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Journal d’un écrivain/1873/Articles sur la politique étrangère

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ARTICLES SUR LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Du journal "Grajdanine" de l’année 1873


Extrait du n° 41.


Voici une opinion du journal anglais Daily News sur ce qui se passe actuellement en France :

« De nombreux indices nous font croire qu’il se prépare en France un nouveau coup d’État dont on ne masquera pas l’illégalité en le revêtant des formes les plus parlementaires.

« Du reste, l’assemblée de Versailles ne peut, à aucun point de vue, être considérée comme un parlement : elle a cessé d’en être un le jour où, s’emparant de toutes les prérogatives gouvernementales, elle a retiré aux électeurs toute action sur les destinées du pays. Elle ne représente, pour le moment, qu’une oligarchie qui ne retient le pouvoir qu’en abusant du mandat qui lui a été confié. »

Plus loin, le même journal ajoute, à propos du comte de Chambord :

« Selon toutes les probabilités, le prétendant est un homme honnête, bien qu’égaré. S’il existe un point sur lequel il ne devrait céder à aucun prix, c’est bien la question du drapeau blanc. On dit, d’ailleurs, qu’on vient d’imaginer un moyen de tout arranger, en apparence : on ajouterait à l’étendard tricolore un ruban ou un plumet blanc. Maintenant, à quoi bon le symbole, si ce qu’Il représente est effectivement détruit ! Le comte de Chambord, lui-même, n’est qu’un symbole. En dehors de la monarchie traditionnelle dont il s’apprête à immoler l’emblème, il ne représente absolument rien. En acceptant le drapeau révolutionnaire, — ou il consent à n’être qu’un monarque qui pactise avec la Révolution, — ou il joue une comédie. Il n’est pas bien difficile d’accepter une constitution : un trait de plume y suffit. Mais demeurer fidèle à cette constitution sa vie durant, mais l’appliquer selon sa lettre et son esprit pendant de longues années, voilà une tâche à laquelle le comte de Chambord pourrait bien faillir, s’il ne se méfie pas de certaines influences. C’est une grosse affaire que de réformer sa nature, son éducation, que de faire table rase de ses convictions. Si sincère que soit le comte de Chambord, sera-t-il de force à opérer en lui-même cette autre révolution ? Pourquoi le comte de Chambord, après s’être trahi lui-même, resterait-il fidèle à la France ? Nous ne l’accusons pas de duplicité ; mais il a donné maintes preuves d’une faiblesse de caractère qui pourrait inspirer à son entourage plus d’une dangereuse velléité d’incartades. Il y a là un péril pour le pays. Les hommes de Versailles peuvent faire du comte de Chambord le Roi de l’Assemblée, mais ils semblent impuissants à fonder de façon stable son pouvoir sur le sol français. Le duc de Broglie et ses amis se figurent que ce qui était possible en 1789, demeure faisable en 1873. Ils oublient tout un siècle et tout un régime politique implanté en France pendant ce siècle. L’école des « restaurateurs historiques » — et le duc de Broglie en est un des plus typiques représentants, — est composée d’antiquaires et non de vrais conservateurs. »

À côté de l’article du Daily News, voici quelques opinions des plus caractéristiques de Louis Veuillot, dans le journal des Jésuites, l’Univers :

« Quelques vieux Huguenots fidèles à Henri IV disaient, pour excuser son abjuration, que « Paris valait bien une messe ». Henri V est entouré de politiciens qui cherchent à lui prouver que Paris vaut bien un engagement pris envers la Révolution.

Rien ne leur parait plus simple. Le Roi, pourtant, n’est pas de leur avis : « Ce qui est à faire, dit-il, ne peut se faire qu’au nom de tout le monde et avec le concours de tout le monde, sous les ordres d’un chef obéi. Je suis l’homme qui divise le moins. Entre vos mains, je ne serais plus que l’un de vous, vivant dans un état de division avec vous et avec moi-même. »

Ils objectent que le peuple n’est pas fait pour le Roi, mais bien le Roi pour le peuple. Il répond que c’est justement là sa pensée, et que voilà pourquoi il ne renonce pas au difficile métier qui est le sien ; qu’eux ne sont ni le peuple ni le Roi, et que le Roi ne fait pas son devoir en obéissant aux ordres d’une faction. Ils objectent encore, et lui répond que l’entretien est fini et qu’il ne fait pas de marchandages.

On en est là. Tous les raisonnements des visiteurs ne rencontrent qu’un silence obstiné. Il est aujourd’hui évident que Henri V n’est pas sorti de son programme. Ce n’est point par hauteur qu’il tient bon encore, c’est par conviction. L’anarchie ne se guérit que par la monarchie, qui est l’état naturel des Français. Il ne s’agit pas de théories plus ou moins ingénieuses qui vont contre la nature du pays. La monarchie peut rétablir l’ordre ; tout autre système ne peut que l’imposer pour un temps. La France a été libre sous la monarchie, de même qu’un homme se porte bien quand il obéit aux exigences de son tempérament. Henri V semble dire : « Je suis beaucoup et je puis beaucoup, grâce au principe que je représente. Sans ce principe, je ne suis rien, je ne puis rien et ne me mêle plus de vous sauver. Avec ce principe, j’épurerai l’air vicié qui vous tue ; sans ce principe, je ne suis qu’un expédient et je tombe aux expédients, continuellement contrarié par vous. Gardez M. de Broglie, gardez M. Thiers, essayez de M. Gambetta ; je n’ai plus rien à y voir.

« Mon drapeau vous épouvante ? Vous avez tort. En tout cas, j’y tiens et vous devez comprendre que j’ai raison. Je vous ai annoncé que je l’arborerais ; ce n’est ni bravade ni caprice. Au seul point de vue politique, la nécessité me l’impose. C’est tout ce que je réclame pour le massacre des miens et pour mon long exil. Il est la figure et le symbole de mon principe. En vous le voyant porter, je sentirai que la réconciliation est faite et sincère, que vous avez oublié vos offenses et que j’ai pardonné le mal que vous m’avez fait. Si j’abandonnais mon drapeau, pour arborer le vôtre, vous ne m’estimeriez plus. Vous vous regarderiez toujours comme les vainqueurs et me considéreriez comme le vaincu. Vous vous souviendriez mieux du sang des miens, versé sur l’échafaud qu’abritait votre étendard, et vous m’accuseriez de ne me le rappeler que trop. Je ne réclame que ce réclame mon honneur, qui devient le vôtre. Pourquoi voudriez-vous qu’en remontant sur le trône, j’eusse l’air d’un pénitent ? Je n’ai point imploré et n’implore point une grâce. Je reviens par mon droit, et non par la force des armes. Mon droit et votre volonté se trouvent d’accord, si bien que mon retour sous mon drapeau, que vous n’aimez point, est honorable, et pour vous et pour moi. Il n’en serait plus de même dans d’autres conditions. Sans dignité, sans justice, notre réconciliation perd toute sa valeur. Il faut quelque chose qui dise que j’oublie et que vous regrettez. Conviendrait-il que l’on pût m’accuser d’usurper le drapeau des Napoléons ? Je laisse aux Napoléons leur drapeau avec leur histoire, depuis Arcole jusqu’à Sedan. Le drapeau blanc peut vivre de sa propre gloire. Qu’il rentre en France pur de tout combat contre les Français ! Ce ne sera pas sa moins belle auréole. »

Ainsi pourrait parler Henri V. Il se tait, et cela vaut mieux encore. Il n’a pas besoin de dire ce que la France comprend assez. Sa cause triomphe d’elle-même, sans discours. On peut épargner les paroles quand les faits sont assez éloquents. La monarchie ou l’anarchie, un vrai monarque ou rien ! La couronne, indispensable à notre salut, n’est pas nécessaire à son honneur. Il peut la porter avec gloire et, s’il ne la porte pas, il aura eu la gloire de la refuser par honneur. Nulle situation humaine ne saurait promettre de plus belles et de plus libres destinées. Ce vainqueur aura été, à lui seul, son armée et son conseil. Autour de lui, point de soldats ; il ne s’aidera ni de l’or, ni des conspirations. Il arrivera au travers de terribles obstacles, mais sans avoir rien à payer, sans avoir à être ingrat, sans effusion de sang, ne tenant à la main que son étendard proscrit. »

Ces deux opinions sur le comte de Chambord, exprimées par deux journaux européens, d’idées absolument dissemblables, sont des plus intéressantes. Au fond, elles se rencontrent presque. Le Daily News ne s’indigne que parce que le prétendant a donné une preuve de faiblesse en semblant faire une concession. Louis Veuillot affirme qu’il n’y a eu aucune concession et que les plénipotentiaires viennent d’eux-mêmes chez l’héritier du trône, pour lui arracher une promesse imprudente, mais que le « Roi se tait ». On assure que Louis Veuillot serait mieux informé que les autres.

L’alliance de toutes les fractions de la Droite, terrifiée par l’attitude de la portion républicaine de l’Assemblée Nationale, qui a manifesté l’intention de résister avec une énergie surhumaine aux menées des monarchistes, — cette union des Droites a nommé une commission définitive sous la présidence du général Changarnier. La commission est chargée d’élaborer le texte des dernières propositions à adresser au comte de Chambord, et de recevoir sa réponse désormais irrévocable. Les travaux de cette commission sont naturellement tenus dans le secret le plus absolu, mais on arrive quand même à en connaître les résultats. On sait, par exemple, que l’entente demeure complète entre la Droite et le Centre droit. On n’ignore pas davantage que la dernière députation chargée des suprêmes propositions adressées au comte de Chambord est déjà en route pour la résidence de ce dernier et qu’elle hâtera son retour le plus possible. Elle doit apporter une réponse définitive. On dit de la façon la plus sérieuse et dans les milieux les plus autorisés que même dans le cas où le comte de Chambord refuserait péremptoirement le drapeau tricolore, l’entente entre les diverses parties de la Droite demeurera inébranlable. On ajoute — et ceci nous paraît bien peu raisonnable — que, dans cette occurrence, on proclamera quand même la monarchie en prenant pour roi le comte de Paris. Une autre version, peut-être plus vraisemblable, veut qu’en présence d’une fin de non-recevoir du comte de Chambord, les Chambres, dès leur prochaine réunion — (le 5 novembre) — prorogent les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, en évitant, bien entendu, de proclamer immédiatement la République. On verra donc se prolonger pendant une période indéfinie l’insupportable état de choses actuel. — Plus tard, à l’aide des baïonnettes, on arrivera peut-être à une solution définitive : Monarchie ou République… Pour l’instant on ne se soucie que de faire vivre le plus longtemps possible l’Assemblée Nationale. Et il est très probable que les choses s’arrangeront selon les désirs de cette Assemblée. On s’étonne toutefois de voir des légitimistes renoncer au comte de Chambord pour une question de drapeau et, malgré toutes les apparences, il pourrait se faire que tout se terminât au gré du prétendant. L’article de Veuillot a du poids : son journal est le véritable interprète de l’opinion royaliste en France.

Toutefois, le Daily News prétend savoir que Henri V est décidé à des concessions. Alors à quoi lui servira l’article de Veuillot ?… Une seule chose est certaine : on n’a aucun renseignement précis sur les ultimes résolutions du prétendant.

Le Président du Conseil des ministres, M. le duc de Broglie, dans un banquet donné à Neville-Dubon, à l’occasion d’une inauguration de chemin de fer, a prononcé un discours dans lequel il s’est déclaré franchement monarchiste et a insisté sur le droit absolu qu’avait l’Assemblée de proclamer la forme de gouvernement qu’elle jugerait la plus avantageuse pour la France (lisez : la Monarchie). « Néanmoins, a-t-il ajouté, les formes de l’organisation civile également chères à tous, parmi nous, resteront intangibles. » En d’autres termes, il a promis que le comte de Chambord accepterait le drapeau tricolore et les principes de 89. Tout le monde sait que le duc de Broglie est le plus ardent champion de la monarchie et qu’il fait le possible et l’impossible pour éviter toute dissension entre royalistes. Il veut satisfaire tout le monde et, par conséquent, amener le prétendant à accepter le drapeau tricolore. Mais ce qu’il y a en tout cela de plus caractéristique, c’est de voir un membre d’un gouvernement dit républicain, un président du Conseil des ministres, se permettre, dans un banquet, en public enfin, de si franches déclarations royalistes. Cette « action légère » du duc (certains journaux la qualifient ainsi) atteste, en tout cas, chez l’orateur et ses amis, une confiance aveugle dans le victoire de la monarchie. Il nous semble qu’avec des vues moins optimistes, un personnage officiel aussi haut placé aurait montré plus de réserve.

Quoi qu’il en soit, je crois que dans fort peu de temps, dans trois semaines, nous pourrons avoir des surprises.

Veuillot nous a tracé de Henri V un portrait fort noble. Il se peut que le comte de Chambord refuse le trône pour ne pas trahir ses principes. Mais il n’est pas impossible qu’en dépit de la question du drapeau, le prétendant obtienne, après un vote de l’Assemblée, une majorité quelconque, supposons-la très petite, d’une à dix voix. Il pourrait arriver qu’en présence d’un succès si minime, presque honteux, Henri V ne se décidât pas à accepter la couronne. Mais alors qui saurait empêcher les Jésuites de venir calmer ses scrupules en lui représentant que l’occasion est peut-être unique, que le peuple est déshabitué de la royauté, qu’il est grossier, sans clairvoyance, en partie même non baptisé ; que, dans le cas improbable où il se révolterait, il faudrait se servir de l’obéissance du maréchal de Mac-Mahon et monter malgré tout sur le trône, ne fût-ce que pour, enfin, baptiser ce peuple obtus et insensé et le rendre religieux et heureux malgré lui ?

Nous préférerions, certes, voir le comte de Chambord inébranlable dans ses principes, car alors il y aurait de par le monde un homme ferme et magnanime de plus, et il est bon que les peuples aient le plus souvent possible l’exemple de tels hommes devant les yeux…

… Maintenant il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce que les républicains eûssent le dessus au dernier moment… Dans ce cas on dissoudrait l’Assemblée actuelle, et la République ne tarderait pas à être définitivement proclamée.

Mais laissons de côté pour l’instant cette hypothèse et occupons-nous d’une question des plus intéressantes et qui appartient à un ordre de faits beaucoup plus probables.

Supposons tout d’abord que le comte de Chambord soit déjà monte sur le trône ; que les républicains soient dispersés ; que Mac-Mahon ait suivit la volonté de l’Assemblée ; que le pays soit complètement pacifié, du moins en apparence, et que tout semble aller le mieux du monde avec la nouvelle orientation. Il se trouve des Français pour décider à l’avance que Henri V donnera à la France dix-huit années de sécurité et de bonheur, pour le moins. Fort bien (j’estime pourtant que la période de dix-huit ans est exagérément longue). Mais enfin admettons quelques années de calme et de prospérité. Voici le comte de Chambord fermement installé sur son trône : croyez-vous que tout soit dit pour cela ?

Veuillot affirme que la plus grande force de Henri V réside dans son inexpugnable fidélité à ses principes ; que ce n’est qu’en ne cédant ni un pouce, ni un atome de son terrain, qu’il gardera le pouvoir de sauver la France. C’est entendu ; mais que fera précisément le nouveau roi pour sauver son royaume ?

Le premier principe de Henri V est que son autorité sera avant tout légitime. Mais cette légitimité appartient à un monde purement idéal, tandis que les restaurateurs de monarchies font agir des ressorts très matériels. J’admets que le roi soit intimement persuadé de la légitimité de son pouvoir, mais s’ensuit-il que tous les Français pensent comme lui à ce sujet ? Si un tel phénomène peut s’accomplir, certes la France n’aura plus rien à désirer ; pour la première fois en ce siècle, elle sera vraiment unie et pourra être infiniment heureuse et libre. Napoléon III, pendant toute la durée de son règne, a été forcé de travailler à l’affermissement de sa dynastie dans son pays. S’il avait pu se distraire de ce souci fatal, que de catastrophes eussent été évitées, celle de Sedan entre autres ! Mais, toujours hanté de la néfaste obsession, il dut entreprendre bien des œuvres qui, loin de tendre au bonheur de la France, n’avaient pour but que d’assurer le trône à ses descendants. Les Français se rendirent parfaitement compte de la nature des préoccupations de leur souverain et l’observèrent avec inquiétude tant qu’il régna. Si le chef du Gouvernement ne croyait pas à la stabilité de son pouvoir, comment ses sujets eussent-ils pu montrer une foi plus robuste que la sienne ?

Et alors, tout à coup un miracle va convertir ce peuple sceptique, par force ! Il va croire à la légitimité du pouvoir de Henri V, qui sera ainsi débarrassé du souci qui perdit Napoléon III. Toutes les difficultés seront tranchées : le roi, voyant la foi que son peuple aura mise en lui, ne saura s’empêcher de croire en son peuple ; ne craignant plus d’intrigues et de complots devenus impossibles, il donnera toutes les libertés à ses sujets : liberté de la presse, liberté de réunion, liberté dans l’administration et tant d’autres ; il pourra même faire quelques essais de communisme si cela ne nuit pas à tout et à tous.

Mais une telle entente ne se verra qu’en rêve.

Nous ne voulons pas répéter les opinions du Daily News, du Times, de Thiers ou de Tocqueville, qui, dans un discours récent, proclamait que la France est par excellence un pays démocratique, où une monarchie absolue ne serait plus supportée. L’esprit démocratique de la France a été, pendant tout un siècle, le sujet d’interminables controverses et la question est loin d’être résolue. Nous nous bornerons à constater qu’il existe en ce pays une forte prévention contre l’ancien régime, qu’il y a près de cent ans que la monarchie absolue y a été détruite et que six ou sept générations de Français ont grandi émancipées. Je ne parle même pas du peuple, de la populace, qui ne sait ce que tout cela veut dire et qui, assurément, ne voit pas aujourd’hui la nécessité d’aller jurer fidélité au comte de Chambord, parsemer de fleurs le chemin qu’il suivra le jour de son entrée dans Paris, baiser les sabots de son cheval blanc !

Le comte de Chambord a déclaré qu’il n’est pas le roi d’un parti, qu’il veut être le roi de tous. Mais c’est encore en cela que je trouve son rêve fantastique.

« Sans le consentement universel des Français à la monarchie traditionnelle, les Français ne peuvent être heureux », disent les légitimistes. Soit, mais comment obtenir ce consentement universel, comment surtout sauter par-dessus cent ans d’émancipation ? Tout cela n’est qu’un rêve. Le comte de Chambord, qui croit sérieusement que tous les Français le réclament, nous fait l’effet d’un doux aliéné.

Voyons ! les légitimistes sensés qui n’agissent pas à tort et à travers ou qui ne sont par poussés par un espoir de places et de dotations, ou encore sourdement influencés par les cléricaux, voyons ! ces légitimistes-là doivent avoir un plan ; ils ne peuvent pas croire à un fabuleux consentement universel aussi inattendu que s’il tombait des nuages ! Il faut savoir quel est ce plan. Car il n’est pas suffisant d’entrer en France, de s’asseoir sur un trône entouré des « baïonnettes obéissantes » de Mac-Mahon et de croire que l’on règne. Il est indispensable de faire quelque chose, d’apporter avec soi quelque idée nouvelle, de dire quelque parole inspirée, capable de vaincre le « mauvais esprit » de tout un siècle. Remarquez que ce mauvais esprit s’est formulé en une doctrine prometteuse de grands biens, qu’il s’est condensé en une sorte d’évangile anti-chrétien qui a trouvé des prosélytes passionnés, qu’il propose à la société de nouveaux principes moraux, qu’il se fait fort de reconstruire le monde sur de nouvelles bases, de réédifier pour jamais la tour de Babel.

Parmi les sectateurs de cette nouvelle religion se trouvent des hommes d’une haute intelligence ; ils ont pris une grande autorité sur ceux qui sont las d’attendre le règne du Christ, qui sont déshérités des biens terrestres ; et ceux-là se comptent par millions. Eh bien ! il faudrait que le comte de Chambord dise quelque chose à ces gens-là ; ou alors à quoi servirait sa venue ? « Quels sont les résultats jusqu’à présent certains de son avènement au trône ? On peut prévoir que le faubourg Saint-Germain ne sera plus désert et qu’on va remettre à neuf ses vieilles façades ; que les prêtres redeviendront riches, que les grâces des vicomtes et des marquises vont ressusciter. Nous assisterons à l’éclosion de quelques nouvelles modes et de quelques bons mots inédits ; on inventera quelque nouvelle chinoiserie pour l’étiquette de la cour, chinoiserie promptement adoptée par toutes les cours européennes ; on découvrira de nouvelles figures de ballet, des danses de salon insoupçonnées, de nouveaux bonbons, de nouveaux cuisiniers.

Dans la très petite Chambre des députés, à laquelle on concédera un très petit pouvoir, surgiront, d’un côté, de minuscules doctrinaires, de l’autre d’inperceptibles héros du libéralisme ; et la Gauche de cette chambre lilliputienne sera plus grotesque, s’il est possible, que la Droite, car elle sera dans une position stupide et ridicule. Peu à peu un mécontentement sourd naîtra dans le peuple ; le « mauvais esprit », qui est encore jeune, mûrira et deviendra tout à fait méchant… Puis un beau matin, le Roi signera quelques ordonnances. Paris s’agitera ; on mettra sur pied la troupe, qui attendra les rebelles, les crosses en l’air, et le mauvais esprit s’infiltrera jusque dans le Palais…

Certes, parmi les légitimistes, il en est beaucoup qui désirent faire leur devoir, et le comte de Chambord est le premier d’entre eux. Mais leur devoir est, à leurs yeux, de combattre le fameux « mauvais esprit » et de le vaincre. C’est leur but quand ils partent en guerre comme à présent. Mais le désir et la réalité sont deux choses différentes. Une question se pose encore. Comment lutter contre les principes nouveaux qui désagrègent l’ancienne société ? On n’obtiendra un résultat qu’en mettant de son côté la violence et l’intolérance cléricales. Alors la réponse à notre question est simple et claire : il faudra restaurer le pouvoir temporel du Pape. Et ils auraient bien tort, les purs de la légitimité qui repousseraient cette idée.

C’est en vain que le comte de Chambord nous assurera qu’il ne fera pas la guerre au nom du Pape, qu’il ne ramènera pas avec lui le « Gouvernement des curés » ; il a eu beau écrire dans ce sens à un député, on ne peut croire qu’il n’aura pas la main forcée. Quelques observateurs commencent à deviner que tout ce mouvement légitimiste si subit et si violent ne cache peut-être qu’une machination cléricale, que son premier mot d’ordre est parti de Rome et qu’il tend à la restauration du pouvoir temporel du Pape. Naturellement les cléricaux n’ont inventé ni le comte de Chambord ni le parti légitimiste, mais ils s’en sont emparés. Quelques indices sont caractéristiques. Voici deux prétendants catholiques en Europe : le comte de Chambord et don Carlos ; on a pu noter l’agitation cléricale en Allemagne, agitation du reste justifiée par la situation que créent aux catholiques de ce pays des lois nouvelles sur l’Église. Partout on organise des pèlerinages, qui serviront à rapprocher de Rome des Français, des Allemands et des Suisses des classes populaires. Tout cela fait penser à une immense agitation soulevée partout dans l’intérêt du Pape, toujours infaillible, mais privé de ses domaines. Ce mouvement clérical est, peut-être, surtout important parce qu’il nous fait assister à la dernière manœuvre du catholicisme, au dernier essai tenté pour intéresser au sort de Rome les rois et les puissants de ce monde. Cet ultime expédient pourrait bien ne pas réussir et démontrer au gouvernement pontifical qu’il ne faut plus compter sur les princes, ni sur les hauts personnages. Croyez qu’après cela Rome saura s’adresser aux peuples eux-mêmes, comme elle commence à le faire, du reste, après avoir été jusqu’à leur cacher le texte des évangiles en en prohibant les traductions. Le Pape saura aller au peuple, pieds nus, mendiant, couvert de haillons, mais suivi d’une armée de vingt mille Jésuites experts en la direction des âmes humaines. Karl Marx et Bakounine seront-ils de force à lutter contre ces pieuses troupes ? J’en doute. Le catholicisme sait faire, quand il le faut, des sacrifices et tout concilier. Est-il bien difficile d’assurer au peuple ignorant et souffrant que le communisme et le christianisme ne sont qu’une seule et même chose ; que le Christ n’a parlé que de communisme, encore et toujours de communisme ? Rome pousse déjà en avant certains socialistes, pourtant instruits et intelligents, qui donnent aveuglément dans le panneau et prennent l’Antéchrist pour le Christ.

Henri V ne pourra éviter de faire la guerre en faveur du Pape, justement parce que nous vivons dans les dernières années où une pareille campagne ait quelque chance d’être populaire. Si Henri V avait le pouvoir de venger la France battue, rançonnée, dépouillée de l’Alsace et de la Lorraine par l’Allemagne, nul doute que ce redresseur de torts n’affermirait son trône pour longtemps. Ah ! si, dès qu’il aurait ceint la couronne, il s’avisait de déclarer la guerre aux Allemands, il ne serait pas suivi. Ce serait trop tôt et l’on risquerait trop. Mais le sort du Pape combattu et bafoué en Allemagne peut éveiller mille sympathies en France. Avec le temps on verra que l’Allemagne seule a intérêt à maintenir le Pape dans sa situation actuelle et à prêter son appui à la politique du roi d’Italie. Peu à peu, des pourparlers à l’indignation, de l’indignation au soulèvement populaire, la question papale conduira la France, malgré elle, à une guerre contre l’Allemagne.

Les Français n’iront pas tout bonnement se battre pour l’Alsace, mais il prendront fait et cause pour le Pape, et la guerre est capable de devenir populaire. Le comte de Chambord ne pourra laisser échapper une telle occasion.

Nous supposons qu’il sorte vainqueur de cette guerre, que la France se couvre de gloire, reprenne ses provinces perdues, et que le pape fasse son entrée à Paris pour assister à la pose de la première pierre d’une église quelconque. (On l’a bien invité récemment à une cérémonie de ce genre.) Après tous ces grands événements on laissera le glorieux Henri V mourir tranquillement sur le trône… Mais nous en revenons toujours à ceci : la monarchie aura-t-elle, pour cela, poussé de profondes racines en France ; — et chassera-t-elle à jamais le « mauvais esprit » qui attend toujours son tour ? Le « mauvais esprit » est plus fort que le pape et ses cardinaux, même après leur entrée triomphale à Paris ; il est peut-être aussi plus pur. Ce n’est pas appuyé sur une armée sacerdotale que le roi pourra dire au peuple la parole nouvelle entendue. Ou alors il croira que cette parole doit exalter la guerre pour le Christ, convertir à Dieu les libres-penseurs et pousser vers les fonts baptismaux la foule des prolétaires non baptisés. Comment sauverait-il autrement la France, le Roi Très Chrétien ? Ne se doute-t-il pas un peu qu’au train où vont les choses actuellement, c’est sur le sol français qu’auront lieu les premières batailles entre la société nouvelle et les partisans des vieilles doctrines ? Ne sait-il pas aussi que c’est la crainte de ces terribles choses qui fait trembler la société française ou du moins ceux de ses membres qui, comblés de biens terrestres et épouvantés de leur perte possible, appellent à leur secours n’importe quel gouvernement « fort » ? C’était déjà la peur des ennemis d’en bas qui avait décidé les conservateurs à accepter Napoléon III. S’ils tombent d’accord pour réclamer la venue du comte de Chambord, n’est-ce pas parce qu’ils espèrent trouver en lui un protecteur ? Mais où leur champion trouvera-t-il des hommes pour les défendre dans une lutte si formidable ? Est-il même capable de comprendre la situation vraie ? Non, assurément, malgré cette « bonté de cœur » que l’on célèbre sur tous les tons. Ne sera-t-il pas intimidé par la pauvreté des moyens dont il disposera pour agir ? S’il n’en est pas effrayé, comment ne pas reconnaître en lui un pauvre homme ignorant, borné, ou peut-être un candidat à la folie ? Où est-elle, à présent, la réponse à notre question ? À l’aide de quoi, de quelles forces, la Légitimité parviendra-t-elle à « sauver » la France ? Un prophète de Dieu n’en viendra pas à bout ; bien moins encore le comte de Chambord. Et le prophète lui-même serait lapidé.

L’esprit moderne, l’esprit de la société nouvelle triomphera très probablement parce que, seul, il apporte une idée nouvelle, positive, destinée sans doute plus tard à transformer l’Europe. Nous croyons que le monde ne sera sauvé qu’après la visite du « mauvais esprit ». Et ce mauvais esprit est bien près de nous. Nos enfants le verront peut-être à l’œuvre.

En nous posant le problème que nous avons essayé de résoudre selon nos forces, nous ne voulions que justifier deux lignes d’un précédent compte rendu de politique étrangère. Nous pensons plus que jamais que si le comte de Chambord monte sur le trône, ce sera pour deux jours. Mais ne voulant pas être accusé de légèreté, nous avons tenté de démontrer non seulement que la Royauté légitime est à présent impossible en France, mais encore qu’elle n’y pourrait produire aucun effet utile, aussi bien aujourd’hui que dans le futur. C’est la forme de gouvernement qui possède le moins de moyens pratiques pour guérir la France.

Quant à la République, nous avons dit aussi ailleurs qu’on est déjà « las » d’elle, et nous tâcherons ultérieurement d’expliquer l’intention que nous avons eue en employant cette expression que nous ne voudrions pas voir prendre pour une plaisanterie.




Extrait du no 43 du journal "Grajdanine", 1873.


Voici un mois qu’à commencé en France, à Trianon, le procès du maréchal Bazaine. Malgré l’époque troublée et les inquiétudes qu’inspire la possibilité de prochains changements politiques qui peuvent tout remettre en question, ce procès passionne la France et l’Europe. Il excite une curiosité de plus en plus grande. Nous assistons à l’évocation d’événements récents, terribles pour les Français ; nous revoyons les commencements de cette guerre affreuse, l’effondrement si subit d’une dynastie qui prédominait politiquement en Europe. Puis combien d’énigmes, de problèmes demeurés encore insolubles ! Ces hésitations, ces désunions, ces intrigues au moment où la France avait besoin de l’aide de tous les siens !

Le maréchal Bazaine est traduit devant un conseil de guerre, parce que, s’étant enfermé dans une ville fortifiée de premier ordre, Metz, disposant d’une armée nombreuse, de tout l’outillage militaire nécessaire et de vivres pour des mois, il a pris le parti de se rendre aux Allemands avec toutes ses forces en hommes et en munitions sans avoir même subi un assaut. (Les troupes prussiennes n’avaient tenté aucun effort offensif ; elles s’étaient bornées à bloquer la forteresse.) Le maréchal se trouvait dans la position la plus favorable pour retarder, diviser, et affaiblir les armées ennemies dans leur marche vers le cœur de la France. Il a livré tout, hommes, armes, bagages, drapeaux ; et ces drapeaux, on affirme que c’est intentionnellement qu’il ne les a pas détruits, sans doute sur la demande des Allemands, avec lesquels il était en relations continuelles, multipliant les pourparlers clandestins, les entrevues mystérieuses et peut-être s’attardant à de vagues marchandages dont l’objet n’avait rien de militaire.

Voilà l’essence de l’accusation. Il est probable que, devant le Conseil, bien des choses vont s’éclaircir ; mais combien d’autres resteront dans l’ombre jusqu’au jour où l’Histoire fera la lumière. En dernier lieu le maréchal est accusé de trahison… Envers qui ? Prenons bien garde à cette question, elle est d’un intérêt capital, si l’on veut bien songer à l’état singulier dans lequel vit la France d’aujourd’hui.

À la fin du règne de Napoléon III, le maréchal Bazaine était cité comme l’un des chefs les plus habiles de l’armée impériale. Quand, voici environ un an et demi, on commença à parler de l’éventuelle comparution de l’homme de Metz devant un conseil de guerre, l’un de ses confrères, un maréchal dont nous regrettons d’avoir oublié le nom (ne le surnommait-on pas le « brave soldat » ?) s’écria : « Quel dommage ! C’était pourtant le moins incapable de nous tous ! »

Or cet homme, « le moins incapable », avait reçu le commandement d’un corps d’armée extrêmement important. Mais tout allait de travers au moment de cette guerre entreprise avec tant de légèreté. Il n’y avait pas de vrai commandement en chef. Sans aucune aptitude militaire, l’empereur s’effaçait le plus souvent, mais il lui arrivait parfois de donner des ordres qui, naturellement, entravaient la marche de toute action sérieuse. Mais tout le mal n’était pas là. Tous ces vieux guerriers, Canrobet, Niel, Bourbaki, Frossart, Ladmirault, etc. convoqués devant le conseil, s’expriment sur le compte de Bazaine avec une déférence extrême. Leurs dépositions intéressent vivement le public. Ils appuient tous sur la bravoure extraordinaire du maréchal, citant, par exemple, cette bataille de Saint-Privat où Bazaine, bien qu’il eut à diriger tous les mouvements de la journée, se distinguait au premier rang des combattants. « Toutefois, peut-être, n’a-t-il pas compris toute l’importance de cette bataille », ajoutent quelques-uns des illustres témoins. L’a-t-il comprise ou non ? Toujours est-il que ce jour-là, les soldats armés de fusils à tir rapide, ne pouvaient, faute de cartouches, se servir de leur chassepots que toutes les deux minutes environ. Il convient d’ajouter que des bataillons entiers abordaient le champ de bataille après un jeûne de vingt-quatre heures. Du reste, les révélations faites sur le manque d’organisation et la pénurie des vivres de l’armée impériale ont stupéfié l’Europe. Nous nous souvenons d’un télégramme adressé par l’empereur Napoléon à l’impératrice Eugénie (longtemps avant le désastre de Sedan). Par ce télégramme l’empereur priait la Régente de commander le plus tôt possible deux mille marmites en fonte. Cette dépêche avait toujours ceci de consolant, que si elle reconnaissait que l’on avait pas d’ustensiles pour faire bouillir la soupe, elle semblait d’autre part admettre l’existence des éléments de cette soupe. Ou alors pourquoi commander des marmites par télégramme ?… Mais, d’après le témoignage du maréchal Canrobert, les soldats se battaient à Saint-Privat après vingt-quatre heures d’abstinence forcée ;… le lendemain et le surlendemain, ils ne mangeaient pas davantage. Or, vers cette époque, les marmites étaient sûrement arrivées de Paris…, mais elles étaient arrivées trop tard. Tout, du reste, arriva trop tard au cours de cette campagne extraordinaire. L’empereur, pour s’être mis en retard, perdit l’instant où il aurait pu se replier sur Paris avec son armée, après ses premières et graves défaites. Ce n’eût peut-être point été pour lui le salut, mais cela pouvait lui épargner quelques infortunes. Il se passa malheureusement alors ce qui s’était passé, comme nous l’avons dit, pendant tout son règne. Préoccupé de sa dynastie plus que du bonheur du pays qu’il gouvernait, il s’était trouvé entraîné à se servir de mille expédients dangereux pour la France. Si bien que ce souverain puissant se trouvait n’être qu’un chef de parti et non le premier des Français. La retraite sur Paris, avec une armée battue, mais encore capable de combattre, lui fit peur. Il craignait le mécontentement du pays, la perte de son prestige, l’émeute et même la révolution. Il préféra capituler à Sedan sans conditions, s’en remettant pour le sort de sa dynastie et le sien propre à la générosité des vainqueurs. Sans doute, on ne sait pas encore ce que le roi de Prusse et lui ont bien pu se dire lors de leur entrevue. Il y a des quantités de secrets d’alors qui ne se découvriront que dans un avenir plus ou moins éloigné. Mais il est certain que l’empereur se figurait, grâce à sa capitulation avec toute son armée, conserver plus sûrement son trône. Il ne songeait qu’au péril révolutionnaire. L’homme de parti ne pensa pas à la France.

Le maréchal Bazaine ne dut pas s’en préoccuper davantage. Après s’être enfermé dans Metz avec des forces considérables, il semblait se refuser à reconnaître le Gouvernement de la Défense Nationale, formé aussitôt après la capture de l’empereur. Il préfèra, lui aussi, capituler et priva ainsi la France de sa dernière armée qui, bien qu’enfermée dans Metz, pouvait encore être très utile, rien qu’en immobilisant, devant les murailles de la place forte, une grande partie des troupes des envahisseurs. Il est impossible de s’imaginer que Bazaine, en se rendant aussi prématurément et dans des conditions aussi humiliantes, n’eût pas conclu avec l’ennemi quelque engagement secret qui, comme de raison, ne fut pas tenu. En tout cas, il est évident que Bazaine aimait mieux livrer son armée qu’en demeurer le gardien au profit de la révolution.

Le maréchal, bien qu’il mente certainement aujourd’hui devant le conseil de guerre et se propose, sans doute, de mentir bien davantage dorénavant, n’a pu cacher toutes ses impressions de ce temps-là. Il a dit carrément qu’il n’y avait alors aucun gouvernement digne de ce nom, qu’il ne pouvait prendre au sérieux la fourmilière de politiciens qui s’agitait dans Paris. « Mais, lui a riposté le duc d’Aumale, président du Conseil de guerre, s’il n’y avait pas de gouvernement, il y avait la France. »

Ces paroles du duc ont produit, sur l’auditoire et sur tout le pays, une impression incroyable. Évidemment elles ont été dites au maréchal coupable pour qu’il comprit qu’il n’était pas jugé par une faction, par un parti, mais par la France vendue, trahie par lui dans le seul intérêt de son parti.

On ne saurait justifier un homme qui a trahi sa patrie ; mais ceux qui jugent le traître sont-ils bien dans le vrai ? Voilà ce que nous voudrions approfondir. Ne se sentent-ils pas un peu coupables aussi, ces juges qui eurent leur part de responsabilité dans les malheurs qui ont fondu sur leur pays ? Le maréchal Bazaine ne ressemble-t-il pas, jusqu’à un certain point, à ces boucs émissaires qui portaient le poids de tous les péchés de tout un peuple ?

En effet, que pouvait-il voir de Metz ? Supposons un instant que l’homme de parti cédât chez lui la place au citoyen. Quel spectacle lui présentait alors Paris ? Il est vrai que l’insurrection du 4 septembre n’avait même pas fondé la République. Ses chefs s’étaient simplement groupés sous le nom de « Gouvernement de la Défense Nationale ». Mais ceux qui s’étaient mis à la tête du mouvement ne pouvaient inspirer à un homme comme Bazaine, énergique et actif, quelles que fussent ses fautes, qu’un sentiment de répulsion bien naturel. Le maréchal Trochu, cet inintelligent maniaque, tous ces Garnier-Pagès, ces Jules Favre, honnêtes et braves gens, mais devenus d’impuissantes momies ; tous ces autres héros phraseurs que l’on trouve aux débuts de toutes les révolutions parisiennes, voilà les gouvernants que l’homme de Metz apercevait en face de lui !… Aux yeux de Bazaine, ces mannequins sans talent, incapables successeurs des incapables de 1848, étaient, eux aussi, des hommes de parti, honnêtes sans doute, encore une fois, mais républicains avant d’être français. Alors, si lui, renonçant à ses préférences politiques, oubliait tout pour ne servir que son pays, il serait forcé de se mettre à la remorque des sectaires de la démocratie ? Il ne sut s’y décider.

Un peu plus tard, de ce piteux groupe de gouvernants un homme se détacha qui, montant en ballon, s’envola à l’autre bout de la France. De son propre chef, il se proclama ministre de la guerre, et toute la nation, assoiffée d’un gouvernement quelconque, en fit quelque chose comme un dictateur. L’homme s’en fut nullement déconcerté. Il fit preuve d’une grande énergie, gouverna, comme il put, le pays, créa des armées, les équipa. Aujourd’hui on l’accuse d’avoir jeté l’argent à tort et à travers ; on affirme qu’avec les sommes qu’il a dissipées, il aurait pu mettre sur pied des troupes cinq fois plus considérables. Mais Gambetta pourrait répondre qu’à sa place, ses critiques auraient peut-être dépensé encore cinq fois plus sans fournir un seul soldat.

En bien, cet homme de valeur et d’énergie avec qui Bazaine eût pu collaborer sans honte, cet homme qui a beaucoup travaillé pour la France est encore, pourtant, un sectaire qui met la République au-dessus de la France. Il l’a presque avoué naguère. Il ne dirait plus une chose pareille, à présent qu’il attend patiemment et sagement son tour, qu’il a le bon sens de soutenir chaleureusement le grand citoyen Thiers qui, cependant, l’a destitué il y a trois ans. Mais dans son âme et conscience, je suis sûr qu’il demeure toujours avant tout homme de parti. (On dit même que c’est cette qualité qui le rend si cher à la masse des républicains.)

Donc toujours les partis et les hommes de parti ! (Il est vrai que, pendant cette année funeste, surgirent quelques phénomènes consolants. Des Chouans bretons, légitimistes nés, vinrent, leurs chefs en tête, combattre pour la patrie et luttèrent vaillamment sous l’image de la Vierge qui ornait leurs drapeaux, unis pour quelque temps au gouvernement des républicains et des athées. Les ducs d’Orléans combattirent aussi l’ennemi dans les rangs républicains.) Malheureusement ces derniers gâtent la belle opinion qu’on aurait pu se faire de leur patriotisme désintéressé d’alors, en coopérant à l’agitation royaliste. On comprend qu’en 1870 ils ont surtout vu une occasion de revenir sur l’eau.

Mais la plaie de la France, c’est la perte de cette idée que l’union est nécessaire, et ce sont encore des hommes de parti qui jugent le maréchal Bazaine et lui reprochent d’être demeuré fidèle à son parti, à lui. En condamnant Bazaine, vont-ils comprendre cela, les Français.



Extrait du no 44 du journal "Grajdanine", 1873.


La conspiration monarchiste de la majorité de l’Assemblée Nationale contre la France ne paraît pas finir de façon brillante. Le prétendant, au dernier moment, a définitivement refusé le drapeau tricolore. Comme de raison, le projet de le proclamer roi est tombé de lui-même pour un temps. Mais ces conspirateurs de l’Assemblée Nationale se sont remis bien vite à conspirer. Ils veulent faire proroger leurs pouvoirs coûte que coûte et même en dépit de la loi. S’ils réussissent — et à en juger par un télégramme de Versailles du 5 novembre, il y a des chances pour qu’ils atteignent le but visé — cette affaire aura une conclusion lamentable pour le pays.

À la fin d’un de nos comptes rendus nous disions que le comité Changarnier, c’est-à-dire le noyau de la coalition de tous les partis et sous-partis de la Droite, effrayé de la persévérance des républicains et de l’indignation du pays, avait décidé d’envoyer à Salzbourg, au prétendant, une dernière députation, chargée d’arracher quelques concessions. Cette démarche démontrait que si les royalistes affirmaient que tout était arrangé entre le comte de Chambord et eux, il n’y avait, au contraire, aucune entente pratique. Il est même possible que, non contents de tromper la France, ces brouillons trop pressés se trompaient entre eux et s’abusaient eux-mêmes chacun en particulier.

Tout à coup paru une nouvelle sensationnelle : le compte de Chambord acceptait tout, aussi bien les principes de 89, « chers à tous les Français », qu’une constitution et que le drapeau tricolore. Il semble étonnant que ces habiles négociateurs aient tout compris de travers et cependant on a prétendu, et à Versailles et à Paris, que leur récit de leur entrevue avec le prétendant était de tous points inexact. Le comte de Chambord n’avait rien accepté, rien promis. L’Assemblée lui aurait fait alors demander une confirmation de ses engagements. Mais dans le journal l’Union parut une lettre du prince, adressée à M. Chesnelong, dans laquelle il était dit que toute idée de concession était définitivement écartée. On crut savoir, un peu plus tard, que le comte de Chambord s’était montré fort hautain, et que MM. Chesnelong et Cie n’aurait même pas osé souffler mot de leur réelle mission. M. Chesnelong se serait borné à dire qu’il ne venait pas poser de conditions au chef de la branche légitime, mais bien pour lui expliquer respectueusement la situation. Le comte aurait répondu qu’il ne cherchait pas bassement le pouvoir pour le pouvoir lui-même ; qu’il ne voulait que consacrer à la France sa force et sa vie… « Je souffre loin de la France, aurait-il ajouté, et elle souffre sans moi. Nous sommes nécessaires l’un à l’autre. » M. Chesnelong serait alors entré dans des considérations très vagues, s’expliquant à peine sur la Charte, qui ne devait être ni imposée au roi, ni absolument offerte par lui, mais dont le projet pourrait être examiné par le roi et par l’assemblée. À peine aurait-il effleuré la question du maintien des droits civils et religieux, de l’égalité devant la loi et du pouvoir législatif à attribuer également au roi et aux représentants… Et aussitôt M. Chesnelong se serait mis à s’excuser. Ses paroles n’étaient pas dictées par une méfiance injurieuse envers le comte de Chambord. S’il s’était permis d’aborder ces matières, c’était afin que fussent écartées toutes causes de malentendus pouvant fausser l’opinion publique.

Au sujet du drapeau, M. Chesnelong aurait doublé la dose d’excuses. Le comité Changarnier avait eu la main forcée quand il s’était arrêté à cette rédaction : « Le drapeau tricolore est maintenu et ne pourra être changé qu’à la suite d’un accord survenu entre le roi et l’Assemblée. » (Remarquez cette formule ; elle signifiait que, dès son intronisation, le roi serait libre d’arborer à nouveau le drapeau blanc avec le consentement, même partiel, des représentants du pays. Une délibération et une voix de majorité suffiraient pour qu’il ne fût plus question du drapeau tricolore. Du consentement de la France, on ne parla même pas.) Et M. Chesnelong aurait résumé la décision princière en les deux articles qui suivent : 1o Le comte de Chambord n’exige aucun changement de drapeau jusqu’au moment où il prendra le pouvoir ; 2o Il proposera alors à l’Assemblée une résolution conforme à son honneur et capable de satisfaire la nation et l’Assemblée.

C’est avec tout cela que Chesnelong était parti et c’est cette décision si honorable et si satisfaisante que l’Assemblée aurait fait supplier le comte de Chambord de bien vouloir confirmer.

Or le comte n’a rien confirmé du tout, et sa lettre semble mettre fin — pour l’instant — à toute tentative de restauration. Voici ce qu’il a écrit à M. Chesnelong :

« Quoique, malgré tous vos efforts, les malentendus ne se dissipent pas, je déclare que, de mes précédentes déclarations, je ne désavoue rien et ne retire rien. Les prétentions qui se produisent à la veille de mon avènement me donnent la mesure des exigences ultérieures. Je ne puis consentir à commencer un règne de réorganisation, de restauration, par un acte de faiblesse. On se plaît à opposer la rudesse de Henri V à l’esprit de conciliation de Henri IV, soit ; mais je voudrais savoir qui oserait me conseiller de renoncer au drapeau d’Arques et d’Ivry… »

Il a écrit plus loin :

« … Affaibli aujourd’hui, je deviendrais demain impuissant. Il s’agit de rétablir sur ses bases naturelles une société profondément troublée ; il s’agit de ramener le règne des lois ; nous voulons faire renaître le bien-être au dedans, conclure au dehors de solides alliances et nous ne craindrons pas d’avoir recours à la force pour que triomphent l’ordre et la justice. »

Et sa conclusion est celle-ci :

«La France ne peut périr, le Christ aime encore ses Francs, et quand le Seigneur Dieu est décidé à sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre soit tenu par une main assez forte pour le conserver. »

Nous sommes tenté de récrire encore ce que nous écrivions récemment : « Il y a en ce monde un grand caractère de plus. » Il est, certes, magnanime de renoncer au trône pour ne pas trahir ses principes. Mais après réflexion nous sommes moins enthousiaste. Est-il si certain que le prince renonce à ses prétentions à la couronne ? Cette lettre qui semble au premier abord un refus si net de monter sur le trône, renferme des passages pleins d’allusions à de tout autres desseins… J’aurai même presque envie de croire que jamais le comte de Chambord ne s’est vu si près de ceindre la couronne.

Il est, plus que jamais, convaincu qu’il est indispensable à la France et que si son avènement est un peu ajourné, ce n’en est que plus avantageux pour lui et pour la royauté. On sera bien forcé de l’accepter à la fin, quand on le reconnaîtra pour le seul sauveur possible, et alors qui s’avisera de lui poser des conditions ? Il reviendra avec tous ses « principes ». Il continue à croire à la puissance de son parti dans l’Assemblée Nationale. Il affirme qu’il aime la France, mais il est très évident qu’il ne pense guère à elle ou qu’il la confond avec son parti. Sa lettre est encore caractéristique sous ce rapport qu’au moment où il refuse le trône, il ne cache pas les moyens de gouvernement dont il compte se servir le cas échéant. Ces moyens sont tout simplement la sévérité et l’emploi de la force si le besoin s’en fait sentir. Nous nous doutions bien un peu qu’il n’en saurait trouver d’autres.

Enfin cette lettre nous fait connaître les idées singulières que, de si loin, de son Salzbourg, il se fait de ces Français si fiers de leur liberté et de leur égalité. Ils liront avec étonnement qu’il y a quelque part un homme qui leur permet gracieusement de le choisir pour leur sauveur. C’est presque dommage de troubler cette sereine tranquillité, cette naïve audace, cet « aveuglement de naissance. »

Et voilà l’homme qui prétend sauver la France !

Cette lettre produisit tout d’abord, dans le parti, un effet effroyable. Presque toutes les fractions de la Droite éprouvèrent une véritable fureur. Mais l’entente se rétablit bientôt, plutôt par la force des choses que grâce à l’habileté des chefs.

Pendant que les républicains, et Thiers à leur tête, triomphaient de ce qu’il considéraient comme une victoire, le comité Changarnier se décidait à saisir l’Assemblée d’un projet de loi prorogeant pour dix ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon et assurant encore à ladite Assemblée deux ans et demi de vie.

Le maréchal de Mac-Mahon a bien mérité des Droitiers : il a justifié leur foi aveugle en lui. N’a-t-il pas fait savoir, voici bientôt deux semaines de cela, qu’en cas de malheur, il suivrait les membres de la majorité actuelle de l’Assemblée dans leur retraite ? Ce « brave soldat » se révèle donc, à son tour, homme de parti. Et le comte de Chambord l’a surnommé le nouveau Bayard. Oui, un Bayard à rebours !

Tout est arrivé comme semblait l’avoir calculé le comité Changarnier. Le 5 novembre, après de longues vacances, les séances de l’Assemblée Nationale ont enfin repris. On a lu le message du Président de la République. Entre autres choses on y peut relever que le pouvoir exécutif, trop comprimé, ne jouit pas d’une vitalité suffisante. Le gouvernement, y est-il dit, n’est pas assez armé pour résister aux entreprises des partis. (Mais le gouvernement, lui-même, n’est-il pas inféodé à un parti ?) On y incrimine la mauvaise influence de la presse, qui corrompt « l’esprit des populations ». (Et Dieu sait si l’on a persécuté cette malheureuse presse !…)

Ensuite l’Assemblée Nationale a été saisie du projet du général Changarnier accordant au maréchal de Mac-Mahon une prorogation de pouvoir de dix ans. Le gouvernement a demandé la discussion immédiate du projet Dufaure, sans s’opposer à l’urgence, a demandé qu’on le renvoyât devant la commission d’examen des projets constitutionnels. Le gouvernement, de son côté, a insisté pour que la proposition Changarnier fût remise à une commission spéciale. La demande de M. Dufaure a été rejetée par 362 voix contre 348.

Ainsi la majorité royaliste a obtenu une majorité de 14 voix. Il en résulte que la France demeurera encore dix ans dans une position absolument fausse. Ni monarchie, ni république ! Avec le système d’écrasement de la presse et les violences de la majorité oligarchique, on peut être certain que les prochaines élections ramèneront à l’Assemblée, pour dix ans encore, les intrigants qui la mènent à l’heure actuelle. On a le droit de conjecturer en même temps que la guerre va recommencer, plus féroce, entre conservateurs et républicains, que les intrigues de partis vont continuer de plus belle et qu’une révolution est à craindre. Un tel chaos est encore pire que l’avènement du comte de Chambord, parce que, de celui-là on serait vite débarrassé, et qu’on pourrait, après son départ, fonder une république sage et modérée, tandis qu’avec une révolution en perspective, le triomphe du parti de la modération paraît au moins prématuré.

Il faut bien dire que beaucoup de Français comptent sur les « baïonnettes obéissantes » de l’armée dévouée à Mac-Mahon pour contenir l’effort des communistes.

Certains indices donnent à penser que le mécontentement est général dans le pays. Nous allons en donner un exemple. Il y a deux semaines, le général de brigade Bellemare a adressé de Périgueux, au ministre de la Guerre, la lettre suivante :

« Monsieur le Ministre,

« Pendant trente-trois ans j’ai servi la France sous le drapeau tricolore. Après la chute de l’Empire j’ai servi le gouvernement de la République. Mais je me refuse à jamais servir sous le drapeau blanc et ne mettrai jamais mon épée à la disposition d’un gouvernement monarchique rétabli contre la volonté du peuple.

« Donc si, contre toute attente, l’Assemblée Nationale actuelle rétablissait la royauté, je vous prierais respectueusement, Monsieur le Ministre, de bien vouloir me relever des fonctions qui m’ont été confiées par vous. »

Signé : Général Bellemare.

Dès la réception de cette lettre, le général Bellemare était relevé de son commandement.

Le ministre de la Guerre s’est hâté de demander aux chefs des décisions militaires des renseignements sur l’état d’esprit de l’armée, et les journaux affirment que d’après les rapports reçus, l’armée serait fort mal disposée pour la restauration (autrement dit pour l’Assemblée Nationale).

Voilà un phénomène incontestablement nouveau. Jamais, jusqu’à présent, l’armée française ne s’était permis de raisonner. Elle obéissait à ses chefs comme il convient à une bonne armée. Comment le général Bellemare a-t-il été amené à déclarer qu’il ne reconnaissait pas comme légitime la volonté de l’Assemblée ? Il aurait pu paisiblement attendre le fait accompli, puis remettre sa démission sans bruit, sans crier par-dessus les toits qu’il s’en allait.

Cela signifie-t-il que l’armée veut, désormais, manifester son opinion quand elle le jugera bon ? Le général Bellemare a-t-il désiré donner un exemple ?

Que les Français ne comptent plus trop sur les « baïonnettes du maréchal de Mac-Mahon ».

Si, d’un côté, la prorogation des pouvoirs du maréchal constitue un commencement de tyrannie militaire (et ce serait la première fois que la France serait soumise à ce système sans atténuations), la lettre du général Bellemare n’indique-t-elle pas dans l’armée française des vélléités de pronunciamiento ?




Extrait du no 45 du journal "Grajdanine", 1873.


Toute la presse, en Allemagne, sans excepter les journaux officieux, s’est réjouie à la nouvelle de l’effondrement des espérances légitimistes. Les Allemands tiennent la lettre du comte de Chambord pour un document qui met fin à tout essai de restauration. Cette liesse des journalistes germains s’explique tout d’abord par cette raison que l’avènement de Henri V entraînait tôt ou tard une tentative de rétablissement du pouvoir temporel du pape. Comme la France monarchique ne saurait guère se soustraire à cette obligation, il est certain qu’elle se retrouverait infailliblement en face de l’Allemagne, et cela peut-être avec joie, quels que dussent être les risque à courir.

Mais les Allemands se figurent-ils donc qu’une restauration de la monarchie absolue en France aurait eu quelques chances de durer ? Le comte de Chambord n’aurait jamais possédé une réelle autorité morale. En peu de temps son prestige aurait disparu, ce prestige si nécessaire, en France, à tout gouvernement « fort ». Beaucoup de ses partisans eux-même ne se sont jamais fait d’illusions sur son énergie, toute de premier mouvement. Nous répéterons ce que nous avons dit plus haut ; il serait très vite renversé s’il montait sur le trône, et sa courte royauté donnerait à la France des résultat plus profitables qu’elle n’en tirera de sa présente situation vraiment chaotique. Après le départ de Henri V, elle aurait à compter avec un parti de moins, et l’arrivée aux affaires des républicains modérés deviendrait possible.

Quelques journaux conservateurs d’Allemagne, en constatant la joie de la presse libérale devant l’insuccès des légitimistes, affectent de ne pas prendre au sérieux les motifs invoqués par les libéraux, qui se félicitent surtout de voir que la France n’entrera décidément pas dans la voie dangereuse de la politique ultramontaine.

La Gazette de la Croix, notamment, accuse franchement tous les libéraux de l’univers d’être solidaires entre eux. Dans la bible du radicalisme, dit-elle, les nationalités disparaissent, et c’est pour cela que les radicaux allemands sont ravis de l’avenir qui s’ouvre devant les radicaux français. Une telle accusation, pour cruelle qu’elle soit, n’est peut-être pas absolument injuste. La remarque sur la solidarité des radicaux du monde entier n’est pas dénuée de vérité. Ce qui est curieux c’est que cette observation soit faite dans un pays où, précisément, à l’heure actuelle, les idées ultra-patriotiques sont en si grande faveur, après les succès remportés sur la France, qui ont développé l’orgueil national jusqu’à la plus mesquine vanité, dans un pays où la science, elle-même, commence à sentir le chauvinisme.

Est-il tout à fait exacte que, dans cette Allemagne, les idées cosmopolites aient déjà accès et que la doctrine française du communisme se soit légèrement infiltrée ?

On s’est plu, dès le début de ce siècle, à représenter la Russie comme un colosse formidable, mais porté sur des pieds d’argile, alors qu’en réalité la Russie s’appuie sur sa classe de population la plus saine et la plus forte, le peuple. Mais ne pourrait-on plutôt expliquer l’image ci-dessus au colosse germanique.

En Prusse, les élections pour le Landtag viennent de prendre fin, laissant les différents partis dans un état d’agitation extrême. Actuellement le gouvernement prussien protège de toutes ses forces le parti national-libéral de toutes nuances, abandonnant complètement à leur sort la faction des Junkers et le troupeau catholique. Les nationaux-libéraux ont eu le dessus aux élections, et les gouvernants de Berlin peuvent compter sur une forte majorité dans le Landtag. Le fait est que le parti dénommé clérical (composé en réalité de tous ceux qu’ont mécontentés les nouvelles lois visant l’Église) s’est allié assez fortement avec la vieille bande des Junkers, battue cette fois à plate couture, et que le gouvernement soutenait si ouvertement il y a quelques années. Si l’on fait le compte des différentes forces alliées dans le présent Landtag, on verra que le parti clérical ne peut avoir qu’une minorité assez forte si l’on veut. Toutefois une opposition nullement méprisable peut se former. Le landtag a repris ses travaux le 6 novembre. On attend pour février les élections du Reichstag, et les cléricaux espèrent remporter une grande victoire. Il est vrai, qu’en Prusse, le gouvernement n’a pas coutume de se laisser intimider par l’opposition de ses Landtags. Naguère il les dissolvait quand ils ne marchaient pas droit et légiférait tout seul, sans avoir besoin des représentants du pays.

Après les immenses résultats qu’il vient d’obtenir en accomplissant imperturbablement sa tâche, son prestige n’a fait que grandir. La Prusse veut surtout un gouvernement fort, et la plupart de ceux qui composent les classes dirigeantes se rangeront de son côté. Il a pour lui l’auréole de la Victoire !

Dans notre précédent compte rendu, nous disions qu’après la ruine, en France, de tous les espoirs de restauration monarchique, la majorité de droite, d’abord accablée par la fameuse lettre du comte de Chambord, avait réussi pourtant à reprendre ses esprits et à élaborer un projet portant prorogation, pour dix ans, des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. Ce projet était rédigé de la façon la plus arrogante. Il était plein de cette insolence reprochée au « parti de la lutte » depuis sa victoire du 24 mai jusqu’à présent.

La première idée qui germa, au lendemain de la désastreuse lettre, fut celle de proclamer l’un des princes d’Orléans « lieutenant général du Royaume » et de lui transmettre le pouvoir exécutif. Ainsi, la France, bien que dépourvue de roi, se serait trouvée quand même en monarchie. Dans ce beau projet, ce qu’il y avait de plus inepte, c’était l’opinion que ses partisans se faisaient de la France et des Français. Comment pouvait-on, avec le moindre soupçon d’intelligence politique, admettre qu’un tel expédient, qui ne résolvait rien, pût établir dans le pays la paix et la tranquillité ? En d’autres temps une pareille balourdise eût à jamais ruiné le crédit du parti, eût détaché de lui tous les membres raisonnables de l’Assemblée. Mais la droite ne s’effondra pas pour cela, bien que le projet tombât de lui-même, parce que les d’Orléans, gens avisés, ne voulurent pas prêter l’appui de leur nom à une pareille absurdité. Alors, se retournant de tous les côtés, la droite voulut offrir ce titre de « lieutenant général du Royaume » au maréchal de Mac-Machon, qui refusa cet honneur en alléguant qu’il lui était impossible de jouer au « lieutenant général » d’un royaume qui n’avait pas de roi. Ce fut à ce moment qu’on arrêta au parti de proroger les pouvoir du maréchal pour dix ans et de faire durer l’assemblée au moins trois années encore.

En la circonstance, le brave maréchal qui prenait goût au pouvoir depuis le 24 mai, voulut poser des conditions qui, bien que dictées par un certain bon sens, laissaient entrevoir une singulière imprévoyance, car, vraiment, à la fin des fins, on traitait par trop la France en tabula rasa. Le maréchal demanda des garanties pour tous les cas qui pouvaient se présenter. Il alla même jusqu’à réclamer, — en admettant qu’au bout de dix ans, une majorité radicale sortit des urnes, — le droit pour lui de dissoudre la nouvelle assemblée sans autres forme de procès. Il devait alors continuer à gouverner sans représentants du pays, exercer le pouvoir exécutif sans contrôle et rétablir l’ordre comme il lui plairait. Il fallait vraiment être par trop… militaire, avoir une foi trop superstitieuse dans la force des baïonnettes pour rêver seulement un pareil régime. Et pourtant ce projet d’absurde dictature militaire fut immédiatement agréé par la droite et porté par le vieux général Changarnier devant l’Assemblée Nationale, le jour de la reprise de ses travaux, le 5 novembre.

Après le vote qui donna, par 14 voix, la victoire aux royalistes, il se passa un fait qui montra bien l’état d’esprit de cette assemblée invraisemblable.

Quand, le 7 novembre, on en vint à élire la commission obtenue de haute lutte par le parti monarchiste, il se trouva que la gauche eut un plus grand nombre de membres élus que la droite conservatrice. Rémusat, qui faisait partie du centre gauche et dont le républicanisme n’était plus douteux pour personne, fut élu président de la commission, dans laquelle entrait en même temps Léon Say, chef du centre gauche. Si bien que la gauche, qui craignait la nomination de cette commission spéciale et avait insisté pour que la proposition Changarnier fût renvoyée devant la commission générale des projets constitutionnels (où d’ailleurs la droite prédominait toujours), remporta une victoire inattendue. Quant à la droite, qui avait voulu s’assurer un succès, pour elle indubitable, elle était battue par ses propres armes.

Tout le monde se demande ce que peut signifier un vote aussi extraordinaire. Pour nous la réponse est assez simple. L’Assemblée ne sait plus où elle en est, et les partis manœuvrent à l’aveuglette. Après le renversement des projets monarchistes, les chefs de l’ancienne coalition ont perdu leurs états-majors et une portion de leurs troupes. La proposition Changarnier a, de plus, tout embrouillé. L’extrême-droite a estimé que, bien que Mac-Mahon ait décliné le titre de lieutenant général, il le garde en dépit de son refus et que, si l’on trouve un moyen de proclamer le roi, le maréchal devra céder la place au gouvernement nouveau malgré sa prorogation de pouvoirs. Dans un ordre d’idées tout différent, le centre droit, jusqu’à présent si bien d’accord avec les légitimistes, exige, à l’heure qu’il est, que Mac-Mahon ne soit plus un dictateur nommé pour dix ans, mais bien un pur et simple président de la République pour la même période, de façon que son pouvoir, plus étendu peut-être que ne le souhaiteraient les républicains, soit suffisamment délimité au sens parlementaire du mot.

Les autres groupes de la droite se sont fractionnés également. Chaque sous-parti consent à proroger les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, mais chacun à un but différent. De divisions en subdivisions, l’ex-majorité en est venue à ne plus être une majorité et à ne plus rien signifier d’intelligible.

On peut alors facilement conjecturer que tel membre du centre droit, par exemple, se serait fait un malin plaisir de voter pour un membre du centre gauche pour atteindre plus sûrement son but particulier. Puis il est évident qu’il y a eu des défections secrètes, des trahisons.

Ainsi le trait caractéristique de l’Assemblée actuelle c’est sa parfaite désunion, car la gauche, elle-même, maintenant qu’elle se croit certaine de triompher, ne serre plus les rangs comme à l’heure du péril.

D’après les dernières nouvelles, Rémusat et Léon Say, membres de la commission spéciale, entrent en pourparlers avec le maréchal de Mac-Mahon. Sans doute la commission finira par maintenir le maréchal à la tête du gouvernement, sinon pour dix, au moins pour cinq ans, mais avec le titre de président de la République, après formelle proclamation de la République. Il est clair qu’elle exigera aussi l’examen immédiat des lois constitutionnelles proposées du temps de M. Thiers.

Il se forme aussi dans l’assemblée un assez fort parti décidé à réclamer l’appel au peuple et la proclamation de la République par le suffrage universel. Thiers, plus persuadé que jamais de la victoire, dit à son entourage :

« Exigez la dissolution de l’Assemblée et l’appel au peuple. »

Cette idée de l’appel au peuple attira vers la gauche la plupart des Bonapartistes, qui comptent dans l’assemblée jusqu’à 30 membres. Ces impérialistes avaient d’abord résolu d’agir de la façon suivante : si les royalistes semblaient devoir l’emporter, ils voteraient avec les républicains ; si, au contraire, les républicains avaient l’air d’avoir plus de chances, ils voteraient avec les royalistes. Mais l’idée de l’appel au peuple dont ils ont été les premiers à jouer les a mis du côté des républicains, dont ils se rapprochent, non sans prendre leur précautions.

Selon les plus récentes dépêches, Mac-Mahon pousse la commission spéciale à en finir le plus vite possible avec ce qui le concerne personnellement. Il semble avoir baissé le ton et se montrer moins entier dans ses exigences. Tout serait pour le mieux si le « brave homme » ne s’était révélé, dans toute cette lamentable comédie des monarchistes, un si piètre et si acharné suiveur de leur politique, et cela aux dépens même de sa dignité. En d’autres circonstances le pays lui aurait peut-être témoigné une confiance plus grande, et c’est une leçon pour le « brave soldat ».

En somme la France donne toujours le spectacle de divisions intestines, et le mécontentement du pays ne fait que croître de jour en jour.