Joseph Balsamo/Chapitre LXXIV

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Michel Lévy frères (3p. 185-192).

Andrée, restée seule, se souleva sur sa chaise, et un frisson passa dans tout le corps de Gilbert.

La jeune fille était debout ; de ses mains blanches comme l’albâtre, elle détachait une à une les épingles de sa coiffure, tandis que le léger peignoir qui la couvrait, glissant de ses épaules, découvrait son col si pur et si gracieux, sa poitrine encore palpitante, et ses bras qui, nonchalamment arrondis sur sa tête, forçaient la cambrure de ses reins au profit d’une gorge exquise frémissant sous la batiste.

Gilbert, à genoux, haletant, ivre, sentait le sang battre furieusement son front et son cœur. Des flots embrasés circulaient dans ses artères, un nuage de flamme descendait sur sa vue, un murmure inconnu et fébrile bourdonnait à ses oreilles ; il touchait à ce moment d’égarement farouche qui précipite les hommes dans le gouffre de la folie. Il allait franchir le seuil de la chambre d’Andrée, en criant :

— Oh ! oui, tu es belle, tu es belle ! mais ne sois pas si fière de ta beauté, car tu me la dois, car je t’ai sauvé la vie !

Tout à coup un nœud de la ceinture embarrassa Andrée, elle s’irrita, frappa du pied, s’assit tout en désordre sur un lit de repos, comme si le léger obstacle qu’elle venait de rencontrer avait suffi pour briser ses forces, et se penchant à demi nue vers le cordon de la sonnette, elle lui imprima une impatiente secousse.

Ce bruit rappela Gilbert à la raison. — Nicole avait laissé la porte ouverte pour entendre, Nicole allait venir.

Adieu le rêve, adieu le bonheur, plus rien qu’une image, plus rien qu’un souvenir éternellement brûlant dans l’imagination, éternellement présent au fond du cœur.

Gilbert voulut s’élancer hors du pavillon, mais le baron, entrant, avait attiré à lui les portes du corridor. Gilbert, qui ignorait cet obstacle, fut quelques secondes à les ouvrir.

Au moment où il entrait dans la chambre de Nicole, Nicole arrivait. Le jeune homme entendit craquer sous ses pas le sable du jardin. 11 n’eut que le temps de s’effacer dans l’ombre pour laisser passer la jeune fille, qui traversa l’antichambre après en avoir fermé la porte, et s’élança dans le corridor légère comme un oiseau.

Gilbert gagna l’antichambre et essaya de sortir.

Mais Nicole, tout en accourant et en criant : « Me voilà, me voilà, mademoiselle ! je ferme la porte ! » Nicole fermait la porte effectivement, et non seulement la fermait à double tour, mais encore, dans son trouble, mettait la clé dans sa poche.

Gilbert essaya donc inutilement de rouvrir la porte : il eut recours aux fenêtres. Les fenêtres étaient grillées ; au bout de cinq minutes d’investigations, Gilbert comprit qu’il lui était impossible de sortir.

Le jeune homme se tapit dans un coin, armé de cette résolution bien arrêtée de se faire ouvrir la porte par Nicole.

Quant à celle-ci, après avoir donné à son absence ce prétexte plausible d’avoir été fermer les châssis de la serre, de peur que l’air de la nuit ne fît mal aux fleurs de mademoiselle, elle acheva de déshabiller Andrée et de la mettre au lit.

11 y avait bien dans la voix de Nicole un frémissement, il y avait bien dans ses mains une agitation, il y avait bien dans son service un empressement qui n’étaient pas ordinaires et qui dénonçaient un reste d’émotion ; mais Andrée, du ciel placide où planaient ses idées, regardait rarement sur la terre, et quand elle y regardait, les êtres inférieurs apparaissaient comme des atomes à ses yeux. Elle ne s’aperçut donc de rien.

Gilbert bouillait d’impatience depuis que la retraite lui était fermée. Il n’aspirait plus qu’à la liberté. .

Andrée congédia Nicole après une courte causerie dans laquelle Nicole déploya toute la câlinerie d’une soubrette qui a des remords.

Elle borda la couverture de sa maîtresse, baissa la lampe, sucra dans le gobelet d’argent la boisson tiédie sur la veilleuse d’albâtre, souhaita de sa plus douce voix un gracieux bonsoir à sa maîtresse, et sortit de la chambre sur la pointe du pied.

En sortant, elle ferma la porte vitrée.

Puis, tout en chantonnant pour faire croire à la tranquillité de son esprit, elle traversa sa chambre et s’avança vers la porte du jardin.

Gilbert comprit l’intention de Nicole, et un instant il se demanda si, au lieu de se faire reconnaître, il ne sortirait point par surprise, profitant du moment où la porte serait entrouverte pour fuir ; mais alors il serait vu sans être reconnu ; il serait pris pour un voleur, Nicole crierait au secours, il n’aurait pas le temps de regagner sa corde, et, la regagnât-il, il serait vu dans sa fuite aérienne, ce qui dénoncerait sa retraite et ferait scandale, scandale qui ne pouvait manquer d’être grand chez des gens aussi mal intentionnés que l’étaient les Taverney pour le pauvre Gilbert.

Il est vrai qu’il dénoncerait Nicole, qu’il ferait chasser Nicole ; mais à quoi cela servirait-il ? Gilbert aurait fait le mal sans profit, par pure vengeance. Gilbert n’était pas si faible d’esprit que cela, qu’il se sentît satisfait quand il serait vengé ; la vengeance sans utilité était pour lui plus qu’une mauvaise action : c’était une sottise.

Lorsque Nicole fut près de la porte de sortie où l’attendait Gilbert, celui-ci sortit donc tout à coup de l’ombre où il était caché et apparut à la jeune fille dans un rayon de lumière produit par la clarté de la lune passant à travers les vitres.

Nicole allait crier, mais elle prit Gilbert pour un autre, et, après un premier mouvement d’effroi :

— Oh ! c’est vous, dit-elle, quelle imprudence !

— Oui, c’est moi, répliqua tout bas Gilbert ; seulement ne criez pas plus pour moi que vous eussiez fait pour un autre.

Cette fois Nicole reconnut son interlocuteur.

— Gilbert ! s’écria-t-elle, mon Dieu !

— Je vous avais priée de ne pas crier, dit froidement le jeune homme.

— Mais que faites-vous ici, monsieur ? brusqua Nicole dans sa colère.

— Allons, dit Gilbert avec la même tranquillité, voilà que vous m’avez appelé imprudent tout à l’heure, et que vous êtes maintenant plus imprudente que moi.

—Oui, en effet, dit Nicole, je suis bien bonne de vous demander ce que vous faites ici.

— Qu’y fais-je donc ?

— Vous y venez voir mademoiselle Andrée.

— Mademoiselle Andrée ? dit Gilbert avec sa même tranquillité.

— Oui, dont vous êtes amoureux, mais qui, par bonheur, ne vous aime pas.

— Vraiment ?

— Seulement, prenez garde, monsieur Gilbert, continua Nicole d’un ton de menace.

— Que je prenne garde ?

— Oui.

— À quoi ?

— Prenez garde que je ne vous dénonce.

— Toi, Nicole ?

— Oui, moi, et que je ne vous fasse chasser.

— Essaie, dit Gilbert en souriant.

— Tu m’en défies ?

— Positivement.

— Qu’arrivera-t-il donc si je dis à mademoiselle, à M. Philippe, à M. le baron, que je t’ai rencontré ici ?

— Il arrivera, comme tu l’as dit, non pas qu’on me chassera, je suis, Dieu merci, tout chassé, mais qu’on me traquera comme une bête fauve. Seulement, celle que l’on chassera, ce sera Nicole.

— Comment, Nicole ?

— Certainement, Nicole — Nicole à qui l’on jette des pierres par-dessus les murs.

— Prenez garde, monsieur Gilbert, dit Nicole d’un ton de menace, on a trouvé dans vos mains, sur la place Louis XV, un fragment de la robe de mademoiselle.

— Vous croyez ?

— C’est M. Philippe qui l’a dit à son père. Il ne se doute de rien encore, mais en l’aidant, peut-être finira-t-il par se douter.

— Et qui l’aidera ?

— Moi, donc.

— Prenez garde, Nicole, on pourrait se douter aussi qu’en faisant semblant d’étendre les dentelles, vous ramassez les pierres qu’on vous jette par-dessus les murailles.

— Ce n’est pas vrai, s’écria Nicole.

Puis, revenant sur sa dénégation :

— D’ailleurs, continua-t-elle, ce n’est pas un crime de recevoir des billets, ce n’est pas un crime comme de s’introduire ici, tandis que mademoiselle se déshabille. Ah ! que direz-vous à cela, monsieur Gilbert ?

— Je dirai, mademoiselle Nicole, que c’est aussi un crime, pour une sage jeune fille comme vous êtes, de glisser des clefs sous les petites portes des jardins.

Nicole frissonna.

— Je dirai, continua Gilbert, que si j’ai commis, moi, connu de M. de Taverney, de M. Philippe, de mademoiselle Andrée, le crime de m’introduire chez elle, ne pouvant résister à l’inquiétude que m’inspirait la santé de mes anciens maîtres, et surtout celle de mademoiselle Andrée, que j’ai tenté de sauver là-bas, si bien tenté qu’il m’est resté, comme vous l’avouez vous-même, un fragment de la robe dans ma main ; je dirai que si j’ai commis ce crime, bien pardonnable, de m’introduire ici, vous avez commis, vous, le crime impardonnable d’introduire un étranger dans la maison de vos maîtres, et d’aller retrouver cet étranger dans la serre où vous avez passé une heure avec lui.

— Gilbert ! Gilbert !

— Ah ! voilà ce que c’est que la vertu — celle de mademoiselle Nicole, veux-je dire. — Ah ! vous trouvez mauvais que je sois dans votre chambre, mademoiselle Nicole, tandis que…

— Monsieur Gilbert !

— Dites donc à mademoiselle que je suis amoureux d’elle, maintenant ; moi je dirai que j’étais amoureux de vous, et elle me croira, car vous avez eu la bêtise de le lui dire vous-même, là-bas, à Taverney.

— Gilbert, mon ami !

— Et l’on vous chassera, Nicole ; et, au lieu d’aller à Trianon, près de la dauphine, avec mademoiselle, au lieu de faire la coquette avec de beaux seigneurs et de riches gentilshommes, comme vous ne manquerez pas de le faire si vous restez dans la maison : au lieu de cela, vous irez rejoindre votre amant, M. de Beausire, un exempt, un soldat. Ah ! la belle chute, en vérité, et que l’ambition de mademoiselle Nicole l’aura menée loin. Nicole, la maîtresse d’un garde-française !

Et Gilbert se mit à chanter en éclatant de rire :

Dans les gardes-françaises
J’avais un amoureux !

— Par pitié, monsieur Gilbert, dit Nicole, ne me regardez pas ainsi. Votre regard est méchant, il reluit dans les ténèbres. Par pitié, ne riez pas non plus, votre rire me fait peur.

— Alors, dit Gilbert d’un ton de voix impératif, ouvrez-moi la porte, Nicole, et plus un seul mot de tout ceci.

Nicole ouvrit la porte avec un tremblement nerveux si violent que l’on pouvait voir ses épaules s’agiter et sa tête remuer comme celle d’une vieille.

Gilbert sortit tranquillement le premier, et voyant que la jeune fille le guidait vers la porte de sortie :

— Non, dit-il, non ; vous avez vos moyens pour faire entrer les gens ici ; moi j’ai mes moyens pour en sortir. Allez dans la serre, allez retrouver ce cher M. de Beausire qui doit vous attendre avec impatience, et demeurez avec lui dix minutes de plus que vous ne deviez le faire. J’accorde cette récompense à votre discrétion.

— Dix minutes, et pourquoi dix minutes ? demanda Nicole toute tremblante.

— Parce qu’il me faut ces dix minutes pour disparaître ; allez, mademoiselle Nicole, allez donc ; et pareille à la femme de Loth, dont je vous ai raconté l’histoire à Taverney, quand vous me donniez des rendez-vous dans les meules de foin, n’allez pas vous retourner, car il vous arriverait pis que d’être changée en statue de sel. Allez, belle voluptueuse, allez maintenant ; je n’ai pas autre chose à vous dire.

Nicole subjuguée, épouvantée, terrassée par cet aplomb de Gilbert, qui tenait dans ses mains tout son avenir, regagna tête baissée la serre, où effectivement l’attendait, dans une grande anxiété, l’exempt Beausire.

De son côté Gilbert, en prenant les mêmes précautions pour ne pas être vu, regagna sa muraille et sa corde, s’aida du cep de vigne et du treillage, atteignit le plomb du premier étage de l’escalier, et grimpa lestement jusqu’à sa mansarde.

Le bonheur voulut qu’il ne rencontrât personne dans son ascension ; les voisines étaient déjà couchées et Thérèse était encore à table.

Gilbert était trop exalté par la victoire qu’il venait de remporter sur Nicole pour avoir peur de trébucher sur la gouttière. Au contraire, il se sentait la puissance de marcher comme la fortune sur un rasoir affilé, ce rasoir eût-il une lieue de long.

Andrée était au bout du chemin.

Il regagna donc sa lucarne, ferma la fenêtre et déchira le billet auquel personne n’avait touché.

Puis il s’étendit délicieusement sur son lit.

Une demi-heure après, Thérèse tint parole, et vint à travers la porte lui demander comment il se portait.

Gilbert répondit par un remerciement, entremêlé des bâillements d’un homme qui se meurt de sommeil. Il avait hâte de se retrouver seul, bien seul, dans l’obscurité et le silence, pour se rassasier de ses pensées, pour analyser avec le cœur, avec l’esprit, avec tout son être, les pensées ineffables de cette dévorante journée.

Bientôt, en effet, tout disparut à ses yeux, le baron, Philippe, Nicole, Beausire, et il ne vit plus, sur le fond de son souvenir, qu’Andrée à demi nue, les bras arrondis au-dessus de sa tête, et détachant les épingles de ses cheveux.