Journal d’un bibliophile/Il y a profit à persévérer — Littérature Franco-Américaine

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Imprimerie « La Parole » limitée (p. 83-).


XVI

Il y a profit à persévérer — Littérature Franco-Américaine


D’après les chapitres qui précèdent, il est évident que le lecteur doit s’être rendu compte que, souvent, j’étais le point de mire et que j’avais ma grande part des sarcasmes et des tracasseries sournoises de faux amis.

J’étais l’oiseau rare, au plumage peu attrayant.

Ils voulaient bien concevoir qu’un juge ou tout autre homme de profession pût se payer le luxe de posséder une bibliothèque magnifique, mais, pour un simple artisan, amasser une telle quantité de livres, voilà qui était incompréhensible pour eux.

Ils purent gloser, glapir ou faire des plaisanteries sur mon compte, tout cela pouvait me déconcerter, me déprimer et même m’intimider, mais je n’en continuai pas moins à collectionner.

Un des frères du grand artiste Philippe Hébert me racontait que, lorsque Philippe était jeune homme, il ne voulait jamais travailler.

Tout ce qu’on le voyait faire, c’était de couper et de tailler, avec un couteau de poche, des morceaux de bois ronds.

Son père et ses frères le traitaient de paresseux, de lâche et de vaurien, mais il n’en continuait pas moins à tailler et à couper.

Il avait cependant fait voir à son frère la première petite statue de bois qu’il avait façonnée. C’était une statue de Napoléon 1er.

Malgré les qualificatifs de son père, toujours enrichis par ses frères, il fit la sourde oreille, continua sa manie de tailler et devint le meilleur sculpteur que le Canada ait eu.

Les monuments et autres œuvres de Philippe Hébert sont admirés et restent comme pour prouver que la persévérance dans ses idées, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, a du bon.

Maintenant, un simple aperçu sur la littérature et les auteurs franco-américains.

En première ligne, Henri d’Arles, décoré par l’Académie Française, a écrit plusieurs ouvrages et traduit l’« Histoire de l’Acadie », de Richard.

Edmond de Nevers nous a donné : « L’Âme américaine », « L’Avenir des Canadiens français » et une traduction de Matthew Arnold, sur l’Histoire des États-Unis. M. de Nevers a laissé en manuscrit un roman et divers articles qui pourraient former deux beaux volumes.

Anna Duval, H. Roy et le Dr Girouard nous ont donné chacun un volume de poésies.

Nous avons eu aussi des romans par Beaugrand, Anna Duval, A. Thomas, Émile Pingault. Ce dernier a donné en plus une traduction d’« Évangeline », de Longfellow.

Je ne sais qui a fait publier les romans : « Le meurtre de Bélanger » et « Le fantôme de la Merrimack ».

M. Bélisle, de Worcester, a publié un ouvrage documenté sur la presse franco-américaine.

Hugo Dubuque, Edmond Mallet et A. Robert nous ont donné de courtes, mais intéressantes notes historiques et biographiques.

Beaumont a écrit : « Souvenir du banquet Laurier à Boston », et Favreau : « La Grande Semaine », se rapportant au tricentenaire de Champlain.

Quelques tentatives ont été faites, pour publier des revues ; Charles Daoust fonda « Les Annales Historiques et Littéraires », dont il ne parut que deux numéros.

« Cœur Français », revue publiée sous la direction du professeur Dumais, végéta environ un an.

En 1908, parut la « Revue Franco-Américaine », fondée dans le but de modérer l’ardeur des mangeurs de Français aux États-Unis et même au Canada. Cette revue parut cinq années et nous laissa dix beaux volumes remplis de documents intéressants.

Arrivée au bon moment et sous l’habile direction de M. J.-L.-K. Laflamme, elle fit du bon travail.

Cet excellent écrivain a soulevé bien des coins du voile de l’iniquité. Il a mis à nu l’œuvre de préjugés qu’un élément assoiffé, mais jamais assouvi, a édifiée à Rome, en France, partout, pour éliminer notre influence comme peuple.

Il a fait sortir du sac des choses étonnantes, entre autres le regrettable mémoire de Sir Charles Fitzpatrick, alors juge en chef de la Cour Suprême au Canada. Ce mémoire, adressé à Rome, peut-être dans le but d’aider à un parti politique aux abois, n’était pas tendre pour nos évêques, qu’il qualifiait d’évêques « bons à administrer des diocèses de campagne ».

C’était dans le temps où les Canadiens des États-Unis et d’Ontario étaient très montés contre les assimilateurs à outrance.

La province de Québec, alors comme toujours, sommeillait, drapée dans le manteau de l’insouciance et de la vanité.

Elle n’avait rien à dire pour les souffrances et les persécutions endurées par les siens, hors des limites de la province.

Hors de la province, cependant, les esprits étaient montés et la « Revue Franco-Américaine » bataillait vaillamment.

Le but de faire connaître les accapareurs était atteint, lorsque parut un sauveur, dans la personne du regretté Cardinal Bégin.

Par son tact, sa sagesse, sa fine diplomatie, agissant sans ostentation et sans bruit, il eut vite fait comprendre à Rome la fausse position qu’on nous faisait tenir comme peuple et comme chrétiens.

En France, le clergé français se remit à nous regarder comme des frères perdus, il est vrai, mais retrouvés et estimés.

Pour plusieurs, leurs yeux et leurs oreilles se sont ouverts ; qu’il en soit toujours ainsi, car c’est la paix qu’il faut et non la guerre.