berghem. Il y a de la beauté chez vous, le roi ne manquera pas de s’en apercevoir. Il y a de la conversation, ce sera pour M. le comte d’Artois ou M. de Provence. Vous serez donc non seulement bien vue…, mais adorée. Oui, oui, fit le baron en riant et en se frottant les mains avec une accentuation de rire si étrange, que Philippe regarda son père, ne croyant pas que ce rire partît d’une bouche humaine. — Adorée ! j’ai dit le mot.

Andrée baissa les yeux, et Philippe, lui prenant la main :

— M. le baron a raison, dit-il, vous êtes bien tout ce qu’il dit, Andrée, et nulle ne sera plus digne que vous d’entrer à Versailles.

— Mais je serai séparée de vous, répliqua Andrée.

— Pas du tout, pas du tout, interrompit le baron ; Versailles est grand, ma chère.

— Oui, mais Trianon est petit, riposta Andrée, fière et peu maniable lorsqu’on s’obstinait avec elle.

— Trianon sera toujours assez grand pour fournir une chambre à M. de Taverney ; un homme comme moi se loge toujours, ajouta-t-il avec une modestie qui signifiait : sait toujours se loger.

Andrée, peu rassurée par cette proximité de son père, se tourna vers Philippe.

— Ma sœur, dit celui-ci, vous ne ferez sans doute pas partie de ce qu’on appelle la cour. Au lieu de vous mettre dans un couvent où elle paierait votre dot, madame la dauphine, qui a bien voulu vous distinguer, vous tiendra près d’elle avec un emploi quelconque. Aujourd’hui l’étiquette n’est pas impitoyable comme au temps de Louis XIV ; il y a fusion et divisibilité dans les charges. Vous pourrez servir à la dauphine de lectrice ou de dame de compagnie ; elle dessinera avec vous, elle vous tiendra toujours près d’elle ; on ne vous verra jamais, c’est possible, mais vous ne relèverez pas moins de sa protection immédiate, et, comme telle, vous inspirerez beaucoup d’envie. Voilà ce que vous craignez, n’est-ce pas ?

— Oui, mon frère.

— À la bonne heure, dit le baron, mais ne nous affligeons pas pour si peu qu’un ou deux envieux… Rétablissez-vous donc bien vite, Andrée, et j’aurai le plaisir de vous conduire à Trianon moi-même. C’est l’ordre de madame la dauphine.

— C’est bien ; j’irai, mon père.

— À propos, continua le baron, vous êtes en argent, Philippe ?

— Si vous en avez besoin, monsieur, répliqua le jeune homme, je n’en aurais pas assez pour vous en offrir ; mais si vous me faites une offre, au contraire, je puis vous répondre qu’il m’en reste assez pour moi.

— C’est vrai, tu es philosophe, toi, dit le baron en ricanant. Et toi, Andrée, es-tu philosophe aussi, et ne demandes-tu rien, ou as-tu besoin de quelque chose ?

— Je craindrais de vous gêner, mon père.

— Oh ! nous ne sommes plus à Taverney, ici. Le roi m’a fait remettre cinq cents louis… à compte, a dit Sa Majesté. Songe à tes toilettes, Andrée.

— Merci, mon père, répliqua la jeune fille joyeuse.

— Là, là ! dit le baron, voilà les extrêmes. Tout à l’heure, elle ne voulait rien, maintenant elle ruinerait un empereur de la Chine. Oh ! mais n’importe, demande ; les belles robes t’iront bien, Andrée.

Là-dessus, et après un baiser très tendre, le baron ouvrit la porte d’une chambre qui séparait la sienne de celle de sa fille, et disparut en disant :

— Cette damnée Nicole, qui n’est point là pour m’éclairer !

— Voulez-vous que je la sonne, mon père ?

— Non, j’ai La Brie qui dort sur quelque fauteuil ; bonsoir, mes enfants.

Philippe s’était levé de son côté.

— Bonsoir aussi, mon frère, fit Andrée, je suis brisée de fatigue. Voilà la première fois que je parle autant depuis mon accident. Bonsoir, cher Philippe.

Et elle donna sa main au jeune homme, qui la baisa fraternellement, mais en mêlant à cette fraternité une sorte de respect qu’il avait toujours eu pour sa sœur, et qui partit en effleurant dans le corridor la portière derrière laquelle était caché Gilbert.

— Voulez-vous que j’appelle Nicole ? dit-il à son tour en s’éloignant.

— Non, non, cria Andrée, je me déferai seule. Adieu, Philippe.