Journal d’un écrivain/1876/Février, I

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FÉVRIER
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I


LE MOUJIK MAREI


Je vais vous raconter une anecdote. Est-ce bien une anecdote ? C’est plutôt un souvenir…

J’étais alors un enfant de neuf ans… mais non ! J’aime mieux commencer à l’époque où j’étais un jeune homme de vingt ans.

C’était le lundi de Pâques. L’air était chaud, le ciel était bleu, le soleil éclatant brillait haut dans le ciel, mais j’avais du noir dans l’âme. Je rôdais autour des casernes d’une maison de force ; je comptais les pieux de la solide palissade qui entourait la prison.

Depuis deux jours la maison d’arrêt était en fête, si l’on pouvait ainsi dire. Les forçats n’étaient plus menés au travail ; beaucoup de détenus étaient ivres, des querelles s’élevaient de toutes parts ; on hurlait des chansons obscènes, on jouait aux cartes en se cachant ; quelques déportés étaient étendus à demi morts après avoir subi de mauvais traitements de la part de leurs camarades. Ceux qui avaient reçu trop de mauvais coups, on les cachait sous des pelisses de peau de mouton, et on les laissait se remettre comme ils pouvaient. On avait même plus d’une fois dégainé les couteaux… Tout cela m’avait plongé, depuis que duraient les fêtes, dans une sorte de désolation maladive. J’avais toujours eu horreur de la débauche, de la soûlerie populaires et j’en souffrais plus là qu’en tout autre lieu. Pendant les fêtes, les autorités de la prison ne visitaient plus les bâtiments, ne perquisitionnaient plus, ne confisquaient plus l’alcool, admettant qu’il fallait bien laisser les pauvres diables de galériens riboter au moins une fois dans l’année. Mon dégoût pour ces malheureux réprouvés se transformait peu à peu en une sourde colère, quand je rencontrai un Polonais, un certain M…cki, détenu politique. Il me regarda d’un air sombre ; ses yeux étaient pleins de rage, ses lèvres tremblaient : « Je hais ces brigands ! » gronda-t-il à demi-voix, en français ; puis il me quitta.

Je rentrai dans la caserne, et ce que j’aperçus tout d’abord, ce furent six moujiks robustes qui se jetaient tous ensemble sur un Tartare nommé Gazjne, qu’ils se mirent à frapper cruellement. Cet homme était ivre, et ils le battaient comme plâtre ; un bœuf ou un chameau aurait été tué par des coups pareils, mais on savait que cet hercule n’était pas facile à tuer et l’on cognait dessus à cœur-joie. Un instant après je vis Gazjne allongé sur un lit et déjà inanimé. Il gisait, lui aussi, couvert d’une peau de mouton, et tout le monde passait en silence aussi loin que possible de sa couche. On espérait bien qu’il reviendrait à lui vers le matin, mais, comme le disaient quelques-uns : «… Dame ! après les coups qu’il avait reçus, il pouvait bien crever de la râclée ! »

Je regagnai l’endroit où se trouvait mon lit, en face d’une fenêtre garnie d’une grille de fer et m’étendis sur le dos, les yeux fermés. On ne viendrait pas me déranger si je paraissais dormir. Je voulais oublier, mais les rêves ne venaient pas ; mon cœur battait terriblement et les paroles de M…cki me résonnaient aux oreilles : « Je hais ces brigands ! »

Mais pourquoi décrire toutes ces impressions ? Je les ressens encore souvent en rêve, et ce sont mes songes les plus affreux…

On remarquera que jusqu’à aujourd’hui, je n’ai presque jamais parlé de mes années passées au bagne. Les Souvenirs de la Maison des Morts, que je publiai voici quinze ans, semblent l’œuvre d’un personnage fantastique ; je les donnai comme rédigés par un noble russe, assassin de sa femme… J’ajouterai, à ce propos, que beaucoup de braves gens se figurent encore aujourd’hui que c’est pour le meurtre de ma femme que l’on m’envoya en Sibérie…

Voici que je m’égare, comme je m’égarais alors, dans mes pensées... Pendant ces quatre années de bagne, je revoyais sans cesse mon passé. Ces souvenirs renaissaient d’eux-mêmes, et ce n’est que rarement que j’ai pu les évoquer de nouveau à ma volonté. Cela partait d’un point quelconque de mon histoire, parfois d’un événement sans importance, et peu à peu le tableau se complétait me donnant l’impression forte, profonde et entière de ma vie…

Mais ce jour-là je revins bien loin en arrière, jusqu’à un moment de ma première enfance. Je me revis à neuf ans, au milieu de scènes que j’avais absolument oubliées… Je me retrouvai dans un village où je passais le mois d’août. L’air était clair et sec, mais la température était fraîche ; le vent soufflait. L’été approchait de son déclin ; bientôt nous retournerions à Moscou ; l’ennui allait revenir avec les leçons de français ; il me serait bien pénible de quitter la campagne !

Je m’en fus derrière l’enclos, où s’élevaient les meules de blé ; puis, après être allé jusqu’au ravin, je montait au Losk. On nommait ainsi chez nous une sorte de brousse d’arbustes qui croissaient entre le ravin et un petit bois. Je m’enfonçais dans la broussaille, quand j’entendis non loin de moi, à une trentaine de pas peut-être, vers la clairière, la voix d’un paysan qui labourait un champ. Je devinai facilement que son travail était rude, qu’il retournait un champ placé en pente, que son cheval avançait péniblement… De temps à autre, le cri du paysan parvenait jusqu’à moi : Hue ! Hue !

Je connaissais presque tous nos moujiks, mais ne pouvais savoir quel était celui qui labourait à présent. Cela, du reste, m’était fort égal ; j’étais plongé dans mes petites occupations. Il s’agissait de me couper une baguette de noisetier pour aller taquiner les grenouilles, et les badines de noisetier étaient si belles mais si peu solides ! Ce n’était pas comme les branchettes de bouleau !

Je trouvai aussi de magnifiques scarabées et des hannetons superbes ; j’en ramassai ; puis aussi des lézards tout petits et si agiles, rouges et jaunes, ornés de points noirs, mais j’avais peur des serpents, plus rares, d’ailleurs que les lézards. Il y avait peu de champignons, ce qui me dégoûta de la brousse. On en trouvait beaucoup sous les bouleaux ; aussi me décidai-je bien vite à partir pour le petit bois, où il n’y avait pas seulement des champignons, mais encore des graines bizarres, de gros insectes et de petits oiseaux ; on y voyait même des hérissons et des écureuils sous la feuillée dont j’aimais tant les parfums humides. En écrivant ceci, je sens encore la fraîche odeur de notre agreste bois de bouleaux ; ces impressions-là restent pour la vie.

Tout à coup, après un long moment de silence, j’entendis distinctement ce cri : Au loup ! Je fus pris de terreur, poussa moi-même un cri et courus vers la clairière, pour me réfugier auprès du moujik qui labourait.

C’était notre moujik Mareï. Je ne sais pas si l’almanach contient un tel nom, mais tout le monde appelait ce paysan Mareï. C’était une homme d’une cinquantaine d’années, grand et robuste, portant toute sa barbe blonde fortement grisonnante. Je le connaissais, mais ne lui avais encore presque jamais parlé. Il arrêta sa rosse en m’entendant crier, et quand je fus près de lui, m’accrochant d’une main à sa charrue et de l’autre à sa manche, il vit que j’étais épouvanté.

— Le loup ! clamai-je, tout essoufflé.

Il leva la tête et regarda de tous côtés :

— Où diable vois-tu un loup ?

— Quelqu’un a crié : Au loup ! voici un instant, balbutiai-je.

— Il n’y a pas de loup ! Tu perds la tête. Où a-t-on jamais vu des loups par ici ? fit-il pour me rendre courage. Mais je tremblais de tout mon corps et me pendis plus lourdement à sa manche. Je devais être très pâle, car il me regarda, comme effrayé pour moi.

— Peut-on se faire des peurs pareilles ! Aï ! aï ! Il hocha la tête. Va donc, mon petit ; il n’y a aucun danger.

Et il me caressa la joue.

— Voyons, voyons, calme-toi ; fais le signe de la croix !

Mais je ne pouvais y parvenir, et les coins de ma bouche tremblaient convulsivement, paraît-il, et on m’a dit plus tard que c’était ce qui l’avait le plus frappé.

Il tendit doucement son gros index barbouillé de terre et toucha très légèrement mes lèvres tremblantes :

— Dans quel état se met cet enfant !

Et il sourit d’un sourire comme maternel.

Je compris enfin qu’il n’y avait pas de loup en vue et que j’avais eu une hallucination en croyant entendre crier. J’étais alors sujet à ces erreurs nerveuses de l’ouïe. Cela m’a passé avec l’âge.

— Eh bien, je puis m’en aller alors ? lui dis-je en le regardant interrogativement d’un œil encore humide.

— Oui, va ; je veillera sur toi comme tu marcheras. Je ne te donnerai pas au loup ! ajouta-t-il ; et j’eus plus que jamais l’impression que son sourire était un sourire de maman. Va ! que le Christ soit avec toi ! Il fit sur moi le signe de la croix et se signa lui-même.

Je partis, en me retournant presque tous les dix pas. Toujours je vis Mareï qui me suivait de l’œil, et chaque fois il me fit un signe de tête amical. J’avoue que j’avais alors un peu honte de ma peur ; toutefois je craignais encore vaguement le loup. Quand j’eus refranchi le ravin, l’épouvante disparut brusquement ; mon chien Voltschok bondit vers moi, venant de je ne sais où, et avec mon chien je me sentais plein de courage. Toutefois je me retournai une dernière fois vers Mareï. Je ne pouvais plus, de si loin, distinguer les traits de son visage, et cependant je devinai qu’il me souriait toujours tendrement. Je le vis hocher la tête. Je lui fis avec la main un signe d’adieu auquel il répondit, et ce n’est qu’alors qu’il repartit avec son vieux cheval.

J’entendis de loin son cri : Hue, hue ! et la rosse tira de nouveau la charrue.

Je me suis souvenu de tout cela, je ne sais pourquoi, revoyant tous les détails avec une netteté admirable ; mais je ne fis, à l’époque, aucune allusion à mon « accident » en rentrant à la maison. Je n’y pensai bientôt plus ; j’oubliai même assez vite Mareï et le service qu’il m’avait rendu. Les rares fois que je le rencontrai, par la suite, non seulement je ne lui parlai plus du loup, mais encore je n’eus avec lui aucune espèce de conversation. Et brusquement vingt ans plus tard, au fond de la Sibérie, tout s’est représenté à moi, comme si je venais à peine d’entendre crier : Au loup. L’aventure s’était en quelque sorte dérobée à moi-même, pour reparaître quand cela serait nécessaire. Tout m’est revenu à l’esprit, le sourire tendre et comme maternel du pauvre moujik serf, ses signes de croix, ses hochements de tête amicaux, qui, me semblait-il, me protégeaient de loin. Cette phrase a rechanté en moi : « Dans quel état se met cet enfant ! » Et ce que j’ai revu le mieux, c’est ce gros index barbouillé de terre avec lequel il toucha d’une façon si caressante mes lèvres qui tremblaient. Certes, n’importe qui eût tâché de rassurer l’enfant apeuré ; mais ici il y avait autre chose. J’aurais été son propre fils, qu’il ne m’eût pas regardé avec un amour plus profond et plus apitoyé. Qui le forçait à m’aimer ? Il était notre serf ; je ne pouvais être pour lui qu’un jeune maître ; personne ne voyait sa bonne action, et il était sûr de n’en être pas récompensé. Il aimait donc si tendrement les petits enfants ? Quelle douce bonté presque féminine peut se cacher dans le cœur d’un rude, d’un bestial moujik russe ! N’est-ce pas de cela que parlait Constantin Aksakov, quand il célébrait la « haute culture » de notre peuple ?

Et quand je me levai de mon lit, quand je regardai autour de moi, dans ce bagne, je sentis que je pouvais considérer ses pauvres hôtes d’un tout autre œil qu’auparavant. Toute haine et toute colère sortirent de mon cœur. J’observai sympathiquement tous les visages que je rencontrai. Ce moujik déshonoré, que le rasoir du bagne a fait glabre ; ce moujik dont le visage porte les stigmates du vice, cet ivrogne qui braille sa chanson d’obscène soûlard, c’est peut-être un Mareï. Puis-je pénétrer jusqu’à son cœur ? Non ! Alors pourquoi le jugerais-je ?

Le soir même, je rencontrai encore le Polonais M…cki. Infortuné M…cki ! Il n’est pas, évidemment, riche comme moi de souvenirs où des gens comme Mareï jouent un rôle. Il ne peut juger ces tristes moujiks du bagne autrement qu’il ne l’a fait quand il a dit : « Je hais ces brigands ! » Ces pauvres Polonais ont, sans doute, souffert bien plus que nous !