Journal d’un écrivain/Texte entier

La bibliothèque libre.
◄     ►


DOSTOÏEVSKI
____
JOURNAL
D’UN ÉCRIVAIN
1873, 1876 et 1877
____


TRADUIT DU RUSSE
PAR
J.-W. BIENSTOCK et John-Antoine NAU
______


PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
__
1904



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Dans la Bibliothèque Charpentier à 3 fr. 50 le volume

Un Adolescent (trad. de J.-W. Bienstock et F. Fénéon) 1 vol.


_______



Il a été tiré de cet ouvrage 15 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

DOSTOÏEVSKI


____


JOURNAL


D’UN ÉCRIVAIN


1873, 1876 et 1877


____


TRADUIT DU RUSSE


PAR


J.-W. BIENSTOCK et John-Antoine NAU
______


PARIS


BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER


EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR


11, RUE DE GRENELLE, 11


__


1904


Tous droits réservés

Dostoïevski commence à publier le Journal d’un écrivain en 1876, C’était une sorte de gazette mensuelle, dans le genre du Bloc de Clémenceau : Chaque numéro était exclusivement composé d’articles de Dostoïevski. Ces articles avaient traits à des questions politiques ou littéraires, l’auteur y donnait aussi des récits et des nouvelles, parfois des notes de caractères autobiographiques. Déjà, en 1873, sous le même titre : Le Journal d’un écrivain, Dostoïevski avait écrit une rubrique dans la Revue Grajdanine (Le Citoyen) du prince Mestchersky.

Le Journal d’un écrivain obtint, pour son temps, un succès inouï. En 1876, il avait 1.982 abonnés, et la vente au numéro atteignait 2.500 exemplaires ; plusieurs numéros furent tirés en deux et trois éditions. En 1877, les abonnements s’élevaient à 3.000, avec le même chiffre pour la vente au numéro. Le numéro d’août 1880, qui contenait une étude sur Pouchkine, fut tiré à 4.000 exemplaires vendus en quatre jours. Une seconde édition de 2.000 exemplaires se trouva également épuisée en quelques jours. En 1881, on tira 8.000 exemplaire du Journal d’un écrivain, tous furent vendus le jour de la mort de Dostoïevski ; une nouvelle éditions de 8.000 exemplaires fut aussi très vite épuisée.

Comme dans les éditions russes, nous avons annexé au Journal d’un écrivain la Préface aux articles sur la littérature russe, publiée par Dostoïevski dans la Vrémia, en 1861. De même nous avons conservé l’ordre chronologique de l’original russe.
PRÉFACE

AUX ARTICLES SUR LA LITTÉRATURE RUSSE

Extrait de la Revue "Vremia" (janvier 1881)




I


S’il est un pays qui soit ignoré et méconnu de tous les autres pays lointains ou limitrophes, c’est bien la Russie. Pour ses voisins de l’Ouest, nulle Chine, nul Japon ne furent jamais enveloppés d’un plus grand mystère. Cela fut, est et sera peut-être longtemps encore. Et nous n’exagérons rien.

La Chine et le Japon sont éloignés de l’Europe et d’accès difficile parfois. La Russie est ouverte à tous les Européens ; les Russes sont là, à la portée des investigations occidentales, et pourtant le caractère d’un Russe est peut-être plus mal compris en Europe que le caractère d’un Chinois ou d’un Japonais. La Russie est, pour le Vieux Monde, l’une des énigmes du Sphinx. On trouvera le mouvement perpétuel avant d’avoir saisi, en Occident, l’esprit russe, sa nature et son orientation. À ce point de vue là je crois que la Lune est explorée presque aussi complètement que la Russie. On sait qu’il y a des habitants en Russie, et voilà toute la différence. Mais quels hommes sont ces Russes ? C’est un problème, c’en est encore un, bien que les Européens croient l’avoir depuis longtemps résolu. Ils ont fait, de temps à autre, quelques efforts pour nous étudier. Ils ont réunis des documents, des chiffres, des faits. Quelques investigations ont même été plus loin et nous en sommes extrêmement reconnaissants à ceux qui les ont faites, car il nous serait profitable d’être connus. Mais de toutes ces études, il n’est rien sorti de vrai, de synthétiquement vrai. Les efforts des chercheurs se brisaient toujours à quelque obstacle.

Quand il s’agit de la Russie, une imbécillité enfantine s’empare de ces mêmes hommes qui ont inventé la poudre et su compter tant d’étoiles dans le ciel qu’ils croient vraiment pouvoir les toucher. Cela se manifeste aussi bien pour des vétilles qu’au cours de savants travaux destinés à faire connaître l’importance et l’avenir de notre patrie. Cependant on a dit quelques choses exactes sur nous : on a constaté que la Russie se trouve située entre tels et tels degrés de latitude et de longitude, qu’elle abonde en ceci et en cela et qu’elle renferme des régions où l’on voyage dans des traineaux attelés de chiens. En plus de ces chiens, on sait qu’il y a en Russie des hommes très bizarres, constitués comme les autres hommes et pourtant ne ressemblant à personne. Ils tiennent à la fois de l’Européen et du Barbare. On sait que notre peuple est assez ingénieux, mais qu’il manque de génie propre ; qu’il est très beau ; qu’il vit dans des cabanes de bois nommées isbas, mais que son développement intellectuel est retardé par les paralysantes gelées hivernales. On n’ignore pas que la Russie encaserne une armée très nombreuse, mais on se figure que le soldat russe, simple mécanisme perfectionné, bois et ressort, ne pense pas, ne sent pas, ce qui explique son involontaire bravoure dans le combat ; que cet automate sans indépendance est à tous les points de vues à cent piques au-dessous du troupier français. Il est admis que ce pays a possédé un empereur, un certain Pierre, surnommé le Grand, monarque non dénué de capacités, mais à demi civilisé et dévoré de passions sauvages ; on n’a pas été sans entendre dire qu’un Genevois, appelé Lefort, le sortit de sa barbarie primitive, en fit une sorte d’homme d’esprit et lui suggéra de créer une marine, de forcer ses sujets à se raser et à couper leurs caftans trop longs. L’effet du rasoir surtout fut merveilleux : une fois glabres, les Russes devinrent très vite quelque chose comme des Européens. Si Genève n’avait pas eu la bonté de donner Lefort au monde, les Russes auraient encore leurs barbes et nul progrès, par conséquent, ne se fût accompli en Russie. Ces exemples suffisent : tous les autres renseignements collectionnés sont de la même force. Et nous ne plaisantons pas : ouvrez tous les volumes écrits sur nous par divers voyageurs, vicomtes, barons et, de préférence, marquis, lisez-les attentivement et vous verrez si nous nous moquons de vous. Le plus curieux c’est que ces livres sont, pour la plupart, œuvres de gens d’un esprit indiscutablement distingué. Et cette incapacité des voyageurs à distinguer les caractéristiques du Russe, vous la retrouverez chez presque tous les étrangers établis chez nous. Ils passent quelquefois des quinze et des vingt années à s’orienter dans notre milieu, avant d’avoir saisi une parcelle de vérité, avant de s’être familiarisés avec une seule idée russe.

Prenons d’abord notre voisin le plus proche : l’Allemand. Toutes sortes d’Allemands viennent chez nous, fils d’États libres, sujets de rois de Souabe et d’ailleurs, savants attirés par de sérieux buts d’études, braves roturiers dont la spécialité plus modeste, mais utile, est de cuire des pains et de fumer des saucissons. Que de Webers et combien de Lüdekens ! D’autres encore s’ingénient à faire connaître aux Russes les curiosités européennes ; ils nous arrivent avec des géants et des géantes, des marmottes savantes, des singes, que les Allemands, comme chacun sait, ont inventés pour le plus grand plaisir des Russes. Mais quelles que soient leurs différences d’origine, d’éducation, d’intelligence et de but, tous les Allemands, dès leur apparition, sont d’accord quand il s’agit de juger le Russe : ils se défient de lui et le méprisent plus ou moins ostensiblement.

Certains Allemands encore débarquent dans notre pays pour servir chez des gentilshommes ou gérer des propriétés ; il en est qui, poussés par le démon de l’histoire naturelle, entreprennent de donner la chasse aux hannetons russes et acquièrent ainsi une gloire immortelle. Il en est qui, pour se rendre vraiment utiles, se livrent à de profondes recherches pour savoir de quelle pierre sera construit le socle du futur monument qu’on élèvera sans conteste possible lors de la célébration du Millénaire russe. Beaucoup d’entre eux sont d’excellentes gens qui consentent à nous faire l’honneur d’apprendre le russe, de raffoler de la littérature russe. Ceux-là, désireux d’être agréables à la Russie et à l’érudition étrangère, imagineront dès qu’ils entendront quelque chose à nos dictionnaires, de traduire en sanscrit la Rossiade, de Kheraskov. Je ne dis pas que tous traduiront ce bel ouvrage ; quelques-uns ne résideront en Russie que dans le but d’écrire à leur tour, leur propre Rossiade, qu’ils publieront naturellement en Allemagne. On connaît des œuvres de ce genre qui sont illustres.

On se met à lire une de ces Rossiades. C’est sérieux, c’est sensé, pondéré, c’est même spirituel. Les faits sont exacts et intéressants ; c’est plein de vues originales et profondes ; ― et tout à coup, lorsqu’il s’agit d’un fait capital, d’un fait qui révèle tout un côté de l’âme russe, notre lettré s’arrête, perd son fil et termine par une ânerie si monumentale que le livre tombe de nos mains, parfois sous la table.

Les Français en voyage chez nous ne ressemblent guère aux Allemands. Ils voient tout sous un jour tout à fait différent. Un Français ne traduira rien en sanscrit, ― non qu’il ignore cette langue, car un Français connait tout, même lorsqu’il n’a rien appris, ― mais parce qu’il vient chez nous avec une toute autre intention : lui arrive en Russie avec le ferme propos d’y tout percer à jour grâce à son regard d’aigle, de découvrir le fin du fin dans les derniers replis de notre conscience et de porter sur nous un jugement définitif. À Paris, déjà, il savait ce qu’il écrirait sur la Russie ; il a même vendu un volume où il parlait d’avance de son voyage. Puis il apparaît chez nous pour briller, charmer et ensorceler.

Un Français est toujours persuadé qu’il n’y a jamais lieu de remercier personne de quoi que ce soit, même si on lui a réellement rendu service. Non qu’il ait mauvais cœur, bien au contraire. Mais il est certain que ce ne sont pas les autres qui lui ont fait plaisir ; que c’est lui dont la présence a été une bénédiction pour tous ceux qu’il a rencontrés. Même le plus sot et le plus libertin d’entre eux part de chez nous convaincu qu’il nous a causé un bonheur inoubliable par sa venue et aura, pour si peu que cela soit, contribué à l’avancement de la Russie. On en voit qui, partis de chez eux avec l’intention de nous scruter jusqu’aux moelles, consentent à passer parmi nous plus d’un mois, espace de temps immense, car dans cette longue période un Français trouverait bien le moyen de faire et d’écrire un voyage autour du monde. Doutez après cela de la bonne foi et du zèle de l’investigateur ! Il commence par jeter sur le papier ses premières impressions sur Pétersbourg, qu’il traduit assez heureusement, puis compare nos mœurs politiques aux institutions anglaises, après toutefois avoir enseigné aux « boyards » à faire tourner des tables et à souffler des bulles de savon, ce qui, entre parenthèse, nous change un peu de l’ennui solennel de nos réunions. Alors il se décide à étudier la Russie à fond et part pour Moscou. Là, il contemple le Kremlin, devient rêveur en songeant à Napoléon, apprécie fort notre thé, loue la beauté et l’apparence de santé de notre peuple, tout en s’affligeant de la corruption prématurée et en déplorant l’insuccès de la culture européenne, trop vite introduite, et la disparition des vraies coutumes nationales. À ce propos il tombera à bras raccourcis sur Pierre le Grand, et, sans trop grande transition, nous mettra au courant de sa propre biographie pleine d’aventures étonnantes. Tout peut arriver à un Français sans qu’il en éprouve, du reste, le moindre mal. Là-dessus il donnera un conte russe, un conte vrai, bien entendu, fait avec des morceaux de vie russe pris sur nature et intitulé : Pétrouchka. Ce récit aura deux mérites : Premièrement il dépeindra parfaitement des mœurs qui peuvent à la rigueur s’observer en Russie ; secondement il donnera tout aussi bien une idée de mœurs et coutumes des îles Sandwich.

En passant, notre voyageur daignera jeter un coup d’œil sur la littérature russe : il nous parlera de Pouschkine et remarquera complaisamment que c’était un poète non sans talent, tout à fait national et qui… imitait avec succès André Chénier et Mme Deshoulières. Il goûtera Lomonossov, parlera avec quelque déférence de Derjavine, en constatant que c’était un fabuliste assez bien doué, original, et qui… imitait assez gentiment La Fontaine. Il gémira sur la mort prématuré de Krilov, qui, dans ses romans très personnels… imitait de façon passable Alexandre Dumas.

Après cela il dira adieu à Moscou, s’enfoncera plus loin dans le pays, s’extasiera devant les troïkas et reparaîtra au Caucase où, prêtant son concours aux troupes russes, il tirera sur les Circassiens, puis fera la connaissance de Schamyl, avec lequel il relira les Trois Mousquetaires.

Nous ne plaisantons pas ; nous n’exagérons rien. Nous sentons bien, cependant, à quel point nous paraissons charger, caricaturer ; mais voyez vous-mêmes, lisez les livres les plus sérieux écrits sur nous par des étrangers, et vous jugerez si nous sommes dans le vrai ou non.


II


Il ne faut pas trop nous en attrister : les opinions les plus absurdes exprimées sur notre compte par des étrangers ont souvent trouvé leur forme en des temps troublés propices aux malentendus, à la suite de guerres et de bouleversements. Toutefois, il est bon de dire qu’aux époques les plus pacifiques les jugements, moins violents dans leur libellé, demeuraient toujours empreints de la plus grande ignorance. Des livres sont là que l’on peut consulter à ce sujet.

Irons-nous taxer l’étranger de haine ou de stupidité pour cela ? Raillerons-nous le manque de clairvoyance et l’esprit borné de nos critiques ? Mais les opinions singulières dont nous nous plaignons sont professées par la totalité des pays d’Occident sous toutes les formes possibles, sont répétées par des ennemis et par des indifférents, par des violents et par des sages, par des bandits et par des gens d’une haute probité, en vers et en prose, dans des romans et dans des pages d’histoire, dans un « Premier-Paris » et du haut des tribunes d’assemblées. Il y a là un sentiment général, il semble difficile d’accuser tout le monde de mauvais vouloir. Disons-le franchement : l’opinion courante sur la Russie a ses raisons d’être ; sans cesser d’être complètement fausse, elle est issue des seuls événements. Et les étrangers ne peuvent pas nous comprendre même quand nous essayons de les détromper. Croyez-vous qu’un Français irait s’abonner au « Vremia », même si nous lui promettions de nous assurer de la collaboration de Cicéron ? (D’abord nous ne voudrions peut-être pas de Cicéron comme rédacteur.) On ne connaîtra donc pas notre réponse en France ; encore moins en Allemagne.

Remarquez, du reste, combien il est difficile aux nations de se juger équitablement entre elles. Prenez un Anglais. Il est incapable d’admettre que l’existence des Français se base sur des principes raisonnables. Le Français le paye de la même monnaie, quelquefois avec intérêts, en dépit des alliances et autre « ententes cordiales ». Et pourtant l’un et l’autre sont de vrais Européens, des Européens-types.

Comment pourraient-ils nous deviner, nous autres Russes, qui sommes parfois des énigmes pour nous-mêmes ? En Russie, les « Occidentaux » ne font-ils pas tout au monde pour être inintelligibles aux « Slavophiles », qui ne tiennent pas plus à être compris des « Occidentaux » ?

Il y a encore une très bonne raison qui explique pourquoi nous ne pouvons pas être compris des Européens. C’est tout simplement que nous ne sommes pas des Européens, bien que nous nous donnions obstinément pour tels. Comment s’y reconnaîtraient-ils quand nous nous gardons de révéler ce qu’il y a d’original en nous, ce qui nous est propre ? De ce que nous n’arrivions pas à devenir complètement français, nous avons éprouvé un dépit énorme ; et ne voulant pas renoncer à nos efforts pour nous occidentaliser, nous avons pris l’apparence d’une nation incohérente.

Il fallait tâcher d’effacer cette fâcheuse impression. Et plusieurs des nôtres ont pris à cœur d’y parvenir depuis un siècle et demi. M. Gretsch, par exemple, est allé en France, d’où il nous adressait des « Lettres Parisiennes ». Nous savons de lui qu’il tâchait de tirer les Français d’erreur, qu’il causait avec Sainte-Beuve, avec Victor Hugo… « J’ai dit sans détour à Sainte-Beuve », écrivait-il ; « J’ai déclaré sans détour à Victor Hugo »… Nous ne nous rappelons plus tout ce que M. Gretsch racontait si ouvertement à Sainte-Beuve et à Victor Hugo (il faudrait consulter les « Lettres Parisiennes ») ; en tout cas, il nous souvient qu’il incriminait parfois devant eux l’immoralité de la littérature française. Vous pensez si Sainte-Beuve devait ouvrir de grands yeux ! — D’ailleurs nous sommes rassurés.

Les Français sont un peuple extrêmement poli, de mœurs douces, et M. Gretsch revint de Paris sans la moindre égratignure. Ajoutons qu’on aurait, peut-être, tort de juger tous les Russes sur l’échantillon qu’en fournissait M. Gretsch. Mais assez sur ce personnage.

D’autres que lui prirent à tâche d’éclairer l’étranger, entre autres nos officiers de cavalerie en retraite, gens gais et débonnaires, qui avaient, jadis, aux revues, ébloui le public féminin par la beauté de leurs formes moulées dans des uniformes collants. Beaucoup de membres de notre jeunesse dorée allèrent aussi semer la bonne parole ; ceux-là n’avaient servis dans aucune arme, mais parlaient abondamment de leurs terres. Nos gentilshommes campagnards ne demeurèrent pas en retard : ils partaient avec toute leur famille et toutes leurs malles ; ils grimpaient placidement dans les tours de Notre-Dame, regardaient de là Paris, puis, redescendus, couraient après les grisettes, derrière le dos de leurs femmes.

De vieilles dames, devenues sourdes et privées de dents, passaient là-bas le reste de leur vie et perdaient entièrement l’usage de la langue russe, qu’elles connaissaient peu d’ailleurs auparavant.

Nos gandins, « fils de famille », nous revenaient au courant de toutes les intrigues politiques de Lord Palmerston, de tous les potins français, et l’on en voyait qui, à table, priaient leurs voisins d’ordonner aux domestiques de leur verser un verre d’eau tant il leur en coûtait de prononcer un mot de russe même pour parler aux laquais.

Certains n’oubliaient pas si absolument leur langue et s’occupaient, on ne sait pourquoi, de littérature. Ces gens instruits montaient des comédies du genre des proverbes d’Alfred de Musset. Supposons qu’il s’agit des Racanes. (Bien entendu, nous donnons là un titre de fantaisie.) Comme le sujet des Racanes dépeint toute la classe sociale qui s’occupe de ce genre de comédie et pourrait être, en même temps, le titre des pièces analogues, nous allons le raconter en deux mots :

Il existait jadis, à Paris, au dix-septième siècle, un rimailleur des plus plats nommé Racan, lequel était indigne de cirer les bottes de M. Sloutchevsky lui-même. Une marquise imbécile est charmée par ses vers et veut à toute force faire sa connaissance. Trois nigauds s’entendent pour venir chez elle, l’un après l’autre, chacun prétendant être Racan. Dès que la marquise a réussi à congédier l’un de ces Racan, un nouveau Racan se trouve devant elle. ― Tout l’esprit, tout le sel de la comédie est dans l’ébahissement de la marquise, effrayée de ce Racan en trois personnes.

Les Messieurs, parfois quadragénaires, qui accouchent de pareil œuvres théâtrales, ― après le « Revizor », ― sont convaincus qu’ils dotent la littérature russe de précieux joyaux. Et ces Messieurs ne sont pas un ou deux : ils s’appellent légion. Ce serait une tâche charmante pour un feuilletonniste que de raconter les sujets de toutes ces comédies, de tous ces proverbes, etc. ― Je connais aussi un délicieux conte où il est question d’une montre avalée qui continue son tic-tac dans le ventre de l’avaleur. C’est le dernier mot de la perfection ! ― Nous demandons ce que penseront de nous les étrangers sur ces échantillons de nos productions littéraires.

Mais, nous dira-t-on, n’y a-t-il que des Russes de ce genre qui aillent à l’étranger ? Pardon ! il y en a beaucoup d’autres, mais vous ne les avez pas remarqués, ou bien ils ne vous ont pas parlé. Que diriez-vous d’un homme arrivant de si loin qui vous dirait que vous êtes retardataires, que la lumière vient de l’Orient et que le salut n’est point dans la Légion d’honneur ?… Vous lui ririez au nez…

Je voudrais, moi, dire aux étrangers, s’ils consentaient à m’écouter : « Vous n’avez rien su observer de nous, vous ne connaissez rien de nous, bien que votre Mérimée s’imaginât être au courant de notre histoire et qu’il eût écrit quelque chose comme le commencement du drame du faux Démétrius, une œuvre quelconque ; enfin, d’après laquelle on peut se renseigner sur l’histoire russe tout aussi bien que dans Marthe la Mairesse de Karamzino. Il est bon de remarquer que ce faux Démétrius ressemble terriblement à Alexandre Dumas. Je ne parle pas des romans de cet écrivain, mais de l’auteur lui-même, Alexandre Dumas, le vrai, le marquis Davy de la Pailletterie.

Non, vous nous ignorez autant que notre histoire. Vous vous bornez à répéter que le genevois Lefort, etc., etc…

Ce genevois Lefort joue, pour vous, un tel rôle dans notre histoire que je crois que toutes vos concierges parisiennes le connaissent. Quand un Russe leur demande le cordon à une heure indue, je suis bien sûr qu’elles marmottent entre leurs dents : « Sale Russe, si ce coquin de Lefort n’était pas né à Genève, tu serais encore plongé dans la barbarie, tu ne jouirais pas de Paris, ce centre du monde civilisé ; tu ne me réveillerais pas en pleine nuit et ne serais pas là à brailler : Cordon, s’il vous plaît ! »

Je ne vous reproche pas votre ignorance ; je vous passe même votre Lefort, qui est cause qu’un certain nombre de ceux qui parlent votre langue ne sont pas morts de faim. Combien d’instituteurs, de précepteurs dont toute la science consistait à savoir que le genevois Lefort, etc., sont arrivés chez nous pour raconter les aventures de cet helvète aux fils des « boyards » et ont dû au bienheureux général-amiral suisse une position sociale ! Pourquoi nous auraient-ils étudiés, ceux là ? Pourquoi, du reste, une nation pratique et versée dans les affaires comme la nation française perdrait-elle son temps à des investigations semblables ? Ce serait de l’Art pour l’Art, et cette théorie n’a plus cours chez vous, bien que vous ayez académisé Ponsard en jugeant peut-être que l’Académie était l’endroit où devaient finir des hommes de cette sorte.

Quant à nous inculquer des sciences ?… Mais justement n’est-ce pas vous qui avez dit que nous étions un peuple rebelle à la science ? Toutefois, permettez-moi de vous dire que si nous ne nous étions formés que d’après vos leçons, nous pourrions être une nation assez futile.

Mais nous savons une chose que vous ne savez pas : c’est que votre civilisation a pénétré tout d’abord chez nous parce qu’elle convenait parfaitement à nos aptitudes premières et que cela serait arrivé naturellement, même sans l’aide d’aucun genevois Lefort. Mais maintenant cette civilisation a donné tout ce qu’elle pouvait donner, et nous cherchons de nouvelles forces dans le sol natal. Il importe peu que le nombre de Russes cultivés soit restreint ; ce qui est beaucoup plus sérieux, c’est que le rôle de la civilisation européenne a pris fin en Russie. Nous allons à une autre culture et avons conscience du besoin que nous éprouvons d’un développement dans un sens nouveau. Le principal est que nous en ayons conscience. La civilisation européenne n’a apporté chez nous qu’un élément nullement prépondérant, utile certes, mais incapable d’altérer notre substance originelle. Nous découvrons des buts neufs et pour les atteindre, nous devrons employer des moyens neufs. L’essentiel est que l’œuvre que tentera d’accomplir la Russie n’aura guère de ressemblance avec les Racanes. Il ne s’agit pas du nombre plus ou moins grand de Russes qui collaboreront utilement à cette œuvre ; ce qui est certain et précieux, c’est que l’on s’est rendu compte de sa nécessité.

Vous croyez, ― ou du moins vos vicomtes croient, ― que la Russie n’est composée que de deux classes : les « boyards » et les « serfs ». Ce n’est pas encore demain que nous arriverons à vous convaincre que tous les éléments qui ont formé notre pays peuvent se fondre harmonieusement. Quant aux « boyards », c’est chez vous qu’on les trouvait jadis, en Occident, alors que vous étiez divisés en vainqueurs et en vaincus. Les « serfs », au sens que vous donnez à ce mot, n’ont pas plus d’existence réelle en Russie. Toutes les classes peuvent se fondre chez nous à l’occasion, facilement et pacifiquement. C’est justement en cela que nous différons de vous dont chaque pas en avant n’a été fait qu’après une lutte violente. S’il y a des dissentions en Russie, elles ne sont qu’extérieures, accidentelles, provisoires en quelque sorte, et le dernier obstacle à l’union complète a été levé par le sage monarque qui nous gouverne, le Tsar béni entre les bénis pour ce qu’il a fait pour nous.

Chez nous, il n’y a pas d’intérêts de classes ; les classes elles-mêmes n’existent pas, à proprement parler. Il n’y a pas eu sur notre terre des Gaulois et des Francs ; nous n’avons jamais connu le cens qui déterminait financièrement la valeur de l’homme. Le Russe a l’esprit trop large pour admettre les haines de classes et l’institution du cens.

La Russie nouvelle se cherche encore un peu, mais elle a conscience de sa force et qu’importe, encore une fois, que ses contingents intellectuels ne soient pas, pour le moment, des plus considérables. Elle vit, en tout cas, dans le cœur de tous les Russes, elle palpite aux aspirations de tous les Russes. Notre Russie nouvelle comprend comment la fusion de tous les éléments se fera. Elle sait l’éducation qui convient à son génie naturel ; elle s’est manifestée par quelques actes significatifs et ne s’est pas confinée dans la manie d’imitation que vous lui reprochez injustement. Elle a déjà montré qu’une moralité nouvelle germe dans son sol. Chaque jour, aussi, son idéal s’éclaircit. Elle sait qu’elle ne fait que commencer à donner ce qu’elle doit donner, mais elle produit, dans le monde des idées, et toute œuvre dépend, n’est-ce pas, de son commencement effectif. Elle n’ignore pas qu’elle n’est plus guidée par la tutelle européenne et qu’elle s’avance sur un chemin tout neuf et immensément large. Au moment où elle ne veut plus vivre que de ses propres ressources, elle se retourne vers vous et vous remercie respectueusement de la science que vous lui avez transmise, car notez bien que ce n’est pas votre civilisation qu’elle veut adapter à son génie propre, mais bien la science issue de votre civilisation. C’est avec une durable, une éternelle reconnaissance qu’elle apportera vos acquisitions intellectuelles à son peuple ; mais elle saura attendre le moment où ce peuple aura su faire quelque chose de la science en se l’assimilant suivant ses propres aptitudes. La science est immuable, certes, dans ses principes, dans son essence, mais les fruits qu’elle peut donner varient selon la nature particulière du terrain où on la cultive.

Permettez, nous dira-t-on, qu’est ce que votre peuple russe ? Vous affirmez que nous ne vous connaissons pas. Mais vous connaissez-vous vous-mêmes ? Vous parlez de vous retremper dans vos forces populaires nationales, vous l’annoncez dans vos journaux, vous l’afficheriez presque sur vos murs. Cela veut dire que vous reconnaissez n’avoir eu, jusqu’à présent, aucune idée de votre fameux principe national. Vous croyez maintenant l’avoir découvert ; la joie vous monte à la tête et vous criez votre orgueilleuse satisfaction à toute l’Europe. Vous êtes comme une poule qui a pondu un œuf.

Vous nous annoncez que l’idée russe deviendra avec le temps la synthèse de toutes les idées européennes, ces idées que l’Europe a mis tant de temps à creuser, puis à façonner. Qu’entendez-vous par là ?

― Nous allons vous fournir des explications.

― Ah ! non ! laissez-nous tranquilles ! » s’écriera un Français (de pure fantaisie, du reste, et que je ne mets là que pour les besoins de l’article). Et le brave homme tremblera à l’idée qu’il lui faudra encore digérer quelques pages de notre prose.

― Tant pis pour vous ; vous avez désiré des éclaircissements ? Eh bien ! vous les aurez !

(Je me figure aussi, tout près de moi, un excellent Allemand qui fume sa pipe et ne perd pas un mot de ma causerie, tout en cherchant à donner à sa physionomie l’expression de l’ironie la plus fine et la plus caustique.)

Et je commence : « Nous croyons, » dirai-je…

… Mais, lecteur, permettez-moi encore une digression : laissez-nous dire encore quelques mots, avant d’entrer dans le vif de notre discours, non que ces mots soient indispensables, mais ils semblent vouloir sortir d’eux-mêmes de la plume et apparaître sur le papier.

Il y a toujours quelques opinions dont on a peur, qu’on désavoue en public, bien qu’on en soit partisan en secret. Quelquefois on les cache dans un bon but. On peut craindre de compromettre la vérité en l’exposant hors de saison. Mais le plus souvent notre silence vient d’une sorte de jésuitisme intime dont le mobile principal est un amour-propre exaspéré. Un sceptique a dit que notre siècle était celui des amours-propres irrités. ― Je n’accuse pas tout le monde de cette faiblesse, mais il faut convenir que maintes gens supporteront les pires insultes, si elles ne leur sont pas adressées très clairement, si elles se déguisent sous une phraséologie d’une politesse apparente. Il n’y a que les railleries visant leur esprit qu’ils ne pardonneront jamais et vengeront, à l’occasion, avec délices. Cela vient peut-être de ce que chacun aujourd’hui sent que n’importe quel homme en vaut un autre et se place sur le terrain de la dignité humaine. Chacun exige de ses professeurs le respect de sa propre personne. Or, comme l’esprit demeure, à présent, le seul avantage qu’un homme puisse avoir sur un autre homme, il y a peu de gens qui consentent à être stupides.

Je connais, par exemple, disons un industriel, ― l’industrie étant fort en vogue à cette heure, ― qui préférerait de beaucoup l’épithète d’escroc à celle d’imbécile, appliquée à son individu. Certes c’est un escroc, mais il est encore plus imbécile ; pourtant je suis sûr que le second mot est le seul qui le toucherait à fond.

Voilà pourquoi les hommes de notre siècle sont parfois un peu timides quand il s’agit d’exprimer certaines vérités : ils craignent qu’on ne les traite de retardataires et de nigauds. En se taisant, ils passeront pour accepter les opinions reçues, pour être, par conséquent, des gens d’esprit. Il me paraît, pourtant, que celui qui est sincèrement convaincu d’une ou de plusieurs vérités, devrait respecter ses propres convictions et savoir supporter quelque chose pour elles. — Ah ! me dira-t-on, vous parlez comme les sentences morales tirées des Écritures ! Et de dégoût, le lecteur jettera ce livre.

En effet, dès que l’on s’avise de dire la vérité, ça ressemble, pour tout le monde, aux versets de la Bible ! Pourquoi ? Et pourquoi, dans notre siècle est-on obligé de recourir à l’humour, à l’ironie, à la satire, quand on veut dire une chose vraie ? — À notre avis, un honnête homme ne doit pas rougir de ses convictions, même si elles sont conformes aux idées de la Bible. Est-il donc nécessaire de masquer le goût de la vérité, de la sucrer comme si elle était une pilule amère ? Je suis sûr qu’il y a des gens qui s’interrogent à chaque minute, se demandant : Mens-tu ? Ne mens-tu pas ?

Et cependant ces mêmes gens s’échaufferont jusqu’à la colère pour soutenir des convictions artificielles, bien portées, sans avoir, au fond, l’intention de persuader personne.

J’ai connu un Monsieur de ce genre qui avouait franchement son cas : il appartenait à cette catégorie d’hommes incontestablement sensés et intelligents, qui ne font, pourtant, que des bêtises toute leur vie. (Et de fait il y a des êtres bornés et obtus qui font bien moins de sottises que les gens d’esprit.) Quand nous lui demandions pourquoi il se mettait dans de si belles rages en soutenant des opinions très contestables, il répondait que comme il n’était pas bien convaincu lui-même de ce qu’il disait, il s’emballait pour tâcher de se convaincre.

Et peut-être y a-t-il des quantités de gens qui discutent furieusement pendant toute leur existence et qui meurent sans être persuadés de ce qu’ils ont si âprement défendu.

Mais en voilà assez. Notre conviction est faite. Qu’on vienne nous dire que nous sommes infatués de nos idées, cela nous est égal, nous sommes convaincus et nous parlerons.

Nous ne ferons tort à personne en exprimant franchement ce que nous croyons. Pourquoi nous taire, alors ?

III


Oui, nous croyons, dirai-je, que la nation russe est un phénomène extraordinaire dans l’histoire de l’humanité. Le caractère des Russes diffère à tel point de celui de toutes les autres nations européennes, que leurs voisins sont vraiment dans l’impossibilité de les comprendre.

Tous les Européens ont un même but, un même idéal, mais ils sont divisés par mille intérêts territoriaux et autres. Ils tirent chacun de leur côté de plus en plus. Il paraît que chacun d’eux aspire à découvrir l’idéal universel de l’humanité et que chacun veut y parvenir à l’aide de ses seules forces. Voilà pourquoi chaque peuple européen se nuit à lui-même et nuit à l’œuvre générale. Nous répéterons sérieusement ce que nous disions plus haut en plaisantant : l’Anglais ne peut considérer le Français comme un créature raisonnable et vice versa. Les hommes supérieurs des deux nations, les chefs politiques et intellectuels tombent dans l’erreur à ce sujet comme les moindres citoyens. L’Anglais se moque de son voisin en toute circonstance et montre une espèce d’aversion pour ses coutumes nationales. Les deux peuples sont, du reste, mus en cela par un esprit de concurrence qui leur ôte toute impartialité. L’un et l’autre n’admettent que leur propre pays comme possible, considèrent toutes les autres nations comme des obstacles et prétendent accomplir, chacun de son côté, chacun tout seul, ce que ne peut accomplir que l’ensemble des nations européennes, toutes forces unies. Faut-il remonter à Jeanne d’Arc pour s’expliquer un pareil antagonisme ? On en trouverait plutôt les raisons dans un examen du sol, des traditions, de l’esprit des deux peuples.

Telles sont, pour la plupart, les nations européennes. L’idée de l’humanité universelle s’efface de plus en plus dans leurs pensées. La science même est impuissante à réunir ces peuples, qui s’éloignent de plus en plus les uns des autres. C’est une des grandes raisons qui font que les Européens ne comprennent pas les Russes et les taxent d’impersonnalité. On concédera bien aux Russes une faculté supérieurement synthétique de comprendre les aspirations de l’humanité entière. Chez le Russe il n’y a pas l’impénétrabilité, l’intolérance européennes. Le Russe peut s’accommoder facilement des tendances universelles, sait s’assimiler toute idée. Il voit tout de suite le bon côté de ce qui peut servir à toute l’espèce humaine, de ce qui peut avoir le moindre intérêt pour elle en général. Il devinera le point de soudure possible des idées en apparence les plus divergentes, les plus hostiles les unes aux autres. On observe, en outre, chez le Russe, un esprit critique très aiguisé qu’il saura tourner à l’occasion fort impartialement contre lui-même ; par contre il n’a aucune tendance à exalter sa propre valeur, ses propres mérites. Il est bien entendu que nous parlons du Russe en général, de l’homme collectif.

Le Russe peut parler toutes les langues étrangères, en approfondir l’esprit, en saisir les finesses, comme s’il s’agissait de sa propre langue, faculté qui n’existe pas chez les autres peuples européens, du moins en tant que faculté nationale universelle.

Croyez-vous que cela ne démontre rien ? Cela peut-il être un phénomène fortuit, sans raisons et indications ? Ne peut-on pas deviner ainsi, quand ce ne serait que partiellement, quelque chose du sens de l’évolution future de la nation russe ? Et voilà que cette nation, victime des circonstances, fut très longue à se décider à communiquer avec l’Europe, ne pressentit pas son avenir ! Pierre le Grand, par une intuition de génie, comprit le rôle vrai de son pays et la nécessité d’élargir son champ d’action. En lui, nous avons un exemple de ce dont est capable le Russe quand sa conviction est faite et qu’il sent que l’heure d’agir est venue.

On ne se fera jamais une idée de la liberté d’esprit d’un Russe et de sa force de volonté.

Qui sait, Messieurs les étrangers, si le rôle de la Russie n’est pas, précisément, d’attendre que votre évolution soit achevée, que votre cycle de civilisation soit révolu, tout en conciliant vos idées contradictoires, en les convertissant en idées humaines, ― et alors de marcher vers l’action, une action large, nouvelle, encore inconnue dans l’histoire, en vous entraînant tous à sa suite ? Notre poète Lermontov ne raconte-t-il pas l’apologue du héros Ilia Mouromietz qui resta trente ans sans bouger, assis à la même place, et ne se leva que quand il eut conscience de sa force héroïque ?

Pourquoi des facultés si puissantes, si variées, si originales auraient-elles été dévolues au Russe s’il n’avait rien à en faire ?

Vous nous direz : Mais d’où vient, chez vous, cette jactance, cette présomption ? Où donc est cette autre faculté vantée par vous-même tout à l’heure, cette faculté de se connaître soi-même, de se critiquer, de se blâmer ?

Mais, répondrons-nous, si nous avons commencé par nous condamner nous-mêmes, par nous dire de dures vérités, sommes-nous incapables de supporter une vérité d’un genre différent, sans nous en griser, même si elle est exactement le contraire d’une opinion défavorable ?

N’est-ce pas de nos jours que nous nous sommes nous-mêmes injuriés, mis à part des Européens, en nous réclamant de notre origine slave, parce que nous ne pouvions devenir de vrais Européens ?

Est-il défendu d’avouer à présent que nous agissions alors plutôt sottement ? Nous ne renions aucunement ce bon sens qui nous permet de nous blâmer nous-mêmes ; nous y reconnaissons, au contraire, le meilleur trait de la nature russe ; nous en sommes fiers comme d’une particularité propre, comme de quelque chose qui n’existe pas du tout chez vous. Nous savons que nous aurons encore longtemps à nous blâmer, peut-être chaque jour de plus en plus. ― Mais essayez donc de toucher un Français dans ses idées, sur sa vaillance ou même sur sa « Légion d’honneur » ! Raillez un Anglais au sujet de la moindre de ses habitudes domestiques ! Vous verrez comment l’un et l’autre vous répondront !

Pourquoi donc ne pas nous féliciter de ce que chez nous, en Russie, nous n’avons pas de ces petites susceptibilités qu’on ne retrouverait que chez les « généraux » de notre littérature. Nous croyons que le Russe a la tête aussi solide que n’importe quel autre être humain. Va-t-il perdre l’esprit pour une constatation, par hasard, louangeuse ? Non, messieurs les étrangers, et nous n’allons pas motiver à l’infini nos opinions sur vous et sur nous-mêmes. Tâchez seulement de nous mieux connaître.

Les Français se figurent, par exemple, que nous avons insulté à leurs revers en en plaisantant, que nous nous en sommes réjouis et que nous avons bafoué leurs efforts quand ils se sont relevés et ont si bravement, si noblement marché dans une voie nouvelle vers le progrès.

Non, certes, nos frères ainés très chers et aimés, nous ne vous avons pas plaisantés vilement, nous ne nous sommes pas réjouis de vos revers. Parfois même nous en avons pleuré avec vous. Peut-être allez-vous vous étonner de cette dernière affirmation et vous demander pourquoi nous avons pleuré ? Tout cela ne se passait-il pas bien loin de nous ? Mettez que ce soit une énigme, et c’en est une certainement pour vous ; le fait est que nous nous sommes affligés de vos malheurs.

Vous vous imaginez que chez nous on entraîne nos soldats en excitant leur fanatisme religieux. Grand Dieu ! Si vous saviez combien cette idée est ridicule ! S’il existe au monde une créature dénuée de fanatisme, c’est bien le soldat russe. Si vous saviez à quel type aimable, sympathique et original il appartient ! Si vous pouviez seulement lire telles nouvelles de Tolstoï où il est si parfaitement saisi sur le vif !… Mais croyez-vous que les Russes aient défendu Sébastopol par fanatisme religieux ? Je pense que vos vaillants zouaves ont fait connaissance avec nos soldats et les apprécient. Ont-ils vu la moindre haine chez eux ? Je crois que vous connaissez aussi nos officiers… Et pourtant vous voulez qu’il n’y ait que deux classes chez nous : les « boyards » et les « serfs ». Vous l’avez ainsi décrété et vous en tenez à ce que vous avez décidé. Mais quels « boyards » ? ― Il est vrai que chez nous les classes semblent assez nettement définies. Mais entre ces différentes classes, il y a beaucoup plus de points de rapprochement que de causes de désunion. Chaque Russe est avant tout un Russe, et ce n’est qu’en second lieu qu’il se souvient partie d’une classe ou d’une autre. ― Chez vous, c’est tout différent, on a parfois sacrifié la nation à l’esprit de caste, ― tout récemment encore, ― et qui nous dit que cela ne se reproduira pas ? C’est chez vous que les classes sociales sont ennemies.

Vous nous demandez avec étonnement : « Mais où est donc votre fameux développement ? En quoi consiste votre progrès ? On n’en voit guère. » ― Est-il difficile de répondre : « On le voit très bien : c’est vous qui ne le voyez pas ? N’est-il pas suffisant qu’il existe dans l’esprit de tout un peuple ? La minorité cultivée, chez nous, commence à tomber d’accord avec la masse du peuple sur bien des choses d’intérêt général. Ne dites pas que nous sommes ridiculement fiers de quelques améliorations précoces, que nous nous montrons avantageux, imprévoyants. Non ! Depuis longtemps nous cherchons à voir, à analyser. Nous avons même une indigestion d’analyse ! ― Nous aussi nous avons vécu et en avons vu de toutes les couleurs.

Et à ce propos, faut-il vous raconter notre propre conte, l’histoire de notre croissance et de notre développement ?

Oh ! nous ne remonterons pas à Pierre le Grand. Nous prendrons le récit au moment tout récent où le besoin d’analyse a commencé à pénétrer chez nous, tout à coup, affectant toute notre classe instruite. Il y avait alors des moments où nous-mêmes, les cultivés, nous ne croyions pas à notre avenir. Nous lisions encore Paul de Kock, tout en rejetant avec mépris Alexandre Dumas et consorts. George Sand apparut. Comme nous nous jetâmes sur ses livres, que nous nous hâtâmes de dévorer ! André Alexandrovitch et M. Doudichkine, qui venait de reprendre les Annales de la Patrie, après Biélinsky, se souviennent encore de l’apparition de George Sand ! Lisez leur annonce dans la collection de leur journal (année 1861). Nous écoutions alors humblement vos verdicts sur nous-mêmes et opinions toujours dans votre sens. Nous disions oui ! à tout et ne savions que faire. Nous fondâmes à cette époque l’École naturaliste, et quelle quantité de natures douées se manifesta dès lors ! (Je ne parle pas seulement des natures d’écrivains doués ; cela c’est à part ; je dis de natures douées sous tous les rapports.) Tous ces nouveaux venus, nous les critiquions avec férocité, nous les forcions à se tourner en dérision eux-mêmes. Ils nous écoutaient, mais non sans quelque rancœur cachée. À cette époque là, tout se faisait par principe ; nous vivions conformément à des principes et nous avions une peur bleue d’agir en quoi que ce fût contrairement aux idées nouvelles. Nous fûmes pris alors d’un terrible besoin de nous vilipender nous-mêmes. Nous nous accusions, nous nous démolissions les uns les autres. Ce qu’il se faisait de cancans alors ! Et tout cela était sincère !

Il va de soi qu’il se joignit à nous des arrivistes et des exploiteurs ; mais nous étions pour la plupart de braves gens sincères, imbéciles à force d’enthousiasme et de beaux sentiments.

Entre gens sincères on se faisait de verbeuses confidences, chacun insistant sur les côtés ignobles de sa nature et récompensé par un amical déversement d’immondices du même genre. Tous se calomniaient par ardeur excessive pour le Bien et le Beau : on avait l’air de se vanter ! Si bien que le lendemain de ces mutuelles confessions, on avait honte de se rencontrer.

Il y avait aussi chez nous des natures byroniennes. Les Byroniens le plus souvent demeuraient les bras croisés, sans même se donner la peine de maudire, comme leur chef d’école. Ils se contentaient de sourire amèrement de temps à autre et se moquaient de leur initiateur anglais, parce qu’il lui arrivait de pleurer et de se fâcher, ce qui était tout à fait indigne d’un lord. Leur paisible dédain leur permettait de faire bonne chère dans les restaurants, d’engraisser non seulement chaque jour, mais chaque heure ; et leur douce amertume leur communiqua simplement une aimable haine pour la propriété. On en vit qui, dans leur désintéressement d’autrui, fouillaient dans les poches des voisins et s’enrichissaient à leur dépens. Quelques uns d’entre eux devinrent des grecs. Nous les regardions avec admiration : « Ces gaillards-là ! pensions-nous, dire que tout ce qu’ils font là, ils le font par principe ! »

Il leur arriva, devant nous, de « faire le mouchoir » à des anonymes. Nous trouvâmes cela d’un byronisme raffiné, développé jusqu’aux plus extrêmes limites.

― « Voilà ce que c’est, nous disions-nous, que d’empêcher l’homme d’agir. La société tente de le paralyser, et il en vient à subtiliser des mouchoirs avec un rire infernal et supérieur ! »

Mais comme nous sûmes vite nous tirer, bravement, de cette niaise ignominie, nous tous, ― les Byroniens exceptés, bien entendu !

Il y avait encore parmi nous des hommes vraiment supérieurs, des gens au cœur pur et haut placé, à la parole chaude et convaincue. Ceux-là ne se croisaient pas les bras. Ils agissaient comme ils pouvaient, de leur mieux, et ils ont beaucoup, beaucoup fait. Ils furent naïfs comme des enfants, toute leur vie, ne comprirent jamais leurs voisins, les Byroniens, et moururent en ingénus martyrs. Paix à leur âme !

Nous eûmes aussi avec nous des démons, de vrais démons ! Ils étaient deux ; comme nous les aimons et les estimons encore aujourd’hui ! L’un d’eux riait toujours. Il se moquait de lui-même et des autres et nous faisait rire à en pleurer. Celui-là comprit la destinée du lieutenant Pirogov, et de l’histoire d’un paletot perdu par un fonctionnaire nous fit une tragédie terrible. En trois lignes il nous dépeint un lieutenant de Riazan tout entier, complet, corps et âme. Il évoqua devant nous des tripoteurs, des exploiteurs avec tout leur entourage. Il lui suffit de les montrer du doigt pour imprimer à jamais à leurs fronts une marque honteuse. Nous les connaissons pour l’éternité. C’était un démon colossal que celui-là ; vous n’en avez jamais possédé un pareil en Europe.

L’autre démon, nous l’aimions encore davantage. Combien de vers sublimes il a écrits, ― même sur des albums ― et pourtant je crois que Minov lui-même se ferait un scrupule de l’appeler un poète d’album. Il se torturait moralement lui-même et souffrait pour de bon. Il était vindicatif et miséricordieux, magnanime et quelquefois ridicule. Il a écrit certains contes auxquels les jeunes filles bien élevées et morales auraient tort de rêver. Il nous a raconté sa vie, ses ruses d’amour ; souvent il semblait nous mystifier. Était-il sérieux, se moquait-il de nous ?

Nos fonctionnaires le savaient par cœur et jouaient aux Méphistophélès en sortant de leurs ministères. Parfois nous n’étions pas d’accord avec lui : il ne pouvait, du reste, s’accorder longtemps avec personne.

Il disparut, s’enfuit au loin et périt quelque part assez misérablement…

Plus tard nous eûmes Stchédrine et Rosenheim… Je me souviendrai toujours de l’apparition de Stchédrine au Messager russe. C’était un joyeux temps, alors, et plein d’espoir. Comme M. Stchédrine choisit bien son moment pour apparaître au Messager russe ! Du coup les abonnés du journal augmentèrent au point qu’on ne pouvait plus compter. Avec quelle avidité nous lûmes les Écorcheurs, l’histoire du lieutenant Jivnovsky et de Porfiri Petrovitch ! « Où sont-ils donc ? » nous demandions-nous. Il est vrai que les véritables écorcheurs riaient sous cape. Mais ce qui nous frappa le plus ce fut qu’à peine M. Stchédrine avait-il quitté la Palmyre du Nord (d’après l’éternelle expression de M. Boulgarine, paix à son âme !) que parurent les Arinouchki, la Nourrice de Kroutogorsk et l’ermite, la Petite Mère Marie Kousmovna ; et tous ces récits brillaient d’un éclat étrange et bizarre, comme si la Palmyre du Nord avait à peine le temps d’observer tous ces Arinouchki et de s’élancer sur une voie nouvelle en oubliant George Sand, les Annales de la Patrie, M. Panaïev, et tout le monde. Nous en étions à la période auto-accusatrice.

La lyre de Rosenheim résonna, sonore ; la basse profonde de M. Gromeka retentit ; les frères Méléante firent leur splendide apparition. Ne pensez pas, messieurs les Européens, que nous omettions Ostrowsky ; mais nous parlerons de lui plus tard et ailleurs. Il n’appartient pas à la littérature auto-accusatrice, mais ne croyez pas que nous craignions la publicité ; mais nous n’imitons pas les Annales de la Patrie, en confondant la publicité avec la littérature à scandales. Nous aimons la publicité, ce petit démon qui mord de ses dents jeunes, fortes et saines, nouvellement percées. Parfois le diablotin ne mord pas à propos ; parfois il ne sait où mordre et il mord au hasard, mais ce sont erreurs d’enfant ; elles sont excusables ; nous en rions, pleins d’amour pour le petit être. Nous rions encore quand il ne craint pas d’offenser les frères Méléante eux-mêmes, ces Méléante dont le nom devint si rapidement fameux en Russie. Tout cela vient d’une santé exubérante, d’une jeune force inexpérimentée. Tout cela est excellent comme indice d’avenir.




IV


Mais que parlons-nous de publicité ? Dans chaque société il existe un juste milieu, une médiocrité dorée qui a la prétention de primer tout le reste. Les messieurs qui représentent cette aurea medocritas sont d’un amour-propre terrible. Leur or médiocre brille, et ils méprisent tout ce qui ne brillent pas, tout ce qui est obscur, inconnu. Gare aux novateurs avec eux ! Leur méchanceté est exquisement obtuse quand il s’agit de persécuter une idée nouvelle que toutes les intelligences n’ont pu encore s’assimiler. Mais quels partisans fanatiques ne deviennent-ils pas de cette même idée quand elle a enfin obtenu droit de cité ? Ils en oublient leurs premières persécutions. Oui, ils adopteront l’idée après tout le monde, mais ensuite, incapables de comprendre qu’une idée vraie doit se développer et par conséquent donner naissance à une idée nouvelle et lui céder le pas, ils s’attarderont à défendre avec rage l’opinion tardivement embrassée, et cela contre tous les intérêts intellectuels de la jeune génération. Mais ces messieurs de la médiocrité dorée se moquent pas mal des jeunes générations ; tous ceux qui ont débuté dans la vie après eux, il les haïssent ou les regardent du haut de leur grandeur.

Parmi ces gens de la médiocrité dorée, il se trouve un assez grand nombre d’arrivistes, d’exploiteurs qui se hâtent d’enfourcher le dada à la mode. Ce sont eux qui vulgarisent, qui trivialise tout, qui changent toute pensée originale en rabâchage en vogue. Mais ce sont eux aussi qui en recueillent les bénéfices, au lendemain de la mort de l’homme de génie qui a eu l’idée, du créateur qu’ils ont persécuté. Il y en a, parmi eux, de si bornés qu’ils en viennent à croire que l’homme de génie n’a rien fait et qu’eux seuls ont tout trouvé. Leur amour-propre, nous l’avons déjà dit, est féroce, et ils savent prouver à la foule, qu’obtus et maladroits comme ils sont, ils ont le monopole de l’esprit. Incapables de comprendre la structure d’une idée, ils portent préjudice à celle qu’ils défendent momentanément même quand ils y ont une foi sincère.

Supposons, par exemple, qu’un débat surgisse entre penseurs et philanthropes. Il s’agira, si vous voulez, de l’amélioration du sort de la femme dans la société, de ses droits, de sa défense contre le despotisme du mari. Les messieurs de l’aurea mediocritas vont comprendre que l’institution du mariage doit être immédiatement abolie ; que, de plus, chaque femme non seulement peut, mais doit être infidèle à son mari ; que c’est là l’amélioration de sort rêvée.

Où ces messieurs sont d’un ridicule charmant, c’est quand, aux époques de transition, dans les périodes troublées, la « société » se divise en deux camps au sujet d’un principe quelconque. Alors ils ne savent plus où donner de la tête, ni à quelle conviction se vouer. Et ils ont un public qui les croit des oracles. Il faut parler. Après des hésitations sans nombre, ils se décident enfin, et c’est presque invariablement pour ce qui est le moins sensé. C’est même leur caractéristique. Certaines de leurs décisions se transmettent de génération en génération, comme des modèles d’imbécillité.

Mais nous nous écartons de notre sujet. Ce n’est pas seulement la publicité que l’on persécute aujourd’hui : on en vient, aujourd’hui, en certains milieux, à attaquer l’instruction primaire, la lecture et l’écriture. Et ce sont d’anciens partisans du développement intellectuel qui se signalent comme ses plus grands ennemis. Nous disons « partisans », car ces mêmes hommes, naguère, n’avaient pas assez de mépris pour les illettrés ; ils se vantaient à un tel point de leur propre érudition et de leurs vues éclairées sur toutes choses qu’il était presque gênant de se trouver auprès d’eux. On avait parfois envie de passer dans une autre pièce. Et maintenant ils sont hostiles à l’instruction !

Un de leurs grands arguments, c’est que la population des prisons se recrute en grande partie parmi des gens qui savent lire et écrire. De ce fait on tire immédiatement la conclusion suivante : il ne faut plus apprendre à lire et à écrire au peuple. Mais un couteau peut vous blesser, et verrez-vous là une raison pour supprimer les couteaux ? Non, nous dira-t-on. Il ne s’agit pas de proscrire les couteaux, mais bien de n’en remettre qu’à ceux qui sauront s’en servir sans se blesser. Donc, il faudrait, d’après vous, faire de l’instruction, même élémentaire, une sorte de privilège. Mais voulez-vous examiner comment la lecture et l’écriture peuvent être rendues responsables de quelques méfaits ?

Nous reconnaissons avec vous que les prisons sont peuplées de gens qui savent lire et écrire. Mais d’abord ils sont peu nombreux encore, dans le peuple, ceux qui ont acquis une instruction primaire. La connaissance de la lecture et de l’écriture donne parfois à un homme beaucoup d’avantages sur les gens de sa classe. Il conquiert une sorte de supériorité, non que ses voisins illettrés le considèrent comme meilleur qu’eux-mêmes, mais parce qu’ils reconnaissent l’utilité pratique de l’instruction. L’homme qui peut déchiffrer des caractères ne sera pas trompé à l’aide du premier papier venu ; on ne pourra plus en faire la dupe d’aucun mensonge, concluent en exagérant un peu les voisins du savant déchiffreur. Celui-ci, de son côté, sera peut-être enclin à se croire un bien autre personnage que ses compagnons, les ignorants. Ils ne savent rien, se dira-t-il, ils sont plongés dans l’obscurité et moi je suis instruit. Je dois donc sortir du rang. Et, de fait, ses camarades auront toujours pour lui une nuance de respect, surtout s’il « sait se conduire », c’est-à-dire se montrer éloquent, beau parleur, un brin pédant, s’il se tait dédaigneusement, tandis que les autres discourent et ne pérore que lorsque les autres sont à bout de salive et d’arguments ; en un mot, s’il se conduit comme nos « généraux de la littérature ». Dans toutes les couches de la société le fond demeure le même, la forme seule diffèrent. Regardez ces Natchotchiki (savants) parmi les Vieux croyants, remarquez l’influence qu’ils exercent sur leurs coreligionnaires. Une société recèle toujours une sorte de désir de faire sortir du rang l’un de ses membres qui aura une situation à part dont se glorifieront ceux qui s’aplatiront devant lui : ainsi paraissent les Ivan Iakovlevitch, les Marfouchi, etc.

Prenons un tout autre exemple : n’importe quel laquais. Bien qu’un laquais soit réellement, au point de vu social, très inférieur à un paysan qui laboure, le domestique n’en jugera pas ainsi : il se croira infiniment supérieur à celui qui travaille la terre, pensera que son habit noir, sa cravate blanche et ses gants l’ennoblissent aux yeux du moujik, et il méprisera ce dernier. Et le laquais n’est pas coupable, dans sa vaniteuse méprise. Il est entré en contact avec des maîtres, c’est-à-dire avec des supérieurs ; il singe leurs airs et leurs manières ; son costume le distingue de son milieu d’autrefois…

De même l’homme du peuple qui possède la science de la lecture et de l’écriture, science des plus rares chez ses pareils, se croit un privilégié parmi les siens. Il veut se faire valoir. Il devient hautain, arrogant, se transforme parfois en petit despote. Il lui semble qu’on n’a pas le droit d’agir avec lui comme avec les ignares. Il pose. Ses dires deviennent insolents, il ne supportera pas ce que subiront les camarades, surtout en présence d’étrangers. Il croît en présomption, prend une confiance exagérée en lui-même et bientôt se figure que tout lui est permis. Son beau rêve s’achève souvent en prison.

Bien entendu nous n’affirmons pas que tous les gens du peuple qui savent lire et écrire se conduisent ainsi ; nous parlons d’une façon abstraite. Nous voulons seulement expliquer comment un avantage, excellent en lui-même, mais trop peu répandu, peut engendrer chez son possesseur le mépris de son milieu et de sa condition, surtout lorsque celle-ci n’a rien de très flatteur. Non, certes, tous ceux qui ont acquis un peu d’instruction ne sont pas voués à la prison par le fait des connaissances acquises, il faut pour cela que ces lettrés rudimentaires soient naturellement vaniteux, violents, faciles à corrompre. Le grand malheur, c’est que l’instruction n’est encore, chez nous, qu’une espèce de privilège.

― Alors, direz-vous, retenons de tout ceci que votre peuple n’est pas encore mûr pour l’instruction.

― Pas du tout, répondrons-nous. Au contraire, il faut que l’instruction cesse d’être un privilège. Qu’elle devienne accessible à tous, le privilège disparaîtra, et avec lui l’arrogance que crée une situation exceptionnelle. Il faut propager l’enseignement, voilà tout le remède.

Oui, messieurs les adversaires de la lecture et de l’écriture, il n’y a que cela à faire. Avec votre système prohibitif, vous irez contre votre but, car le gouvernement tout d’abord s’opposera à votre essai de moralisation par l’ignorance. Il demeurera donc toujours quelques moujiks instruits dans la masse et, par l’effet du privilège, les prisons continueront à se peupler, car moins il y aura d’hommes pourvus d’une instruction élémentaire, plus cette instruction constituera un privilège.

Puis convenez que la lecture et l’écriture sont deux premiers pas vers l’émancipation par la culture intellectuelle. Vous ne voulez pas éternellement maintenir le peuple dans les ténèbres de l’ignorance, le rendre pour toujours victime des vices qui en résultent. Vous ne voulez pas tuer l’âme en lui. Mais peut-être est-ce là votre système ? Ce ne serait pas si surprenant, car il n’y a rien de si dangereusement féroce que tel philanthrope de salle d’étude.

Nous somme, pour notre part, convaincus que la lecture et l’écriture amélioreront le peuple, lui donneront un plus juste sentiment de sa propre dignité, détruiront bien des abus. Mais il faut que le peuple s’aperçoive du besoin qu’il a de l’instruction. Si on ne sait pas lui démontrer ce besoin, il ne verra dans les mesures que l’on prendra pour l’obliger à se dégrossir que de nouveaux moyens d’oppression.

Je crois, moi, que le peuple est parfaitement mûr pour l’instruction, qu’il la désire même déjà peut-être ; en tout cas, ce désir existe chez de nombreux membres des classes populaires. Donc, l’instruction se répandra malgré les efforts de certains philanthropes.

Regardez les écoles du dimanche. Les enfants y viennent à qui mieux mieux s’instruire, parfois même en cachette de leurs maîtres. Les parents amènent d’eux-mêmes leurs enfants chez l’instituteur : Oui, mais malgré cela, et malgré les études de quelques penseurs, nous connaissons encore très mal notre peuple. Nous sommes bien certains qu’il y a dix ou douze ans, les hommes d’« avant-garde » n’auraient jamais voulu croire que le peuple, un jour, demanderait la fondation de sociétés de tempérance et remplirait les salles d’école, le dimanche. Mais ce peuple, notre société plus éclairée le connaîtra chaque jour davantage et bientôt résoudra l’énigme de ce « sphinx encore non deviné », comme l’a dit récemment l’un de nos poètes. Elle comprendra l’élément national et s’en imprégnera. Elle sait déjà qu’il est nécessaire d’aller vers les classes déshéritées, que c’est avec elle seulement que nous pourrons travailler pour de bon à notre développement futur. Elle n’ignore pas que c’est à elle de faire le premier pas et elle le fera.


V


Tout dépend justement de ce premier pas. Il est indispensable de trouver des paroles que le peuple entende afin de le décider à tourner vers nous son visage encore méfiant. Oh ! je sais que je vais faire rire bien des gens ! Ils sont légions, mais ils ne m’intéressent guère.

À ce propos l’un d’eux a affirmé que notre journal avait entrepris de réconcilier « l’élément national » avec la « civilisation ». Je pense que cette assertion n’est qu’une aimable plaisanterie.

Notre journal s’adresse à un public instruit, parce que c’est à la société instruite de dire le premier mot et de faire le premier pas. Nous savons que l’on n’a rien écrit jusqu’à présent pour le peuple et applaudirions à toute tentative qui aurait pour but de lui fournir de saines lectures : mais nous n’avions jamais pensé à consacrer ce journal à l’instruction populaire.

Revenons au fait. Nous croyons que c’est à la classe instruite à faire le premier pas dans le chemin nouveau. C’est elle qui s’est tout d’abord éloignée de l’élément national. Il y aura beaucoup d’efforts à accomplir pour opérer le rapprochement et nous ne savons encore comment nous y prendre. Mais tout malentendu s’écarte à l’aide de la franchise, de la loyauté, de l’amour. Nous commençons, du reste, à comprendre que l’intérêt de notre classe se confond avec l’intérêt du peuple. Si cette vérité se généralise la solidité de l’œuvre prochaine y gagnera beaucoup.

L’homme peut se tromper. Erreur n’est pas compte. Que ceux qui veulent le rapprochement fassent maintes erreurs s’il le faut ; le principal, c’est que le peuple voie le désir sincère d’union intime avec lui. Si un essai manque son but, un autre l’atteindra. L’essentiel est que toutes les tentatives soient faites dans un grand esprit de franchise et d’amour. L’amour est plus fort que toutes les manœuvres et les ruses. Le peuple est perspicace ; il est aussi reconnaissant. Il verra bien qui l’aime. Dans la mémoire du peuple ne restent que ceux qu’il aima.

La preuve que ce rapprochement est indispensable, c’est que l’Empereur nous a donné l’exemple en écartant tous les obstacles. ― Pendant un siècle et demi le peuple n’a que trop appris à se défier de nous : ― Rappelez-vous la fable : Ni le vent ni la pluie ne réussirent à enlever au voyageur son manteau ; le soleil y parvint en un moment. ― Beaucoup de malheurs résultent des malentendus, des choses mal expliquées : la parole dite à moitié a toujours nui et nuira toujours. Pourquoi une classe aurait-elle peur d’être franche avec une autre ? De quoi aurait-elle peur ? Le peuple saura aimer et apprécier ses éducateurs. Il jugera que nous sommes ses vrais amis et nous regardera non comme des gens prêts à l’exploiter, mais comme des pasteurs d’âmes, et il nous sera reconnaissant. Si nous parvenons à gagner son estime, nous disposerons de toutes les forces nécessaires pour régénérer le pays. Que diront alors nos « natures douées » qui ne trouvaient pas d’emploi à leur activité ? Que diront nos Byroniens engraissés par leurs loisirs ? Ils se plaignaient de n’avoir pas de champ d’action ! Mais qu’ils fassent donc apprendre à lire et à écrire, chacun, à un seul petit garçon. Voilà une occasion d’être utiles ? Mais, Byroniens, vous vous détournerez de nous avec dédain : «  Quoi ! » direz-vous, « est-ce à cela que vous prétendez nous occuper ! Nous recélons dans nos cœurs des forces titanesques : Nous voulons et nous pouvons déplacer des montagnes ; de nos cœurs jaillit la plus pure source de l’amour pour notre espèce ; nous voudrions, d’une seule étreinte, embrasser toute l’humanité. Il nous faut une œuvre digne de nous, car nous périssons de farniente. On ne va pas faire un pas d’un « verschok » quand on peut en faire un de sept lieues. En voilà une tâche gigantesque et glorieuse que celle d’apprendre à lire à un moutard ! » C’est juste, Messieurs, mais en continuant ainsi, vous mourrez sans avoir rien fait. Nous vous proposons pourtant un beau sacrifice : Oubliez que vous êtes des géants et faites un tout petit pas, — d’un pouce, — au lieu d’enjamber sept lieues d’un seul coup. C’est cela qui sera méritoire !… Et pénétrez-vous de cette idée qu’il vaut mieux avancer d’un pouce que de rien du tout. Faites le sacrifice de vos grandes âmes et de vos grandes idées en vous souvenant que la petite action peu glorieuse que vous accomplirez, vous l’accomplirez pour l’amour et pour le bien de l’humanité. Consentez à descendre jusqu’aux infiniment petits et vous verrez votre sphère d’action s’agrandir. Vous trouverez un bel emploi à votre activité, croyez-moi. Commencez seulement. Maintenant cet effort dépasse peut-être vos forces. Vous êtes sans doute capables de sacrifier votre vie, mais non de tenter une besogne mesquine.

Naturellement nous ne fournirons que le dixième de l’effort nécessaire : Le peuple fournira les neuf autres dixièmes de la force voulue.

Mais, nous objectera-t-on toujours, à quoi rime votre instruction ? Qu’est-ce qu’elle donnera ? Vous voulez répandre l’instruction dans le peuple, c’est-à-dire lui apprendre, à ce peuple, la civilisation européenne que vous déclarez ne pas vous convenir à vous-mêmes ? Vous voulez européaniser le peuple ?

Pourquoi, répondrons-nous, la culture européenne donnerait-elle, dans un sol tout différent, les mêmes résultats qu’en Europe ? Notre pays ne ressemble à aucun autre, à aucun point de vue. Ce qui conviendra à notre terroir prendra racine ; le reste se détruira de soi-même. On ne fera pas d’un Russe un Allemand. Nous, les lettrés, nous ne sommes, en comparaison de la masse du peuple, qu’une infime minorité ; nous n’avons pas en nous la force de résistance dont dispose le peuple. Eh bien, nous avons été pendant cent cinquante ans à l’école des Allemands. Sommes-nous devenus Allemands pour cela ? Nous sommes de nous-mêmes retournés au sol natal. Nous avons, à la fois, eu honte de notre oisiveté en la comparant à l’activité prodigieuse des nations européennes et compris que nous n’avions rien à faire sur les brisées des Européens. Ne vous inquiétez pas : la science n’adultérera pas notre peuple ; elle ajoutera simplement à sa vitalité. Jusqu’à présent la science n’a été chez nous cultivée que comme une plante de serre. Notre société russe n’a fait preuve d’aucune activité scientifique, ni théorique, ni pratique, parce qu’elle-même n’était pas en intime communion avec le sol natal. Les travaux d’art et de voirie, les ponts et les routes ont été faits par une administration qui employait des ingénieurs étrangers.

Mais la science finira par trouver son terrain chez nous. Ah ! ce sera peut-être quand nous ne serons plus de ce monde et nous ne pouvons deviner ce qui se passera alors, mais nous avons la conviction que les résultats seront loin d’être mauvais. — Notre génération, à nous, aura eu l’honneur de faire le premier effort.

La pensée qui nous guide s’est exprimée déjà maintes fois dans la littérature russe. Nous commençons à étudier plus attentivement les manifestations écrites du génie russe d’autrefois, et elles nous confirment dans notre façon de voir. L’importance capitale de Pouschkine, par exemple, nous apparaît de plus en plus claire, malgré quelques étranges opinions littéraires émises, ces temps derniers, sur le grand écrivain, dans deux revues…

Oui, nous voyons chez Pouschkine une confirmation éclatante de notre pensée. Et celui-là a tenu une place énorme dans l’histoire du développement russe. L’apparition de ce Pouschkine est une preuve que l’arbre de la civilisation russe pouvait, même avant notre époque, donner des fruits et des fruits splendides, des fruits d’or. Avec Pouschkine, nous avons compris que l’idéal russe est éminemment humain, un idéal de conciliation universelle. Le grand poète n’a pas été le seul à le définir, mais il l’a fait avec, à la fois, une ampleur et une précision qu’on ne saurait retrouver ailleurs.

Nous parlerons de Pouschkine d’une façon plus détaillée dans un prochain article et développerons notre pensée avec des arguments plus probants. Dans cet article, nous passerons à l’étude de la littérature russe, nous verrons l’importance qu’elle a prise dans les préoccupations de notre société actuelle ; il sera aussi question de quelques malentendus et des querelles qu’elle a soulevées. Nous aimerions surtout à dire un mot d’une question assez singulière qui divise depuis des années nos écrivains en deux camps. Je veux parler de la fameuse théorie de l’« Art pour l’Art ». Tout le monde a lu maintes discussions à ce sujet, et nous avouerons notre surprise en voyant que le public n’est pas encore fatigué des assommants traités que cette théorie a inspirés.

Nous tâcherons de discuter la question sous une forme qui ne soit pas celle d’un traité.
JOURNAL D’UN ÉCRIVAIN


1873
INTRODUCTION


Le 20 décembre, j’apprenais que tout était arrangé et que je devenais le directeur du Citoyen (Grajdanine). Cet évènement extraordinaire, — extraordinaire pour moi, — se produisait de façon assez simple.

Ce même 20 décembre, je venais justement de lire un article du Bulletin de Moscou sur le mariage de l’empereur de Chine. L’article me fit une forte impression. Cet évènement mirifique et, bien entendu, très complexe, avait eu lieu, aussi, de la façon la plus simple. Tout en avait été prévu, jusqu’aux moindres détails, près de mille ans auparavant, dans les deux cents volumes du Livre des Cérémonies.

En comparant l’événement important qui se passait en Chine avec ma nomination de directeur du journal, je me sentis tout à coup fort ingrat envers les institutions de mon pays, bien que l’autorisation m’eût été accordée sans difficulté par le gouvernement.

Je pensais que pour nous, — j’entends pour le prince Mestchersky et pour moi, — il eût été cent fois préférable d’éditer le Citoyen en Chine qu’en Russie. Là-bas tout est si clair : nous nous présenterions, le prince et moi, au jour fixé, à la Chancellerie principale de l’Imprimerie. Nous prosternant, nous frapperions du front le parquet que nous lécherions ensuite ; puis, nous remettant sur pied, nous lèverions un index chacun, tout en baissant respectueusement la tête. Il est hors de doute que le directeur de la Chancellerie affecterait de ne pas plus prendre garde à nous qu’à des mouches. Mais alors surgirait le troisième adjoint de son troisième secrétaire, qui, tenant à la main le diplôme de ma nomination de directeur, nous réciterait d’une voix noble, mais suave, l’allocution de circonstance extraite du Livre des Cérémonies. Ce morceau d’éloquence serait si clair et si complet, que ce serait une joie pour nous de l’écouter. Dans le cas où je serais, — moi, Chinois, — assez naïf, assez enfant pour éprouver quelque remords de conscience à l’idée d’accepter une telle direction sans posséder les qualités requises, il me serait bientôt prouvé que de pareils scrupules sont grotesques. Que dis-je ! Le texte officiel me convaincrait immédiatement d’une immense vérité : à savoir que lors même que par le plus grand des hasards j’aurais quelque esprit, le mieux serait de ne m’en jamais servir. Et il serait sans doute charmant de s’entendre congédier à l’aide de ces mots délicieux : « Va, directeur, tu peux, dès à présent, manger le riz et boire le thé avec une conscience plus tranquille que jamais. »

Le troisième adjoint du troisième secrétaire me remettrait alors le joli diplôme écrit en lettres d’or sur parchemin rouge, le prince Mestchersky donnerait un copieux pot-de-vin et, rentrant tous deux chez nous, nous nous empresserions d’éditer sur-le-champ le splendide premier numéro du Citoyen, plus beau que tout numéro édité ici : il n’y que la Chine pour le journalisme !

Je soupçonnerais toutefois, en Chine, le prince Mestchersky de me jouer un tour en me bombardant directeur de son journal : il ne me pourvoirait, peut-être, si gracieusement, qu’à seule fin de se faire remplacer par moi, quand il s’agirait de passer à la Chancellerie pour recevoir un certain nombre de coups de bambou sur les talons. En revanche, j’aurais peut-être l’avantage de n’être pas forcé, là-bas, d’écrire des articles de douze à quatorze colonnes comme ici, et j’aurais sans doute le droit d’être intelligible, chose défendue en Russie, si ce n’est au Bulletin de Moscou.

Maintenant, nous avons chez nous, du moins aujourd’hui, un principe tout à fait chinois : il vaut mieux ici aussi ne pas être trop intelligent. Autrefois, par exemple, dans notre pays, l’expression « je ne comprends rien » entachait d’une réputation de bêtise celui qui s’en servait. À présent elle fait grand honneur à celui qui l’emploie. Il suffit de prononcer les quatre mots précités d’un ton assuré, voire même fier. Un monsieur vous dira orgueilleusement : « Je ne comprends rien de rien à la religion, rien de rien à la Russie, rien de rien à l’Art… », et aussitôt on le mettra sur un piédestal. Nous sommes des Chinois, si vous voulez, mais dans une Chine sans ordre. Nous commençons à peine l’œuvre que la Chine a accomplie. Nous parviendrons au même résultat, c’est certain ; mais quand ? Je crois que pour en venir à accepter comme code moral les deux cents volumes du Livre des Cérémonies, afin d’avoir le droit de ne réfléchir à rien, il nous faudra encore au moins mille ans de réflexions inintelligentes et désordonnées ; il est possible cependant que nous n’ayons qu’à laisser aller les choses sans réfléchir du tout, car dans ce pays-ci, lorsqu’il arrive qu’un homme veuille exprimer une pensée, il est abandonné de tous. Il ne lui reste plus qu’à rechercher une personne moins antipathique que la masse, — à la louanger et à ne causer qu’avec elle seule, au besoin à éditer un journal pour cette personne seule. Je vais plus loin : Je soupçonne le Citoyen de parler tout seul pour son propre plaisir. Et si vous consultez les médecins, ils vous diront que la manie du monologue est un signe certain de folie.

Et voilà le journal que je me suis chargé d’éditer !

Allons ! Je causerai avec moi-même pour mon propre plaisir ! Advienne que pourra !

De quoi parler ? De tout ce qui me frappera, de tout ce qui me fera réfléchir. Tant mieux si je trouve un lecteur et, si Dieu le veut, un contradicteur. Dans ce dernier cas, je serai forcé d’apprendre à causer et de savoir avec qui et comment je dois causer. Je m’y appliquerai, parce que pour nous autres, littérateurs, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Les contradicteurs sont de différentes espèces : on ne peut pas argumenter avec tous de la même façon.

Je veux ici dire une fable que j’ai entendue ces temps derniers. On affirme que cette fable est très ancienne et l’on ajoute qu’elle est peut-être venue de l’Inde, ce qui est très consolant :

Un jour, un cochon se prit de querelle avec le lion et le provoqua en duel. En rentrant chez lui il réfléchit et fut saisi de terreur.

Tout le troupeau se réunit, délibéra et donna sa solution comme suit :

« Vois-tu, cochon, tout près d’ici, il y a un trou plein d’ordures : Vas-y, vautre-toi bien là-dedans et présente-toi immédiatement après à l’endroit où le duel doit avoir lieu. »

Le cochon suivit ce conseil. ― Le lion vint, le flaira, fit la grimace et s’en alla.

Longtemps après le cochon se vantait de ce que le lion avait eu peur et s’était sauvé au lieu d’accepter le combat.

Sans doute, chez nous, il n’y a pas de lion : le climat s’y oppose, et puis ce serait un gibier trop majestueux pour nous. Mais remplacez un lion par un homme bien élevé, et la morale sera la même.

Je veux encore vous raconter quelque chose à ce sujet :

Un jour je causai avec Herzen et lui vantais beaucoup l’une de ses propres œuvres : De l’Autre Rive dont, à ma grande satisfaction, Mikhaïl Petrovitch Pogodine avait parlé en termes très flatteurs dans un excellent et très intéressant article. Le livre était écrit sous forme de conversation entre deux personnages : Herzen et un contradicteur quelconque :

― Ce qui me plaît particulièrement, remarquai-je, c’est que votre contradicteur est comme vous, un homme de beaucoup d’esprit. Avouez qu’à plus d’une reprise il vous met au pied du mur.

― Mais c’est tout le secret de l’affaire, répliqua Herzen en riant. Écoutez une petite histoire : Un jour, à l’époque où je vivais à Pétersbourg, Bielinsky m’entraîna chez lui pour me lire un article, du reste plein de talent. C’était intitulé : Dialogue entre MM. A. et B., et l’article a été reproduit dans les œuvres complètes de Bielinsky.

Dans ce dialogue, Bielinsky se montrait remarquablement intelligent et fin. M. B., son contradicteur, avait un rôle moins brillant.

Quand mon hôte eut terminé sa lecture, il me demanda, non sans une pointe d’anxiété :

— Eh bien ! qu’en penses-tu ?

— C’est excellent, excellent, lui répondis-je, et tu as su te faire voir aussi intelligent que tu l’es. Mais quel plaisir pouvais-tu avoir à perdre ton temps avec un pareil imbécile ?

Bielinsky se jeta sur le divan, enfouit son visage dans un coussin, puis s’écria en pouffant de rire :

— Je suis tué ! Je suis tué !


II


LES HOMMES D’AUTREFOIS


Cette anecdote sur Bielinsky me rappelle maintenant mes premiers pas sur le terrain littéraire. Dieu sait s’il y a longtemps de cela ! Je parle d’une époque plutôt triste pour moi. Mieux que de tout, je me souviens de Bielinsky lors de notre rencontre à tous deux. Souvent je me remémore à présent les hommes d’autrefois, sans doute parce que je suis bien forcé de fréquenter les hommes d’aujourd’hui. Je n’ai jamais, de ma vie, rencontré un être aussi enthousiaste que ce Bielinsky. Herzen était tout différent. Un vrai produit de notre aristocratie : Gentilhomme russe et citoyen du monde avant tout, il personnifiait un type humain qui n’est apparu qu’en Russie et qui ne pouvait apparaître ailleurs. Herzen n’a pas émigré volontairement ; il n’a pas inauguré l’émigration russe. Non, il est né émigrant. Tous ceux qui appartiennent, chez nous, à sa catégorie d’esprits, sont nés comme cela : émigrants. Pendant les cent cinquante ans de vie seigneuriale russe qui précédèrent sa naissance, bien des liens se relâchèrent entre nos patriciens et la vérité russe, le terrain russe. Pour ce qui est d’Herzen, on dirait que l’histoire elle-même lui faisait un devoir de symboliser en sa personne la rupture entre notre haute société éclairée et le vrai peuple russe. À ce point de vue, Herzen est un type historique. Ses pareils, en s’écartant de la tradition populaire, ont, du même coup, perdu Dieu. Les inquiets, parmi eux, sont devenus athées ; les paresseux et les calmes, indifférents. Pour le peuple russe ils n’avaient que du mépris, tout en se figurant qu’ils l’aimaient et voulaient améliorer son sort. Ils n’aimaient réellement en lui qu’un peuple imaginaire, idéal, tel qu’eût dû être, selon leur conception, le peuple russe. Cette plèbe idéale s’incarna pour eux, sans parti pris de leur part, dans certains représentants de la plèbe parisienne de 93. Ceux-là étaient, à leurs yeux, des exemples admirables. ― Sans doute, Herzen devait devenir socialiste, ― et cela en vrai seigneur russe, c’est-à-dire sans aucune nécessité pour lui-même, sans aucun but direct, ― uniquement par suite du « cours logique des idées » et du vide de cœur dont il souffrait dans sa patrie. Il renia les bases de la société d’autrefois, il nia la famille, ― et en même temps il était bon père et bon époux. Il ne voulait pas entendre parler de la propriété ; toutefois, il géra bien sa fortune et sut en jouir à l’étranger. Il poussait à la révolution, au bouleversement social, mais il aimait le confortable et le calme du foyer. C’était un artiste, un penseur, un brillant écrivain, un homme extraordinairement instruit, un causeur étincelant (il parlait encore mieux qu’il n’écrivait), un admirable reflet de son époque. La faculté de transformer n’importe quoi en idole, de se prosterner devant, de l’adorer et de tourner aussitôt après son dieu en dérision était développée chez lui au plus haut degré. Sans doute c’était un homme exceptionnel, mais que n’était-il pas ? Écrivait-il son journal, publiait-il sa correspondance avec Proudhon, montait-il à Paris sur ses barricades (il en fait une description du plus haut comique), souffrait-il, se réjouissait-il, envoyait-il vers 1863 en Russie son appel aux révolutionnaires russes en faveur des Polonais, dont il se moquait et dont quelques centaines périrent par sa faute, comme il l’avoua plus tard avec une rare inconscience, ― partout, encore et toujours il était le gentilhomme russe citoyen du monde, tout bonnement le produit de l’ancien servage russe qu’il haïssait et dont il avait profité.

Bielinsky, au contraire, n’était pas du tout un gentilhomme, ― oh non ! ― (Dieu sait de quelle famille il sortait ; tout au plus, croit-on pouvoir dire que son père était médecin militaire.) Bielinsky n’était pas un homme-reflet : c’était un enthousiaste, et l’enthousiasme domina toute sa vie.

Ma première nouvelle, Les Pauvres Gens, l’enthousiasma. Un an plus tard, nous nous brouillâmes pour une bêtise ; mais, dès les premiers jours de notre amitié, il s’attacha à moi de tout son cœur et n’eut pas de repos qu’il ne fût arrivé à me convertir à ses croyances et incroyances. Du premier coup, il voulut me mener droit à l’athéisme. Il était admirablement apte à comprendre toutes les idées, à se reconnaître dans tous les arcanes de l’idée.

Quand l’« Internationale », dans l’un de ses premiers manifestes, se proclama de prime abord « la Société athée », elle eut toute l’approbation de Bielinsky. Mais bien qu’il appréciât avant tout la Raison, la Science et le Réalisme, il savait pertinemment que la Raison, la Science et le Réalisme ne peuvent, à eux seuls, créer qu’une fourmilière humaine et non l’« Harmonie Sociale » favorable à la vie et au vrai développement de l’homme. Il n’ignorait pas que les principes moraux sont la base de tout. Il croyait éperdument en les principes moraux sur lesquels repose le socialisme. Cependant comme socialiste il voulait tout d’abord le renversement du christianisme. Pour lui, la vraie révolution devait absolument commencer par l’athéisme. Il voulait comme début détruire cette religion chrétienne sur laquelle s’est appuyée l’ancienne société. Du reste la Famille, la Propriété, la Responsabilité humaine, il niait tout cela radicalement. (Je ferai remarquer toutefois que, semblable en cela à Herzen, il était bon père et bon mari.) D’autre part, il comprenait qu’en niant la responsabilité humaine il niait par cela-même la liberté ; mais il croyait fermement que, loin d’annihiler cette liberté, le socialisme la rétablirait plus réelle sur des bases nouvelles et déjà inébranlables. Bien plus qu’Herzen, qui, vers la fin, en douta, il avait foi en cette liberté promise.

Restait toujours la splendide personnalité du Christ, contre laquelle il était bien difficile de lutter. Mais, socialiste, Bielinsky était convaincu qu’il fallait détruire sa doctrine en déclarant qu’elle n’était qu’une philanthropie mensongère et ignorante condamnée par la science contemporaine. Certes, la figure même de l’Homme-Dieu est admirable, d’une beauté morale merveilleuse ; mais, dans son enthousiasme, Bielinsky ne s’arrêta même pas devant cet obstacle comme le fait Renan, qui, dans un livre athée, la Vie de Jésus, proclame que le Christ est un modèle sublime, inégalable pour la nature humaine.

« Mais savez-vous, me dit un soir Bielinsky d’une perçante ― (quand il s’échauffait, il parlait parfois sur le mode aigu) ― savez-vous qu’il est monstrueux de notre part de nous décharger de toutes nos fautes sur un homme rédempteur, alors que le monde est ainsi fait que nous sommes tous forcément des criminels… »

Nous n’étions pas seuls ce soir-là. Étaient aussi présents un ami de Bielinsky, que celui-ci estimait et écoutait beaucoup, et un tout jeune homme qui devait plus tard se faire un nom dans les lettres :

― « Tenez ? Cela me touche de le regarder ! s’écria Bielinsky d’un ton furieux en me désignant. Chaque fois que je mets en cause le Christ, ce malheureux change de visage comme s’il allait pleurer !… » Et il vint se planter en face de moi : « Mais croyez-moi donc, être naïf ! Si votre Christ reparaissait maintenant, ce serait l’homme le plus inaperçu, le plus ordinaire qu’on pût imaginer. Il s’effondrerait devant la science moderne et tout ce qui met en mouvement l’Humanité…

― « Non pas ! interrompit l’ami de Bielinsky. Pas du tout ! Si le Christ revenait en ce monde, il se joindrait au mouvement et en prendrai la direction.

― « Vous avez raison ! clama Bielinsky, immédiatement conquis à cette idée ; il nous tendrait la main et aiderait de toutes ses forces au triomphe du socialisme ! »

Les directeurs de ce mouvement auquel le Christ devait prêter un si puissant concours étaient alors presque tous des Français. Il y avait d’abord George Sand, puis Cabet aujourd’hui si oublié, puis Pierre Leroux, et enfin Proudhon, qui commençait à peine son œuvre. ― Bielinsky estimait tout particulièrement ces quatre là (Fourier était déjà beaucoup moins haut coté). Il y avait encore un Allemand que notre hôte appréciait et respectait singulièrement : c’était Feuerbach. Nous étions tous très épris aussi des idées de Strauss.

Quand il pouvait exprimer ses ardentes convictions, Bielinsky était le plus heureux des hommes.

C’est à tort que l’on a écrit que, s’il avait vécu plus longtemps, il se fût joint au mouvement slavophile. Non ! Si Bielinsky avait atteint un âge plus avancé, il eût très probablement émigré, et on le rencontrerait aujourd’hui, petit vieillard enthousiaste, suivant les travaux des Congrès allemands ou suisses, ou métamorphosé en aide de camp d’une Madame G. quelconque et bataillant pour le Féminisme.

C’était un homme admirablement naïf et dont la tranquillité de conscience était superbe. Parfois, cependant, il s’attristait, non qu’il connût le doute ou le désenchantement. Mais pourquoi ce qu’il rêvait ne se réalisait-il pas aujourd’hui, ― ou demain ? C’était l’homme le plus pressé de la Russie.

Une fois je le rencontrai à 3 heures de l’après-midi près de l’église Znamenskaia : « Je viens souvent ici, me dit-il, pour voir de combien a monté la bâtisse. » (Il s’agissait de la gare des chemins de fer Nikolaïevskaia, que l’on construisait alors.) ― « J’ai du plaisir à venir regarder ce travail. Enfin, nous aurons un chemin de fer ! Vous ne sauriez deviner à quel point cette pensée me réjouit ! »

C’était dit sincèrement, avec chaleur. Il n’y avait aucune affectation chez Bielinsky.

Nous fîmes un bout de chemin ensemble et je me souviens qu’il me dit tout en marchant : « Quand on m’enterrera ― (il se savait phtisique) ― on me jugera mieux, et l’on verra ce que l’on aura perdu. »

Pendant la dernière année de sa vie, je n’allai plus chez lui : il était fâché contre moi ; mais j’étais devenu un adepte passionné de ses doctrines.

Un an plus tard, à Tobolsk, comme nous étions, mes compagnons d’infortune et moi, dans la cour de la prison, attendant que l’on statuât sur notre sort, les femmes des Décembristes supplièrent le directeur de la maison d’arrêt de leur accorder une entrevue avec nous. Nous pûmes donc voir ces grandes martyres qui avaient suivi volontairement leurs maris en Sibérie. Elles avaient tout abandonné : rang, fortune, amitiés, famille, elles avaient tout sacrifié au devoir moral le plus haut qui soit. Absolument innocentes, elles avaient, pendant des vingt et vingt-cinq années, supporté tout ce que supportaient leurs maris, les condamnés.

Notre entrevue avec elles dura une heure : elles nous donnèrent leur bénédiction pour la route en faisant le signe de la croix et nous offrirent à chacun en présent un volume des Évangiles, seul livre autorisé par l’administration pénitentiaire. L’exemplaire qui me fut remis resta quatre ans sous mon oreiller, au bagne. Je le lisais parfois et le lisais aux autres détenus. À l’aide de ce livre, j’ai appris à lire à un forçat. Autour de moi étaient de ces hommes qui, selon la théorie de Bielinsky, n’eussent jamais pu ne pas commettre les crimes qu’on leur reprochait et qui étaient plus malheureux que les autres. Du reste, le peuple russe nomme tous les forçats « les malheureux », et mille fois j’ai entendu les gens nous désigner ainsi. Mais il y a peut-être une nuance entre l’idée populaire et l’idée de Bielinsky, plus semblable sans doute à celle qui dicte certains arrêts à nos jurés…

Mais mes quatre années de bagne furent pour moi un long temps d’école qui me permit de me faire une conviction en connaissance de cause. Et maintenant je voudrais justement parler de cela.

III


LE MILIEU


Il semble qu’une sensation doive être commune à tous les jurés du monde : celle du pouvoir et surtout du pouvoir sur soi-même, sensation qui peut devenir dangereuse quand elle est trop dominante. Mais même étouffée par des sentiments plus nobles, elle doit subsister dans l’âme de tout juré.

C’est pour cela, je m’en souviens, que j’étais fort curieux de voir ce qui se passerait lors de l’institution des tribunaux nouveau modèle : je me figurais des séances où presque tous les jurés seraient des paysans, ― les serfs d’hier. Le procureur, les avocats s’adresseraient à eux en les flagornant ; nos moujiks siégeraient fièrement et penseraient en écoutant les débats : « Bon ! Maintenant, j’acquitterai si cela me convient : sinon j’enverrai mon justiciable en Sibérie. »

Et voilà pourtant, ― et la chose est digne de remarque, certes, ― que nos jurés punissent rarement, acquittent presque toujours. Sans doute ils éprouvent quelque jouissance à user ainsi de leur pouvoir. Mais ils doivent aussi être influencés par un courant d’idées différent ― et général. La manie de l’acquittement coûte que coûte sévit non seulement chez les paysans, hier humiliés et offensés, mais encore chez les jurés de toute provenance, ― même aristocratique. ― Cette identité d’impression nous offre un thème à réflexions assez curieuses.

Dernièrement, dans l’un de nos journaux influents, je lisais un article qui me parut sérieux et de ton modéré. J’y notai le bout de paragraphe suivant : « Nos jurés ne sont-ils pas enclins, comme tous les hommes le seraient à leur place, à jouer des tours à l’autorité, quand ce ne serait que pour montrer que les choses ont changé ― et un peu aussi pour ennuyer le procureur. Pensez donc ! Ces gens-là étaient serfs hier et les voici aujourd’hui investis d’un pouvoir extraordinaire ! »

L’idée n’est peut-être pas fausse et me paraît assez humoristique, mais elle ne peut tout expliquer.

Il faut songer encore qu’il est bien dur de briser la vie d’un être humain et que nos jurés sont humains eux aussi. Le peuple russe est porté à la pitié, déclarent beaucoup de gens. Toutefois, je pensais que le peuple anglais aussi est pitoyable, et que s’il est moins veule de cœur que nos Russes, il n’est pas dépourvu d’idéal humanitaire. C’est un peuple d’une conscience très chatouilleuse et qui a créé lui-même l’institution du jury, ― loin de la recevoir en quelque sorte en cadeau.

Et cependant, en Angleterre, le juré comprend que dès qu’il siège dans un tribunal, il n’est pas seulement un homme sensible et miséricordieux, mais encore et avant tout un citoyen. Il pense même (à tort ou à raison) que le souci d’accomplir son devoir civique doit primer chez lui le désir de juger avec son cœur. Récemment encore une vive agitation se manifesta là-bas à la suite de l’acquittement d’un voleur avéré. Le mécontentement du public anglais prouva que s’il n’est pas impossible de rendre de pareils arrêts dans le pays, ― des arrêts à la russe, ― les jurés qui les ont rendus n’en ont pas moins à redouter l’indignation de leurs compatriotes. L’homme qui veut être un « citoyen » doit être capable de se hausser jusqu’à la compréhension de l’opinion générale du pays. Oh ! là-bas aussi on veut bien faire une part à l’influence du « milieu corrupteur » auquel a pu appartenir l’accusé, mais on fait cette part avec mesure.

C’est pour cela que souvent les jurés anglais, le cœur serré, prononcent le verdict qui condamne ; ils comprennent, en effet, qu’en dépit de toutes les considérations humanitaires, le vice est le vice et le crime est le crime aux yeux des libres Anglais.

— Mais comment voulez-vous, m’objectera-t-on ici, que nos Russes voient de la même façon ? Pensez à ce qu’ils étaient hier ! Les droits civils (et quels droits !) leur sont tombés comme du ciel. Il en sont comme écrasés. — Soit, répondrai-je ; il peut y avoir du vrai dans votre observation, mais quand même, le peuple russe…

― Le peuple russe ! Permettez… m’objectera encore une autre personne… Mais tout le monde sait qu’il n’a aucune idée de l’usage qu’il peut faire des droits qui lui sont tombés il ne sait d’où. On l’a comblé là des cadeaux les plus gênants ; et qui vous dit qu’il ne sente pas fort bien qu’il ne mérite pas ces présents ? Est-ce qu’il y a chez nous un homme qui puisse se vanter de connaître vraiment le peuple russe ? Vous calomniez ce peuple en l’accusant de n’être mû que par une pusillanime sensiblerie. Ce peuple est effrayé du pouvoir même qu’on lui octroie. Oui, nous sommes effrayés de ce pouvoir : c’est le sort de nos frères que l’on met dans nos mains, de nos frères, comprenez-vous ? et jusqu’à ce que nous soyons sûrs d’avoir fait de grands progrès dans cette éducation civique dont on parle tant, ― eh bien ! jusque-là nous gracierons ! Nous gracierons parce que nous aurons peur de notre jugement. Nous sommes des jurés, des espèces de juges, ― et nous nous disons : « Ah çà ! est-ce que nous valons mieux que l’accusé ? Nous sommes des gens aisés, à l’abri du besoin… c’est très bien ! Mais si nous étions dans la même situation que le prévenu, peut-être agirions-nous bien plus mal que lui. ― Alors nous n’avons qu’à gracier, n’est-ce pas ? »

Mais, ô contradicteur, n’est-ce pas là encore une preuve de cette faiblesse de cœur que je constatais chez nous ! Il est vrai que cela peut promettre quelque chose d’admirable pour l’avenir, quelque chose que le monde n’aura pas encore vu ! ― C’est un peu la voix slavophile qui parle, ― observerai-je à part moi ― et, mon Dieu ! elle est consolante : il est bien plus juste, plus humain, de s’imaginer le peuple angoissé par la grandeur du pouvoir qui lui échoit tout à coup, qu’animé du désir de faire des niches à un procureur, ― bien que je sois très amusé de ce désir, possible, après tout.

Cependant je ne suis pas encore converti. Une chose me trouble plus que tout le reste : votre mansuétude, jurés, ne vient-elle que de ce que vous vous apitoyez sur vous-mêmes à l’idée de la peine que vous éprouveriez à condamner ? Oh ! alors je vous dirais : Sachez souffrir cette peine et condamnez : la vérité a plus d’importance que vos chagrins personnels.

Réfléchissez. Si nous sommes amenés à croire fermement que nous valons parfois moins qu’un criminel, il est trop clair que nous nous reconnaissons capables de commettre les mêmes crimes que lui. Nous sommes moralement ses complices. Si nous étions meilleurs, il serait meilleur aussi et aurait agi moins vilement ou monstrueusement ; il n’aurait pas comparu devant nous…

― Alors, l’acquittement s’impose !

― Pas du tout ! Le mal est mal ; nous devons le proclamer ; il faut condamner ; mais si nous voulons être justes, nous prendrons sur nous la moitié du poids de notre arrêt. Nous sortirons avec un juste remords de la salle du tribunal, et ce remords sera pour nous le châtiment. Et si la souffrance que nous avons causée est équitablement infligée, elle nous rendra meilleurs, parce que nous en aurons pâti. C’est ainsi seulement que nous pourrons nous amender et amender les autres. (Fuir toujours son propre jugement pour n’en pas souffrir, c’est trop commode !) C’est ainsi encore que nous pourrons justifier ce principe qu’il n’y a pas de crimes et que le milieu seul est coupable. En poussant l’indulgence actuelle jusqu’à ses dernières limites, nous en viendrions logiquement à considérer le crime comme un devoir, comme une légitime protestation contre les abominations du « milieu ». Cette façon de voir serait tout à fait opposée à la doctrine du Christianisme qui, tout en reconnaissant l’influence du milieu, propose comme un saint devoir l’obligation de lutter contre cette influence.

En rendant l’homme responsable, le Christianisme lui accorde du même coup la liberté ; au contraire, en le faisant victime inconsciente de toutes les imperfections de ce qui l’entoure, la doctrine du « milieu » retire à l’homme jusqu’à sa personnalité : elle le mène droit à l’esclavage le plus vil qu’on puisse concevoir.

Admettez-vous un instant que, si tel individu a besoin de tabac et n’a pas d’argent pour en acheter, il agisse très justement en tuant un autre individu muni d’argent afin d’avoir de quoi s’acheter du tabac ?

― Permettez ! Un homme intelligent souffrira plus de la non-satisfaction d’un besoin qu’une brute. Pourquoi ne tuerait-il pas une brute pourvue de numéraire s’il n’a aucun moyen d’obtenir la somme indispensable à la satisfaction de son besoin ?…

― Ah ! ne reconnaissez-vous pas là un argument d’avocat ? Et l’avocat poursuivra : « Sans doute, la loi a été violée ; sans doute, c’est un crime d’avoir tué une brute, mais MM. les Jurés, prenez en considération, etc… »

Ici je pourrais être interrompu par une voie railleuse :

― Eh quoi ! Vous allez maintenant accuser le peuple russe de s’être enrôlé parmi les partisans de la doctrine du « milieu » ! Où diable voulez-vous qu’il en ait pris connaissance ? Voilà douze jurés, par exemple, qui sont des moujiks et qui se considéreraient comme en état de péché mortel s’ils avaient mangé gras en Carême, et vous leur prêtez de pareilles opinions ! Il serait aussi raisonnable de leur reprocher des tendances socialistes !

― Sans doute, sans doute ! ferais-je un peu confus, qui les aurait initiés à la théorie du « milieu » ? Toutefois ces idées-là sont dans l’air, et l’idée pénètre partout…

― Ah ! nous y voilà ! ricanerait la voix moqueuse. Et qu’arrivera-t-il si notre peuple est plus enclin qu’un autre à se pénétrer de cette doctrine ? Qui sait si les agitateurs révolutionnaires ne trouveront pas en lui leur meilleur personnel d’action ?

Et la voix moqueuse ricanerait plus fort.

__________


― Non, le peuple ne connaît rien à la théorie du « milieu ». Il est victime d’une erreur, pour lui assez séduisante et peut-être explicable :

Le peuple russe appelle les condamnés des « malheureux » et leur donne l’argent et le pain dont il peut disposer. Que veut-il dire par là depuis si longtemps (car voilà des siècles que cela dure) ? Obéit-il, en agissant ainsi, à la moralité chrétienne, ou inconsciemment à la théorie du « milieu » ?

Il y a des idées inexprimées, des idées latentes, qui sommeillent à demi dans l’âme humaine. Plus ces idées sont dormantes dans l’âme du peuple, plus il vit d’une vie forte, sans trouble et sans défaillance. Plus il est incapable de trahir ces idées ou d’en accepter une fausse interprétation, plus il est puissant et heureux. C’est de l’une de ces idées, de l’un de ces sentiments cachés dans le cœur du peuple russe que vient l’appellation de « malheureux » appliquée à des gens frappés par la justice.

Cette expression vraiment russe, vous ne la retrouverez dans le vocabulaire d’aucun autre peuple. Les nations européennes d’Occident commencent à peine à entendre leurs philosophes s’en servir, tandis que chez nous, les moujiks ont trouvé un moyen détourné d’exprimer leurs sentiments bien avant nos philosophes. Il n’en résulte pas qu’ils seraient capables de se laisser entraîner par une fausse interprétation de ce qu’ils pensent en secret et ne laissent entendre que si discrètement.

Je crois que ce mot de « malheureux », notre peuple pourrait le commenter ainsi en s’adressant aux condamnés : « Vous avez péché et maintenant vous souffrez pour vos fautes ; mais nous aussi nous sommes des pécheurs. À votre place, peut-être eussions-nous fait pire. Si nous étions meilleurs, peut-être ne seriez vous pas en quelque sorte nos victimes, ne seriez-vous pas où vous en êtes. Avec le châtiment de vos crimes vous subissez le poids de la criminalité générale. Priez pour nous comme nous prierons pour vous. Et en attendant, acceptez notre humble obole ; nous vous l’offrons pour que vous sachiez que nous pensons toujours à vous et n’avons pas rompu tous liens fraternels avec vous. »

Avouez que rien n’est plus facile que de faire ressortir un état d’opinion pareil à la théorie du « milieu ». La société est mauvaise, c’est pourquoi nous sommes mauvais. Seulement nous n’avons été qu’effleurés par ce contre quoi vous vous êtes heurtés, car nous, du moins, nous étions à l’abri du besoin, partant de la tentation. Aussi dénués que vous, nous aurions été aussi coupables. Donc c’est le milieu qui est aussi fautif. Le milieu seul est criminel, il n’y a pas de crimes. » C’est ainsi que triompheraient certains sophistes. Mais ils calomnient le peuple. Non, le peuple ne nie pas que le crime soit un crime ; il sait que le criminel est un coupable : que lui-même, peuple, est coupable. Et en s’accusant il ne s’en prend pas au milieu ; il croit au contraire que c’est par sa propre faute que le milieu est devenu ce qu’il est ; que son amélioration dépend de l’efficacité de son repentir, de l’énergie qu’il mettra à s’amender. Voilà ce que pense, sans l’exprimer clairement, le peuple russe.

Supposez maintenant que le criminel, en s’entendant traiter de « malheureux », s’avise de croire qu’il n’est qu’un infortuné et non un coupable. Vous verrez si le peuple ne s’indignera pas d’un pareil contre-sens, s’il ne croira pas que l’on fausse sa pensée, que l’on trahit la vérité !

Je pourrais très justement argumenter à l’infini sur ce sujet, mais je me contenterai de dire pour l’instant :

Le criminel et celui qui est tenté de commettre un crime sont deux êtres de la même catégorie, mais pourtant distincts. Si, en préméditant son crime, le criminel se dit : « Je suis une victime qui se venge, il n’y a pas de crime ! » je ne crois pas du tout que le peuple cesse de voir en lui un « malheureux ». En effet, qu’y a-t-il de plus malheureux qu’un être qui a cessé de comprendre qu’un forfait est un forfait. C’est un animal, une misérable brute. Le peuple le plaindra, mais ne méconnaîtra pas pour cela la vérité. Jamais le peuple en l’appelant « malheureux » n’oubliera qu’il est en même temps un criminel.

Rien ne saurait être plus calamiteux pour notre pays que l’existence, sur son sol, de gens qui tomberaient d’accord avec un coupable de cette espèce et lui diraient :

« Tu as raison ! Tu n’as rien fait de mal, puisque le crime n’existe pas ! »

Voilà ma foi, je veux dire la foi de tous ceux qui savent espérer et attendre. J’ajouterai encore ici deux mots :

J’ai été au bagne et j’y ai connu des criminels endurcis. Je répète que le bagne a été, pour moi, un long temps d’école. Eh bien ! pas un seul de ces criminels ne songeait à se considérer comme autre chose qu’un criminel. En apparence tous ces forçats étaient des êtres féroces et terribles, pourtant ils ne crânaient qu’avec les nouveaux-venus, dont on se moquait à plaisir. Le plus grand nombre des détenus se composait d’hommes sombres, absorbés, muets sur leurs crimes. On parlait très peu là-bas, et il était presque défendu de parler à haute voix. Parfois, cependant, éclatait un aveu cynique. Alors tout le bagne, comme un seul homme, faisait taire le malencontreux parleur. De cela il était interdit de souffler mot. Je crois que tous ces détenus cachaient de grandes souffrances morales, souffrances purifiantes et fortifiantes. Je les voyais presque toujours pensifs.

Combien de fois je me suis trouvé avec eux à la chapelle du bagne ! J’entendais leurs prières marmottées au moment de la communion ; leurs exclamations étouffées me parvenaient, et je regardais ces visages ! Ah ! croyez-moi, il n’y en avait pas un là qui, en son âme et conscience, se crût innocent !

Je ne voudrais pas que l’on vît, dans mes paroles, la moindre cruauté ; pourtant je veux dire nettement ceci :

Par un sévère châtiment, par la prison, par le bagne, vous sauverez peut-être la moitié de ces pauvres êtres. Vous les allégerez du poids des remords. La purification par la souffrance est, croyez-moi, moins douloureuse que la situation que vous faites à des coupables par des acquittements inconsidérés. Vous ne ferez naître que le cynisme dans l’âme d’un criminel trop facilement renvoyé indemne. Il se moquera de vous et vous le laisserez travaillé d’un espoir dangereux. Vous ne me croyez pas ? Tâchez de connaître l’état d’âme de l’un de ces acquittés. Je suis certain, moi, qu’il sort du tribunal en se disant : « À la bonne heure ! On est maintenant moins sévère et sans doute plus intelligent. Peut-être bien qu’on a peur, aussi. Alors je pourrai recommencer impunément une autre fois. Je suis dans une telle misère qu’on ne saurait vraiment exiger que je ne vole pas. »

Vous figurez-vous qu’en passant l’éponge sur tout méfait vous donniez au malfaiteur une chance de se racheter ? Il croira que tout lui est permis. Voilà ce que vous y gagnerez, à la fin des fins. Vous en viendrez même à ce que le sentiment du juste et de ce qui est honnête disparaisse complètement de l’âme du peuple.

Récemment, j’ai passé quelques années à l’étranger. Quand je quittai la Russie, les nouveaux tribunaux commençaient à fonctionner chez nous. Aussi, avec quelle avidité je lisais, de l’autre côté de la frontière, tout ce qui avait trait à la vie judiciaire en Russie ! Dans ce même séjour à l’étranger, il m’est arrivé souvent d’étudier des Russes, exilés volontaires. J’observais leurs enfants, qui ne savaient pas leur propre langue ou l’avaient oubliée. Tous ces compatriotes se transformaient peu à peu, par la force même des choses, en véritables « émigrés ». Il m’était fort pénible de songer à cela. Que de forces gaspillées ! me disais-je ; combien d’hommes, peut-être de première valeur, perdus pour nous ! Et chez nous on a un tel besoin d’hommes !

Mais parfois, en sortant d’un salon de lecture, je me réconciliais avec les « exilés volontaires », non sans avoir le cœur bien serré. J’apprenais par un journal russe, qu’on venait d’acquitter une femme qui avait assassiné son mari. Le crime était clair, prouvé. Elle l’avouait elle-même. Et le verdict était : non coupable ! Je lisais qu’un jeune homme avait forcé un coffre-fort et s’en était approprié le contenu. Il était, disait-on, fort amoureux d’une femme pour laquelle il lui fallait, coûte que coûte, trouver de l’argent. Celui-là aussi était déclaré non coupable ! Encore eussè-je admis tant d’indulgence, si ces arrêts avaient été dictés par une compassion justifiée, par une pitié de bon aloi !… Mais là, il m’était impossible de voir une seule raison qui militât en faveur d’un acquittement. Je me sentais péniblement impressionné. La Russie, tout à coup, me fit l’effet d’un marécage caché par une couche de terre, sur laquelle on a pensé pouvoir construire un palais. Le terrain en semble ferme, uni, quand il est en réalité fragile comme une mince croûte de glace : aussitôt qu’on y pose le pied, on tombe dans un gouffre boueux. Depuis longtemps, je suis de retour dans mon pays, et mon inquiétude ne m’a pas quitté.

Je me demande si ces jurés sont vraiment des êtres miséricordieux, et voilà la vraie question : ne riez pas de l’importance que je lui accorde. La vraie pitié peut toujours s’expliquer par une raison quelconque ; sans cette explication, il n’y a que malentendus et ténèbres.

Voyons ! Un mari accable sa femme de mauvais traitements, la martyrise comme il ne martyriserait pas un chien, la tue ou l’estropie pour de longues années. Supposons qu’elle ne succombe pas aux sévices du scélérat, mais que, désespérée, après avoir été sur le point de recourir au suicide, la malheureuse, affolée, aille demander secours au tribunal du village. Là, on l’envoie promener en lui disant avec indifférence : « Tâchez de vivre en meilleur accord avec votre mari ! » Et cette histoire-là n’est pas de pure fantaisie ; on l’a lue dans tous les journaux, et l’on doit s’en souvenir encore. La femme sans protection, ne sachant plus à qui s’adresser, malade de terreur, se pend. On juge le mari et on le trouve digne d’indulgence !

Longtemps, j’ai été hanté par la scène qui a dû se jouer entre la femme et le mari. Elle me hante encore.

Je me figure très bien le mari : on a écrit qu’il était de haute taille, robuste, de forte corpulence. Les témoins ont affirmé qu’il était naturellement cruel.

Il lui arrivait d’attraper une poule et de la pendre par les pattes, la tête en bas, pour s’amuser. Il raffolait de cette distraction. Il frappait sa femme avec tout ce qui lui tombait sous la main, corde ou bâton. Un jour, il lève une lame du parquet de sa maison, passe les jambes de sa femme par l’ouverture ainsi obtenue, puis cale solidement là-dedans les tibias de sa prisonnière. Quand il la voit bien fixée au plancher, il prend la première chose venue, pesante bien entendu, et frappe et frappe ! Je crois qu’il n’aurait jamais pu dire pourquoi il battait ainsi sa femme. Je me doute pourtant de la vraie raison. Il la massacrait de coups pour le motif qui lui faisait pendre la poule la tête en bas : pour son plaisir ! Il lui était aussi fort agréable de la voir souffrir de la faim. Il lui montrait le pain sur la table et lui disait : « Ça, c’est mon pain, à moi tout seul ; tâche d’y toucher ! » N’était-ce pas assez joli ! La malheureuse allait alors mendier avec son enfant de dix ans. Si on lui donnait quelque chose, elle mangeait, sinon elle crevait de faim. Avec cela le tyran la forçait à travailler… Et elle obéissait à tout, sans protestation… Je crois voir aussi le visage et le corps de cette pauvre créature : Je me l’imagine toute petite et maigre comme un clou. J’ai remarqué que les gros hommes, très grands, ont souvent une sorte de goût brutal pour les petites femmes minces. Il me semble me rappeler qu’elle était enceinte, sur les derniers temps. Mais il manque encore un trait à mon tableau : Avez-vous vu parfois un moujik battre sa femme ? Moi, j’ai vu cela ! L’excellent homme fustige le plus souvent sa justiciable à l’aide d’une corde, d’un ceinturon, de n’importe quoi de contondant. (Dame ! Le moujik est privé de tous plaisirs esthétiques : le théâtre, la littérature, la musique, lui sont refusés. Il faut bien qu’il remplace tout cela par quelque chose !) Après avoir bien calé les jambes de sa femme dans le vide du parquet, notre moujik y allait sans doute d’abord méthodiquement, presque nonchalamment, d’après un rythme à lui. Puis il tapait plus fort, à grands coups réguliers, sans écouter les cris et les prières de l’infortunée ou, pour mieux dire, il les écoutait avec une délectation de dilettante. (Sans cela pourquoi, diable, l’aurait-il battue ?) Comme nos sorts, dans cette vie, nous sont bizarrement distribués ! Une toute petite erreur dans la répartition des destinées, et cette femme pouvait être Juliette, Béatrice ou Gretchen. Elle pouvait être grande par la naissance ou par la beauté, vivre l’existence d’une de ces héroïnes que rêvent les poètes. Et voici que l’on fouette comme un animal fautif Juliette, Béatrice ou Gretchen ! Les coups pleuvent, assénés de plus fort en plus fort ; le moujik commence à goûter une jouissance raffinée. Les cris éperdus de la martyre l’enivrent comme un alcool.

— Oh ! je te laverai les pieds et boirai ensuite l’eau du baquet ! hurle douloureusement Béatrice, d’une voix qui n’a plus rien d’humain… puis elle s’affaiblit, cesse de crier, gémit, soupire à peine ; elle perd la respiration, et les coups pleuvent, de plus en plus pressés, de plus en plus violents.

Tout d’un coup, l’homme jette la courroie, saisit un bâton, un pieu, — ce qu’il rencontre, — brise le pieu sur le dos de la fustigée !… Allons ! En voilà assez ! Notre homme s’éloigne de sa victime, se met à table, pousse un « ouf » de soulagement et commence à boire son kvass. La petite fille tremble sur sa couche, se cache sous la couverture ! Elle a entendu les cris de sa mère… Le moujik s’en va boire ailleurs…

Au matin la femme s’éveille, se lève, geignant à chaque pas qu’elle fait, va traire les vaches, puiser de l’eau et se remet à l’ouvrage. Et l’homme, qui reparaît à ce moment lui dit d’une voix lente, grave, majestueuse :

— Surtout ne touche pas au pain : c’est mon pain !

À la fin, il paraîtrait qu’il plaisait au moujik de pendre sa femme la tête en bas, comme la poule. Il la laissait pendue, s’asseyant sur un banc, mangeait son gruau, mangeait encore… puis, comme pris d’un remords, courait vite ramasser la courroie et s’approchant de la suppliciée, recommençait à la battre. La fillette tremblait toujours, cachée sous la couverture. Elle sortait la tête de temps en temps de son abri et regardait avec effroi son père rouant de coups sa mère pendue, dont les cheveux balayaient le plancher…

La mère s’est tuée un beau matin de mai… Sans doute, cette fois, on l’avait trop battue la veille. Les mauvais traitements, les supplices, l’avaient rendue folle. Quelques jours avant d’en finir, elle avait été trouver les juges du village, et voici ce que ces braves gens lui avaient répondu :

— Vivez en meilleur accord avec votre mari !

Tandis qu’elle se passait le nœud coulant autour du cou, puis tandis qu’elle râlait, la fillette lui criait de son coin :

— Maman ! maman ! Pourquoi t’étrangles-tu ?

Ensuite la pauvre petite s’approchait avec effroi de la morte, l’appelait, — revenait plusieurs fois la regarder, — jusqu’au moment où le père revint.

Maintenant voici le bourreau devant le tribunal, toujours gros, grave, réfléchi.

Il nie tout. Il laisse même tomber cette parole qui vaut une perle : « Nous vivions comme deux âmes sœurs ! »

Les jurés sortent, puis reviennent après une courte délibération :

— « Coupable ! » prononcent-ils ; « mais avec circonstances atténuantes ! »

Notez que la fillette avait témoigné contre son père. Elle avait tout dit et l’on assure que les assistants pleuraient. Si les jurés n’avaient pas accordé de circonstances atténuantes, le monstre aurait été au bagne, en Sibérie ; on en eût fait un déporté à vie ; mais les choses se sont passées de telle sorte qu’il en sera quitte pour huit mois de prison. Après cela il rentrera chez lui et pourra demander quelques comptes à la petite fille qui, pleurant sa mère, a témoigné contre lui. Notre moujik aura encore quelqu’un à pendre par les jambes !…

Attendez ! Je vais vous raconter une autre histoire :

Il y a quelques années, avant l’institution des tribunaux nouveau modèle, je lus dans les journaux les faits suivants : Une femme avait un enfant d’un an à quatorze mois. À cet âge, ces petits font leurs dents et naturellement sont malades, souffrent, pleurent, ont besoin de soins continuels. Sans doute l’enfant ennuyait-il sa mère obligée de le porter, de le veiller sans cesse alors qu’elle avait beaucoup d’ouvrage d’un autre côté. Toujours est-il qu’elle s’impatienta d’être sans cesse gênée dans son travail par le malheureux petit être. On ne saurait admettre que la mauvaise humeur qu’elle en éprouva l’ait poussée à le battre : il est si affreux de maltraiter une créature sans défense ! Et que peut comprendre un enfant de quatorze mois ! Aussi ne le frappa-t-elle point. Mais le samovar bouillait dans la chambre. Un jour, exaspérée, elle mit la main de l’enfant sous le robinet du samovar, qu’elle ouvrit. Elle tint la petite main sous l’eau bouillante pendant plus de dix secondes. C’est un fait qui a été confirmé. Eh bien ! au tribunal, après une courte délibération, les jurés accordèrent à cette mère des circonstances atténuantes !

Je demande aux autres mères ce qu’elles pensent de cela ! Vous entendez d’ici l’avocat :

« Messieurs les jurés, il est certain que de pareils traitements ne sont pas des plus humains. Mais voyez bien l’affaire comme elle se présente. Imaginez-vous le milieu. Revivez par la pensée la vie de cette malheureuse femme si pauvre, si accablée de travail, si dénuée de ressources qu’elle ne pouvait même louer une servante ! Ne comprenez-vous pas que, dans un pareil enfer, un mouvement de fureur bien explicable, etc., etc… »

Certes je suis le premier à reconnaître que l’ordre des avocats, partout respecté à juste titre, accomplit une haute, une pieuse mission. Mais considérons un instant cette mission à un autre point de vue. N’arrive-t-il pas qu’elle consiste trop souvent à mentir, à parler contre sa conscience, à tout subordonner, même de la façon la plus monstrueuse, à l’intérêt du client ? Non, vraiment, ce n’est pas pour rien qu’ils se font payer, les avocats !

— Mais voyons ! s’exclame tout à coup cette voix moqueuse que nous avons déjà naguère entendue. Tout ce que vous nous racontez là est de pure fantaisie ! Jamais les jurés n’ont prononcé de pareils verdicts. Jamais un avocat n’a tenu un langage aussi révoltant. Vous venez d’inventer tout cela de toutes pièces !

Non, je n’ai pas inventé cela, pas plus que je n’ai inventé ce drame de la femme pendue par les pieds, pas plus que je n’ai inventé ces paroles : « C’est mon pain ! » Ni l’exclamation de la fillette : « Maman, pourquoi t’étrangles-tu ? » Tout cela c’est presque la même chose que la petite main tenue sous l’eau bouillante.

… « L’ignorance, messieurs, plaidera l’avocat, messieurs, ayez pitié, c’est la faute du milieu !… »

Mais, bon Dieu ! il y a des millions de paysans russes victimes du même milieu, et ils ne s’amusent pas tous à pendre leurs femmes par les pieds !

IV


UN CHAPITRE PERSONNEL


Plus d’une fois on m’a poussé à écrire mes souvenirs littéraires. Je ne sais pas si je le ferai. Ma mémoire devient paresseuse, puis c’est triste de se souvenir ! En général j’aime peu me souvenir. Quelquefois, cependant, tels épisodes de ma carrière littéraire se présentent d’eux-mêmes à ma mémoire avec une incroyable netteté. Voici, par exemple, quelque chose qui me revient. Un matin de printemps j’étais allé voir Iégor Petrovitch Kovalesky. Mon roman Crime et Châtiment, qui était alors en voie de publication dans le Messager russe, l’intéressait beaucoup. Il se mit à m’en féliciter chaudement et me parla de l’opinion qu’en avait un ami dont je ne puis ici donner le nom, mais qui m’était très cher. Sur ces entrefaites se présentèrent, l’un après l’autre, deux éditeurs de revues. L’un de ces périodiques a acquis depuis un nombre de lecteurs généralement inconnu des revues russes, mais alors elle était tout au début de sa fortune. L’autre, au contraire, achevait déjà une carrière naguère glorieuse ; mais son éditeur ignorait que son œuvre dût si tôt prendre fin. Ce dernier m’emmena dans une autre pièce où nous demeurâmes en tête-à-tête. Il s’était montré en plusieurs occasions assez amical à mon égard, bien que notre première rencontre eût été orageuse. Une fois, entre autres, il m’avait montré des vers de lui, les meilleurs qu’il eût écrits, et Dieu sait si son apparence suggérait l’idée que l’on se trouvât en présence d’un poète et surtout d’un amer et douloureux poète ! Quoi qu’il en soit, il entama ainsi la conversation :

— Eh bien ! Nous vous avons un peu arrangé, dans ma revue, à propos de Crime et Châtiment !

— Je sais, je sais… répondis-je.

— Et savez-vous pourquoi ?

— Question de principe, sans doute.

— Pas du tout, c’est à cause de Tchernischevsky. Je demeurai stupéfait.

— M. N…, reprit-il, qui vous a pris à partie dans son article, est venu me trouver pour me dire : son roman est bon, mais, voilà deux ans, il n’a pas craint d’injurier un malheureux déporté et de le caricaturer. Je vais éreinter son roman.

— Bon ! voilà les niaiseries qui recommencent au sujet du Crocodile, m’écriai-je, comprenant tout de suite de quoi il s’agissait. Mais avez-vous lu ma nouvelle intitulée le Crocodile ?

— Non, je ne l’ai pas lue.

— Mais tout cela provient d’une série de potins idiots. Mais il faut tout l’esprit et tout le discernement d’un Boulgarine pour trouver dans cette malheureuse nouvelle la moindre allusion à Tchernischevsky. Si vous saviez comme tout cela est bête ! Jamais je ne me pardonnerai, pourtant, de n’avoir pas, il y a deux ans, protesté contre cette stupide calomnie dès qu’elle a été lancée…

Et jusqu’ici je n’ai pas encore protesté. Un jour je n’avais pas le temps, un autre jour je trouvais le clapot par trop méprisable. Cependant, cette bassesse que l’on m’attribue est devenue un grief contre moi pour bien des gens. L’histoire a fait son chemin dans les journaux et revues, a pénétré dans le public et m’a valu plusieurs désagréments.

Il est temps de m’expliquer là-dessus. (Mon silence finirait par confirmer cette légende.)

J’ai rencontré pour la première fois Nicolas Gavrilovitch Tchernischevsky en 1859, pendant la première année qui suivit mon retour de Sibérie ; je ne me rappelle plus ni où ni comment. Dans la suite nous nous sommes retrouvés ensemble, mais pas très fréquemment ; nous ne causions guère, mais chaque fois nous nous sommes tendu la main. Herzen me disait que sa personne et ses manières lui avaient produit une fâcheuse impression. Mais moi j’avais de la sympathie pour lui.

Un matin je trouvai à ma porte un exemplaire d’une publication qui paraissait assez fréquemment alors. Cela s’appelait la Jeune Génération. Rien n’était plus inepte et révoltant. J’en fus agacé toute la journée.

Vers cinq heures du soir j’allais chez Nicolas Gavrilovitch. Il vint lui-même m’ouvrir la porte, me fit un accueil très gracieux et m’emmena dans son cabinet de travail.

Je tirai de ma poche la feuille que j’avais trouvée le matin et demandai à Tchernischevsky :

— Nicolas Gavrilovitch, connaissez-vous cela ?

Il prit la feuille comme une chose parfaitement ignorée de lui et en lut le texte. Il n’y en avait, cette fois, qu’une dizaine de lignes.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? me demanda-t-il en souriant légèrement.

— Hein ? Sont-ils bêtes ces gens-là ? fis-je. N’y aurait-il aucun moyen de les faire renoncer à ce genre de plaisanteries ?

— Mais vous figurez-vous que j’aie quoi que ce soit à faire avec eux, que je collabore à leurs sottises ?

— J’étais parfaitement certain du contraire, et je crois inutile de vous l’affirmer. Mais il me semble qu’on devrait les dissuader de continuer leur publication. Je sais bien que vous n’avez rien à faire avec les rédacteurs de cette feuille, mais vous les connaissez un peu, et votre parole a, pour eux, beaucoup de poids ; ne pourriez-vous ?…

— Mais je ne connais aucun d’entre eux.

— Ah ! du moment que vous me le dites !… Mais est-il nécessaire de leur parler directement ?… Est-ce qu’un blâme écrit venant d’un homme dans votre situation ?…

— Bah ! ça ne produira aucun effet. Tout cela est inévitable…

— Pourtant ils nuisent à tout et à tous…

À ce moment survint un nouveau visiteur, et je partis. J’étais parfaitement convaincu que Tchernischevsky n’était aucunement solidaire des mauvais plaisants. Il m’avait très bien reçu et vint bientôt me rendre ma visite. Il passa près d’une heure chez moi, et je dois dire que j’ai rarement vu de caractère plus doux et plus aimable que le sien. Rien ne m’étonnait plus que de l’entendre traiter, dans certains milieux, d’homme dur et insociable. Il m’était évident qu’il désirait se lier avec moi, et je n’en étais nullement fâché. Bientôt je dus me rendre à Moscou ; j’y passai neuf mois, et naturellement mes relations avec Tchernischevsky en restèrent là.

Un beau jour j’appris l’arrestation, puis la déportation de Nicolas Gavrilovitch sans en connaître les motifs, que j’ignore encore à l’heure qu’il est.

Il y a un an et demi, j’eus l’idée d’écrire un conte humoristico-fantastique dans le genre du Nez, de Gogol. Jamais je n’avais rien écrit dans cette note. Ma nouvelle ne voulait être qu’une plaisanterie littéraire. J’avais là quelques situations comiques à développer. Bien que tout cela soit sans grande importance, je donnerai ici le sujet de mon conte, pour que l’on comprenne les conclusions qu’on en tira :

« On voyait en ce temps-là, dit ma nouvelle, à Pétersbourg, un Allemand qui exhibait un crocodile moyennant finance. Un fonctionnaire pétersbourgeois voulut, avant son départ pour l’étranger, aller jouir de ce spectacle en compagnie de sa jeune femme et d’un ami. Ce fonctionnaire appartenait à la classe moyenne ; il avait quelque fortune, était encore jeune, plein d’amour-propre, mais aussi bête que ce fameux « Major Kovalov qui avait perdu son nez ». Il se croyait un homme remarquable et, bien que médiocrement instruit, se considérait comme un génie. Dans l’administration il passait pour être le plus nul que l’on pût trouver. Comme pour se venger de ce dédain, il avait pris l’habitude de tyranniser l’ami qui l’accompagnait partout et de le traiter en inférieur. L’ami le haïssait, mais supportait tout à cause de la jeune femme qu’il aimait infiniment. Or, tandis que cette jolie personne, qui appartenait à un type tout à fait pétersbourgeois — celui de la coquette de la classe moyenne, — tandis que cette jolie personne s’ébahissait des grâces des singes que l’on montrait en même temps que le crocodile, son génial époux faisait des siennes. Il réussit à réveiller et à agacer le crocodile jusque-là endormi et aussi frétillant qu’une bûche. Le saurien ouvrit une énorme gueule et engloutit le mari. Ce grand homme, par le plus étrange des hasards, n’avait souffert aucun dommage et, par un effet de son gâtisme, se trouva merveilleusement bien dans l’intérieur du crocodile. L’ami et la femme, qui le savaient sauf, l’ayant entendu vanter son bonheur dans le ventre de son reptile, allèrent faire des démarches auprès des autorités pour obtenir la délivrance de l’explorateur involontaire. Pour cela, il fallait d’abord tuer le crocodile, puis le dépecer délicatement pour en extraire le grand homme. Mais il convenait d’indemniser l’Allemand, propriétaire du saurien. Ce Germain commença par se mettre dans une colère formidable. Il déclara en jurant que son crocodile mourrait sûrement d’une indigestion de fonctionnaire. Mais il comprit bientôt que le brillant bureaucrate avalé sans avoir été endommagé pourrait lui procurer de fortes recettes dans toute l’Europe. Il exigea, en échange de son crocodile, une somme considérable, plus le grade de colonel russe. Pendant ce temps les autorités étaient en peine, car, de mémoire de rond-de-cuir, on n’avait jamais vu un cas pareil. Aucun précédent !…

Puis on soupçonna le fonctionnaire d’être entré dans le corps du crocodile pour causer des ennuis au Gouvernement : Ce devait être un subversif « libéral » !

Cependant, la jeune femme trouvait que sa situation de « presque veuve » ne manquait pas d’intérêt. L’époux avalé venait — au travers de la carapace du crocodile, — de confier à son ami qu’il préférait infiniment son séjour dans intérieur du saurien à sa vie de fonctionnaire. Sa villégiature dans le ventre d’une bête féroce attirait enfin sur lui l’attention qu’il sollicitait en vain quand il vaquait à ses occupations bureaucratiques. — Il insista pour que sa femme donnât des soirées dans lesquelles son tombeau vivant apparaîtrait. Tout Pétersbourg viendrait à ces soirées, et tous les hommes d’État invités s’ébahiraient du phénomène. Lui, l’intéressant « avalé » parlerait, toujours au travers de la cuirasse squameuse du crocodile, ou mieux par la gueule du monstre : il conseillerait ses chefs, il leur montrerait ses capacités. À l’insidieuse question de son ami, qui lui demandait ce qu’il ferait s’il était un beau jour évacué de son cercueil d’une façon ou d’une autre… il répondit qu’il serait toujours en garde contre une solution trop conforme aux lois de la nature… et qu’il résisterait !

La femme était de plus ou plus charmée de son rôle de fausse veuve : tout le monde lui témoignait de la sympathie ; le chef direct de son mari lui rendait de fréquentes visites, faisait des parties de cartes avec elle, etc…

Ici se terminait le premier épisode de ma nouvelle, que je laissai inachevée, mais que je reprendrai un jour ou l’autre.

Voici pourtant le parti que l’on a tiré de cette plaisanterie :

À peine ce que j’avais écrit de ce récit eût-il paru dans la revue l’Époque (c’était en 1865), que le journal la Voix (Goloss), se livra aux plus étranges commentaires au sujet de la nouvelle. Je ne me souviens plus exactement du texte du factum, mais son rédacteur s’exprimait à peu près comme il suit au début de son article :

« C’est en vain que l’auteur du « Crocodile » s’exerce à un genre d’humour nouveau pour lui : il n’en recueillera ni l’honneur ni les profits qu’il escompte, etc. » ; puis, après m’avoir infligé quelques piqûres d’amour-propre assez venimeuses, le revuiste recourait à des accusations embrouillées, certainement perfides, mais incompréhensibles pour moi. Une semaine plus tard, je rencontrai M. N. N…, qui me dit : « Savez-vous ce que l’on pense en divers milieux ? Eh bien, on affirme que votre « Crocodile » n’est qu’une allégorie : il s’agit de la déportation de Tchernischevsky, n’est-ce pas ? » Tout abasourdi d’une pareille interprétation, je jugeai cependant négligeable une opinion aussi fantaisiste : Un bruit semblable ne pouvait avoir d’écho. Pourtant, je ne me pardonnerai jamais ma négligence et mon dédain en cette occurrence, car cette sotte invention n’a fait que prendre corps et s’embellir ; mon silence même a encouragé les commentateurs. « Calomniez ! Calomniez ! Il en restera toujours quelque chose ! »

Où donc est l’allégorie ? Ah ! sans doute, le crocodile représente la Sibérie, et le fonctionnaire présomptueux et nul n’est autre que Tchernischevsky. Il a été avalé par le crocodile sans renoncer à l’espoir de faire la leçon à tout le monde. L’ami faible et tyrannisé par lui symbolise son entourage qu’il passait pour régenter. La femme jolie, mais sotte, qui se réjouissait de sa situation de pseudo-veuve, c’est… Mais ici nous entrons dans des détails si malpropres que je ne veux pas me salir en continuant l’explication de l’allégorie. Et pourtant c’est peut-être cette dernière allusion qui a eu le plus de succès. J’ai des raisons pour le croire.

Alors on a supposé que moi, ancien forçat, j’ai eu non seulement la bassesse de m’égayer en songeant à la situation d’un malheureux déporté, mais encore la lâcheté de rendre ma joie publique en écrivant à ce propos une pasquinade injurieuse ! Mais sur quel terrain se place-t-on pour m’accuser d’une telle vilenie ! Mais apportez-moi n’importe quelle œuvre ; prenez-en dix lignes, et avec un peu de bonne volonté vous pourrez expliquer au public qu’on a voulu batifoler au sujet de la guerre franco-allemande, se payer la tête de l’acteur Gorbounov ou se livrer à toutes les stupides plaisanteries qu’il vous plaira de prêter !

Rappelez-vous dans quel esprit les censeurs examinaient les manuscrits d’auteurs au cours des années quarante. Il n’y avait pas une ligne, pas une virgule, où ces hommes perspicaces ne découvrissent une allusion politique. — Ira-t-on dire que je haïssais Tchernischevsky ? Mais j’ai montré que nos rapports ont toujours été affectueux ! Donnez-moi au moins une des raisons que j’aurais pu avoir pour lui garder rancune de quoi que ce fût ? Tout cela est mensonge.

Voudrait-on insinuer que j’ai eu l’espoir de gagner quelque chose en « haut lieu » le jour où j’ai publié cette bouffonnerie à double sens ? C’est me dire que j’ai vendu ma plume et personne ne prouvera cela !

Si l’on vient me dire que je me suis cru tout permis à cause de certaines affaires de famille qui ne regardaient que Tchernischevsky, j’éviterai soigneusement de me défendre d’avoir eu une pensée aussi abjecte, car, je le répète, ma défense même me salirait.

Je suis bien fâché de m’être laissé entraîner à parler de faits personnels. Voilà ce que c’est que d’aller chercher ses souvenirs littéraires. Cela ne m’arrivera plus.



V


BOBOK


Cette fois, je feuillette le « Carnet » d’une autre personne. Il ne s’agit plus de moi, du tout ; il est question de quelqu’un dont je ne suis aucunement solidaire, et toute préface plus longue me paraît inutile.


Carnet de « la personne ».


Semion Ardalionovitch me dit avant-hier :

— Ivan Ivanitch, ne t’arrive-t-il jamais d’être ivre ?

Singulière question, dont, pourtant, je ne m’offensai pas. Je suis un homme placide que certaines gens veulent faire passer pour fou. — Naguère un peintre a désiré faire mon portrait. J’ai consenti à poser et la toile a été admise dans une exposition. Quelques jours après, je lisais dans un journal qui parlait de ce portrait : « Allez voir ce visage maladif et convulsé qui semble celui d’un candidat à la folie… » Je ne m’en vexai en rien. Je n’ai pas assez de valeur comme littérateur pour devenir fou à force de talent. J’ai écrit une nouvelle : on ne l’a pas insérée. J’ai écrit un feuilleton : on l’a refusé. J’ai porté ce feuilleton à beaucoup de directeurs de journaux : on n’en a voulu nulle part.

— Ce que vous écrivez manque de sel, m’a-t-on dit.

— « De quel genre de sel ? ai-je demandé un peu ironiquement. De sel attique ? »

On ne m’a pas compris du tout. Alors, le plus souvent, je traduis des livres français pour nos éditeurs. Je rédige aussi des réclames pour les négociants : « Acheteurs, attention ! Procurez-vous cet article rare : le thé rouge des plantations de… »

Pour un panégyrique de feu Piotr Matveievitch, j’ai reçu une assez forte somme. J’ai composé l’Art de plaire aux Dames, commandé par un éditeur. J’ai fabriqué environ soixante livres de ce genre dans ma vie. J’ai l’intention de faire un recueil des mots spirituels de Voltaire, mais j’ai peur que cela ne paraisse un peu fade chez nous. Et voilà toute mon histoire d’écrivain. Ah ! j’oubliais que j’ai envoyé plus de quarante lettres à divers journaux et revues pour réformer le goût littéraire de mon pays et dépensé ainsi je ne sais combien de roubles en affranchissements.

Je pense que le peintre a fait mon portrait, bien moins à cause de ma réputation littéraire que dans le but de peindre une chose assez rare : un homme pourvu de deux grains de beauté symétriquement posés sur le front. Je suis, à ce point de vue, une sorte de phénomène, et voilà bien nos peintres d’à présent : ils n’ont plus d’idées, alors ils recherchent les singularités. Et comme ils sont bien réussis, mes grains de beauté, sur le portrait ! Ils vivent, ils sont parlants ! C’est cela qu’on appelle le réalisme, aujourd’hui.

Pour ce qui est de la folie, je crois qu’on a suivi une mode de l’année dernière. Il était alors de bon goût de trouver la plupart des écrivains fous. On ne voyait dans les journaux que des phrases de ce genre : « Un tel a beaucoup de talent ; malheureusement cette variété de talent le conduira, que disons-nous ? l’a conduit tout droit à la folie. »

Quoi qu’il en soit, un ami est venu me voir hier, et ses premiers mots ont été : « Tu sais, ton style change ; tu deviens obscur, embrouillé ! »

Mon ami a raison. Et non seulement je vois mon style changer, mais encore mon esprit se modifier. Je souffre dans la tête et commence à distinguer des formes étranges, à entendre des sons bizarres. Ce ne sont pas des voix qui parlent alors. Je ne saisis qu’une seule inflexion de voix. : c’est comme si quelqu’un placé près de moi répétait souvent : « Bobok ! bobok ! bobok ! »

Qu’est-ce que ça peut bien être que Bobok ?


─────────


Pour me distraire, je suis allé à un enterrement. Un parent éloigné à moi, un conseiller privé… J’ai vu la veuve et ses cinq filles, toutes vieilles demoiselles : cinq filles, ça doit coûter cher, rien qu’en souliers ! Le défunt avait d’assez jolis appointements, mais, à présent, il faudra se contenter d’une pension de veuve. On me recevait plutôt mal dans cette famille. Tant pis ! J’ai accompagné le corps jusqu’au cimetière. On s’est écarté de moi : on trouvait, sans doute, ma tenue trop peu luxueuse. — Au fait, il y avait bien vingt-cinq ans que je n’avais mis le pied dans un cimetière ; ce sont des endroits déplaisants. D’abord, il y a l’odeur !… On a porté à ce cimetière, ce jour-là, une quinzaine de morts. Il y a eu des enterrements de toutes classes ; j’ai même pu admirer deux beaux corbillards : l’un amenait un général, l’autre une dame quelconque. J’ai aperçu beaucoup de figures tristes, d’autres qui affectaient la tristesse et surtout une quantité de visages franchement gais. Le clergé aura fait une bonne journée. Mais l’odeur, l’odeur !… Je ne voudrais pas être prêtre et avoir toujours affaire dans ce cimetière-là.

J’ai regardé les visages des morts sans trop m’approcher. Je me méfiais de mon impressionnabilité. Il y avait des faces bonasses, d’autres très désagréables. Le plus souvent ces défunts ont un sourire pas bon du tout ; je n’aime guère à contempler ces grimaces. On les revoit en rêve.

Pendant le service funèbre, je sortis un moment : la journée était grise ; il faisait froid, mais nous étions déjà en octobre ; j’ai erré parmi les tombeaux. Il y en a de divers styles, de diverses catégories : la troisième catégorie coûte trente roubles. C’est décent et pas cher. Ceux des deux premières classes se trouvent, les uns dans l’église, les autres sous le parvis. Mais ça coûte un argent fou.

Dans ceux de la troisième catégorie, on a enterré aujourd’hui six personnes, dont le général et la dame quelconque. J’ai regardé dans les tombeaux : c’était horrible. Il y avait de l’eau dedans, de l’eau verte !

Après cela je suis encore sorti une fois, pendant le service. J’ai été hors du cimetière ; tout près, il y a un hospice et, presque à côté, un restaurant. Ce restaurant n’est pas mauvais, on peut y manger sans être empoisonné. Dans la salle j’ai rencontré beaucoup de ceux qui avaient accompagné les enterrements. Il régnait là-dedans une belle gaîté, une animation amusante. ― Je me suis assis, j’ai mangé et j’ai bu.

Ensuite je suis retourné prendre ma place dans l’église et plus tard j’ai aidé à porter le cercueil jusqu’au tombeau. Pourquoi les morts deviennent-ils si lourds dans leurs bières ? On dit que c’est à cause de l’inertie des cadavres ; on raconte encore un tas d’inepties de cette force.

Je n’ai pas assisté au repas mortuaire ; je suis fier. Si les gens ne me reçoivent que quand ils ne peuvent faire autrement, je n’éprouve aucun besoin de m’asseoir à leur table.

Mais je me demande pourquoi je suis resté au cimetière. Je m’assis sur une tombe et me mis à songer comme on le fait dans ces lieux-là. Pourtant ma pensée dévia bientôt. Je fis quelques réflexions au sujet de l’Exposition de Moscou, puis dissertai (en moi-même) sur l’Étonnement. Et voici ma conclusion : s’étonner à tout propos est assurément une chose bête. Mais il est encore plus bête de ne s’étonner de rien que de s’étonner de tout. C’est presque ne faire cas de rien, et le propre de l’imbécile est de ne faire cas de rien.

― « Mais moi j’ai la manie de m’intéresser à tout », me dit un jour un de mes amis. Grand Dieu ! Il a la manie de s’intéresser à tout. Que dirait-on de moi si je mettais cela dans mon article !

Je m’oubliai un peu dans le cimetière ; ce n’est pas que j’aime à lire les inscriptions tombales : c’est toujours la même chanson… Sur une pierre funéraire je trouvai un sandwich dans lequel on avait mordu. Je le jetai. Oh ! ce n’était pas du pain, c’était un sandwich ! Du reste, jeter du pain, est-ce un péché ou un demi-péché ? Il faudra que je consulte l’Annuaire de Souvarine.

Je suppose que je demeurai assis trop longtemps, si longtemps que je crois bien avoir fini par me coucher sur la longue pierre d’un sépulcre… Alors, je ne sais comment cela commença, mais sûrement j’entendis des bruits. D’abord je n’y pris pas garde, puis les bruits se transformèrent en conversation, en une conversation tenue à voix basses, à voix sourdes, comme si chacun des interlocuteurs s’était mis un coussin sur la bouche. Je me redressai et me pris à écouter avec attention.

― Excellence, disait l’une des voix, c’est absolument impossible. Vous avez déclaré cœur, j’ai whist, et tout d’un coup vous avez sept en carreau. Il fallait déclarer votre carreau d’abord.

― Mais si je joue cœur, où sera l’intérêt du jeu ?

― Rien à faire sans garantie, Excellence. Il faut un mort.

― Eh ! un mort, ça ne se trouve pas ici !

Singulières paroles, vraiment étranges et inattendues ! Mais il n’y avait pas de doute à conserver : les voix sortaient bien des tombeaux. Je me penchai et lus sur la dalle de l’une des sépultures cette inscription :

« Ici repose le corps du général Pervoïedov, chevalier de tels et tels ordres. Mort en août… 57. Repose-toi, chère cendre, jusqu’au glorieux matin… »

Sur l’autre il n’y avait rien de gravé. ― La tombe était assurément celle d’un nouvel habitant du cimetière. L’inscription n’était pas encore, probablement, rédigée au gré de la famille. Pourtant, si étouffée que fût la voix du mort, je jugeai, ― car je suis perspicace, ― que ce devait être un conseiller de cour.

― Oh ! oh ! oh ! entendis-je encore. Cette fois j’étais sûr que c’était une nouvelle voix qui partait d’une distance d’au moins cinq sagènes du tombeau du général. Je regardai la sépulture d’où filtrait la nouvelle voix. On devinait que la fosse était encore fraîche. La voix devait être, à en juger par sa rudesse, une voix tout à fait peuple.

― Oh ! oh ! oh !

Et cela recommença et recommença.

Tout à coup éclata la voix claire, hautaine et méprisante d’une dame, évidemment de haut parage : « C’est révoltant de se trouver nichée à côté de ce boutiquier ! »

― Pourquoi diable ! vous êtes-vous couchée là, alors ? répondit l’autre.

― On m’y a fourrée bien malgré moi… C’est mon mari… Oh ! affreuses surprises de la Mort ! Moi qui ne vous aurais approché, de mon vivant, ni pour or ni pour argent, me voici à vos côtés parce qu’on n’a pu payer pour moi que le prix de la « troisième catégorie » !

― Ah ! je vous reconnais à la voix. Il y avait, dans le tiroir de ma caisse, une jolie note à vous réclamer !

― C’est un peu fort et assez bête de venir ici réclamer le payement d’une facture. Retournez là-haut faire vos plaintes à ma nièce : c’est mon héritière.

― Mais par où passerai-je, à présent ? Nous voici bien finis tous les deux, morts tous deux en état de péché, égaux devant Dieu jusqu’au jugement dernier.

― Égaux au point de vue des péchés, mais non autrement, riposta dédaigneusement la dame. Et n’essayez pas de faire la conversation avec moi, je ne le souffrirais pas.

― Oh ! oh ! oh ! clama encore la voix rude. Toutefois le boutiquier obéit à la dame.

― Ah ! fit le « conseiller », il lui cède ici-même ?

― Et pourquoi, dit le général, n’obtempérerait-il pas ?

― Mais Votre Excellence ignore donc qu’ici les choses ne se passent pas comme dans le monde que nous avons quitté ?

― Et comment se passent-elles donc ?

― Il n’y a plus de rang ni d’égards dus, chez nous, maintenant, puisqu’on affirme que nous sommes morts.

― Quand nous serions mille fois plus morts, il n’en faudrait pas moins de préséances, un ordre social !

Ces gens-là me consolèrent. Si l’on n’est pas amis dans ce funèbre sous-sol, que peut-on demander à l’étage supérieur ?

Je continuai à écouter.

____________


— Non ! moi, je vivrai ! Non ! Je vous dis que je vivrai ! cria une autre voix encore inentendue qui partait de l’espace qui séparait la tombe du général de celle de la dame susceptible.

— Entendez-vous, Excellence ? C’était la voix du conseiller. Voilà notre homme qui recommence ! Tantôt il passe des trois jours sans souffler mot, tantôt il nous assomme continuellement de sa phrase bête : « Non ! moi je vivrai ! » il est là depuis le mois d’avril et il en revient toujours à déclarer qu’il va vivre !

— Vivre ici ! Dans ce lieu lugubre !

— Il est vrai que l’endroit manque de gaîté, Excellence. Aussi, si vous voulez, pour nous distraire, nous allons taquiner un peu Avdotia Ignatievna, notre susceptible voisine.

— Pas moi ! Je ne puis souffrir cette hautaine pimbêche.

— C’est moi qui ne puis vous supporter ni l’un ni l’autre ! s’écria la pimbêche. Vous êtes assommants tous les deux. Vous ne ressassez que des niaiseries. Voulez-vous, général, que je vous raconte quelque chose d’intéressant ? Je vous dirai comment un de vos domestiques vous a chassé de dessous un certain lit, avec un balai…

— Exécrable créature que vous êtes ! grinça le général.

— Oh ! petite mère Avdotia Ignatievna ! s’écria le boutiquier, tirez-moi d’un doute, je vous en prie ! Suis-je victime d’une horrible illusion ou est-elle réelle, l’atroce odeur qui m’empoisonne !

— Encore vous ! Mais c’est vous qui dégagez une affreuse puanteur quand vous vous retournez…

— Je ne me retourne pas, ma chère dame, et ne puis exhaler aucune odeur. Mes chairs sont encore intactes ; je suis en parfait état de conservation… Mais au fait, ma petite mère, c’est vous qui êtes déjà un peu… touchée. Vous répandez une senteur insupportable, même pour l’endroit ! C’était par politesse que je me taisais jusqu’à présent…

— Ah ! l’être répugnant ! Il empeste et dit que c’est moi !

— Oh ! oh ! oh ! que le temps vienne bien vite du service qu’on célébrera quarante jours après ma mort ! Au moins j’entendrai tomber sur ma tombe les larmes de ma veuve et de mes enfants !

— Bah ! vous croyez que c’est sur ça qu’ils vont pleurer. Ils se boucheront le nez et se sauveront bien vite…

— Avdotia Ignatievna, dit le fonctionnaire d’un ton obséquieux, bientôt les derniers venus commenceront à parler.

— Et y a-t-il parmi eux des gens jeunes ?

— Il y a des jeunes gens, Avdotia Ignatievna. Il y a même des adolescents.

— Eh quoi ! Ils ne sont pas sortis de léthargie ? interrogea le général.

— Votre Excellence sait bien que ceux d’avant-hier ne se sont pas encore éveillés. Il y en a qui demeurent inertes des semaines entières. Hier, avant-hier et aujourd’hui on en a apporté un certain nombre. Autrement dans l’espace de dix sagènes autour de nous, tous les morts seraient de l’année dernière. Aujourd’hui, Excellence, on a enterré le conseiller privé Tarassevitch. J’ai entendu les assistants le nommer. Je connais son neveu ; celui qui conduisait le deuil a prononcé quelques paroles sur la tombe.

— Mais où est-il ?

— Tout près ; à cinq pas de vous, sur votre gauche. Si vous faisiez connaissance avec lui, Excellence ?

— Oh ! moi, faire la première démarche ?

— C’est lui qui la fera de lui-même. Il en sera même très flatté, fiez-vous en à moi, et je…

— Ah ça ! interrompit le général, qu’est-ce que j’entends là ?

— C’est la voix d’un nouveau venu, Excellence. Il ne perd pas de temps ; les morts sont plus longs que cela à se secouer d’habitude !

— On dirait la voix d’un jeune homme ? soupira Avdotia Ignatievna.

— Si je suis ici, c’est bien grâce à cette diablesse de complication qui a tout bouleversé en moi. Me voici mort et si soudainement ! gémit le jeune homme. La veille au soir encore Schultz me disait : « Il n’y a plus à craindre qu’une complication possible », et crac ! le matin j’étais mort.

— Eh bien, jeune homme, il n’y a rien à faire à cela, observa le général assez cordialement. Il semblait ravi de la présence d’un « nouveau ». Il faut en prendre votre parti et vous habituer à notre vallée de Josaphat. Nous sommes de braves gens ; c’est à l’user que vous nous apprécierez… Général Vassili Vassilievitch Pervoiedov, pour vous servir…

— J’étais chez Schultz… Mais cette sale complication de grippe quand j’avais déjà la poitrine malade !… Ç’a été d’un brusque !

— Vous dites la poitrine ? fit doucement le fonctionnaire, comme pour encourager le « nouveau ».

— Oui, la poitrine. Je crachais beaucoup. Puis, brusquement, les crachats cessent, j’étouffe et…

— Je sais, je sais… Mais si vous étiez malade de la poitrine, c’est bien plutôt à Ecke qu’à Schultz qu’il fallait vous adresser.

— Moi je voulais tout le temps me faire transporter chez Botkine et voilà que…

— Hum ! Botkine, mauvaise affaire, interrompit le général.

— Pas du tout ; j’ai entendu dire qu’il était très soigneux de ses malades…

— C’est à cause du prix des services de Botkine que le général disait cela, remarqua le fonctionnaire.

— Vous êtes dans l’erreur ! Il n’est pas cher du tout ; et scrupuleux dans ses auscultations !… Et minutieux dans la rédaction de ses ordonnances ! Voyons, messieurs, me conseillez-vous d’aller chez Ecke ou chez Botkine ?

— Qui ?… Vous ? Où cela ? Le général et le fonctionnaire se mirent à rire.

— Ô le charmant, le délicieux jeune homme. Je l’aime déjà ! s’écria, enthousiasmée, Avdotia Ignatievna. Que ne peut-on le placer à côté de moi  ?

Je compris peu cet enthousiasme. Ce « nouveau » était un de ceux que l’on avait enterrés devant moi. Je l’avais vu dans sa bière découverte. Il avait bien la plus répugnante figure qu’on pût imaginer. Il ressemblait à un poussin crevé de peur.

Dégoûté, j’écoutai ce qui se disait d’un autre côté.

──────────

Ce fut d’abord un tel tohu-bohu que je ne pus entendre tout ce qui se disait. Plusieurs morts venaient de s’éveiller d’un seul coup. Parmi eux un conseiller de cour qui entreprit bientôt le général pour lui communiquer ses impressions au sujet d’une nouvelle sous-commission nommée au ministère et d’un mouvement de fonctionnaires. Sa conversation parut intéresser énormément le général ; j’avoue que, moi-même, j’appris ainsi beaucoup de choses que j’ignorais, tout en m’étonnant de les apprendre par une semblable voie. Au même moment s’étaient éveillés un ingénieur qui, un bon moment, ne fit que bredouiller des sottises, et la grande dame qu’on avait inhumée le jour même.

Lebeziatnikov, — c’était le fonctionnaire voisin du général, — s’ébahissait de la promptitude avec laquelle ces morts retrouvaient la parole.

Peu de temps après, d’autres morts commencèrent à donner de la voix. Ceux-ci étaient des morts de l’avant-veille. Je remarquai une toute jeune fille qui ne cessait de ricaner stupidement…

— M. le Conseiller privé Tarassevitch daigne s’éveiller, annonça bientôt au général le fonctionnaire Lebeziatnikov.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ? balbutia faiblement le conseiller privé.

— C’est moi, ce n’est que moi, Excellence, reprit Lebeziatnikov.

— Que voulez-vous ? Que demandez-vous ?

— Je ne désire que prendre des nouvelles de Votre Excellence. Généralement le manque d’habitude fait qu’au début chacun ici se sent un peu à l’étroit… Le général Pervoiedov serait honoré de faire votre connaissance et espère…

— Pervoiedov ! Jamais entendu parler de Pervoiedov…

— Que votre Excellence m’excuse, le général Vassili Vassilievitch Pervoiedov.

— Vous êtes le général Pervoiedov ?…

— … Pas moi, Excellence. Je suis le conseiller Lebeziatnikov, pour vous servir, et le général…

— Vous m’ennuyez ! Laissez-moi tranquille !

Cette amabilité calma le zèle de Lebeziatnikov, auquel le général lui-même souffla : « Laissez-le ».

— Oui, général, je le laisse, répondit le fonctionnaire. Il n’est pas encore bien éveillé… Prenons cela en considération… Quand ses idées seront plus claires, je suis sûr que sa politesse naturelle…

— Laissez-le ! répéta le général.

──────────

— Vassili Vassilievitch, eh vous, Excellence ! clama du côté d’Avdotia Ignatievna une voix encore inconnue, une voix affecté d’homme du monde, je vous écoute depuis un bon moment. Je suis ici depuis trois jours. Vous souvenez-vous de moi, Vassili Vassilievitch ? Je me nomme Klinevitch. Nous nous sommes rencontrés chez Volokonsky, dans la maison duquel, je ne sais pourquoi, on vous laissait aussi entrer.

— Comment ? Le comte Piotr Petrovitch ? C’est vraiment vous ?… Si jeune ! Combien je regrette…

— Moi aussi, je regrette ! Bah ! Après tout, cela m’est bien égal. Je l’ai eue courte et bonne !… Vous savez, je ne suis pas comte, rien que baron. Et nous sommes de tristes barons dans la famille, valets d’origine et peu recommandables, mais je m’en f… pardon ! je m’en moque. Moi je valais un peu moins que rien, — j’étais un polichinelle du soi-disant grand monde, où l’on m’avait fait une réputation de charmant polisson. Mon père était un malheureux général quelconque et ma mère a été autrefois… reçue en haut lieu. — Avec l’aide du juif Zifel, j’ai fabriqué, l’année dernière, pour cinquante mille roubles de billets de banque. J’ai dénoncé mon complice, et tout l’argent c’est Julie Charpentier de Lusignan qui l’a emporté à Bordeaux. Imaginez-vous qu’à l’époque j’étais fiancé à Mlle Stchevalevszkaïa, qui avait seize ans moins trois mois et ne sortait guère encore de son pensionnat. Elle possédait quatre-vingt-dix mille roubles de dot… Avdotia Ignatievna, quand j’étais un page de quatorze ans, vous rappelez-vous comment vous m’avez débauché ?

— Ah ! c’est toi, vaurien ! Tant mieux que Dieu t’ait envoyé par ici ! Sans cela l’endroit devenait intolérable.

— À propos, Avdotia Ignatievna, c’est bien à tort que vous accusiez votre voisin le boutiquier d’empester vos alentours. C’est moi qui pue, et je m’en vante ! On m’a fourré dans le cercueil alors que j’étais déjà très avarié.

— Ah ! mauvais drôle ! Mais c’est égal, je suis contente que vous soyez près de moi. Si vous saviez comme c’est morne et bourgeois dans ce coin-ci !

— Je m’en doute et vais introduire un peu de fantaisie dans la bourgade. Dites donc, Excellence ; ce n’est pas à vous que j’en ai, Pervoiedov, c’est à l’autre que je parle, au nommé Tarassevitch, conseiller privé. Je parie que vous avez oublié que c’est moi, Klinevitch, qui, pendant un carême, vous ai emmené chez Mlle Furie ?

— Je vous entends, Klinevitch, et — croyez-bien…

— Je ne crois rien du tout et je m’en f… moque. Je voudrais, tout simplement, mon cher vieillard, vous embrasser, mais n’en puis rien faire, grâce à Dieu ! Mais savez-vous, Messieurs, eh ! les autres ! savez-vous ce qu’il a fait, ce grand-papa ? Quand il est mort, il y a deux ou trois jours, il a laissé un déficit de quatre cent mille roubles dans le trésor. Cette somme était destinée à des veuves et à des orphelins, mais c’est lui qui a empoché le magot, de sorte que pendant huit ans on n’a rien distribué de ce côté-là. Il est vrai qu’il n’y a pas eu de vérification entre temps. Je me figure les nez que font les veuves et entends d’ici les noms d’oiseaux dont notre Tarassevitch est gratifié. J’ai passé toute ma dernière année à m’ébaubir de la force que conservait encore ce vieux roquentin quand il s’agissait de faire la noce. Et il était goutteux, le vieux drôle ! Je connaissais depuis longtemps le coup des veuves et des orphelins. C’était Mlle Charpentier qui m’avait vendu la mèche. Or, un beau jour, un peu gêné, je suis venu le… taper de vingt-cinq mille roubles en le menaçant… amicalement, de manger le morceau s’il ne casquait pas. Savez-vous ce qu’il avait encore en caisse ? Treize mille roubles ! pas un kopek de plus ! Ah ! il est mort à propos, le vieux ! Sacré grand-papa, va ! Vous m’entendez, Tarassevitch ?

— Mon cher Klinevitch, je ne veux pas vous contrarier, mais vous entrez dans de tels détails !… Et si vous saviez toutes les infortunes que j’ai dû soulager, et voilà comme j’en suis récompensé ! — Enfin je vais trouver ici le repos, peut-être le bonheur…

— Je parie qu’il a flairé, tout près de lui, Katiche Berestova !

— Katiche ? De qui parlez-vous ? marmotta fébrilement et bestialement le vieillard.

— Ah ! ah ! Quelle Katiche ? C’est une jeune personne qui a trouvé son gîte à dix pas de vous, à votre gauche. Et si vous saviez, grand-papa, quelle petite saleté ça faisait ! Ça appartenait à une bonne famille, ça avait reçu de l’éducation, de l’instruction en masse, ça avait quinze ans, mais quelle petite gourgandine, quel monstriot ! Eh ! Katiche ! réponds donc !

— Hé ! hé ! hé ! rauqua une voix éraillée de jeune fille.

— Et c’est une bl…on…de ? balbutia le vieux.

— Je vous crois !

— Hé ! hé ! hé ! râla encore la jeune fille.

— Oh ! par exemple ! bredouilla le barbon, moi qui ai toujours rêvé de… dire deux mots à une petite blonde de quinze ans, — tout juste de quinze ans ! — dans un décor comme celui-ci !

— Vieux misérable ! s’écria Avdotia Ignatievna.

— Ne nous indignons pas, trancha net Klinevitch. Le principal est de savoir que nous avons de la gaîté sur la planche. On ne va pas s’ennuyer ici !… Deux mots, Lebeziatnikov, vous, le fonctionnaire !

— Oui, Monsieur… Lebeziatnikov… conseiller… à votre service… Très heureux de…

— Je me f… moque un peu que vous soyez heureux de ci ou de ça. Mais il me semble que je vous connais. Et puis, expliquez-moi quelque chose, vous, le malin. Nous sommes morts et pourtant nous causons, nous remuons, ou plutôt nous paraissons causer et remuer, — car il est clair que nous ne faisons ni l’un ni l’autre…

— Ah ! Demandez cela à Platon Nikolaïevitch, il pourra vous renseigner mieux que moi.

— Quel est ce Platon ?

— Platon Nikolaïevitch est notre philosophe, un ex-licencié ès sciences et ancien barbacole. Il a jadis publié quelques brochures philosophiques ; mais le pauvre garçon est ici depuis trois mois et ne parle plus guère. Il s’endort lui-même quand il discute ; vous comprenez ! Il lui arrive, une semaine ou l’autre, de jaboter quelque chose d’inintelligible… et c’est tout… Il me semble pourtant l’avoir entendu essayer d’expliquer notre situation. Si je ne me trompe, il croit que la mort que nous avons subie n’est, au moins immédiatement, que la mort du corps, et incomplète ; qu’il subsiste un reste de vie dans notre conscience spirituelle et même corporelle, si j’ose m’exprimer ainsi ; que, pour l’ensemble, il se maintient une sorte de vie… par la force de l’habitude, — par inertie, dirais-je, s’il ne semblait y avoir là une espèce de contradiction… Pour lui, cela peut durer trois, quatre, six mois ou même plus… Nous avons ici, par exemple, un brave mort en presque absolu état de décomposition ; eh bien ! ce macchabée se réveille encore environ une fois par six semaines pour murmurer un mot dépourvu de sens, un mot idiot : Bobok, Bobok, répète-t-il alors. Cela prouve qu’il demeure en lui comme une pâle étincelle de… vie !

— Assez stupide, en effet… Mais comment se fait-il qu’avec une faible… conscience corporelle, je sois si fortement affecté par la puanteur ?

— Ah ! ici notre philosophe s’embrouille, devient terriblement nuageux… Il parle de puanteur morale ; la puanteur de l’âme, voyez-vous cela. Mais je crois qu’il est alors atteint d’une sorte de delirium, disons mystique. C’est pardonnable dans sa situation. Enfin, vous constaterez que, comme dans notre récente vie, si lointaine et si proche, nous passons notre temps à dire des bêtises. En tout cas nous avons devant nous une courte ou longue période de conscience ou de demi-conscience. Le mieux est de l’employer le plus agréablement possible, et pour cela il faut que tout le monde y mette du sien. Je propose de parler tous franchement, en abolissant complètement les vaines pudeurs.

— C’est une idée ! Allons-y carrément ! Laissons la comédie de la honte aux vivants.

Beaucoup de voix firent chorus, des voix, même, que l’on n’avait jamais entendues. Et ce fut avec un empressement tout particulier que l’ingénieur, maintenant tout à fait lucide, donna, en grognant, son consentement. Katiche, elle, éclata de rire.

— Ah ! comme il me sera doux de ne rien cacher ! s’exclama Avdotia Ignatievna.

— Entendez-vous ? Ce sera du joli si Avdotia Ignatievna rompt tout pacte avec l’hypocrisie !

— Dans l’autre vie, Klinevitch, je n’étais pas aussi hypocrite que vous voulez bien le dire : j’avais réellement honte de certaines de mes actions, et je me réjouis de répudier ce sentiment gênant.

— Je comprends, Klinevitch, que vous voulez organiser ce qui nous sert de vie d’une façon plus simple, plus naturelle.

— Je m’en contrefiche ! Je veux m’amuser voilà tout ! Et pour cela j’attends deux mots de Koudeiarov, que l’on apporta hier. C’est un personnage, celui-là ! Nous avons aussi, par ici, un licencié ès sciences, un officier et, si je ne me trompe, un feuilletoniste venu, chose touchante, presque en même temps que le directeur de son journal. Rien que notre petit groupe, d’ailleurs, c’est déjà coquet. On va s’arranger en frères. Moi, pour mon compte, je ne veux mentir en rien. Ce sera mon principal souci. Sur la terre il est impossible de s’arranger sans mentir : vie et mensonge sont des synonymes. Mais ici nous raconterons tout. Je vais commencer ma petite histoire ; je me mettrai tout nu, si l’on peut dire…

— Tous tout nus ! Tous tout nus ! clamèrent des voix.

— Je ne demande pas mieux que de me mettre toute nue ! s’écria Avdotia Ignatievna.

— Ah ! ah ! Je vois que ce sera plus gai que chez Ecke.

— Moi, je vivrai encore ! je vivrai !

— Hé ! hé ! hé ! ricana Katiche.

— Marchez-vous aussi, grand-papa ?

— Je ne souhaite que cela : marcher ! Mais je voudrais que Katiche nous fît part tout d’abord de sa biographie.

— Je proteste ! Je proteste de toutes mes forces ! cria violemment Pervoiedov.

— Excellence, il vaut mieux laisser faire, susurra le conciliant Lebeziatnikov.

— Ce sera infect… ces filles !…

— Il est préférable de laisser dire, je vous le jure.

— On ne sera même pas tranquille dans son tombeau !

— D’abord dans le tombeau on ne donne pas d’ordres, et ensuite nous nous fichons de vous, scanda Klinevitch.

— Monsieur, ne vous oubliez pas !

— Oh ! vous ne me toucherez pas. J’ai donc toute liberté de vous taquiner comme si vous étiez le petit chien de Julie. Vous étiez général, là-haut, mais ici vous êtes… pouah !

— Je ne suis pas… pouah !

— Ici vous êtes en train de pourrir ! Qu’est-ce qui peut demeurer de vous ? Six boutons de cuivre !

— Bravo ! Klinevitch ! hurlèrent les voix.

— J’ai servi mon empereur !… j’ai une épée…

— Avec votre épée, vous pourrez pourfendre les rats du cimetière. Et puis, vous ne l’avez guère tirée, votre épée !

— Bravo, Klinevitch !

— Je ne comprends pas à quoi peut servir une épée, grogna l’ingénieur.

— L’épée, Monsieur, c’est l’honneur…

— Mais j’entendis mal ce qui suivit. Un affreux hurlement s’éleva. C’était Avdotia Ignatievna, l’hystérique, qui s’impatientait. Quand elle se fut un peu calmée :

— Voyons ! on n’en finit pas avec cette discussion ! quand va-t-on, décidément, tout raconter sans pudeur ?…

À ce moment j’éternuai : je fis tous mes efforts pour m’en empêcher, mais j’éternuai ! Tout devint silencieux comme dans les cimetières peuplés d’hôtes moins bavards.

J’attendis cinq minutes… mais pas un mot, pas un son !

Je pensai que quoi qu’ils eussent dit, ils avaient quelques secrets, entre eux, qu’ils ne voulaient pas révéler, du moins aux vivants.

Je me retirai, mais non sans me dire :

— « Je reviendrai faire une visite à ces gens-là quand ils ne seront plus sur leurs gardes. »

Certes les paroles de tous ces morts me poursuivirent ; mais pourquoi fus-je surtout hanté par ce mot : Bobok ! Je ne sais pourquoi il y a pour moi quelque chose d’horriblement obscène, de cynique, d’effrayant dans ces deux syllabes, surtout prononcées par un cadavre en pleine décomposition. Un cadavre dépravé ! Oh ! c’est horrible !

… Bobok !!!

… En tout cas j’irai revoir et entendre à nouveaux ces morts. Ils ont promis leurs biographies, je dois les recueillir. C’est pour moi un cas de conscience. Je les porterai au Grajdanine ! peut-être ce journal les insérera-t-il ?



VI


FRAGMENTS DE LA LETTRE D’UNE « PERSONNE »


Plus bas je reproduis une lettre ou plutôt des fragments d’une lettre adressée par « une personne » à la rédaction du Grajdanine. Il me serait impossible d’en donner le texte complet, et je n’en livre une portion que pour me débarrasser de la « personne ». Au journal, nous sommes mitraillés de ses communications. Cette « personne » énonce la prétention de me défendre contre mes ennemis littéraires. Elle a déjà écrit en ma faveur trois «  contre-critiques », deux « notes », trois autres notes « improvisées », un « à-propos » et enfin une « observation monitoire ». Dans cette dernière œuvre de polémique rédigée sous forme « d’observation à mes ennemis », elle s’amuse, sous prétexte de me protéger, à me houspiller de telle façon que je puis affirmer n’avoir rien lu de plus féroce dans les factums des plus enragés critiques. Et l’auteur veut que j’insère tout cela ! Je lui ai d’abord déclaré que je n’avais pas le moindre ennemi ; qu’il y avait du mirage dans son cas ; ensuite que les beaux temps du Citoyen de 1873 étaient passés (ah ! alors le pauvre journal recevait des paquets d’injures de tous les côtés), mais qu’à présent on me laissait tranquille ; enfin, que je saurais très bien répondre tout seul aux attaques, s’il s’en produisait jamais.

La « personne » se fâcha, me dit des choses désagréables, puis sortit, à mon grand plaisir. Cette « personne » est évidemment un homme malade. Un de ses articles inséré par nous renferme quelques détails biographiques sur le signataire. C’est « un homme attristé et qui s’attriste chaque jour davantage »… Mais ce qui m’effraie surtout, c’est la force de « volonté civique » déployée par ce collaborateur peu désiré. Dès les premiers mots qu’il m’adressa, je sus qu’il ne souhaitait aucune espèce d’honoraires, qu’il écrivait uniquement par « devoir civique ». Il avoua même que son désir de me défendre était accessoire, qu’il comptait surtout sur ma reconnaissance pour obtenir dans mon journal une sorte de concession perpétuelle, un espace à lui, où il pourrait à son aise exposer ses idées. Mais quelles peuvent bien être au juste ses idées ? Il écrit sur tout avec une égale férocité, contrastant avec un besoin d’attendrissement toujours inassouvi. « Il y a dans mon talent, déclara-t-il lui-même un jour dans un de ses articles, 99 p. 100 de fiel et 1 p. 100 de liquide lacrymal. ». Je crois, du reste, que tous les journaux ont été arrosés de sa prose ; à certain périodique il a envoyé jusqu’à quarante lettres pleines de conseils, de bons avis, sur tout et à propos de tout. Il faisait un cours complet de journalisme à l’usage des rédacteurs de cette feuille. Il fallait écrire sur ceci, négliger cela, appuyer sur autre chose. Du reste, il me revient qu’il a une petite notoriété ridicule dans toute la presse. Il dépense les derniers kopeks de sa fortune en affranchissements. Ce qui m’étonne le plus, c’est de ne pouvoir, dans les vingt-huit lettres qu’il m’a adressées, lui découvrir une opinion formelle sur quoi que ce soit. C’est un brouillon assez grossier, somme toute, orné d’un nez rouge, doué d’un verbe fanatique et chaussé de bottes déchirées. Il me dégoûte et m’assomme. Il est vrai qu’il invective fort bien et ne demande pas un sou pour ce faire. Il est en cela très noble, mais que Dieu les garde, lui et sa noblesse. Trois jours après que nous nous fûmes assez fortement disputés, il revint à la charge et m’apporta la lettre « d’une personne ». Il n’y a pas à dire, j’ai accepté cette lettre, je dois la publier au moins fragmentairement. Impossible d’en reproduire la première partie ; — ce ne sont que grossières invectives à l’adresse des éditeurs de journaux de Pétersbourg et de Moscou. Et le plus joli, c’est qu’il tombe sur eux à cause de leur impolitesse et du vilain ton de leur polémique. J’ai enlevé tout cela aux ciseaux. J’insère le reste. Il est la question de choses plus générales. C’est conçu sous forme d’exhortation à un feuilletoniste quelconque. Il le tutoie comme les vieux lyriques avaient coutume de le faire. Et mon homme a insisté pour que la lettre tronquée commençât au milieu d’une phrase, à l’endroit même où avait passé la coupure des ciseaux. Je voulais intituler sa prose : « Lettre d’une personne ». Il a tenu à ce que le titre fut : « Demi-Lettre d’une personne. » Va pour la « demi-lettre ». Je cite :

« … et n’y a-t-il pas dans le mot « cochon » quelque chose de si attrayant, de si magique, que chacun veut immédiatement le prendre pour son compte ? J’ai toujours remarqué qu’en matière littéraire ce mot assume une signification particulière, dirai-je mystique ? Le « bonhomme » Krylov n’a-t-il pas compris cela, lui qui a, dans beaucoup de ces fables, donné un rôle si important au cochon ?

« Le lecteur qui rencontre ce mot s’émotionne à l’instant et se demande : « Mais, n’est-il pas question de « moi ? » Le mot est énergique et beau, soit ! Mais pourquoi vouloir, ô lecteur bénin, que ce soit toujours à toi, à toi seul, que ce mot s’applique ? N’y a-t-il pas d’autres cochons que toi ? N’aurais-tu pas des raisons cachées qui expliqueraient ton soupçon ?

« La seconde chose que je te ferai observer, ô ami feuilletoniste, c’est que tu te montres vaniteux dans tes feuilletons : tu fais, dans tes colonnes, une consommation folle de généraux, de princes, d’excellences de toute espèce, qui, d’après toi, seraient toujours pendus à tes trousses. Un jour c’est un prince opulentissime que tu as blagué dans ton article et qui, pour se concilier ta bienveillance, t’invite à diner. Mais toi, l’incorruptible, tu lui signifies nettement qu’il peut garder son diner. — Un autre jour c’est un lord anglais de passage en Russie qui t’interroge, et toi, dans une causerie intime, tu lui dévoiles tous les dessous du pays. Très intéressé et un peu épouvanté, ton lord télégraphie à Londres : crac ! le lendemain, le ministère de Victoria saute ! Je te retrouve sur la Perspective Newky, faisant un tour de deux à quatre et, tout en te promenant, tu expliques le mécanisme gouvernemental à trois politiciens en retraite qui courent derrière toi pour ne pas perdre un mot de ta conférence en plein air.

« Tu rencontres un capitaine de la garde qui a perdu au jeu, et tu lui jettes 200 roubles. En un mot tu es partout, partout où il est « chic » de se montrer ; tu es doué du don d’ubiquité mondaine. La haute société t’obsède d’invitations. Il ne se mange pas de truffes sans que tu en aies ta part ; rien ne se fait sans toi. En province, tu dois passer pour un demi-dieu. Mais crois-tu que l’habitant de Pétersbourg ou de Moscou se laisse éblouir aussi facilement ? Il sait que tu n’es qu’un scribe, payé par ton directeur, que tu loues ceux qui lui plaisent et démolis ceux qu’il voit d’un mauvais œil ; que tu es un dogue qu’on lance sur qui l’on veut. Encore, si tu défendais une fois par hasard une idée à toi ! Mais on n’ignore pas que tu n’as aucune idée personnelle. Comptes-tu, après cela, sur mon respect ?

« Autrefois, tu as pu être un honnête et gentil garçon, mais il y a longtemps que tu as oublié cela toi-même. Tes polémiques avec tes contradicteurs et leurs répliques, tout cela ressemble à des batailles de chiens ou à des luttes de gamins qui ne savent pas encore pourquoi ils s’entre-rossent. Toi, vieil enfant à cheveux blancs, tu te bats à coups d’épithètes ordurières.

« Comme tu n’as aucune espèce de conviction, tu cherches à pénétrer le plus possible dans les secrets de la vie intime de ton antagoniste pour pouvoir l’attaquer dans sa conduite, dans ses mœurs, au lieu de raisonner. Tu n’as pitié ni de sa femme ni de ses enfants, qui peuvent te lire. Si l’un de vous deux mourait, l’autre écrirait son oraison funèbre sous forme de pamphlet. J’en viens parfois à imaginer, en prenant connaissance de vos attaques et de vos ripostes, que vous nous cachez quelque chose, que vous avez dû vous battre, salement et traitreusement, dans quelque coin et que vous vous en gardez mutuellement rancune. Quand je lis tes élucubrations, je prends toujours le parti de ton ennemi, mais cela change, si j’ai sa copie sous les yeux. Est-ce là le but que vous poursuivez, l’un et l’autre ?

« Et ce que tu es maladroit quand tu démasques tes batteries ! Tu donneras, par exemple, les lignes suivantes comme conclusion à un article furibond, où tu auras tâché de toucher à fond l’adversaire :

« Oui, je vous vois d’ici, M. X…, quand vous aurez lu mes lignes vengeresses. De rage, vous galoperez par la chambre : vous vous arracherez la tignasse, vous hurlerez contre votre femme, chasserez vos enfants, grincerez des dents, donnerez des coups de poing dans le vide, affolé de fureur impuissante.

« Feuilletoniste, feuilletoniste, mon ami, tu exagères tout, emporté par ta propre rage, ou c’est peut-être toi qui, après avoir savouré la prose de ton contradicteur, cours par la chambre, t’arraches tes derniers cheveux, bats tout le monde chez toi. Tu te trahis toi-même, mon bonhomme ! Tu ferais bien mieux de te rasseoir sur ta chaise et de tâcher d’apprendre à écrire des feuilletons sensés.

« Tiens ! Veux-tu que je t’explique toute ma pensée à l’aide d’une allégorie ? Fais mettre sur une affiche que, la semaine prochaine, jeudi ou vendredi (enfin le jour où tu écris ton feuilleton), tu te présenteras au Théâtre de Berg, ou dans un local de ce genre, et t’exhiberas tout nu. Il se peut qu’il y ait des amateurs : toutes les variétés de spectacles attirent le public contemporain. Mais crois-tu que les spectateurs emporteront une haute idée de toi et t’estimeront dans l’avenir ? Il sera beau, ton triomphe !

« Raisonne un peu, si tu es capable d’un travail cérébral de cette force. Tes feuilletons ne sont-ils pas une sorte d’exhibition analogue ? Ne te mets-tu pas, chaque semaine, tout nu devant tes lecteurs ? Et crois-tu que le jeu en vaille la chandelle ?

« Le plus absurde, c’est que le public n’ignore aucun des motifs secrets de votre guerre. Il ne veut pas savoir, mais il sait ; il passe devant vous indifférent, mais averti. Te figures-tu, homme naïf, qu’il n’ait pas surpris le petit jeu de ton directeur, qui veut tomber un journal plus nouveau, peut-être mieux informé, capable de lui souffler deux ou trois mille lecteurs ?

« Ton cornac est satisfait de toi, me diras-tu. Mais il est bien plus satisfait de lui-même. Si tu l’entendais se congratuler après un bon déjeuner : « Eh ! eh ! il n’y a que moi — et sans un seul collaborateur avouable ! — pour remettre sur pied une entreprise qui périclite ! »

« Te souviens-tu d’Antropka, un héros de Tourgueniev ? C’est un gamin de province, un polisson qui s’est échappé de l’izba paternelle, pour se soustraire aux conséquences d’une sottise, commise par enfantillage. Le père envoie le frère ainé d’Antropka, pour ramener le petit drôle à la maison. Le grand frère crie de tous côtés : « Antrop-ka ! An-trop-ka ! » Rien ne répond. À la fin, du fond d’un ravin, monte une petite voix effrayée : « Qu’est-ce qu’il y a ? crie-t-elle. Qu’est-ce qu’il y a ? » — C’est le père qui veut te fouetter ! » répond le frère aîné avec une joie assez méchante. Naturellement, la petite voix se tait aussitôt. Mais, toute la nuit l’aîné hulule dans le noir : « Antropka ! Antropka !  » Il est furieux de ne pouvoir ramener son frère pour le faire fouetter.

« Eh bien, pour vous, les « Antropka » ce sont ceux de vos nouveaux abonnés qui pourraient croire encore à votre honnêteté. Vous vous égosillez, dans la nuit de vos écrits, à les appeler furieusement :

« Antropka ! Antropka ! »

« Je me permettrai encore une allégorie :

« Imagine-toi que tu es invité dans le monde. Tes articles m’ont amené à croire que tu fréquentais parfois des gens convenables. Tu arrives chez un conseiller d’État, dont c’est la fête. Les autres invités ont obtenu du maître du logis quelques renseignements sur ton genre d’esprit. Tu te présentes convenablement : tu es bien mis ; tu salues la maîtresse de la maison et lui fais quelques compliments. Tu vois avec plaisir que l’on te regarde avec sympathie et tu te prépares à briller le plus possible. Mais, tout à coup, — horreur ! — tu aperçois dans un coin du salon ton affreux ennemi, le rédacteur du journal hostile. (Tu ignorais qu’il fréquentât la maison.) Du coup, tu changes de visage. Le maître de céans, qui attribue ta gêne à une indisposition passagère, te présente, pour te remettre, à ton fougueux adversaire. Et voilà que tous deux, les champions, vous vous tournez le dos. Le bon hôte s’inquiète d’abord, puis se rassure en pensant que c’est quelque nouvel usage entre gens de lettres, dont on n’a aucune idée au conseil d’État.

« On propose une partie de cartes ; on s’assoit à la table de jeu, et c’est à toi de donner les cartes. Ravi de trouver un prétexte pour ne pas regarder ton ennemi, tu empoignes le paquet de petits cartons peints avec une joyeuse fureur. Atrocité ! On vous a placés, toi et lui, à la même table ! Vous ne pouvez, pourtant refuser de jouer avec deux charmantes mondaines, vos partenaires. Elles sont déjà installées. Quelques parentes et amies les ont accompagnées, curieuses de savoir ce que peuvent bien dire deux hommes de lettres quand ils cartonnent. Toutes guettent votre bouche, attendent votre premier geste. Ton adversaire, très calme, dit à une dame : « Je crois, Madame, que c’est à votre tour… » La petite assistance voit là, je ne sais pourquoi, un mot spirituel, et ton cœur se serre d’envie. Mais il faut jouer ! Tu regardes ton jeu… trois, deux, six, etc., tu grinces des dents ─ et ton ennemi sourit. Il a des cartes étonnantes ; il gagne ! Un nuage passe sur ta vue ; puis la colère prend le dessus, tu saisis un lourd chandelier de bronze, orgueil du maître de la maison, un chandelier qu’on ne sort qu’aux jours de fête. Tu le jettes à la tête de ton trop heureux antagoniste. Cris perçants, étonnement général ! Tout le monde se lève, mais vous vous êtes déjà pris aux cheveux. Ta partenaire, la jeune dame qui attendait de toi tant de traits attiques, tant de fines ironies, se sauve sous l’aile de son époux, un important colonel du corps des ingénieurs. Ce personnage, vous désignant tous deux, dit, non sans mépris, à sa conjointe : « Je t’avais pourtant prévenue, ma chère, de ce qu’il fallait attendre de nos barbouilleurs de papier contemporains ! »

« Mais on vous a déjà fait descendre les escaliers plus vite que vous ne l’eussiez désiré : on vous a flanqués à la rue. Le maître de céans, qui se sent coupable aux yeux de ses invités, les supplie d’oublier la littérature russe et de recommencer à remuer leurs cartons peints.

« Alors, tu t’es privé d’une bonne soirée que tu aurais passée dans un milieu décent, tu as manqué l’occasion de souper à côté d’une jolie et séduisante dame pétersbourgeoise ! Ton adversaire et toi, vous avez regagné vos tristes logis pour recommencer à vous battre à coups de feuilletons. Et voilà que tu es assez bête pour raconter dans un article tout ce qui s’est passé chez le conseiller ! Tu accuses ce fonctionnaire, tu accuses sa femme, tu en arrives à te révolter contre la coutume de célébrer les fêtes de nos saints, tu attrapes le colonel d’ingénieurs, tu éreintes sa femme (ta partenaire), et enfin, après toutes ces préparations, tu entreprends ton réel ennemi. Oh ! ici tu n’y vas pas de main morte ! Suivant une détestable coutume générale chez vous autres, feuilletonistes, tu incrimines tout ce que tu peux savoir ou ignorer de sa vie privée. Tu racontes aussi comment vous vous êtes administré une raclée ; tu promets que tu recommenceras à le rosser. Tu aurais envie de joindre à ta diatribe la mèche de cheveux que tu lui as arrachée ! Mais arrive le matin. En attendant l’heure d’aller à ton journal, tu recommences tes galopades à travers la chambre. Tu arrives enfin dans la salle de rédaction, où tu rencontres ton directeur, qui te signifie qu’il s’est raccommodé avec son concurrent, lequel abandonne sa publication et lui cède ses abonnés. Ça s’est passé chez Dussaud, devant une bouteille de champagne, et c’est irrévocable. Il te remercie de tes services, mais se gêne peu pour t’avouer qu’il n’a plus besoin de toi. Tu es joli, à présent !

« Tiens ! tu me fais penser aux derniers jours du carnaval, alors que tous les bons populos sont soûls du premier au dernier. Les exquis ivrognes arborent des hures insensées et se coudoient à l’entrée des assommoirs. En voici deux qui s’arrêtent à la porte du marchand de vitriol : l’un veut à toute force être un général ; l’autre le dément. Ils s’échauffent de plus en plus. Les « tu mens » pleuvent comme averses ; ils s’excitent jusqu’à la folie. Ah ! c’est bien le même carnaval dans votre satanée presse ! Soûls d’invectives, aussi malhonnêtes les uns que les autres, vous vous traitez de soûlauds et de voleurs, pour rien, pour le plaisir !

« Mais j’en ai assez, de tout cela, et passe à un autre « ordre d’idées… »

VII


PETITS TABLEAUX


I


L’été nous avons les vacances, la poussière et la chaleur, la chaleur, la poussière et les vacances ! Il nous est pénible de rester en ville. Tous nos amis sont partis… Aussi, pour me distraire, me suis-je mis, ces temps-ci, à lire les manuscrits empilés dans la salle de rédaction. Mais je ne me suis résigné à cette lecture qu’en second lieu : d’abord j’ai passé mon temps à gémir en pensant à mon besoin d’air pur, de liberté temporaire, à mon dégoût de rencontrer les rues hostiles pleines de je ne sais quel sable pareil à de la terre glaise pulvérisée. Et j’en ai voulu aux rues. N’est-ce pas un soulagement, quand on est de mauvaise humeur, de trouver coupable quelqu’un ou quelque chose !

Ces jours-ci, j’ai traversé la perspective Newsky de son trottoir ensoleillé à son trottoir sombre. Il faut toujours traverser ladite perspective avec prudence, sous peine de se faire écraser. On regarde de tous côtés, on avance tout doucement, on guette une éclaircie des voitures qui filent toujours par paquets de quatre ou cinq. En hiver surtout, c’est émotionnant ! Grâce au brouillard blanc, à la neige ouatée, vous risquez toujours, au moment où vous vous y attendez le moins, d’apercevoir, à quelques centimètres de votre figure, les naseaux d’un cheval, rouges comme un fanal de train, et de train express, lancé sur vous à toute vapeur. C’est un cauchemar tout pétersbourgeois ! Vous fuyez juste à temps et quand vous avez atteint l’autre trottoir, ce n’est pas tant le plaisir d’avoir évité un grand danger que vous ressentez, que la joie de l’avoir bravé involontairement. — Oui, ces jours-ci, avec ma prudence acquise en hiver, je traversais la perspective Newsky ; mais quel ne fut pas mon étonnement de pouvoir m’arrêter au beau milieu de la chaussée : pas un chat, pas une voiture ! On aurait pu, avec un ami, s’asseoir sur le macadam et disserter à n’en plus finir sur la littérature russe. Par cette chaleur et cette poussière, je ne vois que traces de roues effondrant le sol et maisons en construction ou en réparation — et l’on répare plus les façades des maisons pétersbourgeoises par chic que par désir de les améliorer réellement. Ce qui me frappe toujours dans l’architecture de notre capitale, c’est son manque de caractère et ce mélange de masures de bois croulantes accolées à des édifices imposants et prétentieux : cela produit l’effet de tas de madriers mal équarris voisinant avec de véritables palais. Mais ces palais, eux-mêmes, manquent de tout vrai style. Cela encore est bien pétersbourgeois !

Au point de vue architectural, rien n’est plus absurde que Pétersbourg. C’est un mélange incohérent de toutes les écoles et de toutes les époques. Tout est emprunté et tout est déformé. Il en est, chez nous, des constructions comme des livres. Que ce soit en architecture ou en littérature, nous nous sommes assimilé tout ce qui nous venait d’Europe et nous sommes demeurés prisonniers des idées de nos inspirateurs. Voyez le style ou plutôt le manque de style de nos églises du siècle dernier : cela n’a aucune espèce de caractère. Voici la copie misérable du style romain à la mode au commencement de notre siècle ; voici du « Renaissance » tel que le conçut l’architecte T…, qui prétendit l’avoir rénové au cours du règne dernier. Plus loin apparait du Byzantin. Mais regardez d’un autre côté, vous retrouverez le style du temps de Napoléon Ier, lourd, faussement majestueux et surtout profondément ennuyeux, quelque chose de grotesque, dont le goût se développa en même temps que celui des abeilles d’or et d’autres ornements d’une beauté analogue. Maintenant, retournez-vous. Ce que vous apercevez là, ce sont des palais appartenant à nos familles nobles. Ils ont été bâtis d’après des modèles italiens et français (d’avant la Révolution). En voici d’autres plus anciens qui rappellent les palais de Venise. Dieu ! comme il sera mélancolique de lire là-dessus plus tard : Restaurant avec jardin, ou : Hôtel Français ! Enfin, voici d’énormes bâtisses tout à fait contemporaines ; là triomphe le style yankee : ce sont des édifices énormes renfermant des centaines de pièces et abritant des entreprises industrielles. On voit tout de suite que nous aussi, aujourd’hui, avons nos chemins de fer, et sommes devenus des « business-men ». Essayons après cela de définir notre architecture : c’est un tohu-bohu qui correspond parfaitement au tohu-bohu du moment présent. Mais de tous les styles employés, aucun n’est aussi lamentable que celui qui prévaut aujourd’hui. Il y a de tout là-dedans ; ces immenses maisons de rapport, aux murailles de carton et aux façades bizarres, possèdent des balcons « rococo » et des fenêtres pareilles à celles du palais des Doges ; elles ne sauraient se passer d’un « œil de bœuf » et sont invariablement à cinq étages : « Mais, me direz-vous, mon cher, je tiens absolument à jouir d’une fenêtre aussi belle que celles qu’avaient les doges. Corbleu ! Je vaux bien un doge, peut-être ! Il faut aussi disposer d’un certain nombre d’étages pour empiler des locataires qui me serviront l’intérêt de mon argent. Je ne puis pas, pour une vaine question de goût, rendre mon capital improductif ! »

Il est assez curieux que ce chapitre où je commence par parler de manuscrits m’ait conduit à une dissertation sur des choses si différentes.


II


On dit que les malheureux obligés de rester à Pétersbourg l’été, dans la poussière et la chaleur, ont à leur disposition un certain nombre de jardins publics où ils peuvent « respirer » un air plus frais. Pour ma part je n’en sais rien, mais ce que je n’ignore pas, c’est que Pétersbourg est, ces mois-ci, un séjour terriblement triste et étouffant. Je n’ai pas grand goût pour des jardins où se presse la foule ; j’aime mieux la rue où je puis me promener seul en pensant. Des jardins, du reste, où n’en trouverait-on pas ? Presque dans chaque rue, à présent, vous découvrez, au-dessus des portes cochères, des écriteaux qui portent, écrit en grosses lettres : « Entrée du jardin du débit » ou « du restaurant ». Vous entrez dans une cour au bout de laquelle vous apercevez un « bosquet » de dix pas de long sur cinq de large. Vous avez vu le « jardin » du cabaret.

Qui me dira pourquoi Pétersbourg est encore plus désolant le dimanche qu’en semaine ? Est-ce à cause du nombre des pochards abêtis par l’eau-de-vie ? Est-ce parce que les moujiks ivres dorment sur la perspective Newsky ? Je ne le crois pas. Les travailleurs en goguette ne me gênent en rien, et maintenant que je passe tout mon temps à Pétersbourg, je me suis parfaitement habitué à eux. Autrefois, il n’en était pas de même : je les détestais au point d’éprouver une vraie haine pour eux.

Ils se promènent les jours de fête, soûls, bien entendu, et parfois en troupe. Ils tiennent une place ridicule ; ils bousculent les autres passants. Ce n’est pas qu’ils aient un désir spécial de molester les gens ; mais où avez-vous vu qu’un poivrot puisse faire assez de prodiges d’équilibre pour éviter de heurter les promeneurs qu’il croise ? Ils disent des malpropretés à haute voix, insoucieux des femmes et des enfants qui les entendent. N’allez pas croire à de l’effronterie ! Le pochard a besoin de dire des obscénités ; il parle gras naturellement. Si les siècles ne lui avaient légué son vocabulaire ordurier, il le lui faudrait inventer. Je ne plaisante pas. Un homme en ribote n’a pas la langue très agile ; en même temps il ressent une infinité de sensations qu’il n’éprouve pas dans son état normal : or, les gros mots se trouvent toujours, je ne sais pourquoi, des plus faciles à prononcer et sont follement expressifs. Alors !…

L’un des mots dont ils font le plus grand usage est depuis longtemps adopté dans toute la Russie. Son seul tort est d’être introuvable dans les dictionnaires, mais il rachète ce léger désavantage par tant de qualités ! Trouvez-moi un autre vocable qui exprime la dixième partie des sens contradictoires qu’il concrète ! Un dimanche soir, je dus traverser un groupe de moujiks soûls. Ce fut l’affaire de quinze pas, mais en faisant ces quinze pas, j’acquis la conviction qu’avec ce mot seul, on peut rendre toutes les impressions humaines, oui, avec ce simple mot, d’ailleurs admirablement bref.

Voici un gaillard qui le prononce avec une mâle énergie. Le mot se fait négateur, démolisseur ; il réduit en poussière l’argument d’un voisin qui reprend le mot et le lance à la tête du premier orateur, convaincu maintenant d’insincérité dans sa négation. Un troisième s’indigne aussi contre le premier, se rue dans la conversation et crie encore le mot, qui devient une injurieuse invective. Ici le second s’emporte contre le troisième et lui renvoie le mot qui, tout à coup, signifie clairement : Tu nous embêtes ! De quoi te mêles-tu ? Un quatrième s’approche en titubant ; il n’avait rien dit jusque-là ; il réservait son opinion, réfléchissait pour découvrir une solution à la difficulté qui divisait ses camarades. Il a trouvé ! Vous croyez sans doute qu’il va s’écrier : Eureka ! comme Archimède. Pas du tout ! C’est le fameux mot qui éclaircit la situation ; le cinquième le répète avec enthousiasme, il approuve l’heureux chercheur. Mais un sixième, qui n’aime pas voir trancher légèrement les questions graves, murmure quelque chose d’une voix sombre. Cela veut dire certainement : « Tu t’emballes trop vite ! Tu ne vois qu’une face du litige ! » Eh bien ! Cette phrase est résumée en un seul mot. Lequel ? Mais le mot, le sempiternel mot qui a pris sept acceptions différentes toutes parfaitement comprises des intéressés.

J’eus le grand tort de me scandaliser.

— Grossiers personnages ! grognai-je. Je n’ai passé que quelques secondes dans vos parages et vous avez déjà dit sept fois… le mot ! (Je répétai le bref substantif). Sept fois ! C’est honteux ! N’êtes-vous pas dégoûtés de vous-mêmes ?

Tous me regardèrent avec stupéfaction. Je crus un moment qu’ils allaient m’attraper et de la belle façon. Il n’en fut rien. Le plus jeune vint à moi et me dit avec douceur :

— Si tu trouves… le mot sale, pourquoi que tu répètes une huitième fois… le mot ?

Le mot mit fin à tout débat, et le groupe tituba au large sans plus s’inquiéter de moi.


III


Non, ce n’est pas à cause du langage et des mœurs des pochards que je m’attriste le dimanche plus que les autres jours. Non ! Tout récemment, à ma grande surprise, j’ai appris qu’il y a dans Pétersbourg des moujiks, des travailleurs, des gens de petits métiers qui sont absolument sobres. Ce qui m’a étonné surtout, c’est le nombre de ces gens rétifs aux charmes de la boisson. Eh bien ! Regardez-les, ces gens tempérants ! Ils m’attristent bien plus que les ivrognes. Ils ne sont peut-être pas formellement à plaindre, mais je ne saurais dire pourquoi leur rencontre me plonge toujours dans des réflexions vagues, plutôt douloureuses. Le dimanche, vers le soir (car on ne les voit jamais les jours ouvrables), ces gens qui peinent toute la semaine apparaissent dans les rues. Il est bien entendu qu’ils sortent pour se promener, mais quelle promenade ! J’ai remarqué qu’ils ne fréquentent jamais la perspective Newsky, ni les voies élégantes. Non, ils font un tour dans leur quartier, reviennent parfois d’une visite chez des voisins. Ils marchent, graves et compassés ; leurs physionomies demeurent soucieuses, comme s’ils faisaient tout autre chose que se promener. Ils causent très peu entre eux, les maris et les femmes. Leurs habits du dimanche sont fanés ; les femmes portent souvent des robes rapiécées qu’on devine dégraissées, lavées, frottées, pour la circonstance. Quelques hommes portent encore nos costumes nationaux, mais la plupart sont vêtus à l’européenne et scrupuleusement rasés. Ce qui me fait le plus de peine, c’est qu’ils me semblent considérer le dimanche comme un jour de solennité morne dont ils cherchent à jouir sans y parvenir jamais. Ils attachent une grande importance triste à leur promenade. Quel plaisir peut-il y avoir à déambuler ainsi par les larges rues poussiéreuses, poussiéreuses même après le coucher du soleil ? Ils me font l’effet de malades maniaques. Ils emmènent souvent des enfants avec eux. Il y a beaucoup d’enfants à Pétersbourg, et les statistiques nous apprennent qu’il en meurt d’énorme quantités. Tous ces gamins que l’on rencontre sont encore très petits et savent à peine marcher, quand ils marchent déjà. N’est-ce pas qu’ils meurent presque tous en bas âge, qu’on n’en rencontre pour ainsi dire jamais de plus grands ?

Je remarque un ouvrier qui va sans femme à son bras. Mais il a un enfant avec lui, un petit garçon. Tous deux ont la mine triste des isolés. L’ouvrier à une trentaine d’années ; son visage est fané, d’un teint malsain. Il est endimanché, porte une redingote usée aux coutures et garnie de boutons dont l’étoffe s’en va ; le collet du vêtement est gras, le pantalon, mieux nettoyé, semble pourtant sortir de chez le fripier ; le chapeau haut-de-forme est très râpé. Cet ouvrier me fait l’effet d’un typographe. L’expression de sa figure est sombre, dure, presque méchante. Il tient l’enfant par la main, et le petit se fait un peu traîner. C’est un mioche de deux ans ou de guère plus, très pâle, très chétif, paré d’un veston, de petites bottes à tiges rouges et d’un chapeau qu’embellit une plume de paon. Il est fatigué. Le père lui dit quelque chose, se moque peut-être de son manque de jarret. Le petit ne répond pas, et cinq pas plus loin son père se baisse, le prend dans ses bras et le porte. Il semble content, le gamin, et enlace le cou de son père. Une fois juché ainsi, il m’aperçoit et me regarde avec une curiosité étonnée. Je lui fais un petit signe de tête, mais il fronce les sourcils et se cramponne plus fort au cou de son père. Ils doivent être de grands amis tous deux.

Dans les rues j’aime à observer les passants, à examiner leurs visages inconnus, à chercher qui ils peuvent bien être, à m’imaginer comment ils vivent, ce qui peut les intéresser dans l’existence. Ce jour-là j’ai été surtout préoccupé de ce père et de cet enfant. Je me suis figuré que la femme, la mère, était morte depuis peu, que le veuf travaillait à son atelier toute la semaine, tandis que l’enfant restait abandonné aux soins de quelque vieille femme. Ils doivent loger dans un sous-sol où l’homme loue une petite chambre, peut-être seulement un coin de chambre. Et aujourd’hui, dimanche, le père a conduit le petit chez une parente, chez la sœur de la morte, probablement. Je veux que cette tante qu’on ne va pas voir très souvent soit mariée à un sous-officier et habite une grande caserne, dans le sous-sol, mais dans une chambre à part. Elle a pleuré sa défunte sœur, mais pas bien longtemps. Le veuf n’a pas montré non plus grande douleur, pendant la visite, tout au moins. Toutefois il est demeuré soucieux, parlant peu et seulement de questions d’intérêt. Bientôt il se sera tu. On aura alors apporté le samovar ; on aura pris le thé. Le petit sera resté assis sur un banc, dans un coin, faisant sa moue sauvage, fronçant les sourcils et, à la fin, se sera endormi. La tante et son mari n’auront pas fait grande attention à lui ; on lui aura pourtant passé un morceau de pain et une tasse de lait. Le sous-officier, muet tout d’abord, lâchait à un moment donné une grosse plaisanterie de soudard au sujet du gamin, que son père réprimandait précisément. Le mioche aura voulu repartir tout de suite, et le père l’aura remmené à la maison de Veborgskaia, à Litienaia.

Demain le père sera de nouveau à l’atelier et le moutard avec la vieille femme…

…Et me voilà continuant ma promenade, sans cesser d’évoquer au-dedans de moi-même une série de petits tableaux du même genre, un peu niais, mais qui m’intéressent en m’attristant. Et c’est ainsi que les dimanches pétersbourgeois me disposent peu à la gaîté. Il me paraît que cette capitale, en été, est bien la plus morne ville du monde.

En semaine aussi, on croise beaucoup d’enfants dans les rues ; mais, sans pouvoir dire pourquoi, je fais moins attention à eux. Je me figure qu’il y en a dix fois plus le dimanche. Et quelles petites faces maigres, pâles, scrofuleuses, tristes, surtout chez les enfants qu’on porte encore dans les bras. Ceux qui marchent déjà seuls n’ont pas non plus des tournures bien réjouissantes. Combien d’entre eux ont les jambes arquées et combien sont déjetés ! Beaucoup de ces petits sont convenablement habillés, mais quelles mines !

Il faut que l’enfant croisse comme une fleur ou comme une feuille sur l’arbre, au printemps. Il aurait besoin d’air, de lumière. Une nourriture fortifiante lui est aussi nécessaire. Et que trouve-t-il à Pétersbourg pour se développer ? Un sous-sol empoisonné des odeurs combinées du Kvass et des choux dégageant une puanteur terrible pendant la nuit, une nourriture malsaine et une perpétuelle demi-obscurité. Il vit dans un milieu où grouillent les puces et les cafards, où l’humidité suinte des murs. Dans la rue, pour se remettre, il respire de la poussière de brique effritée et de boue séchée. Étonnez-vous après cela que les enfants d’ici soient maigres et livides ! Voyez une jolie petite fillette de trois ans, parée, en robe fraîche. Elle est vivace ; elle accourt vers sa mère assise dans la cour de la maison et causant joyeusement avec des voisines. Elle bavarde, la mère, mais elle s’occupe de sa fille. S’il arrive à l’enfant le moindre accident, elle s’empresse de venir à son secours.

Une petite fille profitant d’une seconde d’inattention de sa mère et s’étant baissée pour ramasser un caillou, tomba, s’enroula les jambes dans son jupon et ne put se relever. Je ramassai la mignonne et la pris dans mes bras, mais déjà la mère était arrivée sur moi ; elle avait quitté son siège avant que j’eusse fait le premier mouvement pour tirer d’affaire la petite. Elle me remercia très affablement ; pourtant son œil me disait, malgré elle : « Je t’en veux un peu d’être arrivé avant moi. » Quant à l’enfant, elle se dégagea vite de mes bras et se précipita au cou de sa maman.

Mais, je vis une autre fillette que sa mère tenait par la main et abandonna tout à coup au milieu de la chaussée, à un croisement de rues où les voitures n’étaient pas rares. Cette maman avait aperçu une connaissance et lâchait là sa petite fille pour galoper au-devant de son amie. Un vieux monsieur à grande barbe arrêta cette femme si pressée en la prenant par le bras :

— Où cours-tu comme cela ? tu laisses ton enfant en danger.

La femme fut sur le point de lui répondre une sottise, je le vis à sa figure ; mais elle réfléchit à temps. Elle s’en fut, d’un air bougon, reprendre la main de la petite, qu’elle traîna à la rencontre de la connaissance.

Voilà de petits tableaux un peu naïfs que je n’oserais pas insérer dans un journal. Dorénavant je tâcherai d’être plus sérieux.



VIII


RÉFLEXIONS SUR LE MENSONGE


Pourquoi, chez nous, tout le monde ment-il ?…

… Je suis sûr que tout le monde va m’arrêter ici en me disant : « Vous exagérez sottement : pas tout le monde ! Vous êtes à court de sujets aujourd’hui et vous voulez tout de même faire votre petit effet en nous lançant au hasard une accusation sensationnelle. » Pas du tout : j’ai toujours pensé ce que je viens de dire là. Seulement, qu’arrive-t-il ? On vit cinquante ans avec une conviction latente, en quelque sorte, et c’est tout à coup, au bout d’un demi-siècle, qu’elle prend, on ne saurait dire comment, une force imprévue, qu’elle devient, pour ainsi dire, vivante. Depuis peu m’a frappé plus vivement que jamais cette idée que chez nous, même dans les classe cultivées, il y a peu de gens qui ne mentent pas. Des hommes très honnêtes mentent comme les autres. Je suis convaincu que chez les autres peuples, dans la plupart des cas, il n’y a guère que les coquins pour altérer sciemment la vérité, et leurs mensonges sont intéressés. Chez nous, on ment pour le plaisir. Souvent on peut affirmer qu’un Russe mentira… par hospitalité, dirai-je presque, pour être agréable à son hôte. On sacrifie ainsi sa personnalité à celle de son interlocuteur. Ne vous souvenez-vous pas d’avoir entendu les gens les plus scrupuleux exagérer ridiculement le nombre de verstes que leurs chevaux auraient eu la force de parcourir en telle ou telle circonstance ? Cela, c’était pour amuser l’auditeur et l’exciter à causer à son tour. Et, en effet, le coup ne ratait jamais : votre visiteur, mis en train par votre hâblerie, se rappelait aussitôt avoir vu une troïka dépasser le chemin de fer. Et quels chiens de chasse il avait connus ! Vous continuiez en racontant une histoire extraordinaire sur le talent du dentiste parisien qui vous avait aurifié les dents, ou sur la promptitude folle du diagnostic de Botkine qui vous avait guéri d’une maladie invraisemblable. Vous en arriviez à croire la moitié de votre récit ; on en vient toujours à cela quand on s’engage dans cette voie. Plus tard, quand vous repensiez à la circonstance, revoyant la physionomie intéressée de celui qui vous écoutait, vous vous disiez : « Ah ! non ! ai-je été assez blagueur ! »

Ce dernier exemple n’est pas très heureux, car il est dans la nature de l’homme de presque toujours mentir quand il s’étale sur les détails d’une maladie dont il a souffert. Cela le guérit une seconde fois.

Mais, voyons, ne vous est-il jamais arrivé, en revenant de l’étranger, de prétendre que tout ce qui est survenu dans le pays d’où vous rentrez pendant le temps où vous y avez séjourné, s’est passé sous vos propres yeux ? J’ai encore mal choisi mon exemple. Comment voulez-vous qu’un pauvre Russe soit un être surhumain ? Quel est l’homme qui consentirait à faire un voyage à l’étranger, s’il n’avait pas le droit d’en rapporter des histoires ébouriffantes ? Cherchons mieux. Vous avez dû certainement, dans votre vie, faire des révélations neuves et incroyables sur les sciences naturelles…, sur les faillites ou les fuites de banquiers ; et cela sans connaître un mot d’histoire naturelle ou avoir jamais été au courant des événements du monde financier. Il est certain que vous avez au moins une fois raconté, comme arrivée à vous-même, une histoire que vous tenez d’une autre personne. Et à qui l’avez-vous narrée ? À l’individu qui avait été le héros de l’anecdote dont il vous avait fait part lui-même. Avez-vous oublié comment, au milieu du récit, l’horrible vérité vous apparaissait. Peut-être était-ce le regard étrange de votre auditeur qui vous avertissait… Malgré tout vous continuiez, ô combien gêné ! Vous brusquiez la fin de l’histoire et vous quittiez précipitamment votre ami, dans quel état ? Tout à votre mirifique récit, vous aviez oublié de demander à cet ami des nouvelles de sa tante malade… vous n’y repensiez que sur l’escalier, vous criiez vite votre question au neveu, qui refermait tranquillement sa porte sans vous avoir répondu. Et si vous venez m’affirmer que vous ne racontez jamais d’anecdotes, que vous n’avez jamais mis le pied chez Botkine, que vous n’avez jamais demandé à un neveu des nouvelles de sa tante en dégringolant l’escalier, je ne vous croirai pas !

Mauvais plaisant, me dira-t-on, un mensonge innocent c’est bien peu de chose ; ça ne décroche rien dans le système de l’univers. Soit, je conviens que tout cela est très innocent ; je ne parle que du grave défaut de caractère qu’indique cette manie de mensonge.

La délicate réciprocité du mensonge est une condition indispensable au bon fonctionnement de la société russe, ajoutera-t-on encore. Bon ! Et je veux bien qu’il n’y ait qu’un butor qui soit capable de vous démentir quand vous parlez du nombre de verstes parcourues, ou des miracles opérés sur vous par Botkine ; un imbécile seul, en effet, peut avoir la prétention de vous punir sur-le-champ d’une vénielle altération de la vérité. Toutefois ce luxe de petits mensonges est un trait fort important de nos mœurs nationales. Il prouve que nous, Russes, nous avons, je ne dirai pas la haine de la vérité, mais une disposition à la considérer comme prosaïque, ennuyeuse, bourgeoise ; mais, précisément, en l’évitant sans cesse, nous en avons fait une qualité rare, précieuse, inappréciable dans notre monde russe. Il y a longtemps qu’a disparu de chez nous cet axiome que la vérité est ce qu’il y a de plus admirablement surprenant et qu’elle dépasse en inattendu tout ce qu’on peut imaginer de plus fantastique. Et pourtant l’homme a tout transformé de telle façon que les mensonges les plus incroyables pénètrent bien mieux dans l’âme russe, paraissent bien plus vraisemblables que le vrai tout cru. Je crois, du reste, qu’il en est un peu ainsi dans le monde entier.

Cette manie de tout fausser montre encore que nous avons honte de nous-mêmes. Comment en serait-il autrement quand on voit que, dès qu’il aborde la société, le Russe fait tous ses efforts pour apparaître différent de ce qu’il est en réalité ?

C’est Herzen qui a dit, à propos des Russes vivant à l’étranger, qu’ils ne savent pas se tenir dans le monde, parlent très haut quand il faut se taire et sont incapables de dire un mot de façon convenable et naturelle quand on attend quelques paroles d’eux. Et c’est exact. Dès qu’un Russe hors de son pays doit ouvrir la bouche, il se torture pour énoncer des opinions qui puissent le faire considérer comme aussi peu russe que possible. Il est absolument convaincu qu’un Russe qui se montre tel qu’il est sera regardé comme un grotesque. Ah ! s’il emprunte des allures françaises, anglaises, étrangères en un mot, ce sera tout différent : il aura droit à toute l’estime de ses voisins de salon. Je ferai encore une petite observation : cette lâche honte de soi-même est presque inconsciente chez lui. Il obéit alors à ses nerfs, à une toquade momentanée.

— Moi, je suis tout à fait Anglais de sentiments et de vie, affirmera un Russe. Il sous-entendra : « Donc il faut me respecter comme on respecte tous les Anglais. » Or il n’y a pas un Allemand, pas un Anglais, pas un Français qui rougisse de paraître tel que son milieu l’a créé. Le Russe s’en rend très bien compte, mais il admet, sans que cette conviction soit très claire chez lui, que c’est parce que ces étrangers sont très supérieurs à lui-même, et par conséquent il désirera paraître très allemand, très anglais ou très français.

— Mais c’est très connu, très banal ce que vous racontez, me fera-t-on observer. Soit ; mais voici quelque chose de plus caractéristique : le Russe tiendra essentiellement à passer pour plus intelligent que tout le monde, ou, s’il est très modeste, à ne pas sembler plus bête qu’un autre. Il a l’air de dire : « Avoue que je ne suis pas plus sot que la moyenne et je reconnaitrai que tu n’es pas un idiot dans ton genre. »

Devant une célébrité européenne, le Russe sera ravi de faire des courbettes ; il admirera tout du grand homme, sans examen, de même qu’il voudrait qu’on le sacrât lui-même esprit d’élite sans trop l’étudier. Mais si la célébrité a cessé d’être à la mode, si le personnage a perdu son piédestal, personne au monde ne sera plus sévère que notre Russe dans son appréciation du héros déboulonné. Son esprit railleur ne connaîtra plus de bornes.

Nous serons très naïvement étonnés quand un hasard nous révélera que l’Europe continue à considérer le grand homme qui n’est plus d’actualité comme un grand homme.

Mais ce même Russe, qui vénère aveuglément le favori du succès, ne voudra jamais convenir en public qu’il soit inférieur à l’homme de génie qu’il viendra d’encenser : « Gœthe, Liebig, Bismark, c’est très bien ! laissera-t-il parfaitement entendre, mais il y a aussi moi ! »

En un mot le Russe plus ou moins cultivé n’arrivera jamais assez à posséder de grandeur d’âme pour reconnaître franchement une réelle supériorité. Qu’on ne se moque pas trop de mon « paradoxe ». Le rival de Liebig n’aura peut-être même pas achevé ses études au Lycée.

Supposez que notre Russe rencontre Liebig en wagon sans le connaître, et que le savant mette la conversation sur la chimie ; notre ami réussira à placer sa petite réflexion, et il n’y a pas de doute qu’il n’arrive à disserter savamment — sans savoir de ce dont il parlera un autre mot que « chimie ». Il est certain qu’il rendra Liebig malade de dégoût ; mais qui sait si dans l’esprit des auditeurs il n’aura pas cloué le grand chimiste ? Car un Russe sait toujours faire un magnifique usage du langage scientifique, surtout quand il ne comprend pas les sujets qu’il traite. Et nous assisterons en même temps à un phénomène particulier à l’âme russe. Dès que l’un de nos compatriotes des classe cultivées se voit en présence d’une « galerie », non seulement il ne doute plus de sa haute intelligence, mais il se figure encore avoir la science infuse.

Dans son for intérieur, un Russe se moque un peu d’être instruit ou ignorant ! Il ne se posera que rarement cette question : « Mais sais-je vraiment quelque chose ! »

S’il se la pose, il y répondra de façon à satisfaire sa vanité, même s’il a conscience de n’avoir que des connaissances rudimentaires.

Il m’arriva à moi-même, tout récemment, d’entendre en wagon, au cours d’un voyage de deux heures, toute une conférence sur les langues classiques : un seul voyageur discourait et tous les autres buvaient ses paroles. C’était un inconnu pour tous ceux qui se trouvaient dans le compartiment. Il était robuste, d’âge mûr, de physionomie distinguée, voire seigneuriale, et parlait en appuyant sur les mots. Il semblait évident, pour qui l’écoutait, non seulement qu’il dissertait pour la première fois sur un pareil sujet, mais encore qu’il n’avait jamais pensé à ce dont il nous entretenait. C’était donc une simple mais brillante improvisation. Il niait absolument l’utilité de l’enseignement classique et appelait son introduction chez nous « une erreur historique et fatale ». Ce fut du reste la seule parole violente qu’il se permit : il avait pris les choses de trop haut pour s’emporter facilement. Les bases sur lesquelles il établissait son opinion manquaient peut-être de solidité, et ses raisonnements étaient à peu près ceux d’un collégien de treize ans ou de certains journalistes, parmi les moins compétents. « Les langues classiques, prononçait-il, ne servent à rien : tous les chefs-d’œuvre latins, par exemple, ont été traduits. Alors, à quoi rime l’étude d’une langue qui n’a plus rien à nous livrer ?… » Son argumentation produisit le plus grand effet dans le wagon, et quand il nous quitta, plusieurs voyageurs, des dames la plupart, le remercièrent du plaisir que ses discours leur avaient procuré. Je suis bien certain qu’il descendit du wagon persuadé qu’il était un génie.

Aujourd’hui les causeries en public (en wagon ou ailleurs) ont bien changé de nature depuis le vieux temps. Maintenant on semble chercher des éducateurs et l’on écoutera toujours favorablement une conversation qui effleurera plus ou moins tous les grands thèmes sociaux. Plusieurs personnes inconnues les unes des autres ont certainement du mal à se mettre à causer ensemble. Il y a toujours au début une certaine réserve gênante. Mais quand on s’y est mis, les interlocuteurs deviennent parfois si sublimes qu’il serait prudent de les retenir pour les empêcher de s’envoler. Il est vrai que souvent l’entretien porte sur des questions financières ou politiques, mais envisagées d’un point de vue si élevé que le public ordinaire n’y comprendrait rien. Ce vulgum pecus écoute avec une humble déférence, et l’aplomb des discoureurs s’en accroît. Il est clair que ces lutteurs pacifiques ont peu de confiance les uns dans les autres, mais ils se quittent toujours en bons termes, en se vouant, peut-être, une mutuelle reconnaissance. Le secret pour voyager d’une façon agréable consiste à savoir poliment les mensonges des autres et à les croire le plus possible, on vous laissera, à cette condition, produire à votre tour votre petit effet et ainsi le profit sera réciproque.

Mais, comme je vous l’ai dit déjà, il existe des thèmes généraux qui intéressent tout le public lettré ou illettré, et le plus ignorant a hâte de dire son mot sur ces sujets d’une importance vitale. Il n’est plus alors question simplement de passer son temps aussi agréablement que possible. Je le répète, on veut s’instruire, aujourd’hui. On a soif d’apprendre, de s’expliquer les dessous de la vie contemporaine ; on tient à trouver des initiateurs, et ce sont les femmes, les mères de famille, surtout, qui sont impatientes de découvrir ces prophètes du nouveau. Elles réclament des guides, des conseillers sociaux. Elles sont disposées à tout croire. Il y a quelques années, alors que des notions exactes manquaient sur notre société russe elle-même, leur entreprise était presque sans aboutissement possible. Mais aujourd’hui leur champ d’investigation s’est élargi. Cependant on peut dire que tout discoureur doué d’un extérieur à peu près convenable (car nous gardons une fatale superstition qui rend tous les Russes de faciles victimes mystifiées par ce qu’on appelle les belles manières), tout discoureur de bonne apparence et disposant d’un vocabulaire fleuri aura des chances de convaincre ses auditeurs de tout ce qui lui plaira d’affirmer. Il est juste d’ajouter qu’il devra, pour cela, faire montre d’opinions dites « libérales ». Mais cette observation étaient presque inutile.


Un autre jour me trouvant encore en wagon, — c’était tout récemment — je pus entendre un de nos compagnons de route nous développer tout un traité d’athlétisme.

L’orateur était un personnage à tête d’ingénieur mondain, grave d’ailleurs, et visiblement tourmenté du maladif besoin de se faire des prosélytes. Il débuta par des considérations sur les monastères. De ces couvents, je pouvais facilement conjecturer qu’il ne savait rien. Il se figurait que les monastères nous avaient été imposés par un décret sacerdotal et que l’État devait les doter, pourvoir à leur frais, les entretenir en un mot. On l’aurait bien surpris en lui apprenant que les moines forment des associations indépendantes. Partant de sa croyance à un parasitisme légal, il exigeait, au nom du libéralisme, leur fermeture immédiate. Par une légère extension de ses idées, il en vint tout naturellement à l’athéisme absolu. Ses convictions, disait-il, étaient basées sur les sciences exactes, naturelles ou mathématiques. Il en radotait, de ses sciences naturelles et de ses mathématiques ! On l’aurait menacé de mort qu’il n’eût pu, d’ailleurs, citer un seul fait relevant de ses sciences. Tout le monde l’écoutait pieusement : « Pour mon compte, pérorait-il, je n’apprendrai qu’une seule chose à mon fils : à être un honnête homme et à se moquer du reste. » Il était convaincu que nous n’avons besoin d’aucune espèce de doctrines supérieures à celles qui régissent le train-train de l’humanité ; que l’on trouve, pour ainsi dire dans sa poche, les clefs qui ouvrent le domaine du bien : la fraternité, la bienfaisance, la moralité, etc. Pour lui le doute n’existait pas. Comme le discoureur dont je parlais plus haut, il remporta un succès éclatant. Il y avait là des officiers, des vieillards, des dames, des jeunes gens. On le remercia lui aussi, quand il descendit du wagon, d’avoir parlé d’une façon aussi délicieusement intéressante. Une de nos voisines de compartiment, une mère de famille, une femme très distinguée, fort élégante et bien de sa personne, alla même jusqu’à nous faire savoir que, désormais, elle se garderait bien de voir dans l’âme autre chose qu’une « fumée quelconque ». Bien entendu le monsieur à tête d’ingénieur mondain descendit du wagon avec plus de respect pour lui-même qu’il n’en avait éprouvé en y montant.

Ce respect qu’un tas de gens de cette force ressentent pour leur propre valeur est une des choses qui me stupéfient. On ne peut pas s’étonner de ce qu’il existe des sots et des bavards. Mais ce monsieur n’était pas un absolu sot. Ce n’était, sans doute, non plus, ni un mauvais homme, ni un malhonnête homme ; je parie même que c’était un bon père de famille. Seulement il ne comprenait rien aux questions qu’il avait traitées. Est-ce qu’il ne se dira jamais : « Mon bon Ivan Ivanovitch (je le baptise pour la circonstance), tu as discouru à perdre haleine et pourtant tu ne sais pas un traître mot de ce que tu as raconté là. Tu as barboté dans les mathématiques et dans les sciences naturelles quand mieux que personne tu es conscient d’avoir oublié tout ce qu’on t’a enseigné là-dessus. Elle est loin aujourd’hui l’école spéciale où tu as étudié ! Comment as-tu osé faire une sorte de cours à des personnes inconnues de toi et dont quelques-unes ont affecté de se sentir « converties » par ton radotage ? Tu vois bien que tu as menti depuis le premier mot jusqu’au dernier. Et tu as été fier de ton succès ! Tu ferais mieux d’être honteux de toi-même ! » Il aurait cent fois raison de s’adresser cette petite semonce ; mais, voilà ! il est probable que ses occupations habituelles ne lui laissent pas le temps de se préoccuper de ces futilités. Je crois qu’il a dû éprouver un vague remords, mais il aura vite passé à un autre sujet de méditations en se disant qu’après tout ce n’était pas un cas de conscience. Cette absence de bonne et saine honte chez les Russes est pour moi, un phénomène étrange. On nous dira que cette inconscience est générale chez nous ; mais c’est justement pour cela que je désespère parfois de l’avenir d’une telle nation, d’une telle société.

En public, un Russe sera un européen, un citoyen du monde, le chevalier défenseur des droits humains ; tant pis si dans son for intérieur il se sent un homme tout différent, très fermement convaincu du contraire de ce qu’il a professé. Rentré chez lui il s’écriera au besoin : « Eh ! au diable les opinions et même la liberté ! Qu’on me fouette si l’on veut, je m’en moque ! »

Vous souvenez-vous de ce lieutenant Pirogoff, qui fut, il y a une quarantaine d’années de cela, fouetté dans la rue Grande-Mistchanskaïa par un serrurier nommé Schiller ? Il est regrettable que les Pirogoff soient trop nombreux pour que l’on puisse les fouetter tous : « Tant pis, se dit Pirogoff, on n’en saura rien ! » Rappelez-vous que le lieutenant fustigé alla, tout de suite après la raclée reçue, manger un gâteau feuilleté pour se remettre de ses émotions et que le soir même il se distingua, à la soirée donnée par un haut fonctionnaire, comme mazurkeur incomparable. Qu’en pensez-vous ? Croyez-vous qu’au moment où il torturait, en dansant, ses membres bleuis et douloureux, il avait oublié la contondante correction ? Non, certes, il ne l’avait pas oubliée, mais il se disait sans aucun doute : « Bah ! personne n’en saura rien ! » Cette facilité du caractère russe à s’accommoder de tout, même d’une mésaventure honteuse, est grande comme le monde…

Je suis sûr que le lieutenant Pirogoff était si bien au-dessus des sottes vergognes qu’il aura, le soir en question, fait sa déclaration d’amour à sa danseuse — la fille de la maison, — et l’aura formellement demandée en mariage. Elle est presque tragique cette situation d’une jeune fille qui va se fiancer avec un homme qu’on a triqué dans la journée et auquel « ça ne fait rien » ! Et que pensez-vous qu’il serait arrivé si elle avait su que son prétendant avait reçu la schlague et si l’officier rossé et content s’était avisé quand même de lui faire une déclaration ? L’aurait-elle épousé ? Hélas ! oui !… à la condition que le monde ne fût pas mis dans le secret de la tripotée administrée à l’amoureux.

Je crois que l’on peut, cependant, en général, s’abstenir de ranger les femmes russes dans la catégorie des Pirogoff. On remarque de plus en plus dans notre population féminine une réelle franchise, de la persévérance, un sentiment vrai de l’honneur, un goût louable pour la recherche de la vérité, sans oublier un fréquent besoin de se sacrifier. Les femmes russes, d’ailleurs, se sont toujours plus distinguées en cela que les hommes. Elles ont, de tout temps, témoigné d’une plus grande horreur pour le mensonge que leurs frères et leurs maris ; et beaucoup d’entre elles ne mentent jamais. La femme est chez nous plus persévérante, plus patiente dans sa tâche ; elle aspire plus sérieusement que l’homme à faire son œuvre et à la faire pour l’amour de l’œuvre elle-même, et non plus seulement pour paraître. Nous pouvons, il me semble, attendre un grand secours d’elle.


ARTICLES SUR LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Du journal "Grajdanine" de l’année 1873


Extrait du n° 41.


Voici une opinion du journal anglais Daily News sur ce qui se passe actuellement en France :

« De nombreux indices nous font croire qu’il se prépare en France un nouveau coup d’État dont on ne masquera pas l’illégalité en le revêtant des formes les plus parlementaires.

« Du reste, l’assemblée de Versailles ne peut, à aucun point de vue, être considérée comme un parlement : elle a cessé d’en être un le jour où, s’emparant de toutes les prérogatives gouvernementales, elle a retiré aux électeurs toute action sur les destinées du pays. Elle ne représente, pour le moment, qu’une oligarchie qui ne retient le pouvoir qu’en abusant du mandat qui lui a été confié. »

Plus loin, le même journal ajoute, à propos du comte de Chambord :

« Selon toutes les probabilités, le prétendant est un homme honnête, bien qu’égaré. S’il existe un point sur lequel il ne devrait céder à aucun prix, c’est bien la question du drapeau blanc. On dit, d’ailleurs, qu’on vient d’imaginer un moyen de tout arranger, en apparence : on ajouterait à l’étendard tricolore un ruban ou un plumet blanc. Maintenant, à quoi bon le symbole, si ce qu’Il représente est effectivement détruit ! Le comte de Chambord, lui-même, n’est qu’un symbole. En dehors de la monarchie traditionnelle dont il s’apprête à immoler l’emblème, il ne représente absolument rien. En acceptant le drapeau révolutionnaire, — ou il consent à n’être qu’un monarque qui pactise avec la Révolution, — ou il joue une comédie. Il n’est pas bien difficile d’accepter une constitution : un trait de plume y suffit. Mais demeurer fidèle à cette constitution sa vie durant, mais l’appliquer selon sa lettre et son esprit pendant de longues années, voilà une tâche à laquelle le comte de Chambord pourrait bien faillir, s’il ne se méfie pas de certaines influences. C’est une grosse affaire que de réformer sa nature, son éducation, que de faire table rase de ses convictions. Si sincère que soit le comte de Chambord, sera-t-il de force à opérer en lui-même cette autre révolution ? Pourquoi le comte de Chambord, après s’être trahi lui-même, resterait-il fidèle à la France ? Nous ne l’accusons pas de duplicité ; mais il a donné maintes preuves d’une faiblesse de caractère qui pourrait inspirer à son entourage plus d’une dangereuse velléité d’incartades. Il y a là un péril pour le pays. Les hommes de Versailles peuvent faire du comte de Chambord le Roi de l’Assemblée, mais ils semblent impuissants à fonder de façon stable son pouvoir sur le sol français. Le duc de Broglie et ses amis se figurent que ce qui était possible en 1789, demeure faisable en 1873. Ils oublient tout un siècle et tout un régime politique implanté en France pendant ce siècle. L’école des « restaurateurs historiques » — et le duc de Broglie en est un des plus typiques représentants, — est composée d’antiquaires et non de vrais conservateurs. »

À côté de l’article du Daily News, voici quelques opinions des plus caractéristiques de Louis Veuillot, dans le journal des Jésuites, l’Univers :

« Quelques vieux Huguenots fidèles à Henri IV disaient, pour excuser son abjuration, que « Paris valait bien une messe ». Henri V est entouré de politiciens qui cherchent à lui prouver que Paris vaut bien un engagement pris envers la Révolution.

Rien ne leur parait plus simple. Le Roi, pourtant, n’est pas de leur avis : « Ce qui est à faire, dit-il, ne peut se faire qu’au nom de tout le monde et avec le concours de tout le monde, sous les ordres d’un chef obéi. Je suis l’homme qui divise le moins. Entre vos mains, je ne serais plus que l’un de vous, vivant dans un état de division avec vous et avec moi-même. »

Ils objectent que le peuple n’est pas fait pour le Roi, mais bien le Roi pour le peuple. Il répond que c’est justement là sa pensée, et que voilà pourquoi il ne renonce pas au difficile métier qui est le sien ; qu’eux ne sont ni le peuple ni le Roi, et que le Roi ne fait pas son devoir en obéissant aux ordres d’une faction. Ils objectent encore, et lui répond que l’entretien est fini et qu’il ne fait pas de marchandages.

On en est là. Tous les raisonnements des visiteurs ne rencontrent qu’un silence obstiné. Il est aujourd’hui évident que Henri V n’est pas sorti de son programme. Ce n’est point par hauteur qu’il tient bon encore, c’est par conviction. L’anarchie ne se guérit que par la monarchie, qui est l’état naturel des Français. Il ne s’agit pas de théories plus ou moins ingénieuses qui vont contre la nature du pays. La monarchie peut rétablir l’ordre ; tout autre système ne peut que l’imposer pour un temps. La France a été libre sous la monarchie, de même qu’un homme se porte bien quand il obéit aux exigences de son tempérament. Henri V semble dire : « Je suis beaucoup et je puis beaucoup, grâce au principe que je représente. Sans ce principe, je ne suis rien, je ne puis rien et ne me mêle plus de vous sauver. Avec ce principe, j’épurerai l’air vicié qui vous tue ; sans ce principe, je ne suis qu’un expédient et je tombe aux expédients, continuellement contrarié par vous. Gardez M. de Broglie, gardez M. Thiers, essayez de M. Gambetta ; je n’ai plus rien à y voir.

« Mon drapeau vous épouvante ? Vous avez tort. En tout cas, j’y tiens et vous devez comprendre que j’ai raison. Je vous ai annoncé que je l’arborerais ; ce n’est ni bravade ni caprice. Au seul point de vue politique, la nécessité me l’impose. C’est tout ce que je réclame pour le massacre des miens et pour mon long exil. Il est la figure et le symbole de mon principe. En vous le voyant porter, je sentirai que la réconciliation est faite et sincère, que vous avez oublié vos offenses et que j’ai pardonné le mal que vous m’avez fait. Si j’abandonnais mon drapeau, pour arborer le vôtre, vous ne m’estimeriez plus. Vous vous regarderiez toujours comme les vainqueurs et me considéreriez comme le vaincu. Vous vous souviendriez mieux du sang des miens, versé sur l’échafaud qu’abritait votre étendard, et vous m’accuseriez de ne me le rappeler que trop. Je ne réclame que ce que réclame mon honneur, qui devient le vôtre. Pourquoi voudriez-vous qu’en remontant sur le trône, j’eusse l’air d’un pénitent ? Je n’ai point imploré et n’implore point une grâce. Je reviens par mon droit, et non par la force des armes. Mon droit et votre volonté se trouvent d’accord, si bien que mon retour sous mon drapeau, que vous n’aimez point, est honorable, et pour vous et pour moi. Il n’en serait plus de même dans d’autres conditions. Sans dignité, sans justice, notre réconciliation perd toute sa valeur. Il faut quelque chose qui dise que j’oublie et que vous regrettez. Conviendrait-il que l’on pût m’accuser d’usurper le drapeau des Napoléons ? Je laisse aux Napoléons leur drapeau avec leur histoire, depuis Arcole jusqu’à Sedan. Le drapeau blanc peut vivre de sa propre gloire. Qu’il rentre en France pur de tout combat contre les Français ! Ce ne sera pas sa moins belle auréole. »

Ainsi pourrait parler Henri V. Il se tait, et cela vaut mieux encore. Il n’a pas besoin de dire ce que la France comprend assez. Sa cause triomphe d’elle-même, sans discours. On peut épargner les paroles quand les faits sont assez éloquents. La monarchie ou l’anarchie, un vrai monarque ou rien ! La couronne, indispensable à notre salut, n’est pas nécessaire à son honneur. Il peut la porter avec gloire et, s’il ne la porte pas, il aura eu la gloire de la refuser par honneur. Nulle situation humaine ne saurait promettre de plus belles et de plus libres destinées. Ce vainqueur aura été, à lui seul, son armée et son conseil. Autour de lui, point de soldats ; il ne s’aidera ni de l’or, ni des conspirations. Il arrivera au travers de terribles obstacles, mais sans avoir rien à payer, sans avoir à être ingrat, sans effusion de sang, ne tenant à la main que son étendard proscrit. »

Ces deux opinions sur le comte de Chambord, exprimées par deux journaux européens, d’idées absolument dissemblables, sont des plus intéressantes. Au fond, elles se rencontrent presque. Le Daily News ne s’indigne que parce que le prétendant a donné une preuve de faiblesse en semblant faire une concession. Louis Veuillot affirme qu’il n’y a eu aucune concession et que les plénipotentiaires viennent d’eux-mêmes chez l’héritier du trône, pour lui arracher une promesse imprudente, mais que le « Roi se tait ». On assure que Louis Veuillot serait mieux informé que les autres.

L’alliance de toutes les fractions de la Droite, terrifiée par l’attitude de la portion républicaine de l’Assemblée Nationale, qui a manifesté l’intention de résister avec une énergie surhumaine aux menées des monarchistes, — cette union des Droites a nommé une commission définitive sous la présidence du général Changarnier. La commission est chargée d’élaborer le texte des dernières propositions à adresser au comte de Chambord, et de recevoir sa réponse désormais irrévocable. Les travaux de cette commission sont naturellement tenus dans le secret le plus absolu, mais on arrive quand même à en connaître les résultats. On sait, par exemple, que l’entente demeure complète entre la Droite et le Centre droit. On n’ignore pas davantage que la dernière députation chargée des suprêmes propositions adressées au comte de Chambord est déjà en route pour la résidence de ce dernier et qu’elle hâtera son retour le plus possible. Elle doit apporter une réponse définitive. On dit de la façon la plus sérieuse et dans les milieux les plus autorisés que même dans le cas où le comte de Chambord refuserait péremptoirement le drapeau tricolore, l’entente entre les diverses parties de la Droite demeurera inébranlable. On ajoute — et ceci nous paraît bien peu raisonnable — que, dans cette occurrence, on proclamera quand même la monarchie en prenant pour roi le comte de Paris. Une autre version, peut-être plus vraisemblable, veut qu’en présence d’une fin de non-recevoir du comte de Chambord, les Chambres, dès leur prochaine réunion — (le 5 novembre) — prorogent les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, en évitant, bien entendu, de proclamer immédiatement la République. On verra donc se prolonger pendant une période indéfinie l’insupportable état de choses actuel. — Plus tard, à l’aide des baïonnettes, on arrivera peut-être à une solution définitive : Monarchie ou République… Pour l’instant on ne se soucie que de faire vivre le plus longtemps possible l’Assemblée Nationale. Et il est très probable que les choses s’arrangeront selon les désirs de cette Assemblée. On s’étonne toutefois de voir des légitimistes renoncer au comte de Chambord pour une question de drapeau et, malgré toutes les apparences, il pourrait se faire que tout se terminât au gré du prétendant. L’article de Veuillot a du poids : son journal est le véritable interprète de l’opinion royaliste en France.

Toutefois, le Daily News prétend savoir que Henri V est décidé à des concessions. Alors à quoi lui servira l’article de Veuillot ?… Une seule chose est certaine : on n’a aucun renseignement précis sur les ultimes résolutions du prétendant.

Le Président du Conseil des ministres, M. le duc de Broglie, dans un banquet donné à Neville-Dubon, à l’occasion d’une inauguration de chemin de fer, a prononcé un discours dans lequel il s’est déclaré franchement monarchiste et a insisté sur le droit absolu qu’avait l’Assemblée de proclamer la forme de gouvernement qu’elle jugerait la plus avantageuse pour la France (lisez : la Monarchie). « Néanmoins, a-t-il ajouté, les formes de l’organisation civile également chères à tous, parmi nous, resteront intangibles. » En d’autres termes, il a promis que le comte de Chambord accepterait le drapeau tricolore et les principes de 89. Tout le monde sait que le duc de Broglie est le plus ardent champion de la monarchie et qu’il fait le possible et l’impossible pour éviter toute dissension entre royalistes. Il veut satisfaire tout le monde et, par conséquent, amener le prétendant à accepter le drapeau tricolore. Mais ce qu’il y a en tout cela de plus caractéristique, c’est de voir un membre d’un gouvernement dit républicain, un président du Conseil des ministres, se permettre, dans un banquet, en public enfin, de si franches déclarations royalistes. Cette « action légère » du duc (certains journaux la qualifient ainsi) atteste, en tout cas, chez l’orateur et ses amis, une confiance aveugle dans la victoire de la monarchie. Il nous semble qu’avec des vues moins optimistes, un personnage officiel aussi haut placé aurait montré plus de réserve.

Quoi qu’il en soit, je crois que dans fort peu de temps, dans trois semaines, nous pourrons avoir des surprises.

Veuillot nous a tracé de Henri V un portrait fort noble. Il se peut que le comte de Chambord refuse le trône pour ne pas trahir ses principes. Mais il n’est pas impossible qu’en dépit de la question du drapeau, le prétendant obtienne, après un vote de l’Assemblée, une majorité quelconque, supposons-la très petite, d’une à dix voix. Il pourrait arriver qu’en présence d’un succès si minime, presque honteux, Henri V ne se décidât pas à accepter la couronne. Mais alors qui saurait empêcher les Jésuites de venir calmer ses scrupules en lui représentant que l’occasion est peut-être unique, que le peuple est déshabitué de la royauté, qu’il est grossier, sans clairvoyance, en partie même non baptisé ; que, dans le cas improbable où il se révolterait, il faudrait se servir de l’obéissance du maréchal de Mac-Mahon et monter malgré tout sur le trône, ne fût-ce que pour, enfin, baptiser ce peuple obtus et insensé et le rendre religieux et heureux malgré lui ?

Nous préférerions, certes, voir le comte de Chambord inébranlable dans ses principes, car alors il y aurait de par le monde un homme ferme et magnanime de plus, et il est bon que les peuples aient le plus souvent possible l’exemple de tels hommes devant les yeux…

… Maintenant il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce que les républicains eûssent le dessus au dernier moment… Dans ce cas on dissoudrait l’Assemblée actuelle, et la République ne tarderait pas à être définitivement proclamée.

Mais laissons de côté pour l’instant cette hypothèse et occupons-nous d’une question des plus intéressantes et qui appartient à un ordre de faits beaucoup plus probables.

Supposons tout d’abord que le comte de Chambord soit déjà monte sur le trône ; que les républicains soient dispersés ; que Mac-Mahon ait suivit la volonté de l’Assemblée ; que le pays soit complètement pacifié, du moins en apparence, et que tout semble aller le mieux du monde avec la nouvelle orientation. Il se trouve des Français pour décider à l’avance que Henri V donnera à la France dix-huit années de sécurité et de bonheur, pour le moins. Fort bien (j’estime pourtant que la période de dix-huit ans est exagérément longue). Mais enfin admettons quelques années de calme et de prospérité. Voici le comte de Chambord fermement installé sur son trône : croyez-vous que tout soit dit pour cela ?

Veuillot affirme que la plus grande force de Henri V réside dans son inexpugnable fidélité à ses principes ; que ce n’est qu’en ne cédant ni un pouce, ni un atome de son terrain, qu’il gardera le pouvoir de sauver la France. C’est entendu ; mais que fera précisément le nouveau roi pour sauver son royaume ?

Le premier principe de Henri V est que son autorité sera avant tout légitime. Mais cette légitimité appartient à un monde purement idéal, tandis que les restaurateurs de monarchies font agir des ressorts très matériels. J’admets que le roi soit intimement persuadé de la légitimité de son pouvoir, mais s’ensuit-il que tous les Français pensent comme lui à ce sujet ? Si un tel phénomène peut s’accomplir, certes la France n’aura plus rien à désirer ; pour la première fois en ce siècle, elle sera vraiment unie et pourra être infiniment heureuse et libre. Napoléon III, pendant toute la durée de son règne, a été forcé de travailler à l’affermissement de sa dynastie dans son pays. S’il avait pu se distraire de ce souci fatal, que de catastrophes eussent été évitées, celle de Sedan entre autres ! Mais, toujours hanté de la néfaste obsession, il dut entreprendre bien des œuvres qui, loin de tendre au bonheur de la France, n’avaient pour but que d’assurer le trône à ses descendants. Les Français se rendirent parfaitement compte de la nature des préoccupations de leur souverain et l’observèrent avec inquiétude tant qu’il régna. Si le chef du Gouvernement ne croyait pas à la stabilité de son pouvoir, comment ses sujets eussent-ils pu montrer une foi plus robuste que la sienne ?

Et alors, tout à coup un miracle va convertir ce peuple sceptique, par force ! Il va croire à la légitimité du pouvoir de Henri V, qui sera ainsi débarrassé du souci qui perdit Napoléon III. Toutes les difficultés seront tranchées : le roi, voyant la foi que son peuple aura mise en lui, ne saura s’empêcher de croire en son peuple ; ne craignant plus d’intrigues et de complots devenus impossibles, il donnera toutes les libertés à ses sujets : liberté de la presse, liberté de réunion, liberté dans l’administration et tant d’autres ; il pourra même faire quelques essais de communisme si cela ne nuit pas à tout et à tous.

Mais une telle entente ne se verra qu’en rêve.

Nous ne voulons pas répéter les opinions du Daily News, du Times, de Thiers ou de Tocqueville, qui, dans un discours récent, proclamait que la France est par excellence un pays démocratique, où une monarchie absolue ne serait plus supportée. L’esprit démocratique de la France a été, pendant tout un siècle, le sujet d’interminables controverses et la question est loin d’être résolue. Nous nous bornerons à constater qu’il existe en ce pays une forte prévention contre l’ancien régime, qu’il y a près de cent ans que la monarchie absolue y a été détruite et que six ou sept générations de Français ont grandi émancipées. Je ne parle même pas du peuple, de la populace, qui ne sait ce que tout cela veut dire et qui, assurément, ne voit pas aujourd’hui la nécessité d’aller jurer fidélité au comte de Chambord, parsemer de fleurs le chemin qu’il suivra le jour de son entrée dans Paris, baiser les sabots de son cheval blanc !

Le comte de Chambord a déclaré qu’il n’est pas le roi d’un parti, qu’il veut être le roi de tous. Mais c’est encore en cela que je trouve son rêve fantastique.

« Sans le consentement universel des Français à la monarchie traditionnelle, les Français ne peuvent être heureux », disent les légitimistes. Soit, mais comment obtenir ce consentement universel, comment surtout sauter par-dessus cent ans d’émancipation ? Tout cela n’est qu’un rêve. Le comte de Chambord, qui croit sérieusement que tous les Français le réclament, nous fait l’effet d’un doux aliéné.

Voyons ! les légitimistes sensés qui n’agissent pas à tort et à travers ou qui ne sont par poussés par un espoir de places et de dotations, ou encore sourdement influencés par les cléricaux, voyons ! ces légitimistes-là doivent avoir un plan ; ils ne peuvent pas croire à un fabuleux consentement universel aussi inattendu que s’il tombait des nuages ! Il faut savoir quel est ce plan. Car il n’est pas suffisant d’entrer en France, de s’asseoir sur un trône entouré des « baïonnettes obéissantes » de Mac-Mahon et de croire que l’on règne. Il est indispensable de faire quelque chose, d’apporter avec soi quelque idée nouvelle, de dire quelque parole inspirée, capable de vaincre le « mauvais esprit » de tout un siècle. Remarquez que ce mauvais esprit s’est formulé en une doctrine prometteuse de grands biens, qu’il s’est condensé en une sorte d’évangile anti-chrétien qui a trouvé des prosélytes passionnés, qu’il propose à la société de nouveaux principes moraux, qu’il se fait fort de reconstruire le monde sur de nouvelles bases, de réédifier pour jamais la tour de Babel.

Parmi les sectateurs de cette nouvelle religion se trouvent des hommes d’une haute intelligence ; ils ont pris une grande autorité sur ceux qui sont las d’attendre le règne du Christ, qui sont déshérités des biens terrestres ; et ceux-là se comptent par millions. Eh bien ! il faudrait que le comte de Chambord dise quelque chose à ces gens-là ; ou alors à quoi servirait sa venue ? « Quels sont les résultats jusqu’à présent certains de son avènement au trône ? On peut prévoir que le faubourg Saint-Germain ne sera plus désert et qu’on va remettre à neuf ses vieilles façades ; que les prêtres redeviendront riches, que les grâces des vicomtes et des marquises vont ressusciter. Nous assisterons à l’éclosion de quelques nouvelles modes et de quelques bons mots inédits ; on inventera quelque nouvelle chinoiserie pour l’étiquette de la cour, chinoiserie promptement adoptée par toutes les cours européennes ; on découvrira de nouvelles figures de ballet, des danses de salon insoupçonnées, de nouveaux bonbons, de nouveaux cuisiniers.

Dans la très petite Chambre des députés, à laquelle on concédera un très petit pouvoir, surgiront, d’un côté, de minuscules doctrinaires, de l’autre d’inperceptibles héros du libéralisme ; et la Gauche de cette chambre lilliputienne sera plus grotesque, s’il est possible, que la Droite, car elle sera dans une position stupide et ridicule. Peu à peu un mécontentement sourd naîtra dans le peuple ; le « mauvais esprit », qui est encore jeune, mûrira et deviendra tout à fait méchant… Puis un beau matin, le Roi signera quelques ordonnances. Paris s’agitera ; on mettra sur pied la troupe, qui attendra les rebelles, les crosses en l’air, et le mauvais esprit s’infiltrera jusque dans le Palais…

Certes, parmi les légitimistes, il en est beaucoup qui désirent faire leur devoir, et le comte de Chambord est le premier d’entre eux. Mais leur devoir est, à leurs yeux, de combattre le fameux « mauvais esprit » et de le vaincre. C’est leur but quand ils partent en guerre comme à présent. Mais le désir et la réalité sont deux choses différentes. Une question se pose encore. Comment lutter contre les principes nouveaux qui désagrègent l’ancienne société ? On n’obtiendra un résultat qu’en mettant de son côté la violence et l’intolérance cléricales. Alors la réponse à notre question est simple et claire : il faudra restaurer le pouvoir temporel du Pape. Et ils auraient bien tort, les purs de la légitimité qui repousseraient cette idée.

C’est en vain que le comte de Chambord nous assurera qu’il ne fera pas la guerre au nom du Pape, qu’il ne ramènera pas avec lui le « Gouvernement des curés » ; il a eu beau écrire dans ce sens à un député, on ne peut croire qu’il n’aura pas la main forcée. Quelques observateurs commencent à deviner que tout ce mouvement légitimiste si subit et si violent ne cache peut-être qu’une machination cléricale, que son premier mot d’ordre est parti de Rome et qu’il tend à la restauration du pouvoir temporel du Pape. Naturellement les cléricaux n’ont inventé ni le comte de Chambord ni le parti légitimiste, mais ils s’en sont emparés. Quelques indices sont caractéristiques. Voici deux prétendants catholiques en Europe : le comte de Chambord et don Carlos ; on a pu noter l’agitation cléricale en Allemagne, agitation du reste justifiée par la situation que créent aux catholiques de ce pays des lois nouvelles sur l’Église. Partout on organise des pèlerinages, qui serviront à rapprocher de Rome des Français, des Allemands et des Suisses des classes populaires. Tout cela fait penser à une immense agitation soulevée partout dans l’intérêt du Pape, toujours infaillible, mais privé de ses domaines. Ce mouvement clérical est, peut-être, surtout important parce qu’il nous fait assister à la dernière manœuvre du catholicisme, au dernier essai tenté pour intéresser au sort de Rome les rois et les puissants de ce monde. Cet ultime expédient pourrait bien ne pas réussir et démontrer au gouvernement pontifical qu’il ne faut plus compter sur les princes, ni sur les hauts personnages. Croyez qu’après cela Rome saura s’adresser aux peuples eux-mêmes, comme elle commence à le faire, du reste, après avoir été jusqu’à leur cacher le texte des évangiles en en prohibant les traductions. Le Pape saura aller au peuple, pieds nus, mendiant, couvert de haillons, mais suivi d’une armée de vingt mille Jésuites experts en la direction des âmes humaines. Karl Marx et Bakounine seront-ils de force à lutter contre ces pieuses troupes ? J’en doute. Le catholicisme sait faire, quand il le faut, des sacrifices et tout concilier. Est-il bien difficile d’assurer au peuple ignorant et souffrant que le communisme et le christianisme ne sont qu’une seule et même chose ; que le Christ n’a parlé que de communisme, encore et toujours de communisme ? Rome pousse déjà en avant certains socialistes, pourtant instruits et intelligents, qui donnent aveuglément dans le panneau et prennent l’Antéchrist pour le Christ.

Henri V ne pourra éviter de faire la guerre en faveur du Pape, justement parce que nous vivons dans les dernières années où une pareille campagne ait quelque chance d’être populaire. Si Henri V avait le pouvoir de venger la France battue, rançonnée, dépouillée de l’Alsace et de la Lorraine par l’Allemagne, nul doute que ce redresseur de torts n’affermirait son trône pour longtemps. Ah ! si, dès qu’il aurait ceint la couronne, il s’avisait de déclarer la guerre aux Allemands, il ne serait pas suivi. Ce serait trop tôt et l’on risquerait trop. Mais le sort du Pape combattu et bafoué en Allemagne peut éveiller mille sympathies en France. Avec le temps on verra que l’Allemagne seule a intérêt à maintenir le Pape dans sa situation actuelle et à prêter son appui à la politique du roi d’Italie. Peu à peu, des pourparlers à l’indignation, de l’indignation au soulèvement populaire, la question papale conduira la France, malgré elle, à une guerre contre l’Allemagne.

Les Français n’iront pas tout bonnement se battre pour l’Alsace, mais ils prendront fait et cause pour le Pape, et la guerre est capable de devenir populaire. Le comte de Chambord ne pourra laisser échapper une telle occasion.

Nous supposons qu’il sorte vainqueur de cette guerre, que la France se couvre de gloire, reprenne ses provinces perdues, et que le pape fasse son entrée à Paris pour assister à la pose de la première pierre d’une église quelconque. (On l’a bien invité récemment à une cérémonie de ce genre.) Après tous ces grands événements on laissera le glorieux Henri V mourir tranquillement sur le trône… Mais nous en revenons toujours à ceci : la monarchie aura-t-elle, pour cela, poussé de profondes racines en France ; — et chassera-t-elle à jamais le « mauvais esprit » qui attend toujours son tour ? Le « mauvais esprit » est plus fort que le pape et ses cardinaux, même après leur entrée triomphale à Paris ; il est peut-être aussi plus pur. Ce n’est pas appuyé sur une armée sacerdotale que le roi pourra dire au peuple la parole nouvelle entendue. Ou alors il croira que cette parole doit exalter la guerre pour le Christ, convertir à Dieu les libres-penseurs et pousser vers les fonts baptismaux la foule des prolétaires non baptisés. Comment sauverait-il autrement la France, le Roi Très Chrétien ? Ne se doute-t-il pas un peu qu’au train où vont les choses actuellement, c’est sur le sol français qu’auront lieu les premières batailles entre la société nouvelle et les partisans des vieilles doctrines ? Ne sait-il pas aussi que c’est la crainte de ces terribles choses qui fait trembler la société française ou du moins ceux de ses membres qui, comblés de biens terrestres et épouvantés de leur perte possible, appellent à leur secours n’importe quel gouvernement « fort » ? C’était déjà la peur des ennemis d’en bas qui avait décidé les conservateurs à accepter Napoléon III. S’ils tombent d’accord pour réclamer la venue du comte de Chambord, n’est-ce pas parce qu’ils espèrent trouver en lui un protecteur ? Mais où leur champion trouvera-t-il des hommes pour les défendre dans une lutte si formidable ? Est-il même capable de comprendre la situation vraie ? Non, assurément, malgré cette « bonté de cœur » que l’on célèbre sur tous les tons. Ne sera-t-il pas intimidé par la pauvreté des moyens dont il disposera pour agir ? S’il n’en est pas effrayé, comment ne pas reconnaître en lui un pauvre homme ignorant, borné, ou peut-être un candidat à la folie ? Où est-elle, à présent, la réponse à notre question ? À l’aide de quoi, de quelles forces, la Légitimité parviendra-t-elle à « sauver » la France ? Un prophète de Dieu n’en viendra pas à bout ; bien moins encore le comte de Chambord. Et le prophète lui-même serait lapidé.

L’esprit moderne, l’esprit de la société nouvelle triomphera très probablement parce que, seul, il apporte une idée nouvelle, positive, destinée sans doute plus tard à transformer l’Europe. Nous croyons que le monde ne sera sauvé qu’après la visite du « mauvais esprit ». Et ce mauvais esprit est bien près de nous. Nos enfants le verront peut-être à l’œuvre.

En nous posant le problème que nous avons essayé de résoudre selon nos forces, nous ne voulions que justifier deux lignes d’un précédent compte rendu de politique étrangère. Nous pensons plus que jamais que si le comte de Chambord monte sur le trône, ce sera pour deux jours. Mais ne voulant pas être accusé de légèreté, nous avons tenté de démontrer non seulement que la Royauté légitime est à présent impossible en France, mais encore qu’elle n’y pourrait produire aucun effet utile, aussi bien aujourd’hui que dans le futur. C’est la forme de gouvernement qui possède le moins de moyens pratiques pour guérir la France.

Quant à la République, nous avons dit aussi ailleurs qu’on est déjà « las » d’elle, et nous tâcherons ultérieurement d’expliquer l’intention que nous avons eue en employant cette expression que nous ne voudrions pas voir prendre pour une plaisanterie.




Extrait du no 43 du journal "Grajdanine", 1873.


Voici un mois qu’à commencé en France, à Trianon, le procès du maréchal Bazaine. Malgré l’époque troublée et les inquiétudes qu’inspire la possibilité de prochains changements politiques qui peuvent tout remettre en question, ce procès passionne la France et l’Europe. Il excite une curiosité de plus en plus grande. Nous assistons à l’évocation d’événements récents, terribles pour les Français ; nous revoyons les commencements de cette guerre affreuse, l’effondrement si subit d’une dynastie qui prédominait politiquement en Europe. Puis combien d’énigmes, de problèmes demeurés encore insolubles ! Ces hésitations, ces désunions, ces intrigues au moment où la France avait besoin de l’aide de tous les siens !

Le maréchal Bazaine est traduit devant un conseil de guerre, parce que, s’étant enfermé dans une ville fortifiée de premier ordre, Metz, disposant d’une armée nombreuse, de tout l’outillage militaire nécessaire et de vivres pour des mois, il a pris le parti de se rendre aux Allemands avec toutes ses forces en hommes et en munitions sans avoir même subi un assaut. (Les troupes prussiennes n’avaient tenté aucun effort offensif ; elles s’étaient bornées à bloquer la forteresse.) Le maréchal se trouvait dans la position la plus favorable pour retarder, diviser, et affaiblir les armées ennemies dans leur marche vers le cœur de la France. Il a livré tout, hommes, armes, bagages, drapeaux ; et ces drapeaux, on affirme que c’est intentionnellement qu’il ne les a pas détruits, sans doute sur la demande des Allemands, avec lesquels il était en relations continuelles, multipliant les pourparlers clandestins, les entrevues mystérieuses et peut-être s’attardant à de vagues marchandages dont l’objet n’avait rien de militaire.

Voilà l’essence de l’accusation. Il est probable que, devant le Conseil, bien des choses vont s’éclaircir ; mais combien d’autres resteront dans l’ombre jusqu’au jour où l’Histoire fera la lumière. En dernier lieu le maréchal est accusé de trahison… Envers qui ? Prenons bien garde à cette question, elle est d’un intérêt capital, si l’on veut bien songer à l’état singulier dans lequel vit la France d’aujourd’hui.

À la fin du règne de Napoléon III, le maréchal Bazaine était cité comme l’un des chefs les plus habiles de l’armée impériale. Quand, voici environ un an et demi, on commença à parler de l’éventuelle comparution de l’homme de Metz devant un conseil de guerre, l’un de ses confrères, un maréchal dont nous regrettons d’avoir oublié le nom (ne le surnommait-on pas le « brave soldat » ?) s’écria : « Quel dommage ! C’était pourtant le moins incapable de nous tous ! »

Or cet homme, « le moins incapable », avait reçu le commandement d’un corps d’armée extrêmement important. Mais tout allait de travers au moment de cette guerre entreprise avec tant de légèreté. Il n’y avait pas de vrai commandement en chef. Sans aucune aptitude militaire, l’empereur s’effaçait le plus souvent, mais il lui arrivait parfois de donner des ordres qui, naturellement, entravaient la marche de toute action sérieuse. Mais tout le mal n’était pas là. Tous ces vieux guerriers, Canrobet, Niel, Bourbaki, Frossart, Ladmirault, etc. convoqués devant le conseil, s’expriment sur le compte de Bazaine avec une déférence extrême. Leurs dépositions intéressent vivement le public. Ils appuient tous sur la bravoure extraordinaire du maréchal, citant, par exemple, cette bataille de Saint-Privat où Bazaine, bien qu’il eut à diriger tous les mouvements de la journée, se distinguait au premier rang des combattants. « Toutefois, peut-être, n’a-t-il pas compris toute l’importance de cette bataille », ajoutent quelques-uns des illustres témoins. L’a-t-il comprise ou non ? Toujours est-il que ce jour-là, les soldats armés de fusils à tir rapide, ne pouvaient, faute de cartouches, se servir de leur chassepots que toutes les deux minutes environ. Il convient d’ajouter que des bataillons entiers abordaient le champ de bataille après un jeûne de vingt-quatre heures. Du reste, les révélations faites sur le manque d’organisation et la pénurie des vivres de l’armée impériale ont stupéfié l’Europe. Nous nous souvenons d’un télégramme adressé par l’empereur Napoléon à l’impératrice Eugénie (longtemps avant le désastre de Sedan). Par ce télégramme l’empereur priait la Régente de commander le plus tôt possible deux mille marmites en fonte. Cette dépêche avait toujours ceci de consolant, que si elle reconnaissait que l’on avait pas d’ustensiles pour faire bouillir la soupe, elle semblait d’autre part admettre l’existence des éléments de cette soupe. Ou alors pourquoi commander des marmites par télégramme ?… Mais, d’après le témoignage du maréchal Canrobert, les soldats se battaient à Saint-Privat après vingt-quatre heures d’abstinence forcée ;… le lendemain et le surlendemain, ils ne mangeaient pas davantage. Or, vers cette époque, les marmites étaient sûrement arrivées de Paris…, mais elles étaient arrivées trop tard. Tout, du reste, arriva trop tard au cours de cette campagne extraordinaire. L’empereur, pour s’être mis en retard, perdit l’instant où il aurait pu se replier sur Paris avec son armée, après ses premières et graves défaites. Ce n’eût peut-être point été pour lui le salut, mais cela pouvait lui épargner quelques infortunes. Il se passa malheureusement alors ce qui s’était passé, comme nous l’avons dit, pendant tout son règne. Préoccupé de sa dynastie plus que du bonheur du pays qu’il gouvernait, il s’était trouvé entraîné à se servir de mille expédients dangereux pour la France. Si bien que ce souverain puissant se trouvait n’être qu’un chef de parti et non le premier des Français. La retraite sur Paris, avec une armée battue, mais encore capable de combattre, lui fit peur. Il craignait le mécontentement du pays, la perte de son prestige, l’émeute et même la révolution. Il préféra capituler à Sedan sans conditions, s’en remettant pour le sort de sa dynastie et le sien propre à la générosité des vainqueurs. Sans doute, on ne sait pas encore ce que le roi de Prusse et lui ont bien pu se dire lors de leur entrevue. Il y a des quantités de secrets d’alors qui ne se découvriront que dans un avenir plus ou moins éloigné. Mais il est certain que l’empereur se figurait, grâce à sa capitulation avec toute son armée, conserver plus sûrement son trône. Il ne songeait qu’au péril révolutionnaire. L’homme de parti ne pensa pas à la France.

Le maréchal Bazaine ne dut pas s’en préoccuper davantage. Après s’être enfermé dans Metz avec des forces considérables, il semblait se refuser à reconnaître le Gouvernement de la Défense Nationale, formé aussitôt après la capture de l’empereur. Il préfèra, lui aussi, capituler et priva ainsi la France de sa dernière armée qui, bien qu’enfermée dans Metz, pouvait encore être très utile, rien qu’en immobilisant, devant les murailles de la place forte, une grande partie des troupes des envahisseurs. Il est impossible de s’imaginer que Bazaine, en se rendant aussi prématurément et dans des conditions aussi humiliantes, n’eût pas conclu avec l’ennemi quelque engagement secret qui, comme de raison, ne fut pas tenu. En tout cas, il est évident que Bazaine aimait mieux livrer son armée qu’en demeurer le gardien au profit de la révolution.

Le maréchal, bien qu’il mente certainement aujourd’hui devant le conseil de guerre et se propose, sans doute, de mentir bien davantage dorénavant, n’a pu cacher toutes ses impressions de ce temps-là. Il a dit carrément qu’il n’y avait alors aucun gouvernement digne de ce nom, qu’il ne pouvait prendre au sérieux la fourmilière de politiciens qui s’agitait dans Paris. « Mais, lui a riposté le duc d’Aumale, président du Conseil de guerre, s’il n’y avait pas de gouvernement, il y avait la France. »

Ces paroles du duc ont produit, sur l’auditoire et sur tout le pays, une impression incroyable. Évidemment elles ont été dites au maréchal coupable pour qu’il comprît qu’il n’était pas jugé par une faction, par un parti, mais par la France vendue, trahie par lui dans le seul intérêt de son parti.

On ne saurait justifier un homme qui a trahi sa patrie ; mais ceux qui jugent le traître sont-ils bien dans le vrai ? Voilà ce que nous voudrions approfondir. Ne se sentent-ils pas un peu coupables aussi, ces juges qui eurent leur part de responsabilité dans les malheurs qui ont fondu sur leur pays ? Le maréchal Bazaine ne ressemble-t-il pas, jusqu’à un certain point, à ces boucs émissaires qui portaient le poids de tous les péchés de tout un peuple ?

En effet, que pouvait-il voir de Metz ? Supposons un instant que l’homme de parti cédât chez lui la place au citoyen. Quel spectacle lui présentait alors Paris ? Il est vrai que l’insurrection du 4 septembre n’avait même pas fondé la République. Ses chefs s’étaient simplement groupés sous le nom de « Gouvernement de la Défense Nationale ». Mais ceux qui s’étaient mis à la tête du mouvement ne pouvaient inspirer à un homme comme Bazaine, énergique et actif, quelles que fussent ses fautes, qu’un sentiment de répulsion bien naturel. Le maréchal Trochu, cet inintelligent maniaque, tous ces Garnier-Pagès, ces Jules Favre, honnêtes et braves gens, mais devenus d’impuissantes momies ; tous ces autres héros phraseurs que l’on trouve aux débuts de toutes les révolutions parisiennes, voilà les gouvernants que l’homme de Metz apercevait en face de lui !… Aux yeux de Bazaine, ces mannequins sans talent, incapables successeurs des incapables de 1848, étaient, eux aussi, des hommes de parti, honnêtes sans doute, encore une fois, mais républicains avant d’être français. Alors, si lui, renonçant à ses préférences politiques, oubliait tout pour ne servir que son pays, il serait forcé de se mettre à la remorque des sectaires de la démocratie ? Il ne sut s’y décider.

Un peu plus tard, de ce piteux groupe de gouvernants un homme se détacha qui, montant en ballon, s’envola à l’autre bout de la France. De son propre chef, il se proclama ministre de la guerre, et toute la nation, assoiffée d’un gouvernement quelconque, en fit quelque chose comme un dictateur. L’homme s’en fut nullement déconcerté. Il fit preuve d’une grande énergie, gouverna, comme il put, le pays, créa des armées, les équipa. Aujourd’hui on l’accuse d’avoir jeté l’argent à tort et à travers ; on affirme qu’avec les sommes qu’il a dissipées, il aurait pu mettre sur pied des troupes cinq fois plus considérables. Mais Gambetta pourrait répondre qu’à sa place, ses critiques auraient peut-être dépensé encore cinq fois plus sans fournir un seul soldat.

En bien, cet homme de valeur et d’énergie avec qui Bazaine eût pu collaborer sans honte, cet homme qui a beaucoup travaillé pour la France est encore, pourtant, un sectaire qui met la République au-dessus de la France. Il l’a presque avoué naguère. Il ne dirait plus une chose pareille, à présent qu’il attend patiemment et sagement son tour, qu’il a le bon sens de soutenir chaleureusement le grand citoyen Thiers qui, cependant, l’a destitué il y a trois ans. Mais dans son âme et conscience, je suis sûr qu’il demeure toujours avant tout homme de parti. (On dit même que c’est cette qualité qui le rend si cher à la masse des républicains.)

Donc toujours les partis et les hommes de parti ! (Il est vrai que, pendant cette année funeste, surgirent quelques phénomènes consolants. Des Chouans bretons, légitimistes nés, vinrent, leurs chefs en tête, combattre pour la patrie et luttèrent vaillamment sous l’image de la Vierge qui ornait leurs drapeaux, unis pour quelque temps au gouvernement des républicains et des athées. Les ducs d’Orléans combattirent aussi l’ennemi dans les rangs républicains.) Malheureusement ces derniers gâtent la belle opinion qu’on aurait pu se faire de leur patriotisme désintéressé d’alors, en coopérant à l’agitation royaliste. On comprend qu’en 1870 ils ont surtout vu une occasion de revenir sur l’eau.

Mais la plaie de la France, c’est la perte de cette idée que l’union est nécessaire, et ce sont encore des hommes de parti qui jugent le maréchal Bazaine et lui reprochent d’être demeuré fidèle à son parti, à lui. En condamnant Bazaine, vont-ils comprendre cela, les Français.



Extrait du no 44 du journal "Grajdanine", 1873.


La conspiration monarchiste de la majorité de l’Assemblée Nationale contre la France ne paraît pas finir de façon brillante. Le prétendant, au dernier moment, a définitivement refusé le drapeau tricolore. Comme de raison, le projet de le proclamer roi est tombé de lui-même pour un temps. Mais ces conspirateurs de l’Assemblée Nationale se sont remis bien vite à conspirer. Ils veulent faire proroger leurs pouvoirs coûte que coûte et même en dépit de la loi. S’ils réussissent — et à en juger par un télégramme de Versailles du 5 novembre, il y a des chances pour qu’ils atteignent le but visé — cette affaire aura une conclusion lamentable pour le pays.

À la fin d’un de nos comptes rendus nous disions que le comité Changarnier, c’est-à-dire le noyau de la coalition de tous les partis et sous-partis de la Droite, effrayé de la persévérance des républicains et de l’indignation du pays, avait décidé d’envoyer à Salzbourg, au prétendant, une dernière députation, chargée d’arracher quelques concessions. Cette démarche démontrait que si les royalistes affirmaient que tout était arrangé entre le comte de Chambord et eux, il n’y avait, au contraire, aucune entente pratique. Il est même possible que, non contents de tromper la France, ces brouillons trop pressés se trompaient entre eux et s’abusaient eux-mêmes chacun en particulier.

Tout à coup paru une nouvelle sensationnelle : le compte de Chambord acceptait tout, aussi bien les principes de 89, « chers à tous les Français », qu’une constitution et que le drapeau tricolore. Il semble étonnant que ces habiles négociateurs aient tout compris de travers et cependant on a prétendu, et à Versailles et à Paris, que leur récit de leur entrevue avec le prétendant était de tous points inexact. Le comte de Chambord n’avait rien accepté, rien promis. L’Assemblée lui aurait fait alors demander une confirmation de ses engagements. Mais dans le journal l’Union parut une lettre du prince, adressée à M. Chesnelong, dans laquelle il était dit que toute idée de concession était définitivement écartée. On crut savoir, un peu plus tard, que le comte de Chambord s’était montré fort hautain, et que MM. Chesnelong et Cie n’aurait même pas osé souffler mot de leur réelle mission. M. Chesnelong se serait borné à dire qu’il ne venait pas poser de conditions au chef de la branche légitime, mais bien pour lui expliquer respectueusement la situation. Le comte aurait répondu qu’il ne cherchait pas bassement le pouvoir pour le pouvoir lui-même ; qu’il ne voulait que consacrer à la France sa force et sa vie… « Je souffre loin de la France, aurait-il ajouté, et elle souffre sans moi. Nous sommes nécessaires l’un à l’autre. » M. Chesnelong serait alors entré dans des considérations très vagues, s’expliquant à peine sur la Charte, qui ne devait être ni imposée au roi, ni absolument offerte par lui, mais dont le projet pourrait être examiné par le roi et par l’assemblée. À peine aurait-il effleuré la question du maintien des droits civils et religieux, de l’égalité devant la loi et du pouvoir législatif à attribuer également au roi et aux représentants… Et aussitôt M. Chesnelong se serait mis à s’excuser. Ses paroles n’étaient pas dictées par une méfiance injurieuse envers le comte de Chambord. S’il s’était permis d’aborder ces matières, c’était afin que fussent écartées toutes causes de malentendus pouvant fausser l’opinion publique.

Au sujet du drapeau, M. Chesnelong aurait doublé la dose d’excuses. Le comité Changarnier avait eu la main forcée quand il s’était arrêté à cette rédaction : « Le drapeau tricolore est maintenu et ne pourra être changé qu’à la suite d’un accord survenu entre le roi et l’Assemblée. » (Remarquez cette formule ; elle signifiait que, dès son intronisation, le roi serait libre d’arborer à nouveau le drapeau blanc avec le consentement, même partiel, des représentants du pays. Une délibération et une voix de majorité suffiraient pour qu’il ne fût plus question du drapeau tricolore. Du consentement de la France, on ne parla même pas.) Et M. Chesnelong aurait résumé la décision princière en les deux articles qui suivent : 1o Le comte de Chambord n’exige aucun changement de drapeau jusqu’au moment où il prendra le pouvoir ; 2o Il proposera alors à l’Assemblée une résolution conforme à son honneur et capable de satisfaire la nation et l’Assemblée.

C’est avec tout cela que Chesnelong était parti et c’est cette décision si honorable et si satisfaisante que l’Assemblée aurait fait supplier le comte de Chambord de bien vouloir confirmer.

Or le comte n’a rien confirmé du tout, et sa lettre semble mettre fin — pour l’instant — à toute tentative de restauration. Voici ce qu’il a écrit à M. Chesnelong :

« Quoique, malgré tous vos efforts, les malentendus ne se dissipent pas, je déclare que, de mes précédentes déclarations, je ne désavoue rien et ne retire rien. Les prétentions qui se produisent à la veille de mon avènement me donnent la mesure des exigences ultérieures. Je ne puis consentir à commencer un règne de réorganisation, de restauration, par un acte de faiblesse. On se plaît à opposer la rudesse de Henri V à l’esprit de conciliation de Henri IV, soit ; mais je voudrais savoir qui oserait me conseiller de renoncer au drapeau d’Arques et d’Ivry… »

Il a écrit plus loin :

« … Affaibli aujourd’hui, je deviendrais demain impuissant. Il s’agit de rétablir sur ses bases naturelles une société profondément troublée ; il s’agit de ramener le règne des lois ; nous voulons faire renaître le bien-être au dedans, conclure au dehors de solides alliances et nous ne craindrons pas d’avoir recours à la force pour que triomphent l’ordre et la justice. »

Et sa conclusion est celle-ci :

«La France ne peut périr, le Christ aime encore ses Francs, et quand le Seigneur Dieu est décidé à sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre soit tenu par une main assez forte pour le conserver. »

Nous sommes tenté de récrire encore ce que nous écrivions récemment : « Il y a en ce monde un grand caractère de plus. » Il est, certes, magnanime de renoncer au trône pour ne pas trahir ses principes. Mais après réflexion nous sommes moins enthousiaste. Est-il si certain que le prince renonce à ses prétentions à la couronne ? Cette lettre qui semble au premier abord un refus si net de monter sur le trône, renferme des passages pleins d’allusions à de tout autres desseins… J’aurai même presque envie de croire que jamais le comte de Chambord ne s’est vu si près de ceindre la couronne.

Il est, plus que jamais, convaincu qu’il est indispensable à la France et que si son avènement est un peu ajourné, ce n’en est que plus avantageux pour lui et pour la royauté. On sera bien forcé de l’accepter à la fin, quand on le reconnaîtra pour le seul sauveur possible, et alors qui s’avisera de lui poser des conditions ? Il reviendra avec tous ses « principes ». Il continue à croire à la puissance de son parti dans l’Assemblée Nationale. Il affirme qu’il aime la France, mais il est très évident qu’il ne pense guère à elle ou qu’il la confond avec son parti. Sa lettre est encore caractéristique sous ce rapport qu’au moment où il refuse le trône, il ne cache pas les moyens de gouvernement dont il compte se servir le cas échéant. Ces moyens sont tout simplement la sévérité et l’emploi de la force si le besoin s’en fait sentir. Nous nous doutions bien un peu qu’il n’en saurait trouver d’autres.

Enfin cette lettre nous fait connaître les idées singulières que, de si loin, de son Salzbourg, il se fait de ces Français si fiers de leur liberté et de leur égalité. Ils liront avec étonnement qu’il y a quelque part un homme qui leur permet gracieusement de le choisir pour leur sauveur. C’est presque dommage de troubler cette sereine tranquillité, cette naïve audace, cet « aveuglement de naissance. »

Et voilà l’homme qui prétend sauver la France !

Cette lettre produisit tout d’abord, dans le parti, un effet effroyable. Presque toutes les fractions de la Droite éprouvèrent une véritable fureur. Mais l’entente se rétablit bientôt, plutôt par la force des choses que grâce à l’habileté des chefs.

Pendant que les républicains, et Thiers à leur tête, triomphaient de ce qu’ils considéraient comme une victoire, le comité Changarnier se décidait à saisir l’Assemblée d’un projet de loi prorogeant pour dix ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon et assurant encore à ladite Assemblée deux ans et demi de vie.

Le maréchal de Mac-Mahon a bien mérité des Droitiers : il a justifié leur foi aveugle en lui. N’a-t-il pas fait savoir, voici bientôt deux semaines de cela, qu’en cas de malheur, il suivrait les membres de la majorité actuelle de l’Assemblée dans leur retraite ? Ce « brave soldat » se révèle donc, à son tour, homme de parti. Et le comte de Chambord l’a surnommé le nouveau Bayard. Oui, un Bayard à rebours !

Tout est arrivé comme semblait l’avoir calculé le comité Changarnier. Le 5 novembre, après de longues vacances, les séances de l’Assemblée Nationale ont enfin repris. On a lu le message du Président de la République. Entre autres choses on y peut relever que le pouvoir exécutif, trop comprimé, ne jouit pas d’une vitalité suffisante. Le gouvernement, y est-il dit, n’est pas assez armé pour résister aux entreprises des partis. (Mais le gouvernement, lui-même, n’est-il pas inféodé à un parti ?) On y incrimine la mauvaise influence de la presse, qui corrompt « l’esprit des populations ». (Et Dieu sait si l’on a persécuté cette malheureuse presse !…)

Ensuite l’Assemblée Nationale a été saisie du projet du général Changarnier accordant au maréchal de Mac-Mahon une prorogation de pouvoir de dix ans. Le gouvernement a demandé la discussion immédiate du projet Dufaure, sans s’opposer à l’urgence, a demandé qu’on le renvoyât devant la commission d’examen des projets constitutionnels. Le gouvernement, de son côté, a insisté pour que la proposition Changarnier fût remise à une commission spéciale. La demande de M. Dufaure a été rejetée par 362 voix contre 348.

Ainsi la majorité royaliste a obtenu une majorité de 14 voix. Il en résulte que la France demeurera encore dix ans dans une position absolument fausse. Ni monarchie, ni république ! Avec le système d’écrasement de la presse et les violences de la majorité oligarchique, on peut être certain que les prochaines élections ramèneront à l’Assemblée, pour dix ans encore, les intrigants qui la mènent à l’heure actuelle. On a le droit de conjecturer en même temps que la guerre va recommencer, plus féroce, entre conservateurs et républicains, que les intrigues de partis vont continuer de plus belle et qu’une révolution est à craindre. Un tel chaos est encore pire que l’avènement du comte de Chambord, parce que, de celui-là on serait vite débarrassé, et qu’on pourrait, après son départ, fonder une république sage et modérée, tandis qu’avec une révolution en perspective, le triomphe du parti de la modération paraît au moins prématuré.

Il faut bien dire que beaucoup de Français comptent sur les « baïonnettes obéissantes » de l’armée dévouée à Mac-Mahon pour contenir l’effort des communistes.

Certains indices donnent à penser que le mécontentement est général dans le pays. Nous allons en donner un exemple. Il y a deux semaines, le général de brigade Bellemare a adressé de Périgueux, au ministre de la Guerre, la lettre suivante :

« Monsieur le Ministre,

« Pendant trente-trois ans j’ai servi la France sous le drapeau tricolore. Après la chute de l’Empire j’ai servi le gouvernement de la République. Mais je me refuse à jamais servir sous le drapeau blanc et ne mettrai jamais mon épée à la disposition d’un gouvernement monarchique rétabli contre la volonté du peuple.

« Donc si, contre toute attente, l’Assemblée Nationale actuelle rétablissait la royauté, je vous prierais respectueusement, Monsieur le Ministre, de bien vouloir me relever des fonctions qui m’ont été confiées par vous. »

Signé : Général Bellemare.

Dès la réception de cette lettre, le général Bellemare était relevé de son commandement.

Le ministre de la Guerre s’est hâté de demander aux chefs des décisions militaires des renseignements sur l’état d’esprit de l’armée, et les journaux affirment que d’après les rapports reçus, l’armée serait fort mal disposée pour la restauration (autrement dit pour l’Assemblée Nationale).

Voilà un phénomène incontestablement nouveau. Jamais, jusqu’à présent, l’armée française ne s’était permis de raisonner. Elle obéissait à ses chefs comme il convient à une bonne armée. Comment le général Bellemare a-t-il été amené à déclarer qu’il ne reconnaissait pas comme légitime la volonté de l’Assemblée ? Il aurait pu paisiblement attendre le fait accompli, puis remettre sa démission sans bruit, sans crier par-dessus les toits qu’il s’en allait.

Cela signifie-t-il que l’armée veut, désormais, manifester son opinion quand elle le jugera bon ? Le général Bellemare a-t-il désiré donner un exemple ?

Que les Français ne comptent plus trop sur les « baïonnettes du maréchal de Mac-Mahon ».

Si, d’un côté, la prorogation des pouvoirs du maréchal constitue un commencement de tyrannie militaire (et ce serait la première fois que la France serait soumise à ce système sans atténuations), la lettre du général Bellemare n’indique-t-elle pas dans l’armée française des vélléités de pronunciamiento ?




Extrait du no 45 du journal "Grajdanine", 1873.


Toute la presse, en Allemagne, sans excepter les journaux officieux, s’est réjouie à la nouvelle de l’effondrement des espérances légitimistes. Les Allemands tiennent la lettre du comte de Chambord pour un document qui met fin à tout essai de restauration. Cette liesse des journalistes germains s’explique tout d’abord par cette raison que l’avènement de Henri V entraînait tôt ou tard une tentative de rétablissement du pouvoir temporel du pape. Comme la France monarchique ne saurait guère se soustraire à cette obligation, il est certain qu’elle se retrouverait infailliblement en face de l’Allemagne, et cela peut-être avec joie, quels que dussent être les risque à courir.

Mais les Allemands se figurent-ils donc qu’une restauration de la monarchie absolue en France aurait eu quelques chances de durer ? Le comte de Chambord n’aurait jamais possédé une réelle autorité morale. En peu de temps son prestige aurait disparu, ce prestige si nécessaire, en France, à tout gouvernement « fort ». Beaucoup de ses partisans eux-même ne se sont jamais fait d’illusions sur son énergie, toute de premier mouvement. Nous répéterons ce que nous avons dit plus haut ; il serait très vite renversé s’il montait sur le trône, et sa courte royauté donnerait à la France des résultats plus profitables qu’elle n’en tirera de sa présente situation vraiment chaotique. Après le départ de Henri V, elle aurait à compter avec un parti de moins, et l’arrivée aux affaires des républicains modérés deviendrait possible.

Quelques journaux conservateurs d’Allemagne, en constatant la joie de la presse libérale devant l’insuccès des légitimistes, affectent de ne pas prendre au sérieux les motifs invoqués par les libéraux, qui se félicitent surtout de voir que la France n’entrera décidément pas dans la voie dangereuse de la politique ultramontaine.

La Gazette de la Croix, notamment, accuse franchement tous les libéraux de l’univers d’être solidaires entre eux. Dans la bible du radicalisme, dit-elle, les nationalités disparaissent, et c’est pour cela que les radicaux allemands sont ravis de l’avenir qui s’ouvre devant les radicaux français. Une telle accusation, pour cruelle qu’elle soit, n’est peut-être pas absolument injuste. La remarque sur la solidarité des radicaux du monde entier n’est pas dénuée de vérité. Ce qui est curieux c’est que cette observation soit faite dans un pays où, précisément, à l’heure actuelle, les idées ultra-patriotiques sont en si grande faveur, après les succès remportés sur la France, qui ont développé l’orgueil national jusqu’à la plus mesquine vanité, dans un pays où la science, elle-même, commence à sentir le chauvinisme.

Est-il tout à fait exacte que, dans cette Allemagne, les idées cosmopolites aient déjà accès et que la doctrine française du communisme se soit légèrement infiltrée ?

On s’est plu, dès le début de ce siècle, à représenter la Russie comme un colosse formidable, mais porté sur des pieds d’argile, alors qu’en réalité la Russie s’appuie sur sa classe de population la plus saine et la plus forte, le peuple. Mais ne pourrait-on plutôt expliquer l’image ci-dessus au colosse germanique.

En Prusse, les élections pour le Landtag viennent de prendre fin, laissant les différents partis dans un état d’agitation extrême. Actuellement le gouvernement prussien protège de toutes ses forces le parti national-libéral de toutes nuances, abandonnant complètement à leur sort la faction des Junkers et le troupeau catholique. Les nationaux-libéraux ont eu le dessus aux élections, et les gouvernants de Berlin peuvent compter sur une forte majorité dans le Landtag. Le fait est que le parti dénommé clérical (composé en réalité de tous ceux qu’ont mécontentés les nouvelles lois visant l’Église) s’est allié assez fortement avec la vieille bande des Junkers, battue cette fois à plate couture, et que le gouvernement soutenait si ouvertement il y a quelques années. Si l’on fait le compte des différentes forces alliées dans le présent Landtag, on verra que le parti clérical ne peut avoir qu’une minorité assez forte si l’on veut. Toutefois une opposition nullement méprisable peut se former. Le landtag a repris ses travaux le 6 novembre. On attend pour février les élections du Reichstag, et les cléricaux espèrent remporter une grande victoire. Il est vrai, qu’en Prusse, le gouvernement n’a pas coutume de se laisser intimider par l’opposition de ses Landtags. Naguère il les dissolvait quand ils ne marchaient pas droit et légiférait tout seul, sans avoir besoin des représentants du pays.

Après les immenses résultats qu’il vient d’obtenir en accomplissant imperturbablement sa tâche, son prestige n’a fait que grandir. La Prusse veut surtout un gouvernement fort, et la plupart de ceux qui composent les classes dirigeantes se rangeront de son côté. Il a pour lui l’auréole de la Victoire !

Dans notre précédent compte rendu, nous disions qu’après la ruine, en France, de tous les espoirs de restauration monarchique, la majorité de droite, d’abord accablée par la fameuse lettre du comte de Chambord, avait réussi pourtant à reprendre ses esprits et à élaborer un projet portant prorogation, pour dix ans, des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. Ce projet était rédigé de la façon la plus arrogante. Il était plein de cette insolence reprochée au « parti de la lutte » depuis sa victoire du 24 mai jusqu’à présent.

La première idée qui germa, au lendemain de la désastreuse lettre, fut celle de proclamer l’un des princes d’Orléans « lieutenant général du Royaume » et de lui transmettre le pouvoir exécutif. Ainsi, la France, bien que dépourvue de roi, se serait trouvée quand même en monarchie. Dans ce beau projet, ce qu’il y avait de plus inepte, c’était l’opinion que ses partisans se faisaient de la France et des Français. Comment pouvait-on, avec le moindre soupçon d’intelligence politique, admettre qu’un tel expédient, qui ne résolvait rien, pût établir dans le pays la paix et la tranquillité ? En d’autres temps une pareille balourdise eût à jamais ruiné le crédit du parti, eût détaché de lui tous les membres raisonnables de l’Assemblée. Mais la droite ne s’effondra pas pour cela, bien que le projet tombât de lui-même, parce que les d’Orléans, gens avisés, ne voulurent pas prêter l’appui de leur nom à une pareille absurdité. Alors, se retournant de tous les côtés, la droite voulut offrir ce titre de « lieutenant général du Royaume » au maréchal de Mac-Machon, qui refusa cet honneur en alléguant qu’il lui était impossible de jouer au « lieutenant général » d’un royaume qui n’avait pas de roi. Ce fut à ce moment qu’on arrêta au parti de proroger les pouvoirs du maréchal pour dix ans et de faire durer l’assemblée au moins trois années encore.

En la circonstance, le brave maréchal qui prenait goût au pouvoir depuis le 24 mai, voulut poser des conditions qui, bien que dictées par un certain bon sens, laissaient entrevoir une singulière imprévoyance, car, vraiment, à la fin des fins, on traitait par trop la France en tabula rasa. Le maréchal demanda des garanties pour tous les cas qui pouvaient se présenter. Il alla même jusqu’à réclamer, — en admettant qu’au bout de dix ans, une majorité radicale sortit des urnes, — le droit pour lui de dissoudre la nouvelle assemblée sans autre forme de procès. Il devait alors continuer à gouverner sans représentants du pays, exercer le pouvoir exécutif sans contrôle et rétablir l’ordre comme il lui plairait. Il fallait vraiment être par trop… militaire, avoir une foi trop superstitieuse dans la force des baïonnettes pour rêver seulement un pareil régime. Et pourtant ce projet d’absurde dictature militaire fut immédiatement agréé par la droite et porté par le vieux général Changarnier devant l’Assemblée Nationale, le jour de la reprise de ses travaux, le 5 novembre.

Après le vote qui donna, par 14 voix, la victoire aux royalistes, il se passa un fait qui montra bien l’état d’esprit de cette assemblée invraisemblable.

Quand, le 7 novembre, on en vint à élire la commission obtenue de haute lutte par le parti monarchiste, il se trouva que la gauche eut un plus grand nombre de membres élus que la droite conservatrice. Rémusat, qui faisait partie du centre gauche et dont le républicanisme n’était plus douteux pour personne, fut élu président de la commission, dans laquelle entrait en même temps Léon Say, chef du centre gauche. Si bien que la gauche, qui craignait la nomination de cette commission spéciale et avait insisté pour que la proposition Changarnier fût renvoyée devant la commission générale des projets constitutionnels (où d’ailleurs la droite prédominait toujours), remporta une victoire inattendue. Quant à la droite, qui avait voulu s’assurer un succès, pour elle indubitable, elle était battue par ses propres armes.

Tout le monde se demande ce que peut signifier un vote aussi extraordinaire. Pour nous la réponse est assez simple. L’Assemblée ne sait plus où elle en est, et les partis manœuvrent à l’aveuglette. Après le renversement des projets monarchistes, les chefs de l’ancienne coalition royaliste ont perdu leurs états-majors et une portion de leurs troupes. La proposition Changarnier a, de plus, tout embrouillé. L’extrême-droite a estimé que, bien que Mac-Mahon ait décliné le titre de lieutenant général, il le garde en dépit de son refus et que, si l’on trouve un moyen de proclamer le roi, le maréchal devra céder la place au gouvernement nouveau malgré sa prorogation de pouvoirs. Dans un ordre d’idées tout différent, le centre droit, jusqu’à présent si bien d’accord avec les légitimistes, exige, à l’heure qu’il est, que Mac-Mahon ne soit plus un dictateur nommé pour dix ans, mais bien un pur et simple président de la République pour la même période, de façon que son pouvoir, plus étendu peut-être que ne le souhaiteraient les républicains, soit suffisamment délimité au sens parlementaire du mot.

Les autres groupes de la droite se sont fractionnés également. Chaque sous-parti consent à proroger les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, mais chacun à un but différent. De divisions en subdivisions, l’ex-majorité en est venue à ne plus être une majorité et à ne plus rien signifier d’intelligible.

On peut alors facilement conjecturer que tel membre du centre droit, par exemple, se serait fait un malin plaisir de voter pour un membre du centre gauche pour atteindre plus sûrement son but particulier. Puis il est évident qu’il y a eu des défections secrètes, des trahisons.

Ainsi le trait caractéristique de l’Assemblée actuelle c’est sa parfaite désunion, car la gauche, elle-même, maintenant qu’elle se croit certaine de triompher, ne serre plus les rangs comme à l’heure du péril.

D’après les dernières nouvelles, Rémusat et Léon Say, membres de la commission spéciale, entrent en pourparlers avec le maréchal de Mac-Mahon. Sans doute la commission finira par maintenir le maréchal à la tête du gouvernement, sinon pour dix, au moins pour cinq ans, mais avec le titre de président de la République, après formelle proclamation de la République. Il est clair qu’elle exigera aussi l’examen immédiat des lois constitutionnelles proposées du temps de M. Thiers.

Il se forme aussi dans l’assemblée un assez fort parti décidé à réclamer l’appel au peuple et la proclamation de la République par le suffrage universel. Thiers, plus persuadé que jamais de la victoire, dit à son entourage :

« Exigez la dissolution de l’Assemblée et l’appel au peuple. »

Cette idée de l’appel au peuple attira vers la gauche la plupart des Bonapartistes, qui comptent dans l’assemblée jusqu’à 30 membres. Ces impérialistes avaient d’abord résolu d’agir de la façon suivante : si les royalistes semblaient devoir l’emporter, ils voteraient avec les républicains ; si, au contraire, les républicains avaient l’air d’avoir plus de chances, ils voteraient avec les royalistes. Mais l’idée de l’appel au peuple dont ils ont été les premiers à jouer les a mis du côté des républicains, dont ils se rapprochent, non sans prendre leurs précautions.

Selon les plus récentes dépêches, Mac-Mahon pousse la commission spéciale à en finir le plus vite possible avec ce qui le concerne personnellement. Il semble avoir baissé le ton et se montrer moins entier dans ses exigences. Tout serait pour le mieux si le « brave homme » ne s’était révélé, dans toute cette lamentable comédie des monarchistes, un si piètre et si acharné suiveur de leur politique, et cela aux dépens même de sa dignité. En d’autres circonstances le pays lui aurait peut-être témoigné une confiance plus grande, et c’est une leçon pour le « brave soldat ».

En somme la France donne toujours le spectacle de divisions intestines, et le mécontentement du pays ne fait que croître de jour en jour.
JOURNAL D’UN ÉCRIVAIN


1876
JANVIER


_______


I


LE PETIT MENDIANT


Cette année-là, aux approches de Noël, je passais fréquemment dans la rue devant un petit garçon de sept ans à peine, qui se tenait toujours blotti dans le même coin. Je le rencontrai encore la veille de la fête. Par un froid terrible, il était vêtu comme en été et portait en guise de cache-nez un mauvais morceau de chiffon enroulé autour de son cou. Il mendiait, il faisait la main, comme disent les petits mendiants pétersbourgeois. Ils sont nombreux, les pauvres enfants que l’on envoie ainsi implorer la charité des passants, en geignant quelque refrain appris. Mais ce petit-là ne geignait pas ; il parlait naïvement comme un gamin novice dans la profession. Il avait aussi quelque chose de franc dans le regard, ce qui fit que je m’affermis dans la conviction que j’avais affaire à un débutant. À mes questions, il répondit qu’il avait une sœur malade qui ne pouvait travailler ; c’était peut-être vrai. Du reste, ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai su le nombre énorme d’enfants qu’on envoie ainsi mendier par les froids les plus épouvantables. S’ils ne récoltent rien, ils peuvent être sûrs qu’ils seront cruellement battu en rentrant. Quand il a obtenu quelques kopeks, le gamin s’en retourne, les mains rouges et engourdies, vers la cave où une bande d’espèces de marchands d’habits ou d’ouvriers fainéants, qui abandonnent la fabrique le samedi pour n’y reparaître que le mecreredi suivant, se soûlent avec conscience. Dans ces caves, les femmes émaciées et battues boivent de l’alcool avec leurs maris, tandis que hurlent de misérables nourrissons. Eau-de-vie, misère, saleté, corruption, eau-de-vie encore et avant tout eau-de-vie !

Dès son retour, on envoie l’enfant au cabaret avec les kopeks mendiés, et quand il rapporte l’alcool, on s’amuse à lui en entonner un verre qui lui coupe la respiration, lui monte à la tête et le fait rouler sur le sol à la grande joie de l’assistance.

Quand l’enfant sera un adolescent, on le casera le plus vite possible dans une fabrique ; il devra rapporter tous ses gains à la maison, où ses parents les dépenseront en eau-de-vie. Mais, avant d’arriver à l’âge où ils peuvent travailler, ces gamins deviennent d’étranges vagabonds. Ils roulent par la ville et finissent par savoir où ils peuvent se glisser pour passer la nuit sans rentrer chez eux. Un de ces petits a dormi quelque temps chez un valet de chambre de la Cour ; il avait fait son lit d’une corbeille, et le maître de la maison ne s’est aperçu de rien. Bien entendu, ils ne tardent pas à voler. Et le vol devient une passion, parfois, chez des enfants de huit ans, qui ne se savent guère coupable d’avoir les doigts trop agiles. Lassés des mauvais traitements de leurs exploiteurs, ils s’échappent et ne reviennent plus dans les caves où on les battait ; ils aiment mieux souffrir la faim et le froid et se voir libres de vagabonder pour leur propre compte. Ces petits sauvages, souvent, ne comprennent rien à rien ; ils ignorent la nation à laquelle ils appartiennent, ne savent où ils vivent, n’ont jamais entendu parler ni de Dieu ni de l’Empereur. Fréquemment, on apprend sur eux des choses invraisemblables, qui pourtant sont des faits.

II


LE PETIT PAUVRE CHEZ LE CHRIST, LE JOUR DE NOËL.


Je suis romancier, et il faut toujours que j’écrive des « histoires ». En voici une que j’ai composée de toutes pièces, mais je me figure toujours qu’elle a dû vraiment arriver quelque part, la veille de Noël, dans quelque très grande ville et par un froid horrible.

Mon héros est un enfant en bas âge, un petit garçon de six ans ou de moins, trop jeune encore, par conséquent, pour aller mendier. D’ici à deux ans, toutefois, il est très probable qu’on l’enverra tendre la main.

Il se réveille, un matin, dans une cave humide et froide. Il est habillé d’une mince petite robe et tremble. Son haleine sort de sa bouche comme une fumée blanche, et il s’amuse à regarder la fumée sortir. Mais bientôt il souffre de la faim. Près de lui, sur un matelas mince comme une galette, un paquet sous la tête en guise d’oreiller, gît sa mère malade. Comment se trouve-t-elle ici ? Sans doute elle est venue avec son enfant d’un village lointain et a dû s’aliter presque en arrivant. La propriétaire du sinistre logement a été arrêtée depuis deux jours par la police. Les locataires se sont dispersés ; seuls, un marchand d’habits et une vieille de quatre-vingts ans sont restés ; le marchand d’habits est étalé sur le sol, ivre-mort, car nous sommes dans la période des fêtes. La vieille, peut-être une ancienne bonne d’enfants, se meurt dans un coin. Comme elle bougonne en geignant, l’enfant n’ose pas approcher de son grabat. Il a trouvé un peu d’eau à boire, mais il ne peut découvrir le pain, et pour la dixième fois, le voici qui vient vers sa mère pour la réveiller.

La journée se passe ainsi. Le soir arrive, et il n’y a personne pour apporter une lumière. Le petit s’approche encore du matelas de sa mère, tâte sa figure dans l’ombre et s’étonne de la trouver aussi froide que le mur. Le corps semble inerte.

« C’est parce qu’il fait trop froid ici, » murmure-t-il, et il attend, oubliant que sa main est posée sur l’épaule de la morte… Puis il se relève, souffle dans ses doigts pour les réchauffer. Il fait quelques pas et l’idée de sortir de la cave lui vient. Il gagne la porte à tâtons ; dans l’escalier, il a peur d’un gros chien, qui aboie tous les jours quelque part sur les marches ; mais le gros chien est absent. Le petit continue son chemin, et le voici dans la rue.

Dieu ! Quelle ville ! Jusqu’ici il n’a rien vu de semblable. Là-bas, dans le pays d’où il est venu, voici quelque temps, il n’y avait, de nuit, dans chaque rue enténébrée, qu’une seule lanterne d’allumée. Les maisonnettes de bois, très basses, avaient, toutes, leurs volet clos. Dès qu’il faisait noir, il n’y avait plus personne sur la chaussée ; tous les habitants s’enfermaient chez eux ; on ne rencontrait que des troupes de chiens, des centaines de chiens qui hurlaient dans la nuit épaisse. Mais comme il avait chaud chez lui ! Et on lui donnait à manger là-bas ! Ah ! si l’on pouvait seulement manger, ici !

Mais quel bruit dans cette ville et quelle lumière ! Que de gens circulent dans cette clarté ; et tant de voitures et ce bruit qu’elles font ! Mais, surtout, quel froid, quel froid ! Et la faim qui le reprend… L’onglée lui fait un mal !… Un agent de police passe et détourne la tête pour ne pas voir le petit vagabond.

Voici une autre rue : qu’elle est large ! Oh ! il va être écrasé ici, bien sur ; ce mouvement l’affole, cette lumière l’éblouit !

Mais qu’y a-t-il là, derrière cette grande vitre illuminée ? Il voit une belle chambre, et dans cette chambre un arbre qui monte jusqu’au plafond. C’est l’arbre de Noël, tout piqué de petits points de feu ! Il y en a, là-dessus, des papiers dorés et des pommes, et des joujoux, poupées, chevaux en bois ou en carton ! De tous côtés, dans la grande pièce, courent des enfants parés, pomponnés. Ils rient, ils jouent, ils boivent, ils mangent ! Voilà une jolie petite fille qui se met à danser avec un petit garçon ; quelle jolie petite fille ! On entend de la musique au travers de la vitre. Le petit pauvre regarde, s’étonne ; il rirait déjà presque, mais ses mains et ses pieds lui font trop mal ! Comme elles sont rouges, ses mains ! Leurs doigts ne peuvent plus se plier. L’enfant souffre trop pour rester en place ; il court aussi fort qu’il peut. Mais voici une autre vitre plus flamboyante que la première. La curiosité a raison de la douleur. Quelle belle chambre il aperçoit ! Encore plus merveilleuse que l’autre ! L’arbre est constellé comme un firmament ! Sur les tables s’étalent des gâteaux de toute sorte, jaunes, rouges, multicolores : quatre belles dames, luxueusement vêtues, se tiennent auprès et donnent des gâteaux à tout venant : la porte s’ouvre à chaque minute ; des messieurs entrent. Le petit garçon s’approche à pas de loup, profite d’un moment où la porte est entrebâillée et apparaît dans la pièce. Oh ! il faut voir comme il est reçu ! C’est une tempête d’invectives ; certains vont jusqu’à lever la main sur lui. Une dame s’approche du petit, lui glisse un kopek dans la main et le met doucement dehors. Comme il a eu peur ! Et le kopek s’échappe de ses petits doigts rouges et gourds qu’il ne peut plus refermer ! Et il court, il court : il ne sait plus où, lui-même. Il voudrait pleurer, mais il ne peut plus, il a eu trop peur ! Il court et souffle dans ses pauvres doigts tout douloureux. Sa peur augmente. Il se sent si seul. Il est bien perdu dans la ville. Mais soudain, il s’arrête encore : Dieu juste ! qu’aperçoit-il, cette fois ? Le spectacle est si beau qu’une foule stationne pour l’admirer. Derrière la glace de la fenêtre, trois pantins merveilleux, habillés de vert et de rouge, se meuvent, comme vivants. L’un ressemble à un vieillard et joue du violoncelle ; les deux autres jouent du violon en hochant leurs petites têtes en mesure. Ils semblent se regarder, leurs lèvres remuent comme s’ils parlaient ; seulement on n’entend rien à travers la glace. Le petit garçon croit d’abord que les pantins vivent ; ce n’est qu’un peu plus tard qu’il comprend que ce sont des jouets. Il rit de satisfaction. Quels beaux pantins ! Jamais il n’en vit de pareils ; jamais il ne soupçonna même qu’il pût y en avoir de semblables. Il rit, et il a presque envie de pleurer ; mais ce serait trop ridicule de pleurer à cause de pantins !… Tout à coup, il sent qu’on empoigne son pauvre vêtement et qu’on le secoue. Un grand garçon de physionomie méchante le frappe au visage, lui prend sa casquette et le maltraite à coups de pied. Le pauvre petit tombe sur le pavé ; il entend qu’on crie, se relève et se met à courir, à courir… jusqu’au moment où il aperçoit une cour sombre où il pourra se cacher derrière une pile de bois.

Il retombe dans sa cachette ; il souffre, il ne peut reprendre sa respiration ; il suffoque, suffoque… et, soudain, que c’est bizarre !… il se sent très bien, guéri de tout ; jusqu’à ses petites mains qui cessent de lui faire mal ! Et il a chaud ; c’est une chaleur douce qui l’envahit comme s’il se trouvait près d’un poêle. Il s’endort ! Qu’il est doux aussi le sommeil qui le prend ! « Je vais rester ici un petit instant, se dit-il, puis j’irai revoir les pantins. »

Mais il entend sa mère, — qui est morte, pourtant ! — chanter auprès de lui : « Ah ! maman, je dors ! Comme c’est bon de dormir ici ! »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Viens chez moi voir l’arbre de Noël, murmure au-dessus de lui une voix suave.

Il croit d’abord que c’est toujours sa maman ; mais non ! ce n’est pas elle ! Qui donc lui parle ? Il ne sait pas… Mais quelqu’un se penche vers lui et l’embrasse… et tout à coup, quelle lumière ! Quel arbre de Noël, aussi ! Il n’a jamais rêvé un tel arbre de Noël ! Tout brille, tout resplendit, et le voici entouré de petits garçons et de petites filles qui semblent rayonnants de lumière et tournant en voletant autour de lui, qui l’embrassent, l’enlèvent, l’emportent avec eux ; il flotte comme les autres dans la clarté, et sa mère est tout près, qui le regarde et sourit joyeusement :

— Maman, maman ! Ah ! que c’est beau ici ! crie l’enfant.

Et, de nouveau, il embrasse ses petits compagnons et voudrait leur raconter tout de suite ce que faisaient des pantins derrière la vitre illuminée. Mais une curiosité le prend :

— Qui êtes-vous, petits garçons et petites filles ?

— Nous sommes les petits invités qui venons voir l’arbre du Christ, répondent les enfants. Le Christ a toujours, à Noël, un bel arbre pour les enfants qui n’ont pas leur arbre de Noël, à eux.

Et il apprend que tous ces bébés ont été des petits malheureux comme lui. Les uns ont été découverts gelés dans des paniers où on les avait abandonnés, à la rue ; les autres ont été asphyxiés chez des nourrices finnoises ; d’autres sont morts à l’Hospice des Enfants trouvés ; d’autres encore ont péri de faim près des mamelles desséchées de leurs mères pendant la famine de Samara, et tous sont là maintenant, devenus des anges, chez le Christ que voici au milieu d’eux, souriant et les bénissant, eux et leurs mères, les pécheresses. Car elles sont là aussi, les mères, et les enfants volent vers elles et les embrassent, essuient leurs larmes de leurs petites mains et leur disent de ne pas pleurer puisqu’on est si heureux, à présent !…

Le matin, des domestiques ont trouvé, derrière une pile de bois, le cadavre gelé d’un petit garçon ; on a retrouvé aussi le corps de sa mère, morte dans le sous-sol. Tous deux, vous le savez maintenant, se sont rencontrés chez le Bon Dieu.

Pourquoi ai-je composé cette histoire puérile qui fait un singulier effet dans le carnet d’un écrivain sérieux ? Moi qui avais promis de ne raconter dans ce carnet que des choses vraies, arrivées !

Mais voilà !… Il me semble que tout cela aurait pu avoir lieu en réalité… Surtout la découverte des deux cadavres !… Quant à l’arbre de Noël, — mon Dieu ! — n’est-ce pas un peu pour inventer que je suis romancier ?
III


La société russe de protection envers les animaux. – Un courier. – L’alcool. – Le prurit de la corruption. – Par le commencement ou par la fin ?


J’ai lu dans le journal le Golos le récit de la fête du premier jubilé décennal de la Société russe de protection envers les animaux. Voilà une belle et noble société, dont la fondation honore l’espèce humaine. L’idée qui a guidé les fondateurs semble bien résumé dans ce qu’a dit le Président, le prince A. Souvorov, en son discours :

«… Le but de notre Société paraissait d’autant plus difficile à atteindre qu’on ne voulait pas, en général, voir les avantages moraux et matériels que l’homme, lui-même, tirerait de la protection accordée aux animaux. C’est en s’habituant à traiter les bêtes avec douceur que les hommes, par réflexion, en viendront à se traiter moins durement entre eux… »

Et, à dire vrai, la Société n’a pas seulement songé aux petits chiens et aux chevaux ; elle a pensé aussi à l’homme, auquel il est souvent nécessaire de redonner une âme humaine.

Quand le paysan aura appris, quelquefois, à avoir pitié de ses bêtes, il aura sans soute l’idée que sa femme a besoin d’être moins rudoyée. Et voilà pourquoi, bien que j’aime beaucoup les bêtes, je me réjouis encore plus des résultats de la Société au point de vue de l’adoucissement de la misère humaine qu’à celui de l’amélioration du sort des animaux.

Il est de fait que nos enfants grandissent au milieu de scènes d’atroce brutalité. Le paysan, après avoir surchargé sa charrette, cingle sa malheureuse rosse qui s’embourbe dans les ornières et lui envoie des coups de manche de fouet sur les yeux. Il y a peu de temps, j’assistais à un spectacle d’un genre différent, mais non moins hideux. Un moujik, qui menait à l’abattoir une dizaine de veaux entassés dans une grande carriole, s’assit confortablement sur l’une de ces pauvres bêtes. Il était installé à son aise là-dessus, comme sur un siège rembourré, garni de ressorts. Mais le veau, qui tirait sur son licol et dont les yeux sortaient de leurs orbites, a dû mourir avant même d’arriver à l’abattoir. Je suis bien persuadé que personne, dans la rue, ne s’est ému de ce tableau : « Qu’est-ce que ça fait ! se sera-t-on dit, ils sont là pour être tués, ces animaux ! » Mais ne croyez-vous pas que ces exemples soient dangereux pour ceux qui les ont sous les yeux, surtout pour les enfants, qui deviennent cruels sans le savoir, par accoutumance.

On a beaucoup plaisanté l’honorable Société. On a ri à se tordre parce que, voici environ cinq ans, un cocher cité en justice par ladite Société, en raison des mauvais traitements qu’il faisait subir à ses chevaux, s’est vu condamner à quinze roubles d’amende. Le tribunal avait été maladroit, en effet. On ne savait plus qui l’on devait plaindre, des chevaux ou du cocher. Aujourd’hui on a abaissé le taux de l’amende à dix roubles. J’ai encore entendu tourner en ridicule ces protecteurs jurés des animaux, qui prenaient d’immenses précautions pour faire mourir, à l’aide du chloroforme, des chiens vagabonds et nuisibles. On objectait qu’alors que, chez nous, les hommes meurent de faim comme mouches dans les gouvernements où l’on n’a pu conjurer la disette, ces soins, trop tendres pour des bêtes malfaisantes, étaient de nature à offusquer le public. Nous éviterons de discuter des critiques de ce genre, tout en faisant remarquer que la Société n’est pas fondée uniquement dans un but d’actualité. L’idée qui a présidé à sa formation est juste et féconde ; c’est peu à peu, lentement, que l’on parviendra à triompher de la brutalité humaine.

Il est bien certain, qu’en se plaçant à un autre point de vue, on aurait le droit de regretter qu’une Société qui se targue d’avoir des tendances indirectement humanitaires puisse paraître demeurer insensible à des calamités momentanées, soit, mais terribles ; nous croyons fermement toutefois qu’elle obtiendra des résultats pratiques un jour ou l’autre.

Peut-être ne m’exprimè-je pas avec toute la clarté désirable : j’espère faire mieux comprendre ma pensée en racontant une histoire vraie, qui sera plus éloquente que toutes les dissertations.

Cette histoire se passa devant moi, voici bien longtemps, trop longtemps, à une époque, pour ainsi dire, préhistorique, en l’an 1837, alors que je n’étais âgé que de quinze ans. Je me rendais de Moscou à Pétersbourg avec mon père et mon frère ainé, qui devait, comme moi, entrer à l’École supérieure des Ingénieurs. Notre voiturier ne nous faisait, presque toujours, avancer qu’au pas ; nous nous arrêtions pour de longues heures aux relais de la route, et je me souviens combien ce voyage, qui dura près d’une semaine, nous parut fastidieux à la longue.

Nous allions, mon frère et moi, vers une vie nouvelle. Nous rêvions de choses énormes et indéfinies, de « tout ce qui est bon et de tout ce qui est noble » ; ces beaux mot-là gardaient encore pour nous une saveur neuve, et nous les prononcions sans ironie. Quoique nous fussions très au courant des matières exigées pour l’examen mathématique de l’école, — nous ne nous passionnions guère que pour la poésie et les poètes. Mon frère écrivait des vers, — tous les jours trois, — et moi je composais continuellement, dans ma tête, un roman sur la vie de Venise. Il y avait alors environ deux mois que Pouschkine était mort et, pendant notre voyage, nous avions convenu, mon frère et moi, d’aller, dès notre arrivée à Pétersbourg, visiter le lieu du duel fatal au grand écrivain russe, et de tâcher de pénétrer dans l’appartement où Pouschkine avait expiré…

Un beau jour nous fîmes halte à un relais dans le gouvernement de Tver ; je ne me souviens plus du nom du village, qui nous parut grand et riche, en tous cas. Nous avions une demi-heure à y passer et, en attendant le départ, je regardai par la fenêtre, d’où je vis la scène suivante : Une troïka lancée au grand galop s’arrêta brusquement devant l’auberge. Un courrier de cabinet, en grand uniforme, sauta de la voiture. C’était un grand gaillard extrêmement robuste, au visage cramoisi, qui gagna bien vite la salle du restaurant où, sans doute, il se régala d’un verre d’eau-de-vie. Je me rappelle que le cocher nous avait dit qu’un courrier de cabinet prend toujours au moins un verre de tord-boyaux par relais, qu’autrement il ne résisterait pas à sa profession. Une nouvelle troïka vint bientôt remplacer l’autre, avec des chevaux frais. Immédiatement, le courrier descendit les marches de l’auberge et s’installa dans le véhicule. Le cocher prit les rênes en mains, mais l’équipage ne s’était pas encore ébranlé que le courrier se leva et, sans dire un mot, administra sur la nuque du cocher un formidable coup de poing. Le postillon fit partir son attelage, leva son fouet et cingla les chevaux d’une épouvantable fouaillée. Le courrier ne fut pas désarmé pour cela. Non qu’il fût en colère, mais c’était une méthode qu’il employait à seule fin d’obtenir de belles vitesses. Encore et encore son énorme poing se leva et retomba sur la nuque du cocher ; cela dura jusqu’au moment où je perdis de vue la troïka. Le cocher, affolé par les coups, tapait à tour de bras sur son attelage qui, stimulé par la raclée subséquente, allait d’un train d’enfer.

Notre voiturier nous expliqua que la recette était adoptée par la plupart des courriers de cabinet. Ils prenaient un bon verre, grimpait dans la troïka et se hâtait de rosser le cocher sans autre forme de procès. Il était inutile que l’automédon se rendit pour cela coupable de la moindre faute. C’était un système : les coups tombaient comme en mesure pendant le temps qu’on mettait à franchir une verste, environ, puis le courrier reposait un peu son poing. Le cocher et l’attelage étaient entraînés. S’il s’ennuyait trop, l’envoyé ministériel pouvait reprendre son petit exercice en route, mais en toute occurrence, à l’approche du nouveau relais, il se remettait à sa besogne, contondante pour la nuque du cocher. C’est à cette gymnastique détendante pour ses nerfs qu’il devait ses belles entrées au galop dans les villages, ses arrivées foudroyantes qui excitait l’admiration des paysans.

Le cocher, lui, était moins admiré. Le seul bénéfice qu’il tirât de ces agréables séances, c’était une douleur de cou qui le faisait souffrir pour plus d’un mois. Avec cela, ses camarades se moquaient de lui, et il n’avait rien d’impossible, — au contraire, — à ce que le rossé rossât impitoyablement sa femme qui avait peut-être vu le traitement auquel on le soumettait.

Sans doute le misérable cocher avait tord de brutaliser ses chevaux qui arrivaient au relais suivant malades de fatigue et à bout de souffle. Mais quel est le membre de la « Société protectrice des animaux » qui aurait osé faire passer en justice un malheureux si atrocement malmené au préalable ?

Ce tableau hideux ne m’est jamais sorti de la mémoire. Jamais je n’ai pu oublier ce courrier de cabinet. J’ai vu en lui un symbole de tout ce qui reste de féroce et sauvage chez le peuple russe. J’en ai été comme hanté. Chaque coup donné à l’homme ne rejaillissait-il pas, en quelque sorte, sur de malheureuses bêtes, et n’était-ce pas, en fin de compte, une créature humaine, la femme, qui payait pour tout le monde ?

Ver la fin des « années quarante », à l’époque où bouillonnaient le plus fort en moi les enthousiasmes réformateurs, n’ai-je pas été rêver que, si je fondais jamais une société philanthropique, je ferai graver cette troïka comme emblème !…

Sans doute, le temps présent ne nous montrerait plus guère de faits semblables à ceux qui se passaient il y a quarante ans. Les courriers ministériels ne battent plus les postillons : c’est le peuple qui se bat lui-même puisqu’on lui a fourni des verges pour se fouetter en instituant les tribunaux populaire. Il n’y a plus de courrier de cabinet, mais il reste l’alcool. Et en quoi l’alcool peut-il ressembler à ces envoyés brutaux qui abêtissaient les gens du peuple par leurs mauvais traitements ? En ce que l’alcool abrutit l’homme, le bestialise, le rend incapable de toute pensée élevée. Un ivrogne se moque un peu de la pitié que l’on doit aux bêtes ; un ivrogne jettera dehors sa femme et ses enfants, ou les rouera de coups pour avoir de l’alcool.

Dernièrement, un mari ivre vint trouver sa femme qui ne gagnait plus rien depuis plusieurs mois, et lui réclama de l’eau-de-vie. Comme elle ne pouvait lui en donner une seule goutte, il la frappa cruellement, et la pauvre travailleuse, qui ne savait plus comment faire vivre ses enfants, eut un accès de désespoir, empoigna un couteau et le planta dans le ventre de l’ivrogne. Oh ! ce n’est pas si vieux ! On va juger la femme ces jours-ci.

Pourquoi ai-je été raconter cette affreuse histoire ? Des malheurs semblables arrivent tous les jours, et tout le monde en est informé. Voyez les journaux !

Mais la principale ressemblance entre l’alcool et les courriers ministériels consiste en ce que l’eau-de-vie, comme ces fonctionnaires tyranniques, annihile complètement la volonté humaine.

L’honorable « Société de protection envers les animaux » se compose de sept cent cinquante membres, que je suppose tous influents. Pourquoi ne s’occuperait-elle pas d’arracher tant d’hommes à l’alcool meurtrier, d’empêcher l’empoisonnement de toute une génération par le venin qui enivre ?

Hélas ! la force nationale s’épuise, la source des richesses de demain se tarit ; la culture intellectuelle ne défriche pas assez vite ! Quel sera l’état d’âme des enfants du peuple d’aujourd’hui, élevés dans le spectacle de l’abrutissement de leurs pères ?

Le feu a pris dans un village ; beaucoup de maisons sont atteintes par les flammes, mais l’église surtout brûle effroyablement vite. Un cabaretier sort de chez lui et crie à la foule que, si elle consent à laisser flamber l’église et à sauver son cabaret, il lui abandonnera un tonneau d’eau-de-vie. Tous les sauveteurs tournent le dos à l’édifice qu’ils essayaient d’arracher à la destruction et accourent vers celui qui les tente. L’incendie a consumé l’église, mais le cabaret n’a presque rien eu.

Disons, si vous voulez, que cet exemple est insignifiant si l’on pense aux innombrables horreurs à venir. Mais ne serait-il pas bon que l’honorable Société concourût un peu à la propagande anti-alcoolique ? Sa belle œuvre en serait-elle vraiment détournée de son but ? Autrement, que faire, si tous les maux si liguent ensemble pour abolir en l’homme tout sentiment d’humanité ?

Et l’alcool n’est pas seul à empoisonner la génération actuelle. Il me semble que nous voyons se déclarer une sorte de folie, une sorte de prurit de corruption. Une dépravation inouïe naît chez le peuple avec le matérialisme. J’entends surtout la matérielle, la basse adoration du sac d’or. On dirait que tout bon sentiment, que toute tradition respectable ont été annulés d’un seul coup, dans nos classes populaires, par la compréhension de la puissance de l’or. Mais comment le peuple se détacherait-il de ce nouveau culte ?

Croyez-vous que la catastrophe du chemin de fer d’Odessa, ce sinistre accident où périrent tant de recrues pour l’armée du tsar, ait beaucoup contribué à détourner nos compatriotes de leur récent dieu ? Le peuple s’étonne de l’omnipotence des Compagnies milliardaires qui ont le droit de laisser périr, par négligence, un nombre si considérable de victimes, sans encourir de responsabilités : « Elles font ce qu’elles veulent », se dit le peuple, et il ne tarde pas à concevoir que la vraie force réside dans la possession d’immenses richesses : « Aie beaucoup d’argent, songe-t-il, et tout te sera permis ; tout sera tien. » Il n’y a pas de pensée plus dangereuse, plus corruptrice que celle-là, et elle s’infiltre partout, à présent. Le peuple n’en est défendu par rien. On ne fait rien pour propager des idées contraires. Il y a aujourd’hui près de vingt mille verstes de chemins de fer en Russie, et le dernier employé des riches Compagnies qui les exploitent semble chargé de trompeter aux foules la toute puissance de l’or. Il considérera comme soumis à son pouvoir illimité, à lui, employé d’une Compagnie richissime ; il a le droit de disposer de votre sort, de celui de votre famille, presque de votre honneur, du moment que vous vous trouver sur sa ligne.

Récemment, un chef de gare, n’a pas craint d’arracher du compartiment qu’elle occupait, une dame qu’un monsieur quelconque réclamait comme sa femme, enfuie de chez lui depuis peu. Cela s’est passé sans jugement de tribunal, sans pouvoir d’aucune sorte, et le chef de gare n’a jamais cru dépasser la limite de ses attributions.

Tous ces exemples, tous ces enseignements parviennent jusqu’au peuple ; il en tire des conclusions d’une logique un peu brutale, mais naturelle.

Il y a quelque temps, je reprochais à M. Souvorine sa conduite envers M. Goloubiov. Je trouvais que l’on n’avait pas le droit de couvrir ainsi un homme d’infamie, un homme innocent, surtout, rien qu’en reconstituant plus ou moins habilement une série d’états d’âme par lesquels aurait pu passer celui qu’on incriminait. À présent, j’ai changé d’avis. Que m’importe que M. Goloubiov ne soit pas coupable ? Mettons qu’il soit pur comme une larme. Dans ce cas-là, c’est Vorobiov qui est le coupable. Qui est-ce Vorobiov ? Je l’ignore absolument ; je suis même tenté de croire qu’il n’existe pas ; mais c’est ce même Vorobiov qui sévit partout, sur toutes les lignes de chemin de fer, qui impose des taxes arbitraires, qui chasse les voyageurs de leurs wagons, qui est cause des accidents, des catastrophes, qui laisse, des mois entiers, les marchandises pourrir dans les stations… il est l’insaisissable coupable, celui qu’on ne convaincra jamais de sa culpabilité. Vorobiov est pour moi un symbole, le symbole de l’être corrupteur…

Je le répète, le matérialisme et le scepticisme sont dans l’air. Voici que l’on commence à adorer le gain illicite, l’argent que l’on n’a pas gagné, le plaisir obtenu sans travail. La fraude est à l’ordre du jour, l’assassinat aussi. On tue pour voler un rouble.

Il y a deux ou trois semaines, à Pétersbourg, un jeune cocher, pas encore majeur, conduisait de nuit un vieillard et une vielle femme. Quand il s’aperçut que le vieillard était ivre, au point de ne plus savoir ce qui se passait auprès de lui, il tira son canif et se mit à égorger la vieille. On le surprit dans cette occupation. Ses aveux furent immédiats :

« Je ne sais pas comment c’est arrivé. Le canif s’est trouvé tout à coup dans sa main. »

Parbleu ! Non, il ne le savait pas ! Il était pris comme tant d’autres du prurit de la corruption contemporaine. Comment ne pas essayer de se procurer un gain facile, même à l’aide d’un canif !

« Non, par le temps qui court, il ne s’agit pas de protéger les animaux ! Ce sont là fantaisies de riches oisifs. »

Je reproduis une phrase entendue, mais je proteste de toutes mes forces contre une pareille opinion. Je ne suis pas membre de la Société protectrice des animaux, mais je me sens prêt à la servir de tout mon cœur. Je sais par où elle pêche ; je l’ai laissé entendre plus haut, mais je suis profondément dévoué à ses idées, en ce qu’elles ont d’humanitaire par contre-coup.

Je n’admettrai jamais qu’un dixième seulement des hommes puisse essayer d’atteindre à un développement supérieur, tandis que les neuf autres dixièmes lui serviront de marchepied et demeureront plongés dans les ténèbres. Je veux que les 90 millions de Russes deviennent tous, dans un avenir prochain, instruits, vraiment humains et cultivés. Je crois que l’instruction universelle ne peut nuire en aucun pays, et en Russie encore moins qu’ailleurs. J’ai même la ferme conviction qu’en Russie, le règne de la lumière et de la bonté pourra se fonder plus tôt qu’en n’importe quel autre pays. N’est ce pas chez nous que la classe aristocratique, stimulée par la volonté du tzar, a détruit l’institution du servage ?

Et voilà pourquoi j’envoie encore un salut cordial à la Société protectrice des animaux : Je voulais simplement insinuer qu’il serait bon de ne pas toujours commencer par la fin, mais bien quelquefois aussi par le commencement.
FÉVRIER
_______


I


LE MOUJIK MAREI


Je vais vous raconter une anecdote. Est-ce bien une anecdote ? C’est plutôt un souvenir…

J’étais alors un enfant de neuf ans… mais non ! J’aime mieux commencer à l’époque où j’étais un jeune homme de vingt ans.

C’était le lundi de Pâques. L’air était chaud, le ciel était bleu, le soleil éclatant brillait haut dans le ciel, mais j’avais du noir dans l’âme. Je rôdais autour des casernes d’une maison de force ; je comptais les pieux de la solide palissade qui entourait la prison.

Depuis deux jours la maison d’arrêt était en fête, si l’on pouvait ainsi dire. Les forçats n’étaient plus menés au travail ; beaucoup de détenus étaient ivres, des querelles s’élevaient de toutes parts ; on hurlait des chansons obscènes, on jouait aux cartes en se cachant ; quelques déportés étaient étendus à demi morts après avoir subi de mauvais traitements de la part de leurs camarades. Ceux qui avaient reçu trop de mauvais coups, on les cachait sous des pelisses de peau de mouton, et on les laissait se remettre comme ils pouvaient. On avait même plus d’une fois dégainé les couteaux… Tout cela m’avait plongé, depuis que duraient les fêtes, dans une sorte de désolation maladive. J’avais toujours eu horreur de la débauche, de la soûlerie populaires et j’en souffrais plus là qu’en tout autre lieu. Pendant les fêtes, les autorités de la prison ne visitaient plus les bâtiments, ne perquisitionnaient plus, ne confisquaient plus l’alcool, admettant qu’il fallait bien laisser les pauvres diables de galériens riboter au moins une fois dans l’année. Mon dégoût pour ces malheureux réprouvés se transformait peu à peu en une sourde colère, quand je rencontrai un Polonais, un certain M…cki, détenu politique. Il me regarda d’un air sombre ; ses yeux étaient pleins de rage, ses lèvres tremblaient : « Je hais ces brigands ! » gronda-t-il à demi-voix, en français ; puis il me quitta.

Je rentrai dans la caserne, et ce que j’aperçus tout d’abord, ce furent six moujiks robustes qui se jetaient tous ensemble sur un Tartare nommé Gazjne, qu’ils se mirent à frapper cruellement. Cet homme était ivre, et ils le battaient comme plâtre ; un bœuf ou un chameau aurait été tué par des coups pareils, mais on savait que cet hercule n’était pas facile à tuer et l’on cognait dessus à cœur-joie. Un instant après je vis Gazjne allongé sur un lit et déjà inanimé. Il gisait, lui aussi, couvert d’une peau de mouton, et tout le monde passait en silence aussi loin que possible de sa couche. On espérait bien qu’il reviendrait à lui vers le matin, mais, comme le disaient quelques-uns : «… Dame ! après les coups qu’il avait reçus, il pouvait bien crever de la râclée ! »

Je regagnai l’endroit où se trouvait mon lit, en face d’une fenêtre garnie d’une grille de fer et m’étendis sur le dos, les yeux fermés. On ne viendrait pas me déranger si je paraissais dormir. Je voulais oublier, mais les rêves ne venaient pas ; mon cœur battait terriblement et les paroles de M…cki me résonnaient aux oreilles : « Je hais ces brigands ! »

Mais pourquoi décrire toutes ces impressions ? Je les ressens encore souvent en rêve, et ce sont mes songes les plus affreux…

On remarquera que jusqu’à aujourd’hui, je n’ai presque jamais parlé de mes années passées au bagne. Les Souvenirs de la Maison des Morts, que je publiai voici quinze ans, semblent l’œuvre d’un personnage fantastique ; je les donnai comme rédigés par un noble russe, assassin de sa femme… J’ajouterai, à ce propos, que beaucoup de braves gens se figurent encore aujourd’hui que c’est pour le meurtre de ma femme que l’on m’envoya en Sibérie…

Voici que je m’égare, comme je m’égarais alors, dans mes pensées… Pendant ces quatre années de bagne, je revoyais sans cesse mon passé. Ces souvenirs renaissaient d’eux-mêmes, et ce n’est que rarement que j’ai pu les évoquer de nouveau à ma volonté. Cela partait d’un point quelconque de mon histoire, parfois d’un événement sans importance, et peu à peu le tableau se complétait me donnant l’impression forte, profonde et entière de ma vie…

Mais ce jour-là je revins bien loin en arrière, jusqu’à un moment de ma première enfance. Je me revis à neuf ans, au milieu de scènes que j’avais absolument oubliées… Je me retrouvai dans un village où je passais le mois d’août. L’air était clair et sec, mais la température était fraîche ; le vent soufflait. L’été approchait de son déclin ; bientôt nous retournerions à Moscou ; l’ennui allait revenir avec les leçons de français ; il me serait bien pénible de quitter la campagne !

Je m’en fus derrière l’enclos, où s’élevaient les meules de blé ; puis, après être allé jusqu’au ravin, je montai au Losk. On nommait ainsi chez nous une sorte de brousse d’arbustes qui croissaient entre le ravin et un petit bois. Je m’enfonçais dans la broussaille, quand j’entendis non loin de moi, à une trentaine de pas peut-être, vers la clairière, la voix d’un paysan qui labourait un champ. Je devinai facilement que son travail était rude, qu’il retournait un champ placé en pente, que son cheval avançait péniblement… De temps à autre, le cri du paysan parvenait jusqu’à moi : Hue ! Hue !

Je connaissais presque tous nos moujiks, mais ne pouvais savoir quel était celui qui labourait à présent. Cela, du reste, m’était fort égal ; j’étais plongé dans mes petites occupations. Il s’agissait de me couper une baguette de noisetier pour aller taquiner les grenouilles, et les badines de noisetier étaient si belles mais si peu solides ! Ce n’était pas comme les branchettes de bouleau !

Je trouvai aussi de magnifiques scarabées et des hannetons superbes ; j’en ramassai ; puis aussi des lézards tout petits et si agiles, rouges et jaunes, ornés de points noirs, mais j’avais peur des serpents, plus rares, d’ailleurs que les lézards. Il y avait peu de champignons, ce qui me dégoûta de la brousse. On en trouvait beaucoup sous les bouleaux ; aussi me décidai-je bien vite à partir pour le petit bois, où il n’y avait pas seulement des champignons, mais encore des graines bizarres, de gros insectes et de petits oiseaux ; on y voyait même des hérissons et des écureuils sous la feuillée dont j’aimais tant les parfums humides. En écrivant ceci, je sens encore la fraîche odeur de notre agreste bois de bouleaux ; ces impressions-là restent pour la vie.

Tout à coup, après un long moment de silence, j’entendis distinctement ce cri : Au loup ! Je fus pris de terreur, poussa moi-même un cri et courus vers la clairière, pour me réfugier auprès du moujik qui labourait.

C’était notre moujik Mareï. Je ne sais pas si l’almanach contient un tel nom, mais tout le monde appelait ce paysan Mareï. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand et robuste, portant toute sa barbe blonde fortement grisonnante. Je le connaissais, mais ne lui avais encore presque jamais parlé. Il arrêta sa rosse en m’entendant crier, et quand je fus près de lui, m’accrochant d’une main à sa charrue et de l’autre à sa manche, il vit que j’étais épouvanté.

— Le loup ! clamai-je, tout essoufflé.

Il leva la tête et regarda de tous côtés :

— Où diable vois-tu un loup ?

— Quelqu’un a crié : Au loup ! voici un instant, balbutiai-je.

— Il n’y a pas de loup ! Tu perds la tête. Où a-t-on jamais vu des loups par ici ? fit-il pour me rendre courage. Mais je tremblais de tout mon corps et me pendis plus lourdement à sa manche. Je devais être très pâle, car il me regarda, comme effrayé pour moi.

— Peut-on se faire des peurs pareilles ! Aï ! aï ! Il hocha la tête. Va donc, mon petit ; il n’y a aucun danger.

Et il me caressa la joue.

— Voyons, voyons, calme-toi ; fais le signe de la croix !

Mais je ne pouvais y parvenir, et les coins de ma bouche tremblaient convulsivement, paraît-il, et on m’a dit plus tard que c’était ce qui l’avait le plus frappé.

Il tendit doucement son gros index barbouillé de terre et toucha très légèrement mes lèvres tremblantes :

— Dans quel état se met cet enfant !

Et il sourit d’un sourire comme maternel.

Je compris enfin qu’il n’y avait pas de loup en vue et que j’avais eu une hallucination en croyant entendre crier. J’étais alors sujet à ces erreurs nerveuses de l’ouïe. Cela m’a passé avec l’âge.

— Eh bien, je puis m’en aller alors ? lui dis-je en le regardant interrogativement d’un œil encore humide.

— Oui, va ; je veillerai sur toi comme tu marcheras. Je ne te donnerai pas au loup ! ajouta-t-il ; et j’eus plus que jamais l’impression que son sourire était un sourire de maman. Va ! que le Christ soit avec toi ! Il fit sur moi le signe de la croix et se signa lui-même.

Je partis, en me retournant presque tous les dix pas. Toujours je vis Mareï qui me suivait de l’œil, et chaque fois il me fit un signe de tête amical. J’avoue que j’avais alors un peu honte de ma peur ; toutefois je craignais encore vaguement le loup. Quand j’eus refranchi le ravin, l’épouvante disparut brusquement ; mon chien Voltschok bondit vers moi, venant de je ne sais où, et avec mon chien je me sentais plein de courage. Toutefois je me retournai une dernière fois vers Mareï. Je ne pouvais plus, de si loin, distinguer les traits de son visage, et cependant je devinai qu’il me souriait toujours tendrement. Je le vis hocher la tête. Je lui fis avec la main un signe d’adieu auquel il répondit, et ce n’est qu’alors qu’il repartit avec son vieux cheval.

J’entendis de loin son cri : Hue, hue ! et la rosse tira de nouveau la charrue.

Je me suis souvenu de tout cela, je ne sais pourquoi, revoyant tous les détails avec une netteté admirable ; mais je ne fis, à l’époque, aucune allusion à mon « accident » en rentrant à la maison. Je n’y pensai bientôt plus ; j’oubliai même assez vite Mareï et le service qu’il m’avait rendu. Les rares fois que je le rencontrai, par la suite, non seulement je ne lui parlai plus du loup, mais encore je n’eus avec lui aucune espèce de conversation. Et brusquement vingt ans plus tard, au fond de la Sibérie, tout s’est représenté à moi, comme si je venais à peine d’entendre crier : Au loup. L’aventure s’était en quelque sorte dérobée à moi-même, pour reparaître quand cela serait nécessaire. Tout m’est revenu à l’esprit, le sourire tendre et comme maternel du pauvre moujik serf, ses signes de croix, ses hochements de tête amicaux, qui, me semblait-il, me protégeaient de loin. Cette phrase a rechanté en moi : « Dans quel état se met cet enfant ! » Et ce que j’ai revu le mieux, c’est ce gros index barbouillé de terre avec lequel il toucha d’une façon si caressante mes lèvres qui tremblaient. Certes, n’importe qui eût tâché de rassurer l’enfant apeuré ; mais ici il y avait autre chose. J’aurais été son propre fils, qu’il ne m’eût pas regardé avec un amour plus profond et plus apitoyé. Qui le forçait à m’aimer ? Il était notre serf ; je ne pouvais être pour lui qu’un jeune maître ; personne ne voyait sa bonne action, et il était sûr de n’en être pas récompensé. Il aimait donc si tendrement les petits enfants ? Quelle douce bonté presque féminine peut se cacher dans le cœur d’un rude, d’un bestial moujik russe ! N’est-ce pas de cela que parlait Constantin Aksakov, quand il célébrait la « haute culture » de notre peuple ?

Et quand je me levai de mon lit, quand je regardai autour de moi, dans ce bagne, je sentis que je pouvais considérer ses pauvres hôtes d’un tout autre œil qu’auparavant. Toute haine et toute colère sortirent de mon cœur. J’observai sympathiquement tous les visages que je rencontrai. Ce moujik déshonoré, que le rasoir du bagne a fait glabre ; ce moujik dont le visage porte les stigmates du vice, cet ivrogne qui braille sa chanson d’obscène soûlard, c’est peut-être un Mareï. Puis-je pénétrer jusqu’à son cœur ? Non ! Alors pourquoi le jugerais-je ?

Le soir même, je rencontrai encore le Polonais M…cki. Infortuné M…cki ! Il n’est pas, évidemment, riche comme moi de souvenirs où des gens comme Mareï jouent un rôle. Il ne peut juger ces tristes moujiks du bagne autrement qu’il ne l’a fait quand il a dit : « Je hais ces brigands ! » Ces pauvres Polonais ont, sans doute, souffert bien plus que nous !


II


Sur les avocats en général. – Mes impressions de naïf et d’ignorant. – Sur les talents en général et en particulier.


Je désirerais dire quelques mots sur les avocats, mais à peine ai-je pris la plume, que je rougis déjà de la naïveté de mes questions et propositions.

Il serait, peut-être, enfantin de ma part de m’extasier longuement sur l’institution utile et agréable qu’est celle des avocats. Un homme a commis un crime ; il ne connaît pas les lois ; il est sur le point d’avouer ; mais paraît l’avocat, qui lui démontre non seulement qu’il a eu raison, mais encore qu’il est un saint. Il cite quelques lois, explique tel arrêt de telle cour de cassation, tel senatus-consulte, qui donnent à l’affaire un aspect absolument nouveau, et finit par tirer son homme de prison. C’est délicieux ! On pourrait peut-être laisser entendre que c’est immoral ; mais enfin, vous avez devant vous un innocent qu’un trop habile réquisitoire du procureur général va envoyer à la mort pour un forfait perpétré par un autre. L’accusé n’est pas très clair dans ses réponses ; il se borne à grommeler : « Je ne sais rien ; je n’ai rien fait ! » ce qui, à la longue, irrite juges et jurés. Mais voici qu’entre en scène le digne avocat qui a perdu ses cheveux en s’exténuant sur des textes légaux, qui connaît toutes les lois et tous les arrêts, qui déconcerte le procureur général et fait acquitter l’innocent. Oui, l’avocat est utile : que deviendrait, sans lui, l’innocence ?

Mais je ne dis rien de neuf. Tout cela est archi-connu. Et c’est une bien excellente chose que d’avoir un avocat. J’ai eu moi-même ce bonheur, une fois que, par inadvertance, j’avais laissé imprimer dans le journal que je dirigeais un article qui eût dû, avant de passer, obtenir l’autorisation de M. le Ministre de la Cour. On m’annonça que j’étais inculpé. Je ne voulais même pas me défendre tant ma « faute » était évidente pour moi-même. Mais la Cour me désigna, d’office, un défenseur, qui me révéla tout à coup, non seulement que je n’étais pas coupable, mais encore que j’avais admirablement bien fait. Comme de juste, je l’écoutai avec plaisir. Le jour des débats, je ressentis une impression tout à fait neuve, en entendant mon avocat plaider. Me sachant complètement dans mon tort, les théories dudit avocat, tendant non seulement à me faire acquitter, mais encore à m’obtenir des félicitations, me parurent si amusantes, oserai-je dire si attrayantes, que je compte cette demi-heure passée au tribunal au nombre des meilleurs moments de ma vie. Je fus condamné à vingt-cinq roubles d’amende et incarcéré pendant deux jours au corps de garde, où je passais mon temps assez agréablement et même d’une manière profitable, car je fis connaissance de quelques genres d’individus et de quelques détails de vie absolument insoupçonnés de moi. Mais voilà encore une forte digression ; revenons aux choses sérieuses.

La profession d’avocat est morale et édifiante, quand le titulaire emploie son talent à défendre des malheureux. L’avocat devient alors un ami de l’humanité. Mais on est très naturellement porté à penser qu’il défend souvent sciemment des coupables et les fait acquitter. Il est vrai qu’il ne peut guère faire autrement, et tout le monde me dira qu’on n’a pas le droit de priver un accusé de l’assistance d’un avocat. D’accord ; mais il me semble qu’un avocat aura bien du mal à éviter de mentir et de parler contre sa conscience. Il vous est arrivé d’entendre l’un d’entre eux déclarer à la face du tribunal que ce n’est que convaincu de l’innocence de l’accusé qu’il a consenti à se charger de sa défense. Mais un soupçon méchant ne s’est-il pas immédiatement glissé en vous : « Combien lui a-t-on donné pour sa conviction ? » Car on a vu, et pas très rarement, des prévenus défendus avec la plus belle ardeur qu’on était obligé de condamner parce que leur culpabilité sautait aux yeux. Je ne sais pas s’il y a chez nous des avocats vraiment capables de s’évanouir en entendant prononcer un verdict qui frappe leur client, mais on en a connu qui versaient des larmes. Quoi qu’il en soit, cette profession a ses beaux et ses vilains côtés. Pour le peuple, l’avocat c’est « la conscience louée », et l’appellation n’a rien de flatteur.

Du reste, laissons cela. Je n’y entends pas grand’chose. J’aimerais mieux m’occuper du talent de ces avocats.

Une question difficile se pose : Est-ce le talent qui possède l’homme ou l’homme qui possède le talent ? Il semble qu’un homme ait le plus grand mal à faire obéir son talent, tandis que le talent domine presque toujours son possesseur en l’entraînant où il veut. Gogol raconte quelque part qu’un menteur veut un beau jour raconter une histoire quelconque. Il se peut qu’au début il dise la vérité, mais, à mesure qu’il parle, il se présente à son imagination de si beaux détails qu’il raconte un tissu de mensonges. Le romancier anglais Thackeray nous présente un type de mondain, ayant ses entrées chez de lords et toujours préoccupé du désir de laisser derrière lui, en partant, une traînée de rires. Aussi, réserve-t-il toujours son meilleur trait pour la fin. Il me semble, à moi, qu’il est très difficile de rester véridique, alors qu’on ne pense qu’à « garder le plus beau pour la fin ». C’est une hantise, du reste, si mesquine qu’elle doit, à la longue, enlever tout sentiment sérieux à sa victime. Avec cela, si l’on n’a pas fait une suffisante provision de bons mots, il faut en improviser d’autres, et l’on a dit que « pour un bon mot, certains hommes n’épargneraient ni père ni mère ».

On me répondra qu’avec de telles sévérités il devient impossible de vivre ; mettons que j’aille un peu loin, mais toujours est-il que, chez les hommes de talent, il y a quelques fois une grande facilité à se laisser entraîner hors du droit chemin et une sensibilité exagérée qui les rend peu véridiques. Bielinsky méprisait extrêmement ce genre de faiblesse, qu’il appelait « l’onanisme du talent ». C’était des poètes que parlait Bielinsky, mais il y a un peu de poésie dans tous les talents. Un menuisier de talent a son côté poète. La poésie, c’est, pour ainsi dire, le « feu intérieur » de tous les talents. Et si un menuisier peut-être poète, à plus forte raison un avocat. Je ne conteste pas qu’avec une sévère, une rigide honnêteté, un avocat ne puisse arriver à réfréner sa sensibilité, mais des détails si pathétiques peuvent naître de l’émotion du défenseur qu’il se laissera aller à leur faire un sort. Cette sensibilité a parfois les effets les plus graves dans la vie courante de chacun, dans la vôtre, dans la mienne. Observez-vous bien vous-mêmes, et vous verrez comme elle vous mènera facilement au mensonge.

Je suis sûr qu’on n’a pas oublié chez nous Alphonse de Lamartine, qui fut, en quelque sorte, chef du gouvernement provisoire, en France, pendant la révolution de 48. On dit que rien ne lui plaisait plus que d’adresser au peuple et aux députations, venues de tous les coins du pays, des discours interminables. C’était un poète d’un grand talent ; toute sa vie fut admirablement probe ; sa figure était belle et imposante, bien qu’un peu trop pareille aux illustrations des « Keepsakes ». Il écrivit, outre ses volumes de vers, une très belle Histoire des Girondins, qui le rendit populaire. Or, un jour qu’il avait prononcé l’un de ses longs discours dont les phrases harmonieuses le grisait lui-même, un plaisant, le montrant à la foule, s’écria : « Ce n’est pas un homme, c’est une lyre ! »

C’était un éloge, mais il renfermait une malice. Je sais bien qu’il est très irrévérencieux de comparer ce poète, cet orateur-lyre à quelqu’un de nos diserts avocats finauds et un peu fripons de temps à autre, mais je voulais dire qu’eux, non plus, ne peuvent se débarrasser de leur lyre. L’homme est faible quand il ambitionne des louanges, même s’il est un peu fripon.

Certains avocats défendent leur lyrisme aussi naïvement que le marchand de Moscou défendait son argent. Le père de ce marchand lui avait laissé un joli capital, mais sa mère était aussi dans le commerce de son côté et y mangeait tout ce qu’elle avait et plus. Elle s’adressa une fois à son fils pour qu’il la tirât d’affaire. Le cas était grave. Il y allait, pour elle, de la prison. Le marchand aimait sa mère, mais cette affection ne pouvait se comparer à celle qu’il portait à ses roubles. « Si je te prête de l’argent, dit-il à sa mère, je diminue mon capital ; or, mes principes m’interdisent de diminuer mon capital ; donc je ne puis te prêter d’argent. » Et sa mère dut se résigner à faire connaissance avec la geôle.

Les avocats dont nous parlons remplacent simplement le mot capital par le mot talent et tiennent à peu près le discours suivant : « Notre genre de talent ne peut se passer d’éclat ; or nous voulons continuer à avoir du talent ; donc nous ne pouvons renoncer à l’éclat. »

Il y a des avocats très honnêtes gens qui ne sauraient modérer leur lyrique sensibilité, même quand ils plaident une cause qui répugne à leur conscience. J’ai, toutefois, entendu raconter qu’en France, — il y a bien longtemps de cela, — il y eut un avocat très consciencieux qui avait cru à tort à l’innocence de son client. Les débats modifièrent sa conviction, et quand il fut autorisé à prendre la parole, il se contenta de se lever, de s’incliner devant la Cour et de se rasseoir sans avoir dit un mot. Je crois que chez nous cela ne pourrait pas arriver.

« Comment, se dit un des nôtres, me résignerais-je à ne pas faire tout pour gagner ma cause avec le talent que j’ai ? Non seulement j’aventurerais mes honoraires futurs, mais encore je compromettrais ma réputation. » De sorte qu’il n’y a pas que la question d’argent qui soit terrible pour l’avocat. Il y a encore la question d’orgueil professionnel.
MARS


_______


I


la centenaire


« J’ai été en retard toute la matinée, me racontait une dame, ces jours-ci. Je n’ai pu mettre le pied dehors que vers midi, et, — c’était comme un fait exprès, — j’avais des masses de choses à faire. Entre deux courses, à la porte d’une maison d’où je sortais, j’ai rencontré une vieille femme qui me parut horriblement âgée ; elle était toute courbée et se soutenait sur un bâton. Cependant je n’avais encore aucune idée de son âge véritable. Elle s’installa sur un banc, près de la porte ; je la vis bien, mais trop peu de temps. Dix minutes après, je sortis d’un bureau situé tout auprès et me dirigeai vers un magasin où j’avais affaire. Je retrouvai ma vieille femme assise à la porte de cette nouvelle maison. Elle me regarda : je lui souris. Je vais faire une autre commission vers la perspective Nevsky. Je revois ma bonne femme assise à la porte d’une troisième maison. Cette fois je m’arrête devant elle, me demandant : Pourquoi s’asseoit-elle ainsi à la porte de toutes les maisons ?

— Tu es fatiguée, ma bonne vieille ? lui dis-je.

— Je me fatigue vite, petite mère. Il fait chaud ; le soleil est fort. Je vais dîner chez mes petits-enfants.

— Alors tu vas dîner, grand’mère ?

— Oui, dîner, ma chère, dîner.

— Mais tu n’arriveras jamais, ainsi.

— Oui, j’arriverai ; je marche un peu, je me repose. Je me relève ; je marche encore un peu, et ainsi de suite.

La bonne femme m’intéresse. Je la regarde. C’est une petite vieille proprette, vêtue d’un costume suranné ; elle a l’air d’appartenir à la classe bourgeoise. Elle a un visage pâle, jaune, la peau desséchée et collée aux os ; ses lèvres sont décolorées ; on dirait une momie. Elle reste assise, souriante ; le soleil lui dore la figure.

— Tu dois être très vieille, grand’mère, lui dis-je en plaisantant.

— Cent quatre ans, ma chère, cent quatre ans, pas plus.

Elle plaisante à son tour.

— Et toi, où vas-tu ? me demande-t-elle. Et elle sourit encore. Elle est contente de causer avec quelqu’un.

— Vois-tu, grand’mère, j’ai été acheter des souliers pour ma fillette et je les porte chez moi.

— Oh ! ils sont petits, les souliers. C’est une bien petite fille. As-tu d’autres enfants ?

Et toujours elle me regarde en souriant. Ses yeux sont un peu éteints ; quelque chose y brille encore cependant comme un rayon faible, mais chaud.

— Grand’mère, prends cette monnaie ; tu t’achèteras un petit pain.

— Quelle idée de me donner ça ! Mais je te remercie ; je garderai ta piécette.

— Excuse-moi, grand’mère.

Elle prend la pièce de monnaie, mais par politesse, par bonté de cœur. Peut-être même est-elle contente que non seulement on lui parle, mais encore qu’on s’occupe d’elle affectueusement.

— Eh bien, adieu, dis-je, ma bonne vieille. Je souhaite que tu arrives bientôt chez les tiens.

— Mais oui, j’arriverai, ma chère, j’arriverai. Et toi, va-t-en voir ta petite-fille. Elle oubliait que j’ai une fille et non une petite-fille. Il lui semblait que tout le monde avait des petites-filles.

« Je m’en suis allée et, en me retournant, je l’ai vue qui se levait avec peine, s’appuyait sur son bâton et se trainait par la rue. Peut-être se sera-t-elle arrêtée au moins dix fois encore avant d’arriver chez ses petits-enfants où elle va « diner ». Une étrange petite vieille ! »

C’est, comme je le disais, un de ces matins derniers, que j’ai entendu ce récit ou plutôt cette impression d’une rencontre avec une centenaire. Il est rare de voir des centenaires aussi pleins de vie. Aussi ai-je repensé à cette vieille, et ce soir, très tard, après avoir fini de lire, je me suis amusé à me figurer la suite de l’histoire : je l’ai vue arrivant chez ses petits-enfants ou arrière-petits-enfants. Ce doit-être une famille de gens rangés, convenables ; autrement elle n’irait pas dîner chez eux. Peut-être louent-ils une petite boutique, — une boutique de coiffeur, par exemple. Évidemment ce ne sont pas des gens riches, mais enfin ils doivent avoir une petite vie organisée, ordonnée.

Voyons, elle sera arrivée chez eux vers deux heures. On ne l’attendait pas, mais on l’a reçue cordialement :

— Ah ! voici Maria Maximovna. Entre, entre, de grâce, servante de Dieu !

La vieille est entrée en souriant toujours. Sa petite-fille est la femme de ce coiffeur que je vois là, un homme d’environ trente-cinq ans, paré d’une redingote constellée de taches de pommade. (Je n’ai jamais vu de barbiers d’un autre style.)

Trois petits enfants, — un garçon et deux fillettes — accourent vers la grand’mère. Ordinairement ces vieilles, extraordinairement vieilles, s’entendent très bien avec les moutards ; elles ont une âme semblable aux âmes d’enfants, sinon pareille. La vieille s’est assise. Il y a quelqu’un chez le coiffeur, un homme d’une quarantaine d’années, un visiteur de connaissance. Il y a aussi un neveu du barbier, un garçon de dix-sept ans qui veut entrer chez un imprimeur. La vieille fait le signe de croix, s’assied, regarde le visiteur :

— Oh ! que je suis fatiguée !… Qui est là, chez vous ?

— C’est moi, vous ne me reconnaissez pas, Maria Maximovna ? fait le visiteur en riant. Il y a deux ans, nous devions toujours aller chercher des champignons ensemble dans la forêt.

— Ah ! c’est toi ! Je te reconnais, farceur. Seulement veux-tu croire que je ne me rappelle plus ton nom ? Pourtant je sais bien qui tu es… Mais c’est la fatigue qui me brouille les idées.

— Vous n’avez pas grandi depuis la dernière fois, plaisante le visiteur.

— Veux-tu te taire, polisson ! et la grand’mère se met à rire, très amusée dans le fond.

— Tu sais, Maria Maximovna, je suis un bon garçon.

— Il est toujours agréable de causer avec de braves gens… Avez-vous fait faire le paletot pour Serioja ?

Elle montre le neveu. Celui-ci, garçon robuste et sain, sourit largement et s’approche. Il porte un nouveau paletot gris qu’il a encore du plaisir à exhiber. L’indifférence viendra peut-être dans une semaine ; mais, en attendant, il en est encore à contempler à chaque instant les parements, les revers, à se regarder dans la glace avec son vêtement neuf ; il ressent pour lui-même un certain respect en se voyant si bien habillé.

— Tourne-toi donc ! crie la femme du barbier. Et toi, regarde, Maria Maximovna. Un beau paletot, hein ? Et qui vaut six roubles comme un kopek. Commander un article à meilleur marché, on nous a dit chez Prokhoritch qu’il valait mieux ne pas même y penser ! On s’en serait mordu les doigts, après, tandis que ce paletot-ci est inusable. Voyez cette étoffe ! Mais tourne-toi donc ! Et la doublure ! C’est d’une solidité ! Mais tourne-toi donc !… Enfin, c’est ainsi que l’argent danse et file, Maria Maximovna ! Voilà des roubles qui nous ont dit adieu !

— Oh ! la vie est devenue si chère que j’aime mieux ne pas y songer. Ça me ferait de la peine ! remarque Maria Meximovna tout émotionnée et qui ne peut encore reprendre haleine.

— Allons, allons ! il est temps de manger ! observe le barbier. Mais tu parais très fatiguée, Maria Maximovna.

— Oui, petit père, je suis éreintée ; il fait chaud… et un soleil !… Oh ! j’ai rencontré en route une petite dame qui avait acheté des souliers pour ses enfants ! « Tu es fatiguée, ma bonne vieille ? m’a-t-elle demandé. Prends cette pièce pour acheter un petit pain. » Et moi, tu sais, j’ai pris la pièce.

— Mais, grand’mère, repose-toi d’abord. Qu’as-tu à étouffer comme cela ? demande le coiffeur avec empressement.

Tout le monde la regarde. Elle est devenue toute pale ; ses lèvres sont blanches. Elle regarde aussi tous ceux qui sont présents, mais d’un œil plus terne qu’à l’ordinaire.

― Voilà du pain d’épice pour les enfants, avec cette piècette ! reprend la vieille.

Mais elle est forcée de reprendre haleine. Tous ont cessé de parler pendant quelques secondes.

— Qu’y a-t-il donc, grand’mère ?

Le barbier se penche sur elle. Mais la grand’mère ne répond pas. Il y a un nouveau silence de quelques secondes dans la pièce. La vieille est devenue encore plus pâle et c’est comme si son visage avait maigri tout à coup. Ses yeux se voilent ; le sourire se fige sur ses lèvres ; elle regarde droit devant elle, mais on devine qu’elle ne voit plus.

— Faut-il aller chercher le pope ? demande vivement le visiteur.

— Oui, mais n’est-il pas trop tard ? murmure le barbier.

— Grand’mère ! eh ! grand’mère ! appelle la femme effrayée.

La grand’mère demeure immobile ; mais bientôt sa tête se penche d’un côté ; dans sa main droite qui repose sur la table, elle tient encore la pièce ; sa main gauche est restée sur l’épaule de l’arrière-petit-fils Michka, âgé de six ans. Il est debout, ne bouge plus et contemple l’aïeule avec des yeux étonnés.

― Elle est morte ! prononce tout bas le barbier en faisant le signe de la croix.

— Ah ! j’ai vu qu’elle se penchait tout d’un côté ! fait le visiteur d’une voix très émue et entrecoupée.

Il en est tout saisi et regarde les assistants.

— Ah ! mon Dieu ! qu’allons-nous faire, Makaritch ?

― Cent quatre petites années, ah ! dit le visiteur en piétinant sur place, de plus en plus attendri.

― Oui, les dernières années elle perdait un peu la tête, observe tristement le barbier. Mais il faut que j’aille prévenir, et il met sa casquette et cherche son pardessus.

Il n’y a qu’un moment elle riait, elle était gaie. Elle a encore sa piécette dans la main pour « acheter le pain d’épice » ! Quelle vie que la nôtre !…

― Eh bien ! Allons, Piotr Stepanitch, interrompt le barbier. Ils sortent.

On ne pleure pas, bien entendu ! Cent quatre ans n’est-ce pas ! L’hôtesse a envoyé chercher des voisines, qui accourent. La nouvelle les a intéressées, distraites. Comme de raison on prépare le samovar. Les enfants, tassés dans un coin, regardent curieusement la grand’mère morte. Micha, tant qu’il vivra, se souviendra qu’elle est morte, la main sur son épaule ; quand il sera mort à son tour, personne ne se rappellera plus la vieille qui a vécu cent quatre ans. Et à quoi bon se la rappeler ? Des millions d’hommes vivent et meurent inaperçus. Que le Seigneur bénisse la vie et la mort des humains simples et bons !


II


considérations sur l’europe


En Europe et partout c’est la même chose. Les forces sur lesquelles nous comptions pour faire l’union, se sont-elles évanouies comme un vain mirage ! Partout la division et les petits groupements. Voilà une question qu’un Russe ne peut s’empêcher de méditer : d’ailleurs, quel est le vrai Russe qui ne pense pas avant tout à l’Europe ?

Oui, là-bas, tout semble aller encore plus mal que chez nous ; toutefois, en Europe, les raisons qui ont créé les petits groupements sont plus claires qu’en Russie. Mais n’est-ce pas encore plus désespérant ? C’est peut-être en ce fait que, chez nous, on ne sait trop bien découvrir où a commencé la désunion que réside encore un peu d’espoir ? On comprendra, peut-être, à la longue, que l’éparpillement de nos forces provient de causes artificielles, provoquées, et qui sait si l’accord ne se refera pas ?

Mais là-bas, en Europe, aucun faisceau ne se reformera. Tout s’est morcelé en factions non comme en Russie, mais pour des raisons claires et précises. Là-bas, groupes et unités, vivent leurs derniers jours et le savent bien ; en tout cas ils semblent préférer la mort à l’abandon de leurs principes.

À propos, tout le monde, chez nous, parle de la paix. On pronostique une paix durable ; on croit entrevoir un horizon clair. On veut reconnaître des signes de paix dans l’établissement définitif de la République en France et dans le rôle joué par Bismarck, qui aurait aidé en sous-main à l’affermissement de ce régime. Beaucoup de journaux croient tout danger de guerre écarté après l’entente des grandes puissances de l’Europe orientale, malgré les troubles de l’Herzégovine. (La clef de toute cette question d’Herzégovine se trouve, peut-être, à Berlin, dans la cassette du prince de Bismark.)

Avant tout, on est ravi chez nous de l’établissement de la République en France. Mais, à ce sujet, pourquoi la France demeure-t-elle au premier plan en Europe en dépit de la victoire de Berlin ? Le moindre événement français excite en Europe plus d’intérêt et de sympathie que les faits les plus graves qui se passent à Berlin. Sans doute parce que la France a toujours précédé les autres nations dans la marche en avant des idées. Tout le monde croit, sans doute, que la France fera toujours, la première, quelque pas décisif.

Voilà pourquoi, peut-être, l’individualisme a si nettement triomphé dans ce pays d’ « avant-garde ». La paix générale est, là-bas, absolument impossible et demeurera impossible jusqu’à la fin. En acclamant la République en France, l’Europe semblait dire qu’avec ce régime toute guerre de revanche avec l’Allemagne devenait invraisemblable. Et pourtant ce n’est là qu’un mirage. Car la République a justement été proclamée pour la guerre, non pas avec l’Allemagne, mais avec un adversaire, un ennemi de toute l’Europe : le communisme ; et c’est sous la République que cet ennemi pourra le plus facilement agir. Tout autre gouvernement lui aurait fait des concessions et ainsi ajourné le dénouement ; la République le provoquera au combat. Qu’on ne vienne donc pas affirmer que « la République c’est la paix ». Quels sont ceux qui se sont déclarés partisans de la République, en France ? Les bourgeois et les petits propriétaires. Y a-t-il longtemps que ceux-là sont des républicains si fervents ? N’étaient-ils pas les premiers à redouter la République ? Ils la confondaient avec le communisme, si dangereux pour eux. La Convention, pendant la première Révolution, a démembré la grande propriété et enrichi ainsi toute une légion de petits possesseurs terriens, les a si bien enrichis qu’ils viennent de payer sans sourciller une indemnité de guerre de cinq milliards. Mais tout en contribuant à un bien-être temporaire, cette mesure a paralysé pour longtemps les tendances démocratiques en augmentant exagérément l’armée des propriétaires et en livrant la France au pouvoir illimité de la bourgeoisie, la pire ennemie du peuple. Sans cette mesure, la bourgeoisie n’aurait jamais pu se maintenir à la tête du pays, où elle remplaça ses anciens maîtres, les nobles, tandis que le peuple devenait inconciliable. Cette bourgeoisie a fait dévier les idées démocratiques et les a changées en désir de vengeance. Si la France tient encore bon, c’est sans doute grâce à cette loi de nature qui veut qu’une poignée de neige ne puisse fondre avant un certain temps. Les bourgeois et les naïfs de l’Europe se croient, bien à tort, sauvés. Au fond, toute union a disparu. Une oligarchie n’a en vue que les intérêts des riches ; la démocratie ne se préoccupe que des intérêts des pauvres. Quant à l’intérêt universel, personne ne s’en soucie, qu’un certain nombre de rêveurs socialistes et de vagues positivistes qui exaltent des principes scientifiques destinés, d’après eux, à rétablir l’équilibre. Mais il est peu probable que la science soit en état d’entreprendre cette œuvre immédiatement. Est-elle de force à modifier la nature humaine et à prescrire de nouvelles lois à l’organisme social ? (Je m’abstiendrai pour l’instant d’affirmer que ce problème dépasse les forces de l’humanité.) Du reste, la science ne pourrait répondre, et il est clair que le mouvement est dirigé en France, comme partout, par des rêveurs qui sont un peu des spéculateurs : Ces rêveurs ont été dans leur droit en s’emparant de la direction du mouvement, car ils sont les seuls en France à se préoccuper de l’union de tous dans l’avenir, si bien que c’est à eux que doit passer la suprématie, malgré leur faiblesse actuelle et la connaissance que tout le monde a de cette faiblesse. Malheureusement, à côté de ses idées scientifiques, une autre surgit, qui peut se traduire par cette formule trop connue : « Ôte-toi de là que je m’y mette. »

Le premier désir de la masse du peuple, c’est de piller les propriétaires. Mais il ne faut pas trop accuser les pauvres : les hommes de l’oligarchie bourgeoise les ont tenus dans les ténèbres, et à un tel point que ces malheureux ne se gênent pas pour crier qu’ils deviendront riches et que ce sera grâce au pillage. Toute l’idée sociale est là pour eux. Néanmoins, ils vaincront certainement, et si les riches ne cèdent pas, il pourra se passer des choses terribles. Mais personne ne cédera à temps aux yeux des revendicateurs : même si on leur donne tout, ils croiront toujours qu’on les trahit et qu’on les vole.

Les Bonaparte se sont maintenus en leur faisant espérer une entente avec eux ; ils ont même tenté des réformes peu effectives dans ce sens, mais tout cela n’était pas sincère. Les gens de l’oligarchie se méfient du peuple et le peuple ne croit plus en eux. Quant aux monarchistes légitimistes, ils ne peuvent plus offrir à la démocratie qu’un seul remède : le catholicisme, que le peuple ne connaît plus ou ne veut plus connaître. On dit même que parmi les prolétaires les idées spirites se développent extraordinairement, tout au moins à Paris. Si nous parlons des partisans de la branche cadette, des orléanistes, nous verrons que leur régime est devenu odieux à la bourgeoisie elle-même, bien que les d’Orléans aient été longtemps considérés comme les protecteurs naturels des propriétaires français. Leur incapacité est devenue évidente pour tous. — Les propriétaires voulaient pourtant trouver un moyen de salut : leur instinct les a poussés à choisir la République.

Il existe une loi politique et peut-être naturelle qui exige que deux voisins forts et proches, quelque soit leur mutuelle amitié au début, finissent toujours par en venir à un désir d’extermination réciproque. (Nous devrions, nous aussi, les Russes, penser à cette question des puissants voisins.) Or de la République rouge le chemin est court jusqu’au communisme. Et malgré le voisinage qu’y a-t-il de plus opposé au communisme que la République, même la République sanglante de 93 ? Les Républicains mettent la forme républicaine avant tout même avant la France. C’est la forme qui est tout en République, même si la République s’appelle le Mac-Mahonnat. Le communisme, lui, se moque bien de la forme républicaine. Il nie non seulement toute forme de gouvernement mais encore l’État et toute la société contemporaine. Les Français pendant quatre-vingt ans se sont bien rendu compte de cet antagonisme et ont lancé contre l’ennemi son adversaire le plus acharné. La République est bien l’expression naturelle de l’esprit bourgeois ; on pourrait même dire que la bourgeoisie française est fille de la République.

Et on dira encore que la guerre est loin ! Peut-être ne conviendrait-il pas d’en trop souhaiter l’ajournement. Déjà le socialisme a rongé l’Europe ; si l’on tarde trop, il démolira tout. Le prince de Bismarck le sait, mais il se fie trop à l’Allemagne, au feu et au sang. Mais à quoi parvient-on ici-bas en mettant tout à feu et à sang ?


III


forces mortes et forces futures


On nous dira : En ce moment il n’y a aucune cause d’inquiétude : tout est clair, tout est au beau fixe. En France, le « Mac-Mahonnat », en Orient la grande entente des puissances, partout des budgets de guerre formidables : n’est-ce pas là la paix ?

Et le pape ? Il va mourir aujourd’hui ou demain, et alors que va-t-il se passer ? Le catholicisme romain consentira-t-il à mourir avec lui pour lui tenir compagnie ? Jamais il n’a autant désiré vivre qu’à présent ! D’ailleurs nos prophètes s’inquiètent bien du pape ! La question papale ne se pose même pas chez nous. Elle n’existe pas.

Et pourtant le pape est une personnalité immense, qui ne renoncera ni à son pouvoir, ni à ses rêves en l’honneur de la paix du monde ! En faveur de qui y renoncerait-il ? Pour le bonheur de l’humanité ? Mais il y a longtemps qu’il se croit au-dessus de l’humanité ! Jusqu’à présent il était l’allié des puissants de la terre et espéra en eux jusqu’aux limites du possible. Mais ces limites sont atteintes, et l’on dit que le catholicisme romain, délaissant les potentats terrestres qui l’ont trahi, va se tourner d’un autre côté. Pourtant le catholicisme romain a traversé des crises plus graves. En proclamant que le christianisme ne peut se maintenir dans ce monde sans le pouvoir temporel du pape, il a proclamé un Christ nouveau bien différent de l’ancien, un Christ qui se laisse séduire par la troisième tentation du démon : les royaumes de la terre ! Oh ! j’ai entendu bien des objections contre cette manière de voir. On m’a dit que la foi et l’image du Christ vivaient encore dans le cœur de maint catholique sans altération aucune. Sans doute il en est ainsi, mais chez bien d’autres la foi primitive s’est modifiée. Rome a bien récemment promulgué un nouveau dogme, issu de la troisième tentation, au moment même où l’Italie unifiée frappait déjà à la porte de Rome ! On me fera encore remarquer que le catholicisme a, depuis des siècles, été batailleur et a toujours défendu le pouvoir temporel. Soit, mais auparavant, c’était en secret ; le pape conservait son territoire minuscule, mais il y avait là surtout une allégorie. Aujourd’hui, cependant, qu’on le menace dans sa possession, le pape se lève tout à coup et dit la vérité au monde entier : « Quoi ! vous avez cru que je me contenterais du titre de souverain des États de l’Église ! Je veux être souverain temporel et effectif ; je suis en effet le Roi des rois ; c’est à moi qu’appartiennent la terre et le temps et les destinées des hommes. C’est ce que je déclare aujourd’hui par ce dogme de mon infaillibilité. » Ce n’est aucunement ridicule : c’est la résurrection de l’ancienne idée romaine de domination sur le monde. C’est la Rome de Julien l’Apostat qui parle, non plus vaincue, mais victorieuse du Christ.

L’armée de Rome, je le répète, a une vision trop nette des choses pour ne pas voir où se trouve la vraie force, celle sur laquelle il convient de s’appuyer. Après avoir perdu ses royaux alliés, le catholicisme va se rejeter sur Démos, sur le peuple. Il possède d’adroits négociateurs, habiles à scruter le cœur humain, de fins dialecticiens et confesseurs, — et le peuple a toujours été simple et bon. Or, en France surtout, on connaît mal l’esprit de l’Évangile, et les habiles psychologues romains apporteront aux Français un Christ nouveau qui consentira à tout, un Christ proclamé au dernier concile impie de Rome : « Oui, mes amis, diront ces psychologues, toutes les questions dont vous êtes préoccupés sont traitées dans ce livre que vos meneurs vous ont volé et si, jusqu’à présent, nous ne vous avons pas révélé cette vérité, c’est que vous étiez un peu trop comme de petits enfants. Il n’était pas temps de vous tout dévoiler ; mais voici l’heure venue de l’initiation : sachez que le pape possède les clefs de saint Pierre et que la foi en Dieu c’est la foi en le pape qui tient, en ce monde la place de Dieu. Il est infaillible, un pouvoir divin lui est accordé ; il est maître du temps et des destinées. Vous avez cru jusqu’à présent que la première vertu chrétienne était l’humilité, mais le pape à changer tout cela, ayant tout pouvoir. Oui, vous êtes tous frères ; le Christ lui-même l’a dit ; si vos frères ne veulent pas vous admettre chez eux comme frères, prenez des bâtons, entrez de force dans leurs maisons et contraignez-les à la fraternité. Le Christ a attendu longtemps que vos frères aînés, les débauchés, fissent pénitence, et maintenant il vous autorise à crier : Fraternité ou la mort ! Si votre frère ne veut pas partager avec vous ses biens, prenez-lui tout, parce que le Christ est las d’attendre son repentir et que le jour de la colère et de la vengeance est venu. Sachez encore que vous n’êtes pas coupables de vos péchés passés plus que de vos fautes future : toutes vos erreurs provenaient de votre pauvreté. Si vos chefs vous ont déjà tenu ce langage, ils l’ont fait prématurément. Le pape seul à le droit de parler ainsi. La preuve, c’est que vos chefs ne vous ont menés à rien de bon ; ils vous ont, du reste, trompés en mainte chose. Ils se fortifiaient en s’appuyant sur vous, mais comptaient vous vendre le plus cher possible à vos ennemis. Le pape, lui, ne vous trahira pas ; il n’y a personne au-dessus de lui. Croyez non pas en Dieu, mais en le pape : lui seul est maître de la terre, et tous ceux qui luttent contre lui doivent périr. Réjouissez-vous : le paradis terrestre sera vôtre de nouveau ; vous serez tous riches, justes par conséquent, puisque vous n’aurez plus rien à désirer et qu’ainsi toute cause de mal disparaîtra. »

Le Démos acceptera ces propositions agréables. Il acclamera le nouveau maître, qui consentira à tout, heureux d’être débarrassé de meneurs au pouvoir pratique desquels il ne croyait plus. On lui mettra ainsi le levier en main : il n’y aura plus qu’a soulever. Croyez-vous que le peuple n’appuiera pas sur le levier ? On lui rendra la croyance du même coup, et il est évident qu’il sentait un malaise, une angoisse à demeurer sans Dieu.

Qu’on me pardonne ma présomption, mais je suis sûr que tout cela s’accomplira nécessairement dans l’Europe occidentale. Le catholicisme se tournera du côté du peuple, abandonnant les grands de ce monde, parce que ceux-ci l’ont, eux-mêmes, abandonné. Bismarck ne se serait pas avisé de le persécuter s’il n’avait senti en lui un ennemi de demain, — et un ennemi terrible.

Le prince de Bismarck est trop avisé pour perdre son temps à attaquer un adversaire peu dangereux : le pape est plus fort que lui. Je le répète, le groupe catholique et papal est peut-être l’une des factions les plus formidables de celles qui menacent la paix du monde. Du reste, tout en Europe est comme sapé, tout est posé sur une poudrière qui n’attend qu’une étincelle…

« Et qu’est-ce que cela nous fait ? Tout cela se passe en Europe, et non pas chez nous ? Cela nous fait que l’Europe s’adressera à nous pour que nous la secourions quand sonnera la dernière heure de l’ « état de choses » d’aujourd’hui.

Elle exigera notre aide. Elle nous dira que nous faisons partie de l’Europe, que le même « état de choses » existe chez nous, que ce n’est pas en vain que nous l’avons imitée, elle, l’Europe, depuis deux cents ans, jaloux de nous égaler aux Européens, et qu’en la sauvant nous nous sauverons nous-mêmes.

Et ne sommes-nous pas bien mal préparés à trancher de pareilles questions ? Ne sommes-nous pas bien déshabitués d’apprécier sainement notre rôle vrai en Europe ? Non seulement nous ne comprenons plus de telles questions, mais nous ne les croyons plus possibles. Si vraiment l’Europe nous appelle à son secours, c’est alors, tout à coup, que nous verrons combien nous lui ressemblons peu malgré nos rêves deux fois séculaires et notre furieux désir de nous européaniser. Il se peut aussi que nous ne comprenions même pas ce que l’Europe exigera de nous, que nous ne sachions comment l’aider. Irons-nous alors écraser l’ennemi de l’Europe et de son « ordre de choses » en nous servant des procédés du prince de Bismarck, pacifiant par le fer et par le sang ? Ah ! c’est pour le coup, après un tel exploit, que nous pourrons nous féliciter d’être devenus de vrais Européens !

Mais tout cela, ce n’est que dans l’avenir, tout cela c’est de l’imagination, car à présent l’horizon est clair, — si clair !

AVRIL
____


I


quelques mots sur des questions politiques


Tout le monde parle des questions politiques du jour, tout le monde s’y intéresse ; et peut-on s’en désintéresser ? Un homme très sérieux que j’ai rencontré par hasard m’a demandé le plus gravement du monde « Eh bien ! Aurons-nous la guerre ? Ne l’aurons-nous pas ? » Je suis demeuré un peu étonné. Bien que, comme tout le monde, je suive avec intérêt les événements, j’avoue que je ne me suis jamais demandé si la guerre était inévitable ou non. Il paraîtrait que j’ai eu raison : tous les journaux annoncent l’entrevue prochaine, à Berlin, des trois chanceliers et, sans doute, l’interminable affaire d’Herzégovine recevra une solution satisfaisante pour le sentiment russe. Du reste, je n’ai guère été troublé des paroles du Baron de Roditsch. Elles m’ont plutôt amusé quand je les ai lues pour la première fois. Plus tard on a fait beaucoup de bruit à leur sujet. Il me semble pourtant que ces paroles ont été dites sans intention d’offenser personne ; je ne leur ai attribué aucune portée politique. Je crois que ce baron a tout simplement un peu radoté quand il a parlé de l’impuissance de la Russie. Il a dû songer en lui-même : « Si nous somme plus fort que la Russie, cela veut dire que la Russie n’est guère solide. Nous somme plus fort qu’elle parce que Berlin ne nous laissera jamais à la discrétion de la Russie. Berlin admettra peut-être que nous nous mesurions avec l’Empire russe pour se rendre compte des ressources des deux belligérants, mais si notre antagoniste nous serre de trop près, Berlin lui dira : Halte-là ! — On ne nous fera pas grand mal, et comme la Russie ne s’avisera pas de marcher à la fois contre nous et contre l’Allemagne, tout finira sans catastrophes. Si, au contraire, nous battons la Russie, nous y gagnerons beaucoup. Peu de risques et des chances de faire un joli coup, c’est ce que j’appelle de la haute politique. Berlin nous traite en amis et nous aime beaucoup parce que nos territoires allemands le font loucher. Il nous les prendra peut-être ; mais, comme il a une énorme affection pour nous, il nous dédommagera en nous offrant quelque chose chez les Slaves de Turquie, par exemple. Ce n’est pas la Russie qui mettra la main sur ces Slaves, mais bien nous qui les annexerons. » Ces idées peuvent naître non seulement en M. Roditsch, mais encore dans l’esprit de beaucoup d’Autrichiens. Mais des complications peuvent s’ensuivre… Ainsi, dès qu’elle tiendra les Slaves, l’Autriche voudra les germaniser à outrance, même si elle a déjà perdu la plupart de ses territoires allemands. — Ce qui est exact, c’est que l’Autriche n’est pas seule, en Europe, à vouloir croire à l’impuissance de la Russie. On veut aussi généralement que la Russie nourrisse aujourd’hui le dessein de subjuguer le plus grand nombre de Slaves possible. Or la Russie n’agira qu’à une époque où personne en Europe ne soupçonnera ses intentions ; et c’est alors qu’une nouvelle ère s’ouvrira pour elle et pour ses voisins. On verra dès l’abord que la Russie est parfaitement désintéressée, et l’état de toute l’Europe en sera modifié. Mais jusqu’à la fin nos voisins nous regarderont d’un œil hostile, se refusant à croire à la sincérité de nos déclarations. L’Europe n’a jamais aimé la Russie et s’en est toujours méfiée. Elle ne nous a jamais voulu compter au nombre des siens ; nous ne sommes, à son point de vue, que des nouveaux-venus alarmants. C’est pourquoi il lui est si agréable de se figurer de temps à autre que la Russie est jusqu’à présent impuissante.

C’est peut-être un grand bonheur pour nous que de n’avoir pas eu le dessus lors de la guerre de Crimée : toute l’Europe, nous jugeant trop forts, se serait coalisée et aurait entrepris contre nous une lutte pour notre extermination. Divers gouvernements européens auraient ainsi trouvé un moyen d’en finir avec leurs difficultés intérieures, si bien qu’une pareille guerre leur eût été infiniment profitable sous tous les rapports. En France, par exemple, tous les partis hostiles à l’Empire se seraient réconciliés avec le régime abhorré dans le but de réaliser « l’idée sacrée », — laquelle consiste à vouloir jeter les Russes hors de l’Europe. La guerre serait devenue nationale de ce côté-là. Mais le sort nous a protégés en donnant la victoire à l’Europe, tout en laissant intact notre honneur militaire, si bien que la défaite ne nous a pas paru trop dure à supporter. La victoire nous eût couté bien plus cher !

Déjà une fois le sort nous avait sauvés d’une façon analogue, à l’époque où nous voulûmes libérer l’Europe du joug de Napoléon : il nous donna la Prusse et l’Autriche comme alliées. Si nous avions vaincu seuls, l’Europe, à peine revenue à elle après la chute de Napoléon, se serait jetée sur nous. Grâce à Dieu, la Prusse et l’Autriche, que nous avons délivrées, se sont attribué tout l’honneur des victoires, à tel point qu’elle se vantent aujourd’hui d’avoir seules abattu le tyran, malgré l’opposition de la Russie.

Il serait toujours très dangereux de vaincre en Europe. Notre conquête du Caucase, notre triomphe sur les Turcs, du temps du défunt empereur, tout cela on nous le « pardonne ». On nous a « pardonné » aussi notre action en Pologne, bien qu’une guerre générale ait failli éclater à ce sujet. On nous « pardonne » encore nos annexions dans l’Asie centrale, quoiqu’elles aient produit un effet détestable : on considère cela comme des guerres « privées ».

Néanmoins les sentiments de l’Europe vis-à-vis de la Russie devront changer bientôt. Dans mon « carnet » de mars j’exposais quelques vues sur l’Europe, et il me semblait certain qu’avant peu la Russie serait la plus forte de toutes les puissances européennes. Je n’ai pas changé d’avis. Toutes les autres grandes puissances disparaîtront et la cause en est très simple : elles seront épuisées par la lutte qu’elles auront à soutenir contre leurs prolétaires. En Russie, il n’en sera pas de même. Le bonhomme Démos est content ; il sera de plus en plus satisfait, de plus en plus uni. Un seul colosse demeurera sur le continent européen : la Russie. Et cela peut arriver bien plus tôt qu’on ne croit. L’avenir, en Europe, appartient à la Russie. Mais une question surgit : Que fera alors la Russie en Europe ? Quel rôle y jouera-t-elle ? Est-elle prête à ce rôle ?


II


un homme paradoxal


Puisque nous parlons de la guerre, il faut que je vous entretienne de quelques opinions de l’un de mes amis qui est un homme à paradoxes. Il est des moins connus, son caractère est étrange : c’est un rêveur. Plus tard j’entrerai dans plus de détail à son sujet. Quant à présent, je ne veux me rappeler qu’une conversation que j’eus avec lui, il y a déjà quelques années : il défendait la guerre, en général, peut-être uniquement par amour du paradoxe. Notez que c’est un parfait « pékin », l’homme du monde le plus pacifique, le plus indifférent aux haines internationales ou simplement interpétersbourgeoises.

— C’est s’exprimer en sauvage, dit-il entre autres choses, qu’affirmer que la guerre est un fléau pour l’humanité. Tout au contraire, c’est ce qui peut lui être le plus utile. Il n’y a qu’une sorte de guerre vraiment déplorable, c’est la guerre civile. Elle décompose l’État, dure toujours trop longtemps et abrutit le peuple pour des siècles entiers. Mais la guerre internationale est excellente sous tous les rapports. Elle est indispensable.

— Que voyez-vous d’indispensable dans ce fait, que deux peuples se jettent l’un sur l’autre pour s’entre-tuer ?

— Tout, absolument tout ! D’abord il n’est pas vrai que les combattants se jettent les uns sur les autres pour s’entre-tuer ou du moins telle n’est pas leur première intention. Tout d’abord ils font le sacrifice de leur propre vie, voilà ce qu’il faut considérer avant tout, et rien n’est si beau que de donner sa vie pour défendre ses frères et la patrie ou tout simplement les intérêts de cette patrie. L’humanité ne peut vivre sans idées généreuses, et c’est pour cela qu’elle aime la guerre.

— Vous croyez donc que l’humanité aime la guerre ?

— Bien certainement. Qui se désespère, qui se lamente pendant une guerre ? Personne. Chacun devient plus courageux, se sent l’âme plus haute ; on secoue l’apathie coutumière ; on ne connait plus l’ennui ; l’ennui, c’est bon en temps de paix. Quand la guerre est finie, on aime à se la rappeler, se fût-elle achevée sur une défaite. Ne croyez pas à la sincérité de ceux qui, la guerre déclarée, s’abordent en gémissant : « Quel malheur ! » Ils parlent par respect humain. La joie, en réalité, règne dans toutes les âmes, mais on n’ose pas l’avouer. On a peur de passer pour un rétrograde. Personne n’ose louer, exalter la guerre.

— Mais vous me parliez des idées généreuses de l’humanité. Ne voyez-vous pas d’idées généreuses en dehors de la guerre ? Il me semble qu’on peut en acquérir davantage en tant de paix.

— Pas du tout. La générosité disparaît des âmes lors des périodes de longue paix. On ne constate plus que cynisme, indifférence et ennui. On peut dire qu’une longue paix rend les hommes féroces. C’est toujours ce qu’il y a de plus mauvais chez l’homme qui domine à ces époques-là ; tenez, la richesse, le capital, par exemple. Après une guerre, on estime encore le désintéressement, l’amour de l’humanité ; mais que la paix dure, et ces beaux sentiments disparaissent. Les riches, les accapareurs sont les maîtres. Il n’y a plus que l’hypocrisie de l’honneur, du dévouement, de l’esprit de sacrifice, vertus que les cyniques eux-mêmes sont contraints de respecter au moins en apparence. Une longue paix produit la veulerie, la bassesse de pensée, la corruption. Elle émousse tous les beaux sentiments. Les plaisirs deviennent plus grossiers aux époques pacifiques. On ne songe plus qu’aux satisfactions de la chair. La volupté produit la lubricité, la férocité. Et vous ne pouvez nier qu’après une paix trop durable, la richesse brutale opprime tout.

— Mais, voyons, les sciences et les arts peuvent-ils se développer au cours d’une guerre ? Et ce sont, je le crois, les manifestations de pensées généreuses.

— Voici où je vous arrête. La science et l’art sont surtout florissants dans les premiers temps qui suivent une guerre. La guerre rajeunit, rafraichit tout, donne de la force aux pensées. L’art tombe toujours très bas après une longue paix. S’il n’y avait pas de guerre, c’en serait fait de l’art. Les plus belles pensées d’art sont toujours inspirées par des idées de lutte. Lisez l’Horace de Corneille ; voyez l’Apollon du Belvédère terrassant le monstre.

— Et les madones ? Et le Christianisme ?

— Le Christianisme lui-même admet la guerre. Il prophétise que le glaive ne disparaîtra jamais de ce monde. Oh ! sans doute, il nie la guerre à un point de vue sublime, en exigeant l’amour fraternel. Je me réjouirais tout le premier si du fer des glaives on forgeait jamais des charrues. Mais la question se pose : Quand cela pourra-t-il avoir lieu ? L’état actuel du monde est pire que toute guerre ; la richesse, le besoin de jouir font naître la paresse qui crée l’esclavage. Pour retenir les esclaves dans leur basse condition, il faut leur refuser toute instruction, car l’instruction développerait le besoin de libertés… J’ajouterai encore que la paix proclamée favorise la lâcheté et la malhonnêteté. L’homme, par nature, est lâche et improbe. Et que deviendra la science si les savants sont pris de jalousie pour ce qui les entoure ? La jalousie est une passion basse et ignoble, mais elle peut atteindre l’âme du savant lui-même. Et comparez au triomphe de la richesse ce que peut donner une découverte scientifique quelconque, la découverte de la planète Neptune, par exemple ? Restera-t-il beaucoup de vrais savants, de travailleurs désintéressés dans ces conditions ? Ils seront pris de velléités de gloire, le charlatanisme, apparaîtra dans la science, et avant tout l’utilitarisme, parce que chacun d’eux aura soif de richesses. Il en sera de même en art : on ne recherchera plus que l’effet. On en viendra à l’extrême raffinement qui n’est que l’exagération de la grossièreté. Voilà pourquoi la guerre est chère à l’humanité, qui sent qu’elle est un remède. La guerre ! mais elle développe l’esprit de fraternite et unit les peuples !

— Comment voulez-vous qu’elle unisse les peuples ?

— En les forçant à s’estimer mutuellement. La fraternité naît sur les champs de bataille. La guerre pousse bien moins à la méchanceté que la paix. Voyez jusqu’où va la perfidie des diplomates aux époques pacifiques ! Les querelles déloyales et sournoises du genre de celle que nous cherchait l’Europe en 1863 font bien plus de mal qu’une lutte franche. Avons-nous haï les Français et les Anglais pendant la guerre de Crimée ? Pas le moins du monde. C’est alors qu’ils nous devinrent familiers. Nous étions préoccupés de leur opinion sur notre bravoure ; nous choyions ceux des leurs que nous faisions prisonniers ; nos soldats et nos officiers se rencontraient aux avant-postes avec leurs officiers et leurs soldats, et c’est tout juste si les ennemis ne s’embrassaient pas ; on trinquait ensemble, on fraternisait. On était ravi de lire ces choses dans les journaux, ce qui n’empêchait pas la Russie de se battre superbement. L’esprit chevaleresque prit un magnifique essor. Et qu’on ne vienne pas nous parler des pertes matérielles qui résultent d’une guerre. Tout le monde sait qu’après une guerre toutes les forces renaissent. La puissance économique du pays devient dix fois plus grande, c’est comme si une pluie d’orage avait fertilisé, en la rafraîchissant, une terre desséchée. Le public s’empresse de venir au secours des victimes d’une guerre, tandis qu’en temps de paix, des provinces entières peuvent mourir de faim avant que nous ayons gratté le fond de nos poches pour donner trois roubles.

— Mais le peuple surtout ne souffre-t-il pas pendant une guerre ? N’est-ce pas lui qui supporte toutes les ruines, alors que les classes supérieures de la société ne s’aperçoivent pas de grand’chose ?

— Ce n’est que temporairement. Il y gagne beaucoup plus qu’il n’y perd. C’est pour le peuple que la guerre a les meilleures conséquences. La guerre égalise tout pendant le combat et unit le serviteur et le maître en cette manifestation suprême de la dignité humaine : le sacrifice de la vie pour l’œuvre commune, pour tous, pour la patrie. Croyez-vous que la masse la plus obscure des moujiks ne sente pas le besoin de manifester de façon active des sentiments généreux ? Comment prouvera-t-elle pendant la paix sa magnanimité, son désir de dignité morale ? Si un homme du peuple accomplit une belle action en temps ordinaire, ou nous l’en raillons ou nous nous méfions de l’acte, ou bien encore nous en témoignons une admiration si étonnée que nos louanges ressemblent à des insultes. Nous avons l’air de trouver cela si extraordinaire ! Pendant la guerre tous les héroïsmes sont égaux. Un gentilhomme terrien et un paysan, quand ils combattaient en 1812 étaient plus près l’un de l’autre que chez eux, dans leur village. La guerre permet à la masse de s’estimer elle-même ; voilà pourquoi le peuple aime la guerre. Il compose des chansons guerrières après le combat et plus tard il écoute religieusement les récits de batailles.

La guerre à notre époque est nécessaire : sans la guerre le monde tomberait dans la sanie…

Je cessai de discuter. On ne discute pas avec des rêveurs. Mais voici qu’on recommence à se préoccuper de problèmes qui semblaient depuis longtemps résolus. Cela signifie quelque chose. Et le plus curieux c’est que cela a lieu partout en même temps.

I

L’AFFAIRE KAÏROVA
EXTRAIT D’UNE LETTRE


On me demande si je n’écrirai rien sur l’affaire Kaïrova. J’ai reçu nombre de lettres qui contiennent cette question. L’une d’elles m’a paru fort intéressante. Elle n’était évidemment pas destinée à la publicité, mais je me permettrai d’en citer quelques lignes tout en dissimulant discrètement la personnalité de son auteur. J’espère que mon honorable correspondant ne m’en voudra pas :

« C’est avec un profond sentiment de dégoût que nous avons lu l’affaire de la Kaïrova. Cette affaire nous met en présence des plus bas instincts. La mère de l’héroïne principale s’adonna à la boisson pendant sa grossesse, son père était un ivrogne, son frère a bu au point de perdre la raison ; un de ses cousins a égorgé sa femme ; la mère de son père était folle. Voilà le milieu d’où est issue cette Kaïrova. L’accusateur lui-même se demanda si elle n’était pas folle. Quelques médecins-experts niaient ; d’autres admettaient la possibilité de la démence. Mais ce procès nous révèle surtout, non pas tant une folle qu’une femme arrivée à la limite extrême de la négation de tout ce qui est saint. Pour elle, la famille n’existe pas ; nulle femme, devant elle, n’a les moindres droits sur son propre mari, ne peut même dire que sa vie lui appartient ; l’odieuse lubricité de la Kaïrova doit primer tout.

« On l’a acquittée comme folle. Peut-être en faut-il remercier Dieu, car il n’est pas impossible qu’elle soit insensée.

« Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que dans le public, composé exclusivement de dames, des applaudissements aient retenti.

« Des applaudissements, pourquoi ? Pour l’acquittement d’une folle ou pour l’impunité accordée au cynisme et aux débordements féminins ?

« Des femmes, des mères, ont applaudi ! Ce n’est pas applaudir mais bien pleurer qu’il fallait, en présence d’un tel outrage à ce qui devrait être l’idéal d’une femme… »

(J’omets ici quelques lignes décidément trop violentes.)

« Pouvez-vous passer cela sous silence ? »


LA VOIX DE LA PROVINCE


Il est peut-être bien tard pour revenir sur le détail de cette affaire de la Kaïrova : du reste, tout le monde est au courant.

Je voudrais en dire quelques mots cependant, car rien ne finit, et il n’est donc jamais trop tard, en réalité, pour examiner une affaire intéressante. Toute aventure de ce genre a une suite qui rajeunit, et je vois que tout le public russe s’est passionné pour le procès ; les nombreuses lettres que je reçois en sont une preuve. Nos provinces, elles aussi, ont donné ; comme l’ont depuis longtemps remarqué les journaux, elles veulent vivre de leur vie propre et un recueil de Kazan, intitulé le Premier pas, et dont nous aurions déjà dû parler, a dit des choses d’une extrême importance. Voici que de nouvelles voix se joignent au vieux chœur russe. Jusqu’à présent, Pétersbourg et Moscou ont mené la Russie, et cela depuis Pierre le Grand. Le rôle de Pétersbourg, celui de fenêtre ouverte sur l’Europe, semble modifié à l’heure qu’il est, non pas fini, modifié. Maintenant, il faut dire que Pétersbourg, fondé en quelque sorte dans le but de diminuer l’influence de l’ancienne capitale, a vu Moscou s’associer de plus en plus à ses idées. Tout ce qui naissait et se développait à Pétersbourg naissait et se développait à Moscou. Il est bon d’ajouter que tous les villes de la Russie ont suivi cet exemple, si bien qu’en toute ville russe on trouve toute la Russie. Nous n’ignorons pas que chaque coin de province puisse avoir ses particularités, qu’il y ait même parfois un désaccord momentané entre telle région et le centre gouvernemental ; certainement, l’avenir de la Russie est insondable, mais enfin il paraît beaucoup plus clair que celui de la plupart des autres pays. Il est bon que la province parle, à la condition de ne dire rien qui puisse menacer l’unité de l’Empire. Du reste, je ne crois pas que la parole fatale soit dite sitôt ; Moscou, ce centre de la grande Russie, a donc encore un bel avenir devant lui. Moscou n’est pas encore la troisième Rome ; pourtant la prophétie doit s’accomplir, car il n’y aura pas de quatrième Rome et l’Univers ne se passera pas d’une Rome. Je dis Moscou, au lieu de dire Pétersbourg, qui vit de la même vie intellectuelle, parce que Moscou est une sorte de symbole. Tout cela est allégorique, rien de plus. Qu’Astrakhan et Kazan ne se fâchent donc point ; que ces villes continuent à publier des recueils littéraires que nous lisons avec grand plaisir. Il paraîtrait un Second pas que nous ne nous en plaindrions point, au contraire.


LE TRIBUNAL ET MADAME KAÏROVA


Nous voici bien loin de l’affaire Kaïrova. J’y reviens. J’ai été plutôt content de voir que l’on a traité la Kaïrova de façon indulgente, bien que l’acquittement m’ait paru excessif. Je ne suis pas homme à m’indigner parce qu’on l’a mise en liberté… pourtant je ne crois pas à sa folie, malgré les opinions des experts. C’est mon sentiment personnel et je n’insiste pas. D’ailleurs, saine d’esprit, la malheureuse me semble encore plus à plaindre : démente, « elle ne savait ce qu’elle faisait » ; indemne de folie, la misérable femme a beaucoup souffert. Le meurtre est toujours horrible. Elle a certainement connu d’atroces moments, pendant les jours d’indécision qui ont précédé le crime, après la rentrée de la femme légitime chez son amant, à elle, Kaïrova. (Et la malheureuse ne comprend pas que c’était elle qui outrageait ! ) Cette dernière heure passée sur l’escalier, le rasoir à la main, cette dernière heure avant l’assassinat a dû être épouvantable. Elle a subi dix mois de douloureuses épreuves, on l’a enfermée chez les fous, et son procès a traîné, traîné !… Et puis, cette femme réellement criminelle semble être d’une nature si absurde, si inintelligente à certains points de vue, si vaine, si futile, si peu maîtresse d’elle-même, que ç’a été un soulagement quand on a su qu’elle n’était pas condamnée. Il est seulement dommage qu’on n’ait pas pu être miséricordieux, sans l’innocenter en quelque sorte par un acquittement. L’avocat Outine aurait dû se borner à un simple exposé des faits, sans chanter les louanges du crime ; il est vrai que nous ne savons garder de mesure en rien.

En Occident, nous avons trouvé la théorie de Darwin. C’est une hypothèse géniale, dont nous nous sommes hâtés de faire une série d’axiomes. L’idée que le crime n’est souvent qu’une maladie a un sens profond, — chez nos voisins d’Occident, — parce qu’ils ont bien voulu distinguer. Chez nous, la même pensée n’a aucun sens, parce que nous avons la rage de généraliser. Et nous voyons en cela quelque chose de libéral ! Il y a chez nous beaucoup d’hommes sérieux, et je ne parle pas pour eux, en ce moment. Mais il y a aussi la rue, la réunion des badauds bornés et des trafiquants du libéralisme, à qui tout est indifférent, du moment qu’une mesure quelconque a l’air d’être libérale. Quant à l’avocat Outine, il a fait l’apologie du crime, persuadé que, comme avocat, il ne pouvait parler autrement. Et voilà comment des hommes d’une valeur incontestable s’emballent à faux ! Je crois que si les jurés avaient pu s’en tirer autrement qu’en acquittant, ils auraient tenté de protester par leur verdict contre les exagérations de M. Outine, et l’avocat aurait ainsi nui à sa cliente. Dans la presse, on les a loués et on les a blâmés. Moi je crois que les jurés n’ont pu faire différemment. Voici, en effet, ce que nous lisons dans un compte rendu de journal :

À une question posée à la requête de l’accusation :

«… La Kaïrova a-t-elle prémédité l’acte de porter maints coups de rasoir au cou, à la tête et à la poitrine d’Alexandra Welikanova dans le but de la tuer, ce dont Welikanova elle-même, et son mari l’ont empêchée ? »

Les jurés ont répondu : non.

Que pouvait-on répondre à une question ainsi posée ? Et qui voudrait prendre sur sa conscience de répondre affirmativement ? (Il est vrai que nous ne pourrions pas répondre davantage de façon négative. Mais nous ne parlons pas de la réponse des jurés, en tant que jurés.) Il faudrait avoir la science universelle infuse pour répondre oui.

La Kaïrova elle-même pourrait bien être incapable de répondre : « Avait-elle l’intention d’égorger ou de frapper au hasard ? » C’est cela qu’on demande aux jurés, qui doivent le savoir encore bien moins qu’elle. Elle avait acheté le rasoir, soit. Mais savait-elle le résultat de ce qu’elle ferait avec ? J’irai même jusqu’à dire qu’elle a pu ignorer si elle frapperait ou non, pendant cette dernière heure passée sur l’escalier, le rasoir à la main… alors que, sur son lit, étaient couchés son amant et sa rivale. Personne, personne au monde ne peut savoir ce qui s’est agité en elle. Je veux encore aller plus loin, me trouve absurde qui voudra. Je prétends qu’elle a très bien pu ne pas savoir ce qu’elle faisait au moment où elle frappait. Je ne dis pas qu’elle était folle et ignorait qu’elle frappait ; j’admets seulement qu’il est possible qu’elle n’ait eu aucun but défini, la mort de sa rivale ou un autre. Elle pouvait égorger par haine, par fureur, sans penser aux conséquences de ce qu’elle faisait. À en juger par le caractère excessif, désordonné de cette malheureuse, je suis presque certain qu’il en a été ainsi. Remarquez que son sort dépendait de la réponse affirmative ou négative des jurés. Qui aurait voulu prendre un tel fardeau sur sa conscience ? Ils ont répondu négativement parce que, en un tel cas, ils ne pouvaient faire une autre réponse.

Vous me direz que le crime de la Kaïrova n’est pas un crime livresque, inspiré par l’imagination, qu’il n’y a là qu’une « affaire de femmes » très simple, très brutale, et que Welikanova était couchée dans le lit de Kaïrova. Voyez-vous cette dernière, s’arrêtant après avoir porté le premier coup et se sauvant ? Cela aurait très bien pu arriver. Et l’on vient vous demander : « Avait-elle l’intention d’égorger complètement ? » Eh bien ! et si prise d’horreur, après avoir frappé une seule fois, elle s’était tuée elle-même ! Si, au contraire, après avoir achevé sa victime, elle s’était acharnée sur le cadavre, lui coupant le nez, les lèvres, le cou ? Si ce n’était qu’après avoir décapité Welikanova, qu’elle eût compris ce qu’elle avait fait, quand on lui eût arraché des mains cette tête coupée ? Tout cela aurait pu arriver, être accompli par la même femme, dans la même disposition d’esprit, dans les mêmes circonstances !

Mais, me dira-t-on, alors on ne peut jamais porter un jugement sur un meurtre, si le crime n’a pas été suivi de la mort de la victime ou, au contraire, du parfait rétablissement de cette victime ? Je crois qu’il y a des cas où la volonté de tuer est évidente, même quand l’assassin n’est pas arrivé à ses fins. Je crois que la conscience des jurés a justement quelque chose à faire là et que la certitude leur dictera un verdict tout différent. C’est pour cela que je trouve excellente l’institution du jury. Somme toute, je crois que les erreurs sont rares. Le jury n’a qu’à éviter les excès de mansuétude ou de férocité. Il aurait plutôt tendance à pécher par mansuétude, par sentimentalité. Oui, et il lui est bien difficile de s’en défendre. La sentimentalité est à la portée de tout le monde. Elle est sympathique, elle est avantageuse, elle est commode et ne coûte rien.


LE DÉFENSEUR ET KAÏROVA


Je n’analyserai pas la plaidoirie de M. Outine. Je la trouve dépourvue de tout talent. Ce n’est pas de « style élevé » qu’elle manque, ni de « beaux sentiments », ni d’humanitarisme du genre « libéral » à la mode. Mais tout le monde sait qu’à présent les beaux sentiments courent les rues. Pourtant il y a encore tant de gens naïfs à Pétersbourg ! Ce sont autant d’admirateurs tout trouvés pour les avocats « à effets ». Ces avocats « à effets » n’ont pas toujours le loisir de s’occuper d’une affaire, de l’approfondir ; de plus, il leur est arrivé si souvent de se servir de tous les moyens oratoires qu’ils ne s’impressionnent plus eux-mêmes, s’ils émotionnent encore les autres. En fait de cœur, il ne leur reste plus que quelque chose de sec et de creux qui leur bat sous la mamelle gauche. Ils ont fait, une fois pour toutes, provision de phrases sensationnelles, de pensées, d’opinions utiles, voire même de gestes appropriés aux circonstances. Alors, sûrs de ne pas être pris au dépourvu, ils s’enfoncent dans la béatitude.

Et il est rare que leurs précautions ainsi prises d’avance ne leur assurent pas quelques succès.

Je ne prétends pas que « l’avocat à effets » que je vous présente ressemble le moins du monde à M. Outine. Il s’est montré, en d’autres occurrences, homme de talent, et j’admets que les sentiments qu’il exprime soient, en général, très sincères. Toujours est-il que, cette fois-ci, il s’est contenté de lâcher sur nous l’écluse aux phrases sonores. Malgré moi, j’ai été tenté de l’accuser de négligence, d’indifférence pour l’affaire qu’il vient de plaider. Il faut reconnaître que plus nos avocats ont de réputation, plus ils sont occupés et que les plus recherchés ont peu de temps devant eux. Si M. Outine avait eu un peu plus de loisir, il aurait pris cette affaire plus à cœur ; il aurait été plus soigneux de ménager ses effets et n’aurait pas célébré en style dithyrambique une intrigue assez peu digne d’admiration. Il nous aurait épargné ses phrases faussement tragiques sur les « lionnes frémissantes auxquelles on arrache leurs petits » ; il ne serait pas tombé avec un tel acharnement sur la victime de l’attentat, — Mme Welikanova, — ne lui aurait pas fait le reproche de n’avoir pas su se laisser égorger complètement (c’était presque dit en propres termes), et ne se serait pas permis une sorte de jeu de mots sur les paroles du Christ à la pécheresse de l’Évangile.

Je n’étais pas au tribunal, mais, d’après les comptes rendus de journaux, j’ai cru comprendre que M. Outine en avait pris à son aise et avait même frisé le ridicule.

Dès que j’ai commencé à lire la plaidoirie, je suis demeuré un peu ahuri, me demandant de qui se moquait M. Outine. Était-ce par ironie qu’il remerciait le procureur de son réquisitoire contre la Kaïrova, déclarant que ce morceau d’éloquence était non seulement brillant, plein de talent et d’humanité, mais encore plus semblable à une plaidoirie qu’à un réquisitoire ? Certes, les paroles du procureur étaient éloquentes et humaines, libérales au plus haut degré, et il faut bien que ces messieurs de la défense et de l’accusation échangent des compliments cordiaux pour la plus grande édification des jurés ; mais après avoir loué l’accusateur pour sa plaidoirie, M. Outine ne voulut pas rester original jusqu’au bout et se mettre, lui, à accuser un peu Mme Kaïrova. C’est bien dommage ; cela eût été fort neuf ; je doute pourtant que cela eût étonné les jurés : nos jurés ne s’étonnent plus de rien. Cette observation n’est qu’une plaisanterie de ma part. M. Outine non seulement n’a pas accusé, mais il a encore défendu avec une maladroite exagération ; c’est justement là que je vois une certaine négligence de sa part : « Bah ! se sera-t-il dit, je m’en tirerai bien toujours à la dernière minute en employant toutes les flamboyantes ressources du « style élevé » ; ce sera suffisant pour la galerie. C’est ainsi que se consolent messieurs les avocats trop occupés quand ils ont bâclé la préparation d’une plaidoirie.

M. Outine s’est mis en frais de pathétique pour présenter Mme Kaïrova sous un jour idéal et romanesque ; c’était bien inutile : sa cliente est moins antipathique sans ce luxe d’ornements. Mais M. Outine comptait sur le mauvais goût des jurés. Tout en elle, d’après sa harangue, est sublime ; son amour est lyriquement torride. M. Outine idéalise tout. Si la Kaïrova, qui n’avait jamais débuté sur une scène, contracte un engagement dans un théâtre de région quelque peu lointaine, — à Orembourg, — M. Outine voit là tout un poème d’abnégation. Elle a fait ça pour sa mère ! (La vieille dame avait besoin de quelques subsides.) Je ne trouve pas la chose si extraordinaire. Il n’est pas rare qu’une jeune fille belle, pleine de talent, mais pauvre, s’en aille au loin, en acceptant des conditions beaucoup moins avantageuses que celles qui étaient offertes à Mme Kaïrova. Mais le défenseur découvre dans le seul fait d’avoir signé un contrat la preuve d’une grandeur d’âme absolument héroïque. Kaïrova ne tarde pas à entrer en relation avec Welikanov, qui était l’impresario de la troupe. Les affaires étaient mauvaises. Kaïrova se remue, sollicite et tire d’affaire son directeur. Il paraît que c’est encore héroïque. Je crois que n’importe quelle femme du caractère de cette vive, de cette fougueuse Kaïrova aurait « sollicité » impavidement pour l’homme aimé, dès qu’il y eût plus qu’amourette sans conséquence entre eux.

Les scènes avec la femme de Welikanov commencèrent, et après avoir décrit l’une de ces scènes, M. Outine nous affirme que, dès lors, sa cliente considérait Welikanov comme sien, voyant en lui sa création et son enfant chéri. On m’apprend, à ce sujet, que « l’enfant chéri » est de très haute taille, robuste, taillé en grenadier et orné d’une forte toison qui frise sur la nuque. M. Outine veut que Kaïrova ait eu l’intention de former « cet enfant », de lui donner des idées nobles ; sans doute l’avocat n’admet pas que sa cliente pût s’attacher à Welikanov sans concevoir ce but élevé. L’« enfant chéri » ne s’améliora d’aucune façon ; je crois qu’au contraire qu’il se détériora chaque jour davantage.

Voici venir l’ère des complications. Kaïrova et l’enfant chéri font une apparition à Pétersbourg ; puis l’enfant chéri se rend seul à Moscou pour chercher une place. Kaïrova lui écrit des lettres tendres et passionnées, mais Welikanov ne montre aucun talent épistolaire. Dans ces lettres, observe M. Outine, on voit un petit nuage poindre à l’horizon, un nuage qui plus tard envahit tout le ciel et déchaina la tempête. M. Outine a horreur du style simple et s’exprime toujours à l’aide d’impressionnantes images. Mais Welikanov revient, et Mme Kaïrova et lui vivent à Pétersbourg (maritalement s’entend).

Nous arrivons à l’épisode le plus grave du roman. La femme de Welikanov reparait et, dit M. Outine, la Kaïrova se sent tressaillir comme une lionne à qui l’on veut enlever ses petits. Car nous sommes en pleine période de grande éloquence. Elle n’avait pas besoin de cette éloquence pour nous sembler bien à plaindre, cette malheureuse Kaïrova, qui ne sait quoi faire entre la femme et le mari. Welikanov se révèle perfide. Il trompe tour à tour sa femme et la Kaïrova. Il est surtout obligé à de grands ménagements envers cette dernière, qu’il calme en lui faisant accroire que sa femme va bientôt partir pour l’étranger. M. Outine nous présente l’amour de sa cliente comme une passion non seulement sympathique mais édifiante et pour ainsi dire hautement morale. Si morale que la Kaïrova prend la résolution de proposer à Welikanova de lui céder son mari : «… Si vous voulez vivre avec lui, prenez-le. Sinon disparaissez ou moi je pars. Décidez-vous, choisissez. » KaÏrova eut l’intention de tenir ce langage à sa rivale, mais je ne parviens pas à savoir si elle parla ou non. En attendant on ne s’arrêta à aucun parti, et Kaïrova passe désormais son temps à « bouillir de rage ». Elle n’eût pas été femme, nous fait remarquer M. Outine, si elle eût cédé Welikanov sans lutte. La jalousie s’empara d’elle, anéantit sa volonté, l’émietta. Comment pouvait-elle, dès lors, se maîtriser ? Dix jours se passent. Elle languissait. La fièvre la minait, elle ne mangeait plus, ne dormait plus, courait de Pétersbourg à Oranienbaum, et ce funeste lundi 7 juillet, arriva.

Ce lundi-là, ce jour funeste, Kaïrova se rend chez elle, à la campagne. On lui dit que la femme de Welikanov est là. Elle s’approche de la chambre à coucher : l’homme qu’elle aime passionnément est là, étendu sur son lit avec une autre femme ! « Ah ! messieurs les jurés ! s’exclame M. Outine, pouvait-elle demeurer impassible ! Il eût fallu, pour cela qu’elle n’eût point de cœur ! Ses sentiments ressemblèrent à ces torrents impétueux qui renversent et brisent tout sur leur passage, elle était furieuse. Elle fut portée, n’est ce pas, à détruire tout ce qui l’entourait (!!). Si nous demandons à un torrent pourquoi il commet des ravages, que nous répondra-t-il ?

Que de phrases, mon Dieu ! Mais arrêtons-nous un instant à ces phrases. Elles sont détestables, détestables surtout parce qu’elles se trouvent dans le passage principal de la plaidoirie de M. Outine.

Je tombe d’accord avec vous sur un point, monsieur le défenseur : Kaïrova ne pouvait rester impassible devant ce que vous venez de nous décrire, mais elle n’est peut-être incapable de calme que parce qu’elle est Kaïrova, c’est-à-dire une femme faible et violente, très bonne, sympathique, dévouée, je l’admets, bien que ces épithètes ne lui soient décernées que dans votre plaidoirie, mais d’une nature déréglée au delà de tout ce qu’on peut imaginer. Je ne veux pas injurier une femme qui est malheureuse et ne parle en ce moment que du dérèglement de son esprit. Mais c’est bien parce qu’elle n’a aucun empire sur elle-même que Kaïrova ne voit qu’une façon d’en finir, dans la situation où elle s’est mise. Il ne faut pas dire que, seule, une personne dénuée de cœur eût pu trouver une autre solution plus généreuse. Traiteriez-vous de créature sans cœur une femme qui eût jeté le rasoir qu’elle tenait à la main.

J’ai peut-être été un peu loin en affirmant que vous aviez fait l’apologie du crime ; je me suis laissé entrainer par une indignation qui n’avait rien de vil. Pardonnez-moi d’avoir exagéré l’importance de vos paroles, mais avouez que l’on prononce parfois dans une plaidoirie des phrases bien imprudentes. Réfléchissez qu’il y a des natures féminines plus nobles que celle de votre cliente et capables de concevoir un idéal plus élevé. Si Mme Kaïrova, plus magnanime, avait su comprendre au dernier moment (ne vous récriez pas, c’est très possible, surtout au dernier moment), avait su comprendre qu’elle seule était l’ « offenseur », qu’en abandonnant Welikanov elle pouvait faire plus pour ennoblir son esprit qu’en agissant de toute autre manière, je crois qu’elle serait partie en se demandant comment elle avait pu tomber si bas. Et si elle avait su se conduire avec une pareille générosité d’âme, l’auriez-vous traitée de « femme sans cœur » ?

Ici j’entends des voix qui me disent : « Vous exigez trop de notre nature, c’est inhumain ! » Ce serait trop demander, en effet, et du reste, je n’exige rien du tout. J’ai frissonné en lisant le passage où on la voit écoutant près du lit ; j’ai su me représenter tout ce qu’elle a pu souffrir et je suis heureux qu’on ait rendu la pauvre femme à la liberté. Toutefois, rappelez-vous que celui qui a dit cette grande parole : « Allez et ne péchez plus ! » n’a pas craint d’appeler péché le péché ; il a pardonné, mais il n’a pas acquitté. M. Outine, lui, n’admet pas que la Kaïrova eût pu agir autrement qu’elle n’a fait. Je prends la liberté de faire remarquer que le mal est le mal, qu’il conviendrait de lui donner son nom, loin de l’exalter et de vouloir transformer un crime en exploit presque héroïque.


MONSIEUR LE DÉFENSEUR ET MADAME WELIKANOVA


Puisque nous parlons pitié et humanité, je crois que nous devrions aussi avoir pitié de Mme Welikanova. Qui plaint trop l’offenseur ne plaint pas assez l’offensé. Pourtant M. Outine semble refuser à Mme Welikanova jusqu’à la maigre satisfaction de se voir considérée comme « victime du crime ». Il me semble, — et je serais surpris si je me trompais, — que M. Outine a eu, pendant toute sa plaidoirie, un grand désir d’attaquer Mme Welikanova. C’eût été un procédé vraiment trop simple et on aurait pu dire, monsieur le défenseur, que vous ne gardiez d’indulgence que pour votre cliente, et que cette indulgence était purement professionnelle. Vous avez qualifié de « sauvages et cruelles » les paroles de Mme Welikanova s’écriant qu’elle baiserait les mains et les pieds de la personne qui la débarrasserait de son mari. Mme Kaïrova, présente, déclara « qu’elle le prenait », et la femme de Welikanov lui répondit : « Eh bien ! Prenez-le ! » Vous avez fait remarquer que, dès ce moment, Kaïrova a considéré Welikanov comme sien, a vu en lui « sa création » et « son enfant chéri ». Tout cela est très naïf. D’abord qu’y a t-il là de sauvage et de cruel ? Certes les paroles ne sont pas tendres ; mais si vous pouvez excuser Kaïrova de s’être armée d’un rasoir, comment ne pouvez-vous pas pardonner une exclamation de femme furieuse et offensée ? Vous reconnaissez vous-même que Welikanov est un être tellement impossible que l’amour de Kaïrova pour lui est une pure folie. Pourquoi ces mots « les pieds et les mains » vous paraissent-ils si effroyables ? Un homme impossible s’attire parfois des paroles impossibles, — et je ne vois là qu’une phrase. Franchement, si Mme Kaïrova s’était autorisée de ces paroles pour s’arroger le droit de confisquer le sieur Welikanov, elle me ferait l’effet d’une simple farceuse.

Nous ne savons pas comment la phrase est venue et faut-il se montrer si sévère pour quelques mots jetés par une femme exaspérée ? Dans bien des familles on échange des propos autrement graves, sur lesquels on juge plus charitable de ne pas revenir. Et ne trouvez-vous pas la réponse de Kaïrova beaucoup plus offensante ? La maîtresse triomphe d’enlever à la femme son mari.

Ailleurs vous insinuez que Mme Welikanova s’est procuré un certificat médical de pure complaisance, afin d’éviter de se présenter devant la cour. Vous dites ensuite :

« Que pensez-vous, messieurs les jurés, de cette femme qui vient chez son mari, qu’elle sait l’amant d’une autre femme, — de cette épouse qui pénètre dans le domicile de la maîtresse, — qui se décide à passer la nuit là et se couche sur le lit de sa maîtresse ! Cela dépasse mon entendement ! »

Vous êtes dur et injuste. Ignorez-vous que votre cliente a beaucoup gagné à la non-comparution de Mme Welikanova devant le tribunal ? C’est qu’on a dit beaucoup de mal d’elle à l’audience ! J’ignore son caractère, mais… j’aime mieux qu’elle ne soit pas venue ! Peut-être n’a-t-elle pas voulu se montrer, obéissant à un fier sentiment de pudeur de femme offensée ; peut-être s’est-elle abstenue de paraître par pitié pour son mari. Personne n’a le droit de savoir pourquoi elle n’est pas venue. En tout cas il est certain qu’elle n’est pas de celles qui aiment à étaler en public leurs sentiments intimes. Et si elle était venue, qui vous dit qu’elle n’aurait pas expliqué de la façon la plus plausible du monde cette visite à son mari dont vous lui faites un crime ? Car ce n’est pas chez la Kaïrova qu’elle est entrée, mais bien chez son mari, qui l’a appelée, repentant. Et il n’est aucunement prouvé qu’elle ait su que Mme Kaïrova payait le loyer de la maison. Elle n’était pas forcée de savoir qui était la personne hébergée et qui était la personne payante. Le mari l’a demandée : elle est venue chez son mari. Il lui aura expliqué que c’était son logement, à lui. Vous savez bien qu’il ne faisait que tromper les deux femmes. Quant à ce que vous dites au sujet du lit de la maîtresse, il est peut-être tout aussi facile d’en donner l’explication.

En général, je vois que tout le monde est tombé sur cette pauvre femme. Si Welikanova eût surpris Kaïrova dans la chambre de son mari et l’eût égorgée à coups de rasoir, il est très possible qu’on se fût fait un devoir de l’envoyer au bagne, étant donnée sa fâcheuse qualité de femme légitime.

Comment avez-vous pu dire, monsieur le défenseur que Welikanova n’a pas souffert de tout ce drame, parce que, peu de jours après, elle reparaissait sur la scène d’un théâtre et jouait ensuite tout l’hiver, tandis que Kaïrova passait dix mois chez les fous ? Je plains non moins que vous votre infortunée cliente, mais avouez que Mme Welikanova a dû souffrir beaucoup elle aussi. Même si nous devons laisser de côté les chagrins qu’elle a éprouvés, comme femme, souvenez-vous, monsieur le défenseur, vous dont la plaidoirie révèle tant d’humanité, qu’elle a, certainement ressenti d’affreuses angoisses quand elle a enduré quelques minutes (trop de minutes) de peur mortelle en présence de sa rivale armée et furieuse. Il est vrai que ces situations-là ne sont comprises que de ceux qui ont vu la mort de près. Mais songez à son réveil sous le rasoir de l’assaillante, qui lui sciait la gorge. Et elle a entrevu au-dessus d’elle le visage convulsé de Kaïrova. Elle s’est débattue, — et Kaïrova continuait à la martyriser ; certes elle a dû se voir déjà morte. Pensez-vous à ce qu’a pu être cet abominable cauchemar, ce cauchemar d’une femme éveillée, et c’est là le plus horrible ! Et quand on lui a couvert le visage d’un sac ! Ah ! monsieur le défenseur, considérez-vous ces tortures comme des bagatelles ! Elle a dû éprouver ce qu’éprouve un condamné lié sur l’échafaud !

Récemment une marâtre a jeté d’un quatrième étage sa petite belle-fille âgée de 6 ans. L’enfant est retombée sur ses petits pieds, saine et sauve. Mais croyez-vous qu’elle n’ait rien souffert ? Déjà, involontairement, je songe à la plaidoirie de l’avocat chargé de défendre la marâtre. On nous parlera de la situation affreuse d’une jeune femme épousée par contrainte, devenue la proie d’un veuf inhumain. On nous peindra sa vie pauvre, sa vie misérable, toute de labeurs. Elle, la pauvrette, d’âme simple, de cœur pur, aura été en quelque sorte subornée comme une enfant sans expérience. On lui aura vanté les joies du ménage et ces joies auront consisté en linge sale à blanchir, en hideuses besognes de cuisine, en débarbouillages de mioche malpropre ! « Laver cette enfant, messieurs les jurés, y pensez-vous ! Comment voulez-vous qu’elle ne l’ait pas prise en haine ! (Et je parie que l’avocat découvrira chez l’enfant de 6 ans quelques noirceurs exécrables !) Alors, prise de désespoir, dans un moment d’inconsciente folie, la malheureuse marâtre empoigne la petite fille… Ah ! messieurs les jurés, qui de vous n’en eût fait autant ! Lequel d’entre vous n’eût pas flanqué cette enfant par la fenêtre ! » J’exagère, je caricature, soit ! Mais celui qui composera cette plaidoirie dira, croyez-le bien, quelque chose d’approchant. Or, le cas de cette coupable marâtre mériterait une analyse subtile et profonde, qui pourrait justement, peut-être, avoir pour résultat d’obtenir un peu d’indulgence pour la criminelle. Et voilà pourquoi j’en veux à la banale naïveté de vos procédés, messieurs les défenseurs.

D’un autre côté, nos tribunaux ne sont-ils pas, à un certain point de vue, une école de morale pour notre peuple ? Quel enseignement voulez-vous que ce peuple tire des harangues prononcées au cours des audiences ? Parfois on va jusqu’à lui servir de simples plaisanteries. M. Outine, à la fin de son plaidoyer, ne s’est-il pas amusé à appliquer à sa cliente ce verset de l’Évangile : « Elle a beaucoup aimé, il lui sera beaucoup pardonné » ? C’est délicieux, d’autant plus que le défenseur savait très bien que ce n’est pas parce qu’elle avait aimé — comme l’entend M. Outine — que le Christ avait pardonné à la pécheresse. Je trouverais irrévérencieux de citer en entier, à ce propos, ce sublime et attendrissant passage de l’Évangile. Je préfère consigner ici une observation personnelle, qui ne touche M. Outine ni de près ni de loin. Dès l’époque où j’étais élève de l’École militaire, j’ai remarqué que mes condisciples croyaient fermement, en général, à une sorte d’indulgence du Christ pour cette attrayante faiblesse, — la luxure. Je me souviens de m’être souvent posé cette question : Pourquoi les jeunes gens sont-ils si enclins à s’expliquer de la sorte ce passage de l’Évangile ? Ils semblent, pourtant comprendre assez bien les autres. J’ai conclu que leur contresens avait une cause physiologique. Avec leur bonté naturelle, de jeunes Russes ne pouvaient trouver bien coupable, chez d’autres, une faiblesse qu’ils partageaient, dès qu’ils jetaient un regard du côté d’une jolie femme. Et du reste, je sens que je viens de dire une sottise, mais je suis sûr que M. Outine sait fort bien comment il convient d’interpréter le texte en question.
II


AU SUJET D’UN ÉTABLISSEMENT. PENSÉES PARALLÈLES.


La fausseté et le mensonge nous guettent de tous côtés, au point de nous faire sortir parfois de notre calme.

Au moment où le procès de Mme Kaïrova se déroulait devant le tribunal, je suis allé voir la maison des Enfants Abandonnés, où je n’étais jamais entré, mais que je désirais connaître depuis longtemps. Grâce à un médecin de ma connaissance, j’ai pu tout visiter. Plus tard je raconterai cette visite en détail. Je n’ai pris ni notes ni chiffres. Dès l’abord, j’ai compris qu’on ne pouvait tout voir d’un seul coup et qu’il me faudrait revenir une autre fois. Actuellement je me propose de partir pour la campagne afin de voir les nourrices auxquels on confie les enfants.

Je donnerai donc plus tard ma description ; pour l’instant, je ne veux parler que des impressions glanées dans une première visite.

J’ai vu le monument de Betzky, une enfilade de salles magnifiques où l’on a réparti les petits, les cuisines, les étables où sont logées les génisses qui serviront à la vaccination des pensionnaires, les réfectoires, partout une exquise propreté, ce qui ne gâte rien ; des groupes de petits enfants attablés, des fillettes de cinq ou six ans jouant « au cheval », la division des jeunes filles de seize ans et plus, anciennes élèves de la maison, et qu’on forme au service tout en leur faisant achever leur éducation. Ces dernières savent déjà quelque chose. Elles ont lu des livres de Tourgueneff, ont leurs petites façons de voir, très nettes, ont causé avec nous très aimablement. Mais les surveillantes m’ont plu encore davantage : elles sont toutes de physionomie affable (et je ne pense pas qu’elles aient pris cet air-là rien qu’en l’honneur de notre visite), paraissent bonnes et intelligentes. Quelques-une ont de l’instruction. Elles m’ont beaucoup intéressé en m’apprenant que la mortalité des enfants en bas âge était incomparablement moindre chez elles qu’au dehors, dans les familles. On ne peut malheureusement dire la même chose au sujet des enfants envoyés à la campagne. Enfin, j’ai vu la chambre du rez-de-chaussée, où les mères apportent leurs nouveau-nés. J’ai examiné tout particulièrement les petits qu’on allaite et j’ai eu cette impression absurde qu’ils étaient vraiment bien insolents. J’en ai ri, à part moi : mais voilà un gamin né n’importe où, qu’on apporte ici et qui crie, vocifère, nous prouve qu’il a des poumons solides et veut vivre, gigote, hurle maintenant, comme s’il avait le droit de nous assourdir ainsi ! Il cherche le sein comme s’il avait droit au sein et aux soins comme les enfants qui sont dans leur famille. Oui, il se figure que tout le monde va se précipiter pour le servir. L’insolent petit être ! On a toujours envie de lui demander s’il se prend pour un fils de prince. Et, après tout, qu’y aurait-il de si étonnant à ce qu’il fût fils de prince ? Il en vient de partout. Il en tombe même des fenêtres. Parlez-moi pour rabaisser le caquet de ces gaillards-là de cette paysanne qui, agacée des glapissements d’un mioche laissé par la première femme de son mari, mit la main du petit sous le bec d’un samovar plein d’eau bouillante, après avoir tourné le robinet ! Oh ! l’enfant cessa net ses hurlements ! Je ne sais pas comment les juges ont traité cette femme résolue, ni même s’ils l’ont jugée. En tout cas, n’est-elle pas digne de la plus grande indulgence ? C’est que ces affreux moutards vous donneraient des attaques de nerfs avec leurs piaillements ! Surtout à de pauvres femmes accablées de misères et de travaux de blanchissage ! Certaines mères, oui, parfaitement, des mères, ont trouvé, pour apaiser leurs enfants, des moyens moins brutaux… Une demoiselle intéressante et sympathique entre dans un water-closet, s’évanouit, — ne se souvient plus de rien, — mais, sans qu’on sache comment, on trouve plus tard un enfant noyé, — dans quel liquide ! Un enfant jeté là, sans doute parce qu’il était trop bruyant ! N’est-il pas plus humain de noyer un petit être que de lui brûler la main à l’eau bouillante ? Cette mère-là, il sera impossible même de la juger. La pauvre fille trompée, apitoyante. Si l’on se met à penser à la Marguerite de Faust (il se trouve parfois au nombre des jurés des gens qui ont énormément de littérature), comment pourra-t-on la juger ? Il sera même bon d’ouvrir une souscription à son bénéfice !… Je suis bien content que tant d’enfants aient trouvé asile dans la maison que j’ai visité !

En regardant ces petits, il me venait des pensées peut-être futiles. Je me demandais, par exemple, vers quel âge ces enfants se rendent compte de leur position, comprennent qu’ils ne sont pas « des enfants comme les autres ». Sans une grande expérience il est bien difficile de le conjecturer, mais j’ai senti qu’ils doivent, de bonne heure, se douter de quelque chose, de si bonne heure, que cela pourrait sembler incroyable à certaines gens. Ah ! si l’enfant, ne prenait connaissance de la vie que par les livres, il n’arriverait pas à la profondeur d’entendement que l’on découvre parfois chez lui ! On se demande souvent comment il a acquis telles idées qui semblent devoir lui être inaccessibles.

Un enfant de cinq ou six ans sait parfois, sur Dieu, sur le bien et le mal, des choses surprenantes, et vous en viendrez, malgré vous, à vous dire que, certainement, la Nature a donné aux petits des moyens d’apprendre la vérité que n’ont pas découvert les pédagogues. Oh ! parbleu ! Si vous interrogez un gamin de six ans sur le bien et le mal, il éclatera de rire. Mais ayez la patience de lui citer des faits, de voir ce que sa petite cervelle en déduit, et vous ne serez pas long à voir qu’il en sait peut-être plus long que vous sur Dieu, ce qui est louable et ce qui est blâmable. Il en sait même plus long que l’avocat le plus retors, parce que ce dernier est aveuglé par le besoin de faire valoir ses arguments.

Oui, ces enfants des asiles doivent s’être rendu compte qu’ils ne sont pas « comme les autres enfants », et je suis certain que ce n’est pas par les nourrices ou les surveillantes qu’ils le savent. Vous découvrez vite, j’en suis sûr, qu’ils ne comprennent que trop de choses à ce sujet.

Aussi me disais-je que ces pauvres petits ont droit à une compensation. Il n’est que juste qu’après les avoir recueillis dans ces établissements, on fasse tout pour développer leur instruction et qu’on ne les laisse aborder la vie que solidement armés. Il faut que l’État regarde ces abandonnés comme ses enfants. On viendra me dire que c’est une prime accordée aux unions irrégulières, aux mauvaises mœurs. Mais croyez vous, vraiment, que toutes les demoiselles intéressantes et sympathiques dont je parlais plus haut vont se hâter de peupler le pays d’enfants illégitimes, dès qu’elles apprendront que leurs rejetons seront admis gratuitement dans les universités ? Ne soyez pas absurdes !

Oui, ai-je pensé, si on les adopte, il faut les adopter complètement. Je sais bien que cela excitera l’envie de beaucoup de braves gens honnêtes et travailleurs : « C’est trop fort ! » gémiront-ils : j’ai peiné toute ma vie ; j’ai lutté pour faire bien élever mes enfants légitimes, sans réussir à leur assurer l’avantage d’études complètes. Me voici vieux, malade, je vais mourir bientôt et mes enfants vont se disperser, livrés aux dangers de la rue ou esclaves dans des fabriques. Pendant ce temps-là les petits bâtards vont conquérir leurs grades aux universités, trouveront de bons emplois et ce sera avec l’argent que je paye pour mes contributions qu’on en aura fait des personnages ! »

Je suis sûr que ce monologue sera débité. Et il est vrai que tout s’arrange bien mal. Ces plaintes sont, à la fois, cruelles et légitimes. Comment s’y reconnaître ?

Mais je n’ai pu m’empêcher de songer à l’avenir des enfants abandonnés. Parmi ceux qui ne sont pas secourus, il y en a d’âme supérieure, qui « pardonneront à la société », d’autres qui « se vengeront d’elle », le plus souvent à leur propre détriment. Mais donnez à ces déshérités un peu d’instruction et d’éducation, et je suis certain que bon nombre de ceux qui sortiront de cet « établissement », par exemple, entreront dans la vie avec un grand désir d’honorabilité, avec la réelle ambition de fonder une famille estimable. Leur idéal, j’en jurerais, sera d’élever eux-mêmes leurs enfants, sans compter sur la générosité de l’État. Sans qu’ils soient ingrats, il leur viendra un juste besoin d’indépendance.


UNE IDÉE À CÔTÉ


Je viens de parler du légitime besoin d’indépendance. Aime-t-on toujours l’indépendance, chez nous ? Et en quoi consiste l’indépendance, dans notre pays ? Trouvera-t-on deux hommes qui la comprennent de la même façon ? Je me demande même parfois s’il y a, chez nous, une seule idée à laquelle on croie sérieusement. La plupart d’entre nous, riches ou pauvres, pensent très peu, ne songent qu’à jouir de la vie le plus possible, jusqu’à épuisement de forces vitales. Ceux qui se figurent être un peu au-dessus de la moyenne se groupent en petites coteries qui font semblant de croire à quelque chose en se trompant eux-mêmes. On trouve aussi une catégorie d’individus qui ont érigé en principe cette petite phrase : « Plus nous en prenons, mieux ça vaut ! » et agissent conformément à cet axiome. Il y a encore de braves gens à paradoxes, généralement honnêtes, mais pas toujours brillants. Ces derniers, quand ils sont de bonne foi, en viennent assez souvent au suicide. Et les suicides ont tellement augmenté chez nous, ces temps derniers, que personne n’y fait plus attention. On dirait que la terre russe n’est plus assez forte pour porter ses hommes. Il ne faut pas perdre de vue, pourtant, que nous avons, chez nous, beaucoup de gens honnêtes, hommes et femmes. Les femmes de valeur, surtout, ne sont pas rares et ce seront peut-être elles qui sauveront le pays. Je reviendrai là-dessus. Oui, il y a, en Russie, beaucoup d’honnêtes gens, et surtout de braves gens plutôt bons encore qu’honnêtes, mais la plupart d’entre eux ne se font aucune idée exacte de l’honneur, ne croient plus même aux plus vieilles et aux plus claires formules de l’honnêteté. Dieu seul sait où nous allons… Et je me demande pourquoi je me suis mis à penser aux suicides dans l’ « établissement » que j’ai visité, en regardant tous ces enfants, tous ces nouveau-nés. Voilà, me semble-t-il, une idée qui ne rimait à rien, dans ce milieu.

Nous en avons beaucoup, de ces idées à côté qui nous tourmentent, qui nous accablent. Tels consentent à vivre accablés ; tels autres n’y peuvent parvenir et se tuent. J’ai lu, à ce sujet, une lettre fort caractéristique, une longue lettre écrite par une jeune fille et qui a été publiée dans le Nouveau Temps.

Cette jeune fille se nommait Pissareva. Elle avait vingt-cinq ans ; elle appartenait à une famille de gentilshommes terriens, jadis aisée ; mais les temps ayant changé, elle était entrée dans une école qui forme des sages-femmes. Elle avait bien passé ses examens et avait obtenu une place au Zemtsvo. Elle avoue elle-même qu’elle ne manquait de rien, que ses gains dépassaient ses besoins. Mais elle a été prise de « fatigue » et a voulu se reposer : « Où peut-on se reposer mieux que dans la tombe ? » dit-elle. Pourquoi une pareille « fatigue » ? Toute sa lettre exprime une affreuse lassitude. Elle semble dire : « Ne me tourmentez plus ; j’en ai assez. »

« N’oubliez pas de me « dépouiller » de ma chemise neuve et de mes nouveaux bas », écrit-elle. « J’ai du vieux linge dans ma commode ; qu’on me le mette. » Elle n’écrit pas « ôter », elle écrit « dépouiller » ; on devine une exaspération terrible. Elle va jusqu’à la demi-grossièreté. « Vous êtes-vous fourré dans la tête que je m’en irais chez mes parents ? Que diable aurais-je été chercher là-bas ? » Ailleurs elle s’exprime ainsi : « Pardonnez-moi, Lipareva, et que Petrova (dans le logement de laquelle elle s’empoisonna) me pardonne aussi. Je sais que je fais une ignominie, une cochonnerie. »

Elle aime ses parents, ce qui ne l’empêche pas d’écrire :

« N’avisez pas de ma mort la petite Lise, parce qu’elle en parlerait à sa sœur, qui viendrait hurler ici : je ne veux pas qu’on hurle à cause de moi, et tous les parents, sans exception, hurlent auprès des cadavres de leurs proches. »

Elle ne croit ni à l’amitié de Liparava ni à celle de Petrova, qu’elle aime pourtant toutes deux : « Ne perdez pas la tête, ne croyez pas les soupirs nécessaires ; lisez jusqu’au bout ; faites cet effort. Vous verrez quoi décider. N’effrayez pas Petrova ; mais, au fait, elle est bien capable de ricaner. Mon passeport est dans la valise. »

Que cette pensée qu’on pourra ricaner en voyant son pauvre corps inanimé, que cette pensée ait traversé sa tête en un pareil moment, c’est terrible !

Elle se montre étrangement minutieuse dans ses arrangements pécuniaires. Elle laisse une petite somme et ne veut pas que sa famille touche à cet argent. Il y a tant pour Petrova. Elle doit aux Tchetchotkine vingt-cinq roubles, qu’ils lui ont avancés pour un voyage. Qu’on leur rende leur dû… Cette importance extrême attachée à l’argent la montre fidèle à un préjugé répandu : « Si tout le monde avait l’existence assurée, l’humanité serait absolument heureuse et ne connaîtrait plus le crime. » « D’ailleurs, ajoute-t-elle, il n’y a pas de crimes. Le crime n’est qu’un phénomène morbide qui provient de la pauvreté, de la misère, de l’ambiance, etc… » Telle est la doctrine de Pissareva, qui est excédée de l’ennui de vivre, qui a perdu toute croyance en la vérité, en la beauté d’un devoir quelconque à remplir, qui a délaissé tout idéal supérieur.

Et la pauvre fille est morte.

Je ne hurle pas auprès de toi, malheureuse enfant, mais laisse-moi te plaindre ; permets-moi de te souhaiter une résurrection dans une vie nouvelle où rien ne t’excédera plus. Regarde, pourtant : un clair soleil de printemps brille dans le ciel, les arbres se couvrent de verdure, et tu es fatiguée avant d’avoir vécu ! Est-il possible que des mères ne « hurlent » pas auprès de celles qui font comme toi, des mères qui ont veillé sur vous, pour les regards desquelles vous avez été une caresse ! Un enfant, c’est de l’espoir.

Et je regarde ces petits abandonnés d’ici. Comme ils ont envie de vivre ! Toi aussi tu as été un tout petit enfant qui voulais vivre, et tu crois que ta mère peut comparer sans douleur ton visage de morte à la petite figure riante et joyeuse qu’elle se rappelle si bien !

On m’a montré tout à l’heure, dans cet établissement, une fillette qui est née avec un pied atrophié. Elle se porte merveilleusement bien et elle est extraordinairement belle. Tout le monde la caresse ; elle fait un signe de tête à chacun, sourit à chacun. Elle ne sait pas encore qu’elle est une estropiée. Faudra-t-il que celle-là aussi haïsse la vie !

— Nous arrangerons tout cela si bien qu’elle ne s’en apercevra pas, dit le docteur. Dieu veuille qu’il dise vrai !

Non, il ne faut pas haïr la vie, haïr nos semblables. Quand aura passé notre mesquine génération, une pensée nouvelle plus lumineuse et plus noble guidera les hommes et l’on dira :

« La vie est belle : C’est nous qui étions hideux. »

… J’ai vu l’une des nourrices embrasser tendrement l’un des petits bâtards. Je ne m’étais jamais figuré que ces nourrices payées embrassaient ces pauvres petits-là. Elle a embrassé l’enfant sans savoir que je la regardais. Est-ce à cause de l’argent qu’on lui donne qu’elle l’aime ? On loue ces nourrices pour qu’elles allaitent les petits abandonnés et non pas pour qu’elles les caressent. Je suis heureux d’avoir vu cela.

Chez les paysannes finnoises ou estoniennes, on dit que les enfants ne sont pas aussi bien soignés, mais quelques-unes de ces villageoises s’attachent si bien à leurs nourrissons qu’elles ne les ramènent à l’établissement qu’en pleurant et reviennent plus tard les voir, parfois de très loin, leur apportent un petit cadeau et hurlent sur eux. Non ! ce n’est pas l’argent qui les pousse ! Ces femmes-là ne sont pas seulement des « seins loués » pour remplacer les seins maternels : il y a de la maternité dans leur affection. Il n’est pas vrai que la terre russe se refuse à porter plus longtemps ses enfants ! Voyez comme la source de vie jaillit ici, forte et belle.

Certes, parmi ces enfants recueillis, il peut y en avoir beaucoup que mirent au monde d’intéressantes créatures qui, là-bas, chez elles, aiguisent un rasoir à l’intention de leurs rivales.

Je dirai, en guise de conclusion, que le rasoir peut être un instrument très sympathique dans son genre, mais qu’il est fâcheux que le hasard m’ait amené ici au moment où je suivais le procès de la Kaïrova. J’ignore en grande partie la biographie de l’acquittée ; je ne sais donc pas si son nom me vient à propos en parlant de l’établissement qui nous occupe, mais je suis certain que tout son roman passionnel, raconté au tribunal, a perdu, pour moi, beaucoup de son intérêt lorsque j’ai vu cet établissement. Je l’avoue en toute franchise, et c’est peut-être à cause de cette visite, que je me suis montré si peu sensible en vous entretenant de l’affaire de Mme Kaïrova.


TENDANCES DÉMOCRATIQUES INCONTESTABLES.


LES FEMMES.


Il conviendrait peut-être de répondre encore à une lettre de l’un de mes correspondants.

Dans le dernier numéro du Carnet, j’ai écrit ces lignes qui ont pu paraître entachées d’exagération.

« Avant peu la Russie sera la plus forte de toutes les puissances européennes… Les autres grandes puissances disparaîtront… elles seront épuisées par la lutte qu’elles auront à soutenir contre leurs prolétaires. En Russie, il n’en sera pas de même. Le bonhomme Démos est content : il sera de plus en plus satisfait, de plus en plus uni. Un seul colosse demeurera sur le continent européen : la Russie… »

Mon correspondant m’objecte un fait qui semblerait prouver que Démos n’est pas aussi heureux que je veux bien le dire. En supposant qu’il me lise, il comprendra que je ne puis m’occuper à présent du fait en question, bien que je ne désespère pas d’y revenir prochainement. Pour l’instant, je veux dire un mot sur Démos, d’autant plus que d’autres personnes m’expriment des doutes sur son bonheur. Je leur ferai remarquer que j’ai laissé à entendre que sa prospérité lui viendrait de son union : «… de plus en plus satisfait, de plus en plus uni… »

En effet, si cette disposition à la concorde n’existait pas, mes contradicteurs auraient laissé passer mes appréciations sans les discuter. Cette disposition à la concorde, à la discussion courtoise pour le bien de tous existe véritablement. Elle est incontestablement démocratique et désintéressée. Elle est universelle. — Oui, nous en convenons, il y a beaucoup d’insincérité dans certaines déclarations démocratiques de nos journaux, beaucoup d’exagération dans la campagne contre les adversaires de la démocratie, lesquels, disons-le en passant, ne sont pas nombreux aujourd’hui. Néanmoins, la loyauté des sentiments démocratiques de la plus grande partie de la société russe ne peut guère être mise on doute. À ce point de vue, nous présentons un phénomène tout particulier en Europe, où ordinairement, même à l’heure actuelle, la démocratie ne trouve ses champions que dans les basses classe, où les anciens dirigeants, vaincus en apparence, se défendent toujours avec vigueur. Notre aristocratie, à nous, n’a pas été vaincue ; c’est elle qui est venue aux idées démocratiques. On ne peut le nier. S’il en est ainsi, vous avouerez qu’un brillant avenir attend notre Démos. En admettant que tout ne se présente pas encore de la façon la plus favorable, il est permis de conjecturer que les malheurs passagers de Démos disparaîtront peu à peu sous l’influence de ce que je n’hésiterai pas à appeler les tendances démocratiques universelles et la concorde absolue de tous les Russes du plus grand au plus petit. C’est en envisageant ainsi les choses que j’ai pu dire que Démos était content et qu’il serait de plus en plus satisfait. Je ne vois là rien d’incroyable.


____


J’aimerais à ajouter ici un mot sur la femme russe. J’ai déjà dit qu’en elle résidaient beaucoup de nos espérances pour l’avenir. Il est incontestable que la femme russe a fait de grands progrès, ces vingt dernières années. Ses aspirations sont devenues de plus en plus hautes, franches et courageuses. Elle nous a imposé l’estime et a aidé au développement de notre pensée. Il ne faut pas tenir compte de quelques défaillances. On peut déjà apprécier des résultats. La femme russe a bravement méprisé les obstacles et les railleries. Elle a nettement exprimé son désir de participer à l’œuvre commune : elle a travaillé avec désintéressement et abnégation. Le Russe, homme, s’est, au cours de ces dix dernières années, terriblement adonné au libertinage, a été pris du prurit du gain, s’est fait gloire de son cynisme et de ses appétits grossiers. La femme est restée, beaucoup plus que lui, fidèle au culte et au service de l’Idée. Dans sa soif d’acquérir une instruction supérieure elle a donné l’exemple de toutes les vaillances. Le Carnet d’un Écrivain m’a donné l’occasion de comprendre mieux la femme russe. J’ai reçu des lettres remarquables signées de noms féminins. Je regrette de ne pouvoir répéter ici tout ce qu’on m’a écrit.

Ce n’est pas que je sois aveugle pour quelques défauts de la femme contemporaine. Le plus grave est d’accepter sans contrôle et de suivre trop loin certaines idées masculines. En tout cas, ce défaut témoigne d’assez nobles qualités de cœur. Les femmes apprécient surtout les sentiments généreux, les belles paroles et plus que tout le reste ce qu’elles croient être de la sincérité. Elles sont souvent victimes des sincérités apparentes, se laissent entraîner par les opinions spécieuses, et c’est malheureux. L’instruction supérieure pourra aider puissamment à corriger cela dans un avenir prochain. En adoptant avec toutes ses conséquences et sans restrictions le principe de l’éducation supérieure accordée aux femmes, en y joignant les droits qu’elle doit procurer, la Russie ferait un grand pas dans la vole qui mènera à la régénération de l’humanité. Dieu veuille que la femme russe se lasse moins souvent comme, par exemple, la malheureuse Pissareva ! Qu’elle imite plutôt une autre Russe, la femme de Stchapov, et qu’elle se réconforte aux heures de découragement par l’amour et l’abnégation. Mais l’une et l’autre sont également douloureuses à nous rappeler et inoubliables, l’une si noblement énergique et si mal récompensée, l’autre désolée, désespérée, vaincue…


JUIN


____


I


LA MORT DE GEORGE SAND


… Et pourtant, ce n’est qu’après avoir lu la nouvelle de cette mort, que j’ai compris toute la place que ce nom avait tenu dans ma vie mentale, tout l’enthousiasme que l’écrivain-poète avait jadis excité en moi, toutes les jouissances d’art, tout le bonheur intellectuel dont je lui étais redevable. J’écris chacun de ces mots de propos délibéré, parce que tout cela est de la vérité littérale.

George Sand était une de nos contemporaines (quand je dis nos, j’entends bien à nous), une vraie idéaliste des Années trente et quarante. Dans notre siècle puissant, superbe et cependant si malade, épris de l’idéalité la plus nuageuse, travaillé des désirs les plus irréalisables, c’est un de ces noms qui, venus de là-bas, du pays des « miracles saints », ont fait naître chez nous, dans notre Russie toujours « en mal de devenir », tant de pensées, de rêves, de forts, nobles et saints enthousiasmes, tant de vitale activité psychique et de chères convictions ! Et nous n’avons pas à nous en plaindre. En glorifiant, en vénérant de tels noms, les Russes ont servi et servent la logique de leur destinée. Qu’on ne s’étonne pas de mes paroles, surtout au sujet de George Sand, qui jusqu’à présent peut être contestée, qui est, à moitié, sinon presque totalement oubliée chez nous. Elle a fait, en son temps, son œuvre dans notre pays. Qui donc s’associera à ses compatriotes pour dire un mot sur sa tombe, si ce n’est nous, – nous, les « compatriotes de tout le monde » ? — car enfin, nous autres, Russes, nous avons tout au moins deux patries : la Russie et… l’Europe, même lorsque nous nous intitulons slavophiles. (Qu’on ne m’en veuille pas !) Il n’y a pas à discuter. Cela est. Notre mission, — et les Russes commencent à en avoir conscience, est grande entre les grandes missions. Elle doit être universellement humaine. Elle doit être consacrée au service de l’humanité, non pas seulement de la Russie, non pas seulement du monde slave, du panslavisme, mais au service de l’humanité entière !

Réfléchissez et vous conviendrez que les Slavophiles ont reconnu la même chose. Et voilà pourquoi ils nous exhortent tous à nous montrer des Russes plus nettement, plus scrupuleusement russes, plus conscients de notre responsabilité de Russes ; car ils comprennent que, précisément, l’adoption des intérêts intellectuels de toute l’humanité est la mission caractéristique du Russe. Tout cela, d’ailleurs, exigerait encore bien des explications. Il faut bien dire que se dévouer à une idée universellement humaine et vagabonder à l’aventure par toute l’Europe, après avoir quitté la patrie à la légère, par suite de quelque hautain caprice, sont deux choses absolument opposées, quoiqu’on les ait confondues jusqu’à présent. Mais beaucoup de ce que nous avons pris à l’Europe et apporté chez nous, nous ne l’avons pas tout uniquement copié comme de serviles imitateurs, ainsi que le voudraient les Potouguines. Nous l’avons assimilé à notre organisme, à notre chair et à notre sang. Il nous est même arrivé de souffrir de maladies morales volontairement importées chez nous, tout comme en pâtissaient les peuples d’Occident, chez lesquels ces maux étaient endémiques. Les Européens ne voudront croire cela à aucun prix. Ils ne nous connaissent pas, et jusqu’à présent c’est peut-être tant mieux. L’enquête nécessaire, dont le résultat, plus tard, étonnera le monde, ne s’en fera que plus paisiblement, sans trouble et sans secousse. Et le résultat de cette enquête, on peut déjà l’entrevoir assez clairement, au moins en partie, par nos relations avec les littératures des autres nations : leurs poètes, à elles, sont aussi familiers à la plupart de nos hommes cultivés qu’aux lecteurs occidentaux. J’affirme et je répète que chaque poète, penseur ou philanthrope européen est toujours compris et accepté en Russie plus complètement et plus intimement que partout au monde, sinon dans son propre pays. Shakespeare, Byron, Walter Scott, Dickens sont plus connus des Russes que, par exemple, des Allemands, bien que, des œuvres de ces écrivains, il ne se vende pas la dixième partie de ce qui se vend en Allemagne, pays par excellence des liseurs.

La Convention de 93, en envoyant un diplôme de citoyen au poète allemand Schiller, l’ami de l’Humanité, a, certes, accompli un bel acte, imposant et même prophétique ; mais elle ne soupçonnait même pas qu’à l’autre bout de l’Europe, dans la Russie barbare, l’œuvre de ce même Schiller a été bien plus répandue, naturalisée, en quelque sorte, qu’en France, non seulement à l’époque, mais encore plus tard, au cours de tout ce siècle. Schiller, citoyen français et ami de l’Humanité, n’a été connu en France que des professeurs de littérature et encore pas de tous, — d’une élite seulement. Chez nous, il a profondément influé sur l’âme russe, avec Joukovski, et il y a laissé des traces de son influence ; il a marqué une période dans les annales de notre développement intellectuel. Cette participation du Russe aux apports de la littérature universelle est un phénomène que l’on ne constate presque jamais au même degré chez les hommes des autres races, à quelque période que ce soit de l’histoire du monde ; et si cette aptitude constitue vraiment une particularité nationale, russe, bien à nous, quel patriotisme ombrageux, quel chauvinisme s’arrogera le droit de se révolter contre un pareil phénomène, et ne voudra, au contraire, y voir la plus belle promesse pour nos destinées futures.

Oh, certes, il se trouvera des gens pour sourire de l’importance que j’attribue à l’action de George Sand, mais les moqueurs auront tort. Bien du temps s’est écoulé ; George Sand elle-même est morte, vieille, septuagénaire, après avoir peut-être longtemps survécu à sa gloire. Mais tout ce qui nous fit sentir, lors des premiers débuts du poète, que retentissait une parole nouvelle, tout ce qui, dans son œuvre, était universellement humain, tout cela eut immédiatement son écho chez nous, dans notre Russie. Nous en ressentîmes une impression intense et profonde, qui ne s’est pas dissipée et qui prouve que tout poète, tout novateur européen, toute pensée neuve et forte venue de l’Occident, devient fatalement une force russe.

D’ailleurs, je n’ai aucune intention d’écrire un article de critique sur George Sand. Je veux seulement dire quelques paroles d’adieu sur sa tombe encore fraîche.


_____


Les débuts littéraires de George Sand coïncident avec les années de ma première jeunesse. Je suis, à présent, heureux de penser qu’il y a déjà si longtemps de cela, car maintenant que plus de trente ans se sont écoulés, on peut parler presque en toute franchise. Il convient de faire observer qu’alors la plupart des gouvernements européens ne toléraient chez eux rien de la littérature étrangère, rien sinon les romans. Tout le reste, surtout ce qui venait de France, était sévèrement consigné à la frontière. Oh, certes, bien souvent, on ne savait pas voir. Metternich lui-même ne savait pas plus voir que ses imitateurs. Et voilà comment des « choses terribles » ont pu passer (tout Bielinski a bien passé !). Mais, en revanche, un peu plus tard, surtout vers la fin de cette période, on se mit, de peur de se tromper, à prohiber à peu près tout. Les romans pourtant trouvèrent grâce à toute époque et dans ce pays ce fut surtout quand il s’agit de romans de George Sand que nos gardiens furent aveugles.

Rappelez-vous ces vers :

Il sait par cœur les volumes
De Thiers et de Rabeau
Et fougueux comme Mirabeau
Il glorifie la liberté…

Ces vers sont d’autant plus précieux qu’ils furent écrits par Denis Davidov, poète et bon Russe. Mais si Denis Davidov a considéré Thiers comme dangereux (sans doute à cause de son Histoire de la Révolution) et a rapproché dans le poème cité, son nom de celui d’un certain Rabeau (il y avait alors un écrivain qui s’appelait ainsi et que, du reste, je ne connais guère), nous pouvons être sûrs que l’on admettait officiellement bien peu d’œuvres d’auteurs étrangers alors en Russie. Et voici ce qui en résulta : Les idées nouvelles qui firent à l’époque irruption chez nous sous forme de romans, n’étaient que plus dangereuses sous leur vêtement de fantaisie, car Rabeau n’aurait peut-être rencontré que peu d’amateurs, tandis que George Sand en trouva des milliers. Il faut donc faire encore remarquer ici que, chez nous, depuis le siècle passé, et ce, en dépit de tous les Magnitzki et les Liprandi, on a toujours eu très vite connaissance de n’importe quel mouvement intellectuel de l’Europe. Et toute idée neuve était immédiatement transmise par nos hautes classes intellectuelles à la masse des hommes un tant soit peu doués de pensée et de curiosité philosophique. C’est ce qui s’est produit à la suite du mouvement d’idées des années « Trente ». Dès le début de cette période, les Russes ont été tout de suite au courant de l’immense évolution des littératures européennes. Des noms nouveaux d’orateurs, d’historiens, de tribuns, de professeurs, furent promptement connus. Même nous savions plus ou moins bien ce que présageait ladite évolution qui bouleversa surtout le domaine de l’Art. Les romans en subirent une transformation toute particulière, que ceux de George Sand accusèrent plus que les autres. Il est vrai que Senkovski et Boulgarine mettaient le public en garde contre George Sand même avant l’apparition des traductions russes de ses romans. On s’efforçait surtout d’épouvanter nos dames russes en leur révélant que George Sand « portait des culottes » ; on tonnait contre son prétendu libertinage ; on tentait de la ridiculiser. Senkovski, sans dire qu’il s’apprêtait à traduire ses romans dans sa propre revue, la Bibliothèque de Lecture, se mit à l’appeler, dans ses écrits, Mme « Egor » Sand, et l’on assure qu’il était parfaitement ravi de ce trait d’esprit. Plus tard, en l’année 48, Boulgarine, dans son Abeille du Nord imprima, sur le compte de George Sand, qu’elle se grisait tous les jours, en compagnie de Pierre Leroux, dans des caboulots de barrière, et qu’elle prenait part aux soirées « athéniennes » données au ministère de l’Intérieur par ce « brigand » de Ledru-Rollin. J’ai lu ces choses moi-même et m’en souviens fort bien. Mais alors, en 48, George Sand était déjà connue de tout le public lettré, et personne n’a cru Boulgarine. Les premières œuvres d’elle traduites en russe parurent dans les Années Trente. Je regrette de ne pas me rappeler quel fut le premier de ses romans dont une version fut donnée dans notre langue ; en tout cas, quel qu’il fût, il dut produire une impression énorme. Je crois que comme moi, qui étais encore un adolescent, tout le monde fut frappé par la belle et chaste pureté des types mis en scène, par la hauteur de l’idéal de l’écrivain, par la tenue des récits. Et l’on voulait qu’une pareille femme « portât des culottes » et se « livrât au libertinage » ! J’avais seize ans, je crois, quand je lus une de ses œuvres de début, l’une de ses plus charmantes productions. Je m’en souviens bien ; j’en eus la fièvre toute la nuit qui suivit ma lecture. Je ne crois pas me tromper en affirmant que George Sand prit, pour nous, presque immédiatement, la première place dans les rangs des écrivains nouveaux dont la jeune gloire retentit alors par toute l’Europe. Dickens lui-même, qui parut chez nous presque en même temps, passait après elle dans l’admiration de notre public. Je ne parle pas de Balzac, qui fut connu avant elle et qui publia dans les Années Trente des œuvres comme Eugénie Grandet et le Père Goriot, de Balzac pour lequel Bielinski fut si injuste en méconnaissant la grande place qu’il tenait dans la littérature française. D’ailleurs, je ne prétends pas donner ici la moindre appréciation critique ; je me contente de rappeler le goût de la masse des lecteurs russes d’alors et l’impression produite sur eux.

Le point essentiel est que ces lecteurs pouvaient se familiariser, dans les romans étrangers, avec toutes les idées nouvelles contre lesquelles on les « protégeait » si jalousement.

Toujours est-il que vers les « années quarante », le gros public russe lui-même savait plus ou moins bien que George Sand est l’un des plus éclatants, des plus fiers, des plus probes représentants de la nouvelle génération européenne de cette époque, de ceux qui ont nié le plus énergiquement ces fameuses « acquisitions positives » par lesquelles la sanglante Révolution française (ou plutôt européenne) de la fin du siècle passé a complété son œuvre. Après elle — après Napoléon Ier — on a tenté de révéler, par le livre, de nouvelles aspirations et tout un idéal nouveau. Les esprits d’avant-garde ont vite compris que ce n’était pas telle ou telle modification apparente d’un réel despotisme qui pouvait se concilier avec les besoins d’une ère neuve, que l’« ôte-toi de là que je m’y mette » des nouveaux maîtres ne résolvait rien, que les récents vainqueurs du monde, les bourgeois, étaient peut-être pires que les nobles, ces despotes de la veille, et que la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » n’est composée que de mots sonores. Ce n’est pas tout. Alors surgirent des doctrines qui prouvèrent que ces vocables éclatants ne concrétaient que des impossibilités. Les vainqueurs ne prononcèrent bientôt plus, ou mieux ne se rappelèrent plus les trois mots sacramentels qu’avec une sorte d’ironie. La Science elle-même, dans la personne de quelques-uns de ses plus brillants adeptes (les économistes), qui semblèrent alors apporter des formules inédites, vint au secours de la raillerie et condamna nettement les trois mots utopiques pour lesquels tant de sang avait été versé. Ainsi, à côté des vainqueurs exultants, apparurent de tristes et mornes visages qui inquiétèrent les triomphateurs.

C’est alors que tout à coup se fit entendre une parole vraiment nouvelle, que des espoirs nouveaux naquirent. Des hommes vinrent, qui proclamèrent que c’était à tort et injustement que l’on avait interrompu l’œuvre de rénovation ; qu’on n’avait abouti à rien par un changement de figuration politique ; que l’œuvre de rajeunissement social devait s’attaquer aux racines mêmes de la société. Oh ! certes, on alla parfois trop loin dans les conclusions. Des théories pernicieuses et monstrueuses se firent jour ; mais l’essentiel est que, de nouveau, brilla l’espoir et que la croyance recommença à germer.

L’histoire de ce mouvement est connue. Il dure encore aujourd’hui et ne semble avoir aucune tendance à s’arrêter. Je ne me propose nullement de parler ici pour ou contre lui. Je tiens seulement à préciser la part d’action de George Sand dans ce mouvement. Nous la trouverons dès les débuts de l’écrivain. Alors l’Europe, en la lisant, disait que ses prédications avaient pour but de conquérir pour la femme une nouvelle situation dans la société et qu’elle prophétisait les futurs droits de l’« épouse libre » (l’expression est de Senkovski) ; mais cela n’était pas tout à fait exact, puisqu’elle ne prêchait pas seulement en faveur de la femme et n’imaginait aucune espèce d’« épouse libre ». George Sand s’associait à tout mouvement en avant et non pas à une campagne uniquement destinée à faire triompher les droits de la femme.

Il est évident que, femme elle-même, elle peignait plus volontiers des héroïnes que des héros ; il est non moins clair que les femmes de l’univers entier doivent à présent porter le deuil de George Sand, parce que l’un des plus nobles représentants du sexe féminin est mort, parce qu’elle fut une femme d’une force d’esprit et d’un talent presque inouïs. Son nom, dès à présent, devient historique, et c’est un nom que l’on n’a pas le droit d’oublier, qui ne disparaîtra jamais de la mémoire européenne. Quant à ses héroïnes, je répète que je n’avais que seize ans quand je fis leur connaissance. J’étais tout troublé par les jugements contradictoires que l’on portait sur leur créatrice. Quelques-unes parmi ces héroïnes ont incarné un type d’une telle pureté morale qu’il est impossible de ne pas se figurer que le poète les a créées à l’image de son âme, une âme très exigeante au point de vue de la beauté morale, une âme croyante, éprise de devoir et de grandeur, consciente du Beau suprême et infiniment capable de patience, de justice et de pitié. Il est vrai qu’à côté de la pitié, de la patience, de la claire intelligence du devoir, on entrevoyait chez l’écrivain une très haute fierté, un besoin de revendications, voire des exigences. Mais cette fierté elle-même était admirable, car elle dérivait de principes élevés sans lesquels l’humanité ne saurait vivre en beauté. Cette fierté n’était pas le mépris quand même du voisin auquel on dit : je suis meilleur que toi ; tu ne me vaudras jamais ; elle n’était que le hautain refus de pactiser avec le mensonge et le vice, sans que, je le répète, ce refus signifiât le rejet de tout sentiment de pitié ou de pardon. Cette fierté s’imposait aussi d’immenses devoirs. Les héroïnes de George Sand avaient soif de sacrifice, ne rêvaient que grandes et belles actions. Ce qui me plaisait surtout dans ses premières œuvres, c’étaient quelques types de jeunes filles de ses contes dits « vénitiens », types dont le dernier spécimen figure dans ce génial roman intitulé Jeanne, qui résout de façon lumineuse la question historique de Jeanne d’Arc. Dans cette œuvre, George Sand ressuscite pour nous, dans la personne d’une jeune paysanne quelconque, la figure de l’héroïne française et rend en quelque sorte palpable la vraisemblance de tout un cycle historique admirable. C’était une tâche digne de la grande évocatrice, car, seule de tous les poètes de son époque, elle porta dans son âme un type idéal aussi pur de jeune fille innocente, puissante par son innocence même.

Tous ces types de jeunes filles se retrouvent plus ou moins modifiés dans des œuvres postérieures ; l’un des plus remarquables est étudié dans la magnifique nouvelle la Marquise. George Sand nous y présente le caractère d’une jeune femme loyale et honnête, mais inexpérimentée, douée de cette chasteté fière qui ne craint rien et ne peut se souiller même au contact de la corruption. Elle va droit au sacrifice (qu’elle croit qu’on attend d’elle) avec une abnégation qui brave tous les périls. Ce qu’elle rencontre sur sa route ne l’intimide en rien, au contraire. Sa bravoure s’en exalte. Ce n’est que dans le danger que son jeune cœur prend conscience de toutes ses forces. Son énergie s’en exaspère ; elle découvre des chemins et des horizons nouveaux à son âme, qui s’ignorait encore, mais qui était fraîche et forte, non encore salie par des concessions à la vie. Avec cela, la forme du poème est irréprochable et charmante. George Sand aimait les dénouements heureux, le triomphe de l’innocence, de la franchise, de la jeune et simple bravoure. Était-ce là ce qui pouvait troubler la société, faire naître des doutes et des craintes ?

Bien au contraire, les pères et les mères les plus rigides permettaient à leur famille la lecture de George Sand et ne cessaient de s’étonner de la voir dénigrée de tous côtés. Mais alors éclatèrent des protestations. On mettait le public en garde contre ces fières revendications féminines, contre cette témérité de pousser l’innocence à la lutte contre le mal. On pouvait découvrir là, disait-on, les indices du poison du « féminisme ». Peut-être avait-on raison en parlant de poison. Il y avait peut-être là un poison qui s’élaborait, mais on n’a jamais été d’accord sur les effets de ce poison. On nous affirme — est-ce bien vrai ? — que toutes ces questions sont à présent résolues…


_____


Il nous faut faire remarquer, à ce propos, qu’au cours des années quarante, la gloire de George Sand était si haute et la foi que l’on professait pour son génie si complète, que nous tous, ses contemporains, nous attendions d’elle quelque chose d’immense, d’inouï, dans un avenir prochain, voire des solutions définitives.

Ces espoirs ne se réalisèrent pas. Il semble que, dès cette époque, c’est-à-dire vers la fin des années quarante, George Sand avait dit tout ce qu’il était dans sa mission de dire, et maintenant, sur sa tombe à peine refermée, nous pouvons prononcer des paroles définitives.

George Sand n’est pas un penseur, mais elle est de ces sibylles qui ont discerné dans le futur une humanité plus heureuse. Et si, toute sa vie, elle proclame la possibilité, pour l’humanité, d’atteindre à l’Idéal, c’est qu’elle-même était armée pour y atteindre.

Elle est morte déiste, croyant fermement en Dieu et à l’immortalité. Mais c’est trop peu dire et j’estime qu’elle a été, parmi les écrivains de son temps, la chrétienne par excellence, non qu’elle crût à la divinité du Christ. Cette Française n’eût pas admis que la glorification du Christ eût en soi assez d’efficacité pour conférer le salut, concept qui est à la base de la foi orthodoxe. Mais la contradiction est ici dans la terminologie plus que dans l’essence, et je maintiens que George Sand aura été une des grandes sectatrices du Christ.

Son socialisme, ses convictions, ses espoirs, elle les a fondés sur sa foi en la perfectibilité morale de l’homme. Elle avait, en effet, de la divinité humaine, une haute notion, qu’elle exaltait de livre en livre, et ainsi s’associait-elle par la pensée et par le sentiment à l’une des idées fondamentales du christianisme. Je veux dire au principe de libre arbitre et de responsabilité. D’où sa nette conception du devoir et de nos obligations morales. Peut-être, parmi les penseurs ou écrivains français, ses contemporains, n’y en a-t-il pas un qui ait compris aussi fortement que « ce n’est pas de pain seulement que l’homme a besoin pour vivre ». Quant à sa fierté, à ses exigeantes revendications, je répète qu’elles n’excluaient jamais la pitié, le pardon de l’offense, voire une patience sans bornes, qu’elle avait trouvée dans sa pitié même pour l’offenseur. George Sand a, maintes fois, célébré ces vertus dans ses œuvres et a su les incarner dans des types. On a écrit d’elle que, mère excellente, elle a travaillé assidûment jusqu’à ses derniers jours et que, amie sincère des paysans de son village, elle fut aimée d’eux avec ferveur.

Elle tirait, paraît-il, quelque satisfaction d’amour-propre de son origine aristocratique (par sa mère elle se rattachait à la maison de Saxe), mais, bien plus qu’à ces naïfs prestiges, elle était sensible, il faut le dire, à cette aristocratie vraie dont le seul apanage est la supériorité d’âme.

Elle n’eût su ne pas aimer ce qui était grand, mais elle était peu apte à percevoir les éléments d’intérêt que recèlent les choses mesquines. En cela, elle se montrait peut-être trop fière. Il est bien vrai qu’elle aimait peu à faire figurer dans ses romans des êtres humiliés, justes mais passifs, innocents mais maltraités, comme on en voit dans presque toutes les œuvres de ce grand chrétien de Dickens. Loin de là. Elle campait fièrement ses héroïnes et en faisait presque des reines. Elle aimait cette attitude de ses personnages et il convient de remarquer cette particularité. Elle est caractéristique.


II


MON PARADOXE


Nous voici, de nouveau, menacés d’un choc avec l’Europe. Ce n’est pas encore la guerre. On est, pour l’instant, bien peu disposé, — ou plutôt disons que la Russie est bien peu disposée à la guerre. C’est toujours cette sempiternelle question d’Orient qui revient à l’horizon. Une fois de plus l’Europe regarde la Russie avec méfiance. Mais pourquoi essayerions-nous de faire la chasse à la confiance, en Europe ? Quand — à quelle époque — l’Europe nous a-t-elle épargné les soupçons ? Peut-elle seulement ne pas douter de nous et penser à nous sans un sentiment hostile ? Certes son opinion changera un jour ou l’autre ; elle en viendra à nous comprendre, et mon désir est de causer bientôt de cela longuement, — mais, en attendant, une question secondaire, une question à côté surgit dans mon esprit, — une question à laquelle je serais anxieux de répondre. Il est très possible que personne ne soit de mon avis, mais il me semble que j’ai raison, au moins jusqu’à un certain point.

J’ai dit qu’on ne nous aime pas en Europe, nous autres, les Russes, et c’est un fait que personne ne désirera nier. On nous accuse surtout d’être des « libéraux » terribles et même des révolutionnaires. On a cru constater que nos sympathies allaient plutôt aux « démolisseurs » qu’aux conservateurs européens. C’est pour cela qu’on nous considère là-bas plutôt ironiquement, non sans une pointe de haine. On ne peut comprendre que nous nous posions en destructeurs de l’état social de nos voisins. On nous refuse positivement le droit de désapprouver ce qui se passe en Europe parce qu’on nous regarde comme étrangers à la civilisation européenne. Ce qu’on voit en nous, c’est une bande de barbares égarée en Europe, toujours heureuse quand il y a quelque chose à démantibuler pour le plaisir de démantibuler, une horde de Huns toujours désireuse d’envahir la vieille Rome et d’en renverser les temples sans concevoir la gravité du dommage causé.

Il est vrai que les Russes, depuis longtemps, se révèlent d’intraitables libéraux ; c’est même assez étrange. Quelqu’un s’est-il jamais demandé pourquoi il en était ainsi ? Comment se fait-il que les neuf dixièmes des Russes, civilisés à l’européenne, aient toujours soutenu, à l’étranger, les partis avancés, qui semblent parfois nier tout ce que nous regardons comme civilisation et comme culture.

Il y a un abîme entre ce que Thiers, par exemple, regarde comme condamnable dans la civilisation et ce qu’en rejettent les partisans de la Commune de 1871. Nos Russes marcheraient plutôt avec les gens d’« extrême gauche », bien qu’il y ait des exceptions. On trouvera parmi nous beaucoup moins de thiéristes que de communards. Notez que ces rouges ne sont pas les premiers venus ; ce sont parfois des gens de haute culture, voire des ministres. Mais les européens ne s’arrêtent pas à leur civilisation, pour eux superficielle : « Grattez le Russe, disent-ils, et vous trouverez le Cosaque, le Tartare ! » Tout cela peut être d’une infinie justesse, mais voici ce qui me vient à l’esprit : Est-ce en tant que Tartare que le Russe a une préférence pour les démagogues, est-ce en tant que sauvage destructeur ? D’autres raisons ne l’ont-elles pas décidé ? La question est assez sérieuse. Notre rôle de fenêtre ouverte sur l’Europe est fini. Il va se passer autre chose dont tout le monde a conscience ; tout le monde ? du moins ceux qui pensent quelquefois. Nous prévoyons que nous allons, de nouveau, trouver l’Europe sur notre chemin, et la rencontre aura plus d’importance que naguère. Est-ce la question d’Orient qui nous vaudra cela, ou quelque autre question imprévue ? Qui le sait ? Voilà pourquoi tout genre de conjectures ou même de paradoxes peut devenir intéressant aujourd’hui, parce que nous en saurons peut-être tirer une indication. N’est-il pas curieux que ce soient ces Russes, fiers d’être, chez nous, surnommés des « Occidentaux », enragés de plaisanter durement les Slavophiles, — qui semblent s’allier plus vite que les autres aux adversaires de la société actuelle, à ses démolisseurs, à l’« Extrême gauche » ? N’est-il pas surtout étonnant que cela ne surprenne personne en Russie et qu’il n’en ait même jamais été question ?

Ma réponse est prête. Je ne veux rien prouver ; j’exposerai simplement mon opinion en ne développant que le fait seul. Il est impossible de rien prouver dans ces choses-là.

Voici ce que je pense. Ne voyez-vous pas dans ce fait que les « Occidentaux » russes adhèrent plus volontiers aux programmes de l’extrême gauche, une protestation de l’âme russe anti-européenne à laquelle la culture étrangère a toujours été antipathique depuis les jours de Pierre le Grand ? Telle est, du moins, ma façon de voir. Certainement cette antipathie n’a été qu’instinctive ; mais ce qui est précieux à constater, c’est que le sentiment russe demeurait vivace ; c’était inconsciemment que l’âme russe protestait, mais elle n’en réagissait pas moins. Bien entendu, on nous signifiera qu’il n’y a pas là de quoi se réjouir et l’on affirmera de plus en plus que les protestataires sont des Huns, des barbares, des Tartares qui ne regimbent au nom d’aucun principe élevé, mais tout bêtement parce qu’en deux siècles ils n’ont jamais su se rendre compte de la hauteur d’esprit européenne.

Je veux bien accepter ce qui précède tout en rejetant de toutes mes forces l’épithète de « tartares » appliquée à mes compatriotes. Il n’y a pas un Russe qui essaye de lutter contre l’œuvre de Pierre-le-Grand, qui blâme la « fenêtre ouverte sur l’Europe » et rêve avec regret à l’ancien Tzarat moscovite. Du reste la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si tout ce que nous avons vu par la fameuse « fenêtre » était bon. Je crois que nous avons aperçu tant de choses mauvaises et nuisibles que le sentiment russe n’a cessé de s’en indigner. Et ce n’est pas à un point de vue tartare qu’il s’est révolté, mais bien parce qu’il gardait sans doute en lui quelque chose de supérieur à ce qu’il a distingué par la toujours mentionnée fenêtre.

Il est clair que les Russes n’ont jamais protesté contre tout : nous avons reçu de l’Europe des dons beaux et excellents, qui ne nous ont pas laissés ingrats. Mais, franchement, nous avions bien le droit de refuser au moins la moitié des présents offerts !

Cependant tout cela, je le répète, s’est passé de la façon la plus curieuse. Ce sont précisément nos plus déterminés « occidentaux », les plus entichés de réformes à l’européenne qui ont condamné le système social de l’Europe en affichant des opinions nuance extrême-gauche. Ils se sont révélés dès lors comme les Russes les plus fervents, comme les défenseurs de la Russie et de l’esprit russe. Ils nous riraient au nez, du reste, ou prendraient peur si nous venions le leur affirmer. Il est évident qu’ils n’ont senti en eux aucune protestation consciente. Pendant deux siècles, tout au contraire, ils se sont niés eux-mêmes, se jugeant indignes de tout respect ; ils ont même en cela réussi à étonner l’Europe ; mais en fin de compte ce sont eux qui se sont montrés les vrais Russes. C’est ce point de vue tout personnel que j’appelle mon paradoxe.

Bielinsky, par exemple, homme d’une nature passionnément enthousiaste, fut l’un des premiers Russes qui applaudirent aux idées des socialistes européens, alors que ces derniers ne craignaient pas de renier déjà toute la civilisation européenne. Cependant, quand il s’agissait de littérature, il luttait de toutes ses forces contre les tendances slavophiles et persista dans cette lutte jusqu’au bout. Comme il eût été surpris alors, si les Slavophiles lui avaient dit que c’était lui le champion de la vérité russe, du tempérament russe, des principes russes ! Et si on lui avait prouvé que c’était lui le vrai conservateur quand, à un point de vue européen, il se faisait socialiste et révolutionnaire ?… Il en était bien ainsi pourtant.

Disons, pour être juste, qu’il y avait une grande erreur des deux côtés. Les « Occidentaux » russes confondaient peut-être un peu trop la Russie avec l’Europe ; en dénonçant les institutions de l’une ils croyaient, sans doute, que le blâme rejaillirait sur l’autre. Toutefois, la Russie n’était pas l’Europe : elle portait l’uniforme européen et rien de plus. Sous l’uniforme adopté, il y avait un être tout différent. Les « Slavophiles » ne disaient pas autre chose ; ils voulaient démontrer que les « Occidentaux » rêvaient l’assimilation de deux éléments par trop dissemblables et que les conclusions applicables à l’Europe n’avaient aucune chance de s’adapter aux besoins de la Russie, surtout parce que les réformes demandées pour l’Europe existaient depuis longtemps en Russie, au moins en germe, « en puissance », non point sous un déguisement révolutionnaire, mais telles qu’elles avaient été conçues d’après la doctrine du Christ. Ils nous invitaient à étudier la Russie d’abord, à apprendre à la connaître et à ne tirer des conclusions qu’ensuite. Mais qui pouvait alors savoir quelque chose de la Russie ? Il est certain que les « Slavophiles » étaient, sur ce sujet, moins ignorants que les « Occidentaux », mais ils allaient un peu à tâtons, guidés par leur seul instinct, du reste extraordinaire. Ce n’est que depuis vingt ans que nous avons pu apprendre quelque chose de précis sur la Russie, mais il faut bien dire que l’étude ne fait que commencer, car dès que surgit une question générale personne n’est plus du même avis.

Et voici que la question d’Orient reparait ! Serons-nous capables de la résoudre d’une façon qui satisfasse tout le monde ? Et c’est une grande et grave question, — notre question nationale ! Mais pourquoi irais-je chercher la question d’Orient ? Pourquoi aborder, pour l’instant, un problème aussi grave ? Considérons tout simplement des centaines, des milliers d’affaires intérieures d’intérêt journalier, courant. Que d’opinions indécises nous rencontrerons, quelle incompétence de tous côtés !

Voici que l’on prive la Russie de ses forêts : propriétaires et moujiks les détruisent avec acharnement. On les vend pour le dixième de leur valeur, craignant sans doute que les acheteurs se fassent bientôt rares. Nos enfants n’auront pas atteint l’âge d’homme que nos forêts auront diminué des neuf dixièmes. Qu’adviendra-t-il de cela ? Peut-être la ruine. Et allez donc proposer quoi que ce soit pour tâcher d’arrêter la dévastation des forêts ? Vous vous trouverez pris entre ceux qui invoqueront la nécessité d’État et ceux qui se plaindront qu’on veuille attenter aux droits de la propriété. Il y aura là deux camps opposés, et l’on ne sait de quel côté pencheront les libéraux, qui veulent tout résoudre. N’y aura-t-il même pas plus de deux camps ? Le débat risquera de s’éterniser. Quelqu’un appartenant à la fraction libérale encore à la mode a plaisamment affirmé qu’il n’y avait pas de mal sans bien et que si l’on détruit les forêts on y trouvera encore un avantage : à savoir que les punitions corporelles disparaîtront le jour où les tribunaux ruraux ne sauront plus avec quoi fouetter les moujiks et les paysannes coupables. Évidemment, c’est une consolation, mais il est difficile d’être encore bien rassuré. Le jour où nous manquerons de branchettes capables de faire office de verges, nous en importerons de l’étranger. Alors ?…

Voici que les Juifs deviennent propriétaires ruraux. Immédiatement on clame et on écrit de tous côtés que les dits Juifs dévorent la glèbe de la Russie et qu’après avoir dépensé quelques capitaux pour se rendre acquéreurs des terres, ils épuisent ces terres d’un seul coup pour se rémunérer. Je vous conseille de dire la moindre chose à ce sujet ! On criera aussitôt que vous violez le principe de liberté économique et d’égalité de droits civils. Mais de quelle égalité de droits s’agit-il ici ? Il n’y a qu’une application du status in statû du Talmud. La terre ne sera pas seule à être épuisée : le paysan en verra de dures, lui aussi, tombera dans un esclavage bien pire que le précédent, lui qui, délivré des propriétaires terriens russes, tombera sous la coupe de possesseurs autrement dangereux, lesquels se seront déjà mis en goût en suçant le sang du paysan de la Russie occidentale, de personnages qui ne se contentent plus d’acheter des biens et des travailleurs, mais commencent à vouloir pensionner l’opinion libérale, non sans succès. Comment se fait-il que, chez nous, il n’y ait pas un seul groupe d’accord sur la décision à prendre ? Selon moi, cela ne provient pas de notre peu d’intelligence des affaires, mais bien de notre obstinée ignorance de la Russie, de son esprit, de son essence, bien que depuis les démêlés de Biélinsky et des Slavophiles, vingt années se soient écoulées. Pourtant l’étude de la Russie a progressé en ces vingt ans, mais on nous apprend que, dans la même période, le sentiment russe a perdu de sa force. Quelle peut en être la cause ? Mais alors si l’opinion des Slavophiles a semblé triompher à cette époque lointaine rien que par la véhémence de leur sentiment russe, Biélinsky les a bien aidés en leur victoire. Les Slavophiles pourraient donc le considérer comme leur meilleur ami. Je répète qu’il y a eu un grand malentendu entre les deux partis. Ce ne sera donc pas pour rien qu’Apollon Grigoriev aura dit, lui qui avait parfois quelque perspicacité : « Si Bielinsky eût vécu plus longtemps, il eût sûrement adhéré au programme slavophile. » Il y a dans cette phrase une forte idée.


CONCLUSION DE MON PARADOXE


On me dira : Vous voulez donc nous faire croire que chaque Russe qui s’est assimilé aux communards à un point de vue européen, deviendra par cela même un conservateur en Russie ? » Vous allez trop loin : ce serait une exagération que de risquer des conclusions pareilles. Non ! je voulais faire tout simplement observer que même si l’on prenait l’opinion que l’on me prête dans son acception la plus littérale, elle contiendrait encore une parcelle de vérité. J’ai peut-être, inconsciemment, une foi trop grande en un sentiment russe ininterrompu, en la perpétuelle vitalité de l’âme russe. Je veux bien que ce soit une exagération encore, une suite de mon paradoxe ; mais voici la conclusion que je désirais vous soumettre : C’est encore un fait et une conséquence du fait : Nous avons déjà dit que les Russes, dès qu’ils entrent en contact avec l’Europe, se montrent des radicaux d’ « extrême gauche ». Je ne peux pas affirmer que les neuf dixièmes d’entre eux agissent ainsi. Ne chicanons pas sur les proportions. J’insiste seulement sur ce point que les libéraux russes sont beaucoup plus nombreux que les non-libéraux. Non que je nie l’existence de ces derniers. Certains même sont devenus célèbres et leur anti-libéralisme ne se manifestait pas en attaquant la civilisation européenne. Bien, au contraire, ils en étaient si fort entichés qu’ils en venaient à perdre leurs derniers sentiments russes, leur propre personnalité, leur idiome. Ils changeaient au besoin de patrie et s’ils ne prenaient pas une autre nationalité, du moins plusieurs générations d’entre eux résidaient-elles obstinément en Europe. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils devenaient des homme d’extrême droite et de terribles conservateurs tout à fait européanisés.

Quelques-uns abandonnaient leur religion pour se faire catholiques. N’était-ce pas là le fait d’enragés conservateurs d’extrême droite ? Oui, mais conservateurs en Europe, ils ne tardaient pas à nier la Russie, à se transformer en ennemis de la Russie !

Ma conclusion, c’est qu’un Russe ne peut pas devenir un vrai Européen sans se muer en véritable ennemi de son pays d’origine. Est-ce cela qu’espéraient ceux qui ont « percé la fenêtre », est-ce cela qu’ils avaient en vue ?

Nous avons donc deux types d’occidentalisés : l’Européen Bielinsky, lequel en fin de compte fut plutôt, malgré lui, hostile à l’Europe et se révéla suprêmement Russe, et l’Européen Gagarine, un prince de vieille race qui, lorsqu’il s’occidentalisa, jugea nécessaire de devenir non seulement catholique, mais encore jésuite ! Lequel de ces deux hommes s’est montré le meilleur ami de la Russie ? Lequel des deux est vraiment resté Russe ? Cela ne confirme-t-il pas mon paradoxe ? Que disais-je, en effet ? Que ceux des nôtres qui sont socialistes et communards en Europe n’ont absolument rien d’européen et finiront toujours par se montrer plus tard d’excellent Russes et qu’un Russe ne peut se transformer réellement en Européen qu’en cessant absolument d’être Russe. La Russie est donc un pays qui ne ressemble en rien à l’Europe, qui a tort de se moquer des tendances révolutionnaires des Russes. Comment voulez-vous que la Russie se passionne pour une civilisation qu’elle n’a pas faite ?

Elle ne sera pas hostile à cette civilisation pour des raisons de Huns et de Tartares, à cause de son désir de démolir, mais pour des motifs que peu d’entre nous comprennent et que ceux qui les comprennent gardent pour eux. Nous sommes peut-être des révolutionnaires par conservatisme, si l’on peut ainsi dire… Mais j’ai parlé d’un état d’esprit transitoire, et voici que reparait sur la scène l’éternellement insoluble question d’Orient.


III


LA QUESTION D’ORIENT


Grâce à cette question d’Orient, lequel d’entre nous n’a pas connu, ces temps derniers, des sensations extraordinaires ? Quel bruit elle a fait dans les journaux ! Quelle confusion dans telles cervelles, quel cynisme dans telles conversations, quels bons et honnêtes frissons dans tels cœurs, quel vacarme dans tels milieux juifs ! Une seule chose est vraie : il n’y a rien à craindre, bien que tant d’alarmistes s’efforcent de nous épouvanter ; on est même surpris de voir tant de poltrons en Russie. Je crois que beaucoup parmi eux sont des poltrons de parti pris, mais il est sûr qu’ils se sont trompés d’époque. Il n’est même plus temps de trembler pour eux. Les plus fougueux poltrons de parti pris sauront à quel moment s’arrêter et n’exigeront pas le déshonneur de la Russie. Nous ne verrons pas se renouveler l’histoire des ambassadeurs que le Tzar Ivan le Terrible envoya à Étienne Batory, avec la consigne de tout faire pour obtenir la paix, même s’il s’agissait de recevoir des coups. L’opinion publique s’est prononcée : nous ne sommes pas d’humeur à nous laisser battre.

Le prince Milan de Serbie et le prince Nicolas de Montenegro, pleins d’espoir en la Providence et sûrs de leur droit, ont marché contre le Sultan et, quand il lira ces lignes, il se peut bien que le public connaisse déjà la nouvelle d’un grand combat, voire d’une bataille décisive. Les événements vont se précipiter, à présent. La lenteur, les hésitations des grandes puissances, les subterfuges diplomatiques de l’Angleterre refusant d’adhérer aux conclusions de la Conférence de Berlin, la révolte qui a éclaté à Constantinople, l’explosion du fanatisme musulman et enfin cet horrible massacre de soixante mille Bulgares paisibles, vieillards, femmes et enfants, ont rendu la guerre inévitable. Les Slaves sont pleins d’espérance : ils disposent, toutes forces mises en ligne, de près de cent cinquante mille soldats, de troupes régulières pour les trois quarts. Mais l’essentiel, c’est l’esprit des belligérants : tous vont de l’avant, sûrs de la victoire. Chez les Turcs, au contraire, il règne une grande confusion qui ne tarderait pas à se changer en panique aux premiers revers. Si l’Europe n’intervient pas, les Slaves vaincront sûrement. On prétend que l’Europe interviendra mais la politique européenne est, actuellement, assez flottante et irrésolue. Il semble n’y avoir là qu’un désir de retarder les solutions nécessaires et décisives. On veut pourtant que l’alliance des trois grandes puissances orientales se maintienne ; les entrevues personnelles des trois empereurs continuent. L’Angleterre, isolée, cherche des alliés ; les trouvera-t-elle ? C’est problématique. En tout cas si elle en trouve, ce ne sera pas en France. En un mot, l’Europe assiste encore à la lutte des chrétiens contre les musulmans sans s’y mêler… Maintenant, il faudra voir ce qui se passera lors du partage de l’héritage. Mais y aura-t-il seulement un héritage ? En cas de victoire des Slaves, l’Europe permettra-t-elle à ces derniers de jeter carrément « l’homme malade » à bas de son lit ? Il est imprudent de le supposer. N’essayera-t-on pas plutôt de soumettre le valétudinaire à une nouvelle cure ? Il se pourrait alors que l’effort des Slaves victorieux ne fût récompensé qu’assez maigrement. La Serbie est partie en guerre en se fiant à sa propre force, mais elle sait que son sort définitif dépend entièrement de la Russie. Elle n’ignore pas que c’est la Russie qui la tirera d’affaire en cas d’échec ou l’aidera, dans l’hypothèse d’un triomphe, à jouir des fruits de sa victoire. Elle le sait et compte sur la Russie, mais il ne peut lui avoir échappé que toute l’Europe regarde la Russie avec méfiance et que notre situation est assez difficile. Comment la Russie agira-t-elle ? Pour un Russe la réponse ne peut faire l’ombre d’un doute : la Russie agira honnêtement.

Que le premier ministre anglais dénature les faits devant le Parlement et déclare officiellement que le massacre des soixante mille Bulgares est l’œuvre, non pas des Bachi-Bouzouks turcs, mais bien d’autres Slaves ; que tout le Parlement accepte cette explication, c’est possible, mais rien de pareil ne peut se produire en Russie. On me dira : La Russie ne peut aller contre ses propres intérêts ; mais où résident les intérêts de la Russie ? La Russie aura toujours avantage à se sacrifier plutôt que de trahir la justice. La Russie ne peut pas s’écarter de la grande idée qu’elle a toujours jusqu’à présent suivie sans dévier ; cette idée, c’est l’union universelle des Slaves sans violence, sans annexions, rien que pour le bien de l’humanité. Mais la Russie a-t-elle généralement servi ses intérêts véritables ? N’a-t-elle pas souvent travaillé pour autrui avec un désintéressement qui aurait dû étonner l’Europe ? Toutefois, l’Europe ne croira pas à l’abnégation de la Russie. On se figurera que notre pays commet une maladresse ou cache un désir de pêcher en eau trouble. Mais il n’y a pas à s’inquiéter de ce qu’on pensera en Europe. C’est dans l’abnégation de la Russie que résident toute sa force et tout son avenir. Il est seulement fâcheux qu’on la dirige parfois si mal.
IV


L’ENTENDEMENT UTOPIQUE DE L’HISTOIRE


Pendant un siècle et demi, depuis Pierre le Grand, nous n’avons fait qu’essayer de communier avec toutes les civilisations humaines. Nous nous sommes imprégnés de leur histoire, de leur idéal. Nous nous sommes habitués à aimer les Français, les Allemands, tous les peuples, comme s’il se fût agi de frères : les autres ne nous ont jamais aimés et n’ont jamais eu le désir de nous aimer. À l’œuvre de Pierre le Grand, nous avons gagné une largeur de vues que l’on ne retrouve chez aucun peuple ancien ou moderne. La Russie d’avant Pierre était forte, bien qu’elle se fût unifiée lentement, et elle comprenait qu’elle portait en elle une chose précieuse et unique, — l’orthodoxie, — qu’elle était la gardienne de la vérité du Christ, de l’image vraie du Christ qui s’effaçait dans l’esprit de tous les autres peuples. Cette vérité éternelle, dont la Russie était la dépositaire, semblait délivrer sa conscience du souci de toute autre civilisation. On croyait alors, à Moscou, que tout contact avec l’Europe ne pouvait que porter préjudice à l’esprit russe en le pervertissant et dénaturer même l’idée russe et l’orthodoxie au point de pousser la Russie à sa ruine morale. Ainsi la Russie, en se repliant sur elle-même, était sur le point de faire tort à l’humanité entière. Elle semblait résolue à garder pour elle seule son orthodoxie et à fermer ses portes à tout élément étranger comme ces Vieux-Croyants qui ne mangeraient jamais dans de la vaisselle qui aurait servi à un autre être humain et considèrent comme un devoir saint l’obligation de posséder chacun sa tasse et sa cuiller dont aucune autre créature vivante ne peut faire usage. Et ma comparaison est strictement juste.

Dès la réforme de Pierre le Grand, les vues s’élargirent et c’est là toute l’œuvre de Pierre. En quoi consiste cet « élargissement de vues » ? Je ne fais pas allusion à l’instruction ; il n’est pas question davantage d’une renonciation aux principes moraux particuliers qui font la force du peuple russe. Je veux parler de cet amour fraternel que, seuls au milieu des nations, nous portons aujourd’hui aux autres races. Il y a chez nous un besoin d’être utiles à toute l’humanité, parfois même au préjudice de nos intérêts propres. C’est depuis longtemps que nous nous sommes réconciliés avec toutes les civilisations, que nous savons excuser, ce qui est l’idéal propre de chacune, même quand cet idéal est en contradiction avec le nôtre. Nous avons une faculté spéciale qui nous permet de comprendre à fond chaque individualité nationale européenne et de distinguer ce qui peut être vrai dans sa manière de voir particulière, en faisant abstraction des erreurs qui entachent cette vérité. C’est pour nous encore un vrai besoin que d’être avant tout justes et de rechercher partout ladite vérité ! Il y a peut-être là une première application de notre orthodoxie mise au service de l’humanité entière.

L’idée russe moscovite a trouvé sa direction ; c’est ainsi que nous avons conscience de notre importance mondiale, de notre rôle dans notre espèce, et nous ne pouvons pas ne pas reconnaître que ce rôle diffère de celui de toutes les autres races. Ailleurs, chaque individualité nationale ne vit que pour soi-même, tandis que nous voulons devenir les serviteurs de tous dans l’œuvre de l’universelle réconciliation humaine. Je crois qu’il n’y a là rien de honteux, que c’est assez grand, au contraire. Qui veut être plus haut que tous dans le royaume de Dieu saura se faire le serviteur de tous.

Après Pierre le Grand, le premier acte de notre rôle devait naturellement aboutir à l’union de tout le monde slave sous l’aile de la Russie. Cette alliance ne devait pas venir de la force, car notre but n’était aucunement de détruire les personnalités nationales slaves au profit de la Russie, mais bien de les remettre debout pour le plus grand bien de l’Europe et de l’humanité, en leur permettant de prendre un peu de repos après leurs souffrances séculaires. Il fallait faire un faisceau de toutes ces forces et apporter ainsi notre obole au trésor de l’humanité. Oh ! on peut se moquer de toutes nos « vieilles rêveries » au sujet de la prédestination de la race russe, mais dites-moi si les Russes n’ont pas toujours désiré la résurrection de toutes les nationalités slaves, et pas le moins du monde dans l’intention d’accroître la puissance politique de la Russie, comme l’Europe nous en soupçonne ? Ces vieilles rêveries ne s’excusent-elles pas alors d’elles-mêmes ? C’est en vertu de la même idée que nous affirmons que Constantinople, tôt ou tard, doit être à nous.

Quel sourire ironique se dessinerait sur les lèvres autrichiennes et anglaises si on nous entendait, après toutes ces rêveries, exprimer un vœu aussi pratique ! Ah ! ce ne serait donc pas faire une annexion que s’adjoindre Constantinople et son port de la Corne-d’Or, le premier point stratégique du monde ?

Oui, Constantinople et la Corne-d’Or seront à nous, mais non par la violence. L’événement arrivera de lui-même, parce qu’il doit arriver ; et l’heure en est proche, comme on peut s’en apercevoir déjà. On dirait que la Nature elle-même le veut.

On croit, en Europe, à un « testament de Pierre le Grand ». Ce n’est qu’un papier apocryphe fabriqué par des Polonais. Si Pierre, au lieu de fonder Pétersbourg, avait eu réellement l’idée de s’emparer de Constantinople, il n’aurait pas manqué de forces pour vaincre le Sultan. S’il ne tenta rien de ce côté, ce fut parce que l’entreprise était encore inopportune, pouvait même causer la ruine de la Russie.

Si, dans le Pétersbourg finnois, nous n’avons pu échapper à l’influence des Allemands, voisins utiles certes, mais qui paralysaient fortement le développement russe, comment aurions-nous pu, dans Constantinople, alors encore puissante par la civilisation, résister à l’ascendant des Grecs qui avaient bien plus d’affinités avec nous que les Allemands, lesquels ne nous ressemblent en rien ? Ces Grecs étaient nombreux, insinuants, flatteurs, auraient su entourer le trône, seraient devenus instruits et même savants bien avant les Russes et n’auraient pas manqué de charmer Pierre lui-même, n’eût-ce été que par leur connaissance de tout ce qui touchait à la marine. Oui, Pierre eût été séduit, comme sans doute, aussi ses premiers successeurs. Les Grecs eussent accaparé politiquement la Russie, ils l’eussent fait dévier vers les chemins d’Asie, vers des horizons fermés, et la Russie en eût souffert à tous les points de vue. Le puissant Grand-Russe fût demeuré abandonné dans son Nord lugubre et neigeux et eût peut-être fini par se séparer de Byzance régénérée. Tout le sud de la Russie eût été submergé sous le flot grec. L’orthodoxie même aurait pu se scinder en deux églises. Il y eût eu deux monde distincts : Constantinople revivifiée et le vieux monde russe. En un mot, l’entreprise était au plus haut degré intempestive. Maintenant, les circonstances sont tout autres.

Aujourd’hui, la Russie a été longtemps en contact avec l’Europe. Elle s’est instruite, et l’essentiel c’est qu’elle est consciente de sa force et a compris où cette force résidait. Elle sait que Constantinople doit être à nous, mais non plus pour jouer le rôle de capitale de la Russie. Il y a deux cents ans, s’il en eût fait la conquête, Pierre n’eût pu faire autrement que d’y transporter le siège de son empire, ce qui eût été désastreux, parce que Constantinople n’est pas en Russie et ne peut pas se russifier. Aujourd’hui, Constantinople peut devenir nôtre, pas plus qu’autrefois comme capitale de la Russie, mais comme capitale du Panslavisme, ainsi que tant de gens le rêvent. Le Panslavisme sans la Russie s’épuisera dans sa lutte contre les Grecs, et il est de toute impossibilité que les Grecs, à l’heure qu’il est, héritent de Constantinople. Ce serait une acquisition disproportionnée, hors de tout rapport avec leur importance ethnique. Avec la Russie à la tête du Panslavisme, tout change, mais les résultats seront-ils bons ? Telle est la question. Ne serai-ce pas, — faite sur les Slaves, — une conquête politique dont nous n’avons nullement besoin ? Au nom de quel droit moral la Russie pourrait-elle demander Constantinople ? Au nom de quel principe supérieur lui serait-il loisible de l’exiger de l’Europe ? Mais au nom de sa situation de gardienne de l’orthodoxie ! Voilà le rôle auquel elle est prédestinée, rôle symbolisé par l’aigle constantinopolitain à deux têtes qui figure sur les armes de la Russie. Il n’y a rien là qui menace les différents peuples slaves dans leur indépendance ; rien qui menace les Grecs ; en un mot, aucune des nations orthodoxes. La Russie est leur protectrice naturelle à toutes, mais non leur maîtresse. Si elle devenait un jour leur souveraine, ce ne serait que par leur acclamation et ses nations conserveraient encore, avec une certaine indépendance, tout ce qui a fait leur personnalité. Si bien qu’à une telle alliance pourraient, plus tard, adhérer tous les peuples slaves non orthodoxes qui verraient à quel point leur liberté serait respectée sous la tutelle russe, éviteraient ainsi les luttes intestines où ils s’épuiseraient sûrement au cas où ils s’affranchiraient autrement des Turcs ou des Européens occidentaux, leurs maîtres actuels.

« Pourquoi jouer sur les mots ? » m’objectera-t-on encore. « Qu’est-ce que cette foi orthodoxe qui aurait seule le privilège d’unifier les peuples ? Et n’entendez-vous former qu’une confédération dans le genre de celle des États-Unis d’Amérique ? Je répondrai : Non ! Ce ne sera pas seulement une union politique, et son but ne sera pas un but de conquête et de violence comme on se le figure en Europe. Il ne s’agira pas non plus d’une sorte de christianisme officiel auquel personne ne croit déjà plus, en dehors des gens de la plus basse classe. Non ! ce christianisme sera une nouvelle élévation de la Croix du Christ et une résurrection de la vraie parole du Christ. Ce sera une leçon pour les puissants de ce monde, dont l’ironie a toujours triomphé, dédaigneuse des velléités de réconciliation humaine, incapable de comprendre que l’on puisse réellement croire en la fraternité des hommes, — en une union basée sur le principe que l’aide de chacun est due à toute l’humanité, — en la rénovation et la régénération de tous les êtres de notre espèce revenus enfin à la vraie morale du Christ. Et si l’on veut voir là une simple « utopie », je réclame ma part des railleries et demande tout la premier à être traité d’utopiste. — Mais, me dira-t-on de nouveau, n’est-ce pas déjà une utopie que d’aller se figurer que l’Europe permettra à la Russie de se mettre à la tête des Slaves pour entrer dans Constantinople ? Croyez-vous que ce ne soit qu’un rêve ? Sans parler de ce fait que la Russie est forte (et peut-être beaucoup plus qu’elle ne l’imagine elle-même), n’avons-nous pas vu l’hégémonie européenne passer d’une puissance à une autre dans ces dix dernières années, l’une de ces puissances cruellement éprouvée, et l’autre transformée en un formidable empire ? S’il en a été ainsi, qui peut prédire la solution de la question d’Orient ? Comment désespérer après cela du réveil et de l’union des Slaves ? Qui peut se vanter de connaître les voies divines ?

V


ENCORE AU SUJET DES FEMMES


Presque tous les journaux sont déjà revenus à des sentiments de sympathie pour les Serbes et les Monténégrins. Dans la société aussi bien que dans le peuple, on s’enthousiasme à la nouvelle de leurs succès. Mais les slaves ont encore besoin de secours. On sait de façon assez sûre que les Autrichiens et les Anglais aident les Turcs en sous-main. On leur fournit de l’argent, des armes, des obus, voire des hommes. L’armée turque contient une foule d’officiers étrangers. La puissante flotte anglaise ne bouge pas des eaux de Constantinople — pour des raisons politiques. L’Autriche a déjà une armée immense toute prête, — prête à toute éventualité. La presse autrichienne fulmine contre les Serbes révoltés et… la Russie. Il est certain que si l’Europe est peu favorablement disposée envers les Slaves, cela vient de ce que les Russes, aussi, sont des Slaves. Autrement les journaux autrichiens ne s’inquiéteraient pas tant des Slaves, quantité négligeable auprès de leurs forces militaires, et ne les auraient pas comparés aux Piémontais.

C’est pour cela que la société russe doit encore secourir les Slaves ; il faut de l’argent. Le général Tschernaïev a déjà fait savoir à Pétersbourg que l’état sanitaire est médiocre dans l’armée serbe ; de plus, il y a pénurie de médecins ; les blessés sont mal soignés. À Moscou le Comité slave a fait un appel énergique à la Russie et a assisté au grand complet à la cérémonie religieuse célébrée à l’église serbe pour prier le ciel d’accorder la victoire aux armes serbes et monténégrines. À Pétersbourg les manifestations publiques recommencent en même temps que les souscriptions. Le mouvement prend de l’extension, bien que nous soyons en pleine morte-saison d’été.

Je croyais avoir fini mon carnet : j’en corrigeais déjà les épreuves, quand une jeune fille sonna à ma porte. Elle venait de préparer un examen assez difficile. Elle appartient à une famille plutôt riche, n’a donc pas d’inquiétudes d’avenir, mais se préoccupe fort de son développement intellectuel. Elle venait chez moi pour me demander conseil. Que devait-elle lire ? Sur quel point devait-elle diriger ses études ? Quand elle me visitait, elle demeurait peu de temps, ne me parlait que de ce qui la concernait spécialement, avec modestie et confiance. Il était impossible de ne pas deviner en elle un caractère des plus énergiques et des plus décidés, et je n’ai pas été trompé par sa timidité apparente.

Cette fois elle entra et dit sans préambule : « On a besoin de garde-malades en Serbie. J’ai pris la résolution d’aller soigner, là-bas, les blessés. Qu’en pensez-vous ? » Elle me regarda avec une sorte de confusion, mais je lus clairement dans ses yeux que sa décision était prise et bien prise. Elle n’avait besoin que de quelques paroles réconfortantes. Je ne suivrai pas notre causerie dans tous ses détails : l’anonymat de mon interlocutrice pourrait ainsi être trahi par quelque trait particulier ; je ne donne que l’essentiel.

Je fus pris de pitié pour elle : elle est si jeune ! Lui faire peur en lui parlant des horreurs de la guerre, du typhus dans les hôpitaux, je n’avais pas à y songer : c’eût été jeter de l’huile sur le feu. Elle était enflammée du désir de se sacrifier, d’accomplir une bonne œuvre. Il n’y avait là aucun enivrement de soi-même, aucune vanité. Elle ne voulait que « soigner les blessés, être utile ».

— Mais vous ne savez pas soigner des blessés.

— Pardon, je me suis déjà renseigner ; j’ai été au Comité. On a deux semaines pour faire son apprentissage ; en arrivant j’apprendrai comme une autre.

— Écoutez, lui dis-je, je ne veux pas vous effrayer, vous dissuader, mais réfléchissez à mes paroles. Vous n’avez pas été élevée dans un milieu qui vous préparât à ce que vous voulez accomplir. Vous n’avez vu que des gens du monde et dans des circonstances où ils n’enfreignaient jamais les lois du « bon ton ». Mais ces mêmes hommes, à la guerre, entassés dans un petit espace, excités, tourmentés, surmenés, deviennent tout différents. Supposer que vous avez passé une nuit entière auprès des malades. Vous ne tenez plus debout, et voici que le médecin, un homme excellent, mais éreinté lui-même, un homme qui vient de couper des bras et des jambes, se tourne tout à coup de votre côté et vous dit : « À quoi servez-vous ici ? Vous ne fichez rien ! Vous avez pris un engagement, il faut le remplir… etc… » Cela ne vous sera-t-il pas pénible à supporter ?… Et pourtant, il faut prévoir le cas… Et je ne prends qu’un exemple insignifiant. La réalité est parfois cruellement inattendue. Enfin si ferme que vous soyez, ne craignez-vous pas d’être un jour ou l’autre inférieure à votre tâche ? Et si vous vous évanouissez devant telle mort horrible, telle blessure, telle amputation ? Ces accidents-là sont involontaires.

— Si un médecin me dit que je ne sers à rien, je saurai comprendre qu’il est irrité et fatigué ; il me suffira d’être certaine que je ne suis pas coupable et que j’ai fait tout le possible.

— Mais comment pouvez-vous répondre ainsi de vous, étant si jeune ?

— Pourquoi voulez-vous que je sois si jeune que ça ! J’ai déjà dix-huit ans. Je ne suis plus une gamine !

En un mot elle fut inébranlable. Si je l’avais vue seulement attristée, je lui aurais refusé tout approbation.

— Eh bien ! lui dis-je à la fin, que Dieu vous conduise. Mais promettez, quand tout sera fini, de revenir au plus vite !

— Oh ! naturellement ! Et mon examen ? On ne le passera pas pour moi !

Elle est partie là-dessus, avec un visage rayonnant et dans une semaine elle sera là-bas !

Dans l’article sur « George Sand » j’ai écrit déjà quelques mots sur ces caractères de jeunes filles qui me passionnaient si fort dans les romans du grand écrivain. Eh bien ! je retrouve en celle dont je viens de parler la même nature droite, honnête, inexpérimentée certes, mais armée de cette fière chasteté que rien ne peut salir, pas même le contact avec le vice. Il y a, chez elle, un vrai besoin de sacrifice et la conviction que le devoir de chacun de nous est de réaliser tout de suite un peu de ce bien que l’on attend de tous les hommes. Il est vrai que cette conviction n’existe, en général, malheureusement, que dans des âmes juvéniles très innocentes. L’essentiel est, comme je le répète, que l’on ne trouverait en elle ni présomption ni fierté du sacrifice accompli, mais uniquement la passion de bien faire.

Après son départ, je songeai involontairement que nous avons le devoir d’insister pour que la femme n’ait plus rien à désirer au point de vue de l’instruction supérieure, car la femme aujourd’hui réclame et mérite sa part dans l’œuvre commune. Je pense que les pères et les mères devraient faire l’impossible pour obtenir ce résultat, s’ils aimaient vraiment leurs enfants. Seule, en effet, la science supérieure a, en elle, assez de charme et de force pour apaiser l’inquiétude qui se révèle maintenant chez nos femmes. La science peut seule répondre aux questions qui les troublent, raffermir leurs esprits, prendre la direction de leur imagination un peu vagabonde.

Quant à arrêter cette jeune fille, non seulement je ne l’ai pas pu, mais j’ai songé qu’elle tirerait peut-être un profit de son voyage. Ce n’est pas au monde livresque qu’elle va avoir affaire ; c’est la vie vraie qui l’attend, l’unique source de réelle expérience. Sa pensée et ses opinions vont s’élargir. Elle aura plus tard un cher et beau souvenir qui durera autant qu’elle-même. Elle apprendra à aimer la vie. Ce n’est pas elle qui se lassera de l’existence sans avoir vécu, comme cette malheureuse Pissareva dont j’ai parlé ailleurs.

JUILLET-AOÛT




I


LE DÉPART À L’ÉTRANGER. LES RUSSES EN WAGON


Depuis deux mois je ne me suis pas entretenu avec mes lecteurs. Après la publication du numéro de juin, j’ai pris le chemin de fer pour me rendre à Ems. Je n’y ai pas été pour me reposer, mais bien pour faire ce que l’on fait à Ems. Décidément tout ceci est trop personnel, mais il m’arrive d’écrire mon « carnet », non seulement pour mes lecteurs, mais aussi pour moi-même. C’est pourquoi, sans doute, on y peut trouver tant de choses qui peuvent paraître incohérentes, tant de pensées à moi familières qui, conçues après de longues réflexions, me paraissent naturelles et logiques, mais surprennent le lecteur, qui ne leur voit de liaison ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Mais comment ne parlerais-je pas de mon départ pour l’étranger ?

Certes, si cela ne dépendait que de moi, je préférerais me rendre dans le sud de la Russie, où :


Avec sa largesse coutumière,
Le sol, pour un travail facile,
Rend au centuple, au laboureur,
Ce qu’il a semé dans les champs féconds.


Mais il paraît que les choses ne se passent plus là comme au temps où le poète rêvait du pays. Ce n’est qu’après un travail très pénible que le laboureur récolte ce qu’il a semé, et la moisson ne donne plus cent pour un !

À ce propos je viens de lire un article dans la Moskovskia Wiedomosti. Il s’agissait de la Crimée et du dépeuplement de ce pays. La Moskovskia Wiedomosti exprime cette pensée que je trouve insolente : « Il n’y a pas lieu de plaindre les Tartares qui s’expatrient. Qu’ils s’en aillent et il sera bien mieux de coloniser la Crimée à l’aide de colons russes. » Je suis choqué de l’insolence de cette pensée. La Moskovskia Wiedomosti avance comme un fait avéré que les Tartares criméens ont démontré leur incapacité comme cultivateurs et que les Russes, — les Russes du sud, s’il vous plait, — montreront une science agronomique bien supérieure. Ils en donnent comme preuve l’état actuel des terres du Caucase. — En tout cas, si les Russes ne viennent pas occuper les terrains vacants, les Juifs se jetteront sur la Crimée et la ruineront en un rien de temps.


_____


Le trajet de Pétersbourg à Berlin est long. Il dure près de quarante-huit heures. Aussi, ai-je pris avec moi quelques brochures et journaux. Je n’aime pas causer en wagon, — en Russie, — c’est une faiblesse que j’avoue. À l’étranger il en va tout autrement.

Si un Russe entame avec vous une conversation en wagon, il débutera toujours sur un ton confidentiel, amical, mais bientôt vous verrez naître en lui une méfiance qui ne tardera pas à se manifester ouvertement par quelque raillerie caustique ou même une grossièreté, quelle que soit l’éducation de votre interlocuteur. Il n’existe pas d’homme plus prêt que le Russe à répéter : « Je me moque de ce que l’on pensera de moi », et il n’y a pas d’être au monde qui tremble à ce point devant l’opinion générale. Cela provient d’un manque de respect envers soi-même que l’on retrouve chez presque tous les Russes, même s’ils sont d’une présomption et d’une vanité sans bornes. Il est pénible de rencontrer un Russe en wagon ou à l’étranger. Et pourtant la conversation commencera presque toujours ainsi : « Vous êtes Russe ! quel plaisir de rencontrer un compatriote loin de chez soi ! » Mais n’ajoutez pas foi à ce ton aimable. Au bout d’un instant, le compatriote sourit encore, mais vous soupçonne déjà d’on ne sait quelles intentions de raillerie peut-être méritée. Il aura tout de suite besoin de mentir pour se relever dans votre opinion. Dès ses premières phrases, il laissera négligemment tomber qu’il a récemment rencontré un tel ou un tel ; il s’agira toujours de quelque personnage haut coté de la société russe. Il parlera de cette illustration, non seulement comme d’un ami à lui, mais aussi comme d’un homme avec lequel vous ne pouvez manquer d’être en relations. Si vous déclarez ne pas connaître le phénix en question, votre interlocuteur s’en offensera ; il vous accusera en lui-même d’avoir pensé qu’il se vantait en prétendant connaître le personnage mentionné. La conversation s’arrêtera court, et le compatriote se détournera brusquement de vous. Au besoin, il se mettra à causer, non sans affectation, avec le boulanger allemand placé vis-à-vis de lui. La nuit, il s’étendra sur les coussins, ses pieds vous touchant presque, et au bout du trajet, il descendra de wagon sans vous avoir même adressé un signe de tête. Les plus ombrageux de tous sont les généraux russes. Ils ont peur, dès l’abord, que, — vous croyant avec eux sur un pied d’égalité parce que vous êtes à l’étranger, — vous ne vous avisiez de leur parler autrement qu’il ne convient avec des hauts gradés de leur importance. Aussi, dès leur entrée dans le wagon, se réfugient-ils dans une dignité sévère, marmoréenne et glaciale. Tant mieux, d’ailleurs : ils ne dérangeront ainsi personne. En tout cas, le mieux est d’être armé d’un livre ou d’une brochure contre la loquacité de la plupart des Russes. Vous avez l’air de dire : « Je lis ; laissez-moi en paix. »

II


DU CARACTÈRE GUERRIER DES ALLEMANDS


Dès que nous fûmes entrés en Allemagne, les six Allemands de notre compartiment se mirent à parler de la guerre et de la Russie. Je fus intéressé par leur conversation. Ce n’étaient pas des Allemands des hautes classes : il n’y avait là, certes, ni un·« baron », ni même un officier. Ils parlaient des forces militaires de la Russie. Avec une hautaine tranquillité, ils décrétaient que jamais notre pays n’avait été plus faible au point de vue des armements. Un solide Germain qui arrivait de Pétersbourg déclara du ton le plus capable que nous n’avions guère plus de 270.000 fusils à tir rapide ; que le reste du matériel consistait en vieux flingots retapés. Il n’y avait de préparé, selon lui, que soixante millions de cartouches, c’est-à-dire que chaque soldat ne pourrait tirer plus de soixante coups de feu, l’effectif étant d’un million d’hommes. De plus, les cartouches étaient mal faites. Quelques mots que j’avais échangés avec le conducteur du train leur avait fait supposer que j’étais incapable de comprendre l’allemand. Mais si je parle très mal cette langue, je l’entends assez bien. Au bout d’un certain temps, je crus de « mon devoir patriotique » de riposter que tous leurs renseignements étaient inexacts. Ils m’écoutèrent poliment et m’aidèrent même à m’exprimer quand je ne trouvais pas un mot. Ils ne me firent aucun objection, sourirent même avec indulgence, convaincus qu’un Russe devait toujours se faire quelques illusions, et je suis sûr qu’ils ne changèrent pas d’avis.

En 1871, ils n’étaient pas aussi courtois. Je vis le retour de l’armée saxonne à Dresde. On avait organisé une entrée triomphale et des ovations. Il fallait voir le défilé ! Toute la vanité allemande, cette vanité qui rend si désagréable une race d’ailleurs de premier ordre, se donna alors carrière. Et depuis cette entrée trop triomphale, la population de la ville ne perdit aucune occasion de blesser par des propos les nombreux Russes qui se trouvaient alors à Dresde. Même dans les boutiques où ils venaient faire leurs emplettes, on ne leur ménageait pas les prédictions désagréables : « Voilà que nous en avons fini avec les Français, leur disait-on. À votre tour, maintenant ! » Nous fûmes victimes d’une inconcevable animosité subite et imprévue. Cela me parut étonnant, bien que je fusse habitué à entendre, à Moscou même, les Allemands répéter à tout bout de champ qu’ils détestaient les Russes.

Une dame russe, la comtesse K…, qui vivait alors à Dresde, s’était assise dans l’un des endroits assignés au public pour assister à la rentrée des troupes. Derrière elle, quelques Allemands enthousiastes se mirent à injurier furieusement la Russie : « Je me retournai, me dit-elle, et leur rendis la monnaie de leur pièce en employant des mots violents, des mots « peuple ». Les insulteurs se turent. Les Allemands sont extrêmement polis avec les dames, mais avec un homme, les choses ne se fûssent pas passées de la même manière. À la même époque, des bandes d’Allemands ivres parcoururent les rues de Pétersbourg et cherchèrent querelle à nos soldats ; tout cela par « patriotisme ».

Les journaux allemands mènent actuellement une campagne féroce contre la Russie qui veut, affirment-ils, s’emparer de l’Orient et, forte de son alliance avec tous les Slaves, se jeter sur la civilisation européenne pour la détruire. Le Golos, dans l’un de ses articles, a fait remarquer que ces provocations furibondes se produisent justement au lendemain des entrevues amicales des trois empereurs, et que c’est au moins bizarre.


III


LE DERNIER MOT DE LA CIVILISATION


Oui, l’Europe va assister à de graves événements. La question d’Orient croît, grossit, déborde, envahit tout. Aucune volonté de sagesse, de prudence, ne pourra tenir bon contre le courant. Mais ce qui est très grave encore, c’est l’état d’esprit de l’Europe ou, pour mieux dire, de ses principaux représentants. Toutes ces nations, qui ont détruit l’esclavage, aboli la traite des noirs, abattu le despotisme chez elles, proclame les droits de l’humanité, activé le progrès de la science, élargi et embelli nos âmes par l’Art, promis dans un avenir prochain le règne de la Justice et de la Vérité, toutes ces nations refusent de s’intéresser au sort de malheureux chrétiens que l’on massacre comme des bêtes nuisibles. Les gémissements des infortunés qu’on égorge ennuient l’Europe. Quel spectacle, pourtant, voyons-nous aujourd’hui en Orient ! On viole les sœurs sous les yeux de leurs frères mourants ; devant les mères on lance en l’air des enfants qui retombent sur des pointes de baïonnettes ; on ruine des villages, on saccage des églises. Les hordes sauvages des Musulmans, ennemis de notre civilisation, opèrent une destruction systématique. Il ne s’agit pas d’épisodes isolés : nous sommes en présence de la méthode guerrière d’un grand empire. Les troupes de brigands en uniforme agissent d’après les ordres des ministres, de l’État, du Sultan lui-même. L’Europe chrétienne et civilisée regarde massacrer les chrétiens et semble dire avec impatience : « Aura-t-on bientôt fini d’écraser tous ces insectes ? » Parfois elle se détourne, ne veut plus voir et crie alors à l’exagération et au mensonge. « Ne comprenez-vous pas que ces soixante mille Bulgares se sont tués eux-mêmes pour créer des embarras aux Turcs ! » dirait-elle presque. Et elle affirme : « Tout cela c’est la faute de la Russie ! » Cette Russie, à leurs yeux, deviendra trop forte. Elle va s’emparer de l’Orient, de Constantinople, de la Méditerranée, des ports, du commerce. Après cela, elle tombera sur l’Europe comme une horde barbare et détruira la civilisation, — cette même civilisation qui permet tant d’atrocités. C’est le refrain de l’Angleterre et de l’Allemagne qui, du reste, ne croient pas à un seul mot de leur chanson. Car, enfin, y a-t-il un seul homme instruit et sensé, en Europe, qui se figure que la Russie va détruire la civilisation ? Qu’ils ne croient pas à notre désintéressement et nous prêtent mille mauvaises intentions, c’est compréhensible. Mais je n’admets pas qu’ils nous croient plus forts que toute l’Europe coalisée. La Russie n’est immensément forte que chez elle, quand elle défend son territoire ; mais, si elle attaquait, elle serait quatre fois plus faible que les assaillis.

On le sait très bien, mais on continue à égarer l’opinion, à cause de la méfiance de quelques cupides marchands anglais. Mais ceux-là, même, n’ignorent pas que la Russie est incapable de démolir leur industrie, de ruiner leur commerce, ou qu’il faudra des siècles pour cela. Mais la moindre augmentation dans le commerce d’un autre pays, le moindre développement que prend une marine causent en Angleterre des paniques sans nom.

Quant aux Allemands, pourquoi leur presse pousse-t-elle des cris de terreur ? Ah ! parce qu’ils ont justement derrière eux la Russie, qui les a empêchés de profiter de circonstances favorables pour achever la France, pour faire disparaitre une bonne fois ce nom qui les empêche encore de dormir tranquilles. « La Russie nous gêne, pensent-ils. Il faut l’enfermer dans ses vraies limites, mais comment y arriver, si la France est toujours vivante ? » — La Russie est coupable d’être la Russie, les Russes d’être Russes, d’être Slaves ; elle a la haine de l’Europe, cette race de Slaves, d’esclaves. Il y en a pas mal chez nous de ces esclaves ; ils pourraient se révolter !

Dix-huit siècles de civilisation deviennent une niaiserie quand on inquiète ces grandes puissances. L’horrible, c’est que c’est là le dernier mot de la civilisation.

Ne venez pas nous dire qu’en Europe, même en Angleterre, on s’est ému çà et là du sort des chrétiens d’Orient, qu’il y a même eu des souscriptions. Ce sont des cas isolés qui démontrent combien les rares gens bien intentionnés sont, en Europe, impuissants contre les États. Un homme de bonne foi qui voudrait comprendre serait bien perplexe : « Où donc est la vérité, se dirait-il. Est-il possible que le monde soit encore si loin d’elle ? Quand donc finira la haine ? Quand donc tous les hommes n’auront-ils qu’une seule volonté ? La Vérité sera-t-elle jamais assez forte pour vaincre ? Où est la fraternité humaine ? Ne sont-ce là que de vains mots d’idéalistes, de poètes ? Est-il vrai que le Juif règne de nouveau ou, pour mieux dire, qu’il n’ait jamais cesser de régner ? »


IV


LES ALLEMANDS ET LE TRAVAIL. L’ESPRIT ALLEMAND


Ems est une station brillante et à la mode. On y vient du monde entier. Ses sources attirent surtout les malades atteints d’affections des voies respiratoires, et beaucoup de gens y font des cures avec un résultat satisfaisant. L’été, on y peut rencontrer jusqu’à quinze mille visiteurs, presque tous évidemment gens riches ou ayant largement les moyens de se soigner. Toutefois, il y a aussi des pauvres qui viennent ici chercher la guérison, quelquefois à pied. On en compte environ une centaine ; tous n’arrivent pas à pied, bien entendu ; il y en a qui prennent le chemin de fer.

J’ai été très intéressé par les wagons de quatrième classe construits pour les lignes allemandes. Pendant un arrêt du train, j’ai prié le conducteur (presque tous les conducteurs allemands sont très aimables pour les voyageurs), de me faire voir un wagon de quatrième classe. Il m’a montré une voiture sans la moindre banquette ; rien que les parois et le plancher :

— Où s’assoient-ils, vos voyageurs de quatrième classe ? Sur le plancher ?

— Naturellement, si ça leur fait plaisir.

— Combien de places contiennent vos wagons ?

— Vingt-cinq.

En calculant l’espace dont pouvait disposer chacun des vingt-cinq voyageurs, j’ai conclu que tous devaient rester debout, et encore, les épaules se touchant. S’ils sont au complet, il est évident qu’ils sont forcés de conserver leur bagage à la main. Maintenant, sans doute, n’ont-ils que de petits paquets.

J’ai fait part de mes réflexions au conducteur, qui m’a répondu : « Oui, mais le prix n’est que la moitié de celui de la troisième classe. C’est déjà un grand bienfait pour les pauvres ! »

On me dit que ces pauvres peuvent non seulement faire gratuitement leur cure, mais qu’ils sont encore nourris et logés, je ne me rappelle plus par qui.

Dès que vous êtes installé à Ems, dans une chambre d’hôtel, depuis deux ou trois jours, deux messieurs d’aspect doux et modeste vous rendent visite, porteurs de petits livres de souscriptions. L’un d’eux reçoit des offrandes pour les malades indigents. Sur son livre figure un avis imprimé des docteurs d’Ems, vous exhortant à vous souvenir des pauvres. Vous donnez votre obole suivant vos moyens et inscrivez votre nom sur le carnet. J’ai parcouru les listes de souscripteurs et j’ai été frappé de leur manque de prodigalité. Un demi-mark, un mark, pas souvent trois marks, très rarement cinq marks.

— Combien pouvez-vous rassembler d’argent dans la saison ? demandai-je.

— Jusqu’à mille thalers, Mein Herr, mais c’est encore bien peu en comparaison de ce dont nous aurions besoin pour cent personnes environ que nous entretenons complètement. »

En effet, c’est peu, mille thalers : c’est trois mille marks. S’il vient 15.000 visiteurs aux eaux, il est évident qu’il y en a qui ne donnent rien et mettent le collecteur à la porte (comme je l’ai vu par la suite). Cependant le public est brillant, très brillant. Entrez dans le pavillon où l’on boit les eaux, à l’heure de la cure, et regardez cette foule qui écoute l’orchestre.

… À ce propos, j’ai lu ces temps-ci, dans les journaux que les Russes avaient souscrit très peu d’argent pour les Slaves révoltés, en comparaison de ce que l’Europe avait offert. On parlait surtout de l’Autriche qui, à elle seule, avait versé plusieurs (!) millions de gulden pour l’entretien des familles des insurgés (des milliers de ces familles se sont réfugiées sur le territoire autrichien.) L’Angleterre et même la France et l’Italie se seraient montrées beaucoup plus généreuses que nous. Franchement, je ne crois pas à tant d’empressement de la part des nations européennes. Pour ce qui est de l’Angleterre, surtout, je serais curieux de connaître le chiffre véritable de ses souscriptions. Il paraît que personne n’en sait rien. Quant à l’Autriche, qui, dès le commencement des hostilités, a conçu le dessein de s’emparer de la Bosnie (ce dont on commence à parler dans le monde diplomatique), elle a souscrit avec désintéressement en vue de son intérêt futur, et son offrande n’a été nullement nationale, mais bien officielle. Du reste, elle a souscrit, mais sur le papier ; j’aimerai savoir que l’on recueillera de ce côté.

On quête aussi à Ems pour les « blœdige Kinder », c’est-à-dire les enfants idiots. Il y a ici un hôpital pour eux. Naturellement ce n’est pas Ems qui fournit tous ces petits malheureux ; il serait honteux pour une si petite ville de produire tant d’idiots. On dit que l’établissement est subventionné, mais de façon insuffisante, si bien qu’il faut recourir aux dons particuliers. Un monsieur splendidement décoratif ou une dame opulente recouvrent ici la santé et laissent, est-ce bien par reconnaissance, deux ou trois marks pour de pauvres enfants privés d’intelligence. De temps à autre, très rarement, étincelle sur le livre de souscriptions la somme de dix marks.

Le quêteur me dit pouvoir recueillir jusqu’à 1.500 thalers par saison, « mais auparavant, dit-il, le résultat était meilleur, on donnait plus ». Dans le livre, une souscription m’a sauté aux yeux : cinq pfennigs (un sou). Ce don est précédé d’un nom quelconque. Cela m’a rappelé ce conseiller d’État russe qui avait offert cinq kopeks pour le monument de Lermontov et signé son nom sur la liste.

Depuis mon premier séjour à Ems (il y a deux ans de cela), une circonstance m’a vivement intéressé. Les deux sources les plus en vogue sont la Kraenchen et la Kesselbrunnen. Au-dessus des sources on a construit une maison, et le public est séparé de ses sources par une balustrade. Derrière la balustrade, quelques jeunes filles se trouvent debout, trois près de chaque source. Elles sont aimables, avenantes et gentiment habillées. Vous leur passez votre verre et elles y versent l’eau. Pendant deux heures, chaque matin, des milliers de malades défilent devant la balustrade ; chacun boit deux, trois, quatre verres d’eau, ce qu’on lui a ordonné de prendre. La même chose se reproduit le soir. Mais c’est peu que tout se passe méthodiquement, en bon ordre, sans que le malade attende jamais ; le plus étonnant est que ces jeunes filles possèdent une mémoire que je ne puis croire que surnaturelle. Vous leur direz le jour de votre arrivée : « Je bois tant d’onces de Kraenchen, par exemple, et tant de lait. » Après cela, pendant tout le mois de votre cure, elles ne se tromperont pas une fois. Elles vous reconnaîtront parfaitement dans la foule et se rappelleront votre dose en vous voyant. De plus, elles prendront souvent six ou sept verres à la fois, verseront dedans ce qu’il faut en un quart de minute et distribueront à chacun son récipient sans erreur. Elles se rappellent que ce verre-ci est le vôtre, que vous prenez tant d’onces d’eau, tant d’onces de lait et que vous absorbez deux, trois ou quatre verres. Jamais une méprise ! Pour moi cela demeure un mystère. Une habitude de ce travail, contractée dès l’enfance, peut-elle seule produire ce que j’appellerai une victoire sur le travail ?

La somme de travail que peut fournir une Allemande, a de quoi, du reste, stupéfier un Russe. Passez un mois à l’hôtel (et ici chaque maison est un hôtel), et vous admirerez comme moi l’activité invraisemblable des bonnes. Dans l’établissement où j’ai pris pension, il y a douze logements, tous occupés, quelques-uns par des familles entières. Pour servir tout ce monde, il n’y a qu’une jeune fille de dix-neuf ans que la patronne envoie encore, par-dessus le marché, faire des commissions. La bonne doit passer à la pharmacie pour celui-ci, chez la blanchisseuse pour celui-là, courir à telle boutique pour un troisième, sans compter les emplettes à faire pour sa maîtresse. Cette dernière est une veuve, mère de trois enfants, lesquels il faut surveiller, habiller, conduire à l’école, etc. Chaque samedi la bonne doit laver tous les parquets de la maison, faire les chambres, changer les draps des lits et, sans attendre ce samedi, nettoyer et mettre en ordre les logements dont les locataires sont partis. Cette jeune fille se couche à onze heures, le soir, et le matin, à cinq heures, sa patronne sonne pour qu’elle se lève. Je n’exagère rien. Ajoutez à cela que la pauvre fille est payée d’une façon dérisoire et qu’on exige qu’elle soit convenablement vêtue. Et elle n’a aucunement l’air malheureux. Elle est gaie, bien portante, d’une placidité à toute épreuve. Non, chez nous, on ne travaille pas autant ! Jamais une bonne russe n’entrerait das un pareil bagne pour les gages que reçoit l’Allemande. Et la domestique de chez nous sera oublieuse, sale, cassera, abîmera, sera de mauvaise humeur, dira des grossièretés. Ici vraiment, je n’ai eu à me plaindre de rien pendant tout le mois. Faut-il louer, faut-il blâmer ? Je louerai plutôt, bien que cela mérite plus de réflexions. Il est bon de dire qu’ici chacun prend son sort comme il est, et s’en contente presque toujours. Chacun ici connaît son travail et ne connaît que cela. Il n’est pas inutile d’ajouter que les maîtresses travaillent autant que leurs domestiques.

Les fonctionnaires allemands sont également laborieux, ce qui ne les empêche pas d’être aimables. Prenez un receveur des postes russe. Dans ses rapports avec le public, il sera toujours bourru, irrité ou tout au moins de mine désagréable. Il est fier comme Jupiter Olympien, l’employé, surtout l’employé subalterne, charger de donner des renseignements au public. Il y a foule, vous attendez longuement votre tour. Vous arrivez enfin au guichet. L’employé ne vous écoutera pas ; il vous tournera le dos pour causer avec un collègue placé derrière lui. Il prendra un papier en feignant d’y chercher un détail d’une extrême importance. Vous voyez bien que tout cela est fait exprès. Mais vous attendez patiemment et tout à coup votre employé se lève, quitte le bureau ; l’heure sonne ; c’est l’heure de la fermeture. Allez-vous en, bon public ! Et notre fonctionnaire russe est occupé bien moins de temps par jour que son confrère allemand ! Ce qui le caractérise avant tout, c’est son animosité contre le public. Il tient à vous montrer que vous dépendez de lui : « Moi, semble-t-il dire, je suis derrière le guichet, j’ai le droit de me comporter comme il me plaira, et si vous vous fâcher, je vous ferai jeter dehors par un garçon de salle. »

Ici, à Ems, il n’y a guère, à la poste, que deux ou trois employés. Pendant la saison (en juin et juillet, par exemple), il arrive des milliers de voyageurs par jour. On ne se figure pas ce qu’est alors la correspondance, ce que devient le travail des postiers ! Ils ont deux heures dans la journée pour les repas, le reste du temps, ils sont toujours occupés. Des foules de gens ont une lettre à réclamer, un renseignement à demander. Pour chaque réclamateur, l’employé compulsera des piles énormes de lettres ; il écoutera tout le monde, fournira le renseignement voulu, expliquera, répétera son explication, tout cela patiemment, poliment, de la façon la plus aimable et la plus digne.

Pendant quelques jours après mon arrivée à Ems, je vins tous les jours demander à la poste une lettre que j’attendais impatiemment et qui n’arrivait pas. Or, un matin, je trouvai la bienheureuse lettre sur ma table, dans ma chambre d’hôtel. Elle venait d’arriver, et l’employé qui se rappelait mon nom sans savoir mon adresse s’était donné la peine de prendre des informations et me l’avait obligeamment fait porter à l’hôtel. Tout cela uniquement parce que, la veille, il avait remarqué mon extrême inquiétude.

Quel est le fonctionnaire russe qui agirait ainsi ?

Quant à l’esprit des Allemands, il faut bien dire qu’il est diversement apprécié. Les Français, qui ont quelques raisons pour ne pas aimer les Germains, ont toujours déclaré qu’ils étaient lourds, — sans vouloir insinuer qu’ils sont obtus, cela s’entend. Ils découvrent dans l’esprit allemand une tendance à toujours vagabonder hors du chemin direct, à compliquer les choses les plus simples. Les Russes, de leur côté, ne tarissent pas sur l’épaisseur et la gaucherie tudesques, quelle que soit, du reste, leur admiration pour les aptitudes scientifiques de leurs voisins. Pour mon compte, je trouve que les Allemands ont certains travers bizarres qui les exposent à se faire juger calomnieusement par des étrangers. Certes, j’ai bonne opinion d’eux, mais je comprends que les Allemands produisent quelquefois une impression désagréable sur ceux qui les connaissent mal.

Pendant le trajet de Berlin à Ems, notre train s’arrêta de nuit, à une station, pendant quatre minutes. J’étais fatigué du wagon, je voulus descendre pour me dégourdir un peu les jambes, tout en fumant une cigarette sur le quai. Lorsque la sonnette du départ se fit entendre, je m’aperçus que, grâce à mon éternelle étourderie, j’avais oublié le numéro de mon wagon, dont j’avais fermé la portière en descendant du train. Je n’avais que quelques secondes devant moi et j’allais vite me rendre auprès du conducteur quand je m’entendis appeler. Voilà mon wagon, pensai-je. En effet, un Allemand aura toujours l’idée de s’inquiéter d’un compagnon de voyage. Je m’approchai et un visage allemand soucieux parut à la portière :

— Was suchen sie ? (Que cherchez-vous ?)

— Je cherche mon wagon. Mais ce n’est pas celui-ci, je n’étais pas avec vous.

— Non, ce n’est pas votre wagon. Où est-il, le vôtre ?

— Je ne sais pas, je le cherche. ·.··

— Et moi je ne sais pas non plus où est votre wagon.

Ce ne fut qu’au dernier moment que le conducteur parvint à retrouver le fâcheux wagon. Je me demandai pourquoi cet Allemand m’avait appelé et interrogé… Mais demeurez quelque temps en Allemagne et vous verrez que tout Teuton agira de même.

Il y a dix ans, j’étais à Dresde. Le lendemain de mon arrivée, je m’acheminai un peu au hasard vers la Galerie de tableaux. Je n’avais pas demandé mon chemin à l’hôtel, pensant que le premier Allemand venu me l’indiquerait. Le Musée de Dresde est assez célèbre, me disais-je, pour que tout habitant de la ville se fasse un plaisir de m’expliquer comment on s’y rend.

J’avisai un Allemand de physionomie sérieuse et intelligente.

— Pourrais-je vous demander où est le Musée de peinture ?

— Le Musée de peinture ? répéta mon Allemand.

— Oui, la galerie de tableaux.

— La Galerie Royale de tableaux ? fit-il en appuyant fortement sur le mot Royale.

— C’est ça même.

— Je ne sais pas où est cette galerie-là.

— Il y a donc une autre galerie ?

— Non ; il n’y en a pas d’autre !
V


Le russe ou le français ?


Quelle foule de Russes à toutes ces eaux allemandes, surtout aux stations à la mode comme Ems ! En général les Russes aiment beaucoup à se soigner. Même chez Mme Wunderfrau, qui demeure aux environs de Munich et qui ne possède aucune source dans son établissement, le plus gros contingent des malades est russe. Ce sont, pour la plupart, des gens solides et vigoureux qui viennent chez cette dame, des personnages gradés qui lui envoient de Pétersbourg les bulletins de leurs médecins et s’y prennent, dès l’hiver, pour solliciter une place dans son établissement. C’est une femme sévère et querelleuse.

À Ems, vous rencontrez tout d’abord des Russes jargonnant cette extraordinaire langue franco-russe de leur invention. Ce qui m’étonne, ce n’est pas que les Russes ne parlent pas russe entre eux, mais bien qu’ils s’imaginent parler français. Les Russes instruits qui croient parler français se divisent en deux classes : ceux qui le parlent si mal qu’ils ne se font que peu d’illusions, et ceux qui le parlent presque aussi mal en se figurant qu’on les prendra pour des Parisiens. Toute notre haute société est dans ce dernier cas. Ceux de la première catégorie sont parfois très drôles. Je me rappelle un vieux monsieur et une vieille dame qui causaient d’affaires de famille évidemment très intéressantes pour eux. Ils s’exprimaient dans un français livresque, en phrases d’un style suranné, maladroit, et avaient souvent le plus grand mal à trouver leurs mots. À la fin, l’un devint si absurde que l’autre se mit à le souffler. Puis ils s’entre-soufflèrent, mais la pensée de parler russe ne leur vint jamais. Ils aimaient mieux risquer de ne pas se comprendre qu’employer une autre langue que le français. Leur prononciation était grotesque.

Le franco-russe de la seconde catégorie se distingue aussi d’abord par la prononciation ; mais cette fois l’accent est plus parisien que nature, atrocement grasseyant et sent sa contrefaçon d’une lieue. Il est également pauvre de vocabulaire, impropre et inexpressif. Jamais les gens très mondains qui s’en servent ne se rendent compte de l’insignifiance d’un pareil patois (je ne parle pas du français, mais du dialecte dont ils font usage). Ils ne comprennent pas qu’ils parlent une sorte de langue artificielle, incapable de rendre leurs pensées, si étroites qu’elles soient. C’est une langue comme volée ; c’est pourquoi jamais un Russe n’arrivera à créer en français une de ces expressions vivantes et fortes qui font image, ce qui est à la portée du premier coiffeur parisien venu. Tourgueniev raconte, dans l’un de ses romans, qu’un jeune Russe, entrant au café de Paris, s’écria : « Garçon, un bifteck aux pommes de terre ! » Un autre Russe, plus au courant de la langue usuelle, demanda, une minute plus tard : « Garçon, bifteck-pommes ! » Le premier ne put se consoler d’avoir employé une expression archaïque, inélégante, et s’imagina désormais que les garçons du restaurant le regardaient avec mépris.

Il y a danger à s’approprier le langage d’un autre peuple que le sien ; je sais que cette opinion est « vieux jeu », mais je ne la trouve pas si fausse que certains veulent bien le dire.


____


La langue est évidemment la forme, le corps et le vêtement de la pensée. Il s’ensuit que plus la forme de ma pensée sera riche et variée d’aspect, plus je serai compréhensible et pour moi-même et pour les autres. Nous savons que la pensée est prompte comme la foudre, mais souvent elle s’attarde, parce que nous avons l’habitude de penser dans une langue quelconque. Si nous ne pensons pas tout fait à l’aide des mots de cette langue, nous ne nous en servons pas moins pour cela de « la force élémentaire et fondamentale » de l’idiome auquel nous sommes le plus habitués. Pourquoi, du reste, apprenons-nous les langues étrangères, le français par exemple ? D’abord tout simplement pour pouvoir lire en français, puis pour parler avec les Français que nous rencontrerons, mais nullement afin de causer entre nous. La langue empruntée, la langue apprise, ne sera pas suffisante pour dévoiler la profondeur intime de nos pensées, précisément parce qu’elle nous demeurera étrangère malgré tout.

Les Russes, du moins ceux des hautes classes, ne naissent plus depuis longtemps avec une langue à eux. Ils acquièrent d’abord une langue artificielle, et ce n’est qu’à l’école qu’ils se familiarisent un peu avec le russe. Je sais bien qu’avec de l’assiduité ils peuvent arriver à apprendre ce que j’appellerais le russe « vivant ».

J’ai connu un écrivain russe de quelque réputation, qui, non seulement a appris plus tard le russe qu’il ignorait absolument, étant enfant, mais encore s’est familiarisé avec le moujik russe et a écrit des romans sur les mœurs des paysans. Notre grand Pouschkine, lui aussi, de son propre aveu, dut, en quelque sorte, refaire son éducation avec sa bonne Arina Rodionovna, qui l’initia à la langue et à l’esprit du peuple (et chez nous les mots : langue et peuple sont synonymes, et quelle idée riche et profonde se cache là-dessous !)

Mais on me dira : Qu’importe qu’un enfant ait appris le russe ou le français s’il le sait de cette façon que j’appelle « vivante » ? Eh bien ! je prétends que, pour un Russe, le russe sera toujours plus facile et qu’il faut, dès l’enfance, l’emprunter au peuple, aux bonnes, par exemple, comme le fit Pouschkine. Il est absurde de craindre pour l’enfant le contact du peuple, contre lequel tant de pédagogues mettent en garde les parents. À l’école, ensuite, il ne sera pas mauvais d’apprendre les légendes, les traditions et même le vieux slave d’église. Une fois que l’on saura sa langue maternelle d’une façon « vivante », que l’on aura pris l’habitude de penser dans cette langue, il sera temps de mettre à profit cette prodigieuse facilité qu’ont les Russes à apprendre les langues étrangères. Ce n’est, en effet, qu’après nous être bien pénétrés de la langue maternelle qu’il nous sera possible d’acquérir avec perfection un idiome du dehors. Nous pourrons alors enrichir notre esprit de quelques formes de pensées étrangères et les concilier avec les nôtres.

Il existe un fait assez remarquable : notre langue, si peu policée qu’elle paraisse, rend sans difficulté toutes les nuances de la pensée étrangère ; les poètes et les philosophes de l’Europe entière se traduisent à fond en russe. Au contraire, nombre d’œuvres écrites dans notre langue sont intraduisibles en un autre idiome, surtout en français.

Je ne puis me rappeler sans rire une traduction (à présent très rare) d’un livre de Gogol par M. Viardot, mari de la célèbre cantatrice. Un écrivain russe alors débutant, maintenant célèbre, avait collaboré à cette version. Eh bien ! ce n’était pas le moins du monde du Gogol. C’était un galimatias.

Pouschkine, de même, est souvent intraduisible. Pourquoi cela ? Je suis désolé de dire qu’il est possible que l’esprit européen ne soit pas aussi divers que le nôtre, qu’il soit moins complexe et plus étroitement particularisé. Les étrangers écrivent, peut-être, avec plus de précision, mais l’esprit de notre langue est beaucoup plus riche ; il est universel, il embrasse tout. Pourquoi priver nos enfants d’un tel trésor ? Pour les rendre malheureux, sans doute, car nous avons bien tort de mépriser notre idiome, de le considérer comme rude et grossier.

Oui, nous, les gens des classes dites supérieures, nous naissons sans avoir une langue bien à nous. Et cependant, dès que le russe « vivant » redeviendra en honneur parmi nous, l’union se refera toute seule entre nous et le peuple.

Supposons que je soumette ces observations à une mère de famille des hautes classes. Elle se moquera de moi. Peu lui importe en quelle langue pensent ses enfants chéris. Si c’est en « parisien », tant mieux ! Ce sera bien plus élégant ! Mais, et elle ne le sait pas, il faudra pour cela que ses enfants apprennent véritablement le français à fond ; tant qu’ils ne parleront qu’un à peu près de « parisien », ils n’en seront qu’au degré où l’on cesse d’être Russe. Les parents ne savent pas le mal qu’ils font à leurs enfants en engageant pour eux, dès l’âge de deux ans, une bonne étrangère. Ils n’ignorent pas qu’il y a une terrible habitude physique qui commence chez quelques pauvres enfants dès l’âge de dix ans et qui, si on ne les surveille pas, peut les rendre idiots, en faire des êtres flétris. Je me risquerai à dire qu’une bonne française (c’est-à-dire le français seriné dès les premiers balbutiements) est aussi dangereuse, au point de vue mental, que la terrible habitude en question, au point de vue physique. Passe encore si l’enfant est bête ! il vivra dès lors avec son français imparfait et pauvre, rabâchant de petites phrases monotones, courtes, comme les idées qu’il exprimera : il aura une cervelle de coiffeur et mourra sans s’être aperçu que, toute sa vie, il n’a été qu’un imbécile. Mais, si l’homme a des facultés intellectuelles d’un certain ordre, il souffrira. N’ayant pas un vocabulaire assez étendu pour rendre tout ce qu’il aura dans sa pensée, maniant pendant toute son existence une langue malingre, anémique et volée, il languira dans un effort continuel, incapable d’ouvrir complètement son âme à personne.

Mettons que, plus tard, il fasse l’effet d’un personnage brillant, qu’il commande, qu’il administre avec succès, qu’il en vienne à être satisfait de lui-même, surtout quand il aura fait de longs discours à l’aide de pensées et de mots empruntées à autrui, eh bien ! il sera malheureux quand même, s’il est ce que j’appelle un homme. Il sera toujours dans l’angoisse, atteint d’une faiblesse incurable, comme ces vieillards prématurés, victimes d’une funeste habitude.

Mais quelle mère croira que tant de mal peut résulter de l’entrée dans sa maison d’une bonne française ? Elle ne sera pas seule à blâmer ma façon de voir, et pourtant j’ai dit la vérité sans aucune exagération. On va me dire que, bien au contraire, la connaissance d’une langue étrangère simplifie la vie, épargne bien des difficultés. Comment voulez-vous, ajoutera-t-on, comment voulez-vous qu’il souffre, ce jeune homme charmant, disert, élégant ? Et la mère sourira avec orgueil. Pourtant, moi j’affirme que ce gandin délicieux n’est qu’un prolétaire de l’esprit, sans sol sous ses pieds, sans racines et sans fond, un pauvre être sans consistance, flottant à tous les vents de l’Europe. Il pourra être adorablement ganté, farci de romans à la mode, mais son esprit errera dans les ténèbres éternelles, et je crois que sa maman seule sera très contente de lui.


VI


LES EAUX OU LE BON TON ?


Je ne décrirai pas Ems. Ce travail a été fait cinquante fois, des quantités d’ouvrages russes en parlent, par exemple le petit livre du docteur Hirschhorn : Ems et ses sources, publié à Pétersbourg. On peut puiser dans ce volume des notions de toute sorte. Il y a de tout là-dedans, des considérations médicales et des détails sur la vie d’hôtel, des règles hygiéniques et un guide du promeneur, de la topographie et des aperçus sur le public d’Ems. Quant à moi je n’ai plus rien à glaner et me contenterai de me rappeler le pittoresque défilé du Taunus où Ems est située, la foule brillante et ma solitude dans cette foule. Malgré mon isolement j’aime cette foule, à ma manière. J’ai même rencontré dans le flot des promeneurs une personne de connaissance, un Russe d’humeur paradoxale. Il a, comme moi, bu déjà pas mal de verres d’eau à Ems. C’est un homme d’environ quarante-cinq ans.

— C’est vous qui avez raison, m’a-t-il dit ; on aime la foule d’ici ; on l’aime sans savoir pourquoi. Et même partout on aime la foule, j’entends la foule fashionable, le gratin. On peut ne fréquenter personne de toute cette société, mais il n’y en a pas de meilleure au monde…

— Voyons, voyons.

— Je ne cherche pas à vous contrarier, fit-il bien vite. Quand il y aura sur la terre une société à peu près raisonnable, on ne voudra même plus penser à celle d’aujourd’hui. Mais à présent, par quoi remplaceriez-vous ce que nous avons ?

— Ne peut-on vraiment se figurer quelque chose de mieux que cette foule oisive, que ces flâneurs qui ne savent que faire de leur journée ? Je ne dis pas qu’on ne rencontre pas ici de braves gens dans le tas, mais l’ensemble ne me paraît digne ni d’admiration ni même d’une attention particulière.

— Vous parlez en misanthrope. Où prenez-vous que tous ces promeneurs ne sachent que faire de leur journée ? Croyez bien que chacun à son œuvre à lui pour laquelle il a peut-être gâté sa vie. Et puis ce sont, en majorité, des souffrants. Ce qui me plaît, en ces martyrs, c’est leur gaité.

— Ils rient par genre.

— Ils rient par habitude. Si vous étiez vraiment humain, vous les aimeriez, et alors vous vous réjouiriez de voir qu’ils peuvent oublier un instant et s’amuser de mirages.

— Pourquoi diable ! voulez-vous que je les aime tant que cela ?

— Parce que l’humanité nous le commande et comment ne pas aimer l’humanité depuis une dizaine d’années ? Il n’est plus possible de ne pas aimer l’humanité. Il y a ici une dame russe qui en raffole, de l’humanité ! Je ne ris pas du tout. Mais, pour ne pas m’éterniser sur ce thème, je veux conclure en vous disant que toute société fashionable comme celle-ci possède certaines qualités positives. D’abord la société fashionable d’aujourd’hui retourne à la nature. Pourquoi voulez-vous que ces gens-là vivent d’une façon plus artificielle que les paysans, par exemple ? Je ne parle pas du monde des fabriques, de l’armée, des écoles et universités ; tout cela, c’est le comble de l’artificiel. Ceux-ci sont plus libres que le reste des hommes parce qu’ils sont plus riches et peuvent vivre comme ils l’entendent. Et ceux-ci retournent à la nature, à la bonté. On se parle avec une extrême politesse, c’est-à-dire avec l’exagération de la tendresse ; tout le monde veut être aimable et gai. On dirait que tout le bonheur de ce grand gaillard qui porte une rose à sa boutonnière consiste à égayer cette grosse dame de cinquante ans. Qu’est-ce qui le pousserait à s’empresser auprès d’elle sans cela. Pour moi, le principal c’est que le bon ton force à l’amabilité ; c’est déjà un résultat des plus importants. Pourquoi notre société a-t-elle rejeté tous les personnages de Byron, les Corsaires, les Childe Harolds, les Laras ? Parce qu’ils étaient de mauvais ton, méchants, impatients, et ne se souciaient que d’eux-mêmes. Des êtres pareils rompraient l’harmonie de bon ton, qui veut que l’on fasse au moins semblant de vivre tous les uns pour les autres. — Regardez : Voici qu’on apporte des fleurs, des bouquets pour les dames, des fleurs détachées pour les boutonnières des messieurs. Sont-elles belles, ces roses, ont-elles été assez soignées, travaillées, sont-elles assez bien assorties ! Jamais une fille des champs ne saura cueillir rien de pareil pour le jeune gars qu’elle aime. Ces roses seront vendues cinq ou dix pfennigs la pièce, parce que nous sommes encore dans le siècle de l’or et du lucre. Mais y a-t-il quelque chose de plus gracieux que d’apporter des fleurs à des malades ? Les fleurs, c’est l’espoir ! Toute la poésie de la vie est en elles avec tout le charme de la nature. Cela se vend aujourd’hui, cette idée charmante, de fleurir les souffrants ; quand toute la bonté naturelle sera revenue aux hommes, on se couronnera mutuellement de fleurs, gratuitement, rien que par amour les uns pour les autres. Pour mon compte, j’aime mieux tirer mon pfennig de ma poche et être quitte. C’est exiger beaucoup que demander l’amour universel. En attendant, nous avons le simulacre de l’âge d’or qui n’est pas notre siècle de l’or. Si vous êtes un homme d’imagination vous devez être content. Oui, la société moderne doit être encouragée, fût-ce au dépens de la masse des hommes. Elle produit le faste et le bon ton que le reste de l’humanité se refusera décidément à nous procurer. Ici on m’offre un tableau exquis, un tableau qui m’égaie, et la gaité se paye toujours. Écoutez et voyez : la musique retentit ; les hommes rient, les femmes sont parées. Mais, grâce à ces eaux, je participe aux bonheurs d’une élite ! Après cela, avec quelle joie nous irons boire notre affreux café allemand ! Voilà ce que j’appelle les avantages positifs de la bonne société.

— Vous riez. Mais ce n’est pas neuf, tout cela.

— Je ris. Mais dites-moi si votre appétit s’améliore depuis que vous prenez les eaux.

— Naturellement, et d’une façon extraordinaire.

— Ainsi les avantages positifs du bon ton sont tellement forts qu’ils agissent même sur votre estomac.

— Mais ce n’est que l’influence des eaux et non pas celle du bon ton.

— Et celle du bon ton, Monsieur, incontestablement. On ne sait pas au juste ce qui fait le plus d’effet, les eaux ou le bon ton. Les docteurs eux-mêmes hésitent à quoi donner la palme. La médecine a fait un pas immense, ces temps-ci : aujourd’hui elle donne jusqu’à des idées ; autrefois elle ne nous offrait que des drogues.

VII


L’HOMME COMBLÉ DE BIENFAITS PAR LA FEMME MODERNE


Naturellement, je ne vais pas reproduire toutes mes conversations avec cet homme paradoxal. Mais nous eûmes un jour un entretien sur les femmes, que je veux rapporter. Il me fit observer que je regardais les femmes de trop près.

— Ce sont les Anglaises que je regarde de si près, et avec intention. Figurez-vous que j’ai emporté de Russie deux brochures pour la route : l’une ; c’est la Question d’Orient, par Granowsky, l’autre traite des femmes. Dans ce dernier opuscule, j’ai trouvé de fort belles pensées. Une phrase, pourtant, m’a plongé dans l’étonnement. L’auteur écrit sans dire gare :

« Tout le monde sait ce que vaut une Anglaise : c’est un type très haut de la beauté et des qualités d’âme féminines. Notre femme Russe est loin de l’égaler. »

Ce n’est pas mon avis.

— Il se peut que l’auteur de la brochure ne soit pas marié et n’ait pu encore prendre connaissance de toutes les vertus de la femme russe.

— Quoique vous le disiez en vous raillant, vous avez raison. Les Russes n’ont pas à renier leurs femmes. En quoi notre femme russe est-elle inférieure à une autre ? Je ne vous parlerai pas du type idéal imaginé par Tourguénev ou par Tolstoï, bien que ce type même soit une grande preuve. Si cet idéal est réalisé dans une œuvre d’art, c’est qu’il correspond à quelque chose de déjà existant dans la nature. Il doit y avoir de telles femmes dans la réalité. Je ne parlerai pas davantage des femmes des Decembristes, ni d’autres exemples plus ou moins célèbres. Mais moi qui ai vécu avec le peuple russe, je ne suis pas sans connaître bien des traits à l’honneur de la femme russe. Et dans quels milieux, dans quels antres horribles, dans quels repaires de vice se cachait parfois la beauté morale ! Je ne veux pas établir de comparaison, ni mettre à toute force les femmes de notre pays au-dessus de toutes celles de l’Europe. Je dirai seulement ceci : Il me semble que les hommes de toute nationalité devraient aimer par-dessus tout les femmes de chez eux. Si des hommes commencent à préférer les femmes de l’étranger à celles de leur propre milieu, je crois que leur peuple n’est pas loin de sa décomposition et de sa fin. Dans ces derniers cent ans, il s’est passé, chez nous, une chose analogue. La Russie cultivée a semblé rompre avec le peuple. Mais j’en reviens aux femmes. Nous subissons facilement le charme des Polonaises, des Françaises, voire des Allemandes. Voici un écrivain qui donne la palme aux Anglaises. Ces symptômes ne me rassurent aucunement. Il y a là comme une nouvelle rupture avec notre nationalité ou tout au moins l’indice d’un goût d’amateur de sérails. Il faut revenir à la femme russe, rapprendre à la bien connaître si nous ne la comprenons plus.

— Je suis prêt à m’entendre avec vous sur tous les points, bien que je me figure que vous inventiez une nouvelle loi ethnique. Mais pourquoi avez-vous cru que je voulais railler quand j’ai insinué que sans doute l’écrivain ne s’était pas donné la peine d’étudier les qualités des femmes russes ? Il ne peut y avoir là aucune malignité de ma part, car je puis dire que j’ai été comblé de bienfaits par la femme russe. J’ai été moi-même le fiancé d’une de mes compatriotes. Cette demoiselle était d’un monde pour ainsi dire supérieur au mien. Elle était fort recherchée par les épouseurs. Elle pouvait choisir et elle…

— Elle vous a préféré…

— Pas du tout ! Elle m’a refusé. Et voilà l’affaire. Franchement, j’étais plus heureux avant de me fiancer avec elle. Je la voyais tous les jours et je crois que je ne lui faisais pas trop mauvaise impression. Un beau jour nous échangeâmes nos paroles, je ne sais comment, à propos de rien. Cela demeura entre nous ; il n’y eut rien d’officiel. Mais quand je pus me reprendre un peu, l’idée que je serais bientôt « la moitié d’une créature aussi brillante » m’accabla comme un poids. Comment, me disais-je, moi, le plus nul, le plus commun de ses adorateurs, j’allais devenir le maître d’un pareil trésor ; je n’étais guère digne d’un pareil bonheur. Et entre nous je vous avouerai que je trouve qu’il faut avoir une rude couche de vanité pour se marier. Comment oser se comparer à un être aussi exquis qu’une « demoiselle du monde », toute grâce et perfection, riche en éducation, en boucles de cheveux, en toilettes de gaze, en innocence, en opinions, en sentiments ? Et je puis imaginer que toutes ces merveilles vont entrer dans mon appartement inélégant, un appartement où je me promène en robe de chambre ! Vous riez, mais c’est une pensée affreuse que celle que j’exprime ! Ah ! il y a des gens tranchants qui me diront : alors prenez une Cendrillon. Mais non ! je ne veux pas m’abaisser ! — Bref, quand, plein de désespoir, je m’allongeai sur mon divan (un canapé exécrable aux ressorts cassés) — il me vint l’idée la plus frivole du monde : Quoi ! songeai-je, voilà que je vais me marier et je ne verrai plus trainer ici que des chiffons et des patrons ! Je conviens que cette réflexion était des plus vulgaires. Elle fut pour moi abominable. Je me la reprochai violemment… et je sentis que ma vie se passerait désormais à me faire des reproches violents à moi-même pour chacune de mes pensées, pour chacune de mes actions !…

Pourtant quand elle m’expliqua, quelques jours après, le sourire aux lèvres, qu’elle avait plaisanté et qu’elle allait épouser un fonctionnaire, je fis une grimace si douloureusement effroyable qu’elle prit peur, me crut malade et courut me chercher un verre d’eau.

Je reviens à moi. Mais cette petite scène me fut très utile. Elle vit comme je l’aimais ! — « Et moi qui pensais », me dit-elle plus tard, une fois marié avec son fonctionnaire, « qu’un homme sérieux et savant comme vous me mépriserait sûrement ! »

Depuis lors j’ai une grande amie en elle et je répète que, si quelqu’un a été comblé de bienfaits par une femme russe, c’est bien moi. Et je ne l’oublierai jamais !

— De sorte que vous êtes devenu l’ami de cette dame…

— Ami au suprême degré ; mais nous nous voyons rarement, une fois par an et pas toujours… D’abord je ne les ai presque pas fréquentés, parce que la position du mari était par trop supérieure à la mienne ; à présent elle est si malheureuse que cela me fait mal de la voir. Son mari, un homme de soixante-deux ans, a été traduit devant les tribunaux, un an après le mariage, et a dû, pour combler un déficit dans sa caisse, abandonner presque toute sa fortune au fisc… Il est devenu paralysé, et à présent, on le roule dans un fauteuil à Kreuznach, où je les ai vus il y a dix jours. Elle marche à côté du fauteuil roulant et doit écouter sans répit les reproches les plus féroces. J’ai eu tant de chagrin de la voir comme cela, que j’ai quitté Kreuznach pour venir ici. Je suis heureux de ne pas vous avoir dit leur nom. Le pis c’est que je l’ai fâchée en lui disant franchement mes vues sur le bonheur et les devoirs de la femme russe.

— Vous avez bien choisi votre auditrice !

— Ne vous moquez pas de moi. Il me semble que le plus grand bonheur est de savoir pourquoi l’on est malheureux… Puisque nous y sommes, laissez-moi vous dire tout mon sentiment sur le bonheur et les devoirs d’une femme russe : à Kreuznach, je n’ai pu achever.


VIII


LES ENFANTS


Mon ami est fort paradoxal, je vous l’ai dit. Cependant ses opinions sur le bonheur et les devoirs de la femme russe ne brillent pas par leur originalité, bien qu’il les expose avec véhémence. Selon lui, pour être heureuse et accomplir tous ses devoirs, la femme russe doit se marier et avoir le plus d’enfants possible, « non pas deux ou trois, mais six, dix, jusqu’à extinction des forces ! »

C’est alors seulement qu’elle connait la vie vraie, dans toutes ses manifestations possibles.

— En ne sortant pas de sa chambre à coucher ?

— Je connais toutes vos objections : Et la culture d’esprit, etc. ? Mais je me demande comment les études peuvent empêcher de se marier et d’avoir des enfants. Et ! mon Dieu ! les études d’abord, ensuite le mariage et les enfants. Et puis rien de plus intelligent que de faire des enfants ! Je sais bien que Tchatzky a dit : « Quel est celui, quelle est celle qui n’a jamais eu assez d’esprit pour faire des enfants ? » Mais Tchatzky n’avait aucune instruction. Il ne sut pas même écrire son testament, il a laissé ses terres à une personne inconnue, « à son amie Sonitchka ». Maintenant, Dieu soit loué ! il y a aujourd’hui nombre d’hommes instruits chez nous, et ils ont des enfants et savent que c’est là l’affaire la plus sérieuse du monde. Malheureusement, aujourd’hui en Europe, je ne dis pas chez nous, mais en Europe, la femme cesse d’enfanter.

— Comment, cesse d’enfanter ?

Il faut vous dire en passant que mon ami adore les enfants, les petits marmots surtout. Il court après eux. À Ems il était connu pour cela. Il aime à se promener où on en rencontre. Il fait leur connaissance, n’eussent-ils qu’un an, et il est arrivé à ce résultat que des tout petits le reconnaissent très bien et lui sourient, lui tendent leurs petites mains. C’est une passion chez lui.

— Tel que vous me voyez, j’ai acheté aujourd’hui deux petites flûtes, pas pour des écoliers — ils sont grands ceux-là — mais pour deux crapauds de deux et trois ans, deux frères. Ils s’extasiaient devant les joujoux. La marchande, une rusée allemande, a bien compris de quoi il retournait et leur a coulissé une flûte à chacun. J’en ai été pour mes deux marks. Les petits étaient ravis. Ils trottinaient en flûtant. Il y a une heure de cela, et ils flûtonnent encore. Je vous disais l’autre jour que ce qu’il y avait de meilleur au monde, c’était la société raffinée. Eh bien, je me trompais. Ce qu’il y a de meilleur, c’est cette foule d’enfants que l’on voit à Ems. Ah ! pourquoi Paris s’est-il arrêté ?

— Comment arrêté ?

— À Paris, il y a une industrie admirable qui est celle de « l’article-Paris ». C’est cela qui, joint aux fruits et aux vins, a aidé le pays à payer 5 milliards aux Allemands. Malheureusement les Parisiens sont si occupés de cette industrie qu’ils en oublient de procréer des enfants. La France a suivi l’exemple de Paris. Chaque année un ministre déclare aux Chambres que « la population reste stationnaire ». Les enfants ne naissent plus, ou s’ils naissent, ils ne vivent pas. « Mais, ajoute le ministre avec orgueil, nos vieillards tiennent bon ! » Ah ! qu’ils crèvent donc les vieillards ! La France en farcit ses Chambres ! Y a-t-il là de quoi se réjouir ?… Il y a un écrivain français assez absurde, un idéaliste de la nouvelle école, Alexandre Dumas fils. Absurde, soit, mais il a parfois de bons mouvements. Il demande, par exemple, à la femme française d’enfanter ! Il a, aussi, dévoilé un secret de la bourgeoisie parisienne. La bourgeoise aisée ne veut que deux enfants, pas un de plus. Elle s’arrange avec son mari pour cela. Elle en a deux, et puis elle se met en grève. Pour deux enfants il reste plus de fortune que pour six, et puis la femme se conserve plus longtemps. Elle continue à vivre maritalement avec son mari, mais rien que pour leur plaisir à tous deux. Malthus n’était pas de leur force ! En France, il y a beaucoup de propriétaires, et, grâce aux malins époux, les propriétés se fractionnent peu. Les trouvailles de ces gens ingénieux se répandent dans toute l’Europe. Du reste, si Ems est en retard à ce point de vue, Berlin est terriblement avancé ! Les ministres français ne se préoccupent que du sort de la bourgeoisie. Mais il y a le peuple, parfois non baptisé, dont bien des couples vivent en « union libre ». Ceux-là jettent, de temps à autre, leurs nouveau-nés à la rue. Les gamins parisiens naissent et meurent ; ils ne vivent pas : si, par hasard, ils résistent, ils remplissent les hospices pour enfants trouvés et les prisons pour criminels en bas âge. Dans Zola, un réaliste comme nous disons, on trouve une peinture très vraie du mariage français contemporain, de la cohabitation conjugale dans son roman le Ventre de Paris.

Remarquez que les gavroches d’aujourd’hui ne sont plus du tout des Français. Et les autres, ceux qui naissent propriétaires, ne sont pas plus des Français. La France cesse d’être la France. Je sais qu’il y a des gens qui se réjouiront de voir les Français disparaître. La race dégénérée s’affaiblit, et le moral est influencé par le physique. Ce sont les fruits du règne de la bourgeoisie. Selon moi, la principale faute remonte au système de propriété. Je vais vous l’expliquer.


IX


LA TERRE ET LES ENFANTS


La terre est tout, continua mon homme paradoxal. Je ne sais pas distinguer la terre des enfants, c’est instinctif chez moi. Je ne développerai pas cette idée : réfléchissez et vous me comprendrez.

Des millions de pauvres ne possèdent pas de terre, surtout en France. Ils mettent au monde leurs enfants dans des caves, et ce ne sont pas même des enfants, ce sont des gavroches dont la moitié ne saurait dire les noms des pères qui l’ont engendrée, dont l’autre moitié peut-être ignore ses mères. Les enfants doivent naître sur la terre et non pas sur du pavé. Je ne sais pas comment les choses s’arrangeront plus tard, mais les pauvres ne savent pas, aujourd’hui, où mettre au monde leurs enfants.

J’admets que l’on travaille en fabrique : je ne vois rien de mal à cela. Une fabrique peut souvent s’élever auprès de champs cultivés. Mais alors, que chaque ouvrier d’une fabrique ait à lui un jardin, ou plutôt qu’il y ait un jardin commun à tous. Le jardin ne nourrira pas tout le monde et l’ouvrier ne pourra se passer de sa paye à la fabrique, mais qu’il ait au moins la joie de savoir que ses enfants croissent au bon air, sous des arbres, en pleine nature. Lui-même viendra se reposer dans son jardin après son travail. Qui sait si, plus tard, son jardin ne le nourrira pas ? Il n’y a pas à avoir peur des fabriques. Pourquoi ne les construirait-on pas au milieu de jardins ? Je ne sais pas comment tout cela se fera, mais il faut que cela arrive. Il faut un jardin. Les enfants ont besoin de l’odeur de la terre pour croître ; le pavé n’a rien de vivifiant. Il faut que les enfants sortent, en quelque sorte, de la terre comme de petits Adam, et il ne faut pas qu’à neuf ans, quand ils ont encore besoin de jouer, on les envoie dans un atelier malsain se dévier la colonne vertébrale au-dessus d’un métier et s’abrutir à adorer la stupide machine devant laquelle le bourgeois se met à genoux ; il ne faut pas que, dès cet age, on les expose à la corruption des fabriques, auprès desquelles Sodome et Gomorrhe étaient des lieux innocents. Si je vois quelque part le germe d’un meilleur avenir, c’est chez nous, en Russie. Pourquoi ? Parce qu’il y a, en Russie un principe demeuré intact dans le peuple, à savoir que la terre est tout pour lui, qu’il tire tout de la terre. Toute l’humanité devrait comprendre cela. Il y a quelque chose de sacré dans la terre, dans la glèbe. Si vous voulez faire de vrais hommes, les arracher à la bestialité, donnez-leur de la terre et vous arriverez à vos fins. Au moins, chez nous, en Russie, il y a abondance de terre ; il y a aussi l’organisation de la commune. Tout, dans chaque pays dépend de la terre et du mode de propriété. Tout prend le caractère qu’a revêtu la propriété foncière. C’est grâce au consentement de la terre que nous avons pu abolir le servage. J’ai lu récemment les mémoires d’un gentilhomme terrien russe, écrits vers la moitié du siècle. L’auteur, dès mil huit cent vingt et quelques, voulait libérer ses paysans. Il fonda une école où il fit apprendre aux enfants à chanter en chœur les chants d’église. Un propriétaire voisin qui les entendit chanter affirma qu’on donnerait un bon prix de ce chœur de petits paysans. On ne pensait guère à l’émancipation, et notre gentilhomme était un phénomène alors. Quand il parla de liberté à ses moujiks, leur premier mot fut : « Et la terre ? » Il leur répondit : « La terre est à moi et vous la travaillerez en partageant les bénéfices avec moi de moitié. » Les moujiks se grattèrent l’oreille : « Eh bien, non ! » répondirent-ils. Nous aimons mieux rester comme nous sommes : nous vous appartenons, soit ! mais la terre nous appartient. » Le propriétaire fut abasourdi. Quel peuple de sauvages ! Il refusait la liberté, le premier de tous les biens, etc.

Plus tard cette formule : « Nous sommes à vous, mais la terre est à nous », s’est répandue et n’a plus étonné personne. Le Russe a toujours confondu excellemment ces deux idées : celle de l’existence de la terre et celle de sa propre existence. Il n’acceptait pas la liberté sans la terre, qui est tout pour lui, la base de tout. C’est grâce à cette formule qu’il a pu conserver sa « commune ».


X


UN ÉTÉ


Le lendemain j’ai dit à mon paradoxal ami : « Tenez, vous qui avez la passion des enfants, je viens de lire quelque chose qui vous intéressera. C’est dans un journal russe que j’ai trouvé cela, et il s’agit de ce qui se passe en Bulgarie où l’on a massacré d’un seul coup la population d’un district entier : Une vieille femme a échappé à l’hécatombe ; elle erre, folle, sur les ruines de son village. On l’interroge. Au lieu de parler comme tout le monde, elle se met à chanter, et à chanter des vers improvisés qui disent qu’elle avait une maison, une famille, un mari, six enfants, dont les plus âgés avaient aussi des enfants, ses petits-enfants, à elle. Les bourreaux turcs sont venus, ont brûlé vif son mari, un vieillard, ont égorgé ses enfants, ont violé une de ses petites-filles, puis une autre encore qui était fort belle, ont éventré les petits à coups de yatagan, enfin brûlé la maison et jeté les cadavres dans les flammes. Elle a vu tout cela et entendu les cris des enfants.

— Moi aussi, j’ai lu l’article, répondit l’homme paradoxal. C’est effrayant, effrayant ! Et que dites-vous de cette malheureuse femme qui raconte ces atrocités en vers ? Et notre critique russe qui, tout en louangeant tels ou tels poètes, croit surtout que les vers sont des amusettes ! Voilà le poème épique tel qu’il a pu être à son origine. Il y a là toute une question qui intéresse l’art !

— Ne feignez pas de plaisanter. Du reste, je sais que vous n’aimez pas à parler des affaires d’Orient.

— Non, j’ai souscrit et c’est assez. Il y a surtout là-dedans quelque chose que je n’aime guère.

— Quoi donc ?

— Eh bien, cette exagération de notre amour pour les Slaves d’Orient.

— Que dites-vous là ! Je suis bien sûr…

— Ne finissez pas votre phrase, puisque je vous dis que j’ai souscrit dès le début. La question d’Orient a été exploitée par les Slavophiles. Quelques-uns ont trouvé le moyen de faire leurs petites affaires de ce côté-là, de trouver des carrières, de faire leur réputation. Voyez ce qui s’est passé en Herzégovine. Je ne dis rien contre cela : l’excès d’amour est en lui-même une chose excellente, mais on a été trop loin. Enfin, il y a eu du sang russe de versé : c’est chose grave, nous voici forcément engagés dans la lutte.

— Vous aviez cru avant cela que nous pourrions abandonner nos frères ?

— Oui, pécheur que je suis, je l’avais cru : à Belgrade, lors de l’entrée des Turcs sur le territoire serbe, on a crié :« À bas Tchernaïev ! » Quelques-uns, il est vrai, affirment que c’est faux, que les Serbes adorent la Russie et attendent tout de Tchernaïev. Moi, je crois aux renseignements des uns et des autres. Il y a eu des cris des deux paroisses, c’est certain. Mais je me suis imaginé que ce désaccord même refroidirait la Russie. Il n’en a été rien. Le peuple russe a parlé en faveur de ses frères d’Orient et il n’a été question d’aucune annexion : il ne s’est agi que de « l’œuvre orthodoxe », et nos Russes n’ont refusé ni leurs sous ni leurs têtes. Remarquez cette formule « l’œuvre orthodoxe ». Elle a son importance ; elle semble devoir engager notre avenir. On ne peut pas en vouloir à l’Europe de croire que nous faisons une affaire d’accaparement de territoires ; elle, elle accaparerait. Mais voici que nous allons entrer en collision avec l’Europe : pour l’Europe, la Russie est inintelligible ; les malentendus vont se multiplier. Enfin, le résultat de toutes ces complications est que nous trouvons en Orient de véritables frères, toute rhétorique mise à part. Ce n’est pas le comité slavophile, c’est le peuple, c’est la terre qui a parlé. Je ne l’aurais jamais pensé. — Oui, j’ai lu ce dont vous me parliez au sujet de cette malheureuse mère bulgare. Mais une autre mère s’est fait connaître : la Mère Russie qui vient d’adopter de nouveaux enfants. Et retenez bien ceci : il faut qu’elle reste la mère, rien que la mère, elle ne doit pas devenir le tyran. Elle doit continuer à prodiguer ses bienfaits à ses nouveaux enfants comme une mère véritable, et ne pas se dépiter si quelques-uns ont élevé la voix contre elle. — Cet été marquera dans notre histoire !


POST-SCRIPTUM


J’ai entendu répéter plusieurs fois, cet été : « Le peuple russe est inintelligible, invraisemblable ! » Pour ceux qui portaient ce jugement, ce qui s’est passé cet été est, en effet, « invraisemblable ». Mais, au fond, que s’est-il passé de si monstrueux ? Tout ce qui s’est manifesté n’était-il pas depuis longtemps au fond du cœur du peuple russe ?

L’idée nationale a surgi, puis tout naturellement s’est élargie en amour désintéressé pour des frères de race malheureux et opprimés. Puis ça été cette formule : « L’Œuvre orthodoxe. » Ce qui est peut-être surprenant, c’est que le peuple n’ait pas oublié son « œuvre orthodoxe » pendant ses deux cents années de servitude, d’ignorance morne et plus tard au milieu d’une corruption ignoble, sous l’influence du matérialisme, des Juifs et de l’eau-de-vie. On a pu être surpris aussi de voir se joindre au mouvement toutes ces classes de la société russe dont la rupture avec le peuple semblait un fait accompli. Il est bon de faire ressortir aussi, comme un phénomène sans précédent, la presque unanimité de notre presse… Une pauvre vieille offre ses kopeks pour les Slaves et ajoute : « Pour l’Œuvre orthodoxe. » Le mot est saisi au vol par un journaliste qui l’accompagne, dans sa feuille, d’un commentaire enthousiaste. Et tous ont compris ce que signifiait cette expression d’œuvre orthodoxe. On a vu qu’il n’était pas question de culte extérieur ou de fanatisme religieux ; que l’expression concrétait l’idée de progrès humain, d’humanisation de l’homme telle que l’admet le peuple russe, qui fait tout remonter au Christ, qui ne voit son avenir que dans l’application de la doctrine du Christ, qui ne peut pas se figurer sa propre existence sans le Christ. Les négateurs, les sceptiques, voire les vulgarisateurs des nouvelles lois sociales, se sont, tout à coup, montrés de chauds patriotes russes ; je parle du plus grand nombre. Il s’est rencontré chez nous incomparablement plus de vrais Russes que ne l’avaient cru jusqu’à présent beaucoup de nos compatriotes qui se vantaient d’être de vrais Russes. Comment tous ces hommes se sont-ils trouvés soudainement unis ? C’est que l’idée slave a cessé d’être une idée simplement slavophile, théorique ; elle s’est gravée profondément, non plus seulement dans le cerveau, mais dans le cœur de tous les Russes, à la suite des tragiques événements d’Orient. Mais qu’est-ce que l’idée « slave » que nous distinguons de l’idée « slavophile » ? C’est, avant toutes ses interprétations historiques ou politiques, un besoin de sacrifice pour nos frères, le sentiment du devoir volontaire poussant les plus forts des Slaves à aider les plus faibles, pour la plus grande puissance et la plus grande union future de toute la race slave : c’est l’idée du « panslavisme » à venir, le désir de répandre la vérité du Christ, — c’est-à-dire l’amour de tous pour toute l’humanité, — afin qu’il n’y ait plus de faibles et d’opprimés dans ce monde. Et cela doit être puisque les races slaves ont évolué, ont progressé, dans la souffrance. Nous nous étonnions, plus haut, que le peuple russe n’eût pas perdu, dans la servitude, le sentiment de son « Œuvre orthodoxe ». Sans doute, c’est une de ses qualités slaves que de pouvoir s’élever d’esprit, dans la souffrance et dans l’humiliation.


« Accablé sous le fardeau de la Croix, humble d’aspect, comme un esclave,
O terre natale, le Roi du Ciel
T’a parcourue toute, en te bénissant.


Le peuple russe, lui aussi, a été accablé sous le fardeau d’une croix pendant plusieurs siècles. C’est pourquoi il n’a oublié, ni son « œuvre orthodoxe », ni ses frères qui souffrent. C’est pourquoi toutes ses classes se sont unies dans un même sentiment fraternel. Toute idée haute qui mène à l’union est un bonheur immense pour une nation. Ce bonheur nous a visités. La société cultivée et le peuple ont compris de même leur devoir de Slaves. L’Europe ne s’y est pas méprise, et elle suit avec inquiétude notre mouvement. Une idée politique consciente venant de notre peuple est pour elle une surprise extraordinaire. Elle pressent quelque chose de nouveau avec quoi il faudra compter. Nous avons grandi dans son estime. Les racontars, longtemps accrédités en Europe, sur la décomposition politique et sociale de la Russie, devraient être maintenant formellement démentis dans son jugement.

Les officiers russes partent en grand nombre pour la Serbie et savent se faire tuer quand il le faut. L’affluence des officiers russes et des soldats russes dans l’armée de Tchernaïev est de plus en plus considérable. On dira : ce sont des gens sans feu ni lieu qui n’avaient rien à faire dans leur pays, de ces hommes perdus que les aventures attirent. Mais, outre qu’on n’a offert à ces « aventuriers » aucune espèce d’avantages pécuniaires, certains parmi eux ont nui à leur avancement en donnant leur démission, même provisoire. Beaucoup tombent sur les champs de bataille, mais ils continuent héroïquement leur œuvre. La jeune armée d’insurgés slaves créée par Tchernaïev commence à s’appuyer fermement sur eux. Ils rendent glorieux le nom russe en Europe, et leur sang versé nous unit à nos frères slaves. Ce sang versé ne sera pas oublié. Il leur sera compté. Non, ce ne sont pas des « aventuriers ». Ils ouvrent une ère nouvelle. Ils sont les pionniers de l’idée russe devant l’Europe.

Une figure russe qui s’est noblement dessinée, c’est celle du général Tchernaïev. Ses succès militaires ont été variables, mais il semble avoir eu le dessus partout. En partant pour secourir les Serbes il a presque compromis sa carrière militaire jusque-là glorieusement suivie en Russie. Au début, en Serbie, il n’a voulu commander qu’un détachement peu important ; ce n’est que depuis peu qu’il a consenti à prendre le commandement en chef. L’armée qu’il a créée s’est formée de miliciens, de recrues et de citoyens paisibles qui n’avaient jamais tenu un fusil de leur vie. Le risque était énorme et le succès douteux. Il a remporté une très brillante victoire et, si dernièrement, il a dû reculer devant des effectifs trois fois plus forts que les siens, il ne s’est replié qu’en sauvant toute son armée et en occupant une position si forte que les « vainqueurs » n’ont pas osé l’attaquer. Son talent militaire est incontestable ; par son beau caractère, par ses nobles idées, il est à la hauteur des espoirs russes, du but que poursuit la Russie. Dès son départ pour la Serbie, il a acquis, chez nous, une popularité extraordinaire, il l’a méritée depuis. Quoi qu’il arrive, il peut déjà être fier de son œuvre. La Russie ne l’oubliera pas et ne cessera de l’aimer.
OCTOBRE




I


UNE AFFAIRE SIMPLE MAIS COMPLIQUÉE


Le 15 octobre on a jugé l’affaire de cette marâtre qui, en mai dernier, jeta par une fenêtre du quatrième étage sa petite belle-fille âgée de six ans. Par miracle, l’enfant ne fut pas tuée.

Cette belle-mère, la paysanne Catherine Kornilova, âgée de vingt ans, a épousé un veuf qui, d’après ses dires, la querellait, lui interdisait de fréquenter ses parents et l’assommait continuellement en lui vantant, dans le but de l’humilier elle-même, les mérites et vertus de sa défunte première femme. Ce fut donc sa faute si elle cessa de l’aimer. Pour se venger de l’épouse fantôme elle résolut de jeter par la fenêtre la fillette issue du premier mariage et accomplit son dessein. Si l’enfant n’avait pas échappé à la mort, l’histoire ne serait que trop simple et trop claire. Le tribunal l’a aussi jugée très claire et, le plus simplement du monde, a condamné Catherine Kornilova à deux ans et huit mois de travaux forcés et à la déportation en Sibérie à l’expiration de sa peine.

Et pourtant, malgré toute cette clarté et cette simplicité, il reste quelque chose d’inexplicable pour moi dans cette affaire. L’accusée, une femme d’un visage assez agréable, parut au tribunal dans un état si avancé de grossesse, qu’une sage-femme fut admise dans la salle des séances pour le cas où ses soins deviendraient nécessaires. Je me rappelle avoir écrit dans mon « carnet » que l’action de cette marâtre-monstre était si terrible qu’il eût été nécessaire de la soumettre à une analyse subtile et profonde, qui eût peut-être servi à adoucir le sort de la coupable.

L’accusée avoue tout. Dès son arrestation elle raconta sans difficulté au commissaire de police que la veille déjà elle avait voulu en finir avec sa petite belle-fille qu’elle exécrait en haine du père, son mari. Mais l’arrivée de ce dernier l’avait empêchée d’agir. Le jour suivant, dès que le père fut parti travailler, elle ouvrit la fenêtre et ordonna à la petite de monter sur l’appui et de regarder dans la rue. L’enfant obéit, peut-être avec plaisir, curieuse de savoir ce qu’elle verrait ainsi, mais dès qu’elle fut montée, la belle-mère la prit par les pieds et la jeta dans le vide. Après quoi, la criminelle ferma la fenêtre, s’habilla et s’en fut au commissariat pour raconter ce qu’elle avait fait. C’est bien simple, trop simple n’est-ce pas ? Pourtant il y a là quelque chose de fantastique. On a souvent accusé nos jurés d’acquitter avec une facilité révoltante. Je me suis même indigné de certains de ces acquittements. Cependant, quand j’ai lu la condamnation — deux ans et huit mois de travaux forcés, — j’ai pensé qu’il aurait, peut-être, fallu acquitter la malheureuse. On avait un légitime motif d’indulgence : l’état de grossesse de l’accusée.

Tout le monde sait qu’une femme, pendant la grossesse, et surtout quand elle est enceinte de son premier enfant, est fréquemment sujette à des troubles bizarres, soumise à des influences inexplicables, souvent terribles. En admettant même qu’il n’en soit ainsi que rarement, il doit être suffisant que le fait puisse se produire pour que les jurés prennent en considération l’état de santé de la femme criminelle.

Le docteur Nikitine, qui a examiné la coupable, a déclaré que, selon lui, la Kornilova avait commis son crime consciemment. Il a bien voulu admettre qu’elle fût excitée et malade.

Mais que peut signifier ici le mot consciemment ? Il est rare que l’homme n’agisse pas consciemment, si ce n’est en état de somnambulisme ou de délire. Les médecins ne savent-ils pas qu’un fou, même, peut commettre une action consciemment, sans en être tout à fait responsable ? Il se souviendra de son acte, le discutera, le défendra devant vous avec une logique qui vous stupéfiera, mais je ne crois pas à son entière responsabilité.

Je ne suis pas médecin, moi, mais je me rappelle qu’il y avait à Moscou une dame qui, à chacune de ses grossesses, mais seulement pour une courte période, était prise d’un besoin irrésistible de voler n’importe quoi. Elle volait des objets et de l’argent chez les amis qu’elle fréquentait, dans les magasins, dans les plus petites boutiques. Sa famille faisait reporter par les domestiques les objets soustraits. Cette dame était dans une belle situation, instruite, bien élevée, mondaine. Dès que ses accès étaient passés, elle ne songeait plus à rien dérober. Tout le monde en conclut que c’était un phénomène passager de la grossesse. Elle volait pourtant avec discernement ; seulement, quand elle était prise de sa manie, elle ne pouvait résister à l’entraînement. La médecine ne peut, je crois, rien dire sur le côté spirituel de ces phénomènes.

Des influences du même genre n’agissent que trop fréquemment. C’est assez pour que la conscience d’un juge s’en inquiète.

On me dira : la Kornilova n’a pas commis un crime inexplicable. Elle s’est tout uniment vengée de son mari et de la première femme de ce dernier en tuant la fillette. C’est compréhensible, soit, mais ce n’est pas si simple que c’en a l’air. Avouez que, si elle n’avait pas été enceinte, elle n’aurait, sans doute, pas imaginé une vengeance de ce genre. Restée seule avec sa petite belle-fille, après avoir été battue par son mari, elle aurait peut-être pensé en regardant l’enfant : « Toi ! je te jetterais bien par la fenêtre ! » Mais elle ne l’aurait pas fait. En état de grossesse elle l’a fait.

Si les jurés l’avaient acquittée, ils auraient pu, du moins, s’appuyer sur un argument sérieux. Leur pitié eût été admissible. Qu’eût importé une erreur ? Il vaut mieux se tromper en étant trop indulgent que par trop de sévérité, surtout dans un cas aussi douteux. Certes la femme se croit coupable ; elle a avoué son crime aussitôt après l’avoir commis ; elle a renouvelé ses aveux six mois plus tard ; elle ira peut-être en Sibérie en se croyant justement châtiée, mourra sans doute en se repentant d’avoir essayé de commettre un meurtre. Elle ignorera probablement toujours qu’elle n’a agi que poussée par une surexcitation morbide occasionnée par la grossesse.

Remarquez encore une chose : l’accouchement de la Kornilova était imminent, puisque la sage-femme était dans la salle des séances. En condamnant la coupable on a condamné aussi l’enfant qui n’était pas encore né. Voilà un enfant qui, avant sa naissance, est condamné à la déportation avec sa mère… Il grandira là-bas, il saura tout sur cette mère et que deviendra-t-il ? Et je vais trop loin : Regardons simplement l’affaire telle qu’elle est aujourd’hui. Voici Kornilov, le mari, devenu veuf une seconde fois. Il est libre : son mariage est cassé par la déportation même de sa femme en Sibérie. Mais la femme n’est pas partie. Elle accouchera avant son départ. Kornilov, sans doute, viendra la voir, peut-être avec la fillette victime de l’attentat. Qui sait s’ils ne se réconcilieront pas de la façon la plus sincère ? On peut admettre qu’ils ne se disent pas un mot de reproche, qu’ils ne s’en prennent qu’à leur sort. La fillette jetée par la fenêtre viendra faire des commissions pour son père : « Tenez, petite maman, voici des petits pains, voici du thé et du sucre que papa vous envoie ; demain il viendra lui-même. » Ils sangloteront, qui sait ? quand ils se diront adieu, le jour où le chemin de fer emportera la Kornilova en Sibérie ; et la fillette victime de la marâtre sanglotera aussi. Et le nourrisson criera, — que la femme l’emmène avec elle ou qu’il reste chez le père.

Qu’attendent-ils, nos romanciers ? Voici un sujet vraiment réaliste, où il n’y a qu’à suivre la vérité pas à pas !

Est-il vraiment impossible d’adoucir un peu le verdict qui a frappé la Kornilova ? Ce verdict est une erreur. Je vois, troublement comme dans un songe, que c’est une erreur !

II


QUELQUES APERÇUS SUR LA SIMPLICITÉ ET SUR LA SIMPLIFICATION


Je voudrais maintenant vous soumettre quelques considérations sur ce qui est simple, en général. Je me souviens d’une petite et étrange mésaventure qui m’arriva.

Il y a trente ans, pendant l’hiver, je passai, un soir, à la bibliothèque de la rue Miestchanskaïa. J’avais l’intention d’écrire un article de critique et j’avais besoin d’un roman de Thackeray dont je voulais faire un résumé.

Une demoiselle me reçut. Je lui demandai le roman. Elle me regarda de l’air le plus sévère :

— Nous ne tenons pas de ces bêtises-là ici ! fit-elle d’une voix tranchante et en marquant, pour ma personne, un mépris que, vraiment, je ne méritais pas.

— Considérez-vous donc les romans de Thackeray comme des bêtises ? interrogeai-je avec humilité.

— Vous ne le saviez pas et vous n’avez pas honte d’en convenir ?

Aujourd’hui ma demande paraîtrait excusable, mais je m’en fus, laissant la demoiselle très satisfaite de la leçon qu’elle m’avait donnée.

Vous me direz que la demoiselle était une petite dinde ignare ; mais je fus frappé de ce jugement carré, rapide et réellement par trop simple porté sur des livres qu’elle n’avait pas lus. (Il n’y avait qu’à la regarder pour en être sûr.) Mais nous sommes comme cela en Russie. Nous sommes trop prompts à nous en rapporter sur parole à des jugements aussi simples et décisifs. Il y a chez nous une invraisemblable manie de porter immédiatement des jugements, de prononcer des sentences, sans rien approfondir. Regardez un peu : Actuellement, tout le monde, en Russie, croit à la réalité du mouvement national en faveur des Slaves d’Orient. Mais j’ai peur que cette croyance ne suffise plus et que l’on exige quelque chose de plus simple encore. — Un membre d’une commission racontait devant moi qu’on lui écrivait des lettres pour lui poser des questions de ce genre : Pourquoi secourons-nous les Slaves en tant que Slaves ? Si les Scandinaves se trouvaient dans la même position, devrions-nous aussi courir à leur aide ? Il y a, en Russie, une tendance à tout simplifier jusqu’à nihil, jusqu’à tabula rasa. Qu’y a-t-il, en effet, de plus simple qu’un zéro ?

On trouve chez nous beaucoup de gens auxquels la volonté du peuple, nettement exprimée, n’a pas plu. Ils ont très bien compris, trop bien même, et se sont affectés. Alors ils laissent entendre qu’il ne faut pas trop se presser, qu’il y a des complications à craindre ! Nous possédons nombre de petits vieillards avisés (il y a de jeunes vieillards) qui voudraient réduire le mouvement à quelque chose de raisonnable, de simple, d’abstentionniste. C’est, parfois, grâce à cette rage de simplification qu’une œuvre grande et belle avorte complètement. Et cette simplicité peut nuire aux simplificateurs mêmes. La simplification est ennemie de l’analyse, si bien que certaines opinions simples finissent par devenir fantastiques. Notre pays s’est depuis longtemps trop simplement scindé en deux et l’on ne saurait s’imaginer combien simple est l’opinion d’une partie de la Russie sur l’autre. C’est la négation même. Et cela a commencé du temps de Pierre le Grand.

III


DEUX SUICIDES


« Vous avez beau, me dit un ami, faire ressortir le comique de la vie dans une œuvre d’art, vous serez toujours au-dessous de la réalité. »

Je savais déjà cela en l’an 1846 alors que je commençais à écrire, et c’était pour moi une cause de grande perplexité. Et il ne s’agit pas que du comique : Prenez un fait quelconque de la vie courante, un fait sans grande importance à première vue, et si vous savez voir, vous y trouverez une profondeur dont l’œuvre de Shakespeare lui-même ne donne pas la moindre idée. Mais nous ne savons pas tous voir. Pour bien des gens les phénomènes de la vie sont si insignifiants qu’ils ne prennent même pas la peine de les examiner. Quelques penseurs observeront mieux ces phénomènes, mais seront impuissants à les mettre en valeur dans une œuvre… Il y en a que cette impuissance pousse au suicide.

À ce propos, un de mes correspondants m’a écrit au sujet d’un étrange et inexplicable suicide dont j’ai désiré parler tous ces temps-ci. C’est une pure énigme.

La suicidée, jeune fille de vingt-trois ou vingt-quatre ans, était la fille d’un Russe passé à l’étranger, née elle-même hors de Russie, Russe de sang mais non d’éducation. Un journal nous dit comment elle s’est donné la mort :

«… Elle trempa de l’ouate dans du chloroforme, s’enveloppa le visage de cette ouate et se coucha sur son lit. Avant son suicide, elle avait écrit ce billet en français :

« Je m’en vais entreprendre un long voyage… Si cela ne réussit pas, qu’on s’assemble pour fêter ma résurrection avec du « Clicquot ». Si cela réussit, je prie qu’on ne me laisse enterrer que tout à fait morte, parce qu’il est très désagréable de se réveiller dans un cercueil, sous terre. Ce n’est pas chic ! »

Dans ce grossier mot de chic, il y a, pour moi, une, protestation, de la colère, mais contre quoi ?

D’ordinaire, les causes des suicides sont évidentes ou en tout cas faciles à trouver. Ici rien de pareil. Quelles raisons cette jeune fille avait-elle pour se détruire ? Souffrait-elle de la banalité du train-train quotidien, de l’inutilité de son existence ? S’indignait-elle, comme tels contempteurs de la vie, de ce qu’il y avait de stupide dans l’apparition de l’homme sur la terre ? Y avait-il, chez elle, une horreur de la tyrannie de forces aveugles auxquelles elle ne pouvait se décider à se soumettre ? On pourrait deviner en elle une âme qui se révoltait contre la fatalité de la vie, qui ne pouvait supporter le fardeau de cette fatalité. Le plus horrible, c’est qu’elle a dû mourir sans cause de désespoir très précise… Elle a cru à tout ce qu’elle avait entendu dire depuis son enfance, elle l’a cru sur parole. Sans doute, elle étouffait en quelque sorte dans le milieu où se passait sa vie ; cette vie même l’étouffait. C’était trop simple, trop peu inattendu. Inconsciemment elle exigeait quelque chose de plus compliqué.

Mais voici un autre suicide. Il y a environ un mois tous les journaux pétersbourgeois publiaient une note disant qu’une pauvre jeune fille, couturière de son état, s’était jetée d’une fenêtre d’un quatrième étage « parce qu’elle ne pouvait se procurer aucun travail ». On ajoutait qu’on l’avait retrouvée tenant à la main une image sainte. Ce dernier trait est extraordinaire quand il s’agit d’un suicide. Cette fois je suis sûr qu’il n’y avait eu ni révolte, ni murmures. Il était simplement devenu impossible de vivre. « Dieu n’a pas voulu ! » aura dit la pauvre fille, et elle se sera tuée après avoir fait sa prière.

Ces choses-là ont beau paraître simples, elles vous poursuivent comme un cauchemar ; nous arrivons à en souffrir comme si elles avaient eu lieu par notre faute. En lisant la mort de l’ouvrière, j’ai repensé à celle de la jeune cosmopolite dont je parlais tout à l’heure. Que ces deux êtres étaient différents, et comme leurs suicides se ressemblent peu ! Laquelle de ces deux âmes a pâti davantage dans ce monde ? me demanderais-je volontiers, si une pareille question n’était un peu impie !
IV


LA SENTENCE


Voici un raisonnement de « suicidé par ennui », matérialiste comme de juste :

Quel droit avait la Nature de me mettre au monde en obéissant à ses prétendues lois éternelles ? Je suis conscient. Pourquoi cette Nature m’a-t-elle créé sans mon consentement, moi conscient, c’est-à-dire souffrant ? Mais je ne veux plus souffrir. À quoi cela servirait-il ? La Nature, par la voix de ma conscience, me déclare qu’il y a dans l’univers une harmonie générale. C’est là-dessus que se basent les religions humaines. Et si je ne veux pas faire ma partie dans cette harmonie, faudra-t-il que je me soumette quand même aux déclarations de ma conscience ? Faudra-t-il que j’accepte la souffrance en vue de l’harmonie du tout ? Si je pouvais choisir, je préférerais être heureux pendant le court moment de mon existence ; je me soucie infiniment peu du tout ! et de ce que ce tout deviendra quand j’aurai péri. Pour quelle raison devrais-je me soucier de sa conservation à une époque où j’aurai disparu ? J’aimerais bien mieux vivre comme les animaux qui sont inconscients. Je trouve que ma conscience, loin de coopérer à l’harmonie générale, est une cause de cacophonie puisqu’elle me fait souffrir. Regardez quels sont les gens heureux dans ce monde, les gens qui consentent à vivre ? Ce sont justement ceux qui ressemblent aux animaux, qui se rapprochent de la bête par le peu de développement de leur conscience, ceux qui vivent d’une vie brutale qui consiste uniquement à manger, à boire, à dormir et à procréer des petits. Manger, boire et dormir, cela signifie, en langage humain, voler, piller et construire son nid ou sa bauge. On m’objectera que l’on peut construire son gite d’une façon raisonnable, voire scientifique. Mais à quoi bon ? À quoi bon se faire une place dans la société humaine d’une façon juste et sage ? Personne ne pourra répondre à cela.

« Oui, si j’étais une fleur ou une vache, je pourrais être heureux. Mais je ne puis éprouver de joie de rien. Même le bonheur le plus haut qui soit, celui d’aimer ses semblables, est vain, puisque demain tout sera détruit, puisque tout retournera au chaos.

« Que j’admette un instant que l’humanité marche au bonheur, que les hommes à venir seront parfaitement heureux, la pensée seule que, pour obtenir ce résultat, la Nature ait eu besoin de martyriser tant d’êtres pendant des milliers d’années, me sera insupportable et odieuse. Sans compter que ce bonheur, la Nature s’empressera de le replonger dans le néant.

« Une question horriblement triste se pose parfois à moi : Et si l’homme, me dis-je, n’était que le sujet d’une expérience ? S’il ne s’agissait que de savoir s’il peut oui ou non s’adapter à la vie terrestre ? Mais non, il n’y a rien, pas d’expérimentateur, donc pas de coupable ; tout s’est fait selon les aveugles lois de la Nature, et non seulement la Nature ne me reconnaît pas le droit de l’interroger et ne me répond pas, mais encore ne peut ni admettre quoi que ce soit, ni répondre.

« Attendu que, lorsque ma conscience me répond au nom de la Nature, je ne fais que prêter mes pensées à ma conscience et à la Nature.

« Attendu que, dans ces circonstances, je suis à la fois détendeur et demandeur, accusé et juge, que je trouve cette comédie stupide et intolérable et même humiliante pour moi.

« En mes qualités incontestables de demandeur et de défendeur, de juge et d’accusé, je condamne cette nature, qui m’a procréé insolemment pour que je souffre, à disparaître avec moi.

« Comme je ne puis pas exécuter toute ma sentence en détruisant la Nature en même temps que moi, je me supprime moi-même, ennuyé à la fin de subir une tyrannie dont personne n’est coupable. »
V


LES MEILLEURS HOMME


Il conviendrait, peut-être, de dire quelques mots de ceux que j’appellerai les « meilleurs hommes ». Je veux parler de ceux sans lesquels aucune société ne pourrait vivre et durer. Ils se partagent, du reste, en deux catégories : devant la première la foule s’incline d’elle-même, heureuse de rendre hommage à des vertus réelles. La seconde catégorie reçoit aussi des marques de respect, mais on dirait que ces manifestations ne se produisent pas sans quelque contrainte. Elle est composée de gens qui ne sont « les meilleurs » qu’en les comparant avec ceux qui ne valent pas grand’chose. Cette dernière catégorie est appréciée surtout à des points de vue hautement administratifs.

Toute société, pour vivre et durer, a besoin d’admirer ou tout au moins d’estimer quelqu’un ou quelque chose.

Comme les « meilleurs hommes » de la première catégorie sont souvent des gens un peu difficiles à comprendre, préoccupés qu’ils sont d’un idéal qui les rend distraits, parfois bizarres, maniaques, et très indifférents au plus ou moins de noblesse de leur extérieur, le public se rabat sur les personnages qui ne sont « les meilleurs » que relativement.

Ces « meilleurs hommes », on les trouvait jadis dans l’entourage des princes ; c’étaient aussi des boyards, des membres du haut clergé, et des marchands notables ; mais ces derniers n’étaient admis qu’en petit nombre au privilège de figurer parmi les « meilleurs hommes ». Ces dignitaires, chez nous, comme en Europe, créaient pour leur usage une sorte de code de la vertu et de l’honneur, peut-être pas toujours très conforme à l’idéal du pays. Par exemple, les « meilleurs hommes » devaient, sans se faire prier, mourir pour la patrie si l’on semblait attendre ce sacrifice de leur part et y allaient bon jeu, bon argent, craignant qu’une reculade ne les déshonorât, eux et leur famille. Évidemment cela valait mieux que le droit a l’infamie qui permet à un homme d’aller se cacher au moment du danger en grommelant : « Que tout périsse pourvu que je sauve ma peau ! » Il faut remarquer aussi que souvent ces « meilleurs hommes » relatifs eurent un idéal qui ne différait en rien de celui qu’invoquaient les autres « meilleurs hommes », meilleurs absolument. Il n’en fut pas toujours ainsi, mais on peut dire qu’il y eut, à une époque, beaucoup plus de sympathie entre les boyards et le peuple russe, qu’entre les chevaliers vainqueurs et tyranniques de l’Europe et leurs vaincus, les serfs.

Soudainement il s’opéra un changement radical dans l’organisation des « meilleurs hommes » de chez nous. Sur un décret du Souverain, il y eut quatorze classes de noblesse, quatorze degrés de la vertu humaine, parés de noms allemands. Bien entendu, les quatorze classes furent envahies par les anciens « meilleurs hommes », mais il resta des places vacantes, et des mérites nouveaux se firent jour. Des hommes instruits, d’une culture très avancée pour l’époque, accédèrent à la noblesse et s’empressèrent, à coups de grades, de se métamorphoser en nobles pur-sang. Mais l’aristocratie n’en conserva pas moins tout son prestige et, au moment où la fortune, la propriété régnaient tyranniquement sur l’Europe, la noblesse, chez nous, l’emportait sur n’importe quels avantages matériels. Il n’y a pas encore très longtemps, — et le fait est parfaitement authentique — une dame noble de Pétersbourg, ne trouvant pas de place dans un concert, chassa publiquement du fauteuil qu’elle occupait, une marchande dix fois millionnaire, que, de plus, elle injuria.

Les « meilleurs hommes », il faut le dire, surent conserver quelques hauts principes : ils se firent gloire d’être une classe instruite par excellence et gardienne des règles de l’honneur. Malheureusement, leurs idées évoluèrent dans le sens européen, si bien qu’à un moment donné il y eut beaucoup d’honneur et peu d’honnêtes gens.

Tout à coup eut lieu un bien plus grand bouleversement : les serfs furent affranchis et toutes les conditions de vie du pays furent modifiées profondément. Il est vrai que les quatorze classes de noblesse demeureront ce qu’elles étaient, mais les « meilleurs hommes » perdirent de leur influence. L’opinion publique ne les plaça plus aussi haut qu’avant. On en vint à se demander où et comment on recruterait de nouveaux « meilleurs hommes », à présent que les anciens étaient tombés dans l’estime générale…


Sur le même sujet.


Les choses en vinrent au point que le pouvoir ne choisit plus, ou le moins possible, ses conseillers et ses fonctionnaires dans les rangs des nobles. Ils perdirent ainsi leur caractère officiel. Ceux d’entre eux qui voulurent demeurer à la tête des affaires du pays durent positivement passer de la catégorie des « meilleurs hommes » relatifs à celle des hommes absolument meilleurs que les autres, des meilleurs hommes que j’appellerai les naturellement meilleurs. Une espérance charmante naquit. On s’imagina que ce seraient désormais les gens vraiment méritants qui occuperaient toutes les places. Mais où trouver ces derniers ? Pour quelques-uns ce fut une énigme. D’autres se dirent que tout s’arrangerait forcément, que si les hommes naturellement les meilleurs ne remplissaient pas encore toutes les fonctions, ils les rempliraient le lendemain, infailliblement. Certains penseurs demeurèrent toutefois dans le doute. Comment s’appelaient-ils, ces meilleurs hommes naturels ? Où, d’abord, était l’homme universellement reconnu le meilleur ?

Évidemment ce ne fut pas sous cette forme que l’on parla de la question, mais toute notre société connut des heures de trouble. Des gens ardents et enthousiastes crièrent aux sceptiques que le meilleur homme était tout trouvé, que c’était le plus instruit, l’homme de science dépourvu des préjugés de l’ancien temps. Beaucoup déclarèrent cette opinion inacceptable, l’homme instruit n’était pas forcément un homme honnête, car la science ne pouvait rien à ce point de vue. D’aucuns parleront de rechercher le phénix demandé dans les rangs du peuple. Mais le peuple, après l’émancipation des serfs, ne s’était pas hâté de rendre éclatante sa vertu. On le disait surtout remarquable par sa corruption et son amour de l’eau-de-vie. On lui prêtait de plus une vénération réelle pour les usuriers, qu’il semblait considérer comme les « hommes les meilleurs ». Enfin apparut une opinion vraiment libérale, sinon dans sa donnée, du moins dans son essence. Notre peuple ne pouvait pas encore concevoir un idéal bien net du « meilleur homme » possible ; il avait besoin de se dégrossir, de s’instruire ; il fallait l’y aider.

Une nouvelle influence, détestable celle-la, entra en jeu : la ploutocratie, le « sac d’or ». Certes la puissance du « sac d’or » n’était pas absolument inconnue chez nous. Le marchand millionnaire était un personnage, dans son genre, depuis longtemps, mais il n’occupait pas une place par trop prépondérante dans la hiérarchie sociale ; il n’en valait pas mieux pour cela ; plus il s’enrichissait, pire il était. Moujik engraissé, il n’avait plus aucune des qualités du moujik. On pouvait diviser ces parvenus en deux classes. La première continuait à porter la barbe ; elle se composait de véritables sauvages qui, malgré leurs richesses, vivaient dans leurs immenses et belles maisons comme de simples cochons, et physiquement et moralement. Moujiks nullement dégrossis, ils avaient cependant nettement rompu avec le peuple. Ovsiannikov, lorsqu’on le menait récemment en Sibérie par Kazan et qu’il rejetait à coups de pied les kopeks que les paysans lançaient dans sa voiture comme aumône, montrait bien à quel point cette rupture est définitive. Jamais, du reste, le peuple n’a été exploité et asservi comme dans les fabriques appartenant à ce genre de messieurs.

La seconde classe de ces millionnaires se distinguait par ses mentons rasés. De magnifiques mobiliers européens encombraient ses demeures. Ses filles parlaient français, anglais, jouaient du piano. Les pères parfois étalaient vaniteusement une décoration achetée au prix de quelque largesse. Ces gens-là se montraient d’une arrogance inouïe envers ceux qui dépendaient d’eux et platement serviles envers les hauts dignitaires. Tout leur rêve était d’avoir un grand personnage à diner chez eux. On eût cru qu’ils ne vivaient que pour cela, n’avaient fait fortune que pour cela. Ils étaient à genoux devant le million qu’ils avaient gagné. Le million les avait tirés de l’anonymat, leur avait donné une valeur sociale. Dans l’âme corrompue de ces moujiks grossiers (car ils continuaient à être des moujiks malgré leurs habits noirs), aucune pensée autre que celle d’inviter leur dignitaire à diner ne pouvait se substituer à l’obsession du million qu’ils adoraient comme un dieu.

Malgré leur extérieur brillant, les familles de ces marchands ne brillaient pas par l’instruction. Et le million en était cause. Pourquoi envoyer les fils a l’Université si, dépourvus de tout savoir, ils pouvaient arriver à tout ? Il faut dire que ces millionnaires trouvaient quelquefois le moyen d’obtenir des titres de noblesse. Les jeunes gens, corrompus, pervertis par les idées les plus subversives sur la patrie, l’honneur et le devoir, ne tiraient aucun profit moral de la fortune de leurs pères. C’étaient de jeunes fauves insolents. Leur démoralisation était horrible, car ils n’avaient qu’une seule conviction, à savoir qu’avec de l’argent on achetait tout, honneur et vertu.

Il arrivait parfois à ces marchands d’offrir des sommes immenses à l’État quand le pays était en danger. Mais ces dons n’étaient faits qu’en vue des récompenses qu’ils pourraient obtenir, Aucun patriotisme vrai, aucun sentiment de civisme n’existait dans ces cœurs. Et le marchand n’est plus seul, chez nous, à adorer le « sac d’or ». Autrefois, je le répète, on aimait et on appréciait la richesse comme partout, mais jamais on n’avait considéré le « sac d’or » comme la chose la plus belle, la plus noble, la plus sainte. Maintenant, je crois que les adorateurs du million sont, chez nous, en majorité.

Dans l’ancienne hiérarchie russe, le marchand le plus fabuleusement riche ne pouvait prendre rang avant le fonctionnaire. La nouvelle hiérarchie aplanit tous obstacles devant les possesseurs des « sacs d’or », devant les représentants de cette aimable catégorie de « meilleurs hommes » récemment inventée. Le boursier a des écrivains à ses gages ; les avocats s’empressent autour de lui ; tout le monde lui chante des hymnes pleins de ses louanges… Le sac d’or est si puissant qu’il commence à inspirer de la terreur.

Mais nous, les représentants de la classe élevée, ne nous laissons pas gagner au culte de la nouvelle idole. Depuis deux cents ans, les nôtres jouissent des bienfaits de l’instruction. L’instruction doit être pour nous une armure qui nous permettra de vaincre le monstre. Hélas ! notre peuple de cent millions d’individus, si corrompu et déjà entamé par le Juif, qu’opposera-t-il au monstre du matérialisme déguisé en sac d’or ? Sa misère, ses haillons, les impôts qu’il paye, ses privations, ses vices, l’eau-de-vie, les mauvais traitements subis ? Combien il est à craindre que ce soit lui qui, avant tous les autres, s’écrie :

« Ô sac d’or, tu es tout : tu es la force, la tranquillité, le bonheur ! Je me prosterne devant toi ! »

N’est-ce pas à craindre ?
NOVEMBRE


LA TIMIDE (CONTE FANTASTIQUE)


PREMIÈRE PARTIE


Avertissement de l’Auteur.


Je demande pardon à mes lecteurs de leur donner cette fois un conte au lieu de mon « carnet » rédigé sous sa forme habituelle. Mais ce conte m’a occupé près d’un mois. En tout cas, je sollicite l’indulgence de mes lecteurs.

Ce conte, je l’ai qualifié de fantastique, bien que je le considère comme réel, au plus haut degré. Mais il a son côté fantastique, surtout dans la forme, et je désire m’expliquer à ce sujet.

Il ne s’agit ni d’une nouvelle, à proprement parler, ni de « mémoires ». Figurez-vous un mari qui se trouve chez lui, devant une table, sur laquelle repose le corps de sa femme suicidée. Elle s’est jetée par la fenêtre quelques heures auparavant.

Le mari est comme affolé. Il ne parvient pas à rassembler ses idées. Il va et vient par la chambre, cherchant à découvrir le sens de ce qui est arrivé.

De plus, c’est un hypocondriaque invétéré, de ceux qui causent avec eux-mêmes. Il parle donc à haute voix, se racontant le malheur, essayant de se l’expliquer. Il lui arrive d’être en contradiction avec lui-même dans ses idées et dans ses sentiments. Il s’innocente, il s’accuse, s’embrouille dans sa plaidoirie et son réquisitoire. Il s’adresse parfois à des auditeurs imaginaires. Peu à peu, il finit par comprendre. Toute une série de souvenirs qu’il évoque le conduit à la vérité.

Voilà le thème. Le récit est plein d’interruptions et de répétitions. Mais si un sténographe avait pu écrire à mesure qu’il parlait, le texte serait encore plus fruste, encore moins « arrangé » que celui que je vous présente. J’ai tâché de suivre ce qui m’a paru être l’ordre psychologique. C’est cette supposition d’un sténographe, notant toutes les paroles du malheureux, qui me paraît l’élément fantastique du conte. L’art ne repousse pas ce genre de procédés. Dans ce chef-d’œuvre, le Dernier jour d’un Condamné, Victor Hugo s’est servi d’un moyen analogue. Il n’a pas introduit de sténographe dans son livre, mais il a admis quelque chose plus invraisemblable, en présumant qu’un condamné à mort pouvait trouver le loisir d’écrire de quoi remplir un volume, le dernier jour de sa vie, que dis-je, à la dernière heure, — à la lettre, — au dernier moment. Mais s’il avait rejeté cette supposition, l’œuvre la plus réelle, la plus vécue de toutes celles qu’il a écrites, n’existerait pas.



I


QUI ÉTAIS-JE ET QUI ÉTAIT-ELLE ?


… Tant que je l’ai ici, tout n’est pas fini… Je m’approche d’elle et je la regarde à chaque instant. Mais demain on l’emportera. Comment ferai-je tout seul ? Elle est en cet instant dans le salon, sur la table… on a mis l’une contre l’autre deux tables à jeu ; demain la bière sera là, toute blanche, en gros de Naples… Mais ce n’est pas cela !… Je marche, je marche et je veux comprendre, m’expliquer… Voilà déjà six heures que je cherche, et mes idées s’éparpillent. Je marche, je marche et c’est tout. Voyons, comment est-ce ? Je veux procéder par ordre (ah ! par ordre !…) Messieurs ! Vous voyez que je suis loin d’être un homme de lettres… mais je raconterai comme je comprends.

Tenez, elle venait au début chez moi, engager des effets à elle pour payer une annonce dans le Golos… Telle institutrice consentirait à voyager et à donner des leçons à domicile etc., etc. Les premiers temps, je ne la remarquais pas ; elle venait comme tant d’autres, voilà tout. Plus tard, je l’ai mieux vue. Elle était toute mince, blonde, pas bien grande ; elle avait des mouvements gênés devant moi, sans doute devant tous les étrangers ; moi, n’est-ce pas, j’étais avec elle comme avec tout le monde, avec ceux qui me traitent comme un homme et non comme un prêteur sur gages seulement. Quand je lui avais remis l’argent, elle faisait vite volte-face et se sauvait. Tout cela sans bruit. D’autres chicanent, implorent, se fâchent pour obtenir plus. Elle, jamais. Elle prenait ce qu’on lui donnait… Où en suis-je ? Oui, elle m’apportait d’étranges petits objets ou bijoux : des boucles d’oreilles en argent doré, un méchant petit médaillon, des choses à 20 kopeks. Elle savait que ça ne valait pas plus, mais je voyais à sa figure que c’était précieux pour elle. En effet, j’ai appris plus tard que c’était tout ce que papa et maman lui avaient laissé. Une seule fois, j’ai ri de ce qu’elle voulait engager : Jamais je ne ris, en général, avec les clients. Un ton de gentleman, des manières sévères, oui sévères, sévères ! Mais ce jour-là, elle s’était avisée de m’apporter une vraie guenille, ce qui restait d’une pelisse en peaux de lièvres… Ç’a été plus fort que moi, je l’ai plaisantée. Dieu ! comme elle a rougi ! Ses yeux bleus, grands et pensifs, si doux à l’ordinaire, ont lancé des flammes. Mais elle n’a pas dit un mot. Elle a remballé sa « guenille » et s’en est allée. Ce n’est que ce jour-là que je la remarquai très particulièrement. Je pensai d’elle quelque chose… oui quelque chose. Ah oui ! qu’elle était terriblement jeune, jeune comme une enfant de quatorze ans : elle en avait seize en réalité. Du reste, non ! Ce n’est pas ça !… Le lendemain, elle revint. J’ai su plus tard qu’elle avait porté son reste de houppelande chez Dobronravov et Mayer, mais ceux-là ne prêtent que sur objets d’or et ne voulurent rien savoir. Une autre fois, je lui avais pris en nantissement un camée, une cochonnerie, et en étais resté tout étonné de moi-même. Moi je ne prête que sur bijoux d’or ou d’argent. Et j’avais accepté un camée ! C’était la seconde fois que je pensais à elle, je me le rappelle bien. Mais le lendemain de l’affaire de la houppelande, elle voulut engager un porte-cigare en ambre jaune, un objet d’amateur, mais sans valeur pour nous autres. Pour nous, or ou argent, ou rien ! Comme elle venait après la révolte de la veille, je la reçus très froidement, très sévèrement. Faible, je lui donnai tout de même 2 roubles, mais je lui dis, un peu fâché : « Ce n’est que pour vous que je fais ça. Allez voir si Moser vous donnera un kopek d’un pareil objet ! » Ce pour vous, je le soulignai particulièrement… J’étais plutôt irrité. Elle rougit en entendant ce pour vous, mais elle se tut, ne me jeta pas l’argent à la figure, le prit très bien, au contraire… Ah ! la pauvreté !… Elle rougit, mais rougit ! Je l’avais blessée. Quand elle fut partie, je me demandai : « Ça vaut-il 2 roubles la petite satisfaction que je viens d’avoir ? » Je me reposai la question à deux fois : « Ça vaut-il ça ? Ça vaut-il ça ? » Et tout en riant, je la résolus dans le sens affirmatif. Je fus très amusé. Mais je n’avais pas eu de mauvaise intention.

L’idée de l’éprouver me vint, parce que certains projets me passèrent par la tête. C’était la troisième fois que je pensais très particulièrement à elle.

… Eh bien ! C’est à ce moment que tout a commencé. Bien entendu, je me suis renseigné. Après cela, j’attendis sa venue avec quelque impatience. Je prévoyais qu’elle viendrait bientôt. Quand elle repartit, je lui adressai la parole, j’entrai en conversation avec elle, sur un ton d’infinie politesse. Je n’ai pas été trop mal élevé et j’ai des manières quand je veux. Hum ! Je devinai facilement qu’elle était bonne et douce. Les bons et les doux, sans trop se livrer, savent mal éluder une question. Ils répondent, ceux-là. Je ne sus pas tout sur elle alors, bien certainement. Ce ne fut que plus tard, que tout me fut expliqué : les annonces du Golos, etc. Elle continuait à publier des annonces dans les journaux à l’aide de ses dernières ressources. D’abord, le ton de ces notes était hautain : « Institutrice, hautes références, consentirait à voyager. Envoyer conditions sous enveloppe au journal. » Un peu plus tard c’était : « Consent à tout, donnera leçons, servira de dame de compagnie, surveillera ménage, sait coudre, etc. » Archi-connu, n’est-ce pas ! Puis à la dernière extrémité, elle fit insérer : « Sans rémunération, pour table et logement. » Mais elle ne trouva aucune place. Quand je la revis, je voulus donc l’éprouver. Je lui montrai une annonce du Golos ainsi conçue : « Jeune fille orpheline cherche place gouvernante pour petits enfants ; préférerait chez veuf âgé ; pourrait aider au ménage. »

— Là, voyez-vous ? lui dis-je, celle-ci, c’est la première fois qu’elle publie une annonce, et je parie qu’avant ce soir elle aura une place. C’est comme cela qu’on rédige une annonce !

Elle rougit et ses yeux s’enflammèrent de colère. Cela me plut. Elle me tourna le dos et sortit. Mais j’étais bien tranquille. Il n’y avait pas un autre prêteur capable de lui avancer un demi-kopek sur ses brimborions et autres porte-cigares. Et à présent, il n’y avait plus même de porte-cigares !

Le surlendemain, elle arriva toute pale et agitée. Je compris qu’il se passait en elle quelque chose de grave. Je dirai quoi tout à l’heure, mais je ne veux que rappeler comment je m’arrangeai pour l’étonner, pour me poser dans son estime. Elle m’apportait une icône (ah ! cela avait dû lui coûter !) et ce n’est qu’ici que tout commence ; car je m’embrouille… je ne puis rassembler mes idées ! C’était une image de la Vierge avec l’enfant Jésus, une image de foyer ; la garniture en argent doré valait bien, mon Dieu !… valait bien 6 roubles. Je lui dis : « Il serait préférable de me laisser la garniture et d’emporter l’image, parce que, enfin… l’image… c’est un peu… » Elle me demanda : « Est-ce que cela vous est défendu ? — Non, mais c’est pour vous-même ! — Eh bien ! enlevez-là ! — Non, je ne l’enlèverai pas. Savez-vous ? Je vais la mettre dans ma niche à icônes. (Dès l’ouverture de ma caisse de prêts, tous les matins j’allumais, dans cette niche, une petite lampe)… et je vais vous donner 10 roubles.

— Oh ! Je n’ai pas besoin de 10 roubles. Donnez-m’en cinq. Je vous rachèterai bientôt l’image.

— Et vous n’en voulez pas dix ? L’image les vaut, dis-je en observant que ses yeux jetaient des éclairs. Elle ne répondit pas. Je lui remis 5 roubles.

— Il ne faut mépriser personne, dis-je. Si vous me voyez faire un pareil métier, c’est que je me suis trouvé aussi dans des circonstances bien critiques ! J’ai bien souffert avant de m’y décider…

— Et vous vous venger sur la société, interrompit elle. Elle avait un sourire amer, assez innocent, du reste.

— Ah ! ah ! pensai-je, tu me révèles ton caractère et tu as de la littérature.

— Voyez-vous, dis-je tout haut, moi, je suis une partie de cette partie du tout qui veut faire du mal et produit du bien.

Elle me regarda curieusement et avec quelque naïveté :

— Attendez ! Je connais cette phrase. Je l’ai lue quelque part.

— Ne vous creusez pas la tête. C’est une de celles que prononce Méphistophélès quand il se présente à Faust. Avez-vous lu Faust ?

— Distraitement.

— C’est-à-dire que vous ne l’avez pas lu du tout. Il faut le lire. Vous souriez ? Ne me croyez pas assez sot, malgré mon métier de prêteur sur gages, pour jouer devant vous les Méphistophélès. Prêteur sur gages je suis, prêteur sur gages je reste.

— Mais je ne voulais rien vous dire de pareil !… Elle avait été sur le point de laisser échapper qu’elle ne s’attendait pas à pareille érudition de ma part. Mais elle s’était retenue.

— Voyez-vous, lui dis-je, trouvant un joint pour produire mon effet, dans n’importe quelle carrière on peut faire du bien.

— Certainement, répondit-elle, tout champ peut produire une moisson.

Elle me regarda d’un air pénétré. Elle était contente de ce qu’elle venait de dire, non par vanité, mais parce qu’elle respectait la pensée qu’elle venait d’exprimer. Ô sincérité des jeunes ! C’est avec cela qu’ils remportent la victoire !

Quand elle fut partie, j’allai compléter mes renseignements. Ah ! elle avait vu des jours si terribles que je ne comprends pas comment elle pouvait sourire et s’intéresser aux paroles de Méphistophélès ! Mais voilà, la jeunesse… L’essentiel c’est que je la regardais déjà comme mienne et ne doutais pas de mon pouvoir sur elle… Vous savez, c’est un sentiment très doux, très voluptueux, dirais-je presque, qu’on éprouve en s’apercevant qu’on en a fini avec les hésitations…

Mais si je vais comme cela, je ne pourrai plus concentrer mes idées… Plus vite, plus vite, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ah ! mon Dieu ! non !

II


PROPOSITIONS DE MARIAGE


Voici ce que j’avais appris sur elle : Son père et sa mère étaient morts depuis trois ans et elle avait demeuré chez des tantes d’un caractère impossible. Méchantes toutes deux d’abord. L’une affligée de six petits enfants, l’autre vieille fille. Son père avait été employé dans les bureaux d’un Ministère. Il avait été annobli, mais personnellement, sans pouvoir transmettre sa noblesse à sa descendance. Tout me convenait. Je pouvais même leur apparaître comme ayant fait partie d’un monde supérieur au leur. J’étais un capitaine démissionnaire, gentilhomme de race, indépendant, etc. Quant à ma caisse de prêts sur gages, les tantes ne devaient y penser qu’avec respect.

Il y avait trois ans que ma jeune fille était en esclavage chez ses tantes. Comment elle avait pu passer ses examens, accablée comme elle l’était de travaux manuels par ses parentes, c’était un mystère, mais elle les avait passés. Cela prouvait déjà chez elle d’assez nobles tendances.

Pourquoi donc voulus-je me marier ?… Mais laissons là ce qui me concerne ; nous y viendrons tout à l’heure… J’emmèle encore tout.

Elle donnait des leçons aux enfants de sa tante ; elle cousait du linge, et vers la fin, malgré sa faiblesse de poitrine, elle lavait les parquets. On la battait même et on allait jusqu’à lui reprocher le pain qu’elle mangeait. Enfin, je sus encore que l’on projetait de la vendre. Je passe sur la fange des détails. Un gros boutiquier, un épicier, âgé d’une cinquantaine d’années, qui avait déjà enterré deux femmes, cherchait une troisième victime et s’était abouché avec les tantes. D’abord la petite avait presque consenti « à cause des orphelins » (il faut dire que le riche épicier avait des enfants de ses deux mariages) ; mais à la fin elle avait pris peur. C’est alors qu’elle avait commencé à venir chez moi, afin de se procurer de quoi insérer des annonces dans le Golos. Ses tantes voulaient la marier à l’épicier, et elle n’avait obtenu d’elles qu’un court délai pour s’y décider. On la persécutait ; on l’injuriait : « Nous n’avons pas déjà tant à manger sans que tu bâfres chez nous ! » Ces derniers détails, je les connaissais, et ils me décidèrent.

Le soir de ce jour-là, le marchand est venu la voir et lui a offert un sac de bonbons à cinquante kopeks la livre. Moi j’ai trouvé le moyen de parler à la bonne, Loukeria, dans la cuisine. Je l’ai priée de glisser tout bas à la jeune fille que je l’attendais à la porte et que j’avais quelque chose de grave à lui dire. Ce que j’étais content de moi-même ! — Je lui ai raconté ma petite affaire en présence de Loukeria : « J’étais un homme droit, bien élevé, un peu original peut-être. Était-ce un péché ? Je me connaissais et me jugeais. Dame ! je n’étais ni homme de talent, ni homme d’esprit ; j’étais malheureusement un peu égoïste… » Tout cela je le disais avec une certaine fierté, déclarant tous mes défauts ; mais pas assez bête pour dissimuler mes qualités : « Si j’ai tel travers, en échange j’ai ceci, j’ai cela… » La petite semblait assez effrayée au début : mais j’allais de l’avant, tant pis si je me noircissais un peu de temps à autre ; j’avais l’air plus franc ainsi ; et qu’est-ce que ça faisait puisque je lui disais carrément qu’à la maison elle mangerait à sa faim ; ça valait bien les toilettes, les visites, le théâtre, les bals qui ne viendraient qu’après, quand j’aurais tout à fait réussi dans mes affaires. Quant à ma caisse de prêts, je lui expliquai que, si j’avais pris un pareil métier, c’était que j’avais un but, et c’était vrai, j’avais un but. Toute ma vie, Messieurs, j’ai été le premier à haïr ma vilaine profession, mais n’était-il pas certain qu’en effet je me « vengeais de la société  », comme elle l’avait dit en plaisantant le matin même. En tout cas, j’étais sûr que l’épicier devait lui répugner plus que moi, et je lui faisais l’effet d’un libérateur à cette petite. Je comprenais cela ! Oh ! que de bassesses on comprend particulièrement bien dans la vie ! Mais commettais-je une bassesse ? Il ne faut pas juger si vite un homme ! D’ailleurs, est-ce que je n’aimais pas déjà la jeune fille ?

Attendez !… Non, je ne lui laissai pas entendre que je me considérais comme un bienfaiteur ; bien au contraire, je lui dis que c’était moi qui lui devrais de la reconnaissance, et non pas elle à moi. Je dis peut-être cela bêtement, car je vis comme un pli se dessiner sur son visage. Mais je gagnai ma cause ! Ah ! à propos, s’il faut remuer toute cette boue, je rappellerai encore une petite vilenie de ma part. Pour la décider, j’insistai sur ce point que je devais être bien mieux au physique que l’épicier. Et, à part moi, je me disais : Oui, tu n’es pas mal. Tu es grand, bien pris dans ta taille, tu as de bonnes manières… Et voulez-vous croire que là, près de la porte, elle hésita longtemps à me dire : oui ! Put-elle mettre en balance la personne de l’épicier et la mienne ? Je n’y tins plus. Ce fut assez brusquement que je la rappelai à l’ordre avec un : « Eh bien quoi ? » pas trop aimable. Elle a encore tergiversé une minute. Ça je n’y comprends rien encore aujourd’hui ! Enfin, elle se décida… Loukeria, la bonne, courut après moi ; comme je m’en allais et me dit, tout essoufflée : « Dieu vous revaudra cela, Monsieur ; vous êtes bien bon de sauver notre petite demoiselle. Seulement, ne le lui dites pas, elle est fière ! »

Eh bien quoi ? fière ! moi j’aime les petites qui sont fières ! Les fières sont particulièrement belles quand… on ne peut plus douter de son pouvoir sur elles. Homme vil que j’étais ! mais comme j’étais content ! Mais il m’était passé par la tête une drôle de pensée pendant qu’elle hésitait encore, debout près de la porte : Eh ! songeais-je, si pourtant elle en était à se dire à elle-même : « De deux malheurs mieux vaut choisir le pire. J’aime mieux prendre le gros boutiquier. Il se saoule, tant mieux ! Dans une de ses ribotes, il me tuera bientôt ! » Hein ? Croyez-vous qu’elle ait pu avoir une idée de ce genre ?

À présent je me le demande encore. Quel était le plus mauvais parti pour elle ? moi ou le boutiquier ? L’épicier ou le prêteur sur gages qui citait Goethe ? Et c’est une question !

Comment, une question ! La réponse est là, sur la table, et tu dis : une question ? Et à propos, de qui s’agit-il actuellement, de moi ou d’elle ? Eh ! je crache sur moi !… Je ferais mieux de me coucher. La tête me fait mal !

III


LE PLUS NOBLE DES HOMMES… MAIS JE NE LE CROIS PAS MOI-MÊME…


Je n’ai pas fermé l’œil. Et comment dormir quand on a quelque chose qui vous bat dans la tête comme un marteau. L’envie me prend de faire un tas de toute cette boue que je remue. Ô cette boue ! Mais il n’y a pas à dire, c’est aussi de la boue que je l’ai tirée, la malheureuse ? Elle aurait dû le comprendre et m’en avoir quelque reconnaissance !… Il est vrai qu’il y avait autre chose pour moi, là-dedans, que l’attrait de faire une bonne action. J’avais un certain plaisir à penser que j’avais quarante et un ans et qu’elle n’en avait que seize. Cela me causait une impression très voluptueuse.

Je voulus que notre mariage se fit « à l’anglaise ». C’est-à-dire qu’après une très courte cérémonie où n’auraient figuré que nous deux et deux témoins, dont l’un eût été Loukeria, la bonne, nous serions montés aussitôt en wagon, — et en route pour Moscou ! (Justement j’avais là-bas une affaire en train, et nous aurions passé deux semaines à l’hôtel.) Mais elle s’y refusa et je dus faire ma visite à ses tantes. Je consentis à ce qu’elle désirait et ne lui dis rien pour ne pas l’attrister dès le début. Je fis même à ses fâcheuses tantes un cadeau de cent roubles à chacune et leur promis que ma munificence ne s’arrêterait pas là. Du coup l’une et l’autre devinrent souples, mais souples !…

Nous eûmes une petite discussion au sujet du trousseau. Elle n’avait presque rien et ne voulait rien. Je la forçai d’accepter une corbeille de noces ; sans moi qui lui aurait offert quelque chose ? Mais je ne veux pas m’occuper de moi. Je crache sur moi ! Pour abréger, je lui inculquai quelques-unes de mes idées, je me montrai empressé auprès d’elle, peut-être trop empressé. Enfin, elle m’aimait beaucoup. Elle me racontait son enfance, me dépeignait la maison de son père et de sa mère… Mais bientôt je jetai quelques gouttes d’eau froide sur cet enthousiasme, j’avais mon idée. Ses épanchements me trouvaient silencieux, bienveillant, mais froid. Elle a vu bien vite que nous différions, que j’étais une énigme pour elle. Cela me plaisait beaucoup de lui paraître une énigme. Et peut-être n’est-ce que pour cela que j’ai fait toute cette bêtise !

J’avais un système avec elle. Non, écoutez ! On ne condamne pas un homme sans l’entendre ! Écoutez. Mais comment vais-je vous expliquer cela ? C’est très difficile… Enfin… tenez, par exemple, elle détestait et méprisait l’argent comme la plupart des créatures jeunes. Je ne lui parlais qu’argent. Elle ouvrait de grands yeux, écoutait tristement et ne disait plus rien. La jeunesse est généreuse, mais elle n’est pas tolérante. Si l’on va contre ses sympathies on s’attire son mépris… Ma caisse de prêts ! eh bien, j’en ai beaucoup souffert, je me suis vu repoussé, mis au rancart à cause d’elle et ne voilà-t-il pas que ma femme, cette gamine de seize ans, a appris (de quels chenapans ?) des détails très désagréables pour moi au sujet de cette maudite caisse de prêts ! Et puis il y avait toute une histoire sur laquelle je me taisais, comme un homme fier que je suis. Je préférais qu’elle la sût de quelqu’un d’autre que de moi. Je n’en ai rien dit jusqu’à hier. Je voulais qu’elle devinât au besoin elle-même quel homme j’étais, qu’elle me plaignît ensuite et m’estimât. Toutefois dès le début, je voulus, en quelque sorte, l’y préparer. Je lui expliquai que c’est très beau la générosité de la jeunesse, mais que cela ne vaut pas un sou. Pourquoi ? Parce que la jeunesse l’a en elle, alors qu’elle n’a pas encore vécu, pas encore souffert. Elle est à bon marché, cette générosité-là ! — Ah ! prenez une action vraiment magnanime qui n’ait rapporté à son auteur que des peines et des calomnies sans un grain de considération ! Voilà ce que j’estime, moi ! Car il y a des cas où un brillant sujet, un homme de haute valeur est présenté au monde entier comme un lâche, alors qu’il est plus honnête qu’être qui soit au monde ! Tentez un exploit pareil. Ah ! parbleu ! Vous vous dérobez ! Eh bien ! moi je n’ai fait, toute ma vie, que porter le poids d’une action mal interprétée… D’abord elle discuta, — comme elle discuta ! Puis elle se tut, mais elle ouvrait des yeux, — des yeux immenses ! Et… subitement je lui ai vu un sourire méfiant, presque mauvais… C’est avec ce sourire-là que je l’introduisis chez moi… Il est vrai qu’elle n’avait plus où aller !…

IV


TOUJOURS DES PROJETS ET DES PROJETS.


Qui de nous deux commença ? Je n’en sais rien. Cela fut sans doute en germe dès le début : elle n’était encore que ma fiancée quand je la prévins qu’elle s’occuperait, dans mon bureau, des engagements et des paiements. Elle ne dit rien alors. (Remarquez ceci.) Mariée, elle se mit même à l’œuvre avec un certain zèle.

Le logement, l’ameublement, tout demeura dans le même état. Il y avait deux pièces, l’une pour la caisse, l’autre où nous couchions. Mon ameublement était misérable, inférieur même à celui des tantes de ma femme. Ma niche aux images saintes était dans la chambre de la caisse. Dans celle où nous couchions il y avait une armoire où traînaient des effets et quelques livres (j’en gardais la clef), un lit, une table et des chaises. Dès l’époque où nous étions encore fiancés, je lui avais dit que je n’entendais pas dépenser, par jour, plus d’un rouble pour la nourriture (les repas de Loukeria compris). Comme je le lui fis savoir, j’avais besoin de trente mille roubles dans trois ans et ne pouvais pas mettre de côté cet argent en me montrant extravagant. Elle ne souffla mot, et c’est de moi-même que j’augmentai le budget quotidien de trente kopeks. Aussi bien me montrai-je coulant sur la question théâtre : j’avais dit qu’il nous serait impossible d’y aller. Pourtant je l’y conduisis, une fois par mois, à des places décentes, au parterre ! Nous nous y rendions en silence et rentrions de même. Comment se fait-il que, si vite, nous devînmes taciturnes ? Il est vrai que j’y étais bien pour quelque chose. Dès que je la voyais me regarder, quêtant un mot, je renfermais en moi ce que j’aurais dit sans cela. Parfois elle, ma femme, se montrait expansive ; elle avait même des élans vers moi ; mais comme ces élans me paraissaient hystériques, maladifs, et comme je voulais un bonheur sain et solide, sans parler du respect que j’exigeais de sa part, je réservais à ces effusions un accueil très froid. Et combien j’avais raison ! Le lendemain de ces jours de tendresse, il ne manquait jamais d’y avoir une dispute. Non ! pas de dispute. Une attitude insolente de sa part. Oui, ce visage, naguère timide, prenait une expression de plus en plus arrogante. Je m’amusais alors à me rendre aussi odieux que je pouvais, et je suis sûr que, plus d’une fois, je l’ai exaspérée. Pourtant, voyons, elle n’avait pas raison ! Je savais que c’était la pauvreté de notre vie qui l’excitait, mais ne l’avais-je pas tirée de la boue ? J’étais économe et non point avare ! Je faisais les frais nécessaires. Je consentais même à de petites dépenses pour le superflu, pour le linge, par exemple. La propreté, chez le mari, est agréable à la femme. Je me doutais qu’elle se disait : « Il fait montre d’économie systématique, pose pour l’homme qui a un but, fait parade de la fermeté de son caractère. » Ce fut elle-même qui renonça aux soirées de théâtre, mais elle eut un sourire de plus en plus moqueur ; moi je m’enfermais dans le silence.

Elle m’en voulait aussi de ma caisse de prêts. Mais enfin une femme vraiment aimante arrive à excuser les vices mêmes de son mari, à plus forte raison une profession peu décorative. Mais celle-là manquait d’originalité : les femmes manquent souvent d’originalité ! Est-ce que c’est original ce qui est là sur la table ! Oh ! oh !

Et alors j’étais convaincu de son amour. Ne se jetait-elle pas souvent à mon cou ? Si elle le faisait, c’est qu’elle m’aimait, ou enfin qu’elle cherchait à m’aimer. Alors quoi ? Étais-je un si grand coupable parce que je prêtais sur gages ? Prêteur sur gages ! prêteur sur gages ! Mais ne pouvait-elle deviner qu’il y avait des raisons pour qu’un homme d’une noblesse authentique, d’une haute noblesse, fût devenu prêteur sur gages ? Les idées, les idées, messieurs, voyez ce que deviendra telle idée si on l’exprime à l’aide de certains mots ! Ce sera idiot, messieurs, ce sera idiot ! Pourquoi ? Parce que nous sommes tous des buses et ne tolérons pas la vérité ! Est-ce que je sais, du reste ? Sacrebleu ! N’avais-je pas le droit de vouloir assurer mon avenir en ouvrant cette caisse ? Vous m’avez renié, vous, — vous ce sont les hommes, — vous m’avez chassé quand j’étais plein d’amour pour vous ! À mon dévouement, vous avez répondu par une injure qui me déclasse pour toute ma vie ! N’avais-je pas le droit, alors, de mettre plus tard l’espace entre vous et moi, de me retirer quelque part, avec trente mille roubles, oui, dans le Sud, en Crimée, n’importe où, dans une propriété achetée avec ces trente mille roubles, loin de vous, avec un idéal dans l’âme, une femme aimée près de mon cœur et une famille, si Dieu le voulait ? J’aurais fait du bien aux paysans, autour de moi ! Mais voyez, cela est très beau comme je le raconte, et si je le lui avais dit, à elle, c’eût été imbécile ! C’est pour cela que je me taisais fièrement. Aurait-elle compris ? À seize ans ? Avec la cécité, la fausse magnanimité des « belles âmes » ? Ah ! cette belle âme ! Elle était mon tyran, mon bourreau ! Je serais injuste pour moi-même si je ne le criais pas ! Ah ! la vie des hommes est maudite ! La mienne plus que les autres !

Et qu’y avait-il de répréhensible dans mon plan ? Tout y était clair, net, honorable, pur comme le ciel ; sévère, fier, dédaigneux des consolations humaines, je souffrirais en silence. Je ne mentirais jamais. Elle verrait ma magnanimité, à moi, plus tard, quand elle comprendrait. Alors elle tomberait à genoux devant moi. C’était là mon plan. J’oubliais quelque chose. Mais non, là ! je ne pouvais pas !… Assez, assez ! Courage, homme, sois fier ! Ce n’est pas toi qui es coupable. Et je ne dirais pas la vérité ? C’est elle qui est coupable, c’est elle !



V


LA TIMIDE SE RÉVOLTE


Les disputes éclatèrent. Elle voulut faire des prix à elle et surévalua les objets engagés. Il y eut surtout cette maudite veuve de capitaine. Elle arriva pour emprunter sur un médaillon, un cadeau de feu son époux. J’en donnai trente roubles. Elle pleurnicha pour qu’on lui conservât l’objet. Mais sacristi ! oui ! nous le lui garderions ! Elle voulut, quelques jours après, l’échanger contre un bracelet qui valait bien huit roubles. Je refusai net, comme de juste. Sans doute, la gredine dut voir quelque chose dans les yeux de ma femme, car elle revint en mon absence, et ma femme lui rendit le médaillon.

Quand je sus l’affaire, je tâchai de raisonner ma prodigue tout doucement, bien sagement. Elle était, à ce moment, assise sur son lit, sa petite bottine battait le parquet sur lequel elle tenait les yeux fixés ; elle avait encore son mauvais sourire. Comme elle ne voulait pas me répondre, je lui fis observer bien gentiment que l’argent était à moi. Elle sauta brusquement sur ses pieds, tressaillit toute et se mit à trépigner. C’était comme une bête enragée. Messieurs, une bête au paroxysme de la furie. J’en fus abruti d’étonnement ; pourtant, de la même voix tranquille, je signifiai que dorénavant elle ne prendrait plus part à mes opérations. Elle me rit au nez et sortit de notre logement. Il était, cependant, bien entendu qu’elle ne quitterait jamais la maison sans moi ; c’était l’un des articles de notre pacte. Elle revint le soir, et je ne lui adressai pas un seul mot.

Le lendemain, elle sortit de même ; le surlendemain également. J’ai fermé ma caisse, et j’ai été trouver les tantes. Je ne les voyais plus depuis le mariage. Chacun chez nous ! Ma femme n’était pas chez elles, et elles se moquèrent de moi. Parfait ! Mais pour cent roubles, je sus de la cadette tout ce que je voulais savoir. Elle me mit au courant le surlendemain : « Le but de la sortie me dit-elle, c’est un certain lieutenant Efimovitch, un camarade de régiment à vous. » Cet Efimovitch avait été mon ennemi acharné. Depuis quelque temps il affectait de venir engager différentes choses chez moi et de rire avec ma femme. Je n’attachais à cela aucune importance ; je l’avais seulement prié, une fois, d’aller engager ses bibelots ailleurs. Je ne voyais là que de l’insolence de sa part. — Mais la tante me révéla qu’ils avaient déjà eu un rendez-vous et que tout cela était manigancé par une de ses connaissances, une nommée Julia Samsonovna, veuve d’un colonel. « C’est donc chez cette Julia que votre femme va. »

J’abrège : mes démarches me coûtèrent trois cents roubles ; mais, grâce à la tante, je pus me placer de manière à entendre ce qui se dirait entre ma femme et l’officier au rendez-vous suivant.

Mais j’oublie qu’avant le jour où je devais être édifié, une scène eut lieu chez nous. Ma femme rentra un soir et s’assit sur son lit.

Elle avait une expression de figure qui me fit souvenir que depuis deux mois elle n’avait plus son caractère ordinaire. On eût dit qu’elle méditait une révolte et que sa timidité seule l’empêchait de passer de l’hostilité muette à la lutte ouverte. Enfin elle parla :

— Est-ce vrai qu’on vous a chassé du régiment parce que vous aviez eu peur de vous battre en duel ? demanda-t-elle sur un ton violent. Ses yeux étincelaient.

— C’est vrai : les officiers m’ont prié de quitter le régiment, bien que j’eusse déjà présenté ma démission écrite.

— On vous a chassé… pour poltronnerie !

— On a eu, en effet, le tort de mettre ma conduite sur le compte de la poltronnerie… Mais si j’avais refusé un duel ce n’était pas que je fusse lâche, mais bien parce que j’étais trop fier pour me soumettre à je ne sais quelle sentence qui m’obligeait à me battre alors que je ne me considérais pas comme offensé. Je faisais preuve d’un bien plus grand courage en n’obéissant pas à un despotisme abusif qu’en allant sur le terrain avec n’importe qui. »

Il y avait là comme une espèce d’excuse : c’était ce qu’elle voulait ; elle se mit à rire méchamment…

— Est-ce vrai qu’ensuite vous ayez battu le pavé de Pétersbourg pendant trois ans comme un vagabond ? que vous ayez mendié et couché la nuit sous des billards ?

— J’ai aussi dormi dans l’asile de nuit de Viaziemsky. J’ai connu de vilains jours de dégringolade après ma sortie du régiment ; j’ai su ce que c’était que la misère, mais j’ai toujours ignoré la déchéance morale. Et vous voyez que la chance a tourné.

— Oh ! maintenant vous êtes une sorte de personnage ! Un financier !

C’était une allusions à ma caisse de prêt, mais je sus me retenir. Je vis qu’elle avait soif de détails humiliants pour moi et eus soin de ne pas en donner. — Un client sonna fort à propos.

Une heure plus tard, elle s’habilla pour sortir mais, avant de s’en aller, elle s’arrêta devant moi et me dit :

— Et vous ne m’aviez rien raconté de tout cela avant notre mariage !

Je ne répondis pas ; et elle sortit.

Le lendemain, j’étais derrière la porte de la pièce où elle se trouvait avec Efimovitch. J’avais un revolver dans ma poche. Je… pus les voir. Elle était assise, tout habillée, près de la table, et Efimovitch faisait le paon devant elle. Il n’arriva que ce que je prévoyais ; je me hâte de le dire pour mon honneur. Ma femme avait, certes, médité de m’offenser de la façon la plus grave, mais, au dernier moment, elle ne pouvait se résigner à une pareille chute. Elle finit même par se moquer du lieutenant, par l’accabler de sarcasmes. Le mauvais drôle, tout décontenancé, s’assit. Je répète, pour mon honneur, que je m’attendais à cette conduite de sa part ; je n’étais allé là que sûr de la fausseté de l’accusation bien que j’eusse mon revolver sur moi. Certes, je ne pus que trop savoir à quel point elle me haïssait, mais j’eus aussi la preuve de son absolue pureté. Je coupai court à la scène en ouvrant la porte. Efimovitch sursauta ; je pris ma femme par la main et l’invitai à quitter la pièce avec moi. Retrouvant sa présence d’esprit, Efimovitch se tordit de rire :

— Oh ! fit-il en s’esclaffant, je ne proteste pas contre les droits sacrés de l’époux ; emmenez-la, emmenez-la ! Mais, et il se rapproche de moi, un peu calmé, bien qu’un honnête homme ne doive pas se battre avec vous, je me mets à vos ordres, par pur respect pour madame, si toutefois vous consentez à risquer votre peau.

— Vous entendez ? dis-je à ma femme : et je la fis sortir avec moi. Elle ne m’opposa aucune résistance. Elle semblait terriblement frappée. Mais l’impression, chez elle, dura peu. En rentrant chez nous, elle reprit son sourire ironique, bien qu’elle fût encore pâle comme une morte et qu’elle eût la conviction que j’allais la tuer — j’en jurerais ! — Mais je tirai simplement mon revolver de ma poche et le jetai sur la table. Ce revolver, notez-le bien, elle le connaissait, elle le savait toujours chargé à cause de ma caisse. Parce que, chez moi, je ne veux ni chiens de garde monstrueux, ni valets géants, comme celui de Moser, par exemple. C’est la cuisinière qui ouvre à mes clients. Toutefois, une personne de notre profession ne peut rester sans un moyen de défense quelconque. D’où le revolver. Elle le connait, ce revolver, ma femme ; retenez bien cela ; je lui en ai expliqué le mécanisme, je l’ai même fait une fois tirer avec à la cible.

Elle demeurait très inquiète, je le voyais bien, debout, sans songer à se déshabiller. Au bout d’une heure, pourtant, elle se coucha, mais toute vêtue, sur un divan. C’était la première fois qu’elle ne partageait pas mon lit. Notez encore ce détail.

VI


UN SOUVENIR TERRIBLE


Je m’éveillai vers huit heures le lendemain matin. La chambre était très claire ; je vis ma femme debout, près de la table, tenant à la main le revolver. Elle ne s’aperçut pas que j’étais éveillé et que je regardais. — Tout à coup elle s’approcha de moi, tenant toujours le revolver. Je fermai vite les yeux et feignis de dormir profondément.

Elle vint jusqu’au lit et s’arrêta devant moi. Elle ne faisait aucun bruit, mais « j’entendais le silence ». J’ouvris encore les yeux, malgré moi, mais à peine. Ses yeux rencontrèrent mes yeux, que je refermai vite, résolu à ne plus bouger, quoi qu’il dût m’advenir. Le canon du revolver était appuyé sur ma tempe. Il arrive qu’un homme endormi ouvre les paupières quelques secondes sans s’éveiller pour cela. Mais qu’un homme éveillé referme les yeux après ce que j’avais vu, c’est incroyable, n’est-ce pas ?

Elle put cependant, peut-être, s’apercevoir de quelque chose… Oh ! le tourbillon de pensées qui fit rage dans ma malheureuse tête ! Si elle a compris, me disais-je, ma grandeur d’âme l’écrase déjà. Que pense-t-elle de mon courage ? Accepter ainsi de recevoir la mort de sa main sans une tentative de résistance, évidemment sans effroi ! C’est sa main qui va trembler ! La conscience que j’ai vu tout peut arrêter son doigt déjà posé sur la gâchette… Le silence continua ; je sentis le froid canon du revolver s’appuyer plus fortement sur ma tempe près de mes cheveux.

Vous me demanderez si j’ai eu l’espoir d’une chance de salut ; je vous répondrai comme devant Dieu que je voyais tout au plus une chance d’échapper à la mort contre cent chances de recevoir le coup fatal. Alors je me résignais à mourir ? me demanderez-vous encore. Eh, vous répondrai-je, que valait la vie du moment que c’était l’être adoré qui voulait me tuer ? Si elle a deviné que je ne dormais pas, elle a compris l’étrange duel qu’il y avait alors entre nous deux, entre elle et le « poltron », chassé par ses camarades de régiment.

Peut-être n’y avait-il rien de tout cela, peut-être même n’ai-je pas pensé tout cela sur l’instant, mais alors comment se ferait-il que je n’aie guère pensé à autre chose depuis ?

Vous me poserez encore une question : Pourquoi ne la sauvais-je pas de son crime ? Plus tard, je me suis interrogé bien des fois à ce sujet, quand, la remembrance me glaçant encore, je songeais à ce moment.

Mais comment pouvais-je la sauver, moi qui allais périr ? Le voulais-je, seulement ? Qui dira ce que j’ai senti alors ?

Pourtant les moments passaient ; le silence était mortel. Elle était toujours debout auprès de moi et… brusquement un espoir me fit tressaillir !… J’ouvris les yeux… Elle n’était plus dans la chambre ! Je sautai droit sur mes pieds. J’étais vainqueur ! Elle était vaincue à jamais !

J’allai prendre le thé. Je m’assis en silence à la table. Tout à coup, je la regardai. Elle aussi, plus pâle encore qu’hier, me regardait. Elle eut un sourire indéfinissable. Je lus un doute dans ses yeux : « Sait-il oui ou non ? A-t-il vu ? » J’ai détourné mes regards avec une affection d’indifférence.

Après le thé, je fermai ma caisse. Je m’en fus au bazar acheter un lit de fer et un paravent. Je fis poser ce lit dans le salon et l’entourai du paravent. C’était pour elle, ce lit. Mais je ne lui en dis rien. Elle, en le voyant, comprit que j’avais tout vu. Plus de doute !

La nuit suivante, je laissai mon revolver sur la table comme à l’ordinaire. Elle se coucha en silence dans son nouveau lit. Le mariage était rompu. Elle était « vaincue et non pardonnée ».

Cette même nuit elle eut le délire. Elle garda le lit six semaines.


SECONDE PARTIE




I


LE RÊVE DE L’ORGUEIL


Loukeria m’a déclaré, il y a un moment, qu’elle ne restera pas chez moi ; qu’elle s’en ira aussitôt après l’enterrement de Madame.

J’ai essayé de prier, mais au lieu de prier j’ai pensé, et toutes mes pensées sont malades. Il est étrange aussi que je ne puisse dormir. Après les grands chagrins, il y a toujours comme une crise de sommeil. On dit aussi que les condamnés à mort dorment d’un sommeil profond leur dernière nuit. C’est presque forcé. La nature le veut. Je me suis jeté sur un divan et… je n’ai pas dormi.....




Pendant les six semaines de la maladie de ma femme, nous l’avons soignée, Loukeria et moi, avec l’aide d’une sœur de l’hôpital. Je n’ai pas épargné l’argent. Je voulais dépenser tout ce qu’il fallait — et plus — pour elle. C’est Schréder que j’ai pris pour médecin, et je lui ai payé 10 roubles par visite.

Lorsqu’elle a commencé à reprendre connaissance, je me suis plus rarement montré dans sa chambre. Pourquoi, d’ailleurs, raconté-je tout cela ? Quand elle a pu se lever, elle s’est assise dans ma chambre, à une table séparée, à une table que je lui ai achetée alors. Nous ne parlions guère, et rien que des événements quotidiens. Ma taciturnité était voulue, mais j’ai vu qu’elle non plus n’avait guère envie de causer. Elle sent encore trop sa défaite, pensai-je, il faut qu’elle oublie et s’habitue à sa nouvelle situation. Nous nous taisions donc le plus souvent.

Personne ne saura jamais à quel point j’ai souffert de cacher mon chagrin pendant sa maladie. J’ai gémi au-dedans de moi-même sans que Loukeria elle-même pût se douter de mes angoisses. Quand ma femme a été mieux, j’ai résolu de me taire le plus longtemps possible sur notre avenir, de tout laisser dans l’état pour l’instant. Ainsi s’est passé tout l’hiver.

Voyez-vous, j’ai toujours souffert aussi d’un chagrin de toutes les heures, depuis que j’ai quitté le régiment, après avoir perdu ma réputation d’homme d’honneur. On s’était conduit envers moi, aussi, de la façon la plus tyrannique. Il faut dire que mes camarades ne m’aimaient pas, à cause de mon caractère difficile, ridicule, disait-on. Mais voilà. Ce qui vous semble beau et élevé en vous prête à rire, on ne sait pourquoi, à la foule de vos camarades. Du reste, il faut dire qu’on ne m’a jamais aimé nulle part, pas plus à l’école qu’ailleurs. Loukeria elle-même ne peut pas me souffrir. Ce qui m’est arrivé n’aurait été rien sans l’animadversion de mes camarades. Et il est assez triste pour un homme intelligent de voir sa carrière brisée pour une niaiserie.

Voici le malheur dont j’ai été victime. Un soir, au théâtre, pendant l’entr’acte, j’entrai au ballet. Un officier de hussards, A…, fit irruption dans la buvette, et à voix haute, en présence de beaucoup d’officiers et d’autres spectateurs, se mit à causer avec deux de ses camarades de grade d’un capitaine de mon régiment, nommé Bezoumetsev. Il affirmait que ce capitaine était ivre et avait causé du scandale. Il y avait erreur. Le capitaine Bezoumetsev n’était pas ivre et n’avait rien fait de scandaleux. Les officiers se mirent à parler d’autre chose, et l’incident fut clos. Mais le lendemain l’histoire fut connue chez nous, et l’on colporta aussitôt que j’étais le seul officier du régiment présent quand A… avait parlé insolemment de Bezoumetsev et que je l’avais laissé faire. Pourquoi serais-je intervenu ? Si A… avait des griefs contre Bezoumetsev, cela le regardait, et je n’avais pas à me mêler de la querelle. Mais on s’avisa de trouver que l’affaire touchait à l’honneur du régiment et que j’avais mal agi en ne prenant pas la défense de Bezoumetsev ; qu’on irait dire que notre régiment renfermait des officiers moins chatouilleux que les autres sur le point d’honneur ; que je n’avais qu’un moyen de me réhabiliter ; à savoir réclamer une explication d’A… Je m’y refusai, et comme j’étais irrité par le ton de mes camarades, mon refus prit une forme assez hautaine. Je donnai aussitôt ma démission et m’en fus, hautain, mais le cœur brisé. Mon esprit fut très frappé ; mon énergie m’abandonna. Ce fut ce moment que choisit mon beau-frère de Moscou pour dissiper le peu de fortune qui nous restait. Ma part était minime, mais comme je n’avais plus que cela, je me trouvai sur le pavé, sans un sou. J’aurais pu trouver quelque place, mais je n’en cherchai pas. Après avoir porté un si brillant uniforme, je ne pouvais me résigner à me faire scribe dans quelque bureau de chemin de fer. Si c’est une honte pour moi, que ce soit une honte, — tant pis ! — Après cela, j’ai trois années d’affreux souvenirs ; c’est à cette époque que je connus l’asile de Wiaziemski. — Il y a un an et demi ma marraine est morte à Moscou. C’était une vieille femme fort riche et, à ma grande surprise, elle me laissa trois mille roubles. J’ai réfléchi, et tout de suite mon sort a été fixé. Je me suis décidé à ouvrir cette caisse de prêts sans m’inquiéter de ce que l’on en penserait ; gagner de l’argent afin de pouvoir me retirer quelque part, loin des souvenirs anciens, — tel fut mon plan. — Et pourtant mon triste passé et la conscience de mon déshonneur m’ont fait souffrir à chaque heure, à chaque minute.

C’est alors que je me mariai. En amenant ma femme chez moi, je crus introduire une amie dans ma vie. J’avais tant besoin d’amitié ! Mais j’ai vu qu’il faudrait préparer cette amie à la vérité qu’elle ne pourrait comprendre de but en blanc, à seize ans ! avec tant de préjugés ! Sans l’aide du hasard, sans cette scène du revolver, comment aurais-je pu lui prouver que je n’étais pas un lâche ? — En bravant ce revolver j’ai racheté tout mon passé. Cela ne s’est pas su au dehors, mais elle a su, et cela m’a suffi ; n’était-elle pas tout pour moi ? — Ah ! pourquoi a-t-elle appris l’autre histoire, pourquoi s’est-elle jointe à mes ennemis ? — Pourtant, je ne pouvais plus passer pour un lâche à ses yeux. Ainsi s’écoula tout l’hiver. J’attendais toujours quelque chose qui ne venait pas. J’aimais à regarder, en cachette, ma femme assise à sa petite table. Elle s’occupait d’un travail de lingerie ou lisait, surtout le soir. Elle n’allait presque nulle part, ne sortait pour ainsi dire plus.

Parfois, cependant, je lui faisais faire un tour vers la fin de la journée. Nous ne nous promenions plus en silence comme auparavant. Je tâchais de causer, sans aborder aucune explication, car je gardais tout cela pour plus tard. Pendant tout cet hiver, je ne vis jamais son regard se fixer sur moi : « C’est timidité, pensais-je… c’est faiblesse ; laisse-la faire, et elle reviendra d’elle-même à toi. »

J’aimais fort à me flatter de cet espoir. Quelquefois pourtant, je m’amusais, en quelque sorte, à me rappeler mes griefs, à m’exciter contre elle. Mais jamais je ne parvins à la haïr. Je sentais que c’était comme en jouant que j’attisais mes rancunes… J’avais rompu le mariage en achetant le lit et le paravent, mais je ne savais pas la regarder en ennemie, en criminelle. Je lui avais entièrement pardonné son crime, dès le premier jour, même avant d’avoir acheté le lit. Bref, je m’étonnais moi-même, car je suis plutôt de nature sévère. Était-ce parce que je la voyais si humiliée, si vaincue ? Je la plaignais, bien que l’idée de son humiliation me plût.

Pendant cet hiver, je fis exprès quelques bonnes actions. Je tins quittes de leurs dettes deux débiteurs insolvables et j’avançai de l’argent à une pauvre femme sans lui demander de gage. Si ma femme le sut, ce ne fut pas par moi ; je ne désirais pas qu’elle l’apprit ; mais la pauvre malheureuse vint d’elle-même me remercier presque à genoux, en sa présence. Il me sembla que ma femme avait apprécié mon procédé.

Mais le printemps revint. Le soleil éclaira de nouveau notre logement mélancolique. Et ce fut alors que le voile tomba de devant mes yeux. Je vis clair dans mon âme obscure et obtuse. Je compris ce que mon orgueil avait de diabolique. Ce fut tout d’un coup que cela arriva, que cela arriva un soir, vers cinq heures, avant le dîner.

II


LE VOILE TOMBE SUBITEMENT


Il y a un mois, je remarquai chez ma femme une mélancolie plus profonde qu’à l’ordinaire. Elle travaillait assise, la tête penchée sur une broderie, et ne vit pas que je la regardais. Je l’examinai avec plus d’attention que je ne le faisais d’habitude et fus frappé de sa maigreur et de sa pâleur. J’entendais bien depuis quelque temps qu’elle avait une petite toux sèche, la nuit surtout, mais je n’y prenais pas garde… Mais ce jour-là, je courus chez Schréder pour le prier de venir tout de suite. Il ne put lui faire sa visite que le lendemain.

Elle fut très étonnée de le voir :

— Mais je me porte très bien, fit-elle avec un sourire vague.

Schréder ne sembla pas trop se préoccuper de son état (ces médecins sont parfois d’une négligence qui frise le mépris), mais quand il se trouva seul avec moi dans une autre pièce, il me dit que cela restait à ma femme de sa maladie, qu’il serait bon de partir au printemps, de nous installer au bord de la mer ou à la campagne. Bref, il fut ménager de ses paroles.

Quand il fut parti, ma femme me répéta :

— Mais je vais tout à fait bien, tout à fait bien…

Elle rougit et je ne compris pas encore de quoi elle rougissait. Elle avait honte que je fusse encore son mari, que je la soignasse comme un mari véritable. Mais, sur le moment, je ne saisis pas.

Un mois plus tard par un soir de clair soleil, j’étais assis devant ma caisse, faisant mes comptes. Tout à coup, j’entendis ma femme qui, dans sa chambre, chantait tout bas. Cela me fit une impression foudroyante. Elle n’avait plus jamais chanté depuis les tout premiers jours de notre mariage, alors que nous pouvions encore nous amuser en tirant à la cible ou en nous distrayant à des niaiseries semblables. À cette époque, sa voix était assez forte, pas trop juste, mais fraîche et agréable. Mais à présent, cette voix était si faible, avec quelque chose de brisé, de fêlé ! Elle toussa, puis chanta de nouveau, encore plus bas. On va se moquer de mon agitation, mais je ne puis dire combien je fus inquiet. Je n’avais pas, si vous voulez, pitié d’elle ; c’était chez moi comme une perplexité étrange et terrible. Il y avait aussi dans mon sentiment quelque chose de blessé, d’hostile : « Comment, elle chante ? A-t-elle donc oublié ce qui c’est passé entre nous ? »

Tout bouleversé, je pris mon chapeau et sortis. Loukeria m’aida à passer mon pardessus :

— Elle chante ! lui dis-je involontairement.

La bonne me regarde sans comprendre.

— Est-ce la première fois qu’elle chante ? repris-je.

— Non ! elle chante quelquefois quand vous n’êtes pas là…

Je me rappelle tout. Je descendis l’escalier sortis dans la rue et marchai au hasard. J’arrivai à l’angle de la rue, m’arrêtai et regardai les passants. On me heurta, mais je n’y pris pas garde. J’appelai un cocher et lui dis de me conduire au Pont de la Police. Pourquoi ? Puis je me repris brusquement, donnai vingt kopeks au cocher pour son dérangement et m’en fus vers la maison, comme en extase. La petite note fêlée de la voix sonnait dans mon âme. Et le voile tomba. Si elle chantait si près de moi, c’est qu’elle m’avait oublié. C’était terrible, mais cela m’extasiait. Et j’avais passé tout l’hiver sans comprendre ! Je ne savais plus alors où était mon âme ! Je remontai précipitamment chez moi. J’entrai avec timidité. Elle était toujours assise à son ouvrage, mais ne chantait plus. Elle me regarda, avec quelle indifférence ! comme on regarde le premier venu qui entre ! Je m’assis tout près d’elle. J’essayai de lui dire la première chose venue : « Causons… tu sais… » je balbutiai. Je lui pris la main. Elle se rejeta en arrière comme terrifiée, puis elle me regarda avec un étonnement sévère ; oui il était sévère, son étonnement. Elle semblait me dire : « Comment, tu oses encore me demander de l’amour ? » Elle se taisait, mais je comprenais son silence. Je tombai à ses pieds. Elle se leva, mais je la retins. Ah ! comme je comprenais bien mon désespoir ! Mais j’éprouvais en même temps une telle extase, que je crus mourir. Je pleurai, je parlai sans savoir ce que je disais… Elle paraissait honteuse de me voir prosterné devant elle. Je baisai ses pieds ; elle recula et je baisai la place que ses pieds avaient occupée sur le plancher. Elle se mit à rire, à rire de honte, me semble-t-il bien ! Ah ! rire de honte ! Une crise nerveuse approchait. Je le voyais, mais je ne pouvais cesser de balbutier :

— Donne-moi le bas de ton vêtement que je le baise ! Je veux passer ma vie ainsi à tes pieds !

Tout à coup la crise vint. Elle se mit à sangloter, à trembler de la tête aux pieds.

Je la portai sur son lit. Quand elle se sentit un peu remise, elle me prit les mains et me pria de me calmer. Elle recommença à pleurer. De toute la soirée je ne la quittai pas. Je lui dis que je l’emmènerai aux bains de mer, à Boulogne, dans deux semaines ; qu’elle avait une petite voix si faible, si brisée ! que je vendrais ma caisse de prêts à Dobronravov ; qu’une vie nouvelle allait commencer à Boulogne, à Boulogne ! Elle écoutait, mais prit peur de plus en plus. J’avais un besoin fou d’embrasser ses pieds :

— Je ne te demanderai plus rien, plus rien ! répétais-je. Ne me réponds pas, ne fais pas attention à moi ; permets-moi seulement de te regarder. Je veux être ta chose, ton petit chien !

Elle pleurait…

Et moi qui pensais que vous me laisseriez… à l’écart ! dit-elle sans le vouloir…

Oh ! ce fut la parole la plus décisive, la plus fatale de la soirée, celle qui acheva de me faire tout comprendre. Vers la nuit elle était sans forces. Je la suppliai de se coucher. Elle s’endormit profondément. Jusqu’au matin je ne pus reposer. Je me levais à chaque instant pour venir la regarder sans bruit. Je me tordais les mains en voyant ce pauvre être malade sur ce pauvre petit lit de fer que j’avais payé trois roubles. Je me mettais à genoux, mais je n’osais baiser ses pieds tandis qu’elle dormait (sans sa permission !). Loukeria ne se coucha pas. Elle semblait me surveiller, sortait à chaque moment de la cuisine. Je lui dis de se coucher, de se rassurer, que demain « une vie nouvelle commencerait ».

Et je croyais à ce que je disais. J’y croyais tellement et aveuglément ; L’extase m’inondait ! Je n’attendais que l’aurore du jour suivant ! Je ne croyais aucun malheur imminent malgré ce que j’avais vu : « Demain elle se réveillera, me disais-je, et je lui expliquerai tout ; elle comprendra tout. » Et le projet de voyage à Boulogne m’enthousiasmait ; Boulogne c’était le salut, le remède à tout ; tout espoir résidait en Boulogne ! Comme j’attendais le matin !

III


JE NE COMPRENDS QUE TROP


Et il n’y a que cinq jours de tout cela ! Le lendemain elle m’écouta en souriant, bien qu’elle fût encore effrayée ; et pendant cinq jours elle fut tout le temps effrayée et comme honteuse. À certains moments elle montra même une très grande peur. Nous étions devenus si étrangers l’un à l’autre ! Mais je ne m’arrêtai pas à ses craintes. Le nouvel espoir brillait ! Je dois dire que quand elle s’éveilla (c’était le mercredi matin), je commis une grande faute : je lui fis une confession brutalement sincère. Je ne lui tus pas ce que je m’étais jusque-là caché à moi-même. Je lui dis que tout l’hiver j’avais encore cru à son amour ; que la caisse de prêts c’était une sorte d’expiation que je m’imposais. À la buvette du théâtre, en effet, j’avais eu peur, mais peur de ma propre nature ; et puis le lieu où je me trouvais me semblait un endroit mal choisi pour une provocation, un endroit bête, et j’avais craint non le duel, mais l’apparence bête d’un duel né là, dans une buvette. J’avais ensuite souffert mille tourments de cette histoire et ne l’avais peut-être épousée que pour la tourmenter, pour me venger de mes propres tourments sur quelqu’un. Je parlais comme dans la fièvre. Elle me prenait les mains et me conjurait de cesser :

— Vous exagérez, me disait-elle, vous vous faites du mal !

Elle pleurait et me suppliait de tâcher d’oublier. Mais je ne m’arrêtais pas. J’en revenais à mon idée de Boulogne. Là notre destinée s’éclairerait d’un nouveau rayon de soleil ! J’en radotais.

Je cédai ma caisse de prêts à Dobronravov. Je proposai à ma femme de distribuer aux pauvres tout ce que j’avais gagné ; de ne garder que les trois mille roubles de ma marraine, avec lesquels nous partirions pour Boulogne. Après cela nous reviendrions en Russie et entreprendrions de vivre de notre travail. Je m’arrêtai à ce dernier parti, parce qu’elle ne disait rien contre. Elle se taisait et souriait. Je crois maintenant qu’elle ne sourit que par délicatesse, pour ne pas m’affliger. Je sentis que je l’excédais et ne sus pas me taire. Je lui parlais d’elle et de moi sans répit. J’allai même jusqu’à lui raconter je ne sais quoi de Loukeria ; mais j’en revenais toujours à ce qui me tourmentait.

Pendant ces cinq jours, elle-même s’anima une ou deux fois ; elle me parla de livres, se mit à rire en pensant à la scène de Gil Blas avec l’archevêque de Grenade, qu’elle avait lue. Quel rire enfantin elle avait ! Son rire du temps où elle était encore fiancée ! Mais, hélas ! devant mon extase, elle crut que je lui demandais de l’amour, moi, le mari, quand elle n’avait pas caché qu’elle espérait « être laissée à l’écart ». Oui, comme j’eus tort de la regarder avec extase ! Pas une fois pourtant je ne me posai en mari qui réclamait ses droits. J’étais simplement comme en prières devant elle. Mais je lui dis sottement que sa conversation me transportait, que je la considérais comme bien plus instruite et intelligente que moi. Je fus assez fou pour exalter devant elle mes sentiments de joie et d’orgueil, au moment où, caché derrière la porte, j’avais écouté sa conversation avec Efimovitch, où j’avais assisté à ce duel de l’innocence contre le vice. Combien j’avais admiré son esprit, goûté ses moqueries, ses fins sarcasmes ! Elle me répliqua que j’exagérais encore, mais tout à coup elle se couvrit la figure de ses mains et se mit à sangloter. Je tombai de nouveau à ses pieds, et tout finit par une attaque de nerfs qui la terrassa… C’était hier soir, hier soir… et le matin !… Fou que je suis, le matin c’était ce matin, aujourd’hui, tout à l’heure ! Quand, un peu remise, elle se leva, ce matin, nous prîmes le thé l’un à côté de l’autre ; elle était admirablement calme, mais brusquement elle se leva, s’approcha de moi, joignit les mains et s’écria qu’elle était une criminelle, qu’elle le savait, que son crime l’avait tourmentée tout l’hiver, qu’il la tourmentait encore, qu’elle était accablée par ma générosité.

— Oh ! je serai toujours une femme fidèle à présent ! Je vous aimerai et vous estimerai !

Je lui sautai au cou, je l’embrassai, je baisai ses lèvres en mari qui retrouve sa femme après une longue séparation…

Pourquoi fût-ce alors que je la quittai pour deux heures, le temps d’aller prendre nos passeports pour l’étranger ? Ô Dieu ! si j’étais rentré seulement cinq minutes plus tôt !… Oh ! cette foule auprès de notre porte !… Ces gens qui me dévisageaient ! Ô Dieu !

Loukeria dit (maintenant je ne me séparerais de Loukeria pour rien au monde ! Elle a tout vu, cet hiver, Loukeria !), elle dit donc que, pendant mon absence, peut-être vingt minutes avant mon retour, elle est entrée dans la chambre de ma femme pour lui demander quelque chose, je ne sais plus quoi, et que ma femme avait enlevé de l’armoire la sainte image, l’icône dont j’ai déjà parlé. L’icône était devant elle, sur la table… Ma femme avait dû prier… Loukeria lui a demandé :

— Qu’avez-vous donc, Madame ?

— Rien, Loukeria, allez !… Attendez, Loukeria.

Et elle l’a embrassée.

— Êtes-vous heureuse, Madame ?

— Oui, Loukeria.

— Il y a longtemps que Monsieur aurait dû vous demander pardon. Tant mieux que vous soyez réconciliés ! Dieu soit loué !

— C’est bien, Loukeria, c’est bien ! Allez-vous-en !

Elle a souri, ma femme, mais souri étrangement, si étrangement que Loukeria n’est restée que dix minutes hors de la chambre, est revenue inopinément pour voir ce qu’elle faisait.

— « Elle était debout, tout près de la fenêtre, et tellement pensive qu’elle ne m’a pas entendue entrer. Elle s’est retournée sans me voir ; elle souriait encore. Je suis sortie. Mais à peine l’avais-je perdue de vue que j’ai entendu ouvrir la fenêtre. Je suis rentrée pour lui dire qu’il faisait frais, qu’elle pourrait prendre froid. Mais elle était montée sur l’appui de la fenêtre ; elle était debout, toute droite, tenant à la main l’image sainte. Épouvantée, je l’ai appelée : « Madame ! Madame ! » Elle a fait un mouvement comme pour se retourner vers moi ; mais, au lieu de cela, elle a enjambé la barre d’appui, a pressé l’image contre sa poitrine et s’est jetée dans le vide ! »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand je suis entré, moi, elle était encore tiède. Il y avait là du monde qui me regardait. Tout à coup on m’a fait place. Je me suis approché d’elle. Elle était couchée tout de son long, son image sainte était sur elle. Je l’ai regardée longtemps. Tout le monde m’a entouré, m’a parlé. On me dit que j’ai parlé avec Loukeria. Mais je ne me souviens que d’un petit bourgeois qui me répétait sans cesse :

— Il lui est sorti du sang de la bouche, gros comme le poing !

Il me montrait du sang dans la chambre et recommençait à dire :

— Gros comme le poing ! gros comme le poing !

Je touchai du doigt le sang, je regardai ce doigt et l’autre insistait :

— Gros comme le poing ! gros comme le poing !
IV


JE N’ÉTAIS EN RETARD QUE DE CINQ MINUTES


Oh ! n’est-ce pas impossible ! N’est-ce pas invraisemblable ! Pourquoi cette femme est-elle morte ?… Je comprends, je comprends ! Mais pourquoi est-elle morte ?… Elle a eu peur de mon amour. Elle se sera interrogée ! « Puis-je m’y soumettre, le puis-je ou non ? ». Et cette question l’aura affolée… Elle aura préféré mourir. Je sais, je sais ! Il n’y avait pas là de quoi se casser la tête ! Mais elle avait fait trop de promesses ! Elle se sera dit qu’elle ne pouvait les tenir.

Mais pourquoi est-elle morte ? Je l’aurais « laissée à l’écart » si elle y avait tenu. Mais non ! ce n’est pas cela ! Elle a pensé qu’il faudrait m’aimer pour de bon, honnêtement, pas comme si elle avait épousé le marchand : Elle ne voulait pas me tromper en ne me donnant qu’un demi-amour, un quart d’amour ! Elle était trop honnête et voilà tout ! Et moi qui cherchais à lui inculquer une certaine largeur de conscience ! Vous rappelez-vous ! Quelle étrange idée !

M’estimait-elle ? me méprisait-elle ? Dire que pendant tout cet hiver la pensée ne m’est pas venue qu’elle pouvait me mépriser ! J’étais, au plus haut point persuadé du contraire, jusqu’au moment où elle m’a regardé avec tant d’étonnement, vous savez bien, cet étonnement sévère ! C’est alors que j’ai compris qu’elle pouvait me mépriser. Ah ! comme je consentirais à ce qu’elle me méprisât pour l’éternité, si seulement elle vivait ! Tout à l’heure elle parlait encore, elle marchait, elle était ! Mais pourquoi se jeter par la fenêtre ? Ah ! je n’y pensais guère cinq minutes auparavant ! J’ai appelé Loukeria. Pour rien au monde je ne laisserais Loukeria partir, à présent, pour rien au monde !

— Mais nous pouvions si bien reprendre l’habitude de nous entendre ! Il n’y avait qu’une chose ! Nous étions affreusement déshabitués l’un de l’autre ! Mais nous aurions surmonté cela. Nous aurions commencé une vie nouvelle ! J’avais bon cœur, elle aussi. En deux jours elle aurait tout compris !

Ô quel hasard barbare, aveugle ! Cinq minutes ! Je n’ai été en retard que de cinq minutes ! Si j’étais arrivé cinq minutes plus tôt, l’affreuse tentation de suicide serait maintenant dissipée en elle. Elle aurait compris à l’heure qu’il est. Et voici de nouveau mes chambres vides ! Me voici encore seul ! Le balancier de la pendule bat, bat ! Tout lui est indifférent, à lui ! Il n’a pitié de rien. Je n’ai plus personne ! Je marche, je marche toujours ! Ah ! cela vous parait ridicule de m’entendre me plaindre du hasard et de cinq minutes de retard. Mais réfléchissez. Elle n’a même pas laissé un billet : « Qu’on n’accuse personne de ma mort », comme tout le monde en laisse. Et si l’on avait soupçonné Loukeria ? On pouvait dire qu’elle était auprès d’elle, l’avait poussée !

Il est vrai qu’il y a eu quatre personnes qui l’ont vue debout sur sa fenêtre, son image sainte à la main et qui ont su qu’elle s’était jetée dans le vide ; qu’elle s’était jetée, qu’on ne l’avait pas poussée. Mais c’est par hasard que ces quatre personnes étaient là. Et si ce n’est qu’un malentendu ! Si elle s’est trompée en croyant ne plus pouvoir vivre avec moi ! Peut-être y a-t-il eu de l’anémie cérébrale dans son cas, une diminution de l’énergie vitale. Elle se sera fatiguée cet hiver, et voilà tout. Et moi qui arrive cinq minutes en retard !

Comme elle est maigre, dans son cercueil ! Comme son petit nez s’est effilé ! Ses cils sont comme des aiguilles. Et comme elle est étrangement tombée ! Elle n’a rien de cassé, rien d’écrasé ! Elle a simplement rendu du sang « gros comme le poing » ! Une lésion interne !

Ah ! si on pouvait ne pas l’enterrer ! Parce que, si on l’enterre, on va l’emporter. Non ! on ne l’emportera pas ; c’est impossible ! Mais si, je sais bien qu’il faut l’emporter ! (Je ne suis pas fou.) Me voici de nouveau tout seul avec les gages ! Non, ce qui m’affole, c’est de penser que je l’ai fait souffrir tout cet hiver !

Que m’importent, à présent, vos lois ! Que me font vos mœurs, vos habitudes, l’État, la Foi ? Que votre juge me condamne ! Qu’on me traîne à votre tribunal, et je crierai que je ne reconnais aucun tribunal. Le juge hurlera : « Taisez-vous ! » Je lui répondrai : « Quel droit as-tu de me faire taire, quand une atroce injustice m’a privé de tout ce que j’avais de cher ! » Ah ! que m’importent vos lois ! On m’acquittera, et cela me sera bien égal.

Aveugle ! Elle était aveugle ! Morte, tu ne m’entends plus ! Mais tu ne sais pas dans quel paradis je t’aurais fait vivre ! Tu ne m’aurais pas aimé ? Soit ! Mais tu serais là ! Tu ne m’aurais parlé que comme à un ami — quelle joie ! — et nous aurions ri en nous regardant, les yeux dans les yeux. Nous aurions vécu ainsi. Tu aurais voulu en aimer un autre ? Je t’aurais dit : Aime-le, et je t’aurais regardée de loin, tout joyeux ! Car tu serais là ! Oh ! tout, tout, mais qu’elle ouvre les yeux une seule fois ! Pour un instant, pour un seul ! Qu’elle me regarde comme tantôt, debout devant moi, quand elle me jurait d’être une femme fidèle ! Oh ! elle aurait tout compris d’un seul regard !

Ô nature ! ô hasard ! Les hommes sont seuls sur la terre. Je crie comme le héros russe : « Y a-t-il un homme vivant dans ce champ ? » Je le crie, moi qui ne suis pas un héros, et personne ne me répond… On dit que le soleil vivifie l’Univers. Le soleil se lèvera, et, regardez ! n’y a-t-il pas là un cadavre ? Tout est mort ; il n’y a que des cadavres ! Des hommes seuls, et autour d’eux, le silence, voilà la terre !

« Hommes, aimez-vous les uns les autres ! » Qui a dit cela ? La pendule frappe les secondes indifféremment, odieusement ! Deux heures après minuit !… Ses petites bottines sont là, près du lit, comme si elles l’attendaient…

Non, franchement !… demain, quand on l’emportera, qu’est-ce que je deviendrai ?


DÉCEMBRE




I


ENCORE L’AFFAIRE SIMPLE ET COMPLIQUÉE


Vous vous rappelez cette Catherine Prokofieva Kornilova, cette marâtre qui, au mois de mai dernier, par dépit contre son mari, jeta par la fenêtre sa petite belle-fille, âgée de six ans. On s’est souvenu de cette affaire, surtout parce que la fillette, précipitée d’un quatrième étage, ne s’est rien cassé, rien abimé et se trouve aujourd’hui dans un état de santé excellent.

Je ne vais pas recommencer mon article ; peut-être mes lecteurs ne l’ont-ils pas oublié complètement. Je répéterai seulement que cette affaire m’avait paru extraordinaire et qu’on l’avait, selon moi, envisagée à un point de vue un peu trop simple.

La malheureuse criminelle était enceinte et irritée par les reproches de son mari. Mais son désir de vengeance n’était peut-être pas la cause principale du crime. Pour moi, l’état morbide de la coupable devait surtout être pris en considération. Elle avait dû connaître ces étranges crises dont souffrent les femmes enceintes, ces crises qui ressemblent à des accès de folie et qui poussent, parfois, à la perpétration d’actes abominables. Je donnais cet exemple d’une dame de Moscou qui, à une certaine époque de ses grossesses, succombait toujours à de folles tentations de voler. Elle gardait son discernement, mais ne pouvait résister à sa manie.

Quand j’écrivis ces choses, il y a deux mois, j’avais le plus grand désir de faire apporter, si cela était possible, quelque adoucissement à la peine de la Kornilova, mais je ne croyais guère y parvenir. Je ne cachais pas qu’à mon avis, après tant d’acquittements scandaleux de crimes prouvés, conscients et abominables, on aurait bien pu acquitter aussi la Kornilova. (Quelques jours à peine après la condamnation de cette malheureuse malade aux travaux forcés et à la déportation à vie en Sibérie, une meurtrière, la Kirilova était acquittée.)

Après avoir exposé le cas de cette pauvre femme, âgée de vingt ans, et arrivée à la dernière période de la grossesse, je me laissai aller à rêver à ce qui pourrait lui arriver. Vous vous rappelez que je la voyais déjà, peut-être, réconciliée avec son mari qui, malgré son droit absolu de se remarier quand il lui plairait, visitait, sans doute, la coupable dans sa prison. Je me figurais qu’ils pleuraient ensemble ; que la petite victime, oublieuse du crime de sa belle-mère, lui prodiguait ses caresses en toute sincérité. J’avais même été jusqu’à imaginer la scène de la séparation, dans la gare du chemin de fer. Selon moi, ils ne pouvaient point ne pas se pardonner mutuellement, non seulement parce que le sentiment chrétien devait les y pousser, mais encore parce qu’un obscur instinct pouvait leur dire que, peut-être, n’y a-t-il pas là crime du tout, rien qu’un acte involontaire, inexplicable, permis par Dieu pour le châtiment de leurs péchés.

Sous l’impression de ce que j’avais écrit, je fis tout mon possible pour voir la Kornilova, avant son départ de la prison. J’avoue que j’attachais un grand intérêt à savoir si je ne m’étais pas trompé dans mes imaginations de romancier. Et justement, une circonstance me permit d’aller visiter la Kornilova. Je fus tout surpris de voir que mes rêves s’étaient trouvés presque conformes à la réalité. Le mari vient bien lui rendre visite dans sa prison ; ils pleurent tout deux, se lamentent l’un sur l’autre, se pardonnent réciproquement. La fillette serait venue m’a dit la Kornilova elle-même, si elle n’était pas interne dans un pensionnat. Je ne pourrais pas raconter tout ce que j’ai appris sur cette malheureuse famille, — des volumes et des volumes. — Je me suis, certes, trompé sur quelques détails. Kornilov, bien que paysan, s’habille à l’européenne ; il est beaucoup plus jeune que je ne croyais ; il est employé dans mue imprimerie de l’État et reçoit des appointements relativement considérables, qui le font bien plus riche que je ne supposais. Quant à la femme, elle était couturière, continue à coudre dans sa prison et gagne aussi pas mal d’argent. Ils ne sont donc pas aussi préoccupés que je me le figurais, du « thé et du sucre pour le voyage »… Quand j’ai vu la Kornilova pour la première fois, elle venait d’accoucher, non pas d’un fils, mais bien d’une fille, quelques jours auparavant. Somme toute, mes erreurs ont été peu importantes ; le fond demeure vrai.

La Kornilova se trouvait, en raison de ses couches récentes, dans une section spéciale ; elle avait une chambre à part. Sur son lit, était l’enfant nouveau-né, qu’on avait baptisé la veille.

J’ai gardé une impression très consolante de cette section des femmes. Les relations des surveillantes avec les prisonnières étaient empreintes d’une grande bienveillance. J’ai vu plusieurs cellules, où des criminelles allaitaient leurs enfants. J’ai été témoin des soins et des égards qui leur étaient prodigués.

À ma première visite, j’ai passé vingt minutes avec la Kornilova. C’est une jeune femme d’aspect très agréable, au regard intelligent. Au début, elle semblait un peu étonnée de ma venue, puis elle comprit que je m’intéressais à elle et se montra tout à fait franche avec moi. Elle n’est pas très parleuse, mais ce qu’elle dit, elle le dit fermement, nettement ; on voit qu’elle est sincère ; rien de doucereux, d’insidieux, chez elle. Elle parlait avec moi, non comme avec un étranger, mais comme avec l’un des siens. Elle était encore sous l’influence de ses couches récentes et des émotions du jugement. Elle était excitée et se mit à pleurer en pensant à un témoignage mensonger que l’on avait fait sur elle. L’un des témoins lui prêtait, aussitôt après le crime, des paroles qu’elle affirme n’avoir jamais prononcées. Elle était navrée de la calomnie, mais s’expliquait sans haine et s’écria simplement : « C’était mon destin ! »

Quand je me mis à lui parler de sa petite fille, nouvellement née, elle sourit aussitôt :

— Hier, nous l’avons baptisée.

— Et comment s’appelle-t-elle ?

— Catherine.

Ce sourire de la mère condamnée aux travaux forcés et regardant son enfant, née dans la prison, peu de temps après le verdict, qui la condamnait en même temps que la coupable, ce sourire a produit en moi une impression étrange et pénible.

Je l’ai questionnée sur son crime, et le ton de ses réponses m’a plu par sa franchise. Elle, disait tout, clairement, sans tergiverser. Elle avoua sans ambages qu’elle était coupable de ce dont on l’accusait. Ce qui me frappa c’est qu’elle ne chargea aucunement son mari, bien au contraire. Alors, mon Dieu ! comment tout cela s’est-il accompli ! Elle me raconta de quelle façon elle avait commis son crime : « … Oui, j’ai voulu le mal, me dit-elle, mais c’était absolument comme si ma volonté n’avait plus été à moi, comme si elle eût été la volonté de quelqu’un d’autre… » Elle s’était rendue au commissariat très sciemment ; toutefois, il lui semblait qu’elle ne voulait pas y aller, qu’on la forçait à s’y rendre. Elle ne sait pas comment elle y arriva ; mais, dès son entrée, elle se dénonça elle-même.

La veille de cette visite, j’avais appris que le défenseur de la Kornilova, M. L…, avait signé un pourvoi en cassation, de sorte qu’il restait encore quelque espoir, bien faible il est vrai. Mais moi, j’avais encore un autre espoir, dont je ne parlerai pas actuellement, mais que je dis à la condamnée, au moment de mon départ. Elle m’écouta sans paraître croire beaucoup au succès de ce que je désirais faire faire, mais elle a cru de toute son âme à l’intérêt que je lui portais et m’en a remercié. À la question que je lui posai, pour savoir si je pouvais lui être immédiatement utile, elle répondit, devinant toute de suite ce dont je parlais, que l’argent ne lui manquait pas, et le travail pas davantage. Elle ne se montra aucunement froissée de mon interrogation à ce sujet.

Deux autres fois, je fus la voir. Entre autres choses, je lui parlai exprès de l’acquittement de la Kirilova, qui fut prononcé quelques jours après sa condamnation, à elle, la Kornilova. Elle ne montra aucune velléité de s’en indigner. Évidemment, elle se regardait elle-même comme une très grande coupable. En l’observant avec attention, j’ai remarqué au fond de ce caractère de femme, une grande égalité d’humeur, un curieux esprit d’ordre et, — ce qui m’a surtout intéressé, — une certaine dose de gaité naturelle. Néanmoins, il est clair qu’elle souffre de ses souvenirs, que c’est avec une peine sincère et profonde qu’elle regrette de n’avoir pas aimé sa petite belle-fille, de l’avoir battue, quand son mari lui avait reproché de ne pas agir comme sa première femme. Une pensée qui la trouble beaucoup, c’est que son mari peut se remarier ; ce qui la rassure, c’est que Kornilov, lui a dit récemment qu’il ne pouvait guère songer au mariage en de pareilles circonstances. Alors c’est elle-même qui lui parle de cela, pensai-je. Elle comprend très bien, qu’après le verdict prononcé contre elle, son mari n’est plus son mari ; que le mariage est dissous par le fait même de sa condamnation. Ils doivent avoir des causeries bien tristement curieuses, me dis-je encore.

Pendant ces visites, il m’arriva de parler de la Kornilova avec quelques surveillantes et aussi avec Mme A. P. B. la directrice adjointe de la prison. Je pus me rendre compte qu’elle était sympathiques à toutes ces dames. Mme A. P. B. me raconta qu’à son entrée dans la maison, la Kornilova était une tout autre femme, grossière, mal embouchée, sauvage. Au bout de deux ou trois semaines elle était devenue telle que je la voyais. Cette particularité m’eût paru très grave pour l’accusation, si le verdict n’eût été prononcé.

Mais plus récemment j’ai appris que le verdict des jurés était cassé, que l’affaire sera jugée à nouveau par une autre section du tribunal, avec le concours des jurés comme auparavant. Si bien que voici de nouveau la Kornilova simplement accusée et non plus condamnée, forçate ; elle redevient la femme légitime de son mari. L’espoir luit encore une fois pour elle. Dieu veuille que cette jeune âme, qui a déjà tant souffert, ne soit pas définitivement brisée par une nouvelle condamnation ! On n’a pas le droit de bouleverser ainsi une âme humaine. Ce serait aussi cruel que le fait de détacher un homme qui attend d’être fusillé, de lui donner l’espoir, de lui ôter le bandeau qui recouvre ses yeux, de lui montrer de nouveau le soleil, puis de le rattacher cinq minutes après en face des fusils rebraqués. N’accordera-t-on aucune attention à cette circonstance que l’accusée était enceinte lors de l’accomplissement de son crime ? L’accusation mettra en avant un argument très grave : La coupable, dira-t-elle, a agi avec discernement. Mais que vient faire le discernement ici ? La conscience pouvait être lucide mais incapable de lutter contre un désir fou, sauvagement impulsif, de commettre un acte violent. Si elle n’avait pas été enceinte elle aurait pensé au moment de la colère : « Méchante fille ! Je voudrais te jeter par la fenêtre ! » mais ne l’eût pas fait. Dans l’état de grossesse elle subit l’impulsion et fit ce à quoi elle pensait au moment où elle y pensait ; elle ne put résister à son envie morbide.

Voyez, elle est la première à s’accuser, à aggraver son cas. La veille, elle eût, dit-elle, jeté la petite par la fenêtre, si son mari ne l’eût pas retenue. Il est arrivé quelque chose d’anormal. Réfléchissez un peu. Elle regarde par la fenêtre, le crime commis ; l’enfant s’est évanouie ; elle la croit morte. Elle s’habille et va se dénoncer. Qui ou quoi l’y forçait ? Y avait-il des témoins qui pouvaient la voir au moment où elle faisait tomber l’enfant dans le vide ? Pourquoi n’eût-elle pas dit que l’enfant était tombée par accident ? Au retour du mari elle aurait raconté le malheur ; personne ne l’aurait accusée ; elle se serait vengée sans avoir eu rien à craindre. Même si elle avait pu se rendre compte que l’enfant n’était pas morte et l’accuserait plus tard, de quoi se serait-elle effrayée ? Qui eût accordé la moindre importance au témoignage d’une enfant de six ans racontant qu’on l’avait prise par les pieds pour la précipiter du quatrième étage ? Mais le premier médecin-expert venu aurait dit qu’au moment de la chute, la petite avait pu s’imaginer, sans raison, que les choses s’étaient passées comme elle le racontait ; qu’il s’agissait d’une impression nerveuse.

Pourquoi donc la coupable est-elle allée se dénoncer ? On nous répondra qu’elle était au désespoir : qu’elle voulait « en finir d’une façon ou d’une autre ». En effet, il est impossible de trouver une autre explication ; mais cela même ne démontre-t-il pas le bouleversement de l’âme de cette malheureuse, enceinte, disons-le encore une fois. Ses propres paroles sont assez caractéristiques. « Je ne voulais pas aller au commissariat et j’y suis arrivée je ne sais trop comment. » C’est-à-dire qu’elle agissait comme dans le délire, comme poussée par une volonté étrangère. D’autre part, le témoignage de Mme A. P. B. explique bien des choses. On nous dit que la Kornilova était, à son arrivée en prison, méchante, grossière, et qu’au bout de trois semaines se révéla en elle un être tout différent, timide, doux et tranquille. Pourquoi ? Parce que, terminée une certaine période de la grossesse, la période où la volonté était malade, la période de la «’folie sans folie », l’état morbide se dissipa et qu’apparut un être nouveau, inoffensif et pacifique.

Supposons qu’on la condamne encore au bagne, qu’on désespère encore cette pauvre femme si jeune, qui commence à peine à vivre et se trouve prisonnière et affligée d’un nourrisson ; que s’ensuivra-t-il ? Son âme se corrompra, deviendra féroce et cruelle. Quand le bagne a-t-il jamais amendé personne ? Je le répète comme il y a deux mois : il vaut mieux se tromper par trop de clémence que par trop de rigueur. Acquittez cette malheureuse et que son âme ne se perde pas. Elle a longtemps à vivre, cette jeune femme ; il y a de bons germes en elle, ne les étouffez pas. À présent, la leçon terrible qu’elle a reçue peut la détourner à jamais du mal et développer ces bons germes.

Supposez même que son cœur soit mauvais et aride, la clémence peut l’adoucir ; mais je vous assure qu’il n’est ni aride ni mauvais. Je ne suis pas le seul à en témoigner. Est-il donc impossible de l’acquitter, de courir le risque de l’acquitter ?

II


LA MORALE TARDIVE


Le numéro d’octobre de mon Carnet m’a valu quelques soucis. Il contenait un petit article, une espèce de confession d’un suicidé. Quelques amis, de ceux dont je respecte le plus l’opinion, m’ont loué de cet article, mais ont paru partager mes doutes à son sujet. Ils m’ont dit que j’avais, en effet, bien trouvé les arguments que pouvait employer pour sa justification un homme qui va se tuer. Mais ils ont éprouvé une sorte de malaise. Le but de cet article serait-il compréhensible pour tous ? Ces lignes ne pouvaient-elles pas produire une tout autre impression que celle qu’elles voulaient faire naître ? Quelques individus qui ont déjà souffert du désir du suicide ne s’affermiraient-ils pas, après les avoir lues, dans leurs déplorables projets ? En un mot on m’a exprimé les doutes mêmes que j’avais senti surgir en moi après avoir écrit cette pseudo-confession ? Pour conclure, on me conseilla d’expliquer mon article et de compléter mes commentaires par la morale qu’il convenait d’en tirer.

J’y consentis très facilement. Mais je dois dire qu’au moment même où j’écrivais l’article, son but m’avait paru si clair que j’avais eu honte d’y ajouter une morale.

Un écrivain a fait une remarque très juste. Autrefois on avait honte, dit-il, de paraître ne pas comprendre certaines choses. On semblait, croyait-on, convenir ainsi de son manque d’intelligence. Aujourd’hui, au contraire, la petite phrase : « Je ne comprends pas » est à l’ordre du jour. On la prononce même avec une espèce de fierté, d’un ton d’importance. On se dresse une sorte de piédestal à l’aide de cette petite phrase et chose comique, on ne rougit aucunement de s’en être offert un à si bon compte. C’est un indice de profondeur que de dire à présent : « Je ne comprends rien à Raphaël », ou bien : « J’ai lu toutes les œuvres de Shakespeare et n’y ai rien trouvé de si étonnant ! » En parlant ainsi on a accompli une sorte d’exploit moral. Shakespeare et Raphaël ne sont peut-être pas les seuls à subir ce genre d’incompréhension.

Cette observation, que j’ai reproduite quant au sens, mais en en changeant peut-être les termes, me parait assez juste. En vérité la fierté des ignorants devient chose démesurée. J’ai remarqué que même en matière littéraire, même dans l’appréciation des détails de la vie privée, on se spécialise de plus en plus. La compréhension générale n’est plus de mode.

Je vois, des gens discuter l’écume aux lèvres à propos d’un écrivain qu’ils avouent n’avoir jamais lu : « Ce littérateur, diront-ils plus tard, n’entre pas dans mon genre d’idées ; il n’écrit que des bêtises ; je ne lis pas de pareils bouquins ! » Cette intolérance est bien de notre temps, surtout de ces vingt dernières années. Elle s’étale avec une bravoure impudente. On voit des hommes d’une instruction nulle se moquer de gens instruits, à leur nez, à leur barbe. Tout se simplifie exagérément, comme je le disais plus haut.

Par exemple le sentiment de l’allégorie, de la métaphore, commence à se perdre, généralement parlant. On ne comprend plus davantage la plaisanterie, l’humour, — et ceci, selon la très juste appréciation d’un écrivain allemand, — est un des plus forts indices de l’abaissement mental d’une époque. De nos jours nous assistons au règne des gens lugubres et obtus. Vous croyez que je ne parle que des jeunes et des libéraux ? J’en dis autant pour les vieillards et les conservateurs. Comme pour imiter les jeunes (qui ont, d’ailleurs, des cheveux gris), apparurent, il y a vingt ans environ, des conservateurs bizarres et simplistes, vieillards fougueux et irrités qui ne voulaient rien comprendre à la génération nouvelle. Leur simplicité, leur simplisme, dépassaient en inintelligence les nobles incompréhensions des « hommes nouveaux » les plus obtus. Du reste, il paraît que je me suis singulièrement égaré en condamnant le simplisme.

À peine eus-je publié l’article dont je parlais tout à l’heure, que je fus littéralement inondé de lettres : « Que voulez-vous dire ? » me demandait-on. « Excusez-vous donc réellement le suicide ? » Quelques-uns paraissaient ravis de me voir, suivant eux, l’excuser. Et voici que, ces jours derniers, un écrivain, N. P., m’envoya un article de lui, paru dans une revue de Moscou, la Distraction. Comme je ne reçois pas ordinairement cette Distraction, j’attribue l’envoi de l’article à l’aimable auteur. Il condamne ma prose et la raille.

« J’ai reçu, écrit-il, le numéro d’octobre du Carnet d’un écrivain. Je l’ai lu et suis demeuré pensif. Il y a d’excellentes choses dans ce fascicule ; d’autres, beaucoup d’autres, sont étranges et nous en exprimerons brièvement notre étonnement. À quoi bon, par exemple, insérer dans ce fascicule, le « raisonnement d’un suicidé par ennui » ? Je ne comprends pas la raison de cette publication. Ce raisonnement, si l’on peut appeler ainsi des paroles délirantes d’homme à moitié fou, est connu depuis longtemps. Il est un peu paraphrasé, comme de juste.

« Sa réapparition de nos jours, dans le carnet d’un écrivain comme Dostoïevsky, fait l’effet d’un anachronisme un peu ridicule. Nous sommes dans un siècle aux idées de fer, aux opinions positives, dans le siècle de « la vie à tout prix ». Bien entendu, il y a encore des suicides avec ou sans raisonnement, mais on ne fait plus attention à ces « héroïsmes mesquins ». C’est vraiment trop bête ! Il y eut un temps où le suicide, surtout le suicide « avec raisonnement » avait ses panégyristes ; mais ce temps pourri est loin de nous, et il n’y a pas lieu de le regretter.

« Comment pleurer sur un suicidé qui meurt en raisonnant comme le Carnet de M. Dostoïevsky ? C’est un égoïste grossier, l’un des membres les plus nuisibles de la société humaine. Il ne peut donc même pas faire sa stupide besogne sans faire parler de lui ? Il avait le droit de mourir sans aucun raisonnement. »

Quand j’eus lu cette page, je demeurai désolé. Mon Dieu ! faudra-t-il que j’aie beaucoup de lecteurs de la force de N. P., qui s’imagine que j’ai inventé mon suicidé à seule fin de le faire plaindre par lui ? Naturellement l’opinion de N. P. n’a pas une importance capitale, mais N. P. représente une catégorie d’esprits, toute une collection de Messieurs comme lui ; il est le type de ces hommes aux « opinions de fer », dont il parle dans son article ! Cette collection d’individus en fer me fait peur. Je m’inquiète peut-être trop de tout cela, mais je dois dire franchement que je n’aurais peut-être pas répondu, non par mépris, mais par manque de place, si je n’avais tenté de répondre à mes propres doutes. C’est à moi que je réponds. Ajoutons donc une morale à l’article d’octobre ; comme cela ma conscience sera tranquille.


III


DES AFFIRMATIONS SANS PREUVES


Mon article touche à l’idée la plus haute sur la vie humaine, au besoin, à l’indispensabilite de la croyance à l’immortalité de l’âme. J’ai voulu dire que sans cette croyance la vie humaine devient inintelligible et insupportable. Il me semble que j’ai énoncé clairement la formule du suicide logique.

Mon suicidé ne croit pas à l’immortalité de l’âme. Il s’explique à ce sujet dès le début de l’article. Peu à peu, en pensant que l’existence n’a pas de but, pris de haine contre l’inertie muette de ce qui l’entoure, il arrive à cette conviction que la vie humaine est une absurdité. Il devient, pour lui, clair comme le jour que ceux-là seuls, parmi les hommes, peuvent consentir à vivre, qui sont pareils aux animaux et satisfont des besoins purement bestiaux. Ils s’arrangent, ceux-la, de vivre pour « manger, boire et dormir », comme les brutes, « pour construire leur gite et procréer des petits ». Bâfrer, ronfler et faire des ordures, cela séduira encore longtemps l’homme et l’attachera à la terre, mais moi, l’homme du type supérieur, s’entend. Pourtant ce sont toujours des hommes de type supérieur qui ont régné sur la terre, et les choses ne s’en sont pas moins passées de la même façon.

Mais il y a une parole suprême, une pensée suprême, sans lesquelles l’humanité ne peut vivre. Souvent la parole est prononcée par un homme pauvre, sans influence, persécuté, même. Mais la parole prononcée et la pensée qu’elle exprime ne meurent pas, et plus tard, malgré le triomphe apparent des forces matérielles, la pensée vit et fructifie.

N. P. écrit que l’apparition d’une telle confession dans mon Carnet est un anachronisme ridicule, parce que nous sommes, à présent, dans le siècle des « opinions de fer », des idées positives, dans le siècle de « la vie à tout prix ». C’est sans doute pour cela que les suicides ont tant augmenté dans la classe intelligente et cultivée. J’affirme à l’honorable N. P. et à tous ses semblables que le fer des opinions se change en duvet quand l’heure est venue. Pour moi, l’une des choses qui m’inquiètent le plus quand je songe à notre avenir, c’est justement le progrès du manque de foi. L’incroyance en l’immortalité de l’âme s’enracine de plus en plus, ou, pour mieux dire, il y a, de nos jours, une indifférence absolue pour cette idée suprême de l’existence humaine : l’immortalité. Cette indifférence devient comme une particularité de notre haute société russe. Elle est plus évidente chez nous que dans la plupart des pays de l’Europe. Et sans cette idée suprême de l’immortalité de l’âme humaine, ne peuvent exister ni un homme, ni une nation. Toutes les autres hautes idées dérivent de celle-là.

Mon suicidé est un propagateur passionné de son opinion : la nécessité du suicide ; mais il n’est ni un indifférent, ni un « homme de fer ». Il souffre vraiment ; je crois l’avoir fait comprendre. Il n’est que trop évident pour lui qu’il ne peut vivre ; il ne sait que trop qu’il a raison et qu’on ne peut le réfuter. À quoi bon vivre, s’il a conscience qu’il est abominable de vivre d’une vie animale. Il se rend bien compte qu’il y a une harmonie générale ; sa conscience le lui dit, mais il ne peut s’y associer. Il ne comprend pas… Où donc est le mal ? En quoi s’est-il trompé ? Le mal est dans la perte de la foi en l’immortalité de l’âme.

Il a pourtant cherché de toutes ses forces l’apaisement et la réconciliation avec ce qui l’entoure. Il a voulu les trouver dans l’« amour de l’humanité ». Mais cela encore lui échappe. L’idée que la vie de l’humanité n’est qu’un instant, que tout, plus tard, se réduira à zéro, tue en lui l’amour même de l’humanité. On a vu dans des familles malheureuses et dénuées les parents prendre leurs enfants en horreur, parce qu’ils souffraient trop de la faim, ces enfants aimés d’eux ! La conscience de ne pouvoir parier aucun secours à l’humanité qui souffre peut changer l’amour que vous aviez pour elle en haine contre cette humanité. Les Messieurs aux « opinions de fer » n’ajouteront pas foi à mes paroles, bien entendu. Pour eux l’amour pour l’humanité et son bonheur, tout cela est à si bon compte, si bien organisé, que ce n’est plus la peine d’y penser. Et je désire les faire rire pour tout de bon. Je déclare donc que l’amour de l’humanité est tout à fait impossible sans une croyance à l’immortalité de l’âme humaine. Ceux qui veulent remplacer cette croyance par l’amour pour l’humanité déposent dans l’âme de ceux qui ont perdu la foi un germe de haine contre l’humanité. Que les sages aux « opinions de fer » haussent les épaules en m’entendant exprimer un pareil avis. Mais cette pensée est plus profonde que leur sagesse, et un jour elle deviendra un axiome.

J’affirme même que l’amour pour l’humanité est en général peu compréhensible, voire insaisissable pour l’âme humaine. Seul, le sentiment peut le justifier, et ce sentiment n’est possible qu’avec la croyance en l’immortalité de l’âme. (Et encore sans preuves.)

En somme, il est clair que sans croyances le suicide devient logique et même inévitable pour l’homme qui s’est à peine élevé au-dessus des sensations de la bête. Au contraire ; l’idée d’immortalité de l’âme, en promettant la vie éternelle, attache l’homme plus fortement à la terre. Il semble qu’il y ait ici une contradiction. Si, outre la vie terrestre, nous en avons encore une céleste, pourquoi faire un si grand cas de celle d’ici-bas ? Mais ce n’est qu’avec la foi dans son immortalité que l’homme s’initie au but raisonnable de sa vie sur la terre. Sans la conviction en l’immortalité de l’âme, l’attachement de l’homme pour sa planète diminue, et la perte du sens suprême de la vie mène incontestablement au suicide. Et si la croyance en l’immortalité est si nécessaire à la vie humaine, c’est qu’elle est un état normal de l’humanité, et c’est une preuve que l’immortalité existe. En un mot, cette croyance est la vie elle-même et la première source de vérité et de conscience réelle pour l’humanité.

Voilà quel était le but de mon article, la conclusion à laquelle je désirais que chacun arrivât quand je l’écrivis.

IV


ANECDOTE SUR LA VIE ENFANTINE


Je veux raconter ceci pour ne pas l’oublier :

Une mère demeure avec sa fille, âgée de douze ans, dans un faubourg de Pétersbourg, bien en dehors de l’agglomération principale. La famille n’est pas riche, mais la mère gagne sa vie en travaillant, et la fillette fréquente une école de Pétersbourg. Chaque fois qu’elle se rend à l’école ou revient chez elle, elle prend place dans un omnibus qui va de Gostinoï Dvor jusqu’auprès de sa maison.

Et voici qu’il y a deux mois, alors que l’hiver fit si brusquement son apparition, la mère s’aperçut que sa fille Sacha n’étudiait plus ses leçons et le fit observer à la petite :

— Oh ! maman, ne t’inquiète pas, répondit cette dernière, j’ai tout préparé déjà ; je suis en avance d’au moins une semaine.

— Si c’est ainsi, c’est bien.

Le lendemain, Sacha alla à l’école, mais à six heures du soir, le conducteur de l’omnibus apporta à la mère un mot ainsi conçu :

« Ma chère petite mère, j’ai été toute la semaine une très vilaine fille. J’ai eu trois zéros pour mes leçons ; je t’ai trompée tout ce temps-là. J’ai honte de rentrer et ne reviendrai plus chez toi. Pardonne-moi, ma chère maman, pardonne-moi. Ta Sacha. »

On peut imaginer l’affreuse inquiétude de la mère. Elle voulut abandonner ses occupations et courir à la recherche de Sacha. Mais où ? et comment ? Une personne amie s’offrit d’elle-même à faire toutes les démarches nécessaires, s’en fut prendre des renseignements à l’école, chez toutes les connaissances et courut toute la nuit. La crainte que Sacha repentante revint chez elle et repartit en ne trouvant pas sa mère, décida cette dernière à rester dans sa maison et à se fier au zèle du bienveillant ami. Si Sacha n’était pas retrouvée le matin, on irait faire une déclaration à la police. Demeurée seule, la mère passa quelques heures pénibles, que l’on peut se figurer.

Et, raconte la mère, vers dix heures du soir, j’entendis sur la neige de la cour de petits pas bien connus ; les mêmes pas montèrent l’escalier. La porte s’ouvrit et entra Sacha.

— Maman ! maman ! Comme je suis heureuse d’être revenue chez toi !

Elle joignait ses petites mains, dont elle se couvrit la figure ; puis elle s’assit sur le lit, mais dans quel état de fatigue !

Après les premières exclamation de joie, la mère ne voulut pas faire tout de suite des reproches…

— Ah ! maman ! reprit la fillette, quand je t’ai menti hier au sujet des leçons, je me suis décidée tout de suite à ne plus aller à l’école et à ne plus revenir ici ! Puisque je n’irais plus à l’école, je serais forcée de te tromper tous les jours quand je te dirais y aller !

— Mais que voulais-tu devenir ?

— Je pensais que je marcherais toute la journée par les rues. Mon vêtement fourré est chaud et si j’avais trop froid, j’irais dans un passage couvert. Au lieu de dîner, tous les jours, je me serais acheté un petit pain. Pour boire, je n’aurais pas été embarrassée : il y a de la neige, maintenant. Un petit pain m’aurait suffi pour un jour. J’ai quinze kopeks et un petit pain vaut trois kopeks. J’avais cinq jours d’assurés.

— Et après ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas pensé à après.

— Et où aurais-tu passé la nuit ?

— J’y avais songé. Quand il aurait fait noir, j’aurais été à la gare du chemin de fer, mais loin, sur la voie, où il ne passe plus personne. Il y a des quantités de wagons garés qui ne partent pas tout de suite. Je me serais cachée dans l’un de ces wagons et j’y aurais dormi jusqu’au matin. Alors, ce soir, j’ai été là-bas, là-bas, sur la voie, là où l’on ne rencontre plus de monde ; j’ai vu des wagons garés tout différents de ceux qui sont pour les voyageurs. J’en ai choisi un ; j’y suis montée, mais à peine étais-je sur le marchepied qu’un gardien est apparu et m’a crié :

— Où entres-tu ? Ce sont des wagons où on transporte des morts !

Dès que j’ai entendu cela, j’ai sauté à bas et me suis sauvée. Le gardien me poursuivait en hurlant : « Qu’est-ce que tu cherches par ici ? » J’ai couru, couru ! Je me suis retrouvée dans une rue où j’ai aperçu une maison en construction. Elle n’avait pas encore de portes ; rien que des planches qui bouchaient les ouvertures. J’ai trouvé un endroit où l’on pouvait passer entre les planches ; j’ai suivi un mur à tâtons ; j’ai trouvé un coin où il y avait par terre un tas de bois sec et lisse. Je me suis couchée dessus. Mais à peine étais-je étendue que j’ai entendu parler tout bas, très près de moi. Je me suis levée et d’autres voix ont parlé et il m’a semblé que des yeux me regardaient, dans la nuit, j’ai eu affreusement peur et me suis encore enfuie. Quand j’ai été dans la rue, des gens m’ont appelé de la maison en construction que je croyais vide !

J’étais déjà fatiguée, si fatiguée ! J’ai suivi des rues ; des gens allaient et venaient. Je ne savais pas quelle heure il pouvait être. Tout à coup, je me suis trouvée sur la Perspective Nevsky, près du Gostinoï, et je me suis mise à pleurer : « Ah ! me disais-je, si je rencontrais quelqu’un de bon, un « bon monsieur qui aurait pitié d’une pauvre fillette qui ne sait où se réfugier pour la nuit ! Je lui avouerais tout, et je serais peut-être recueillie pour ce soir ! » Tout en pensant à cela, je marche toujours, et voici que j’aperçois notre omnibus qui partait pour son dernier voyage. Je le croyais bien loin depuis longtemps.

— Ah ! ai-je pensé ! Je veux aller chez maman ! Je suis montée dans l’omnibus et, comme je suis contente d’être chez toi ! Jamais je ne te tromperai plus et j’apprendrai bien mes leçons. Ah ! maman ! ah ! maman !

Je l’ai questionnée, ajouta la mère : « Sacha, est-ce bien toi qui as trouvé toute seule cette belle idée de ne plus aller à l’école et de vivre dans la rue ?

— Vois-tu, maman, il y a longtemps que j’ai fait la connaissance d’une fille de mon âge, mais qui va à une autre école. Croirais-tu qu’elle n’y va presque jamais ? Elle dit que l’école est très ennuyeuse et la rue très gaie. Moi, m’a-t-elle raconté, dès que je suis hors de la maison, je marche, je marche. Il y a quinze jours que je n’ai mis le pied à l’école. Je regarde les vitrines des magasins ; je me promène dans les passages — jusqu’au soir, jusqu’à l’heure où il me faut rentrer chez moi. — Quand j’ai su cela, j’ai pensé : Je voudrais bien en faire autant ! et j’ai été dégoûtée de l’école plus qu’avant. Mais je n’ai eu aucune intention précise jusqu’à hier soir, après t’avoir menti. Je me suis alors décidée à faire ce que j’ai fait. »

Cette anecdote est authentique. Naturellement, la mère a pris des mesures. Quand on m’a raconté la chose, j’ai pensé qu’il ne serait aucunement inutile de la faire figurer dans mon « carnet ». On va me dire que c’est un cas unique et que, sans doute, il s’agit d’une gamine très stupide. Mais je sais que la fillette est loin d’être bête. Je sais aussi que dans ces âmes jeunes, après la première enfance, mais à une époque où les moutards sont encore absolument inexpérimentés, il peut naître un tas de rêveries plus ou moins malsaines. Cet âge (douze ou treize ans) est extrêmement intéressant, encore plus chez une fillette que chez un garçon. Mais, en fait de garçons, rappelez-vous cette nouvelle parue dans un journal d’il y a quatre ans. Trois collégiens s’étaient sauvés du gymnase avec l’intention d’aller en Amérique. On ne les avait rattrapés qu’à une certaine distance de la ville ; l’un d’eux était porteur d’un pistolet. Il y a une vingtaine ou une trentaine d’années, il passait aussi bien des rêves et d’étranges fantaisies dans la cervelle des gamins et gamines, mais ceux d’aujourd’hui sont plus décidés. Leurs réflexions et leurs doutes durent moins. Autrefois, tels petits gaillards de cet âge méditaient de se sauver pour faire, par exemple, un voyage à Venise, dont ils avaient la tête farcie grâce à certains romans d’Hoffmann et de George Sand. (J’ai eu un condisciple de ce genre.) Mais ils n’exécutaient pas leur projet et se contentaient de le confier à un camarade après en avoir obtenu le serment d’être discret. Ceux d’aujourd’hui exécutent ce que les autres se bornaient à rêver. Autrefois, certains sentiments de devoir, d’obligations envers la famille avaient beaucoup de puissance. Aujourd’hui, tout cela a perdu beaucoup de sa force.

L’essentiel, c’est que ce ne sont pas là du tout des cas isolés ; et ce ne sont pas des enfants stupides qui se permettent ces escapades. Cet âge, je le répète, est très intéressant et mériterait plus d’attention de la part des éducateurs.

Combien de choses terribles peuvent arriver à nos enfants ! Réfléchissez seulement à ce passage du récit que je reproduisais tout à l’heure, au moment où la fillette fatiguée se propose de tout raconter à un passant. À un « bon monsieur », par exemple, qui aura pitié d’une pauvre fillette qui ne sait où se réfugier pour la nuit. Pensez combien cette intention, qui atteste son innocence enfantine, est facile à réaliser, Chez nous, dans toutes les rues, « les bons messieurs » fourmillent. Mais après, le lendemain, que serait devenue la fillette ?… En admettant que le « bon monsieur » fût d’une espèce trop répandue aujourd’hui, c’était… la rivière ou la honte d’avouer… Supposons qu’elle eût préféré la honte d’avouer. Peu à peu elle se fût habituée au souvenir de cette honte et qui sait si, après avoir trop songé à ce qui lui était arrivé, elle n’aurait pas eu la fantaisie de chercher une nouvelle ; aventure du même genre ?… À douze ans ! On devine tout ce qui serait advenu par la suite !… Et cette autre fillette qui, au lieu d’aller à l’école, passe son temps aux vitrines des magasins et dans les passages, et donne à la première gamine l’idée d’un nouvel emploi de son temps ? J’ai déjà entendu parler auparavant de jeunes garçons qui trouvaient que l’école était fastidieuse et que le vagabondage avait beaucoup de charme et de gaîté. La propension au vagabondage est presque nationale, en Russie ; c’est encore un de ces penchants naturels qui nous distinguent du reste des Européens, un penchant qui devient plus tard une passion maladive, dont le premier germe a été contracté dès l’enfance. Je vois qu’il y a maintenant aussi des fillettes qui vagabondent, certes bien innocemment au début. Mais fussent-elles pures comme de petits êtres primitifs évoluant dans un paradis terrestre, elles n’échapperont pas à la « connaissance du bien et du mal », même si elles ne pêchent qu’en imagination. La rue est une école où l’on apprend vite ! L’essentiel, je le répète, c’est de songer à quel point est intéressant cet âge où l’innocence encore enfantine s’allie à une incroyable aptitude à recevoir des impressions, à une extraordinaire faculté de s’assimiler toute espèce d’expérience, bonne ou mauvaise. C’est ce qui rend si dangereuse et si critique cette période de la vie des adolescents.


JOURNAL D’UN ÉCRIVAIN


1877
JANVIER


UN RÊVE DE CONCILIATION EN DEHORS DE LA SCIENCE


Je vais commencer par émettre un principe qui peut donner naissance à de nombreuses controverses : « Chaque grand peuple croit et doit croire, s’il veut seulement vivre, que c’est en lui que se trouve le salut de l’humanité, qu’il n’existe que pour demeurer à la tête des nations, les unir dans le respect de sa gloire et les conduire, multitude pacifiée par son génie, vers le but définitif prescrit à toutes les collectivités d’hommes. »

J’affirme que telle a été la foi de toutes les grandes nations anciennes et modernes, et que, seule, cette foi a pu les mettre à même d’exercer, à tour de rôle, une décisive influence sur les destinées de l’humanité. Ce fut la croyance de la Rome antique ; plus tard celle de la Rome papale. Quand la France fut devenue la grande puissance catholique, elle pensa de même et, pendant deux siècles, se crut à la tête des peuples, au moins moralement, parfois aussi politiquement parlant, jusqu’à l’époque de ses récents revers. L’Allemagne, de son côté, caressa un rêve identique, et ce fut pour cela qu’elle opposa à l’autorité catholique la liberté de conscience et le libre examen. Je le répète, cela doit arriver plus ou moins à toutes les grandes nations au moment où elles sont à l’apogée de leur puissance. On me répondra que tout cela est inexact, et l’on tâchera de me confondre en me prouvant l’unanimité des savants et des penseurs de toute nationalité à déclarer que toutes les nations européennes ont travaillé ensemble à l’établissement de la civilisation. Je me garderai bien de taxer de mauvaise foi l’affirmation de ces hommes illustres. Je dirai simplement que ces penseurs, sans vouloir tromper les autres, se sont abusés eux-mêmes et que, tout au fond de leur conscience, ils continuaient involontairement à croire, comme la masse des peuples, que leur nation, a chacun d’eux, avait toujours marché de l’avant tandis que les autres se contentaient de la suivre. La France, par exemple, a subi de grands revers, sa défaite l’a profondément atteinte. Pourtant elle continue à être persuadée qu’elle — et elle seule — sera le salut du monde grâce à la forme de socialisme qu’on a préconisée chez elle. Nous sommes convaincus que ce socialisme est faux et insensé, mais ce n’est pas de sa qualité qu’il s’agit, mais bien de l’influence qu’il exerce. Cette doctrine montre une surprenante vitalité ; ses partisans ne connaissent pas l’angoisse et le découragement qu’existent chez leurs compatriotes opposés aux idées nouvelles.

De l’autre côté du détroit, étudiez les Anglais, aristocrates ou plébéiens, lords ou travailleurs, savants ou ignorants. Vous ne tarderez pas à constater que n’importe quel Anglais à la prétention d’être Anglais avant tout, dans toutes les phases de sa vie privée, ou publique et s’imaginera que, s’il a quelque amour pour l’humanité en général, c’est uniquement parce qu’il est Anglais.

On me dira que, si l’on admet mon affirmation, une pareille fatuité nationale est humiliante pour les grands peuples ; que leur égoïsme rétrécit leur action et les transforme en grotesques hordes de chauvins. On ajoutera que des idées aussi absurdement vaniteuses devraient être extirpées par la raison qui détruit les préjugés. Supposons un instant que vous ayez raison sous cette forme, mais considérons la question à un autre point de vue, et vous verrez que ce chauvinisme n’est nullement humiliant, mais bien plutôt tout le contraire. Qu’importe qu’un très jeune homme rêve de devenir plus tard un héros. Un semblable rêve peut être vaniteux, mais il sera plus vivifiant qu’un éternel idéal de prudence. Que pensez-vous d’un adolescent qui, dès l’âge de quinze ans, préfère à la gloire un bonheur paisible ? Croyez-moi, la vie du jeune homme animé de nobles ambitions sera, même après de grands malheurs et des désillusions, plus belle que celle de son sage ami d’enfance, ami de la tranquillité, même si le prudent, l’avisé, a toujours vécu comme un coq en pâte. La confiance en soi-même n’est aucunement immorale ; ce n’est pas toujours une vaine fatuité.

Il en est de même pour les nations. Tel peuple honnête, sage et prévoyant, dépourvu de tout enthousiasme, tel pays de marchands et d’impassibles constructeurs de vaisseaux, célèbre par ses richesses et sa méticuleuse propreté, n’ira jamais bien loin dans le domaine de la gloire et de l’intellectualité. Il fera peu pour la cause humaine.

La croyance que l’on peut régénérer le monde, la foi en la sainteté de son idéal, l’amour ardent de l’humanité seront toujours des gages de vie pour une nation, et seul un pays fort de ces enthousiasmes peut aspirer à une noble et haute existence. Le chevalier des anciennes légendes croyait que s’évanouiraient devant lui tous les obstacles, les fantômes, les monstres, que la victoire ne le déserterait jamais, qu’il conquerrait le monde si seulement il observait son serment de « justice, chasteté et misère ». Vous direz que ce sont là chansons, ballades et romances desquelles Don Quichotte seul peut faire cas et que les lois de la vie réelle des nations ne s’accommodent pas de telles fadaises. Eh bien ! messieurs, je vous arrête là ; je vais vous prouver que vous êtes, vous-mêmes, des Don Quichotte qui souhaitez de régénérer l’humanité.

En effet, vous avez foi en l’universalité de l’espèce humaine, et moi comme vous. Vous avez foi en l’efficacité de son effort. Vous croyez qu’un jour viendra où, devant l’intelligence universelle, disparaîtront tous les obstacles et les préjugés, qui empêchent l’humanité de devenir une, oublieuse des anciens égoïsmes, des vieilles exigences de nationalité, où tous les peuples vivront fraternellement dans une parfaite harmonie. Qu’y a-t-il de plus beau, de plus noble que cette croyance ? Eh bien ! vous ne la trouverez développée à un tel degré chez aucun peuple européen. Chez nos voisins l’individualisme est trop accusé, trop tranché ; pour cela même ; si quelques-uns d’entre eux confessent une foi semblable, ce ne sera jamais que la plume à la main, dans leur cabinet de travail. Chez vous, chez nous les Russes, cette foi ne trouve aucun incrédule. Elle existe chez tous, du privilégié de l’intelligence et de la fortune au pauvre et au simple d’esprit. Et pourtant vous vous êtes figurés que tel parti, le vôtre, en avait le monopole, que les slavophiles, par exemple, n’étaient que slavophiles, rien de plus.

Croyez que les Slavophiles sont des partisans aussi ardents que vous pouvez l’être, de cette belle idée, — plus ardents même sans aucun doute.

Qu’ont déclaré les fondateurs de leur doctrine ?

Ils professaient en termes clairs et précis que la Russie, appuyée sur tout le monde slave, dirait à l’Univers la plus haute parole qu’il puisse jamais entendre, que de cette parole naîtrait l’union humaine universelle. L’idéal des slavophiles, c’est la fusion de tous par l’amour vrai, désintéressé. Ils veulent que la Russie en donne l’exemple qui, affirment-ils, sera suivi. Ce qu’il faut, c’est ne pas nous disputer d’avance au sujet des moyens à employer pour réaliser notre idéal ; ne pas nous chicaner bassement pour savoir si c’est votre système ou le nôtre qui l’emportera. Hâtons-nous de passer de l’étude à l’œuvre.

Mais ici nous rencontrerons un obstacle :

Nous ne sommes vis-à-vis de l’Europe que des dupes.

Comment avons-nous déjà essayé d’en venir à l’exécution de nos projets ? Nous avons commencé depuis longtemps, mais qu’avons-nous fait pour l’humanité universelle, c’est-à-dire pour le triomphe de notre idée ? Nous nous sommes livrés à un vagabondage sans but sérieux, à travers l’Europe, avec un désir de nous assimiler aux Européens tout au moins par l’aspect. Pendant tout le dix-huitième siècle, nous nous sommes surtout efforcés de nous imposer des goûts européens. Nous avons été jusqu’à nous astreindre à manger toutes sortes d’horreurs, sans sourcilier : « Voyez quel Anglais je suis ! je ne puis rien manger sans poivre de Cayenne ! » Vous croyez que je plaisante ? Pas le moins du monde. Je ne sais que trop qu’il était impossible de commencer autrement.

Avant même le règne de Pierre le Grand, sous les tzars moscovites et les patriarches orthodoxes, un jeune gommeux du Moscou d’alors s’avisa d’arborer l’habit à la française et de porter l’épée européenne au côté. Il était dans l’ordre des choses de débuter en méprisant ce qui était de chez nous ; en tout cas nous demeurâmes deux siècles entiers à ce cran de civilisation. Plus tard, nous fîmes une connaissance un peu plus intime avec nos voisins que nous ne différenciions guère les uns des autres. Nous avions surtout remarqué ce qui leur était commun à tous et il y avait pour nous un type général : le « type européen ». Cela est assez caractéristique. Ensuite nous nous sommes cramponnés à tout ce qui était civilisation occidentale. Nous croyions trouver là notre fameux « universel », — ce qui doit relier l’humanité entière, et ce à une époque où les Européens commençaient à douter d’eux-mêmes.

Nous avons applaudi avec enthousiasme à l’apparition de Rousseau et de Voltaire. Avec le Karamzine voyageur, nous nous sommes émus à la convocation des « États-Généraux » en 89, et quand les Européens d’avant-garde se lamentèrent de leurs rêves évanouis, de leurs illusions perdues, nous n’abandonnâmes pas nos croyances et tâchâmes même de consoler les Européens.

Les conservateurs les plus exagérés, les « blancs » les plus immaculée, en Russie, devenaient en Europe des « rouges » furibonds. De même, vers la moitié de ce siècle, nous fûmes fiers de nous affirmer socialistes selon la formule française. Nous crûmes découvrir là un moyen de marcher vers notre but humanitaire. Nous primes pour une doctrine d’émancipation humaine le système le plus égoïste, le plus inhumain, le plus faux et le plus désordonné au point de vue économique, le plus attentatoire à la liberté humaine. Mais cela ne nous troubla guère. Quand nous vîmes les plus profonds penseurs européens attristés et inquiets, nous les traitâmes de coquins et d’imbéciles avec la plus charmante désinvolture. — Nos gentilshommes campagnards vendaient leurs serfs, partaient pour Paris, où ils publiaient des revues socialistes, et nos Roudine mouraient sur les barricades. Nous avions tellement perdu contact avec l’élément national vrai que nous ne comprenions plus à quel point la doctrine socialiste est étrangère à l’âme du peuple russe, inapplicable au Russe. Mais à ce moment nous ne reconnaissions aucun « caractère » au peuple. Nous oubliâmes même de penser qu’il pouvait en avoir un. Nous nous figurions qu’il accepterait aveuglément n’importe quelle théorie imposée par nous. Mais il courait toujours chez nous les anecdotes les plus ridicules sur les moujiks. Nos hommes de « l’humanité universelle » demeurèrent des seigneurs pour leurs serfs bien longtemps après l’émancipation.




Les résultats de nos prouesses ne furent pas des plus heureux : l’Europe entière nous regarda avec une ironie peu déguisée et prit en pitié nos plus éminents penseurs. Les Européens ne voulurent pas plus qu’avant admettre que nous fussions des leurs. « Grattez le Russe, disaient-ils, et vous trouverez le Tartare. » Et cette opinion a encore force de loi : Nous leur avons fourni un proverbe.

Plus nous avons, pour leur complaire, méprisé notre nationalité, plus ils nous ont dédaignés eux-mêmes. Nous nous humiliions devant eux, nous leur confessions timidement nos aspirations européennes, et eux, après nous avoir écoutés non sans hauteur, nous jetaient à la figure que nous les avions « mal compris ». Ils s’étonnaient que des Tartares aussi accusés que nous ne pussent consentir à demeurer des Russes. Et nous, nous ne savions pas leur expliquer que notre ambition était justement de sortir du rôle de Russes quand nous aspirions à être des hommes universels ».

Et savez-vous ce qu’ils ont compris, à la fin, quand ils ont remarqué que nous saisissions leurs idées alors que les nôtres leur étaient fermées, que nous parlions toutes les langues quand ils ne parlaient que la leur, que nous étions quatre-vingt millions d’hommes, pour eux mystérieux, — en bien, ils ont cru que notre but était de détruire la civilisation européenne : voilà comment ils ont travesti notre projet de devenir des « hommes universels » !

Et pourtant nous ne pouvons à aucun prix répudier l’Europe : l’Europe est pour nous la seconde patrie ; nous l’aimons presque autant que la Russie. Toute la race de Japhet est là et nous voulons, d’abord, l’unification de toutes ses fractions ; après, nous irons plus loin et recueillerons la postérité de Sem et celle de Cham. — Que faut-il faire ?

Avant tout devenir vraiment Russes. Si l’union humaine universelle est véritablement une idée russe, que chacun de nous se hâte de redevenir Russe, c’est-à-dire lui-même. Redevenir Russe, c’est cesser de mépriser la nation d’où nous sommes sortis. Dès que l’Européen verra que nous recommençons à nous estimer nous-mêmes, il nous estimera aussi. Plus fort sera notre développement dans le sens russe, plus puissante sera notre influence sur l’âme européenne. En revenant à notre nature vraie, nous prendrons enfin l’apparence d’humains et ne ressemblerons plus à des singes imitateurs. On nous considérera alors comme des hommes capables d’action et non plus comme des fainéants internationaux infatués d’Européanisme et de faux libéralisme. Nous parlerons aussi avec plus d’efficacité qu’à présent, car nous retrouverons dans le fonds patrimonial de notre peuple des expressions vives et justes qui, bientôt comprises des Européens, seront des révélations pour eux.

Nous-mêmes, comprendrons que nous avons méprisé chez nous non pas les ténèbres, mais la lumière, et quand nous aurons saisi cette grande vérité, nous dirons à l’Europe des paroles qu’elle n’a certes pas encore entendues. Car c’est notre peuple qui porte en lui la parole nouvelle, c’est en lui qu’est née l’idée de l’union universelle de l’humanité par la liberté et l’amour et non par les prescriptions et la guillotine.

D’ailleurs, ai-je vraiment voulu convaincre quelqu’un, n’ai-je pas plutôt plaisanté ?… Mais l’homme est faible et qui sait si l’un des adolescents de la génération qui croît…

II


LA SATIRE RUSSE, — « LES TERRES VIERGES », — « LES DERNIÈRES CHANSONS », — VIEUX SOUVENIRS.


Ce mois-ci je me suis occupé de littérature et j’ai beaucoup lu. À ce propos je veux dire que j’ai rencontré récemment une singulière opinion française sur la satire russe. J’en ai oublié le texte exact, mais en voici le sens :

« La satire russe semble avoir peur de découvrir une bonne action à mettre à l’actif de la société russe. Si elle en trouve une, elle s’inquiète et ne reprend son calme que lorsqu’elle a su, en scrutant le possible et l’impossible, lui reconnaître enfin un motif malhonnête. Elle s’écrie alors triomphalement : Ce n’était pas le moins du monde une bonne action. Il y avait là-dessous quelque chose de très malpropre. »

Est-elle juste, cette opinion ? Je ne le crois pas. Je sais seulement que le genre satirique à, chez nous des représentants brillants et n’est pas sans vogue. Le public aime beaucoup la satire, mais il me paraît qu’il aime encore bien plus la beauté vraie, qu’il la veut et désire son règne. Le comte Léon Tolstoï est certainement l’écrivain le plus goûté du public russe de toutes nuances.

Notre satire, si brillante qu’elle soit, a le tort de demeurer un peu vague. Il est difficile, en effet, de définir son genre d’utilité. Beaucoup de gens, même, affirment qu’elle ne recèle aucuns « dessous ». Mais est-ce possible ? Au nom de quoi, en nom de qui, accuse-t-elle ? Nous restons tous assez perplexe : quand on soulève cette question.

J’ai lu les Terres Vierges de Tourguenev et en attends la seconde partie.

Voici trente ans que j’écris, et maintes fois, pendant ces six lustres, j’ai pu faire une observation assez curieuse : tous nos critiques, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, plus ou moins solennels, plus ou moins badins, répètent à chaque instant, avec amour, des phrases dans le genre de celles-ci : « Dans ce temps où la littérature russe est en pleine décadence, — « dans ce temps de stagnation pour la littérature russe », — « notre temps funeste à la littérature », — « en explorant le désert de la littérature russe », — etc. La même pensée est exprimée de mille façons. Or ces quarante dernières années ont vu éclore les dernières œuvres de Pouschkine, ont connu les débuts et la fin de Gogol ; c’est dans cette période qu’ont écrit Lermontov, Ostrovsky, Tourguenev, Gontcharov, et j’oublie une dizaine d’autres littérateurs pleins de talent. Jamais en un si court espace de temps, dans l’histoire d’aucune littérature, n’ont surgi tant d’écrivains de valeur. — Et pourtant, ce mois-ci j’ai encore lu des jérémiades sur la stagnation de la littérature russe. Du reste, ce qui précède n’est qu’une simple remarque personnelle sans aucune importance.

Des Terres Vierges, naturellement, je ne dirai rien. Tout le monde attend la seconde partie. La qualité artistique des œuvres de Tourguenev est incontestablement haute. Je ne ferai qu’une observation. À la page 92 du roman publié dans le Messager de l’Europe, il y a quinze ou vingt lignes dans lesquelles me parait concentrée toute l’idée de l’œuvre, en même temps que se fait jour l’opinion de l’auteur sur son sujet.

Malheureusement, cette opinion me semble tout à fait erronée et je n’y souscris pas.

Dans ce passage, Tourguenev dit quelques mots de Solomine, l’un des personnages du roman, et c’est là que je ne suis pas d’accord avec lui.

J’ai lu les Dernières Chansons de Nékrassov dans le numéro de janvier des Annales de la Patrie. Des chansons passionnées et de l’inachevé comme toujours chez Nékrassov, mais quels gémissements douloureux de maladie ! Notre poète est gravement atteint. Il me l’a dit lui-même ; il voit clairement son état. Il souffre atrocement d’un ulcère à l’intestin, mais j’espère qu’il n’est pas perdu comme il le dit, lui, un homme d’un tempérament si fort ! — Qu’il fasse au printemps prochain une saison d’eaux à l’étranger, dans un autre climat, et je suis bien persuadé qu’il guérira.

Nous nous sommes vus rarement, Nékrassov et moi ; nous avons eu ensemble des malentendus, mais il y a une chose que je n’oublierai jamais : c’est notre première rencontre dans la vie. Dernièrement j’étais allé chez lui et, tout malade qu’il était, il m’en reparlait avec plaisir. C’est un de ces souvenirs frais, bons, vraiment jeunes, comme on en garde peu.

Nous étions alors, l’un et l’autre, âgés d’un peu plus de vingt ans. Je demeurais à Pétersbourg ; il y avait un an que j’avais donné ma démission de mon poste d’ingénieur militaire, sans trop savoir pourquoi. C’était au mois de mai de 1845. — Au commencement de l’hiver, j’avais écrit les premières lignes des Pauvres Gens, mon premier roman. En mai, je l’avais fini et ne savais ni quoi en faire ni à qui le donner. Je n’avais aucune connaissance dans le monde littéraire, sauf D. V. Grigorovitch, qui n’a jamais écrit de sa vie qu’un petit article : les Joueurs d’orgue de Barbarie à Pétersbourg, paru dans une revue. Ce Grigorovitch était sur le point de partir pour aller passer l’été chez lui, à sa campagne. En attendant, il demeurait chez Nékrassov. Passant un jour chez moi, il me dit : « Apportez donc votre manuscrit à Nékrassov ; il a l’intention de publier un recueil l’année prochaine. » Je portai donc mon manuscrit au poète. Il me fit un accueil charmant, mais je me sauvai bien vite, effrayé d’être entré chez lui avec une œuvre de moi. Je comptais très peu sur un succès ; j’avais peur du parti des « Annales de la Patrie », comme on disait alors. Mon livre, je l’avais écrit avec passion, avec une émotion qui allait jusqu’aux larmes, mais je me méfiais quand même du résultat.

Le soir qui suivit j’allai chez un ami. Nous lûmes ensemble les Âmes mortes. On allait alors ainsi les uns chez les autres pour « lire du Gogol » ; on passait parfois la nuit à lire et relire le grand écrivain.

Nous avions, à cette époque, dans la jeunesse, le sentiment qu’il « allait arriver quelque chose ».

Je ne rentrai chez moi qu’à 4 heures du matin, par une nuit de printemps pétersbourgeois, claire comme le jour. Dans ma chambre, j’ouvris la croisée et m’assis près de la fenêtre. Un coup de sonnette retentit, à mon grand étonnement. J’eus à peine ouvert que Grigorovitch et Nékrassov m’embrassèrent comme des fous, en pleurant presque. Ils me dirent que le soir, chez eux, ils avaient lu les dix premières pages de mon roman « pour voir » ! Puis ils en avaient lu dix autres, encore dix autres, et en fin de compte avaient passé leur nuit à me lire à haute voix, se relayant l’un et l’autre. Nékrassov, me dit plus tard Grigorovitch, avait été pris d’un enthousiasme délirant. Quand il en avait été au passage où le père s’élance vers le cercueil, sa voix s’était entrecoupée et, ne se contenant plus, il avait frappé de la main le manuscrit en s’écriant : « Ah ! le diable ! » Il parlait de moi. — La lecture terminée (sept feuilles d’imprimerie), ils avaient décidé de courir vite chez moi : « Il dort ? » avait dit Nékrassov. « Eh bien on le réveillera ! »

Plus tard, songeant au caractère de Nékrassov, si fermé, si peu expansif, presque méfiant, je m’étonnais de cette minute de sa vie. Il avait certainement obéi à un sentiment très profond.

Les deux amis demeurèrent chez moi plus d’une demi heure ; pendant ce temps nous causâmes. Dieu sait combien ! nous comprenant à demi-mot, parlant vite, vite, avec fièvre, de la poésie et de la réalité, de la « situation littéraire d’alors », de Gogol dont nous citions le Reviseur et les Âmes mortes, — et surtout de Bielinsky : « Je lui porterai votre roman ! criait Nékrassov, encore enthousiasmé, vous verrez quel homme, quel admirable homme c’est ! » Et Nékrassov me prenait par les épaules et me secouait : « À présent dormez, dormez, nous partons ! Dormez ; et demain venez chez nous ! » Comme je pouvais bien dormir après une visite de ce genre !… Ce qui me causait le plus de joie, c’était de me dire : « Beaucoup de gens ont du succès, énormément de succès ; mais leur est-il arrivé qu’on vint les réveiller à 4 heures du matin pour les féliciter en pleurant ? Dieu ! que je suis heureux ! » Je me répétais cela et ne pouvais dormir.

Nékrassov porta le manuscrit à Bielinsky le même jour. Il vénérait Bielinsky et l’aima plus que tous ses autres amis pendant toute sa vie.

« Un nouveau Gogol nous est né ! » s’écria Nékrassov en entrant chez Bielinsky, le manuscrit des Pauvres Gens sous le bras. — « À présent, les Gogols poussent comme des champignons » remarqua sévèrement Bielinsky. Toutefois il consentit à prendre le manuscrit et promit de le lire.

Le soir Nékrassov le trouva dans une agitation extraordinaire : « Amenez-le moi ! amenez-le moi le plus vite possible », clama Bielinsky.

Le surlendemain je fus amené chez lui. Je me souviens qu’au premier coup d’œil je fus très surpris de son extérieur, de sa physionomie, que je croyais tout autres. Il est vrai de dire qu’on l’avait appelé devant moi : « Ce critique terrible et affreux. »

Il me reçut avec beaucoup de gravité et de réserve. Je songeai que c’était l’usage, sans doute, mais un instant plus tard, je vis tout sous un autre jour. Sa gravité n’était pas cette raideur de commande qu’affecte un critique pour recevoir un débutant de vingt-deux ans. — Non ! J’oserais presque dire qu’il parlait avec un grand et profond sérieux par ce qu’il avait une sorte de respect pour les sentiments qu’il voulait m’exprimer. Peu à peu il s’échauffa et en vint à parler avec véhémence, les yeux flamboyants :

— Mais comprenez-vous vous-même ce que vous avez écrit ! Vous n’avez pu écrire cela que sous le coup de l’inspiration, comme un artiste que vous êtes ! Mais avez-vous compris la vérité terrible de ce que vous nous avez fait voir ! Un jeune homme de votre âge ne peut pas comprendre cela ! Mais votre fonctionnaire est tellement fonctionnaire qu’il n’ose même pas, par humilité, se croire malheureux ! Il se figure que la moindre plainte, de sa part, serait une audace téméraire ; il n’admet pas qu’un être comme lui ait même « droit au malheur ». Mais c’est une tragédie ! Vous avez d’un seul coup touché le fond des choses ! Nous autres, les critiques, nous ratiocinons sur tout, mais vous, l’artiste, d’une image, d’un trait, vous nous montrez les dessous de l’âme humaine. Voilà le mystère de l’art, la magie de l’artiste ! Ah ! vous avez le don ! Tâchez de le garder et vous serez sûrement un grand écrivain ! »

Tout cela il me le dit et le répéta ensuite à d’autres, qui sont encore vivants et peuvent l’attester.

Je sortis de chez lui comme ivre. Je m’arrêtai auprès de sa maison ; je regardai le ciel, le jour radieux, les hommes qui passaient, et je compris que je venais de vivre un moment solennel, une minute que je n’avais jamais espérée même dans mes rêves les plus fous. (J’étais alors un terrible rêveur !)

« Est-ce que vraiment je suis grand ? » me demandais-je avec une sorte de honte de moi-même, avec un timide enthousiasme. — Oh ! ne riez pas !

Jamais plus tard je ne pensai plus que je pouvais être grand. Mais alors étais-je à l’épreuve d’un bonheur pareil ? Je me promettais de me rendre digne de ces louanges. Quels hommes ! Je tâcherais de mériter leur bonne opinion et demeurerais fidèle à l’amitié que je leur vouais. Combien j’étais honteux d’être ordinairement si léger. Oh ! si Bielinsky savait, me disais-je, ce qu’il y a de mauvais et de honteux en moi ! Et on disait partout que les hommes de lettres étaient orgueilleux et jaloux ! En tout cas mes nouveaux amis étaient les premiers, les seuls hommes dignes de ce nom, en Russie ! Ils étaient seuls détenteurs du Beau et du Vrai. Le Beau et le Vrai devaient toujours finir par vaincre le Mal et le Vice. Nous en triompherions ensemble !

Je n’ai jamais oublié ce moment-là : ce fut le meilleur, le plus exquis moment de ma vie. Quand je me le rappelais au bagne, j’en étais tout fortifié, et c’est toujours avec enthousiasme que m’en souviens. Il n’y a pas longtemps j’y ai rêvé au chevet du pauvre Nékrassov. Je ne revenais pas sur les détails, je lui disais seulement combien j’avais joui de ce premier bonheur littéraire, et je voyais que, lui aussi, se souvenait. Oui, il s’en souvenait.

Quand je reviens du bagne, il me montra des vers dans un de ses livres :

— C’est sur vous que j’ai écrit cela, me dit-il.

« Ils n’ont pas fini, les prophètes, de rendre leurs oracles. Ils ont été, à la fleur de l’âge, victimes de la haine et de la trahison. Leurs portraits pendue aux murs me regardent avec reproche. » C’est un mot pénible que reproche ! Sommes-nous demeurée fidèles ? Que chacun le dise avec sa conscience…

… Mais lisez vous-mêmes les poèmes douloureux de Nekrassov, et que votre poète aimé revienne à la santé, ce poète passionné pour les souffrants.


III


JOURS D’ANNIVERSAIRE


Rappelez-vous l’Enfance et l’Adolescence, du comte Léon Tolstoï. Il y a là un enfant qui est le héros de tout le livre. Mais il n’est pas simple comme les autres enfants, comme son frère Volodia, par exemple. Il a tout au plus une douzaine d’année, mais dans son cœur et dans sa tête naissent parfois des sentiments et des pensées qui sont au-dessus de son âge. Il se livre passionnément à ses rêves, mais sait déjà, qu’il est préférable de les garder pour lui. Une pudeur l’empêche de les laisser deviner. Il jalouse son frère, qu’il croit infiniment supérieur à lui-même, ne fût-ce que sous le rapport de la beauté et de l’adresse. Parfois, cependant, un obscur pressentiment l’avertit qu’il pourrait bien au contraire, être, des deux, le supérieur. Mais il chasse vite cette pensée qu’il considère comme monstrueuse. Souvent il se regarde dans la glace et décide qu’il est hideusement laid. Il se figure que personne ne l’aime, qu’on le méprise. En un mot, c’est un garçon assez extraordinaire.

Mais voici que dans la maison de famille, à Moscou, de nombreux hôtes se rassemblent. C’est le jour de la fête de sa sœur ; avec les grandes personnes arrivent des enfants, garçons et filles. Des jeux et des danses commencent. Notre héros veut se distinguer par son esprit, mais sans aucun succès. Furieux de son échec, il se résout à faire un éclat, et devant toutes les fillettes et ses camarades plus âgés qui le compte pour rien, il tire une langue à son précepteur et lui donne un coup de poing de toutes ses forces. Maintenant tout le monde saura qui il est : Il sait fait voir ! On le traîne honteusement hors de la pièce et on l’enferme dans sa chambre. Il se croit perdu pour toujours ; mais bientôt il commence à rêver selon son habitude. Il s’imagine, qu’il s’est enfui de sa maison, qu’il s’est engagé dans l’armée. Il tue des quantités de Turcs et tombe blessé. Mais les siens sont victorieux et le considèrent comme leur sauveur.

Le voici de retour à Moscou. Il se promène, le bras en écharpe, sur le boulevard de Tver. Il rencontre l’Empereur !… Mais tout à coup la penser que son précepteur va entrer, une verge à la main, disperse toutes ces belles imaginations comme une vaine poussière. Comme le châtiment tarde, de nouveaux rêves surgissent en lui. Il découvre pourquoi personne ne l’aime. Ah ! c’est bien simple ! Il n’est qu’un enfant trouvé ; on lui cache la triste vérité et voilà tout ! Mais il se voit mort. On entre dans sa chambre ; on trouve son cadavre : « Pauvre garçon ! » et tout le monde le plaint. « C’était un bon enfant », dit le père au précepteur. « C’est vous qui l’avez perdu ! »

Et les larmes étouffent le rêveur !

L’histoire finit par le récit de la maladie que fait l’enfant après ses émotions. Il a la fièvre, il délire… C’est toute une étude excellente de la psychologie d’un jeune garçon.




J’ai à dessein, rappelé cette étude en détails. Je viens de recevoir une lettre de K… où l’on me raconte la mort d’un enfant de douze ans. Et il y a quelque ressemblance entre la fiction et l’histoire vraie. D’ailleurs, je vais citer des passages de la lettre sans y changer un mot. Le sujet est intéressant.

« Le 8 novembre, au soir, on apprit dans la ville qu’un jeune garçon de douze à treize ans, élève du Lycée, s’était pendu. Et voici les renseignements recueillis à ce propos : Le professeur du Lycée, constatant que le malheureux enfant qui s’est tué ne savait pas sa leçon, l’avait mis en retenue jusqu’à 5 heures. L’élève, demeuré seul, détacha d’une poulie une corde, qu’il fixa à un fort clou planté dans le mur, et se pendit. Un domestique, qui lavait le parquet d’une pièce voisine, l’aperçut et courut chez le directeur. Celui-ci accourut. On dépendit l’enfant, mais il était trop tard. Il était mort. Quelle peut-être la cause du suicide ? Ce jeune garçon n’était pas de caractère violent. C’était plutôt d’ordinaire, un bon élève. Il avait eu récemment de mauvaises notes, et c’était tout. On dit que c’était, ce jour-là, sa fête et la fête de son père qui se montrait assez sévère avec le petit. Sans doute le gamin rêvait-il à l’accueil qu’il recevrait à la maison, ce jour-là, aux caresses de son père, de sa mère, de ses frères et sœurs… Et au lieu de cela, il s’est trouvé tout seul dans le collège vide, songeant à la colère terrible de son père, au châtiment qui l’attendait… Il savait qu’on peut en finir avec sa vie (et quel est l’enfant de ce temps qui ne le sait pas ?) On se lamente sur le sort du pauvre garçon ; on plaint aussi beaucoup le directeur, qui est un homme excellent et un professeur de mérite, adoré de ses élèves. Qu’ont dû penser les camarades du petit suicidé et les autres enfants qui ont appris la nouvelle ?… Certaines personnes commencent déjà une campagne contre les établissement d’instruction publique. On blâme l’excessive sévérité de la discipline, etc. »

On peut en effet s’apitoyer sur le sort du pauvre enfant, mais je m’étendrai pas sur les causes probables du suicide, ni surtout sur l’excessive sévérité de la discipline dans les collèges. On était tout aussi sévère autrefois dans les collèges et aucun enfant ne songeait au suicide.

Je vous donne l’épisode prie dans l’Enfance et l’Adolescence, du comte Tolstoï, à cause d’une certaine analogie entre les deux cas. Mais il y a aussi une différence radicale. Le petit héros du comte Tolstoï pouvait, avec un attendrissement morbide, songer, à ce qui arriverait, si on le trouvait mort ; il pouvait même rêver au suicide, mais seulement y RÊVER. Il n’aurait jamais passé du concept à l’action. Les suicides d’enfants sont bien des événements d’aujourd’hui, d’aucune autre époque antérieure. Et puis il y a une question de milieu. Nous sommes parfaitement au courant de l’existence de la moyenne aristocratie dont le comte Tolstoï est comme l’historiographe attitré. Mais qui se fera l’historiographe des autres couches sociales, si mal étudiées jusqu’à présent ? Il existe certainement chez nous des milieux où la famille va se décomposant, mais à côté de cela il est évident qu’il y a une vie qui s’organise sur des bases nouvelles. Qui observera et cette vie nouvelle et les milieu nouveaux ? Qui nous les montrera ? Qui pourra déterminer les lois qui président cette décomposition et cette réorganisation ?
FÉVRIER




I


L’UNE DES PLUS IMPORTANTES QUESTIONS MODERNES


Il y a plus d’un an déjà que je publie ce Carnet d’un Écrivain, et mes lecteurs ont dû remarquer le soin que je prends de parler le moins possible des phénomènes courants de la littérature russe, si ce n’est quand je suis atteint d’une sorte d’enthousiasme dithyrambique. J’ai l’air de me détacher des choses littéraires, mais combien mensongère est cette attitude ! Écrivain, je m’intéresse plus que n’importe qui à tout ce qui se publie ; mais, précisément, je suis écrivain, et si j’ai le malheur d’exprimer une opinion médiocrement louangeuse, on attribuera ma façon de voir à la jalousie et à l’intérêt personnel.

Pourtant, je vais tâcher, aujourd’hui, de m’affranchir de mes scrupules. Je ne parlerai pas, d’ailleurs, tout à fait en critique littéraire. Je viens de lire une chose tellement caractéristique, tellement sérieuse, tellement grave que je ne puis plus garder le silence. Dans l’œuvre d’un écrivain artiste au suprême degré, du bellelettriste par excellence, j’ai trouvé trois ou quatre pages d’une véritable actualité, d’une importance capitale pour nos actuelles questions russes, politiques ou sociales… Je parle de quelques pages d’Anna Karénina, du comte Léon Tolstoï. De ce roman, pour commencer, je ne dirai qu’un mot. Je me suis mis à le lire, comme tout le monde, il y a déjà fort longtemps. Au début il m’a plu extrêmement ; plus tard, quelques détails d’un grand intérêt continuaient à me captiver, de sorte que je ne pouvais me détacher de ma lecture, mais l’ensemble me plaisait moins. Il me semblait que j’avais déjà lu tout cela, et sous une forme plus fraîche, dans l’Enfance et l’Adolescence et dans la Guerre et la Paix, du même auteur. C’est toujours bien que le sujet se soit modifie, bien entendu, l’histoire d’une famille russe de la noblesse. Les personnages et surtout Vronsky ne peuvent parler entre eux que de chevaux. Comme représentants d’une classe, ils sont intéressants, mais deviennent monotones à la longue. Il me semblait, par exemple, que l’amour de cet « étalon en uniforme », comme l’appelle un de mes amis, aurait dû être présente uniquement sous la forme ironique. Dès que cela cessait d’être comique, cela devenait foncièrement ennuyeux, surtout quand l’auteur essayait de nous peindre sérieusement le cœur de son personnage. Mais, brusquement, toutes mes objections sont tombées. La scène où son héroïne est en danger de mort (elle se remet parfaitement, du reste, par la suite), m’a fait comprendre l’un des buts essentiels de l’auteur. Au milieu de la vie niaise et mesquine que mènent ces désœuvrés éclate une vérité de la vie éternelle, et tout en est éclairé. Ces êtres insignifiants, vains et menteurs, deviennent brusquement des hommes, des vrais hommes, par le seul effet d’une loi naturelle, de la loi de la mort. Leurs yeux se dessillent et ils voient la vérité. Les derniers sont devenus les premiers et les premiers (Vronsky) comprennent et s’humilient ; une fois humiliés, ils deviennent incomparablement meilleurs, plus nobles. Le lecteur sent que toutes nos émotions, les petites, les honteuses, comme celles que nous considérons comme sublimes, ne sont que des apparences menteuses qui s’évanouissent devant la vérité vitale. Nous voyons que c’est cela que le grand romancier a voulu nous démontrer, en entreprenant son œuvre. Il n’était que trop nécessaire de rappeler aux lecteurs russes cet axiome éternel ; plusieurs, chez nous, commençaient à l’oublier. En nous forçant à nous souvenir, l’auteur a fait une bonne action, et dans aucun passage de son livre il ne s’est montré un plus grandiose et plus prestigieux artiste.

Puis le roman traine encore ; mais, à mon grand étonnement, j’ai trouvé dans la sixième partie de l’ouvrage une scène vraiment « actuelle », une scène nullement parasitaire, nullement voulue, faite exprès, mais sortie du fond même du roman, de son « fond artistique ». Néanmoins, je répète que je fus étonné car je ne croyais pas que l’auteur dût mener ses héros aussi loin dans leur évolution. Il est vrai que le roman eût été incomplet sans cela ; il eût peint un coin de vie, mais en omettant l’essentiel, le plus grave… Mais je me lance dans la critique, malgré mon intention formelle… Je ne voulais pourtant que vous montrer une scène très importante à cause des deux personnages qui y jouent un rôle et du point de vue auquel l’auteur se place pour voir ces deux personnages.

Ils sont tous deux nobles, nobles de vieille souche, propriétaires terriens depuis des siècles, anciens possesseurs de serfs, car l’auteur les prend après l’émancipation. Après cette émancipation que deviendra la vie sociale des gentilshommes russes ? L’auteur a, en partie, résolu la question car les deux types qu’il a choisis sont représentants de deux catégories bien tranchées de nobles ruses. L’un d’eux, Stiva Oblonsky, est un épicurien égoïste qui vit à Moscou, un membre du Club Anglais de cette ville. On considère généralement les hommes de cette catégorie comme d’innocents et aimables viveurs qui ne gênent personne, comme des gens d’esprit qui savent vivre pour leur plaisir. — Ils ont parfois une famille nombreuse et sont aimables avec leur femme et leurs enfants, mais pensent très peu à eux. Ils ont un goût très vif pour les femmes légères, tout au moins pour celles qui sont décoratives et à la mode. Ils sont peu instruits, mais aiment ce qui est beau, l’Art et le reste, et ont l’habitude de causer de tout.

Depuis l’émancipation des paysans, ce noble a tout de suite vu où il allait : il a su évaluer, supputer, et a conclu qu’il lui resterait toujours d’assez fortes bribes d’opulence. Après lui, le déluge ! Du sort de sa femme et de ses enfants, il n’a cure. Grâce à ses débris de fortune et à ses relations, le sort d’un cœur lui est épargné. Mais que sa fortune disparaisse complètement, et il se mettra la chaîne au cou. Autrefois, pour payer ses dettes de jeu ou rémunérer ses maîtresses, il lui est arrivé de vendre de ses paysans. Mais de tels souvenirs ne l’ont jamais gêné. Il a tout oublié. Quoiqu’il soit un aristocrate, il ne compte plus sa noblesse pour rien depuis l’émancipation. Parmi les hommes il ne connaît que celui dont il a besoin, le fonctionnaire influent ou le ploutocrate. Le banquier et le constructeur de chemins de fer sont devenus des puissances et, tout de suite, il est allé à eux.

Sa causerie avec Lévine, son parent et son ami, a même commencé par des reproches de ce dernier à ce sujet. Lévine est aussi un propriétaire rural mais d’un type tout différent : il vit sur son domaine et le fait valoir lui-même. Oblonsky ne fait que rire de ce qu’il considère comme des divagations. La causerie a lieu à la chasse par une nuit d’été. Les chasseur sont entrés pour se reposer dans une grange du paysans et sont étendus sur de la paille. Oblonsky croit démontrer à Lévine que son mépris pour les spéculateurs industriels, pour leurs intrigues et leurs gains trop rapides, provient de sots préjugés ; que ces gens d’argent sont des hommes comme les autres, qu’ils travaillent comme tout le monde et montrent la vraie voie à suivre.

— Mais leurs bénéfices sont hors de proportion avec leur dépense de travail, dit Lévine.

— Et qui fixera les proportions ? répond Oblonsky.

— Je reçois un traitement plus fort que le chef de bureau que j’ai sous mes ordres, et il connaît mieux les affaires que moi… — Et ce que tu touches pour ton travail dans ton exploitation agricole ? — Quand tu as cinq mille roubles de gain, le paysan met-il plus de cinquante roubles dans sa poche ? Tu te trouves vis-à-vis de lui dans la même situation que moi vis-à-vis de mon chef de bureau. Est-ce plus honnête ?

— Permets, réplique Lévine, je sens bien que c’est injuste, mais…

— Oui, tu le sens, mais tu ne lui donneras pas la propriété, interrompit Stépane Arkadievitch, taquinant Lévine.

— Je ne la donne pas parce que personne ne me demande cela, que si je voulais restituer je ne saurais qui m’adresser.

— Donne-la à ce paysan-là : il ne refusera pas.

— Mais comment vais-je m’y prendre ?

— Je n’en sais rien, mais tu es convaincu que tu n’es pas dans ton droit ?

— Voilà ! C’est que je ne suis pas du tout convaincu de ce que tu dis, je sais au contraire, que je n’ai pas le droit de donner, que j’ai des devoirs envers la terre et envers la famille.

— Permets ; si tu crois qu’il y a là une injustice, tu dois agir conformément à ta conscience.

— J’agis mais négativement : je ne cherche pas à augmenter encore ma part au détriment de la sienne…

— Tu es paradoxal… mon cher ; de deux choses l’une : ou tu reconnais que l’organisation sociale actuelle est juste et tu défends tes droits, ou tu avoues comme moi que tu jouis d’un privilège et que tu en jouis avec plaisir.

— Si c’était un privilège injuste… je ne saurais pas en jouir avec plaisir. L’essentiel pour moi, c’est de ne pas me sentir coupable…

II


L’ACTUALITÉ


Telle est leur conversation ; et voyez à quel point elle est actuelle. Et combien de traits caractéristiques et purement russe ! — D’abord ce genre de pensées était tout nouveau en Europe, il y a quarante ans ; Saint-Simon et Fourier étaient encore peu connus ; chez nous il n’y avait qu’une cinquantaine d’hommes qui fussent au courant de ces idées. Et voici que tout à coup des gentilshommes terriens causent de ces questions, la nuit, dans une grange, avec une certaine compétence, pour en venir à condamner tout nouveau régime social. Il est vrai que ce sont des gentilshommes de la très haute société, qui ont péroré au Club Anglais, qui lisent les revues… Mais le seul fait que l’utopie socialiste devient un sujet de conversation entre des hommes qui sont loin d’être des professeurs et des spécialistes, entre un Oblonsky et un Lévine, est un symptôme très curieux de l’état d’esprit actuel en Russie. Le second trait caractéristique est le suivant : celui des deux interlocuteurs qui inclinerait jusqu’à un certain point vers les nouvelles idées, qui semblerait s’intéresser plus que l’autre au prolétaire, est un homme qui ne donnerait pas un sou pour améliorer le sort du travailleur, qui, au contraire, dépouillerait ce dernier, le cas échéant. Remarquez que les Stiva, les Stépane Arkadievitch sont toujours les premiers à consentir à des concessions. Celui-ci a tout déserté, a condamné l’ordre chrétien, la famille, et cela ne lui a rien coûté. Il y a encore une phrase remarquable dans cet entretien : « De deux choses l’une : ou tu reconnais que l’organisation sociale est juste et tu défends les droits, ou tu avoues comme moi que tu jouis d’un privilège et que tu en jouis avec plaisir. » Ce qui se passe ne regarde pas Stiva ; il reconnaît qu’il agit mal, mais il continuera ses petits errements pour son plaisir. Il est tranquille parce qu’il a encore de l’argent ; quand il n’en aura plus, il se fera valet de cœur. Ça c’est malheureusement très russe. Notre maxime à la mode est : Après moi le déluge !

Ce qu’il y a de plus intéressant là-dedans, c’est qu’auprès d’Oblonsky, nous trouvons un autre type de l’aristocratie russe tout aussi répandu que le type Stiva. Celui-ci représente une certaine forme de notre cynisme. Les représentants de ce type vous diront tout comme lui : L’essentiel pour moi, c’est de ne pas me sentir coupable. Ils sont cyniques mais honnêtes, leur conscience avant tout. Du reste, ce même homme, plus tard, quand il aura pu décider du juste et de l’injuste, deviendra semblable au « Vlas » de Nékrassov qui distribue sa fortune dans une crise d’attendrissement.


« Et s’en alla recueillir des aumônes pour achever la construction du temple de Dieu… »


Si Lévine ne va pas ramasser des offrandes pour achever de construire le temple, il fera certainement quelque chose d’analogue, et avec la même ferveur. Les hommes de cette catégorie ont, malgré tout, en eux, un énorme besoin de vérité. Oh ! leur intolérance est aussi grande ! Mais je tiens à dire qu’ils sont bien plus attirés par le vrai que par les phrases. Ils sont de plus en plus nombreux chez nous depuis vingt ans. Ils appartiennent à toutes nos classes sociales, à tous nos partis : on en trouve parmi les nobles et les prolétaires, les ecclésiastiques et les incroyants, les riches et les pauvres, les savants et les ignorants, les vieillards et les fillettes, les Slavophiles et les Occidentaux.

On me dira peut-être que j’exagère follement, qu’il n’y a pas chez nous tant de gens lancés à la recherche de l’honnêteté. Je déclare, cependant, que ces gens existent à côté des corrompus et des jouisseurs ; que ce sont eux qui sont l’avenir de la Russie ; qu’il est impossible dès à présent de ne pas les voir à l’œuvre.

L’artiste, en rapprochant l’égoïste Stiva, cet échantillon d’une espèce destinée à disparaître, de l’homme nouveau Lévine, a comme symbolisé la société russe. Ce que l’auteur a parfaitement compris aussi, c’est que ces questions sont neuves en Russie, et qu’en les abordant, les deux gentilshommes paient leur tribut à l’Europe. Lévine confond un peu, d’abord, la solution chrétienne avec le « droit historique ».

Pour être plus clair, imaginez un peu le tableau suivant :

Debout, pensif, après sa conversation avec Stiva qui l’a plus troublé qu’il n’a voulu le dire, Lévine songe douloureusement à résoudre honnêtement la question qui le préoccupe : « Oui, pense-t-il tout haut, encore indécis, Oblonsky avait raison hier : nous mangeons, nous buvons, nous allons à la chasse, nous ne travaillons jamais, tandis que le pauvre peine toujours. Pourquoi cela ? Oui, Stiva est dans le vrai : je dois partager mon bien entre les pauvres et travailler avec eux. »

Près de Lévine se trouve un pauvre qui lui dit : « C’est en effet ton devoir de nous donner tes biens et d’aller travailler. » Lévine ne se trompera pas, et le pauvre dira la vérité, si nous considérons la question au point de vue le plus élevé. Mais il s’agit de bien poser cette question, sinon tout ne sera que gâchis dans nos cervelles russes. En Europe, la vie et la pratique ont amené un commencement de solution, absurde il est vrai, mais qui n’établit, du moins, plus de confusion entre le point de vue moral et le droit historique. Je voudrais rendre ma pensée encore un peu plus claire en employant le moins de mots possible.


III


EN EUROPE


Il y a en Europe, la féodalité et la chevalerie. Mais, pendant mille ans, la bourgeoisie crût, se fortifia, livra à la fin une bataille aux descendants des chevaliers, les battit et les chassa. Alors triompha le dicton : Ôte-toi de là que je m’y mette ! — Mais après s’être substituée à l’aristocratie, la bourgeoisie a nettement trompé l’homme du peuple, que, loin de traiter en frère, elle a transformé en forçat chargé de la nourrir. Notre Stiva russe s’est bien qu’il a tort : il ne persiste à suivre sa voie que parce qu’il y trouve confort et plaisir. Le Stiva étranger ne voit pas les choses de la même façon, il se croit dans son droit et semble plus logique. À son avis, l’histoire suit son cours ; il a pris la place du noble parce qu’il l’a vaincu et comprend que le peuple, négligeable à l’époque de la lutte, commence, à son tour, à prendre des forces. Il saisit très bien que, si le peuple devient capable de le déposséder comme lui même a dépossédé le « chevalier », il n’y manquera pas. Où est le droit ? Il n’y a là que logique historique. Le bourgeois se fut prêté à bien des concessions s’il eût pu s’arranger avec l’ennemi ; il a même essayé de transiger. Mais il a compris aussi que l’adversaire ne veut pas partager ; qu’il veut tout à son tour, que les concessions affaiblissent et, sur le tard, il a résolu de ne céder en rien. Il s’apprête maintenant à la bataille.

Sa position est peut-être désespérée, mais il est dans la nature humaine que le courage croisse avec les chances de lutte ; et il ne désespère pas. Il met en œuvre tous ses moyens de résistance et fatigue l’ennemi avant la bataille.

Voilà où en sont les choses en Europe : il est vrai qu’il fut un temps où la question présentait un état moral. Il y a eu des fouriériste, des cabétistes et de luttes féroces à coups de brochures entre les différentes écoles. On bataille au sujet de quelques très hauts principes. Mais à présent les meneurs des prolétaires ont écarté tout cela. Ils veulent la lutte matérielle, montent une armée, organisent des caisses de ravitaillement et se disent sûrs de la victoire. « Après le triomphe tout s’arrangera, même s’il y a eu des flots de sang répandus. » Et pourtant certains des leaders prêchent au nom du droit moral des pauvres. Les chefs vrais du mouvement tolèrent ces idéologues pour parer l’œuvre, pour lui donner une apparence de justice plus haute. Parmi les leaders qui se réclament du droit, on trouve des intriguants, mais aussi de véritables apôtres. Ces derniers ne veulent rien pour eux-mêmes ; ils ne travaillent que pour le bonheur de l’humanité. Mais le bourgeois les attend, campé sur une solide position, et déclare qu’on ne le forcera pas à coups de bâton ou de fusil à devenir le frère de qui que ce soit. Les adversaires lui répondent qu’ils n’admettent pas que le bourgeois soit capable de devenir le frère des gens du peuple, qu’ils l’excluent entièrement de la fraternité ; et que la bourgeoisie ne représente que cent millions de têtes destinées à tomber : « Nous en finirons avec vous, disent-ils, pour le bonheur de l’humanité. » D’autres meneurs affirment qu’ils se moquent de toute fraternité, que le christianisme est une plaisanterie et que l’humanité s’organisera sur des bases scientifiques. Les bases scientifiques, réplique le bourgeois ne sont qu’une vaste blague. On s’amuse à représenter l’humanité comme très différente de ce qu’elle est véritablement, on n’abdiquera pas si facilement ses droits de propriété ; la famille et la liberté ne désarmeront pas ; le nouveau système sera la tyrannie aidée de l’espionnage ; les hommes futurs seront en réalité unis malgré eux, par la force. — Mais les meneurs mettent en avant l’utilité, la nécessité, affirment que les hommes, pour se sauver de la destruction, seront prêts à tout accepter joyeusement. On leur opposera encore les droits individuels, l’impossibilité de créer par la violence une société harmonieuse ; en fin de compte on les défiera de prouver qu’ils aient un motif moral quel qu’il soit, et la suprême conclusion sera qu’on les attendra de pied ferme s’ils attaquent.

Et voilà la solution européenne de la question sociale. Les deux forces ennemies sont dans l’erreur et périront dans l’erreur.

Chez nous, le plus pénible c’est que les Lévine demeurent pensifs et irrésolus à côté des problèmes à résoudre. Et pourtant la seule solution possible est celle qui viendra de Russie ; et cette solution n’est pas appropriée uniquement aux besoins de la nation Russe ; elle peut régler les rapports de toute l’humanité. Ai-je besoin de dire qu’elle sera morale, c’est-à-dire chrétienne ? En Europe on n’est pas près de la trouver, celle-là, bien qu’il soit évident que les nations occidentales devront l’adopter après avoir versé des flots de sang et fait tomber des millions de têtes. On sera forcé d’y venir parce qu’elle seule est praticable.


IV


LA SOLUTION RUSSE DE LA QUESTION


Si vous avez senti qu’il est injuste que vous passiez votre temps à chasser, manger, boire et paresser et, si vous plaignez si fort les pauvres qui sont des multitudes, restituez, distribuez votre fortune et allez travailler pour tous. Allez comme Vlass, qui a puisé sa force dans son ardeur à travailler pour l’œuvre de Dieu. Songez à faire l’éducation de l’âme des pauvres. Quand même tous auraient, comme vous, distribué leurs biens à la masse, toutes les richesses de tous les riches du monde ne seraient qu’une goutte d’eau dans l’Océan. C’est pourquoi il faut s’occuper à faire croître l’amour que les humains doivent éprouver les uns pour les autres. Alors la richesse vraie grandira, non point celle qui réside dans l’or et les parures précieuses, mais bien celle qui provient de l’union complète des hommes et de la certitude où tous sont d’être secourus en cas de malheur, eux et leurs familles. Ne venez pas dire que vous serez trop peu nombreux à restituer. Il se trouvera toujours un nombre assez considérable d’individus disposés à agir comme vous, et l’œuvre progressera. Au fond même, ce n’est pas la distribution des richesses qui importe, il ne faut faire que ce que le cœur ordonne ; s’il vous commande de restituer à la masse, restituez ; s’il vous enjoint d’aller travailler pour tous, courez-y. Mais ne soyez pas comme certains rêveurs, qui veulent tout de suite empoigner l’outil ou la brouette en disant : Je ne veux plus être un seigneur ; je veux travailler comme un moujik. Si vous sentez que vous êtes capable de rendre des services comme savant, allez aux universités ; il importe simplement de faire ce que vous reconnaîtrez pouvoir faire utilement pour la collectivité, de travailler activement pour la cause de l’amour universel. Tous vos essais pour vous « transformer en simples travailleurs » ne seront que de la mascarade. Vous êtes trop complexes pour devenir des moujiks, tâchez plutôt d’élever les moujiks jusqu’à votre complexité. Ce sera mieux que toutes les comédies de simplification. Ne vous découragez pas ; ne dites pas : un seul au camp n’est pas soldat. Un seul homme qui veut sincèrement la vérité est déjà terriblement fort. N’imitez pas certains phraseurs qui crient toujours qu’on leur lie les mains, afin d’avoir un prétexte pour ne rien faire. Un véritable homme d’action verra tout de suite devant lui tant d’œuvres à entreprendre qu’il trouvera toujours à faire et réussira. Vous serez récompensé par l’amour de tous. Maintenant que personne ne vienne vous dire : vous devez œuvrer même sans l’espoir d’être aimé, rien que pour votre propre défense, car, si vous ne vouliez pas travailler, on vous y contraindrait par la force. Ce ne sont pas de telles convictions que l’on doit faire germer en Russie. Que tous s’écrient, au contraire : « Mon frère, je veux travailler pour toi et pour tous, selon mes faibles capacités, je ne le ferai pas pour me trouver quitte envers toi et envers les autres, mais parce que je suis heureux de contribuer à ton bien-être et au bien-être général, parce que je t’aime et que je vous aime tous ! »

Si tous les hommes parlent ainsi, ils deviendront réellement, frères non plus seulement par intérêt, mais par amour vrai.

Ou me dira que tout cela est de la fantaisie, que cette « solution russe » du problème est le « Règne du Ciel », et ne pourra se réaliser que dans le Ciel, si on travaille là-haut. Les Stivas se mettraient dans une belle colère si le Règne du Ciel arrivait ! Mais très sérieusement, il y a bien moins de fantaisie dans cette solution que dans la solution européenne. En Russie, avec les « Vlass » et d’autres, nous avons pu déjà entrevoir l’ « homme futur » de chez nous ; ou l’a-t-on seulement soupçonné en Europe ? J’ai une foi infinie en nos « hommes futurs » ; jusqu’à présent, ils sont terriblement disséminés, mais ils cherchent tous la vérité, et s’ils parvenaient à la voir clairement ils seraient prêts à lui sacrifier leur vie. Vous verrez que, dès que l’un d’eux sera entré dans le vrai chemin, tous le suivront et défricheront avec lui nos terres vierges. Qu’un seul donne l’exemple, et tous iront de l’avant.

Qu’y a-t-il là de si utopique ? — Vous nous direz que nous sommes actuellement très pervertis, que nous sommes veules et nous raillons de nous-même. Mais il ne s’agit pas de nous, tels que nous sommes aujourd’hui, mais bien du peuple de demain. Le peuple est plus pur de cœur que l’on ne croit, il n’a besoin que d’instruction. Mais même parmi nous, les cultivés, il y a des hommes au cœur pur, qui veulent fonder sans violence une société nouvelle et meilleure et qui tentent d’agir. Voilà l’indice précieux ! Un conseil seulement à ceux-là : Soyez maître de vous-même, sachez vous vaincre vous-même avant de faire le premier pas dans le chemin nouveau. Prêchez d’exemple avant de vouloir convertir les autres. C’est alors que vous pourrez aller de l’avant.
MARS


____


I


ENCORE UNE FOIS, CONSTANTINOPLE DOIT ÊTRE À NOUS TÔT OU TARD.


L’année passée, au mois de juin, j’ai écrit que Constantinople, tôt ou tard, devait être à nous. C’était alors une époque d’enthousiasme et d’héroïsme. La Russie entière suivait de ses vœux son peuple, son armée, qui partait volontairement pour servir le Christ et la foi orthodoxe contre les infidèles, pour aller en secours de nos frères de sang et de religion, les Slaves. Bien que j’eusse critiqué moi-même mon article en le qualifiant d’« interprétation » utopique de l’histoire », je croyais fermement à ce que j’écrivais, et je suis bien sûr que je n’en changerais pas un mot aujourd’hui.

Voici ce que j’ai dit alors sur Constantinople :

« Oui, la Corne d’or et Constantinople, tout cela sera à nous. Cela viendra de soi-même. Et les temps sont proches. Tout l’indique. Il semble que la nature, elle-même, en ait décidé ainsi ; Et si le fait ne s’est pas accompli, c’est que le poire n’était pas mure. »

J’expliquais alors ma pensée. Si Pierre-le-Grand, disais-je, au lieu de fonder Pétersbourg avait eu l’idée d’occuper Constantinople, je crois qu’après quelques réflexions, il aurait abandonné son projet.

En terre finnoise, nous ne pouvions guère éviter l’influence des Allemands voisins : Soit. Mais comment eussions-nous pu paralyser l’action des Grecs à Constantinople, de ces Grecs cent fois plus fins et avisés que de naïfs Allemands, et mille fois plus que ces derniers, doués d’affinités avec nous-mêmes, capables, au besoin, de s’instruire et de se moderniser bien avant les Russes. Ces Hellènes eussent politiquement envahi la Russie, et notre nationalité eût été arrêtée dans son développement, par ces gens toujours tournés vers les routes d’Asie. Le Grand-Russe serait demeuré isolé dans son Nord neigeux, tandis que son frère du Sud, le Petit-Russien, aurait été absorbé par l’élément grec. Peut-être même y eût-il eu scission dans le monde orthodoxe. D’un côté Byzance rajeunie ; de l’autre la Russie septentrionale. En un mot toute entreprise de ce genre était alors prématurée. À présent, c’est autre chose.

De nos jours, écrivais-je, la Russie pourrait annexer Constantinople sans y transporter sa capitale, ce qu’on n’eût pu éviter du temps de Pierre-le-Grand et même des années après lui. Maintenant, Constantinople deviendrait peut-être, sans être la capitale de la Russie, le centre du Panslavisme, comme quelques-uns le rêvent. Les Grecs ne peuvent nullement hériter seuls de Constantinople ; on ne peut leur livrer un port d’une telle importance. Ce serait hors de toute proportion avec leur valeur ethnique actuelle. Mais de quel droit moral la Russie se prévaudrait-elle pour s’emparer de Constantinople ? Au nom de quel principe supérieur aurait-elle la faculté d’imposer son occupation de cette ville à l’Europe ?

Ce seraient précisément, ai-je écrit, les conditions d’existence de la religion orthodoxe qui exigeraient l’intervention de la Russie. Le rôle que notre pays doit jouer ne s’est clairement révélé qu’après Pierre-le-Grand, quand la Russie a compris que son devoir était de devenir la réelle tutrice de l’orthodoxie. Au point de vue religieux les Slaves ou les Grecs, c’est tout un. La plus grande nation orthodoxe a le devoir de se faire la protectrice de la religion grecque ; le Russe sera le protecteur, le chef, mais non le maître des populations qui partagent ses croyances.

Toutes ces opinions ont été exposées par moi dans l’article de juin auquel je faisais allusion. Je n’affirmais pas que l’on pût réaliser immédiatement tout ce que j’indiquais ; mais, disais-je, le temps se chargera de me donner raison. Il est encore difficile de préciser le moment où il sera bon d’agir, mais on peut pressentir qu’il est assez proche.

Depuis mon article, neuf mois se sont passés, des mois qu’il ne faut pas porter en compte, des mois troublés, occupés d’abord par l’enthousiasme qu’excite la guerre, par les espérances qu’elle fit naître, puis par des déceptions. On ne peut encore fixer aucune date, et je n’ai voulu qu’ajouter ici quelques paroles explicatives afin de commenter mes rêves de juin sur l’avenir de Byzance. Quoi qu’il arrive, Constantinople sera à nous tôt ou tard ; je reviens là-dessus, mais à un autre point de vue :

J’admets qu’il y ait quelque gloire la posséder un port célèbre, une illustre cité de ce monde qui a été considérée comme l’umbilicus terræ, mais je ne m’arrête pas à cette considération si flatteuse pour nous dans un avenir prochain. Je n’insisterai pas plus sur cette vérité que la Russie est comme un géant énorme qui a grandi dans une chambre close de tous côtés, sans communication avec le reste de l’univers et qui a besoin de respirer l’air libre des Océans. Je ne veux pas développer une appréciation, pour moi d’une importance extrême, bien que personne n’ait paru, jusqu’à présent, l’évaluer à sa juste valeur.


II


LE PEUPLE RUSSE N’EST QUE TROP MÛR POUR AVOIR UNE OPINION NETTE SUR LA QUESTION D’ORIENT À SON PROPRE POINT DE VUE.


Il peut sembler absurde d’entendre affirmer que les quatre siècles de la domination des Turcs dans le sud-est de l’Europe, ont fait beaucoup pour le Christianisme et l’orthodoxie, — malgré les Turcs eux-mêmes, soit, — mais enfin, de la manière la plus positive. Rappelez-vous combien le joug tartare contribua chez nous à asseoir et à fortifier l’église orthodoxe. La population de l’Orient, subjuguée et martyrisée, a vu dans le Christ et dans la foi qu’elle avait en lui, sa seule consolation, dans l’église grecque, sa dernière particularité nationale. C’est ce qui l’a empêchée de se fondre avec les vainqueurs en oubliant sa race et son histoire ancienne. D’autres peuples, opprimés comme les Grecs, se serrèrent autour de la croix. D’un autre côté, toutes les nations chrétiennes d’Orient prirent, depuis la conquête de Constantinople, l’habitude de jeter un regard d’espoir vers la Russie lointaine, pressentirent sa grandeur future dès qu’elle eut chassé les envahisseurs tartares, et virent en elle la libératrice désignée. La Russie a accepté de succéder en quelque sorte moralement à Byzance, en plaçant l’aigle à deux têtes byzantin au-dessus de ses armes nationales. Elle a ainsi assumé une immense responsabilité vis-à-vis des chrétiens d’Orient. Le peuple russe a complètement ratifié les résolutions prises par ses Tsars au sujet de la défense de leurs coreligionnaires. Elle a toujours appelé son Tsar le « Tsar orthodoxe », et semble avoir reconnu en lui, quand elle lui donna ce nom, l’unification du monde orthodoxe et plus tard le libérateur, de la chrétienté d’Orient, prise entre la barbarie musulmane et l’hérésie d’Occident. Depuis deux siècles et surtout depuis Pierre-le-Grand les espoirs des peuples du sud-est de l’Europe ont commencé à se réaliser. L’épée de la Russie a plus d’une fois lui sur le champ de bataille pour les défendre. Il va de soi que les chrétiens d’Orient ne pouvaient pas ne pas voir leur Tsar futur dans celui dont ils imploraient la protection.

Cependant, au cours de ces deux siècles, la culture européenne s’est introduite en Orient. L’idée orthodoxe s’y est affaiblie tout comme chez nous où l’immense majorité des hommes des classes instruites s’est déshabituée de croire, et ne sait plus voir le rôle vrai de la Russie. Beaucoup de gens ont commencé, comme les occidentaux, à ne plus considérer l’Église que comme un conservatoire de formalités mortes, de rites, de cérémonie vaines. Des aperçus économiques d’un caractère occidental ont été acceptés en même temps que de nouvelles doctrines politiques et une morale nouvelle. Enfin, la science mal comprise n’a pu que rendre suspectes les vieilles croyances. Des idées nationalistes apparurent aussi, qui amenèrent les chrétiens orientaux à craindre le joug russe après l’oppression turque. Mais dans notre grand peuple simple et religieux, dans notre peuple de tant et tant de millions d’âmes, l’espoir ne mourut jamais de délivrer, en Orient, l’église du Christ, prisonnière des Barbares. L’enthousiasme qui a soulevé toute la population russe l’été dernier l’a bien démontré. Je le sais, on ne veut pas que notre peuple puisse comprendre ses destinées politiques, sociales et morales. On laisse entendre que cette masse de moujiks, hier encore serfs, aujourd’hui abrutis par les alcools, ignore tout de sa religion et se moque un peu de la libération de l’orthodoxie. Qui dit cela ? Peut-être un pasteur allemand qui fait de la propagande sur la schtounda, ou bien un voyageur européen, correspondant d’un journal, ou bien encore un juif influent et instruit, de ceux qui ne croient plus en Dieu et sont légion chez nous, ou enfin, un Russe résidant à l’étranger et ne se figurant plus la Russie que sous les traits d’une mégère ivre, tenant son verre d’eau-de-vie à la main. Pas le moins du monde. Ce sont des membres de notre meilleure société russe qui ne soupçonnent pas que notre peuple, malgré ses vices, a mieux que tout autre peuple conservé en lui l’essence du plus pur christianisme. Ce peuple « corrompu et obscur » sait encore que l’homme humilié, injustement persécuté, sera élevé plus haut que les forts et les puissants. Il aime aussi à raconter l’histoire de son grand, chaste et humble héros chrétien : Ilia Mourometz, défenseur de la vérité, champion des faibles et des pauvres, ignorant de toute vanité, fidèle et de cœur pur. Vénérant et aimant un tel héros, comment notre peuple ne croirait-il pas au triomphe et au relèvement des nations d’Orient actuellement humiliées ? C’est au milieu de pauvres gens, que j’ai pour la première fois entendu narrer aux enfants la vie des humbles ermites et des martyrs chrétiens. Chaque année, des rangs du peuple un « Vlass » quelconque se détache, qui distribue ses biens et s’en va vers la vérité, le labeur et la misère…

Mais nous reparlerons du peuple russe ; on finira par comprendre un jour, par savoir qu’il a une immense importance, que la Russie l’a toujours trouvé, aux minutes tragiques, prêt à se dévouer, qu’on n’a jamais pu se passer de lui, que la Russie n’est pas l’Autriche, — par exemple, — qu’aux moments graves de notre vie historique, c’est lui qui a parlé par la bouche des Tsars.

Mais je me suis détourné de mon but. Je reviens à Constantinople.


III


LES IDÉES LES PLUS CONFORMES AUX TEMPS PRÉSENTS


L’Église d’Orient et ses chefs ont vécu, pendant les quatre siècles de leur asservissement par les Turcs, en intime communion avec les idées de la Russie. Il n’y eut ni grands troubles ni grandes hérésies alors. Ce n’était pas le moment.

En ce dernier siècle, et surtout depuis la grande guerre d’Orient d’il y a une vingtaine d’années, il s’est répandu dans l’est de l’Europe une odeur putride, semblable à celle d’un cadavre en décomposition. L’homme malade est mort ou va mourir. S’il vit encore faiblement, c’est la Russie qui l’achèvera. Actuellement nous sommes les seuls qui nous intéressions aux chrétiens de l’Empire turc. Les peuples européens ne demanderaient pas mieux que de constater la disparition de ces chrétiens gênants. Mais hélas ! ces derniers semblent nous craindre autant qu’ils abominent les Turcs. « Soit, disent-ils, la Russie nous délivrera des Ottomans, mais ce sera pour nous absorber ; elle ne laissera jamais nos nationalités se développer en liberté. » C’est l’idée fixe qui empoisonne toutes leurs espérances. De plus voici que des rivalités nationales les travaillent. La récente controverse gréco-bulgare, soi-disant religieuse, provenait en réalité de haine de races. Le Patriarche universel, en excommunient les Bulgares et leur exarque arbitrairement élu, déclarait qu’on ne pouvait sacrifier les lois de l’Église au principe « nouveau et funeste des nationalités ». Cependant, lui-même, grec, me semblait servir le dit principe en favorisant les Grecs au détriment des Bulgares slaves.

On peut être sûr qu’au moment de la mort de l’homme malade les querelles se feront violentes entre les diverses nationalités de la presqu’île balkanique. Et nos hauts politiciens veulent pourtant que Constantinople devienne, après l’exode des Turcs, une ville internationale, justement pour éviter ces querelles. Il est difficile d’imaginer un point de vue plus faux.

D’abord, si un point quelconque du globe terrestre se trouve sans possesseurs bien autorisés, on voit immédiatement apparaître une flotte anglaise. Nos amis de Grande-Bretagne viendront cette fois comme les autres ; sous prétexte de garantir l’ « internationalité » ou tout ce qu’on voudra, ils mettront purement et simplement la main sur Constantinople et, quand ils sont installés quelque part, il est bien difficile de les déloger. Ce n’est pas tout : Les Grecs, les Slaves et les quelques musulmans demeurés à Byzance les appelleront d’eux-mêmes. Ils se feront défendre contre la Russie, leur « libératrice ». On dit que les Anglais souhaiteraient le retour de désordres du genre de ceux qui ont eu lieu cet été en Bulgarie, afin que les Turcs demeurassent seuls maîtres de la situation. Nous ne savons, mais il est sûr que, si la forte épée de la Russie entrait en jeu, les choses changeraient vite de face. L’idée de l’ « internationalité » serait très certainement mise en avant par l’Europe, heureuse de voir les différentes nationalités de l’ex-Empire se déchirer sur le cadavre de l’ « homme si longtemps malade ». Il n’y a pas de calomnie que l’on n’inventerait contre nous. « Si ne nous vous avons pas aidé contre les Turcs, c’est à cause des Russes », diraient les Anglais, qui sauraient appuyer leurs dires, car leur intérêt est de voir les Chrétiens d’Orient haïr la Russie. D’un autre côté, les Slaves haïssent les Grecs et les Grecs méprisent les Slaves, et les deux races finiraient par en venir aux mains, ce qui ferait l’affaire de l’Europe, tandis que la Russie, qui n’aurait pas les mêmes raisons de diviser pour régner pourrait exercer une forte surveillance et maintenir le calme. Si la Russie a le tort de se désintéresser de ce qui se passe dans la presqu’île balkanique, l’union religieuse de toutes les populations chrétiennes qui habitent la Turquie sera continuellement en péril.

À la mort de l’homme malade il sera presque impossible d’éviter un concile qui aura pour tâche d’aplanir les difficultés rencontrées par l’Église renaissante. Pendant quatre siècles, les chefs religieux d’Orient ont suivi les conseils de la Russie, mais qu’ils soient libres du joug turc et inspirés par l’Europe et ils montreront de tout autres intentions à notre égard. Puis les Bulgares demanderont peut-être l’installation d’un nouveau pape à Constantinople — et qui sait s’ils n’auront pas raison ? Nouvelle querelle avec les Grecs. Il faudra que les Russes soient là pour apaiser les conflits.

Nous ne devrons faire aucune concession à aucune nation européenne en ce qui touche à la question d’Orient, il y va de notre vie ou de notre mort : Constantinople doit être à nous tôt ou tard, quand ce ne serait que pour éviter des guerres religieuses. Ces guerres auraient une répercussion terrible en Russie. C’est à ce point de vue surtout qu’il convient de faire tous nos efforts pour agir efficacement dans le cas d’une désagrégation de l’Empire turc.

Cette grave question d’Orient recèle tout notre futur : Ou nous nous heurterons à l’Europe et le choc peut nous être fatal — ou nous arriverons à une union définitive avec elle. Quelle que soit la fin des négociations diplomatiques, Constantinople doit être à nous tôt ou tard, ne fût-ce qu’au siècle prochain. Voilà tout ce que j’entends affirmer, mais je crois que la question est d’une gravité européenne.

IV


LA QUESTION JUIVE


Oh ! n’allez pas croire que je veux traiter la question juive dans son entier. Je prends ce titre parce qu’il est commode. Soulever une question pareille, alors que la Russie renferme trois millions de sujets juifs, — vous n’y pensez pas ! Je ne suis pas de force ! Mais je puis, n’est-ce pas, avoir mon opinion à ce sujet et il paraît que certains juifs commencent à s’intéresser à ma manière de voir.

Je reçois depuis quelque temps de nombreuses lettres où l’on me reproche de « haïr le juif » de « tomber sur le juif », de l’exécrer non comme être vicieux, non comme exploiteur, mais bien comme homme de race juive », parce que « Judas a vendu le Christ »

Notez que ce sont des Israélites civilisés qui m’écrivent ces choses, de ceux qui, au nom de leur civilisation, se vantent d’avoir rompu avec tous les préjugés de leur race, de ne plus accomplir leurs cérémonies religieuses et même de ne plus croire en Dieu. Je dirai ici, entre parenthèse, qu’ils devraient avoir honte, ces Messieurs les « Hauts Juifs » qui défendent leur nation et renient leur Jéhovah de quarante siècles. Pour moi un juif sans Dieu est un être inimaginable. Mais ceci est un thème bien vaste et je le laisse de côté pour l’instant. Ce qui m’intrigue, c’est de ne savoir ni comment ni pourquoi j’ai pu en venir à être compté au nombre des ennemis qui attaquent les Juifs en tant que nation. Messieurs les Hauts Juifs semblent me permettre implicitement d’aborder le juif comme exploiteur ou comme vicieux, mais ce n’est que de la rhétorique, car il est clair qu’il n’y a personne de susceptible et d’irritable comme un juif instruit. Mais où ont-ils été chercher que je haïssais leur race en tant que race ? J’en appelle aux Juifs qui sont en relations avec moi et qui connaissent la fausseté de cette accusation dont j’aimerais à ne plus m’occuper. Est-ce parce que j’appelle parfois un hébreu un Juif ? Je ne vois rien d’injurieux dans ce nom.

Je veux citer quelques passages d’une lettre que m’écrit un Juif très instruit : « …Mais je désirerais savoir une chose que je ne puis aucunement m’expliquer : D’où vous vient cette haine contre le Juif qui se révèle presque à chaque page de votre « Carnet » ? Je serais heureux de comprendre pourquoi vous en voulez tant au Juif et non à l’exploiteur en général. Certes, j’ai souffert des préjugés de ma nation — et peut-être plus qu’un autre, — pourtant je n’admettrai jamais que notre race ait dans le sang cette fureur d’exploitation dont vous parlez. Ne sauriez-vous vous élever jusqu’à cette conception sociale que dans un État quelconque tous les citoyens, du moment où ils supportent les charges de la communauté, doivent être appelés à jouir des mêmes droits, de tous les droits et à subir les mêmes peines en cas d’infractions aux lois ? Pourquoi alors tous les Juifs devraient-ils être limités dans leurs droits et se trouver victimes d’une législation spéciale ? En quoi l’exploitation des étrangers, Allemands, Anglais, Grecs, etc., est-elle plus agréable que l’exploitation des Juifs qui sont sujets russes ? Pourquoi aussi un usurier, un mercanti ou cabaretier russe orthodoxe serait-il meilleur que son confrère juif ? (Et ce dernier agit dans au cercle restreint.) » …

(Ici mon honorable correspondant compare quelques usuriers russes avec d’autres vautours étrangers du même acabit et conclut que le russe ne vaut guère mieux s’il n’est pas pire. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Nous sommes d’avis que tous ces industriels ne valent rien du tout.)

« …Je pourrais multiplier les questions de ce genre… Mais quand vous parlez du Juif, vous incluez dans cette appellation toute la masse misérable des Israélites : sur 3.000.000 de Juifs russes, 2.900.000 mènent une existence horrible de privations et de dénuement. Et ils sont de bien meilleures mœurs que votre peuple russe adoré.

Parmi les cent mille autres qui ont reçu de l’instruction, beaucoup se sont fait remarquer, ont rendu des services considérables dans toutes les carrières libérales et autres, par exemple.

(Mon correspondant cite plusieurs noms ; je me borne à reproduire celui des Goldstein, sachant que quelques-uns d’entre eux seront désagréablement affectés en voyant publier qu’ils sont d’origine juive.)

« … Malheureusement vous ignorez, je le sens, l’histoire du peuple juif pendant quarante siècles. Vous êtes un homme honnête et sincère et vous portez inconsciemment préjudice à nombre de pauvres gens. Car bien entendu, ce ne sont pas les Israélites riches qui craignent la presse, ceux qui reçoivent les grands de ce monde dans leurs salons… »

Voilà les principaux passages de cette lettre. Vraiment dans toute cette année il n’y a eu dans mon « Carnet », aucun article anti-juif méritant d’exciter ce genre de susceptibilité. Remarquez aussi que mon correspondant est bien sévère pour l’infortuné peuples russe. Il est vrai que ce peuple n’a pas toujours été tendre pour Israël, qu’il a conspué sans en laisser une place propre », selon l’expression de Chtchedrine, et cela excuse mon juif. Mais nous voyons ce que les Israélites pensent des Russes. Or, l’auteur de la lettre est un homme instruit et plein de talent, sinon dépourvu de préjugés. Qu’attendre alors des Juifs ignares, — et ceux-là sont légion ? Les Russes ne sont donc pas seuls à blâmer dans la lutte juive-russe.

Je dirai maintenant quelques mots pour ma défense et exposerai mon opinion sur la question. Je répète que je ne suis pas de taille à l’embrasser tout entière, mais enfin je ne suis pas non plus sans avoir mes idées à ce sujet.

PRO ET CONTRA


Il n’est pas facile de connaître complétement l’histoire de quarante siècles, surtout quand il s’agit d’un peuple comme les juifs. Mais pour commencer, je sais ceci : Il n’y a pas au monde une nation qui se soit plainte à un tel point et à chaque instant de ses humiliations, de ses souffrances, de son martyre. On croirait vraiment que ce ne sont pas eux les maîtres de l’Europe, des Bourse, de la politique, des affaires intérieures des États. Mais si l’influence juive n’était pas si forte, il y a longtemps que la question slave serait résolue au profit des Slaves et non pas des Turcs. Je suis sûr que Lord Beaconsfield n’a pas oublié ses origine israélites et qu’il dirige sa politique conservatrice anglaise non seulement au point de vue conservateur mais aussi au point de vue juif.

Mettons que cela soit un propos en l’air, mais je ne puis croire que les juifs soient si martyrisés que cela ; je crois que les paysans russes portent sur leurs épaules un fardeau que les juifs ne porteraient pas.

Mon correspondant susdit m’écrit dans une lettre :

« Avant tout il est indispensable d’octroyer aux juifs tous les droits civils. (Pensez que jusqu’à présent, ils sont privé du droit le plus élémentaire : de choisir librement leur résidence… » Mais, Monsieur mon correspondant, vous qui me dites dans un autre passage de votre seconde lettre que : « vous aimez et plaignez incomparablement plus la masse des travailleurs russes que la classe laborieuse juive » (ce qui est beau de la part d’un juif), pensez que lorsqu’un juif souffrait de ne pouvoir choisir librement sa résidence, 23.000.000 de Russes pâtissaient du servage, ce qui était plus pénible. Je ne crois pas que les juifs les aient plaints alors. À l’Ouest et au Sud de la Russie, on vous répondra qu’à cette époque, comme aujourd’hui, ils poussaient les hauts cris en invoquant leur martyre personnel : « Donnez-nous plus de droits, clamaient-ils, et nous pourrons faire notre devoir envers les autochtones ! » Le Libérateur vint et délivra le Russe autochtone. Qui se jeta sur lui, qui abuse de ses vices pour lui faire suer un peu d’or ? Qui se substitua aux propriétaires ruraux, qui, du moins, tâchaient de ne pas ruiner leurs paysans, quand ce n’eût été que dans leur propre intérêt de possesseurs du sol ? — Le juif se moqua de toute considération : il prit les biens des paysans russes et s’en fut avec. Je sais que les juif vont crier en lisant ces lignes : je ne serai qu’un calomniateur, je ne connaîtrai pas l’histoire des quarante siècles de misères subies par ces anges purs, plus purs que toutes les nations du monde et que mon peuple russe adoré en particulier. Soit ! que les juifs soient plus purs que le reste de l’humanité ! Je lis pourtant dans le Messager de l’Europe que, dans les États du Sud de l’Union américaine, les juifs se sont jetés comme sur une proie sur les quelques millions de nègres libérés et les ont déjà asservis à leur manière en les prenant par leurs besoins d’argent, en mettant à profit l’inexpérience et les vices d’une population à peine hors de tutelle. Et que vois-je dans le Nouveau Temps ? « Les juifs se sont littéralement abattus sur le peuple de Lithuanie ; grâce à l’eau-de-vie, ils s’emparent de tout ce que possèdent les habitants du pays. Les prêtres seuls sont venus au secours des malheureux ivrognes en les menaçant des souffrances de l’enfer et en organisant parmi eux des sociétés de tempérance. » Et à la suite des prêtres se sont levés des économistes, qui commencent à monter des banques rurales pour sauver le peuple des menées des usuriers juifs. Ils installent aussi des marchés dans les villages pour que les pauvres travailleurs puissent acheter les objets de première nécessité à des prix raisonnables et non à des prix juifs.

J’ai lu tout cela et je sais qu’on va me crier que cela ne se passe ainsi que parce que les juifs sont opprimés et misérables que ce n’est que la « lutte pour l’existence ». Mais les Lithuaniens sont encore plus pauvres que les juifs qui les exploitent. Et je ne prends pas les articles du Messager de l’Europe et du Nouveau Temps, pour d’effroyables révélations capable de bouleverser le monde. Si l’on voulait écrire sérieusement l’histoire de cette race, on trouverait par milliers des faits semblables à ceux que racontent ces deux journaux. Ce qui est à remarquer, c’est que si, au moment d’une polémique vous avez besoin d’un renseignement sur le juif, il est bien inutile d’aller fouiller les bibliothèques. Ne bougez pas de votre siège, prenez le journal posé près de vous et, à la seconde ou troisième page, immanquablement, vous trouverez une petite histoire juive : inutile de dire qu’il s’agira toujours de hauts faits du genre de ceux qui viennent d’être rapportés. — Naturellement, on va me répondre que les journalistes sont aveuglés par la haine et qu’ils mentent. Mais alors, si tous mentent par haine « elle doit signifier quelque chose, cette haine universelle », comme s’écria jadis Bielinsky.

Vous demandez à ce que le juif puisse choisir librement sa résidence. Mais le Russe autochtone est-il si libre à ce sujet ! Il y a là-dessus des règlements qui datent de l’époque du servage. Quant aux juifs, il est certain que leur champ d’action s’est bien élargi depuis vingt ans, car on les rencontre aujourd’hui où on ne les avait jamais vus autrefois. Et les juifs se plaignent toujours d’être victimes de la haine et de l’oppression. Je ne connais pas tous les détails, de la vie juive, mais il y a une chose que je puis affirmer : notre peuple n’a pas de haine de parti pris contre les juifs. Si vous entendez dans la rue des gamins ou des ivrognes dire : « Judas a vendu le Christ », la masse du peuple ne hait pas le juif vilainement et injustement. Il y a cinquante ans que je connais le peuple. J’ai même vécu avec lui dans les grandes casernes où il loge, j’ai dormi à côté de lui, sur les mêmes planches. Il y avait parmi nous des juifs, et personne ne les écartait. Quand ils étaient en prière (et quand les juifs prient ils revêtent un costume spécial, poussent des cris, etc.), on ne les dérangeait pas, on ne se moquait pas d’eux. On disait : leur religion leur ordonne de prier ainsi ; et on les approuvait. Les juifs, eux, faisaient bande à part en maintes occasions, refusaient de manger avec les Russes et les regardaient de haut. (Et où cela, mon Dieu ? Au bagne !…) Ils ne cachaient par leur dégoût pour les Russes, pour le peuple autochtone. — Dans l’armée il en était de même. Du reste, renseignez-vous, demandez si l’on a jamais, dans une caserne, offensé le juif en tant que juif dans sa religion, dans ses mœurs. Nulle part vous ne le verrez molesté, dans le peuple pas plus qu’ailleurs. L’homme du peuple remarque que le juif le méprise, s’écarte de lui, se défend de son contact, mais il dit tranquillement : « C’est sa religion qui le veut ainsi », et devant cet argument suprême il pardonne au juif toutes ses offenses. Je me suis demandé souvent ce qui se passerait si, dans notre pays, il y avait 3 millions de Russes et 80 millions de juifs ! Je crois que ces derniers ne laisseraient guère les Russes tranquilles, ne leur permettraient pas de prier en paix, je crois même qu’ils les réduiraient en esclavage. Pis que cela : ils les écorcheraient complètement ! Et quand ils n’auraient plus rien à leur prendre, il les extermineraient, comme ils massacraient les peuples vaincus au beau temps de leur histoire nationale.

Non, encore une fois, il n’y a aucune haine chez le Russe contre le juif. Peut-être éprouve-t-il contre lui une sorte d’antipathie, mais pas partout, dans certaines régions seulement. Parfois, cette antipathie devient très forte, mais il n’y entre aucune haine de race : et je crois que le peuple autochtone n’a pas tous les torts quand il se fâche.


STATUS IN STATU. QUARANTE SIÈCLE D’HISTOIRE


Les juifs accusent les Russes de les haïr d’une haine qu’excitent mille préjugés. Mais si nous ne parlons que de préjugés, croyez-vous que le juif en ait moins que le Russe ? Je vous ai montré par un exemple l’attitude du Slave envers l’israélite, et mes Slaves étaient des gens du peuple. Les lettres dont j’ai parlé proviennent de juifs instruits et que de haine, dans ces lettres, contre la population autochtone !

Voyez-vous, pour exister pendant quarante siècles, c’est-à-dire pendant presque toute la période par nous connue de l’histoire de l’humanité, dans une telle union, dans une telle homogénéité, après avoir perdu son territoire, son indépendance politique et presque sa foi, pour s’être refermé si souvent, toujours fidèle à l’ancienne idée simplement modifiée en apparence, un peuple si vivace, si résistant qu’il soit, n’a pu tenir bon qu’à l’aide d’un status in statu toujours conservé pendant ses dispersons et les persécutions qu’il a subies.

En quoi consiste ce status in statu ? Ce serait très long à exposer ; Mais sans pénétrer jusqu’au fond de la question il est possible de fournir quelques données sur elle.

Le première idée des israélites, c’est qu’ils représentent dans le monde la seule personnalité nationale, — le juif — et que, si d’autres ont l’air d’exister, il n’en faut pas faire cas.

Elle sont comme si elles n’existaient pas : « Aie, au milieu des peuples, une individualité distincte ; sache que tu es le seul peuple de Dieu, extermine les autres ou fais-en des esclaves et exploite-les. Crois en ta victoire finale sur le monde entier. Méprise les autres hommes et n’aie rien de commun avec eux ; Même quand tu seras privé de ta terre et de ta nationalité, même quand tu verras ta race dispersés sur toute la face du globe, crois que tout ce qui t’a été promis se réalisera un jour. D’ici là vis dans l’union avec les tiens  ; sache mépriser et attendre. »Voilà, je crois l’essence de ce status in statu ; il y a sans doute des lois mystérieuses destinées à protéger cette idée.

Vous dites, Messieurs les juifs civilisés, que, s’il y a un vague status in statu, ce sont les persécutions qui l’ont créé, celles du Moyen-Âge et les antérieures ; et qu’il ne procède que de l’instinct de la conservation. S’il a encore un faible effet en Russie, c’est que l’on vous refuse des droits légitimes. Mais je crois que quand même vous obtiendrez l’égalité des droits, vous ne renoncerez pas à ce qui fait votre force. Nul entêtement de l’instinct de conservation n’aurait suffi à vous maintenir homogènes pendant quarante siècles. Les civilisations les plus fortes n’ont pu tenir la moitié de ce temps ; les races qui les avaient fondées se sont fondues avec les autres races. Il y a là quelque chose de profond et d’universel sur quoi l’humanité n’est, sans doute, pas encore en droit de dire le dernier mot. Que le caractère religieux soit dominant dans votre organisation, c’est incontestable : votre providence, sous le nom de Jéhovah, a fait serment de vous conduire à la victoire, — et c’est pour cela que je ne conçois pas un juif sans Dieu. Je ne crois même pas qu’il y ait vraiment des juifs instruits athées.

Tout enfant, j’ai entendu raconter une légende qui veut que les juifs, aujourd’hui encore, attendent la venue de leur Messie, que tous, le plus humble comme le plus haut placé, le plus ignorant aussi bien que le rabbin kabbaliste croient que leur Messie les rassemblera de nouveau, un jour, à Jérusalem et fera tomber tous les peuples à leurs pieds. On ajoutait que c’était pour cela que les juifs choisissaient de préférence le métier de marchands d’or, d’or plus facile à emporter que les biens en terre le jour ou

Le rayon prédit brillera
Où nous rentrerons dans notre vieille patrie de Jérusalem
Avec la cymbale, le tympanon,
Nos trésors d’or et d’argent et l’arche sainte.

Mais pour qu’une idée pareille se conserve, il est nécessaire qu’une tradition secrète persiste. La persécution n’explique pas tout. Les Juifs déclarent que ce n’est pas une raison suffisante pour leur refuser des droits possédés par tous les autres sujets russes. Voyez, disent-ils, ce qui se passe en France : les droits sont égaux pour tous et entendez-vous dire que la crainte du status in statu ait jamais donné l’idée de restreindre en quoi que ce soit les libertés dont jouissent les juifs comme les autres ?

Cela prouve simplement que les israélites sont plus dangereux là où le peuple est peu développé au point de vue des idées économiques. Et, bien entendu, loin d’éclairer les masses avec lesquelles ils se trouvent en contact, les juifs, partout où ils s’établissent, n’ont fait qu’abaisser le niveau moral des populations et les appauvrir matériellement. Demandez en chaque pays aux habitants autochtones ce qui leur paraît être la caractéristique des juifs. La réponse sera unanime. Partout on vous dira : c’est le manque de pitié.

Pendant des siècles ils ont presque littéralement bu notre sang. Toute leur activité se tournait vers ce but : asservir la population autochtone, la placer dans un cruel état de dépendance, tout en observant la lettre des lois du pays. Ils savaient toujours être en bons termes avec ceux qui avaient entre leurs mains le sort du peuple et ce n’est pas à eux de se plaindre du peu de droits qu’ils ont s’ils comparent leur situation a celle des populations autochtones. — Même en France, le status in statu n’a pas été inoffensif. Certes, là-bas, ce n’est pas par la faute seule des juifs que le christianisme est tombé si bas : les habitants ont leur forte part de responsabilité ; en tout cas, dans ce pays comme dans d’autres ; la juiverie a remplacé beaucoup des idées naturelles au milieu par des idées juives.

L’homme, partout et toujours, a trop aimé le matérialisme, a toujours été trop enclin à voir dans la liberté la faculté d’assurer son existence à l’aide d’argent amassé par n’importe quels moyens, mais jamais la chose n’a été aussi flagrante que pendant notre dix-neuvième siècle. « Chacun pour soi », voilà le principe de tous, je ne dis pas des malhonnêtes gens, mais des travailleurs incapables de voler ou de tuer personne. Autrefois on était égoïste et cupide, mais le mauvais instinct était contenu par le christianisme. Aujourd’hui, on élève l’égoïsme et la cupidité au rang de vertus. Eh bien alors, ce n’est pas en vain que les israélites règnent sur les marchés financiers, remuent les capitaux, sont les maîtres du crédit et de la politique internationale. Il est clair que leur règne complet approche. On va me rire au nez et dire qu’il faut que les juifs aient une activité surhumaine pour avoir ainsi bouleversé le vieux monde. Je veux bien, en effet, que les juifs ne soient pas coupables de tout, mais remarquez que le triomphe des leurs a coïncidé avec l’adoption des principes nouveaux. Leur influence a bien dû pousser à la roue.

Nos contradicteurs affirment que les juifs sont, en tant que masse, pauvres partout et surtout en Russie, qu’il n’y a qu’une classe privilégiée d’israélite qui possède, que les neuf dixièmes de la race sont composés d’infortunés qui luttent pour un morceau de pain. Mais cela n’indique-t-il pas qu’il y a là quelque chose d’irrégulier, d’anormal, un vice qui porte son châtiment en lui-même ? Le juif est un intermédiaire ; il fait trafic du travail d’autrui. Le capital, c’est du travail accumulé et le juif aime à remuer des capitaux. — En tout cas, les « hauts juifs » commencent à régner sur l’humanité ; ils ont déjà modifié l’aspect du monde. Les israélites proclament à cor et à cri qu’il y a de bien bonnes gens parmi eux. Eh ! parbleu ! feu James de Rothschild n’était pas un mauvais homme : c’est entendu ! Mais nous ne discutons pas sur le plus ou moins grand nombre de braves gens ici-bas. Nous parlons de l’idée juive qui mène le monde alors que le christianisme a échoué.


MAIS VIVE LA FRATERNITÉ !


Pourquoi dis-je tous cela ? Suis-je un ennemi des juifs ? Est-il vrai, comme me l’écrit une jeune fille qui doit être fort instruite et d’une âme très noble, si j’en juge par sa lettre, est-il vrai que j’attaque si férocement ces pauvres juifs ? Est-il vrai que je les méprise si fort ? Pas le moins du monde ! Tout ce que je demande, c’est-à-dire plus d’humanité et plus de justice, je le demande aussi bien pour les juifs que pour les autres. Et, malgré les objections que j’ai soulevées, je suis prêt à réclamer tous les droits pour les juifs, bien que peut-être ils en aient déjà plus que les autochtones ou du moins qu’ils aient de plus grandes facilités pour en profiter. Mais voici ce qui me passe par la tête : j’admets que notre commune rurale tombe absolument au pouvoir du juif ; je crois que ce sera sa fin. Tous les biens, toute la force, passeront demain au juif et le pauvre paysan sera plus mal traité qu’au temps du sauvage, — que dis-je ? — qu’à l’époque du joug tartare ! Malgré les imaginations de ce genre qui me traversent parfois la cervelle, je répète que je suis tout disposé à réclamer pour les juifs ce qu’ont obtenu les autres et, cela au nom d’un principe strictement chrétien. Je me contredis, alors ? Aucunement. Du côté des Russes je ne vois aucune espèce d’obstacle ; mais il y en a du côté des juifs. Si la question n’est pas encore réglée malgré le désir général, c’est bien plus par la faute des juifs que par celle des Russes. Je vous ai déjà parlé des israélites qui fuyait l’autochtone, qui ne voulait ni le traité en camarade, ni manger avec lui. Le Russe n’en s’en fâchait pas, les excusait au contraire, en invoquant la religion du juif, seule coupable en l’occurrence.

Un israélite, encore, m’a écrit que les siens aimaient beaucoup les Russes, mais s’affligeaient de penser que ces pauvres gens n’avaient pas de religion réelle ; qu’en tout cas, lui, ne comprenait rien aux idées religieuses de notre peuple. Alors un juif instruit trouve inintelligible notre religion ? Quelle sera l’opinion des Juifs illettrés ?

Mais c’est surtout l’arrogance juive qui est pénible pour nous autres Russes. Le Russe n’a pas de haine religieuse contre le juif, bien que ce dernier crie encore à la persécution. Le Russe a souvent élevé la voix en faveur de l’israélite. Mais le juif, lui, quand il juge si sévèrement le Russe, ne prend jamais en considération que notre peuple a été longtemps, et plus que bien d’autre, persécuté et opprimé. Peut-on affirmer que le juif lui-même ne se soit pas ligué bien souvent avec les persécuteurs du moujik ? Le juif a-t-il jamais semblé s’en repentir ? Et c’est lui qui se plaint que le peuple russe l’aime peu !

C’est moi qui demanderais à mes correspondants juifs d’être plus indulgents pour nous.

Il serait à désirer que l’union se fit entre eux et nous, que les accusations que nous portons les uns contre les autres finissent pas s’atténuer. On peut se porter garant de la bonne volonté du peuple russe. Il ne demandera pas mieux de vivre avec le juif sur un pied de fraternité parfaite. Mais sommes-nous sûrs de la réciprocité de la part des juifs ? Que le juif nous montre un peu de sentiment fraternel pour nous encourager !

Je sais qu’il y a parmi les israélites un certain nombre de gens qui ne demanderaient pas mieux que de mettre fin aux malentendus ; et ce n’est pas moi qui tairait cette vérité. Mais jusqu’à quel point sont-ils capables de nous aider dans une œuvre de rapprochement vraiment fraternel ?


UN ENTERREMENT


J’ai, vous le savez, reçu ces temps-ci pas mal de lettres : il y en avait même d’anonymes. Je n’ai pas le temps de parler de toutes, mais je ne voudrais pas passer sous silence une lettre, — nullement anonyme, celle-là, — que m’a adressée une jeune fille juive dont j’ai fait la connaissance à Pétersbourg et qui m’écrit aujourd’hui de M… Avec Mlle L… je n’ai presque jamais abordé la question juive, bien qu’elle me paraisse du nombre des juives éclairées et de bonne foi. Sa lettre se relie très naturellement au chapitre que je viens d’écrire sur ses coreligionnaires. Elle traite la question à un autre point de vue que moi, mais semble apporter un commencement de solution.

Il s’agit de l’enterrement, à M…, du docteur Hindenbourg :

« J’écris ceci, dit-elle, sous une impression toute fraîche. On a enterré ici le docteur Hindenbourg, mort à l’âge de quatre-vingt quatre ans. Comme protestant, on l’a porté d’abord au temple ; puis on l’a conduit au cimetière. Jamais je n’ai vu prodiguer à un cercueil de pareilles marques de sympathie, entendu des paroles de deuil aussi évidemment sorties du cœur. Le docteur est mort si pauvre qu’il n’avait pas laissé de quoi se faire enterrer.

« Il a pratiqué à M… pendant cinquante-huit ans et l’on ne saura jamais tout le bien qu’il a fait pendant ce temps-là. Si vous pouviez Theodor Mikhailovitch, soupçonner quel homme c’était ! Il était médecin-accoucheur et je crois que son nom passera, au moins ici, à la postérité. Il y a déjà des légendes sur lui. Tout le peuple l’appelait son père, l’aimait et le vénérait, mais ce n’est qu’après sa mort qu’on a pu réaliser tout ce qu’il valait. Pendant que la bière était dans l’église, il n’y a eu personne qui n’ait été pleurer sur les restes qu’elle renfermait. Des juives pauvres, surtout, montraient une vraie douleur. Il en avait tant secourues !

« Notre ancienne cuisinière, qui est une femme très pauvre, est venue nous voir et nous a dit qu’à la naissance de son dernier enfant, comme le docteur voyait qu’il n’y avait rien dans la maison, il avait laissé vingt kopecks. Dès qu’elle s’était sentie mieux il lui avait envoyé deux perdrix.

« Appelé une autre fois chez une accouchée également misérable (c’était son genre de clientèle), il s’était aperçu qu’on ne pouvait envelopper l’enfant faute de linge. Il avait retiré sa chemise et son foulard (car il portait un mouchoir de tête), et avait couvert l’enfant.

« Il avait guéri un pauvre bûcheron juif dont la femme vint à tomber malade ; puis ce fut le tour des enfants. Il les visitait deux fois par jour. Quand tout le monde fut sur pied, il demanda au juif : « Eh bien comment vas-tu me payer » ? — Le pauvre homme lui répondit qu’il n’avait plus rien qu’une chèvre qu’il allait vendre. Il vendit cette chèvre quatre roubles qu’il apporta au docteur ; ce dernier les remit à son domestique plus douze roubles qu’il ajouta. Et le domestique, sur son ordre, alla acheter une vache. Le bûcheron, congédié par le docteur, était retourné chez lui. Quel ne fut pas son étonnement en voyant arriver une vache. Le domestique lui expliqua que le docteur pensait que le lait de chèvre était nuisible sa famille.

« L’histoire de sa vie est pleine de traits de ce genre. Il lui arrivait de laisser trente ou quarante roubles chez des pauvres.

« On l’a enterré comme un saint. Tous les pauvres gens ont laissé là leur ouvrage pour suivre son cercueil. Il y a chez les juifs de jeunes garçons qui chantent des psaumes pendant les enterrements. Mais ils ne doivent jamais chanter à l’inhumation d’un homme qui n’appartient pas à la religion israélite. Eh bien, aux obsèques du docteur, les jeunes juifs chantèrent leurs psaumes comme s’ils avaient accompagné l’un des leurs.

« Dans toutes les synagogues on a prié pour son âme. Les cloches de toutes les églises sonnaient pendant les funérailles. Il y eut un orchestre militaire et aussi un orchestre dont les musiciens, — des juifs — avaient été demander, comme un honneur, aux fils du défunt, la permission de jouer pendant la cérémonie funèbre. Tous les pauvres ont donné, qui dix, qui cinq kopecks, les juifs riches davantage, et l’on a commandé une splendide et immense couronne de fleurs naturelles qui a été portée à l’enterrement. Elle était ornée de rubans blancs et noirs sur lesquels, on avait imprimé en lettres d’or, les faits les plus connus de l’existence du docteur, par exemple la fondation d’un hôpital, etc… Je n’ai pas pu lire tout ce qui était imprimé ; mais peut-on énumérer tous ses mérites ?

« Sur sa tombe le pasteur et le rabbin ont parlé de la façon la plus émouvante ; tous deux pleuraient. Lui, gisait là dans la bière découverte, vêtu de son vieil uniforme passé, la tête enveloppée d’un vieux mouchoir. — sa tête de brave homme, — et il paraissait dormir tant son teint était frais. »

UN CAS ISOLÉ


« Un cas isolé, me dira-t-on ! » Eh quoi ! Messieurs, je vais donc être encore une fois coupable, pare ce que, dans un cas isolé, je vois comme un commencement, de solution de toute la question, de cette question juive qui a déjà tenu tout un chapitre de mon Carnet.

La ville de M…, où vivait le docteur, est une grande ville, chef-lieu d’un gouvernement de l’Ouest. Il y a là une masse de juifs, des Russes et des Polonais, des Lithuaniens et des Allemands. Toutes ces nationalités ont réclamé ce brave homme comme étant leur. Lui était un Allemand protestant, aussi Allemand qu’il est possible de l’être. Sa façon d’agir lors de l’achat de la vache est purement germanique ; c’est un trait allemand. D’abord il a inquiété le juif avec sa question : Comment me paieras-tu ? Et, le pauvre diable, en vendant sa chèvre, n’a dû avoir qu’un seul regret, le regret que sa chèvre ne valut que quatre roubles. Ce vieux médecin était pauvre aussi, et s’était bien peu le payer de tous les services rendus à la famille juive. Mais le bon, docteur riait sous cape : Ah ! tu vas voir un de nos tours allemands ! Il dut être parfaitement heureux en pensant que le juif allait avoir une vache au lieu de sa chèvre. Cette joie le rendit peut-être plus dur à la fatigue, plus satisfait encore de se dévouer, la nuit suivante, quand il se trouva au chevet de quelque pauvre juive en couches. Si j’étais peintre, j’aimerais à choisir, comme sujet de tableau, un moment de cette nuit passé là après une telle journée. Le sujet est riche pour un peintre : d’abord la misère trop effroyablement pittoresque de la masure juive. On obtiendrait peut-être avec cela quelques effets humoristiques car l’ « humour, c’est l’esprit du sentiment profond » et j’aime beaucoup cette définition. Avec de la finesse et de l’esprit le peintre pourrait tirer un grand parti du désordre où s’étaleraient tant d’objets misérables, ustensiles de ménage et autres, dans le triste taudis ; et ce désordre amusant nous toucherait tout de suite le cœur, Je vois aussi un intéressant effet de lumière ; la chandelle achève de se consumer et par l’unique fenêtre crasseuse mais parée de givre, voici que pointe le jour nouveau qui sera dur aux pauvres gens. Laissant la mère pour un instant, le petit vieillard fatigué s’occupe de l’enfant, Il l’a pris, mais faute de langes n’a pu l’emmailloter. Il a ôté son vieil uniforme, enlevé sa chemise et l’a déchirée en bandes. Le petit juif nouveau-né s’agite sur le lit ; le chrétien le prend dans ses bras et l’enveloppe de la chemise qu’il a enlevée de sur son propre corps. Voilà Messieurs, la solution de la question juive. Le torse nu du docteur octogénaire, frissonnant à l’humidité du matin, peut figurer en belle place dans le tableau ; j’aperçois aussi le visage de l’accouchée qui regarda son nouveau-né et ce qu’en fait le docteur. Le Christ voit tout cela de là-haut et le médecin le sait : « Peut-être que ce petit juif, un jour, donnera, à son tour, sa chemise à un chrétien, en se souvenant du récit qu’on lui aura fait de sa naissance, » pense en lui-même le vieux docteur, avec une noble naïveté. Cela se réalisera-t-il ? Qui sait ? Pourquoi pas ? Le mieux est de croire, comme le fait le docteur, que cela se réalisera, doit se réaliser.

Un cas unique ! Certes ! Voici deux ans nous apprenions que quelque part, dans le Sud de la Russie, un médecin qui sortait du bain et se hâtait de rentrer chez lui pour déjeuner, fut prié de donner ses secours à un homme qu’on venait de repêcher évanouit dans la rivière — et s’y refusa. Il passa en jugement pour cela. C’était pourtant, peut-être, un homme intelligent au courant des idées nouvelles, un progressiste qui exigeait les mêmes droits pour tous, — en négligeant les cas isolés.

Mais le vieux docteur qui voulait vraiment appartenir à tous, ce cas isolé, a eu toute la ville à ses funérailles. Les Russes, les Allemands et les juifs pleuraient fraternellement sur sa bière. Le rabbin et le pasteur ont parlé, animés du même esprit d’amour et de bonté. À ce moment-là elle était presque résolue, la question juive ! Qu’importe qu’en rentrant dans le train-train quotidien, chacun des spectateurs de la cérémonie soit revenu à ses vieux errements ! Une goutte d’eau finit par creuser une pierre et les « hommes universels » comme le docteur feront la conquête du monde en lui apportant l’union. Les préjugés pâliront à chaque cas isolé, et finiront par disparaître. Sans ces « unités », l’entente universelle ne serait près de se faire. Un brave homme n’a pas besoin d’attendre que toute l’humanité devienne aussi bonne que lui : très peu d’homme comme le docteur Hindenbourg seront de force à sauver le monde tant leur exemple aura de puissance. Et s’il en est ainsi, pourquoi ne pas espérer.


I


LA GUERRE. — NOUS SOMMES LES PLUS FORTS


« La guerre ! La guerre est déclarée ! » s’écriait-on chez nous, voilà deux semaines : « Elle est déclarée, soit ! Mais quand commencera-t-elle ! », demandaient certaines gens, anxieux.

Tous sentent qu’il va se passer quelque chose de décisif, que nous allons peut-être voir l’épilogue de vieilles histoires qui ont trop trainé, que nous marchons vers des événements qui nous permettront de rompre avec le passé, que la Russie va faire un grand pas en avant. Quelques « sages », pourtant, ne peuvent croire que ce soit possible. Leur instinct leur dit que cela est, mais, malgré tout, leur incrédulité persiste : « La Russie ! mais comment peut-elle ? Comment ose-t-elle ? Est-elle prête, non seulement au point de vue matériel, mais intérieurement, moralement ? Il y a l’Europe, là ! Et qu’est-ce que la Russie ? C’est un bien grand pas pour elle ! »

Le Peuple, lui, croit. Il est prêt. C’est le peuple lui-même qui a voulu la guerre, — d’accord avec le Tzar. Dès que la parole du Tzar eut retenti ; le peuple se pressa dans les églises, par toute la Russie. En lisant le manifeste impérial, tous les gens du peuple se signalent en se félicitant de voir venir enfin, cette guerre. À Pétersbourg comme ailleurs.

Les paysans, eux, offraient de l’argent ; voulaient même vendre leurs charrues. Mais, tout à coup, ces milliers d’hommes s’écrièrent d’une voix unanime : « À quoi bon de l’argent ! À quoi bon vendre nos charrues ! Allons nous-mêmes faire la guerre ! »

Ici, à Pétersbourg, on a souscrit de fortes sommes pour les blessés et les malades. Les donateurs s’inscrivent comme anonymes. Ces faits sont très nombreux, mais ils se produiraient par dizaine de mille que personne n’en serait surpris. Ils montrent seulement que tout le peuple s’est levé au nom de la justice et pour la cause sainte, qu’il s’est levé pour la guerre et veut marcher. Les « sages » nieront peut-être ces faits comme ils ont nié ceux de l’année dernière : certains d’entre eux se moqueront peut-être. Mais que signifient leurs railleries ? De quoi rient-ils  ? Ah ! voilà ! Ils se regardent comme une force, comme une élite sans le consentement de laquelle on ne fait rien. Cependant leur force ne durera guère. Quand ils se verront débordés ils tiendront un autre langage. En tout cas, tous les vœux seront pour le Tzar et pour son peuple.

Nous avons besoin de cette guerre tout autant que « nos frères slaves. » torturés par les Turcs. Nous nous levons pour aller au secours de nos frères, mais nous agissons aussi pour notre propre salut. La guerre va purifier l’air que nous respirons et dans lequel nous étouffons. Les sages crient que nous étouffons de nos désordres intérieurs, que nous ne devons pas désirer la guerre, mais bien une paix durable afin de « cesser d’être des animaux et de devenir des hommes » afin de nous habituer à l’ordre, à l’honnêteté, à l’honneur. Quand nous en serons la, disent-ils, nous pourrons aller aider nos « frères slaves » Comment se représentent-ils donc le procédé à l’aide duquel ils deviendront, meilleurs ? Comment se défendront-ils d’être en désaccord avec le sentiment de tout le pays ? Quoi qu’il en soit, ils croient toujours à leur force. « Ils vont faire une promenade militaire ! » disent-ils maintenant en parlant de nos soldats. Il n’y aura pas de guerre. Tout au plus des « manœuvres de campagne » qui coûteront plus cher, des centaines de millions de plus que les « grandes manœuvres » ordinaires. Ah ! s’il pouvait arriver que nous soyons battus, qu’il nous fallut bien accepter la paix dans des conditions désavantageuses, comme ils triompheraient les « sages » ! Et nous serions humiliés et bafouée par eux pendant des années. Grâce à eux surgirait un nouveau nihilisme, négateur comme le premier de la patrie russe. La jeunesse cracherait encore sur son drapeau et sur ses foyers, déserterait ses familles, ânonnerait encore comme des leçons apprises des dithyrambes sur la grandeur européenne écrasant la bassesse russe. Ce serait, d’après elle, un devoir pour la Russie que de se faire aussi petite, aussi insignifiante que possible. — Mais non ! Il nous faut la guerre et la victoire. Avec la victoire viendra la parole nouvelle ; la vraie vie de notre pays commencera et nous ne serons plus endormis par des radotages faussement raisonnables comme avant.

Mais il faut être prêts à tout ; même si nous supposons que des revers nous attendent au début, il ne faut pas nous décourager. Le colosse russe n’en sera pas ébranlé et il finira par avoir son tour. Je n’exprime pas de vaines espérances : je suis sûr de ce que je dis. Notre force, c’est notre confiance dans le colosse russe : toute l’Europe craint que son vieil édifice de tant de siècles ne s’écroule. Nous, nous pouvons nous fier à notre colosse, à notre peuple. Le début de cette guerre populaire a montré que rien chez nous n’est pourri, corrompu, comme le prétendent nos « sages » qui ne songent peut-être qu’à eux-mêmes. Ces « sages » nous ont rendu un service réel. Ils ont complètement rassuré l’Europe au sujet de nos forces. Ils répétaient à l’envi qu’en Russie il n’y avait pas de sentiment national, que nous n’avions pas de peuple à proprement parler ; que notre peuple et ses prétendues idées n’existaient que dans l’imagination de quelques rêveurs moscovites ; que nos 80 millions de paysans n’étaient que de vagues contribuables indifférents et abrutis par l’alcool ; qu’il n’y avait aucune solidarité entre le peuple et le Tzar et que seuls les exemples des cahiers d’écriture faisaient allusion à cette mauvaise plaisanterie ; que tout, en Russie, était démoli ou rongé par le nihilisme ; que nos soldats jetteraient leurs fusils et se sauveraient comme des troupeaux de moutons ; que nous n’avions pas de vivres et n’attendions qu’un prétexte pour reculer ; que nous supplions même l’Europe de nous fournir ce prétexte. Voilà quelles étaient les convictions de nos « sages ». Toute l’Europe s’écria ! « La Russie se meurt ! La Russie n’est plus rien, ne sera jamais plus rien. » Les cœurs de nos ennemis tressaillirent d’aise ; et tressaillirent d’aise les cœurs de millions de juifs européens et de chrétiens judaïsants ; et plus que tout autre tressaillit d’aise, le cœur de Beaconsfield. On lui promettait que la Russie supporterait tout, les avanies, les affronts, sans vouloir jamais se déterminer à faire la guerre. Tous se réjouirent de penser que la Russie n’avait aucune importance. Ils ne remarquèrent pas le principal : l’alliance du Tzar avec son peuple. Ils n’ont omis rien que cela !

À présent ils affirment sans rire que le patriotisme est né chez nous du manifeste du Tzar. Ils ne comprennent rien à la Russie ! Ils ne saisissent pas que même si nous perdons quelques batailles, nous vaincrons, malgré tout grâces à l’unité de l’esprit populaire et à la conscience populaire : nous ne sommes pas la France, qui est toute dans Paris ; nous ne sommes pas l’Europe qui dépend entièrement des bourses de sa bourgeoisie et de la tranquillité de ses prolétaires, achetée pour une heure au prix d’énormes efforts accomplis par ses gouvernements. Ils ne savent pas que ni les juifs européens et leurs millions ni les multitudes de soldats de toutes les puissances coalisées ne pourront nous obliger à faire ce que nous ne voulons pas faire et qu’il n’y a pas une force comme la nôtre sur ce globe.

Le malheur, c’est, que ces paroles feront rire non seulement en Europe mais chez nous. Quelques uns de nos compatriotes, intelligents et avisés en n’importe quelle autre circonstance, méconnaissent entièrement l’esprit et la puissance de leur pays. Et pourtant la tactique européenne ne peut rien contre nous. Sur notre terre russe, qui diffère tant du reste de l’Europe, la tactique a dû progresser dans une direction toute autre, et toutes les armées de l’Europe se heurteraient chez nous à une force insoupçonnée ; et que faire contre notre sol illimité et l’union entière du peuple russe ? Il est triste que tant de nos compatriotes ignorent la véritable situation. Heureusement, nos Tzars et notre peuple la connaissent. Alexandre Ier connaissait bien notre force quand il disait qu’il laisserait repousser sa barbe et se retirerait dans nos forêts avec son peuple, mais qu’il ne céderait pas à Napoléon. L’Europe se briserait contre notre résistance. Jamais elle n’aurait assez d’argent et jamais elle ne saurait assez s’organiser, divisée comme elle l’est, pour nous vaincre.

Quand tous les Russes sauront que nous sommes si forts, il n’y aura plus besoin de guerres ; l’Europe croira en nous ; elle nous découvrira, comme jadis l’Amérique. Mais il faut pour cela que nous nous découvrions nous-même avant tout et que nous n’ignorions plus que toute désunion chez nous est une folie, que nous devons toujours marcher avec notre peuple.


II


LA GUERRE N’EST PAS TOUJOURS UN FLÉAU
MAIS BIEN PARFOIS LE SALUT


Mais nos « sages » se sont cramponnés à l’autre côté de la question. Ils prêchent l’amour, l’humanité ; ils pleurent sur le sang que l’on va verser, ils gémissent en songeant que cette guerre nous rendra encore plus « bestiaux », que, partant, nous tournons le dos en cette perfection qu’ils rêvaient pour nous tous.

Certes, la guerre est une grande calamité, mais dans les raisonnements de nos sages il entre une grande part d’erreur. Et puis nous en avons assez de tous ces sermons bourgeois ! Je, me figure qu’il y a plus de hauteur morale dans le fait de sacrifier sa vie pour ce que l’on croit une cause saine que dans tout le catéchisme bourgeois.

Une guerre pour la possession de nouvelles richesses, une guerre entreprise pour le plus grand bien des boursiers peut influer en bien sur le développement d’une nation, mais ignoble dans son but premier, elle doit recéler aussi en elle des germes de corruption et de mort. Si l’Angleterre, par exemple, poussée par ses intérêts commerciaux, se mettait du côté de la Turquie dans la lutte orientale actuelle, oubliant les gémissements des raïas martyrisés, je crois qu’elle aurait levé elle-même l’épée qui tomberait tôt ou tard sur sa propre tête.

Au contraire, qu’y a-t-il de plus saint qu’une guerre comme celle que la Russie commence aujourd’hui ? On vous dira que la Russie va ainsi acquérir des alliés futurs, donc de la force, et qu’elle ne fera que ce que ferait l’Angleterre en luttant pour son développement ; que le panslavisme est un danger pour l’Europe, qui a le droit d’en arrêter l’essor ; que ce n’est que l’éternel instinct animal qui jette la Russie en avant ; qu’il faut donc, humainement, prêcher la paix et empêcher l’effusion du sang.

Admirables paroles ! Mais quand la Russie aura libéré les peuples qu’elle va secourir, elle ne se précipitera pas sur l’Europe comme celle-ci ne manquerait pas de le faire sur la Russie, dans le cas où elle pourrait s’unir toute contre elle. Les puissances européennes ont toujours agi ainsi, entre elles, quand elles trouvaient l’occasion de tomber à plusieurs sur une seule, ou qu’une seule était assez forte pour en accabler lâchement une autre.

Voyez la guerre franco-prussienne : une nation d’Europe, la plus civilisée et la plus savante, a profité d’une occasion pour fondre sur une voisine, civilisée et savante aussi, mais moins favorisée par les circonstances du moment. Elle l’a mordue comme une bête sauvage, l’a saignée à blanc en lui prenant des milliards et lui a arraché une côte en lui enlevant deux de ses plus belles provinces… Après cela, je comprends que l’Europe n’est guère coupable quand elle se méprend sur les motifs de la Russie.

Comprendront-elles, les nations européennes, fières, savantes, qui se croient les premières de toutes, que la Russie ignorée soit prédestinée à être la terre et la race de salut, qu’elle seule pourra prononcer la parole qui unira toute l’humanité dans un réel amour mutuel ? Admettront-elles que nous ayons le désir de ne nous emparer de rien, de donner simplement, dans la tranquillité de notre force, le goût du désintéressement et de l’union humaine. Cette union, nous la voyons dans le développement le plus libre de toutes les tendances humaines, dans l’emprunt que se feront mutuellement toutes les races de leurs meilleures particularités organiques. Oh ! que l’humanité comme un arbre magnifique ombrage toute la terre heureuse !

Demandez au peuple, demandez au soldat pourquoi ils se lèvent ! Interrogez-les sur ce qu’ils désirent dans cette guerre ? Ils vous répondront comme un seul homme qu’ils marchent pour servir le Christ et pour libérer leurs frères opprimés. Aucun d’eux ne pense à une annexion territoriale possible. Oui, c’est dans cette guerre que nous saurons montrer nos desseins pour l’avenir de la Russie et de l’Europe. Ce que nous voulons, c’est l’Union !

Puisqu’il en est ainsi, notre idée est sacrée ; ce n’est plus du tout l’instinct bestial des nations accapareuses qui nous anime, mais bien l’espoir de faire le premier pas vers la paix éternelle à laquelle nous avons le bonheur de croire, vers l’union indissoluble et le bonheur véritable de l’humanité.

Il ne faut donc pas toujours préconiser la paix. Ce n’est pas dans la paix à tout prix que sera le salut : il peut se trouver dans la guerre !


III


LE SANG VERSÉ PEUT-IL SAUVER ?


« Mais c’est toujours du sang et encore du sang ! » répètent les sages. Tout cela c’est des mots ! Tous ces gens qui gémissent sur l’humanité font souvent trafic de cette même humanité. Sans la guerre, on verserait peut-être plus de sang. Croyez que, dans certains cas, peut-être dans tous (s’il ne s’agit pas de guerres civiles), la guerre est un procès par lequel, avec un minimum de sang versé, on peut arriver à la tranquillité internationale.

Il est clair que c’est triste ! Mais que faire, si c’est ainsi.

Mieux vaut tirer le glaive une fois que souffrir sans fin. La paix actuelle rend l’homme plus féroce que la guerre. Ce genre de paix, on l’achète toujours ; elle produit la stagnation intellectuelle. Ce ne sont que les exploiteurs de l’humanité qui s’engraissent pendant une longue paix. On répète que la paix produit la richesse ; quelle richesse ? Celle de la dixième partie des hommes infectés de tous les vices morbides qu’enfante cette richesse. Cette minorité transmet ses germes de corruption aux neuf autres dixièmes de l’humanité, mais sans l’enrichir. L’accumulation des capitaux entre les mains d’un petit nombre d’individus développe chez les privilégiés la grossièreté des sentiments. Chez les ploutocrates, la sensualité s’accroît sans cesse ; la sensualité fait naître la lâcheté et la férocité. L’âme malpropre et basse d’un voluptueux est plus cruelle que toute autre. Tel sybarite qui s’évanouit à la vue du sang qui coule d’une blessure au doigt ne pardonnera pas un pauvre débiteur insolvable et le ferai jeter en prison pour une dette insignifiante. Un ploutocrate, par souci de sa sécurité pécuniaire, est capable de crimes. Il ne connait plus la solidarité humaine et promulgue sans honte des maximes dans ce genre : « Chacun pour soi ».

On vous dira que les arts prospèrent toujours pendant les longues périodes de paix. Mais si les arts prennent du développement aux époques pacifiques, c’est uniquement parce qu’ils réveillent les âmes de leur somnolence abêtissante. Une trop longue paix fait naître le besoin de la guerre et souvent ce qui sortira d’une inaction prolongée, ce ne sera plus une lutte entreprise pour de nobles motifs, mais une campagne guerrière ayant pour but l’acquisition de nouvelles richesses, une campagne faite dans l’intérêt des boursiers, des exploiteurs. Une guerre de cette espèce est profondément corruptrice, elle peut même perdre un peuple, tandis que la lutte tentée pour délivrer des opprimés, la lutte désintéressée et sainte purifie l’air, guérit l’âme d’une nation, chasse la poltronnerie et la mollesse. Une telle guerre fortifie les esprits par la conscience du sacrifice, par l’union de tout le peuple d’un pays.

Voyez comment ils ont débuté, nos humanitaires : ils ont fait preuve d’une férocité inhumaine en refusant tout secours à des malheureux martyrisés qui criaient à l’aide.

Leur thèse favorite était : « Médecin, guéris-toi d’abord toi-même ! » Dédaigneux de la volonté nationale, ils nous reprochaient de vouloir sauver les autres alors que nous mêmes ne savions même pas créer des écoles. Mais, ô humanitaires, nous allons lutter un peu aussi pour nous guérir nous-mêmes. Les écoles, certes, sont utiles, mais elles ont besoin avant tout d’une direction. Eh bien, c’est dans cette guerre que nous allons chercher l’esprit de décision qui nous manque. Nous reviendrons avec la conscience d’avoir accompli une œuvre désintéressée, d’avoir servi l’humanité en versant notre sang, avec la légitime fierté de notre force rajeunie. Nous allons communier avec le peuple, nous lier plus étroitement avec lui ; c’est en lui seul que nous trouverons la guérison de notre maladie, de notre faiblesse improductive de deux siècles. Oui, la guerre est utile à quelque chose ; elle est bienfaisante, elle fortifie l’humanité. Cela paraît honteux si l’on pense de façon arbitraire, mais dans la pratique on peut constater que la paix, si belle, si féconde qu’elle paraisse, arrive à débiliter les nations.

Encore une fois je ne parle pas des guerres intéressées. Nos enfants verront comment finira l’Angleterre.

IV


LE RÊVE D’UN DRÔLE D’HOMME
(RÉCIT FANTASTIQUE)


I


Je suis un drôle d’homme. Maintenant, on me traite de fou. Ce serait pour moi une sorte d’avancement en grade, si je ne continuais à passer pour aussi drôle qu’auparavant.

Il faut dire qu’aujourd’hui je ne me fâche plus des plaisanteries. Je suis plutôt amusé quand on rit de moi. Je rirais même franchement, comme les autres, si je ne voyais avec tristesse que les moqueurs ne connaissent pas la Vérité, que je connais, moi. Et il est bien pénible d’être seul à connaître la Vérité. Mais ils ne comprendront pas ; non ! ils ne comprendront pas !

Naguère, je souffrais beaucoup de sembler drôle à tout le monde. Je ne faisais pas que « sembler drôle, je l’étais. J’avais été drôle depuis ma naissance et, dès l’âge de 7 ans, je savais que j’étais drôle. Plus j’ai appris à l’école, plus j’ai étudié à l’Université, plus j’ai été convaincu que j’étais drôle. Si bien que toutes les sciences que j’ai apprises n’avaient pour but, et n’ont eu pour résultat, que de me conforter dans cette idée que j’étais drôle.

Il en était de même dans la vie courante que dans mes études. Chaque année, j’étais plus conscient de ma drôlerie, de ma bizarrerie à tous les points de vue. Tout le monde se moquait de moi, mais personne ne se doutait qu’il y avait un homme qui savait, mieux que n’importe qui, que j’étais drôle, et que cet homme c’était moi. Ce fut par ma faute, du reste, qu’on ne le sut pas. J’étais trop fier pour faire mes confidences à personne. Cette fierté s’accrut avec l’âge, et, s’il me fut arrivé par distraction de confesser devant qui que ce fût que je me trouvais drôle, je me serais cassé la tête d’un coup de revolver. Oh ! comme je souffrais dans mon adolescence, à l’idée qu’un jour, peut-être, j’en viendrais à avouer ce que je pensais là. Mais, quand je fus un jeune homme, bien que, chaque année, je sentisse grandir ma bizarrerie, je devins plus calme, sans savoir au juste pourquoi. Peut-être parce que me vint une douleur plus grande à penser que tout au monde m’était indifférent. Il y avait longtemps que je m’en doutais, mais tout à coup, l’année dernière, je le sus à ne m’y tromper. Je sentis qu’il m’était bien égal que le monde existât ou qu’il n’y eût rien nulle part. Alors, subitement, je cessai de me fâcher contre les rieurs ; je ne fis plus attention à eux. Mon indifférence éclatait dans les plus petites choses. Il m’arrivait, par exemple, de me promener dans la rue en bousculant les gens sans m’en apercevoir. Je ne veux pas dire que ce fût par distraction ; j’avais cessé de penser à quoi que ce fût. Tout, tout me devint indifférent.

C’est alors que je conçus la Vérité. Je conçus la Vérité au mois de novembre passé, le 3 novembre, pour être plus exact. Depuis cette date, je me rappelle chaque minute de ma vie… Ce fut par une soirée sombre, sombre comme on n’en voit pour ainsi dire jamais. Je rentrais chez moi et songeais justement qu’il était impossible de voir une soirée aussi fuligineuse. Il avait plu toute la journée ; ç’avait été une pluie froide, on l’eût dit noire et hostile à l’humanité. Puis, la pluie cessa ; il n’y eut plus qu’une terrible humidité dans l’air. Il me semblait que de chaque pierre de la rue, de chaque pouce carré de la chaussée, une vapeur froide montait. J’eus l’impression que si le gaz venait à s’éteindre brusquement j’en serais heureux, car la lumière du gaz rendait l’humidité et la tristesse de l’air plus évidentes.

Ce jour-là, je n’avais presque pas dîné, et depuis le commencement de la soirée j’étais resté chez un ingénieur, qui avait aussi la visite de deux de mes camarades. J’étais demeuré muet et je crois que mon silence même les ennuyait. Ils parlaient sur un sujet intéressant, en étaient venus à s’échauffer en apparence, mais j’avais vu que cela leur était, en réalité, indifférent. Ils s’échauffaient pour la forme. Je leur avais dit tout à coup : « Messieurs, je vois que ce dont vous parlez vous laisse absolument froids. » Ils ne s’étaient pas le moins du monde vexés de ma remarque ; mais, comprenant que ce que je disais et ce qu’ils pensaient m’était profondément indifférent, ils s’étaient mis à rire de moi.

Dans la rue, au moment où je pensais au gaz je regardai le ciel. Il était affreusement noir, et cependant on distinguait faiblement des nuages, entre lesquels des espaces plus noirs ressemblaient à des abîmes.

Soudain, au fond de l’un de ces abîmes, une étoile brilla. Je me mis à la considérer attentivement, parce qu’elle me donnait une idée, celle de me tuer cette nuit-là. Déjà, deux mois auparavant, j’avais résolu d’en finir avec l’existence et, malgré ma pauvreté, je m’étais rendu acquéreur d’un beau revolver, que j’avais chargé immédiatement. Mais deux mois avaient passé et le revolver restait dans sa gaine, car je voulais choisir, pour me tuer, un moment où tout me serait un peu moins indifférent. Pourquoi ? Mystère… Mais l’étoile m’inspira le désir de mourir le soir même. Pourquoi ? Autre mystère.

Comme je regardais obstinément le ciel, une fillette d’environ huit ans me prit par la manche. La rue était déserte ; un cocher dormait sur son siège, très loin de nous. La fillette avait un mouchoir sur la tête, sa robe était misérable et toute mouillée, mais je ne fis vraiment attention qu’à ses souliers déchirés et trempés. Tout à coup, la petite cria comme terrifiée : Maman ! Maman ! Je la regardai, mais sans lui dire un mot. Je marchai plus vite, mais elle continuait à me tirailler par la manche tout en criant d’une voix désespérée. Je connais ce genre de cris-là ! Puis en quelques mots entrecoupés, elle me dit que sa mère était mourante, qu’elle était sortie au hasard pour appeler quelqu’un, n’importe qui, pour trouver quelque chose qui pût soulager sa maman. Je ne la suivis pas. Au contraire, je voulus la chasser. En y repensant, je me contentai de lui dire d’aller chercher un gardien. Mais elle joignit ses petites mains et courut à mon côté tout en pleurant, sans se laisser devancer. Alors je m’impatientai. Je frappai du pied et la menaçai. Elle cria encore : « Monsieur ! Monsieur ! » Mais elle me quitta, traversa rapidement la rue et s’attacha aux pas d’un autre passant qui survenait.

Je montai à mon cinquième étage. Je loue une chambre garnie, pauvrement meublée, qui a pour fenêtre une lucarne. J’ai un canapé couvert de toile cirée, une table pour mes livres, deux chaises et un vieux fauteuil. J’allumai une bougie, m’assis et me mis à penser… Dans la chambre voisine, séparée de la mienne par une simple cloison, on faisait la fête depuis trois jours. Un capitaine de réserve demeurait là, qui avait réuni dans son taudis une demi-douzaine de chenapans qui buvaient de l’eau-de-vie avec lui, en jouant aux cartes. La nuit d’avant, il y avait eu une bataille ; la patronne avait voulu se plaindre, mais elle avait une peur épouvantable du capitaine. Comme autres locataires, à notre cinquième, nous avions petite dame maigre, veuve d’un militaire et mère de trois petits enfants tous malades ; le plus jeune de ces enfants avait eu si peur en entendant la rixe qu’il en avait pris une sorte d’attaque de nerfs. Moi j’avais laisse crier derrière la cloison. Cela m’était bien égal.

En rentrant, ce soir-là, je pris mon revolver dans le tiroir de la table et le posai à côté de moi. Quand je l’eus atteint, je me demandai : « Est-ce bien vrai ? » et je me répondis : « C’est bien vrai !… » (Bien vrai que j’allais me brûler la cervelle.)

J’étais décidé à me tuer cette nuit-là, mais combien de temps mettrais-je à réfléchir à mon projet ? Je n’en savais rien… Et probablement que sans la rencontre de la fillette je me serais brûlé la cervelle…


II


Quoique tout me fût indifférent, je craignais la douleur physique… Et puis je ressentais de la pitié pour cette petite fille rencontrée dans la rue, tout à l’heure, et que j’aurais dû aider. Pourquoi n’étais-je pas venu à son secours ? Ah ! parce que je voulais que tout me fût indifférent et que j’avais honte de ma pitié pour l’enfant. De la pitié, maintenant que je voulais me tuer !

Pourquoi diable la douleur de la petite fille ne m’avait-elle pas été indifférente ?… C’était stupide ! Voilà que j’en souffrais à présent !… Voyons ! si je me tuais dans deux heures, que m’importait que cette petite fille fût malheureuse ou non ? Je n’aurais plus de pensée bientôt, je ne serais plus rien du tout. C’était pour cela que je m’étais lâchement fâché contre la petite. Je pouvais commettre des lâchetés, puisque, deux heures plus tard, tout devait s’éteindre pour moi. Il me semblait que le monde dépendait de moi, qu’il était pour moi seul. Je n’avais qu’à me brûler la cervelle et le monde ne serait plus. Peut-être vraiment, qu’après moi, il n’y aurait plus rien, que le monde disparaîtrait au moment où disparaîtrait ma conscience. Qui savait si l’univers et les multitudes n’étaient pas en moi seul ?

Puis il me vint une étrange idée : Si, dans une existence antérieure, passée sur la Lune ou sur la planète Mars, j’avais commis quelque action malhonnête et honteuse, si j’avais conservé sur terre la conscience d’avoir été là-bas flétri, déshonoré, ma honte me serait-elle indifférente quand, de la Terre, je regarderais, Mars ou la Lune ?

… Et, au fait, cette question était oiseuse, nigaude. Le revolver était là devant moi ; je voulais me tuer, mais la maudite question me travaillait, et j’étais furieux. Si après cela je ne voulais plus mourir sans avoir trouvé une réponse à mon absurde interrogation ?…

Enfin, ce fut la fillette qui me sauva ; ce fut elle qui m’empêcha d’appuyer sur la gâchette du revolver.

… Pendant que je m’apaisais, le vacarme se calmait chez le capitaine. Les invectives grossières ne furent bientôt plus qu’un murmure. Les adversaires durent se coucher, s’assoupir…

C’est alors que je m’endormis dans mon fauteuil, ce qui ne m’arrivait jamais. Je dormis et je rêvai. Drôle de monde, n’est-ce pas, que celui des songes ? Quelquefois des tableaux se présentent à vous avec une minutie de détails incroyable… Il arrive au cours des rêves des choses mystérieusement incompréhensibles…

Mon frère est mort depuis cinq ans, et bien des fois, pendant mon sommeil, tout en me rappelant parfaitement qu’il est mort, je ne m’étonne pas du tout de le voir auprès de moi, de l’entendre parler de ce qui m’intéresse, d’être on ne peut plus certain de sa présence, sans oublier une minute qu’il est sous terre. Comment mon esprit s’accommode-t-il de ces deux notions contradictoires ?

Mais laissons cela. Je reviens à mon rêve de cette nuit-là. Je suis fâché que ce n’ait été qu’un rêve. En tout cas c’est un rêve qui m’a fait connaître la Vérité. Quand on a vu une fois la Vérité, on sait que c’est la Vérité ! Il n’y en a pas deux et elle ne change pas selon que vous veillez ou dormez. Je voulais quitter la vie par le suicide ? Eh bien mon rêve m’a prédit, m’a montré une nouvelle vie, belle et puissante, une vie de régénéré. Écoutez plutôt.


III


Je vous ai dit que je m’étais endormi à force de raisonnements sur ce qui me préoccupait.

Tout à coup je me vis en songe, saisissant le revolver et me l’appliquant, non sur la tempe, mais sur le cœur. J’avais pourtant bien résolu de me brûler la cervelle en posant la gueule du pistolet sur ma tempe droite. Je demeurai un instant immobile, le bout du canon de l’arme appuyé sur ma poitrine ; la bougie, la table et le mur se mirent à danser. Je tirai.

Dans les songes il vous arrive de tomber d’une hauteur, de vous voir égorgé ou tout